TROISIEME PARTIE
Rapport de M. l'IntendAnt de Valparaiso. — Circulaire de M/ U Ministre des affaires étrangères du Chili. — Dépèches de Tamiral Nendez Nu&ez.
RAPPORT OFFICIEL DE M. l'INTENDANT
Valparaiso, !•' avril 186C
Monsieur le Ministre,
J'ai eu l'honneur d'informer Votre Excellence, par diverses dépêches télégraphiques, des circonstances les plus notables du bombardement de cette ville, effectué par Tescadre espagnole, le 31 du mois qui vient de s'écouler. Cependant l'énormilé de cet attentat» aussi déstionorant pour ceux qui l'ont accompli que glorieux pour le çea^l^ ^s^ v^
^élé la Ticiinie, exige impérieusement qu'on le t'asso a naitro dans ses iroindres délaiis. L'on pourra mieux ap{ cier ainsi le caraclèro de cruauté qu'un ennemi, qui, a chant des deliors de loyauté et de civilisulîou, a comtnei à donnera uno guerre soutenue parla République, avec gfl nérosité ot noblesse.
Afin de mettre en évidence, d'une manière incontestable, les faits dont je vais donner un résumé à Votre Excellence, j'ai demandé séparémenl aux divers fonctionnaires, un compte exact et vérifié des événements dont la connaissance leur incombe spécialement, et je me propose de réunir pronoptement des renseignements précis qucje m'empresserai de transmettre h Votre Excellence.
En attendant, je umnlionnerai seulement ici les faits d'une notoriété incontestable, et dont les sinistres preuves sont gravées sur des monuments que, pendant de longues années de paix et de progrès, le commerce et la civilisation avaient élevés dans cette florissante cité.
' Je signalerai, d'abord, un fait qui imprime à l'attentat commis par les forces espagnoles, le caractère le plus exécrable. etloplus outrageant pour l'humanité ot la civilisation. L'amiral Mendez, invoquant des senlimenls qu'il était loin d'éprouver, avait annoncé oflicieflement au commandant général d'armes, — que ses canons respecteraient les hôpitaux et autres établissements de charité ; à cet elfct, il demandait qu'on le» désignât par des drapeaux blancs. Faisant honneur, de notre côté, à la parole formellement engagée par le représentant de l'Espagne, nous désignâmes par des drapeaux blancs tous "■" ;es qui sont sacrés, même daus les guerres le îs. Et cependant, ces signaux servirent do po hattories ennemies. Les Espagnols ont fait f<
Y Hôpital de la Charité, mr les Eglises de la Matriz et de l Merced^ transformées en liôpitaiix de sang, ils ont fait feu sur Ja maison du Bon Pasteur, sur l'Hospice^ sur les Temples de San Ignacio, des Reœletos del lia-ron, cl sur San-Francisco, et, pour comble d'atrocité, ils ont lancé alternativement, sur ces enceintes sacrées, dea boulets rouges tt autres projectiles incendiaires.
La Providence a daigné préserver la vie des habitants, mais les façades et les parties intérieures de tous ces édifices conservent les traces dos engins destructeurs. Il est difficile de concevoir que le représentant d'une nalioir chrétienne d'Europe ait outrepassé ainsi Its limites tracées par l'humanité et par l'honneur militaire ; mais pour quiconque connaît la ville de Valparaiso, il est hors de doute que ses hôpitaux, ses églises et ses établissements de charité ont été l'objet des efforts les plus dénaturés. Si le commandant espagnol avait eu seulement l'intention do détruire la caserne d'artillerie, le palais de l'Intendance, les magasins du lise el la gare du chemin de fer, l'on no pourrait s'expliquer la déviation accidentelle du pointage de projectiles atteignant des établissements do charité et des églises, aussi éloignés des édifices sus-nommés, et l'on est forcé do conclure que les boulets dirigés sur ces établissements sacrés sont l'œuvre d'un crime horrible, longuement prémédité, 11 est donc de toute évidence que le commandant espagnol, en demandant des signaux particuliers pour les hôpitaux et autres maisons de bienfaisance, méditait un indigne stratagème, et voulait attirer sur ces points un plus grand nombre de victimes. Une imputation de cette nature, faite à l'homme qui a ordonné de tirer sur des I bâpilaux, n'a rien do calomnieux.
Mais le commandant Mendcz Nunez, non-seulement a m6mpu iea devoirs que l'honneuT et \ii\o-v|TOa\fe TO.-^otwg&.'gs^-^^^
présentant d'une nation et au soldat, dans sa conduite en face de l'ennemi, mais il les a encore méconnus d'une façon non moins odieuse à l'égard des neutres. Le corps consulaire . avait reçu la promesse formelle que les intérêts des neutres et même les propriétés des citoyens chiliens seraient préservés de la dévastation, uniquement projetée contre les propriétés de l'Etat. Et cependant ils sont là, fumant encore, les dépôts du commerce étranger, abrités par les magasins de la Douane, — magasins incendiés de préférence à tout le reste ; ils sont là, fumant encore, les grands centres commerciaux des rues de la P/anc/ioda, de Cochrane, de Blanco, delà Plaza, de la Municipalidad et des rues adjacentes!
Les boulets des navires espagnols, dirigés d'abord sur les magasins de la douane, le furent ensuite alternativement sur la caserne d'artillerie , la rue de la Planchada , sur la Bourse et le palais du Gouvernement; puis enfin sur le populeux quartier de TAlmendral, la gare du chemin de fer et le faubourg del Baron.
Le manque de renseignements précis, qu'il ne m'a pas encore été permis de recueillir, m'empêche défaire à V.E. l'éuumération minutieuse des dégâts soufferts par les édifices publics et les maisons particulières; je puis cependant donner comme certains les détails suivants.
Les dommages éprouvés par la caserne d'artillerie n'ont pas une grande importance.
Les magasins de la douane, attaqués avec des projectiles de toutes espèces, boulets rouges, bombes et fusées incendiaires devinrent promptement la proie des flammes, malgré la solidité He leur construction et la qualité de leurs matériaux. €'est ainsi qu'ont été ruinés cent cinquante et un ^^^gasins, composant e^ S^ et 4^ sectious, cl doiii le çrix,
d'après des calculs fournis par les archives du departenietll des finances do l'année 1858, dépasse 500,000 piastres.
Les marchandises qui y étaient déposées, propriété presque exclusive des neutres, ont été réduites en cendres. Les agents de la douane doivent m'en présenter une liste détaillée, indiquant leur nationalité et leur valeur; mais, tandis que ces fonctionnaires s'occupent de l'inventaire, d'où l'on déduira les chiffres ri gourou se ment exacts. Votre Excellence peut considérer !a somme de 8,30,0,000 piastres, comme représentant la valeur la plus approximative des marchandises perdues. Quant aux diverses nations elles se partagent les pertes de la manière suivante:
France 3,300,000 piasires I
Allemagne 2,.'i00,000
Belgique 800,000
AugleteiTc 5"0,000 ■
Amérique du Nord 500,000
Autres nations 500,000
La ruine des édifices psr le feu a entraîné celle des qufl qui pi-otégaicnt l'esplanade; bien que la première section déj meure debout, elle a reçu laut do houlcts qu'elle doit avoîi^ éprouvé à l'intérieur des dommages d'une grande importance, qu'il n'est pas possible d'évaluer exactement avant d'en avoir fait une minutieuse reconnaissance.
La Bourse, le palais de l'Intendance, ut le quartier occupé accideutcllomcnt par l'artillerie, ont été longtemps l'objet spécial de la fureur des espagnols. Us ont fait sur ces édifices, sans parvenir à les détruire ni à les incendier, un feu aUmcnté par toutes sortes do projectiles dont l'usage est défendu chee les Dations civiLiaéea.
Un autre monument public sur lequel, malgré ses efforts, l'nrtilleric espagnole c'a pu se venger, c'cstla gore du chemin de fer. Défendue par une forte muraille de circonvallation, elle a réèislé à un feu très-vif, sans recevoir de dommages d'une grande importance pécuniaire. Une partie de cette muraille a été détruite ; la façade principale, celles des ateliers et des bureaux, ont été atteints par une quantité innomhrnble de boulets, dont l'unique efTet se borne à des dégâts faciles h réparer.
Selon des calculs approximatifs' dans lesquels on s'est efforcé d'atteindre toute l'exactitude possible, une réparation complète de tous les édifices détériorés, appartenant à l'Etat, en y comprenant la reconstruction des magasins de douane détruits, ne coulerait pas plus de 545,000 piastres. Co chiffre est bien insignifiant, comparé aux sommes immenses qu'ont perdues, par l'incendie, les particuliers et tout spécialement les étrangers, — eux dont le commandant espagnol avait iiioiuis de respecter les intérêts.
