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QUAI DBS GRANDS-AUGUSTINS

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5 Janvier 1907.

Comment? Déjà? Vous êtes sûr que l'ann/e dernière était bien complète ? Elle avait ses trou cent soixante-cinq jours? Il n'en manquait pas ? — Pas un. On les a comptés ! — Allons ! tant pis ! Ah ! qu'une année nouvelle est donc vite arrivée ! Presque aussi vite qu'un malheur ! 1906, le dos courbé, emportant ses paquets dans la neige, disparaît avec des airs d'émigrant et voilà 1907, indiscret, chez lui partout, d'une exactitude militaire.

1907 ! Représentez-vous l'effet que ces quatre chiffres produisaient sur nous il y a seulement dix ans, même cinq, lorsque par hasard nous osions, au cours d'une espèce de délire, en concevoir la chimérique éventualité ? Que cette date était donc éloignée, cachée, retirée au plus profond des temps futurs ! C'était, dans l'avenir,

aussi reculé que 1807 dans le passé! Qui pouvait garantir, d'ailleurs, de vivre jusque-là ? Mais, par exemple, quelle époque !... ah ! quelle époque inouïe ce serait i^i Ton avait la chance d'y atteindre ! Que resterait-il alors à découvrir? Rien, ou bien peu. Que d'événements se seraient accomplis ! D'ici là — n'en doutez pas — nous aurions eu la guerre, vous savez bien ? celle dont on parle toujours sans y penser jamais, ou tout au moins une révolution, la bonne tourmente ani^oncée, prédite, inévitable... Et puis, sans défaites — ni victoires — sans culbute quoique avec bien des fossés... voilà qu'on y est, depuis quelques heures. C'est arrivé. En têie de son papier à lettres, avec une petite émotion de la main qui n'a pas encore Thabitude, on trace 1907. Et cela semble drôle, ce 7 final, 7, la potence, comme dit la voix populaire du loto. Le 6 d'avant faisait si bien ! On s'y serait temi.

Déjà, le soir du 3i décembre, aux dernières vibrations cristallines de minuit à la pendule, un froid a passé sur plus d'un front. J« l'ai senti. J'étais couché, je dormais, je me suis réveillé avec la perception mystérieuse que quelqu'un venait de pousser la porte doucement, sans lui arracher le plus petit cri. J'ai écouté, croyant saisir un bruit de pas, le frou-frou d'une robe, •mais je n'entendais rien que le redoutable el monotone chuchotement des ténèbres, acoosmpagné par le ressac de mon cœur. Et cependant quelqu'un, sur la pointe de ses pieds, était bien

entré, un fantôme réel et vivant, la nouvelle année. Je savais qu'elle était là, au milieu de la chambre, invisible, impalpable, et présente, attendant le jour. J'allumai ma lampe électrique, bien que je fusse assuré de ne pas la voir, et, en eflTet, rien ne la révélait. Je lui parlai, je lui dis quelques mots, tout haut, mais jamais elle ne répond. Alors j'éteignis et je me rendormis en pensant à elle, plein d'espoir, d'ivresse et d'effroi... Le lendemain matin, quand je me regardai dans ma glace avec la certitude d'avoir un an de plus, j'eus le grand soulagement de constater que je n'avais point changé ni vieilli. C'est qu'on ne change pas ainsi, brusquement, d'un jour à l'autre et qu'il est — par une miséricorde de la Destinée — impossible de saisir au passage le blanchissement d'un cheveu, le tracé d'une seule ride. Le temps fait bien ce qu'il défait. Il a comme pas un l'art des transitions. Avec la plus lente et la plus sûre des insensibilités, il nous achemine sans douleur, — devant nos miroirs que nous avons beau ne pas quitter de l'œil, — de la jeunesse à l'âge mûr et à la vieillesse, mécontents chaque année et satisfaits chaque jour.

Et c'est ainsi que l'homme s'abîme, de seconde en seconde, en répétant tous les matins : « Je ne bouge pas. »

Petit entraperçu du nouvel enseignement

dans les lycées, en 1907, au lendemain de la Séparation :

Le Professeur. — Quel était le juron favori de Henri IV?

L*Elève. — Ventre citoyen-gris l

Le Professeur. — Bien. Et, pouvez-vous me dire la plus fameuse parole de ce même roi ?

L'Elève. — Paris vaut bien une réunion publique !

Le Professeur. — Parfait. Je vous classe premier. Vous savez votre histoire.

Dans un ordre de zèle approchant, on raconte qu'en 1800, au moment où, par arrêté du département de la Seine, Tancienne place Royale prit le nom de place des Vosges, parce que le département des Vosges fut le premier à acquitter la plus forte partie de ses contributions, au terme prescrit par un arrêté du 8 mars 1800, — on raconte que le gardien-chef de la ménagerie, au Muséum, obéissant à une scrupuleuse et logique pensée de patriotisme, crut bien faire en remplaçant aussitôt sur la cage du tigre l'inscription de : tigre royal, par celle de : tigre des Vosges.

Lorsque j'entrai dans sa chambre bien chaude et qui sentait la tisane, mon ami était assis sur le rebord d'une bergère basse, en vieil utrecht

jaune, au coin du feu, et il tenait à la main, pour le mettre dans le foyer, un morceau de bois mal équarri, tout poussiéreux.

— Oh ! le vilain bois ! m'écriai-je.

— Affreux, fît-il. C'est du bois de démolitions. Mon visage exprima le dégoût.

