EST ADOPTÉ
L'annonce « faite à Louis XVI du décret qui ordonne sa mise en jugement » porte la reoom-^ mandation : affeclaoso. Celle « du désespoir de la famille » s'exprime par agitalo.
Presto peint « l'empressement de Malsherbe à le defifendre » et amoroso la mélancolie de la réponse de Louis à son avocat. Et l'événement suit ainsi son cours, se précipite... L'annonce à lui faite de son jugement par la Commune {tempo guisio). Ses adieux, sa marche au supplice {adagio).., son discours commencé sur l'échaffaut couvert par le bruit des tambours {larghetto),., les tambours (jo/as vite),,, sa mort, sur un déchaînement de trémolos en octave.
C'est vers ce temps aussi que Ton vendit en manière de jouets commémoratifs des petites têtes coupées de Louis, en bois peint, avec une vraie perruque blanche en crins longs et dénotiésexprès, afin d'avoir prise pour la saisir et la
montrer en famille aux enfants, comme elle Tavait été au peuple sur la grande place où nous passons chaque jour sans nous rappeler que ces choses sont arrivées.
2 février 1901.
La scène se passe aux Champs-Élyséens, dans les jardins réservés.
Labiche, en chapeau de paille d'Italie, abordant Meilhac, — Bonjour, Meilhac. Gomment vont vos mânes ?
Meilhac. — Elles sont toujours un peu en peine, Labiche. Et les vôtres?
Labiche. — Les miennes flottent bien. Merci.
Mais vous devez être content? On vient de vous reprendre, là-haut?
Meilhac. — Oui. Ils ont remonté il/a Cousme.
Labiche. — Et ça a marché admirablement, comme d'habitude?
Meilhac. — Je pense... j'espère...
Labiche. — Gomment pouvez-vous douter?
Malgré la distance et Tépaisseur des murailles,
le bruit des applaudissements arrive jusqu'ici tous les soirs... au point que ça en est gênant. On ne s'entend plus errer.
Meilhac, ranimé. — Alors... c'est un succès?
Vous êtes sûr ? Quelle joie ! Voyez ! Cette petite comédie a obtenu sur la terre plusieurs centaines de représentations. Elle est consacrée. Je devrais aujourd'hui, à mon âge de vieil immortel, être guéri à jamais de mes superstitions et de mes transes humaines?... Eh bien, pas du tout. J'ai gardé le même trac que du temps où j'avais pris corps. Ces jours derniers j'avais une peur noire, à en remourir ! C'est plus fort que moi.
Labiche. — Vous voilà rassuré?
Meilhac — Oui, comme mon public est gentil ! Je ne suis pas oublié.
Labiche. — Ni remplacé.
Meilhac. — Vous non plus.
Labiche — C'est vrai. On ne nous aime pas davantage, mais on n us apprécie mieux. Nous avons gagné encore à sortir de scène. Avec son ventre bourgeois, mon petit Perrichon a l'air de vouloir passer à la postérité ! Il ne se doutait guère autrefois qu'il ferait ce voyage-là ! Maintenant il prend de l'assurance, il se laisse jouer en matinée dans la grande Maison, il vous a des recettes à la Pourceaugnac, et il soulève les grands rires du répertoire. Je suis bien confus.
Meilhac — Qu'en dit Molière ?
Labiche. — Il est toujours charmant et bon
pour moi. Il aurait pu m'en vouloir, n'est-ce pas ? d avoir osé, après lui, faire le Misanthrope et r Auvergnat. Eh bien, pas du tout.
Meilhag. — C'est un homme d'esprit. Que de génies sont bêtes \
Labiche. — Et un grand cœur. Il vous adore aussi. Il n^a pas oublié que, de votre bon vivant, vous aviez acheté trente mille francs ses œuvres, en première édition.
Metlhac, inquiet, — Sait-il qu'ensuite je lésai revendues ?
Labiche. — Peu importe. Je l'avais prié à collationner ce soir, rien que tous les trois. Et puis il ne peut pas. Il est invité chez Pluton.
Meilhac. — Toujours ! Comme à Versailles !
Labiche. — Regrettez- vous de ne pas en être ?
Meilhac — Ah ! grands dieux, non ! Je ne regrette qu'une chose.
Labiche. — Laquelle ?
Meilhac. — Paris.
Labiche, sans ardeur. — Oui... évidemment.
Mk)T, je préférais la campagne, les arbres, mon potager. C'est pour cela que je me suis assez vite mis à ce régime-ci. Le changement a été moins brusqne.
Meilhac. — Moi, c'est plus dur. Je ne suis pas fait pour les enfers. A part quelques amis excellents comme vous, ce n'est plus du tout le même naonde. Les boulevards d'ici sont déserts. Ça manque de jolies femmes. Et que je n'aime point ces modes sau'S gaieté, tout en draperies !... Non.
Ah ! Paris ! cher Paris ! Et puis, surtout, pensez donc ! 11 y a maintenant le théâtre Réjane ! Ma Réjane, la Riquette exquise, adorable qui a le mieux su incarner toutes les âmes futiles, tendres et délicieuses de mes demi-pécheresses... elle a son théâtre, un bijou d'élégance... et je ne suis plus là ! Quelle douleur ! Mais j'y passerais toutes mes soirées, je sortirais le dernier. Je dirais un mot à Tune, à Tautre, en croquant une pastille. Massa me conterait les derniers potins du cercle. Car enfin, qu'est-ce qui se passe pardessus nos têtes ? Je ne suis plus au courant de . rien. