LE PROGRÉS
17 mai.
On ne saurait trop protester contre l'acte de vandalisme accompli par le gouvernement espagnol à Valparaiso.
Si l'Europe était moins troublée et moins préoccupée par l'attente des graves événements qui se préparent en Italie et en Allemagne, l'indignation, excitée contre un gouvernement aussi peu soucieux de tout ce que commandent l'humanité et le droit des gens, aurait certainement des suites plus sérieuses. Il est fâcheux que des intérêts plus graves appellent l'attention publique. La guerre a ses fureurs, et l'ivresse de la lutte fait excuser et comprendre bien des choses terribles. Mais quand on voit cette flotte espagnole se préparer froidement comme pour une fête, annoncer le commencement de l'attentat par quelques coups de canon préliminaires et puis faire tomber pendant trois heures une pluie de boulets et de bombes dans cette ville ouverte et sans défense, sur cet hôpital qu'un pavillon blanc désignait cependant d'une manière suffisante, en présence de ces vieillards, de ces femmes, de ces enfants assistant, hors de portée à cette scène de désolation, on se sent la rage et l'indignation au cœur. Conçoit-on ce gouvernement affamé, en proie à la plus grande détresse • financière et se débattant dans les discordes civiles, qui va porter la ruind et la mort chez un peuple sobre, actif et tranoyalUft. ^^«v^ xssnr. >^^^
exclusivement eommerçante, pour je ne sais plus quel motif de vanité sotte et ridicule?
C'est vouloir de gai té de cœur sacrifier sa dignité de peuple civilisé. L'Espagne avait pourtant un précédent notable à se rappeler. Quand, en 1854 , les flottes anglaise et française vinrent bombarder Odessa , elles épargnèrent la ville et le port de commerce; on satisfit ainsi aux exigences du droit des gens et à l'intérêt bien entendu des nations. Quelles sont, en effet, les règles du droit des gens tel que les idées modernes l'ont établi ? Non pas qu'on ravage et détruise pour le plaisir de ravager et de détruire, mais qu'on n'attaque que ce qui peut se défendre et qu'on réduise la lutte et la destruction aux seules forces militaires. La guerre a les mômes résultats, elle fait toujours un vaincu et un vainqueur, mais elle se termine plus tôt et accumule moins de ruines. Non-seulement le gouvernement espagnol n'a eu aucun souci des règles que nous venons d'énoncer, mais il a, par surcroît, commis un véritable acte de folie, en s' attaquant à une ville dont les principales richesses appartiennent à des étrangers, particulièrement à des Anglais, des Français et des Américains. Il s'est ainsi exposé à des réclamations auxquelles il devra nécessairement satisfaire, et c'est, en définitive, l'Espagne qui payera une bonne partie des dommages causés.
Nous croyons néanmoins que les représentants des nations, dont les intérêts étaient engagés, ont eu tort de ne pas se joindre au commodorè Rodgers pour faire une opposition efficace au bombardement de Valparaiso. Nous croyons surtout que la France, l'Angleterre et les États- Unis doivent, par leurs réclamations énergiques et leurs revendications légitimes et immédiates, prévenir les attentats de même nature que le gouvernement espagnol est, dit-on, disposé à commettre contre les autres ports du Chili et du Pérou.
Jean Laffom.