IL SAISIT LA MAI.N BLANCHE
ôéjà frappée lorsque je vous ai rencontré dans la rue, et c'est surtout pour cela cjuc je ne vous ai pas renvoyé voire première lettre...
— Quelle a été votre impression en la recevant? interrogea-t-il. curieux.
— Quand elle m'est arrivée, j'avais les ouvrières... .Je l'ai décachetée et dés la première ligne je me suis écriée à Tétourdie : • Tiens, unJ déclaration! Je vais vous la lire, mesdemoiselles, cela vous amusera !... » mais, après avoir vu la signature, je me suis hâtée d'ajouté. :
Non, je me suis trompée... > J'ai mis votre lettre en poche, et je ne l'ai rouverte que lorsque j'ai été seule...
— Si vous saviez comme je vous en suis reconnaissant, si vous vous doutiez du bonheur que vous me donnez, vous seriez plus clémente et vous me permettriez de vous aimer !... Je demanderais si peu : vous apercevoir quelquefois sous vos tilleuls, puis... de loin en loin, pouvoir causer une heure avec vous dans ce salon dont je vais garder un si doux souvenir...
— Y songez-vous? Quand nun.e je le permettrais, vous ne pourriez venir deux fois ici sans que tout le quartier en fût instruit.
Elle vit .lacc|ues si découragé et désolé qu'elle s'attendrit :
— Consolez-vous... Je n'en penserai [)as moins à vous très aniicalenieni ; mais vous recevoir en plein jour, impossible !
— En plein jour, soit, i«sinua-t-il enhardi, mais le soir, à la nuit tombante...
La rue est déserte et je passerais inaperçu.
— "Vous êtes fou I se récria madame des Rônis ; je vous en prie, n'insistez pas.
Elle s'était levée ; il se leva p son tour, prit son chapeau et brusquement :
— Adieu, madamel
— Oh ! quel mauvais caractère !...
Puis elle ajouta avec son indulgent sourire :
— Soyez sage, ne boudez pas et ne nous
quittons pas fâchés... Je veux que vous emi)orliez de chez moi autre chose qu'une vilaine rancune.
Elle alla vers la potiche pleine d'œillets roses, pencha la tête tout prés des fleurs comme pour en respirer le parfum pénétrant ; d'une main preste elle tira hors de l'eau une dizaine de tiges épanouies qu'elle essuya avec son mouchoir et qu'elle offrit à .lacciues :
. — Tenez, prenez avec vous ces mignardises... Elles ont une odeur de printemps et elles vous Torceront à penser à moi... en bon.
Il saisit la main blanche qui lui tendait les fleurs et la baisa si tendrement que
Boisf leury
Sylvie des Rônis en eut un délicieux frisson. Elle retira sa main et, levant un doigt en l'air :
— Voyez, soupira-t-elle, vous vous «émancipez déjà... Comment voulez-vous que j'aie confiance et que je consente à vous recevoir encore?...
— Je vous en supplie, implora Jacques avec une persuasive câlinerie dans la voix.
— Eh bien I une fois, une seule fois, si vous me promettez d'être plus calme.
Naturellement il promit et jura de se soumettre à tout ce qu'elle exigerait.
— En ce cas, venez jeudi soir, à neuf heures... La grille ne sera que poussée et je vous attendrai sous les tilleuls... Maintenant sauvez-vous avant qu'on ne sorte des vêpres.
Elle lui serra rapidement la main.
— Ah I dit-il, je vous adore !
— On ne doit adorer que Notre-Seigneur, monsieur 1... Partez vite I
Il se glissa dehors et s'en alla au hasard à travers les rues, grisé à la fois par ses souvenirs et par l'odeur poivrée des petits oeillets roses, qu'il emportait cachés sous sa jaquette.
Xî
Après avoir mollement procédé à l'arrosage du potager, les colons de Boisfleury s'étaient allongés sous les sapins. La matinée s'annonçait radieuse. En cette fin de mai le domaine se montrait dans toute sa splendeur. Les cytises étaient défleuris ainsi que les pommiers sauvages, mais les acacias balançaient leurs grappes blanches au-dessus des allées et embaumaient l'air de leur parfum mielleux. Couchés sur le dos, les compagnons du cénacle jouissaient voluptueusement des délices de cette heure matinale où les sous-bois gardent encore un peu de la fraîcheur nocturne, tandis que déjà, dans les champs, le soleil pompe les dernières gouttes de rosée et fîambe au milieu des bourdonnements d'insectes.