— Pardonne-moi, reprit-il avec douceur, en déposant en bonne place le morceau parmi les flammes, je sais que le rondin bien vert, un peu mouillé, qui fume, suinte et ne brûle jamais, est le seul admis sur les chenets de bon ton. Le bois de démolitions manque de tenue; il a beau flamber, il n'est pas reluisant... Malgré tout, c'est le seul dont je me chauffe. Et depuis toujours. J'ai des raisons. Tiens!... (de la pointe de sa pantoufle il toucha un panier, plein jusqu'aux bords) sais-tu ce que c'est que celui-ci?

— Du chêne.

— Mais d'où vient-il, ce chêne?

Il prit un temps et fît la réponse :

— Il vient de l'Abbaye-aux-Bois. Je brûle r Abbaye, comprends-tu ? Avec une simple allumette glissée sous les brindilles du menu fagot, voilà qu'à l'instant je délivre, des entrailles crépitantes de ces poutrelles, mille ombres pathétiques ou légères ! Au milieu des sages fumées de ce petit bûcher domestique glissent alors pour moi seul d'illustres fantômes. Sans les avoir jamais vus, je les reconnais. C'est l'espiègle Hélène de Massalska, qui fut princesse de Ligne, les premières abbesses, et enfin la der-

nière reine de ce mélancolique palais, et son ioiiaortel: esclave y le « demi-dieu n, le revenant de Combourg, dominé par les regards éteints de ridole qui ne le voyait déjà presque plus. Par instants, je ne sais pourquoi, j'imagine que les bois grossiers qui brûlent sont les meubles de ces glorieux locataires, déménagés pour toujours... Vicomte d'Outre-Tombe, c'est ton bureau que Ton m'a débité, qui se consume sous mes yeux avec emphase ? Et toi, modèle impérissable de David, ces quatre morceaux que je jette au feu, ce sont les pieds de la méridienne où s^allongeait avec une nonchalance antique la flexible statue de ta jeunesse? Et vous passez aussi, cérémonieuse Genlis, ardente et infortunée Valmore, et tant d'autres aux noms flétris, qui n'étaient hier qu'éclat !... Tous et toutes vous êtes là, dans ce panier... Quarante francs les mille kilos!... Cymodocée... Atala... Combien j'ai douce souvenance!..

Il s'était arrêté, songeur.

— Y a-t-il longtemps, lui demandai-je, que tu as cette habitude de... te chauffer « au Vieux- Pari« » ?

— I>epuis des années. Partout où Ton démolit un hôtel de chancelier, une folie de roué, une chapelle, un pavillon, que ce soit au Marais, dans le faubourg, ou sur les quais de Saint- Louis-ea-l'Ile, j'accours, je viens d'abord regarder, dire adieu... j'aime le passé, surtout celui qui était déjà mort et qu'on achève, une bonne

fais. Avec douleur, avec respect, je vois les solives, du haut des murailles, tomber à grand fracas sur le pavé moussu. Au fur et à mesure, un homme les scie. Je choisis alors, sur place, quelques stères que je me fais envoyer.

— Et tu trouves vraiment qu'il brûle mieux ?

Son front s'éclaira.

— Oh! oui !... Mieux... et autrement! Laissemoi t'expliquer mes intenses petites joies. Avoir — par un beau jour noir d'hiver — du bois, comme celui-ci, du bois mémorable^ auquel des choses, et parfois de fameuses, sont arrivées, qui a vécu en un mot, qui n'est pas venu, arraché de son alvéole de terre natale, se faire directement rôtir dans une cheminée de ministère, prendre donc, choisir, un par un, ces pauvres débris, terreux encore, qui furent parquets, lambris, alcôves, où restent des traces de peinture, parfois hérissés de clous rouilles, et composer avec eux un feu d^harmonieuse et savante architecture, l'allumer, en diriger la combustion, en régler l'équilibre, l'aérage, et tendre bientôt avec recueillement aux flammes croissantes ses mains un peu salies par cette pieuse et délicate besogne. ..Non !...cesontlà... des voluptés intimes d'artiste et d'honnête homme qui ne se peuvent définir ! On voit ses paumes transparentes purifiées et stigmatisées comme celles des martyrs dans les triptyques et l'extrémité de ses doigts que le brasier rend diaphanes, couleur de cerise... et Ton rêve du passé... des morts... de l'insondable

mystère des disparitions éternelles... Et de quelle compagnie est ce feu magique ! Il parle, fredonne; murmure, il sait des histoires et chante de vieux airs. II enrichit magnifiquement le silence. Quand il pétille, c'est avec une sorte de joie tumultueuse. Tour à tour il jette des lueurs qui entr'ouvrent des horizons, éclairent la chambre ainsi que de grandes idées, ou bien des bouquets d'étincelles pareils à des feux d'artifice de bons mots quUl aurait entendus et tâcherait de répéter ! Il ne laisse pas après lui de cendres, mais des braises, rouges comme le charbon qui toucha la lèvre du prophète.

Je lui dis en souriant :

— Poète, que de choses tu vois dans ton feu d'Abbaye !

— Et ce n'est pas même tout ! répondit-il. J'y vois aussi passer des souvenirs de ma vie. Une sœur aimée, morte en pleine jeunesse, fut élevée dans ce pensionnat. Que de fois, enfant, j'y suis allé avec mes parents qui eux-mêmes, naguère, dans la même chapelle, célébraient leurs noces d'or ! Pas une pierre ne reste aujourd'hui de ces murs entre lesquels, pendant deux fois cent ans, ont frémi tant d'âmes. J'ai assisté, tranquille et abattu, à la dévastation de ces lieux chéris jusqu'au jour où, sur l'immense terrain vide, il n'y eut plus, posées contre les bornes de la cour, que quelques plaqués de cheminée, aux armes de France.

i2 janvier i907.

