CHAPITRE I
MES RAISONS DE COMBATTRE LE BOLCHEVISME
7jf* OESQUE, après de longues années d'oppression, les travailleurs de la Russie prirent le contrôle du gouvernement de leur pays, le monde civilisé de l'univers entier attendait beaucoup du système nouveau qui remplaçait l'autocratie. Une occasion unique se présentait de constituer une forme idéale de gouvernement populaire. Le torrent révolutionnaire avait emporté l'ancien état de choses. Les anciens gouvernants, leurs méthodes bureaucratiques, leur tyrannie et leur cruauté avaient été extirpés comme par le scalpel du chirurgien. Un sol vierge s'offrait à la culture d'un ordre de choses nouveau. Ton croyait avoir sous la main les éléments nécessaires à la formation d'une république démocratique, et l'on espérait une législation qui servirait de modèle aux démocraties futures.
Combien différente est la tragédie russe à laquelle nous assistons aujourd'hui! Et c'est, je l'avoue, l'une des principales raisons qui me font haïr le Bolchévisme. Ce n'est pas seulement ce que le Bolchévisme a fait en Russie, mais c'est surtout le discrédit qu'il a jeté sur la eause ouvrière en dehors de la Russie qui afflige ceux qui se consacrent à l'émancipation du prolétariat. Le régime de Lénine et de Trotsky a fait perdre aux ouvriers du monde les fruits d'un essai de gouvernement populaire d'où pouvaient découler de magnifiques résultats . Il a marqué de son nom exécré et de ses actes hideux les légitimes aspirations du travail, et fait que, en trop de circonstances, d'âpres capitalistes sans principes représentent les efforts justes et raisonnables du mouvement ouvrier comme autant de tentatives de Bolchévisme russe.
D'agressive qu'elle avait droit d'être, la cause ouvrière au Canada et ailleurs a été mise sur la défensive par le Bolchévisme russe, qui,
MES RAISONS DE COMBATTRE LE BOLCHEVISME
au lieu d'aider au travail orgauisé a fourni au capitalisme une arme dont il s'est empressé de se servir sans merci et sans scrupule. Le Bolchévisme devient la désignation populaire de tout mouvement d'amélioration générale entrepris au nom du travail. Ne serait-ce que pour cette raison, le travail organisé serait en droit d'abhorrer le Bolchévisme, beaucoup plus en droit de le condamner et de le désavouer en paroles et en actes que le capitalisme pimpant d'Angleterre et d 'Amérique qui a trouvé en Lénine et Trotsky des alliés d 'une valeur inappréciable.
En condamnant le Bolchévisme je n'ignore aucunement les causes qui y ont conduit. Le Bolchévisme est le fruit des souffrances des serfs opprimés et exploités durant des siècles ; le produit d 'un système qui trop longtemps a enrichi le petit nombre et appauvri le grand nombre. Il est né de la misère, des pleurs et des douleurs de millions de moujiks; de la débauche et de la trop pleine jouissance d'une aristocratie sans coeur et sans entrailles.
Le Bolchévisme ne pouvait prendre racine que dans l'ignorance et la superstition. Il ne pouvait se faire des adeptes que parmi la plèbe courbée sur un sol ensanglanté où ne croissent que ronces et épines, que parmi ceux qui depuis des temps séculaires, produisaient sans jamais avoir pu jouir du fruit de leur labeur. Plus la misère est grande, plus son emprise est puissante; mais plus l'intelligence est développée, plus les conditions sociales sont égalitaires, moins il domine, moins il attire, moins il captive. On aurait pu arrêter son développement, on aurait pu l'endiguer comme le torrent impétueux et se servir de ses théories égalitaires pour faire luire sur l'humanité le soleil radieux de la liberté et de l'émancipation, en donnant au peuple sur lequel il règne aujourd'hui en triomphateur ce que la démocratie a besoin pour vivre et se développer: des lois plus justes et plus humaines, moins de knout et plus de livres, moins de prisons et plus d'écoles, moins de superstition et plus d'instruction, moins de garde-chiourmes et plus de professeurs. L'autocratie russe sous le Tsar a préféré étouffer la grande voix du peuple demandant la
mes raisons de combattre le bolchevisme
liberté et des réformes. Elle a préféré la peine de mort, oubliant que la violence appelle la violence, qu'on n'arrête pas la vérité dans sa marche, et que refuser au peuple les réformes qu'il demande pacifi quement c'est courir le risque qu'il se fasse justice lui-même et qu'il réforme par la force. Ce principe inexorable du progrès humain a été méprisé par l'autocratie russe. Sera-t-il méprisé aussi par le capitalisme auquel il appelle avec autant d'instances que les ouvriers et les paysans russes appelaient au Tsar?