— Messieurs, observa ironiquement le docteur, ne trouvez-vous pas que, depuis quelque temps, le Sylvain Jacques est un colon assez peu zélé? Non seulement il boude à la besogne lorsqu'il s'agit de verser une pluie bienfaisante sur les plantes potagères, mais il est aussi avare de ses
paroles que de ses mouvements. Il rendrait des points à Tacite sous le rapport du laconisme...
— Le silence est d'or, interrompit Tacite.
— Je ne t'adresse aucun rei)roche...
Nous savons tous que la vigueur de tes muscles compense la brièveté de 'ta conversation. C'est au Sylvain que je m'attaque... 11 manque d'entrain et ne paraît pas apprécier sufTisaninient les attraits de Boisfleury.
— Tu te trompes, docteur, répliqua Jacques ; c'est parce que je goûte profondément ma joie, que je ne trouve pas de mots pour la traduire. Moi. insensible aux beautés de Boisfleury ! Erreur... Je m'en pénètre jusqu'à la griserie. Je bois avec volupté l'air imprégné des senteurs forestières ; j'ai des envies de me rouler sur les pelouses et d'en respirer d'un seul coup toutes les fleurs ; j'embrasserais volontiers les arbres pour les remercier d'étalei; si glorieusement leurs fouillées, et le ciel bleu, entrevu à travers les branches, me paraît si savoureux que je voudrais y mordre I
— Mazette! s'écria Claude Blouet, un amoureux ne parlerait pas autrement de sa maîtresse !...
Amoureux, oui, il l'était ardemment.
Son entrevue du dimanche avec madame des Rônis avait réveillé toute sa sensualité païenne. Il était sincère en exprimant son désir d'étreindre les arbres dans une embrassade passionnée. Il eût voulu associer la nature entière à ses ravissements et à sa tendresse. En s' enfonçant sous bois, il retrouvait partout, à l'état fragmentaire, un peu de la captivante beauté de Sylvie. Les coquelicots épars dans l'herbe lui rappelaient la rougeur de ses lèvres, les rais d'or de la lumière filtrée à travers les feuillées avaient la splendeur de ses cheveux blonds, et les verveines du chemin exhalaient la même suave odeur que son corps. En regardant le soleil monter au-dessus des vignes, Jacques songeait : « Quand ces mêmes rayons descendront obliquement vers les boi*: de Véel. je serai i)rès de la revoir... » Ce jour-là était précisément le jeudi fixé par madame des Rônis. Une seule appréhension gâtait la joie de l'amoureux; il n'ignorait pas les habitudes d'espionnage, chères aux gens de son quartier, tt il tremblait d'être vu par quelque voisin au moment
où il franchirait le seuil de la veuve. L'alTcc' ion sérieuse qu'il portait à madame dos F Mis lui Inspirait une circonspection, une sollicitude qu'il n'avait pas conmies dan- la fougue de son amour enfantin pour Claudette. Il était tourmenté par la crainte de compir.mettre Sylvie et de lui causer de pénibles ennuis.
Aussi, le soir, inventa-t-il des ruses de sauvage pour détourner les soupçons. Il sortit de chez lui dès la (in du dîner, ;ous prétexte de rejoindre ses amis, e' alla promener son anxiété le long du canal d?» Saules, jusqu'à ce que l'horloge de la ville sonnât les trois quarts pour neuf heures. La nuit était venue et, par une chance favorable, la lune à son déclin ne se levait que très tard. Il traversa un por: ie bois, grimpa la solitaire côte Saini-jcan. puis redescendit lentement par les Quatre-vingts degrés, en bénissant le Prétendant qui avait restauré l.'escalier de cette venelle pour gagner pîu<; vite le logis de sa maîtresse. Jacques aussi s'en servait ce soir-Là pour se glisser incognito à un rendez-vous d'amour... Tout ce quartier semblait déjà endormi ; aucun passant ne dérangea le jeune homme accoudé au petit pont des tanneries et attendant les neuf coups de la tour de l'Horloge, avant de se hasarder dans la rue des Tanneurs. L'eau coulant avec un monotone glouglou se mouvait seule, et seule bruissait au long des usines assoupies. Neuf heures sonnèrent ; alors, avec un lourd battement de cœur, Jacques rasa le mur de la ruelle et, avant de se montrer, sonda d'un coup d'œil la longueur de la rue. Pas une âme. partout portes et volets clos. P»apidement il gagna le seuil du perron, poussa la grille et s'enfonça S0U6 les tilleuls, où il entendit une voix un peu étranglée chuchoter :
— C'est vous? Venez vite...