C est au Continental, à la réunion des Trente Ans de théâtre, quelques minutes avant le banquet, que j'appris la chose de la bouche du jeune architecte Pierre Sardou : « Vous savez la nouvelle? Mon père est nommé grand-croix ! »

Tandis qu'il me disait ces mots avec une charmante et fière gravité, je suivais la direction de son regard soudainement attendri et, au loin, dans l'embrasure d'une porte dorée qui semblait un coin de décor, j'apercevais — côté cour — le maître illustre que nous aimons tous causant au milieu d'un groupe et le galvanisant de cette généreuse ardeur qui fait autour d'elle la vie et le combat depuis plus de soixante ans.

L'insigne envié ne barrait pas encore sa poitrine; mais, cependant, je me représentai aussitôt Fauteur de Patrie sous l'opulente moire,

-et il me parut que ce roi de la scène française la porterait avec la native aisance des souverains, comme s'il l'avait trouvée dans le berceau où il ne tenait déjà pas en place. Et cependant, quelles rudes campagnes ne dut-il pas mener avant de conquérir — sans la chercher — cette distinction suprême ? Aussi nul plus que lui ne la méritait, et il en était même si exceptionnellement digne qu'il aurait très bien pu s'en passer. Elle n'ajoute rien à sa gloire, mais elle la fixe, 4'un beau trait rouge. Le grand théâtre se sent honoré du coup par une aussi rare et juste récompense. En effet, Victorien Sardou est le premier auteur dramatique à qui elle soit décernée. Il s'ensuit que, dans la corporation, nous avons chacun, depuis l'autre jour, l'illusion égoïstement humaine et touchante d'avoir reçu un petit morceau de la prestigieuse écharpe.

Nos gilets blancs en sont rougis. Et j'imagine •que, des Champs-Elysées où il s'est fait raconter Madame Sans-Gêne^ le Corse sourit d'aise de voir se dérouler la bande de pourpre de sa Légion sous l'aigu et fin visage acéré dont les traits historiques sont également ceux d'un Bonaparte <jui ne compte plus les Arcole.

Pour le goûter avec énergie dans son atmosphère naturelle, il faut entendre le mélodran^e aux petites places, tout en haut, parmi le peuple

pressé, tassé sous ropprimante chaleur du lustre et des plafonds bas.

J'ai été curieux d'aller suivre, aux dernières galeries, un acte de la Môme aux beaux yeux, le nouveau grand succès de Pierre Decourcelle à TAmbigu. Je n'ai pas regretté mon idée. Quel admirable public ! et Tétonnante acuité de jouissance! Ces gens sont vraiment là, dans toute Tacception du mot, au paradis. Durant ces heures, ils oublient tout^ tristesse et pauvreté de leur condition, jusqu'à la faim, car plus d'un n'a pas dîné pour s'offrir la régalade sans pareille. La plupart des femmes sont en cheveux, tandis -que les hommes gardent volontiers leur chapeau versé sur une oreille ou rejeté en arrière par la main crispée qui voyage dans la tignasse. Il y a là, sortant de la chemise de flanelle ou cravatés <iu mol foulard de soie, des cous de misère à pomme d'Adam allongés outre mesure par l'anxiété. Les bras pendent comme des câbles hors du balcon sur le rebord duquel s'appuient les têtes pétrifiées. Les yeux brillent d'un intense éclat, les fronts sont luisants ainsi qu'au travail, les bouches tordues pour le cri, la gaudriole ou le juron, et tous ces êtres violemment projetés «n avant, se montant sur le dos les uns des autres, debout, accrochés aux colonnes de fonte, forment -des grappes à peine équilibrées, tirées vers la scène par une sorte de vertige. On craint à toute minute de les voir tomber dans l'orchestre. C'est comme une fresque de Sïxtine populaire.

Assurément les physionomistes fameux, les historiographes du faciès qui ont exploré les moindres replis de notre masque, Hogartb, Lavater, Boilly, Daumier, auraient éprouvé d^incroyables joies professionnelles devant ces figures retournées à Tétat sauvage où s'inscrivaient en si puissant relief toutes les émotions fortes ou douces. Le drame se lisait couramment sur les visages comme sur le manuscrit du souffleur. Les moindres nuances de sentiments, les plus subtiles et les plus délicates, plissaient et déplissaient les joues comme fait la bise en rebroussant le flot des rivières. Et cela sans désaccord, sur une espèce de mot d'ordre magique et avec le plus merveilleux des ensembles. Les rires jaillissaient en hoquets du goulot des mâchoires avec la même spontanéité que les clameurs ou les invectives. Tous, depuis l'ouvrier capable aux lèvres judicieuses, l'humble ménagère en caraco qui a l'air d'une héroïne de Coppée, le voyou chafouin aux pouces d'étrangleur, jusqu'à la vieille mère qui a vu Marie Laurent et à la moucheronne de treize ans qui pompe une valence remplie de larmes... tous vibraient avec un magnifique unisson à ces éternelles péripéties du crime et de la vertu aussi anciennes que le guet-apens de Caïn. Ils n'avaient qu'une seule âme éparse en des centaines de corps. L'air était chargé d'une odeur de bétail, de poussière et d'orange et, dès qu'apparaissait le joyeux traître Decori, rien

n'était plus saisissant que de voir cette foule, secouée, bruire instantanément comme une forêt de pins.

Depuis toujours, d'ailleurs, le peuple offre la plus dramatique beauté d'attitudes, dès qu'il écoute^ que ce soit le sermon guerrier de Pierre l'Ermite, la harangue de Desmoulins ou l'interrogatoire de la reine au tribunal révolutionnaire.

