‹ BoisfleuryChapitre 6 sur 23 · CLAUDE BLOUET PRÉPARAIT LE THF · texte numérisé non relu

CLAUDE BLOUET PRÉPARAIT LE THF

leurs yeux d'or entre les branches. La sève exubérante de ia jeunesse s'extravasait en ehansons. en charges d'ateher, en gaidoiseries salées ; la gaieté étai». relevée par une poinle de lyrisme, une envolée de poésie. A la nuit serrée, on s'en revenait vers la ville en répétant en chœur les vieux refrains de Chaule Blouet.

Jacques Chantai se ragaillardissait au contact de ces jeunes gens originaux, enthour,iastes et anuisants. De même que la sève dans les arbres de Boisfkniry. un reverdissement lui moulait au cerveau. Il recommençait à travailler et la vie à Juvigny lui apparaissait sous de i)lus attrayantes couleurs. Pourtant parfois il repensait à Claudette, et une vague mélancolie lui alanguissait le cœur.

Une après-midi, au sortir de son bureau, il traversait la i)lace de l'IIôtel-de- Ville, quand il fut arrête par une foule de flâneurs massés sous les quinconces. I.a musique d'un régiment de passage jouait à l'ombre des ormeaux et la population, attirée par la vue des uniformes, la sonorité des cuivres, — boutiquiers, grisettes, dames de la société, — s'attroupait autour du cercle formé par les instrumentistes. Tandis que .Jacques contournait lentement les groupes et cjue les exécutants commençaient une valse de Strauss, il aperçut tout à coup mademoiselle Le l\Iesnil. Claudette en toilette claire s'abritait du soleil sous une ombrelle rose et ■était elle-même rosée par le délicat reflet du parasol. Elle n'avait pas changé : son mignon visage avait toujours sa fraîche coloration ; ses yeux, leur éclat printanier; ses lèvres, leur malicieux sourire. Le cœur de Jacques sauta dans sa poitrine. Au lieu de continuer sa route, il lit halte pour rcg\:der la jeune fdle. Celle-ci eut sans doute l'intuition qu'elle était observée, far elle tourna la tête, reconnut Jacques Ch. ntnl et abaissa l'ombrelle rose qu'elle balançait sur son épaule. Ce fut l'affaire d'une seconde. Entre eux l'ombrelle s'interposa ainsi qu'un écran impénétrable.

Jacques interpréta ce rapide mouvement comme un congé définitivement signifié, ■comme un adieu formel, et il s'éloigna, endolori par cette leçon qu'il savait mé- Titée i'^ qui ne lui en paraissait que plus dure...

Le même soir, à Boisfleury, sous les sapins,' la conversation roula sur les ■femmes et le mariatre.

— Ce qui me tiendra toujours eu méfiance, dit le Ténébreux, et m'vtoignera sans doute iiuléJiniment du maricge, c'est celte faculté d'oul)li que la femme possède avec excès. Le passé, si charmant (pi'il ait pu être, s'abolit absolument dans son esprit. Du moment qu'elle ne vous aime plus, c'est pour elle conmie si vous n'aviez jamais existé. La femme est essenliellement oublieuse...

— Et ingrate, acheva Tacite, rappelle-toi mon parapluie !

— Précisément ; l'histoire du parapluie de Tacite est un argument topique à l'appui de mon dire et, puisqu'il le permet, je vais vous la conter... Sachez donc que, lorr.que nous terminions notre droit, Poincelot fréquentait chez une jolie marchande de tabac dont il était amoureux...

— Platonique ! interrompit Tacite en rougissant.

— Amoureux platoniquv.', je me hâte de le déclarer, car l'ami Tacite était timide comme un jeune coquebin, mais .a ne l'empêchait pas d'avoir un faible ])our la niarctiande, qui s'appelait Micheline, et de le lui prouver par cent délicates attentions. Or, un jour qu'il pleuvait à verse, Tacite aperçut sous une porte mademoiselle Micheline qui attendait la fin de l'ondée. Elle n'avait pas de parapluie, il lui prêta galamment le sien ; même il poussa la discrétion ou la timidité jusqu'à la laisser partir seule, bien au sec sous le riflard, tandis que lui rentrait mouillé jusqu'aux os. Les jours, les semaines s'écoulèrent ; Micheline semblait avoir totalement oublié le service rendu, et notre ami, plus coquebin que jamais, n'osait pas même faire allusion h l'objet prêté, et encore moins le réclamer. Un beau soir, devant l'Odéon, toujours par une i)luie battante, devinez qui il rencontra? Micheline et un jeune calicot, amoureusement serrés l'un contre l'autre et allant souper au cabaret, à l'abri du riflard en question... Ça l'a guéri de sa jiassion. mais il a toujours son j)arapluie sur le cœur.

— Exact! certifia laconiquementTacite.

— D'où je conclus que la femme est un puits d'oubli. Je me soucie donc médiocrement d'en prendre une en justes noces. Je craindrais trop d'être traité comme un paquet qu'on laisse sur les coussins d'un fiacre et qu'on ne songe même pas à réclamer aux objets perdus.

IL APERÇUT TOUT A COUP MADE MOlStLLK LE MS9NIL.

Boisfleurj

Quand on s'en rcvini le long de la chalaide où les grillons chantaient dans les vignes, Jacques dit à Courtois :

— Le Ténébreux a raison ; la femme oublie avec une cruelle facililé

Et il lui conta l'incidenl de sa rencontre, sur kl j;lace de l'Hôtel-de-Ville, avec Claudette Le Mesnil.

— Cela ne m'étonne pas, repartit Maurice; elle a voulu par ce geste expressif te signifier que vous deviez désormais rester étrangers l'un à l'autre... Ne sais-tu pas qu'elle est fiancée?

— Fiancée ! répéta Jacques interdit.

— Parfaitement !... Elle épouse le fds d'un riche marchand de bois. Le jeune homme a déjà commencé sa cour, et la noce aura lieu en juin.

La nouvelle au prochain mariagx' de mademoiselle Le Mesnil portait à Jacques un coup plus sensible qu'il ne l'eût imaginé. Bien qu'il se vantât de ne plus être amoureux de Claudette, il s'apercevait que ce premier amour avait laissé en lui (jnelques racines vivaces encore saignantes. Tout en renonçant à occuper tendrement la pensée de l:i jeune fille, il lui était pénible de s'y voir si vite remplacé. Par un juste retour des choses, il souflraii:

tout le premier de la peine qu'il croyait avoir inHigée à une autre. Le vidé qu'il se reprochait d'avoir creusé dans l'âme de Claudette, c'était lui qui le ressentait le plus cruellement.

L'aride solitude de son cœur lui était particulièrement douloureuse en cette grisante saison printauière.

où les pommiers sauvages sen)aient de leurs fleurons le* pelouses de Boisfleury :où le^ tluies d'or des cytises, les phyrses des lilas vous frôlaient voluptueusement au passage. I>es rossignols et les ramiers célébraient du matin au soir leurs unions fécondes parmi les taillis où Jacques promeu'iit languissamment sa peine. Une

senteur d'herbes foulées lui montait au cerveau. Il ne pouvait a. sez plonger, assez baigner ses yeux dans cette débordante verdure nouvelle. La vue de tant de noces

.MIClir.LIXt r.T UN JEINE C\L1C0T.

de ileurs nuancées, de tant de graminées pouciroyanies, de tant de volées de papillons s'entre-jouant, l'offusquait. Son âme se pâmait de désirs. L'ne voluptueuse ivresse émanait de la terre attiédie, des

feuilles roccmmcnt ilépliécs. des lleurs partout abondantes. Au milieu de cette nature amoureuse, sa solitude lui pesait davantage. Il songeait avec ennui que ce beau mois de mai s'enfuirait sans qu'il «n put savourer les délices eu compagnie d'une femme aimée. Il lui sciul)lait entendre à travers les bois la folle galopade du printemps emportant en croupe sa jeu-

socs i,r.s TiT.T.rtis tHE pnoMi;Ar.i.sn in<-,onm:f..

nesse, inutilement, stérilement dépensée.

l'ne sourde mélancolie le faisait soupirer. L'in.souciante gaieté de ses compagnons l'agaçait ; il leur en voulait presque de n'être point tourmentés des mêmes désirs, des mêmes nostalgies d'amour.

Ln matin. Chantai s'en revenait de Boisfleuri' après une séance vaguement

consacrée à la chimérique culture du ]iotager. et il longeait rêveusement la rue des Tanneurs. Presque en face de son logis régnait ini jardin en terrasse, précédant une maison bâtie en retrait et à peine visible. Arrivé sur le pas de sa porte, Jacques releva nonchalamment les yeux et fut étonné d'ai)ercevoir sous les tilleuls d'en face une promeneuse inconnue, une jeune femme en deuil, assez grande, blonde, à la tournure élégante. Un sentiment de discrétion polie empêcha le jeune honmie de stationner sur le trottoir pour contempler plus à loisir cette voisine dont il n'avait point jusque-là soupçonné l'existence.

Mais en pénétrant dans le corridor de la maison paternelle, il emporta l'impressiond'une taille souple, de belles épaules, de radieux cheveux blonds encadrant l'ovale d'un aimable visage. Remonté dans sa chambre, il chercha de nouveau sa voisine sous le couvert de tilleuls; elle avait disparu.

Il ne put qu'examiner le jardin planté de rosiers et le rez-de-chaussée tapissé d'aristoloches. De la terrasse on descendait dans la rue par un perron intérieur, aboutissant à une grille hermétiquement close.

Jacques se rappela que le pro])riétaire de ce logis était mort depuis plusieurs années et que l'îmmeuble, lors de son départ pour ic quartier Latin, restait inoccupé. L'installation de la nouvelle locataire devait être d'une date récente.

Au déjeuner, il prit un air indifîérent pour demander à sa mère :

— La maison Le Vasseur est donc habitée maintenant? J'ai aperçu tout à l'heure une dame sur la terrasse.

— Une dame blonde? dit madame Chantai ; oui, elle a loué à la Noël der-

nière. C'est une veuve, une madame des Rônis.

— Des Rônis?... Elle n'est pas de Ju Vigny?

— Non. Son mari, un gentilhomme verrier, exploitait une usine aux Senades, dans l'Argonne... L'affaire était peu brillante et le ménage allait cahin-caha... Monsieur des Rônis avait une réputation de viveur, et à ce qu'on prétend, la coquetterie de sa jeune femme faisait jaser... Mais nous ne devons pas être trop prompts à juger le prochain. Depuis qu'elle est installée ici, madame des Rônis vit très à l'écart avec sa mère, en ce moment absente. Ces dames passent pour très pieuses ; elles ne voient personne, sauf un vieux cousin, monsieur Sennebier, qui habite la ville haute...

Le soir, lorsqu'il remonta chez lui, Jacques contempla curieusement la maison d'en face, L'image de sa voisine lui trottait dans la tête. La nuit de mai enveloppait d'une ombre transparente le jardin silencieux et le logis en retrait. A travers la masse noire des tilleuls, un rais de lumière brillait à l'une des fenêtres du rez-de-chaussée. Madame des Rônis veillait encore et Jacques eut un mouvement de sympathique compassion en songeant à l'existence morne, créée par le veuvage à cette jeune femme qui paraissait âgée de vingt-huit ans à peine.

Le lendemain matin, comme il tombait une petite pluie tiède, il n'alla pas à Boisfleurj- et resta accoudé à sa fenêtre. Tandis qu'il observait machinalement la chute de l'ondée sur la tendre verdure des tilleuls, la messe de sept heures sonna à Saint-Antoine. Il vit la grille du perron s'ouvrir discrètement, i^uis un parapluie tendu émerger de l'embrasure, et sous ce parapluie il reconnut l'élégante silhouette de la veuve qui, retroussant légèrement sa jupe de deuil, s'acheminait vers l'église. Il suivit du regard la svelte forme noire jusqu'au tournant de la rue; puis il réfléchit que la messe basse durait tout au plus une demi-heure, et qu'en s' arrangeant pour descendre à sept heures et demie, il aurait chance de croiser dans la rue la voisine, à son retour.

En effet, après avoir terminé un brin de toilette, il sortit assez à temp;» pour apercevoir madame des Rônis qui débouchait à l'angle du premier contrefort de l'église. La pluie avait cessé, un pâle

soleU caressait les paves miroitants de la rue déserte. La jeune veuve, le voile de crêpe rejeté en arrière, s'avançait, tenant d'une main son parapluie fermé et son paroissien, de l'autre ramassant les plis de sa jupe. A mesure qu'elle se rapprochait, il pouvait l'examiner à son aise et plus en détail. Elle marchait d'un . pas net et bien détaché, avec un imperceptible balancement des hanches dont la souple rondeur s'accusait sous la robe collante. L'n mantelet de cachemire plissé à la vieille se croisait sur sa poitrine, joliment modelée. D'épais bandeaux blonds se crêpaient sous la capote de deuil et s'harmonisaient avec le teint d'un blanc mat, relevé par un grain de beauté au sommet de l'une des joues. Comme elle passait, il la salua. Elle lui rendit son salut avec une lueur de surprise dans ses yeux noirs, • un involontaire sourire et une soudaine nuance rosée sur le visage. Jacques la trouva plus séduisante encore que la veille. Ces yeux noirs, ce teint blanc, ces cheveux blonds dorés lui firent éprouver une sensation pareille à celle que provoque une claire matinée d'été ou le spectacle d'un massif de roses épanouies. Un vif désir de revoir sa voisine lui chaufTa le cœur et l'idée lui vint de rentrer chez lui par une rue détournée. Heureuse inspiration ; une fois réinstallé dans son cabinet de travail et accoudé à sa fenêtre, il eut le plaisir d'apercevoir, peu de temps après, la jeune veuve se promenant tête nue sous les tilleuls. Cette promenade matinale semblait une habitude régulièrement prise, car elle se produisait à la même heure que la veille.