Avec un rassérènement de tout l'être, il suivit madame des Rônis dans le petit salon tendu de reps, où les rideaux étaient clos et où la lampe voilée d'une dentelle rose en papier répandait une discrète lueur.
Sylvie était vêtue de noir, mais comme pour atténuer ce que ce deuil avait de trop austère, un col de guipure blancue, découpé en étoile, retomljait sur le corsage.
— Personne ne vous a vu? demandât-elle.
— Personne.
— Et vous avez fermé la grille?
-- Oui, madame.
— .'\h I soupira-t-elle, rien qu'à ces humiliantes précautions, je sens combien ce que je fais est mal !... Vous devez avoir une singulière opinion de moil
— Madame, répliqua .Jacques en la .'ontemplant avec une admirative tendresse, mon opinion est cjue vous valez cent fois mieux que moi... Je ne saurais vous dire combien je vous suis reconnaissant de m'accueillir en ami et combien je serais navré si mes visites pouvaient vous attirer quelque ennui... Tout à l'heure, la crainte de vous exposer à la médisance troublait la joie que j'éprouvais à me rendre chez vous.
Elle fut touchée par l'accent -sincère de cette délicate confession ; ses yeux noirs révélèrent cet intime sentiment par un regard lumineux et mouillé, pareil à un ciel d'avril brouillé de pluie et de soleil tout ensemble.
— Vous voyez, insista-t-elle, au fond, vous pensez, comme moi, que ce que nous nous permettons est parfaitement incorrect, et qu'il y aurait danger à renouveler vos visites.
A ces mots, qui impliquaient la cessation possible de toute relation, les traits de Jacques s'étaient notablement rembrunis. Sylvie des Rônis s'en aperçut et d'un ton plus gai ajouta :
— Ne prenez pas cette mine consternée... Mon avis est qu'il faut jouir de l'heure présente sans trop se tourmenter de ce qui adviendra le lendemain... Si on se condamnait à toujours faire ce qui est correct, la vie serait trop insupportable...
Tandis qu'elle parlait, par moments un bout de langue rose passait hors de ses lèvres avec une expression de sensualité et d'espièglerie. Sa bouche vermeille semblait faire ainsi la nique au qu'en dira-t-on et à la destinée. Jacques la regardait avec ravissement. Il était partagé entre le violent désir de se jeter à ses pieds, d'embrasser ses genoux, et la crainte d'effaroucher par cette hardiesse les dispositions bienveillantes de Sylvie. Il demeurait muet, ébloui, comme queiqu un qui se lient au bord d'une eau rapide et qui, fasciné, attiré par le courant, hésite pourtant à s'y précipiter.
Une minute s'écoula dans un absolu et périlleux silence.
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— Eh bien, reprit enlin madame des Rônis en souriant, est-ce là tout ce que vous trouvez à dire pour me rassurer?... Allons, soyez moins avare de vos paroles. Racontez-moi vos amours avec, mademoiselle (.laudette Le Mesnil... Je veux tout savoir du conunencoment à la fin.
Étonné. .Jacques ouvrait de grands yeux, rougissait et hésitait, craignant qu'elle ne se moquât.
— Mais, interrogea-t-il à son tour, comment coniuiissez-vous cette histoire^
— Belle demande !... Dans cette bonne petite ville, on a l'esprit si peu occupé que le moindre événement défraye longtemps la curiosité... La première fois que je vous ai aperçu à votre fenêtre, j'ai eu la fantaisie de savoir qui vous étiez... J'ai questionné une couturière qui travaillait chez moi et elle m'a parlé de votre ancienne passion... Elle est donc bien jolie, cette demoiselle Le Mesnil?
— Très jolie.
— Était ce une parente ou une amie d'enfance?
— Non, je l'avais rencontrée au bal.
— Et vous êtes tombés amoureux l'un de l'autre, comme cela, tout de suite... le coup de foudre?
Jacques éprouvait une répugnance, une sorte de pudeur à trahir devant madame des Rônis le secret de ce qui s'était passé entre lui et Claudette. Il devenait visiblement gêné.
— Je vous en prie, murmura-t-il, parlons d'autre chose.