Mais en redescendant, à l'entr'acte, un souvenir vague me hantait. Où donc avais-je observé déjà ces mêmes visages suant d'attention, grimaçant de crainte, rayonnant d'espoir? Et soudain je me rappelai. C'était en Italie, à Sienne, au premier étage de la maison commune située sur la belle place creusée en forme d'arène pour courses de chars. Le hasard de ma promenade m'avait amené là en pleine séance de cour d'assises. Je reconstituais la scène par l'étouffant après-midi de juin ; la vaste salle aux peintures effacées dans le goût de Giotto, les juges, misérables, la barbe mal faite et somnolant en chassant les mouches. Au milieu, dans un espace vide, une cage de fer, une cage à lions sur quatre roues, dans laquelle s'expliquaitavec une volubilité courtoise Taccusé, un faquin qui passait ses bras par les barreaux comme si on allait lui jeter des fruits... et puis plus loin, maintenue sous les aisselles par une grosse corde graisseuse tendue de long en large et contre laquelle elle s'appuyait de tout son poids, la foule, les frémissantes petites places.

Sauf que leurs teints étaient de terre plus cuite et que leurs prunelles de fièvre montraient de beaux blancs bleuâtres à la Lucca, ils avaient absolument le même aspect que mes « oiseaux de paradis » à TAmbigu.

Contrairement à la locution courante, la modeste église de Saint-Gratien était trop grande Tautre jour pour les rares amis fidèles qui assistaient, groupés autour de Mgr le prince Louis Bonaparte, au service d'anniversaire célébré sur son ordre en Thonneur de sa tante la princesse Mathilde. Une quinzaine environ. L'an dernier, on était davantage; Tan prochain, nous serons huit, en comptant le prêtre. Personne de la localité, pas le moindre représentant officiel de ce pays dont la châtelaine a été, pendant plus d'un quart de siècle, Tâme exquise et qu'elle a, sans bruit, comblé de bienfaits.

Sans doute il faut comprendre les impitoyabilités de la vie, et tous les absents n'ont pas tort. Mais nous ne pouvions cependant nous empêcher d'évoquer le chaleureux encombrement de rhôtel de la rue de Berri, surtout en ce mois de janvier, du temps, qui n'est pas si lointain, où y régnait, en ses nobles atours et ses soies violettes de Lyon, la nièce de Tempereur. Ce n'étaient que personnages porteurs de titres beaux comme des lauriexs, ducs et princes

BON AN,, MAL KS i&

.ployantsotts des noms trop lourds de batailles ! . . . Et partout des fleurs... Et que de révérences, de baisemains, d'yeux mouillés, d effusions de respect, de serments, de « chères princesses » ! dant la placide' in/téressée subissait Tassant avec une mélanc^dique hauteur, et juste assez de crédulité pour que l'obstinée confiance qu'elle voulait garder jusqu'au bout dans les hommes^ ne fût pas troublée.

Simple comme une messe de village, le service fut tel que sa souveraine humilité l'eût choisi.

Dans la chapelle de droite où se dresse — avec une magnificence de race à laquelle la mort semble avoir encore ajouté — le buste qu'a taillé Carpeaux, on lit sur la gaine : Mathilde, Lœlilia^ Wilhelmine^ Napoléon, En dessous un» aigle éploie ses ailes. C'est ici que dort la fille du roi Jérôme.

En face, dans la chapelle de gauche, du fond des ténèbres d'une dalle de marbre noir appliquée au mur, d^autres mots se détachent... Ci-gisl très haut et très paissant seigneur.,, messire Nicolas.,. Maréchal de France,., les armées du roi,,. C'est là que repose Catinat. Il est couché, lui, en armure de cérémonie, appuyé de la main sur son bâton, avec cette fastueuse arrogance qu'ont, à Versailles, les divinités et les fleuves étendus au bord des bassins. On retrouve sur ses traitssévères la méthodique froideur du tacticien qui venait du barreau. Et ils se regardent tous deux,, sans trêve, la princesse et l'homme de guerre.

Aux heures où ils sont seuls, perles closes, quel est le muet dialoguede ces illustres ombres ?

— Marengo ! Wagram ! dit Tune.

— Staffarde ! la Marsaille ! réplique l'autre. Ils tuent l'interminable temps à ressasser sans

fatigue les vieilles gloires françaises.

i9 Janvier i907.

C*était l'autre après-midi, dans leur bourgeoise et familiale maison de Courbevoie, la matinée annuelle des soixante-dix petites filles de l'Orphelinat des Arts. On sait l'actif et infatigable zèle de la présidente de Tœuvre, Mme Poilpot, toujours gaie, en quête d'amusements et d'inventions, et hardie au bien. Son entrain, sa confiance et sa belle audace renversent les obstacles et lui ouvrent toutes grandes les portes qui, pour d'autres, restent fermées ou ne s'entrebâillent qu'après des manières. C'est une personne dangereuse dès que les intérêts de l'orphelinat sont, je ne dirai pas en soufiFrance, mais simplement en jeu. Pour ses enfants, je la crois capable de tout.

La fête intime à laquelle elle nous avait conviés a été des plus rassurantes. Ce sont les pen-

sionnaires, de quatre à dix-huit ans, qui en ont fait les frais avec une gentille simplicité. Toute cette jeunesse avait Tair heureuse de vivre et en témoignait bruyamment sa gratitude. Point de larmes. Pas de solitaires dans les coins ni de visages tamponnés par des mouchoirs. Les parents peuvent être absents ; ils ne manquent pas.

On a donné la comédie et goûté à dents blanches. Il y a même eu un ballet exécuté par les six danseuses qui constituent le corps de TAcadémie de Courbevoie. Les premiers sujets prirent les poses, tour à tour gracieuses et mutines, qu'exigeait le thème. On leur avait confectionné des espèces de blouses en satinette et leurs sommaires chaussons de danse étaient formés de bourses en andrinople rouge, retenus par des galons croisés plusieurs fois sur la jambe. Elles paraissaient assez fîëres sous ce costume.

Il y eutaussiun concert. Des virtuoses jouèrent du violon et du piano, comme Paganini enfant ou Mozart chez M. le prince de Conti. Deux Dugazons en herbe, deux sœurs, nommées Isabelle et Pouf, voulurent bien chanter. Elles étaient si peu grandes qu'il fallut les placer debout sur le piano. Elles avaient Tair de poupées articulées que Ton va tirer en loterie. On tremblait de les voir tomber et se casser. Elles n'en firent rien. Quand le silence fut obtenu, elles ouvrirent ensemble une bouchette grosse

•comme un pois... Mais le pianiste avait beau n'effleurer le clavier que d'une main vaporeuse -et mettre tout ce qu'il pouvait de pédale sourde... le murmure de l'instrument couvrait encore comme un tonnerre le double gazouillis des deux enfants. On dut renoncer à les accompagner, et elles furent obligées de chanter toutes seules, avec l'organe minuscule et pointu de canaris de deux jours, Pair du Petit Doigt.

Leur succès fut considérable.

En sortant de l'orphelinat, la tête vibrante •encore des rires et des cris d'oiseaux des fillettes, j'ai voulu revoir le silencieux château de « la belle Gabrielle », situé en face, et ainsi nommé parce qu'il passe pour avoir appartenu à la célèbre maîtresse de Henri IV. Il sert aujourd'hui de magasin à une maison de commerce.

Je n'avais que la rue à traverser.

Cinq minutes après, j'étais accoudé au balcon •d'une des terrasses étagées aux pieds du vieux domaine. Brique et pierre, d'un rose qui prenait aux approches du soir des tons de chair éclairée, la curieuse maison, du style de celles qui bordent la placedesVosges, se dresse, toujours inhabitée •et en délabre. Elle a ses mômes toitures rapides, ses mêmes fenêtres étroites aux carreaux cassés et aux persiennes battantes. Plantés d'arbres dont quelques-uns sont centenaires, les jardins

à Tabandon descendent jusqu'à la Seine que l'on devine dans les profondeurs déjà noircissantes des fourrés. Quoique le jour commençât à décroître, mes yeux distmguaient encore très bien les robustes murailles, si chaudes au plein de midi, où couraient jadis des treilles, les deux bassins, à droite et à gauche, garnis de leurs anciens plombs, pleins d*une eau lourde et violette que couvre aux trois quarts un varech de feuilles pourries. Oh ! qu'en été Teau de ces cuves doit être sombre et mystérieuse, et belle quand y tremble au crépuscule, ainsi qu'une goutte d'or, la première étoile ! Je songeais à ceux qui se sont promenés sur ces terrasses en se tenant les mains, il y a trois siècles. Comment font les lieux et les logis d'autrefois épargnés par la commisération des âges, pour obtenir ce calme, cette impassibilité si spécialement émouvante ? On croirait que ces vestiges, résistants et légers, ne sont qu'une fragile pétrification de l'éternité qu'un souffle, un accident, le moindre choc, vont faire s'effondrer sans bruit en un tas de menues cendres. On n'ose bouger. Les jours présents sont abolis. C'est un étourdissement étrange et délicieux.

Pendant quelques instants, d'une inappréciable durée, je me suis promené avec superstition par les allées désertes. Je touchais les arbres. Parfois filait un merle aux ailes de fusain dont l'ombre faisait un corbeau et le vent frais qui caressait mon front me semblait souterrain,

comme s'il venait des caves et des cryptes de l'histoire. J'aurais aperçu tout à coup un homme en grand manteau, l'épée à la main, profil de Gascogne sous le feutre, avec la barbiche en queue d'aronde, ou bien, attachés à la fourche d'une branche, deux chevaux de guerre roussis en plein poil de l'H du roi de Navarre que je n'en eusse éprouvé aucune surprise. Il m'eût fait plaisir d'entendre siffler une balle, de ramasser une dentelle de Venise. J'imaginais la fringante amie du Béarnais, telle que nous la raconte Pierre de l'Estoile, vêtue en homme, toute habillée de vert, revenant de la chasse, avec son royal amant, s'abriter ici de quelque gros bouillon d'orage.

Eh bien, il faut déchanter! et tout cela n'est que légende ! Ainsi que vient d'irréfutablement l'établir mon distingué confrère et ami Henri Vuagneux dans un livre de la plus attrayante érudition : Courbevoie et ses environs, dont il a eu la complaisance de me communiquer en premier les bonnes feuilles, Gabrielle n'a jamais habité ni même connu le pavillon de la rue de la Montagne.

Ce nom : Montagne-des-Moines, indique clairement, nous dit-il, un couvent de pénitents fondé vers i658, fermé et en partie démoli au moment de la Révolution. Je suis sûr que vous aurez, comme moi, du regret que ce vieux logis n'ait point abrité de fameuses amours ? Mais je vous engage, en dépit de cette partielle

désillusion, à lire Touvrage très nourri de M. Vuagneux. Les dames y trouveront, entre autres, quelques pages qui les raviront. C'est le détail des robes, manteaux, cotillons, bonnets, coiffes, chaussures, bottes, vertugalles, vertugadins, cottes et pièces d'étoffes composant « le vestiaire » de Gabrielle d'Estrées, que dirigeait Gilles Aubert, son tailleur. On sait que, depuis longtemps, le roi avait dessein d'épouser la favorite. Elle avait déjà fait préparer le trousseau de ses noces si impatiemment désirées.