La violence et l'injustice ont succédé à la violence et à l'injustice en Russie, mais le peuple russe est aussi loin de l'émancipation aujourd'hui qu'il l'était avant. A la dictature du Tsar a succédé la dictature de Lénine et de Trotsky accompagnée du meurtre, de la misère et de l 'oppression. La loi de la force brutale est appliquée avec une énergie féroce. Les doctrines d'égalité prêchées par les apôtres d'un prolétariat émancipé sont disparues dans le tourbillon de la révolte populaire. Le monde est menacé de la dictature d'un prolétariat d'autant plus dangereux qu'il est ignorant, d'autant plus cruel qu'il n'a jamais connu autre chose que la violence, d'autant plus avide de posséder et de jouir qu'il a toujours vécu dans la pire pauvreté et que la vie a toujours été pour lui un long cauchemar et un calvaire de souffrances et de douleurs.
La réaction en Russie a été terrible mais elle a dépassé le but. Les penseurs n'y ont pas trouvé le triomphe de leurs idées et ce ne sont pas ceux qui désiraient l'émancipation véritable du peuple par des lois justes et l'établissement d'un gouvernement vraiment démocratique — garantissant à tous une liberté pleine et entière, — qui eurent la direction des affaires dans cette révolution sociale. Les penseurs et leaders ouvriers en Russie ont été ignorés et méprisés. Leurs longues années d'efforts et de sacrifices n'ont pas compté. Un groupe inspiré par la passion les a mis à mort après s 'être choisi pour chefs des hommes dépourvus d'idéal et de sincérité et n'obéissant qu'à leurs instincts féroces. Ces hommes sont devenus des oppresseurs de la démocratie, étouffant les protestations de leurs victimes par la
MES RAISONS DE COMBATTRE LE BOLCHEVISME
terreur, ils se sont servis du prolétariat pour se proclamer dictateurs et autocrates; et se maintiennent au pouvoir par la satisfaction des appétits de leurs partisans, transformant ainsi le régime du prolétariat, conscient de ses droits mais aussi de ses devoirs, en une dictature honteuse et sanglante.
Sous ce régime soi-disant socialiste et communiste, toutes les institutions qui constituent une véritable démocratie ont été détruites, la force brutale et la violence suppriment ou oppriment tous ceux qui s'opposent à la tyrannie politique et économique.
Aucun* système de gouvernement démocratique ne peut se stabiliser à moins d'être basé sur la justice, la liberté, et l'égalité de tous devant la loi. Confisquer la propriété, la richesse, l'industrie ou le commerce d'un citoyen, parce qu'il n'appartient pas au prolétariat, c'est commettre une injustice, même si la confiscation se fait au bénéfice de la masse ; mais priver celui-ci de ses droits de citoyen, après l'avoir dépouillé, le punir parce qu'il a possédé; est un véritable crime et un acte contraire à la saine doctrine démocratique.
Qu'un pays contrôle tous les moyens de production et de distribution, c'est réalisable et nécessaire même pour le bien commun; mais aucune société ne peut se réclamer de la démocratie si elle crée des inégalités parmi ses citoyens. Le contrôle de l'Etat doit être le fait du concours de tous et non d'une classe ou d'une caste, qu'elle soit militaire ou capitaliste, ou composée d'ouvriers, de paysans et de soldats.
L'injustice est toujours l'injustice, le crime toujours le crime, faire le mal même pour atteindre un but louable est toujours le mal. La démocratie est l'antithèse de la dictature et de l'oppression.
Le système Bolchéviste est contraire au développement de la démocratie parce qu'il n'est rien moins qu'une dictature basée sur le crime, l'injustice et l'inégalité devant la loi. C'esï l'intolérance même avec, pour devise: Liberté la plus large pour une classé et oppression la plus complète pour les autres.
Telle est l'opinion des socialistes les mieux informés et des travaillistes les plus éclairés du monde, exprimée; à la convention internationale socialiste et ouvrière tenue, à Berne (Suisse), en février dernier, sous la forme d'une résolution intitulée " Démocratie et dictature", résolution qui fut appuyée par les délégations de Suède. d'Allemagne, de Russie, d'Esthonie, Lettland, Géorgie, Alsace, Argentine, Danemark, Bulgarie. Arménie, Hongrie, Finlande, Grande-
MJES RAISONS DE COMBATTRE LE BOLCHEVISME
Bretagne, Pologne, Canada, Ukraine, la minorité de France et d'Italie, et la moitié de la délégation de l'Autriche Allemande. Cette mémorable résolution contenait ce qui suit :