— Ah ! s'écria Sylvie avec une nuance de dépit et en le menaçant du doigt, elle vous tient encore au cœur, votre Claudette !... Cela se devine à vos réticences...
— N'en croyez rien, protesta-t-il, tout est fini, oublié... Je ne songeais déjà plus a Claudette avant de vous avoir vue, et maintenant...
— Et maintenant? répéta-t-elle en le regardant au fond des yeux.
Cette fois l'attirance fut irrésistible et il se jeta à ses pieds.
— Maintenant, balbutia-t-il, c'est vous que j'aime uniquement, éperdument !
Il me semble que je ne vivais pas avant de vous avoir rencontrée et que mon cœur n'a battu que pour vous !
Il posait câlinement sa tète sur les genoux de Sylvie des Rônis; il cherchait ses mains, s'en emparait et les couvrait
de baisers ; il se grisait de Fodeur de verveine qui imprégnait l'épiderme des bras, et croyait peu à peu sentir les mains prisonnières étreindre nerveusement les siennes...
— Soyez raisonnable, ordonna Sylvie en rompant brusquement cette étreinte ; asseyez-vous et causons sagement ; sinon jevousrenvde...
Intimidé, il obéit, mais ses yeux brillants restaient fixés sur ceux de la veuve, épiant le moment où la sévérité du regard s'adoucirait indulgemment et où il pourrait renouveler ces trop brèves caresses.
Sylvie avait reculé son fauteuil et, afin de se remettre du trouble qu'elle ressentait de son côté, elle prenait dans la corbeille à ouvrage un peloton de soie qu'elle dévidait machinalement autour d'une bobine de nacre. — Ayant recouvré son sang-froid, du moins en apparence, elle questionnait Jacques sur son séjour à Paris, sur ses occupations journalières depuis son retour à Juvigny. Le jeune homme lui confessa combien, en repre- ' nant pied dans sa petite ville, il s'était mortellement ennuyé, et comment iV s'était consolé en compagnie de ses amis de Boisfleury. Le récit de l'installation de la colonie amusa beaucoup la veuve ; elle s'égaya plus encore aux portraits qu'il traça de ses compagnons du cénacle.
— De tous ces jeunes gens, observat-elle, celui qui m'intéresse le plus, c'est votre ami Maurice Courtois... Du reste, je crois le connaître de vue. Ne vient-il pas souvent chez vous?
— Nous sommes de vieux camarades de collège.
— Il est distingué, reprit la veuve, bien qu'un peu trop tiré à quatre épingles.
Ce fut au tour de Jacques d'interroger madame des Rônis, et, pour ne pas être en reste, elle lui conta son histoire. Elle avait été élevée au couvent des Dominicaines, où une de ses cousines était religieuse. Deux ans après sa sortie de pension, sa mère, qui habitait alors 1er Islettes, remuait ciel et terre pour lui dénicher un mari. M. des Rônis, qui exploitait une verrerie du voisinage, s'était enfin présenté et elle l'avait accepté avec enthousiasme, parce qu'elle était lasse de cette course au mariage et qu'elle désirait en finir...
— Monsieur des Rônis, ajouta-t-ell& brièvement, n'avait rien d'aimable. Il
'.".r.ssait son temps à surveiller ses ouvreaux ou à chasser en compagnie, d'autres verriers fort rustres et mal embouchés...
Je ne menais pas aux. Senades une vie bien agréable ; malgré cela, après mon veuvage, j'ai été horriblement esseulée et désemparée. J'éprouvais la sensation d'isolement et de désarroi dont vous parliez tout à l'heure. Je songeais : « J'ai vingt-huit ans, j'ai encore un peu de jeu.iesse, j'ai à peine goûté la joie de vivre, et j'aime tant la vie !... » Je me voyais claquemurée dans une impasse d'où je ne sortirais jamais et je me désolais, uniquement soutenue par des pratiques de dévotion qui ne remplissaient pas mon cœur... Vous voyez, je suis excusable d'avoir succombé à la tentation de rompre ma solitude, en accueillant une amitié qui s'offrait si tendrement... bien que cette amitié, hélas I soit pleine de périls...
Tandis qu'ils causaient ainsi, cédant au charme d'une intimité naissante, ils entendirent à travers les rideaux de la fenêtre onze heures sonner à la tour de l'Horloge.
— Il faut nous séparer, s'exclama Sylvie confuse.
— Déjà I soupira Jacques.