Que Ton juge de sa magnificence et des prodigalités folles auxquelles il donna lieu ! On y voit une robe de velours incarnadin d'Espagne, toute en broderie d'or et d'argent fin avec des soies jetées sur les canetelles que Nicolas Fleury, le brodeur à la mode d'alors, compte mille écus, c'est-à-dire environ quinze mille francs de notre monnaie. Une en toile d'argent, avec les chiffres entrelacés du roi et de Gabrielle. Des quantités d'autres, de satin noir, de velours vert, feuille-morte, de taffetas de Florence, de satin couleur de pain bis... Et des manches à l'espagnole, à la bolonaise, à la piémontaise! Des manteaux en taffetas zizolin, en drap d'or de Turquie, satin isabelle. Et les costumes de cheval, les manchons, les mouchoirs, les vertugalles de damas et vertugadins de toutes nuances ! (Le vertugalle était une sorte de crinoline de forme ronde, le vertugadin aussi^ mais d'envergure plus raisonnable.) La suprême

élégance était de savoir, d'une main, relever sa robe et ses cotillons de façon à étager régulièrement leurs couleurs voyantes et à découvrir la chaussure et les bas assortis à la robe. En marchant, un léger mouvement de hanches imprimant un balancement au tambour du vertugalle et aux jupes était du meilleur ton.

Enfin Gabrielle avait commandé d'avance son lit aux couleurs royales : de velours cramoisi, garni de glands d'or. Il devait être placé au Louvre, dans la chambre des Reines, le jour du mariage. Le 8 avril iSgg, seule et loin du roi dont il avait été obligatoire qu'elle se séparât en sainte semaine, elle voulut, après son dîner, assister à Ténèbres dans l'église du petit Saint- Antoine. Aussitôt l'office terminé, à sa rentrée à la maison Zamet où elle était descendue, elle subit les premières atteintes d'une congestion cérébrale qui Tabîma en trois jours. Elle avait vingt-huit ans. Ses astrologues lui avaient prédit qu'elle mourrait jeune et ne serait point reine. Le lit cramoisi de ses noces ne servit qu'à la parade de ses funérailles.

— Mlle Sulvianne, deux scènes : Andromaque, la Souris.

L'appariteur en habit noir a lancé Tannonce, là-bas, tout au fond du petit théâtre sans décors ni rideau sur lequel, au Conservatoire, les

élèves, hommes et femmes, passent leurs examens de tragédie et de comédie. Mlle Sulvianne est entrée et dit sa première scène. MM. les membres du jury sont assis à leur place respective derrière les tables h tapis vert. Ils écoutent, prennent des notes, croquent les bonbons de M. Halévy, échangent tout bas, de voisin à voisin, leurs impressions, approuvent... ou font la moue, tournés vers le directeur-président, M. Fauré, le conjurant, d'un clin d'œil, de donner le sec petit coup de sonnette qui avertit l'élève qu'on Ta assez entendue, qu'elle peut se retirer. Mais M. Fauré n'est pas pour rien le parfait musicien que l'on sait. Outre qu'il veut, avec une équitable indulgence, laisser à la jeune comédienne le temps de dérouler tous ses moyens — bons ou mauvais — il souhaiteaussi, par amour de l'art et friandise du rythme, que son coup de clochette tinte en beauté, qu'il ne soit pas brutal, inattendu, de surprise douloureuse pour la récitante qui va, candide, son bonhomme de chemin, — il veut que ce minuscule glas tombe et résonne en quelque sorte de lui-même, comme un fruit mûr qui se détache, à la minute, à la seconde précise, inéluctable où il doit aboutir: à la chute d'une phrase, à l'extinction d'une période, ou sur le franc arrêt d'un point final. M. Fauré est donc là, vif, courtois, argenté, comme coiffé en ailes de pigeon, tenant haute d'abord et immobile entre le pouce et l'index, ainsi qu'un savant de l'Académie

royale qui va faire l'expérience du pendule, la redoutable et mignonne clochette. De Toreille et des yeux, il suit la scène, Tescorte, en guette les trous, Tintervalle convoité, le devine tout à coup, le voit poindre... L'instrument commence alors à osciller dans ses doigts, mais avec une telle maestria que le battant qui bouge ne touche pas encore les parois. Enfin, comme Télève atteint la dernière extrémité de sa respiration, un son, moins qu'un son, un murmure d'argent, une onde de cristal, lui font comprendre plutôt qu'entendre qu'on a dû lui donner le signal fâcheux de la retraite. Et elle se retire enchantée, ne soupçonnant point l'admirable et ingénieuse sollicitude à laquelle elle doit de n'avoir pas été brusquement interrompue et suffoquée dans son cours.

Et la séance continue :

— M. Rozenval, Ruy-Blas.

26 Janvier i907.

Je me tenais, le jour de la réception de Barrés, dans le vestibule de la salle des séances, au moment où y déboucha, parmi des lueurs de vert vif poignardé de rouge, le cortège académique. Ce fut d'abord le vénérable M. Boissier, philosophe au visage rural et fin, le sourcil dru, le nez matois, sous des cheveux blancs qui naguère avaient encore des tons de paille ; le vicomte de Vogué, droit comme un fourreau de galuchat — dans lequel on sent Tépée; — Frédéric Massen, géant de bibliothèque et prince-historien d*Eiïipire, et puis le jeune immortel découpant Timpassible profil d'un émir de Grenade.