Madame des Rônis cheminait lentement sous les ramures en berceau, où des gouttes d'eau roulaient encore. Par intervalles, sa silhouette se confondait avec les fûts des tilleuls, puis reparaissait baignée par une filtrée de soleil. Alors ses cheveux se pailletaient d'or et son visage donnait l'illusion éblouissante d'une jeune déesse surgissant entre les arbres. Jacques, le buste complètement penché en dehors, s'extasiait à cette contemplation. Mais, au cours de son lei t va-et-vient, madame des Rônis releva les yeux par hasard ; elle observa la trop démonstrative admiration de son vis-à-vis et, reconnaissant probablement le jeune homme qui l'avait saluée, elle fit volteface et quitta l'allée des tilleuls.

Hoisfleury

COMUE IIXB PASSAIT IL tA SALTTA.

Elle avait beau fuir maintenant, l'inflammable cœur de Jacques s'allumait déjà pour la mystérieuse veuve. Plusieurs jours il l'épia du haut de sa fenêtre et fut bientôt au courant de son paisible train de vie. Chaque matin, elle se rendait à la messe de sept heures ; un peu plus tard, si le temps était favorable, elle se promenait sur la terrasse, soit seule, soit en compagnie d'un septuagénaire aux épaules voûtées, au visage glabre et maigre. Elle ne recevait d'autre visite que celle de ce vieux cousin Sennebier. Deux ou trois fois, Jacques la vit sortir avec lui pour de brèves courses en ville. Le soir, vers huit heures, quand sonnait le salut du mois de Marie, madame des Rônis retournait à l'église Saint-Antoine, en revenait à neuf, puis jusqu'à dix ou onze heures la lueur de sa lampe filtrait à travers les tilleuls. On ne pouvait rêver d'existence plus méthodiquement casanière et sage.

« Et pourtant, pensait Chantai, elle a vingt-huit ans, sa physionomie n'est pas celle d'une femme qui a renoncé à la joie de vivre ; le sang lui monte aux joues, la sève de la jeunesse fermente dans ce corps aux formes harmonieuses ; il est impossible qu'elle ne songe plus à aimer... »

Parfois, le soir, faisant faux bond à ses amis de Boisfieury, il se glissait sous les orgues de Saint-Antoine. Là, blotti dans l'ombre, il dominait la nef où les fidèles encombraient les bancs de chêne. De rares lampes éclairaient à peine les voûtes obscures des bas- côtés ; quelques cierges scintillaient dans le chœur décoré de plantes vertes, où des prêtres occupaient les stalles du pourtour. Ces ;ivares lueurs ne permettaient guère à Jacques de distinguer celle pour laquelle il était venu. Il la devinait plus qu'il ne la voyait, prosternée à l'extrémité d'un banc, le visage penché sur son paroissien enLr'ouvert. .Des congréganistes du Rosaire psalmodiaient d'une voix monotone les litanies de la Vierge : Turris eburnea, Janua Cœli. Stella matiitina, Rosa mystica... Puis le chœur des dévotes répondait en un long bourdonnement : Ora pro nobisJ et les litanies s'égrenaient de nouveau. Un mariste montait en chaire, prenait pour texte l'une des vertus de la Vierge. Longuement son éloquence un peu banale coulait, onctueuse comme de l'huile, sur l'auditoire. Ensuite un prêtre, se dressant sur les marches du maître-

autel, murmurait des Orewns et finalement prouonvait la formule de la Bénédiction, tandis que des voix de jeunes filles entonnaient, en le scandant fortement, ce couplet d'un dernier cantique :

De Marie

Qu'on publie Et la gloire el les grandeurs ;

Qu'on l'honore.

Qu'on l'implore.

Qu'elle règne sur nos cœurs !...