— Il le faut... Si vous êtes mon ami, comme vous me l'assurez, vous devez me promettre de toujours m'obéir docilement. C'est à cette condition que nous pourrons continuer à nous voir... de loin en loin... Adieu, je suis contente !
Elle lui tendait les mains ; il les gardait dans les siennes et, avec une respiration oppressée, murmurait d'une façon décousue :
— Pas autant que moi !... Je vous remercie de m'avoir accueilli... Votre affection m'est si bonne... Elle réjouit et enorgueillit ma jeunesse !
Il l'attirait de plus en plus à lui ; leurs visages se touchaient presque, si bien que les lèvres de Jacques se posèrent toutes frémissantes sur les yeux de la jeune femme. Elle demeura un instant immobile, étourdie par cette caresse inattendue, puis elle rejeta sa tête en arrière :
— Oh ! protesta-t-elle, vous êtes bien osé ! Est-ce là ce que vous m'aviez promis?... Laissez-moi !
Mais, comme pour atténuer la sévérité de ses paroles, elle ajouta avec un rire d'indulgente moquerie :
— Où avez-you^ appris à si bien embrasser? \
Il voulut la ressaisir, elle se refusa énergiquement.
— Non 1 c'est déjà trop !... Allez-vousen. je vais vous reconduire jusqu'à la terrasse.
Elle noua une mantille en fanchon sur sa tête, ouvrit la porte et le poussa doucement devant elle.
Le ciel s'était ennuagé et une bruine commençait à tomber. Le long de l'allée tournante, l'odeur des mignardises bordant les plates-bandes s'exhalait dans l'air humide et montait jusque sur la terrasse. Arrivée sous les tilleuls, Sylvie jeta un coup d'œil vers la rue :
— Il n'y a pas un chat ! dit-elle à Jacques très bas, sauvez-vous. Je vous écrirai pour vous fixer le soir où vous pourrez revenir... Adieu, mon ami I
Comme il avait déjà le pied sur la seconde marche du perron, elle se rapprocha, effleura sa joue d'un furtif baiser et s'enfuit, tandis que le jeune homme, la tête en feu et le cœur en fête, gagnait le trottoir. Grâce à la pluie, la rue était obscure, complètement déserte., et il put rentrer chez lui sans encombre.
Ces visites du soir, impatiemment désirées et attendues, se renouvelèrent irrégulièrement et à des intervalles assez espacés. La date en était déterminée surtout d'après l'état atmosphérique.
Madame des Rônis choisissait de préférence les nuits pluvieuses où Ton courait moins de risques d'être vu. Cette incertitude jetait naturellement un désarroi dans les habitudes de Chantai. La poste lui appo'-tait le matin un billet lui assignant un rendez-vous pour le soir même ; il lui fallait alors ruser et imaginer des histoires afin de se réserver la liberté de sa soirée. Avec sa famille, il s'en tirait d'ordinaire en prétextant une réunion chez l'un des compagnons de Boisfleury, mais avec ces derniers, les motifs d'excuse étaient moins commodes à faire accepter. Il avait beau alléguer un travail en train, il parvenait difficilement à convaincre ses amis, qui se plaignaient de son peu d'assiduité et l'accu-
saiont d"ôtre un liirheur. Il Iroiublait toujours que le docteur ou Maurice Courtois ne s'avisassent de vérifier s'il était réellenicnl claquemure dans sa hil>liolhèquc.
Mais ces petits tourments ])araissaicnt insisïtiifiants à côté de rineffable joie cjui soulevait Jacques au-dessus des vulgarités tle la vie de tous les jours, et l'emportait dans une contrée paradisiaque.