Mais quand le lieutenant de service commanda de rendre les honneurs, et qu'au bruit des fusils hardiment maniés un vent de baïonnettes passa sur les fronts, tandis que le petit tambour, igno-

rant à jamais de Richelieu et de Bernai Diaz, battait sa caisse qui résonnait comme dans une église au : « Genou, terre !... », à cette secousse, l'auteur de V Appel au soldai connut, après bien d'autres, la sainte et rapide détresse des grandesémotions humaines et ne put empêcher son moiy qui lui échappait, de pâlir.

Il se reconquit ensuite rapidement et d'une voix que, par déférence pour le sujet à traiter, il voulait monotone, claire, forte et lente, il articula sous la coupole son noble discours. Il fit^ avec une sorte de respect funéraire, l'éloge de notre cher et grand poète Heredia, toujours regretté, et dont nous fûmes impressionnés de voir, aux justes et nombreux souvenirs qu'évoquait Barrés, repasser devant nous la réelle figure, riche et magnifique abeille humaine bourdonnante de vie, d'enthousiasme et de candide amour pour le beau.

Durant qu'il parlait, j'observais le promeneur du Jardin de Bérénice^ et j'étais une fois de plus captivé par les particularités de son étrange et fier visage sur lequel, selon les nuances de l'heure ou le reflet des sentiments, passent tour à tour les glorieuses et disparates ressemblances d'Ignace de Loyola et de Lacordaire, de Pascal et du grand Condé, avec en plus je ne sais quoide mauresque et de bistré qui nous emporte en Orient, jusqu'aux confins du désert dont il semble que cet œil fataliste épris d'oasis ait reflété les sables et percé les profondeurs.

Quoi qu'on en dise — et je ne suppose pas que le peintre de Leurs Figures me démente — le visage se refuse à tromper. C'est un masque indocile qui lâche aussitôt tous les secrets. La nature ne fait pas preuve envers nous d'iniquité ou même d'inconséquence, elle accorde à chacun le « dehors » que vaut son « dedans » et je n'ai, pour ma part, jamais rencontré quelqu'un qui n'eût reçu en cadeau la face qu'il méritait. Car c'est notre être intérieur, religieux et sacré, c'est notre conscience qui façonne notre enveloppe extérieure de chair par où elle éclate et se trahit. Nous ne révélons que ce que nous croyons dissimuler. Tant pis pour nous si l'étalage est médiocre ! Quels que soient les traits plus ou moins réguliers d'une figure, toujours elle aura le front de ses pensées et les yeux de son âme.

Je suis sûr que Barrés gardera la mémoire de cet après-midi avec plus de reconnaissance que de n'importe quelle journée parlementaire. On ne s'entretint que de grandes choses et pas un gros mot ne fut lancé. Si Ton se molesta un peu, au début, dans l'hémicycle, ce ne fut qu'une jolie bataille de dames, spectatrices de marque furieusement avides d'être, à l'orchestre, le plus près possible de deux illustres acteurs.

Et la sortie ne manqua point d'être aimable et brillante, aux rayons bien intentionnés d'un gentil soleil qui s'efforçait d'avoir l'air d'être d'avril. Par les vieilles cours de la Mazarine s'écoulait l'assistance souriante, heureuse, en»

core édifiée pour vingt minutes. On se montrait des abbés lorrains venus exprès, du pays.

L'essaim des photographes voltigeait, prenant de perfides clichés d'immortalités détendues. Sous la voûte, les autos des belles dames de lettres du Monde où Von s^ennuie cornaient avec politesse pour ne pas écraser quelque septuagénaire des Inscriptions. Les gardes de Paris à cheval s'en retournaient au pas... bien contents eux aussi, et là-bas, là-haut, en plein ciel, sur le toit du vieux Louvre, un drapeau flottait, carré, vigoureux et tendu. Il faisait plaisir à regarder. C'était une de ces secondes exquises où Ton aime vivre... où Ton pense tout seul, pour la millième fois, en descendant le long des quais : « Comme Paris est beau ! Dire qu'un jour il faudra... » sans qu'on ose achever.

Ce sont bien, en effet, des Feuilles de roule que les impressions de guerre notées entre deux étapes et récemment publiées par Paul Déroulède. On y voit, en son attachant et chevaleresque naturel, agir, s'indigner, faire la cuisine et le coup de feu, marcher, bondir et se battre immodérément, le généreux et dernier hidalgo de France qui nous revient de son exil en Espagne après y avoir, depuis toujours, bâti maints châteaux dont les ruines ne sont point sans allure. Ces chroniques de 1870 saisissent

par l'accent de franchise et de pittoresque sincérité que prend le récit, simplement fait, des -grands drames vus de près par un vaillant et honnête homme. Tout cela semble cependant déjà loin, même pour ceux de ma génération dont la douzième année en garda une ineffaçable -empreinte. La plupart de ceux qui sont nés après liront ces pages sans .guère plus d'émoi <][ue s'il s'agissait de la guerre des Deux-Roses. La moindre affaire de communisme ou de syn- -dicat les enflamme bien davantage, et nul n'y peut rien. C'est ainsi.

A un certain passage de son livre, Paul Déroulède, à propos d'une proclamation du nouveau gouverneur militaire de Paris, qu'il qualifie de honteuse, ne déguise pas la sévérité de son jugement sur Trochu. Sans prétendre exprimer une opinion personnelle relative à des faits encore trop près de nous malgré les trente-six ans -écoulés, et que d'ailleurs je connais mal, il me paraît intéressant de donner ici au lecteur connaissance d'une superbe lettre du général, écrite cinq ans après la paix à un de ses vieux amis et professeurs, et qui est impressionnante par sa -sérénité triste, son absence de tout regret^ comme de tout remords, et le stoïcisme chrétien <jui, jusqu'à la dernière ligne, en affermit autant l'esprit que la spéciale écriture, d'une inébranlable opiniâtreté bretonne. Je ne pense pas que <;ette lettre ait été jamais publiée. La voici :

Tours, le 9 juin 1875.