Jacques entrevoyait alors madame des Rônis, debout à l'extrémité de son banc et prête à sortir. La présence de la séduisante veuve lui faisait trouver à ce cantique un accent d'amoureuse allégresse. Se faufilant parmi la foule qui s'écoulait vers le porche large ouvert, au fond duquel apparaissait un pan de ciel étoile, il cherchait à se rapprocher de sa blonde voisine, à frôler sa robe noire, l'ne fois même, il fut assez heureux pour atteindre avant elle le bénitier et pour lui ofTrir de l'eau bénite. Leurs doigts s'effleurèrent et Jacques, étonné luimême de son audace, revit dans les noires prunelles de madame des Rônis un éclair de surprise, qui brilla un moment puis se fondit en une souriante indulgence.

Lorsqu'il rejoignait ses amis à Boisfieury, il montrait une agitation insolite et paraissait en proie à une sourde fièvre. Tandis que Claude Blouet chantait une chanson populaire, en s'accompagnant sur sa guitare, Jacques se promenait sous les sapins, en fumant des cigarettes. La traînante mélodie rustique lui rappelait les cantiques du mois de INIarie et, dans reniénèbrement des feuillées, il évoquait l'attrayante image de madame des Rônis.

La tiédeur de la nuit, imprégnée d'odeurs forestières, lui infusait une chaude langueur dans les veines et suscitait en lui de fougueux désirs. Après avoir souhaité de redevenir amoureux, il ne se contentait plus déjà d'une platonique tendresse pour sa voisine. Il voulait lui révéler son amour, l'approcher de plus près, Tentendre parler. Mais comment s'y prendre? Il se rendait parfaitement compte de l'impossibilité de l'aborder dans la rue ou de se présenter chez ellf. Sa timidité seule l'eût fait reculer devant l'inconvenanced'une pareille tentative. Et cependant il se sentait de plus en plus violemment entraîné vers cette blonde veuve, si jeune en sa solitude de recluse, si attirante

avec ses yeux noirs, sa hlaïu-ho figure aux lèvres rouges demi-souriantes. Il se disiMt qu'à tout jirix il fallait (luolle

LEURS DOIGTS îi'c JrLil.E^"'-- ■

connût sa passion !...Mais, dans le plein de son exaltation, une brusc|ue réflexion refroidissait son audaec : se doutait-il

seulement de Tétat du cœur de madame des Rônis? Assurément elle menait à Juvigny une vie de cénobite et y jouissait d'une réputation irréprochable. Pourtant, n'était-il pas possible qu'elle aimât ailleurs, et que cette apparente sagesse fût simplement la tranquille indifférence d'une femme qui a déjà disposé de son affection ? N'avait-elle pas laissé quelque ami très cher au fond de rArgonne?...Etsicette hypothèse, qui enfonçait en lui une épine de jalousie, si cette désagréable supposition n'était qu'un jugement téméraire, si réellement la veuve méritait sa réputation de pieuse sagesse, quelle chance pouvait avoir près d'elle le juvénile et présomptueux amour de Jacques?...

N'importe, il était trop tourmenté par son inquiète passion ; il voulait être fixé, dûtil regretter ensuite d'avoir échangé ses douteuses espérances contre une décevante réalité. "

Dès le lendemain il résolut d'écrire à sa voisine. Après avoir anéanti quatre ou cinq brouillons qui lui parurent stupides, il s'arrêta à un court billet ainsi conçu :

« Madame,

» Pardonnez-moi

d'oser vous dire que je

vous aime, et soyez

assez charitable pour

lire ma lettre jusqu'au

bout. Mon cœur est allé à vous, un matin

de mai où je vovs ai vue pour la première

fois, sous les tilleuls de votre jardin-

Depuis ce jour-là, vous le possédez tout entier, et il ne sera plus à personne qu'à vous. Vous ne me connaissez pas, el je ne suis pas assez outrecuidant pour solliciter la moindre afTeclueuse jUMisée de celle à laquelle je pense constamment ; mais vous ne pouvez pas m'empècher de vous aimer, et tout ce ((ue je vous demande, c'est de vous laisser aimer. Surtout soyez indulgente, ne m'en veuillez pas de l'inconvenante hardiesse de ma démarche.