A. toute heure, sa pensée était tournée vers Sylvie des Rônis. Lorsqu'en allant à sa besogne quotidienne, il longeait la terrasse, chaque fois il contemplait les tilleuls avec reconnaissance en songeant que, sous leur ombre, il avait reçu' le timide l)aiser de sa blonde amie. Lorscjuc, sous couleur de travailler, il montait à sa bibMothècjue, sa seule étude consistait à relire V Intermezzo de Heine où il entendait un fraternel écho de sa propre passion :
«Au milieu des enchantements du mois de mai, — lorsque tous les boutons s'épanouissent, — en mon cœur l'amour est éclos ;
» Au milieu des enchantements du mois de mai, — quand tous les oiseaux gazouillent, — je lui ai déclaré ma peine et ma tendresse. »
Il en était à cette phase bienheureuse de l'amour, où le désir non encore apaisé allume dans la poitrine une vive flambée et y fait éclore une foison de fleurs passionnées; où, tout en ayant le pressentiment d'être aimé, on n'a pas la certitude que donne seule la possession. Cet état (le doute procure un stimulant, délicL- comparable à la piquante douceur d'un rosier dont les épines vous éraflent les doigts, mais dont les corolles vous embaument. Lorsque, après les transes chaque fois renouvelées de l'attente dans la nuit et de la peur d'être vu, il poussait la porte entre-bâillée et pénétrait dans le salon où Sylvie le guettait sur le seuil lorsqu'il s'agenouillait devant elle et lui baisait dévotement les mains, il éprouvait une plénitude de joie qui l'étourdissait. D'un geste, elle lui indiquait un siège voisin du sien et lui commandait de s'asseoir. Une insurmontable timidité le reprenait. Encore qu'elle lui eût donné des marques évidentes de son afTection, Sylvie demeurait pour lui, par certains côtés, imposante et indéchiffrable. Il y avait en elle un mélange de clémente
tendresse et de soudaine réserve qui empèciràit .Jacques de s'enhardir.
Il se disait bien qu'ayant été mariée et possédant une certaine expérience de la vie, elle ne pouvait plus arguer des craintives pudeurs d'une jeune fille ; elle savait naturellement à quoi elle s'exposait en recevant un jeune homme qui avait commencé par lui parler le langage d'un amoureux. Elle n'était ni naïve, ni insensible. Néanmoins, si parfois ser confidences, l'expression de son regard^ la grâce voluptueuse de toute sa personne laissaient deviner unt nature aimante et même sensuelle, elle trouvait à d'autres moments le moyen de tenir .Jacques à distance en montrant tout à couj) une dignité hautaine qui réprimait de trop vives démonstrations. Pour en arriver là, du reste, elle n'avait pas besoin de déployer une excessive sévérité. Instinctivement et aussi par suite de son éducation. Chantai professait pour la femme un respect quasi chevaleresque.
En dépit de son sensualisme raffiné et de son naturel caressant, une pudibonde délicatesse s'opposait à ce qu'il poussât jusqu'à des privautés trop matérielles ses tentatives de séduction. Les filles qu'il avait connues au quartier Latin avaient toutes fait les trois quarts du chemin. Naturellement il ne pouvait prétendre à la même complaisance de la part de madame des Rônis. Pour que Sylvie, fière, distinguée et dévote, devînt sa maîtresse, il lui semblait qu'il fallait une longue et cérémonieuse initiation. . Brûlé de désirs et retenu en même temps par une mortelle crainte de la courroucer, il contemplait silencieusement cette blonde et élégante personne, aux yeux noirs si attirants et si mobiles, où les lueurs indulgentes étaient si vite remplacées par un éclair de fâcherie, et il regardait en tremblant cette jupe de deuil qui l'enveloppait comme une austère sauvegarde. Malgré le trouble que lui causait cette tantalisante contetn[>lation, il éprouvait une joie poignante à irriter son désir en détaillant les attraction:. de ce jeune visage : la courl^e aiinabl" des lèvres pulpeuses, le grain de beau lé au sommet de la joue, la molle ondulation des bandeaux blonds sur les tempes.
Pendant ces inquiétantes minutes de silence, Sylvie surprenait le regard ardent du jeune homme et, avec un sourire aux
coins de la bouche, l'interrogeait tout à coup :
— A quoi pensez-vous?
Et il n'osait lui répondre ; ses secrètes audaces demeuraient purement spéculatives.
Elle-même se maintenait toujours en état de défense. Elle semblait partagée entre une compatissante tendresse et un reste de méfiance. Elle appréhendait l'extrême jeunesse de Jacques et elle l'étudiait à la dérobée, craignant de découvrir en lui cette vaniteuse légèreté qui est le péché capital des jeunes gens de son âge. Parfois, involontairement entraînée, elle lui accordait de furtives caresses, puis se rebiffait brusquement.
Cette conduite illogique et. irritante déconcertait Chantai ; alors, le voyant mortifié et chagrin, elle avait de délicieux retours de bienveillance et, lui donnant ses mains, s'efforçait de le consoler par de câlinantes paroles.