Mon cher Maître,

« Le vieux professeur » me donne une imprévue et louchante marque de bon souvenir et de bonne amitié dont « le vieux général » sent tout le prix. C'est rarement que les disparus ont de telles aubaines. Mes efforts d'autrefois, suivis de ma retraite d'aujourd'hui, n*ont pas les mérites que votre bienveillance leur attribue. Je n'en revendique qu'un, celui d'avoir obéi, du commencement à la fin de ma carrière, à une logique de principes, de sentiments et de conduite qui fut honnête et ferme. Vous aussi, mon cher maître, vous avez rencontréles grandes épreuves auxquelles nul n'échappe à son heure. J'ai, de mon côté, mes chagrins, exclusivement causés par les vides qui se font dans la nombreuse famille dont je suis le chef, et aussi parle sentiment que j'ai de plus en plus de l'impuissance de notre pays à se relever dans l'estime des nations par la restauration des mœurs publiques et la résurrection des caractères. La paix, très précaire, que nous avons, nous l'employons à nous complimenter comme par le passé ou à nous déchirer en diffamant nos propres malheurs I Il n'y a là rien de patriotique, rien de digne, rien qui montre que nous avons bénéficié de la grande et douloureuse leçon des événements. Envisageant mes propres épreuves vous me dites que « la France m*a déjà rendu justice et que l'histoire me réserve une de ses plus belles pages ». N'en croyez rien, et soyez en même temps assuré, si vous voulez vous-même me rendre justice entière, que je n'ai pas ces hautes visées. A l'heur** où j'ai fait mon sacrifice, averti par mon expérience que j'allais aux gémonies des foules et des partis, je l'ai fait sans réserve, sans arrière-pensée, sans espérance d'une revision ultérieure de leur jugement. C'est pour la Vérité el la Justice, non pour moi, qu'à certains moments ma voix s'est fait entendre dans cet

outrageant débat. Je ne crois pas à l'équité des contemporains, je crois peu à l'équité de l'histoire. Mais Dieu, qui sait ce que valent ces juges et cette justice, les a remplacés, au dedans de chacun de nous par un tribunal que je tiens pour infaillible. C'est à son verdict que je dois la paix profonde dont je jouis.

Général Trochu.

Le 21 janvier est resté, pour rinébranlable fidélité des légitimistes, une date cruelle et sacrée. Cette année encore, comme les précédentes, en province et à Paris, des messes ont été célébrées le matin de Taffreux anniversaire, dans la pénombre de maintes chapelles, messes basses, discrètes, à petites lampes, que leur suprême simplicité rend plus émouvantes que n'importe quelle grand'messe dorée de Pâques, pontifîcalement entonnée à Saint-Pierre de Rome.

Assistaient à ces humbles services de bons gentilshommes à tournure de veneurs ou bien courbant des dos dévoués comme j'en ai vu à certains familiers de Frohsdorf, des dames en noir dont, à défaut du paroissien armorié, le signe de croix seul aurait suffi à tracer la race, et aussi des gens de maison, plutôt âgés, valets de la vieille roche, demeurés sans révolte ni honte fiers de servir « ces messieurs ». Plus d'un, parmi ces nobles, comptait sans doute, dans ses ascendants, quelque illustre aïeul qui

avait proprement monté Tescalier de bois de M. Sanson, — comme Sa Majesté. Il devait songer à cela, le temps, si long, que dure l'élévation !

Cette mort de Louis XVI I On s'imagine aujourd'hui volontiers que ce fut un événement extraordinaire et qui agita Paris ? Loin de là. Elle était attendue, redoutée, presque acceptée, dans la stupeur ou l'épouvante silencieuse. On y assista sans oser y croire. Nul n'en parlait. Les feuilles du temps la relatent en dix lignes, pour dire que tout s'est passé convenablement et comme il le fallait.

Mais, aussitôt après, les plus acharnés la veille rendent pleine justice au calme et à la fermeté qu'avait montrés Gapet. Publiquement, en ces jours pourtant si redoutables, il fut permis de témoigner de la sensibilité au « tyran », depuis qu'il avait « payé sa dette à la nation ».

Chose presque inconnue, je pense? — sa mort fut mise en musique en un morceau pour le piano'forté ou la harpe et violon d'accompagné^ ment^ « ad libitum ». Cela s'intitulait : La Mort de Louis Seize, arrangée et composée par F.-D, Mouchg. On la vendait 6 livres, chez la citoyenne Mollet, artiste, marchande de musique, d'instruments, de cordes de Naples et de Nuremberg, rue Neuve-de-V Egalité, cg-devant Bourbon, à rHarmonie.

Ce qui fait la bizarrerie poignante, le tragique et le curieux de cette œuvre traitée avec le res-

pect le plus sincère, c'est que^ par endroits, audessus des portées de notes, les diverses étapes du drame y sont marquées par de courtes phrasesaccompagnées elles-mêmes de l'indication du sentiment musical qui doit les souligner. Louis- SEIZE AU Temple avec sa famille {andantino).

Motion FArrE a la Convention de le mettre en: JUGEMENT (allegro).

Entre temps, sous certaines mesures ou accords on lit : Plusieurs orateurs parlent a la •FOIS... Murmures... Appel nominal... Le décret

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