Le dévorant incendie, provoqué par les grenades lancées à proximité de l'hôtel de l'Union et dans la rue do la Planchada, prit do vastes proportions, en raison d'une vive canonnade que les vaisseaux espagnols dirigèrent avec intention sur le point en danger, afin d'en rendre l'approche impossible aux corps de pompiers [qui se disposaient à le secourir. Les flammes de cet incendie, avivées dans le but de le propager jusqu'aux dernières limites de la ville, s'étendirent rapidement sur les édifices contigus. Elles embrasèrent do très - riches propriétés sur un espnce considérable de terrain : du côté sud de la rue de la Planchada, depuis Vhdlel Lafayette jusqu'à la place de la Munidpalidad ; du côté sud do la même rue, depuis la jBoJsoa Edwards jusqu'à lu maison Subercaseaux ; doua )«
rue Cockranc, des deux côtés, sur un espace un peu moin grand que dans la précédente; dans la rue do Blaitco, côti du nord, deux maisons ; place de la Municipalidad, tout id côté est ; rue del Clave, deux maisons de proportioiji Irfes-vastes, et finalement uno maison, sur |o penchant del colline de la Cordilière.
11 serait impossible, pour le moment , d'à valeur approximative aux marchandises dévorées par la tlammes, dans ce beau quaflior. En ell'ef, dans les magasins situés dans ces rues, un avait fait, avant le bombardement, des dépôts très- considérables de marchandises, retirées des entrepôts de la Douane, tant leurs propriétaires avaient confiance daus la promesse du commaudant espagnol, de ne pas nuire aux intérêts particuliers. Mais s'il ne nous est pas permis maintenant de calculer la valeur des marchandises, sans nous exposer à des erreurs importantes, nous pouvons cependant évaluer la perte à I.i somme de 600,000 piastres.
L'incendie de ce quartier, où les édifices, construits avec dus matériaux tiès-inUammablcs, étaient étroitement unis sur une grande étendue, a été, sans aucun doute, calculé pour engloutir toute la ville dans une immense fournaise. Cela est prouvé par le choix de ce lieu, pour y lancer des bombes incendiaires, ainsi que par la continuation persistante du bombardement, après l'apparition des flammes au-dessus des toits.
Quand bien même nos ennemis n'auraient pah fourni d'autres preuves plus avilissantes encore de leurs sentiments dénaturés et de leur barbarie, — le bombardement des hôpitaux et dcséglises, par exemple,-^ ce fait seul suffirait pour donner la mesure de la perfidie et de l'immoralité sans frein dont ils ont fait parade.
H y a encore un autre acte de dépravation non moins îgn^ minicux et plus lâche encore. D'inoffensifs spectateurs, dont la majorité était composée de fennnes et d'enfants, contemplaient, du sommet des falaises, les ravages commis impunément par les batteries espagnoles, lorsque la frégate Besolucion dirigea traître nsemont ses feux sur ces groupes, gui ne durent leur salut (ju'à la Providence; et elle continua à décharger indistinctcDienl ses canons sur tout l'ospace compris entre la place de la Victoria el la gare du chemin de fer. Cet acte est doublement digne d'attention, en ce qu'il révMe des sentiaients d'inutile crnauté et de lâche trahison. Cependant les boulets de la Resoludon ne furent pas meurtriers, bien qu'ils aient causé quelques dommages en divers endroits de la ville.
Un fait qui mérite encore de fixer l'attention, c'est le petit nombre de victimes qu'ont fait des engins destructeurs combinés contre une ville entièrement sans défense. Je ne puis vous en fixer le nombre avec certitude ; mais ce que l'on peut affirmer, c'est que dans cette journée, aussi glorieuse pour le Chili qu'avilissante pour l'Espagne, il n'y a eu, dans toute la ville que deux morts et huit blessés.
Avant do terminer ce rapport succinct, dans lequel j'ai rendu compte à Votre Excellence do l'attentat le plus exécrable et le plus inhumain de ce siècle, je dois citer un fait qui, malgré la dévastation de notre riche et florissante cité, a été pour moi un motif de satisfaction inexprimable : je veux parler de l'attitude de tous les citoyens, sans distinction de classes ni de condictions. Jamais peuple, à l'heure du danger, n'a manifesté plus de sérénité, plus de présence d'esprit, plus de rourage et d'enthousiasme unis à l'ordre le plus admirahlc, La majeure partie de l'honneur de la Journée fipparl'ienl aux pompiers volontaires de Santiago, ej: ;
de Yalparaiso. Mais s'ils sont dignes d'une mention spéciales pour avoir sauvé la ville d'un horrible incendie, on n'en doit pas moins honorer tous les citoyens de cette population généreuse, qui, par son abnégation sans exemple, en présence de l'attentat espagnol, a montré qu'elle méritait bien d'être la première victime offerte en sacrifice pour la défense de la République.
Dieu garde Votre Excellence.
J. Râmon Lira.
A M. le Ministre de l'Intérieur.