Peu à peu cependant, plus sûre de lui, appréciant mieux ses qualités sérieuses de sincérité et de sensibilité, elle se repentait de sa sévérité et se promettait de ne plus le faire souffrir. Elle eût été désolée qu'il attribuât ses hésitations à un détestable manège de coquetterie. Et pourtant, elle hésitait encore, s'abandonnant davantage, mais se ressaisissant et se raidissant dès qu'il devenait trop hardi. Elle avait d'ailleurs imaginé un ingénieux moyen de défense. Quand elle avait peur de faiblir, troublée elle-même par les elTusions de Jacques, elle lui parlait de Claudette Le Mesnil et il s'arrêtait net.
Un soir, elle lui dit à brûle-pourpoint :
— Il paraît qu'elle va se marier, votre Claudette... Est-ce pour bientôt?
— Elle se marie le dix-huit juin, répondit-il, soudain décontenancé.
— Ah !... Tant mieux 1
— Pourquoi? demanda-t-il en se renfrognant.
Elle crut l'avoir vexé et, prise d'un remords :
— Pardon ! s'écria-t-elle, je suis mauvaise... Le dix-huit, c'est après-demain ; je ne veux pas que, ce jour-là, vous passiez votre soirée seul. Vous viendrez ici, à neuf heures... C'est promis, n'est-ce pas?
Pour toute réponse, il la saisit impétueusement dans ses bras et ses lèvres cherchèrent celles de Sylvie ; mais elle détourna la tête :
— Non, non I déclara-t-elle, partez et n'oubliez pas que je vous attendrai aprés-dcmain...
Le matin fixé pour le mariage, Jacques ne se soucia pas de rester à Juvigny.
Encore qu'il eût le premier renoncé à mademoiselle Le Mesnil, il lui répugnait, ce jour-là, de s'exposer à la curiosité de ses compatriotes. Il prévoyait des regards narquois, des allusions désagréables ou perfides. Une fausse honte lui faisait même redouter la compagnie de Courtois et jusqu'au déjeuner de famille où son père ne manquerait pas de le plaisanter sur son amourette d'autrefois. Il résolut de se réfugier à Boisfleury et se dirigea vers la chalaide.
La matinée était limpide et le ciel s'azurait comme pour fêter la nouvelle mariée. Les pampres drapaient les coteaux d'une verdure phosphorescente et l'air était imprégné de l'arôme suave de la vigne en fleur. Les allées de Boisfleury, encore veloutées d'une ombre bleue, invitaient à une paresseuse rêverie.
Jpcqu^s s'étendit sur la couche élastique fornée par les aiguilles tombées des sa-"ins et s'efforça de penser à Sylvie des Rônis. Mais on n'est pas toujours maître de sa pensée ; tandis qu'il évoquait l'image de la blonde veuve, le vent d'est lui apporta le carillon des cloches de la ville haute, sonnant en volée pour le mariage de Claudette. Cette sonnerie, qui semblait interminable, lui causa un douloureux agacement. Il n'aimait plus Claudette et cependant il lui était pénible de songer qu'à cette heure la jeune fille, voilée de blanc, s'agenouillait devant l'autel à côté du fils du marchand de bois. La voix des cloches lui emplissait le cœur d'une rétrospective mélancolie. Il se rappelait les allégresses d'autrefois, suscitées par ces mêmes .vibrations argentines. Lesémotionsdu temps jadis s'étaient apaisées, assoupies, et il se demandait avec tristesse si les joies d'aujourd'hui n'étaient pas condamnées à subir une destinée pareille... Il se leva énervé. Il ne voulait plus entendre ce fâcheux carillon, et, pour le fuir,' il gagna la plaine de Véel où les blés verts ondulaient au soleil. Il la traversa tout entière sous la lumière aveuglante de raidi et finit par entrer dans une auberge de village. La salle déserte n'était hantée que par des tourbillons de mouches ; il s'y fit ser\ ir
une omelette qu'il arrosa de vin clairet. En proie i\ un vague engourdissement, il s'attarda longlempsàcedéjeuner rustique.
Vers deux heures, il reprit le chemin de la plaine ensoleillée et, avide d'ombre, il revint à Boisfleury.
Le taillis obscur s'endormait paisiblement dans la clarté ambiante. Depuis longtemps l'obsédante musique des cloches avait cessé ; on n'entendait plus que le bruit de lime aiguë de la mésange serrurière ou parfois le sourt triolet d'un pinson. Jacques se plongea dans ce verdoyant silence comme en an bain tonique