Si je vous savais irritée, je serais trop misérable!... Montrez-moi seulement que vous daignez me pardonner, en vous promenant demain à neuf heures, comme d'habitude, sous vos tilleuls... Vous rendrez infiniment heureux celui cpii vous aime à la folie, et qui vous adore comme une reine. ■

Il signa « Jacques Chantai », puis courut vers la poste et, pour ne pas se laisser le temps de la réflexion, jeta précipitamment sa lettre dans la boîte. Le soir, à Boislleury, il fut plus agité encore que de coutume. 11 se répétait comme un refrain obsédant : < A cette heure, elle a ma lettre, elle la lit... Que va-t-il en advenir?... ■ Il dormit à peine et d'un sommeil plein de fièvre.

Le lendemain, tout palpitant d'émotion, il s'accouda à sa fenêtre. L'ne cruelle angoisse lui tenaillait la poitrine. Le5 minvites lui paraissaient à la fois trop longues et trop rapides. Neuf lieures sonnèrent d'abord à la tour de l'Horloge, puis chacune des églises de la ville renvoya les neuf coups comme un éclio. Bien que la matinée fût très chaude, un frisson lui glaçait le dos. « Elle ne viendra pas ! » pensait-il, et il fermait machinalement les yeux. Quand il les rouvrit, il eut un éblouissement : la blanche et blonde figure de madame des Rônis surgissait entre les arbres comme un rayon de soleil. Vivement, de son pas net et dégagé, la voisine cheminait sous les tilleuls, s'enfonçait dans l'ombre, puis reparaissait lumineuse parmi la verdure.

Elle tortillait entre ses doigts un bout de dentelle, maniait son crochet et semblait très affairée à cette besogne féminine. Pas une fois elle ne s'arrêta pour regarder du côté de la rue. La promenade dura dix minutes, puis Jacques vit la promeneuse gtisser entre les rosiers du jardin et re»tr«T à la maison. Mais, en partant.

elle laissait à Chantai une ilambée de soleil dans l'âme. Tout le jour, toute la nuit, cette joyeuse lumière lui réjouit le cœur.

Ainsi, madame des Rônis n'avait pas été scandalisée par sa déclaration? Au contraire, elle venait de marquer clairement que la luirdiesse de Jacques ne lui avait pas déplu et qu'elle ne lui en tenait pas rigueur 1... Maintenant, il se sentait ralTermi et plein d'audaces nouvelles.

Dès le matin «pii suivit, il écrivit derechef à la veuve. Avec une débordante effusion, il la remerciait d'avoir été compatissante et lui exprimait la joie dont il avait été inondé, en la voyant sous les tilleuls de la terrasse. Après une affirmation passionnée de son fervent amour, il la suppliait de lui accorder encore une grâce, de lui permettre une courte visite. Pour la décider à le recevoir, il ne rougit pas d'user d'un subterfuge. Il déclara à madame des Rônis que, s'ils ne se connaissaient pas, ils avaient du moins en Argonnc des amis communs, et que l'un d'eux l'avait chargé pour elle d'une communication intéressante. Il la suppliait donc de lui donner quelques minutes d'audience.

Cette lettre partie, il attendit la réponse avec une anxiété qui n'était pas sans douceur. Il ne se dissimulait pas combien le prétexte inventé était hasardeux. Toutefois jl supposait qu'en piquant la curiosité de sa voisine, il obtiendrait plus facilement accès auprès d'elle. Pendant deux jours, sa patience fut mise rudement à l'épreuve ; enfin, un matin, le facteur qu'il guettait tira de sa boîte une lettre, dont la suscription en fines pattes de mouche lui causa un sursaut de joie. Ce billet contenait ces quelques mots :

'( Monsieur, bien qu'il me reste très peu d'amis en Argonne, si cependant, comme vous le prétendez, quelqu'un vous a chargé pour moi d'un message verbal, j'aurais mauvaise grâce à refuser de l'entendre. Je resterai chez moi demain dimanche, à l'heure des vêpres, et je vous y attendrai.

» SYLVIE DES RÔNIS. »

— Je la verrai demain, et elle s'appelle Sylvie !... se répétait Jacques en montant à Beisfleury ; Sylvie I... quel nom charmant et comme il sied bien à son adorable personne 1...

Durant toute la soirée, il cul un entrain qui étonna ses amis. .Jamais encore ils ne ravalent vu si verveux t'I expansif.

Plein de mansuétude pour chacun, il trouvait ingénieuses les mystifications du docteur, applaudissait aux romances de Blouel. promettait au Ténébreux de Taider à mettre en scène sa prochaine pièce et d'y jouer un rôle. Il était tout à tous. Pour assurer sa lil.erlé du lendemain, .1 prévint Maurice qu'un travail

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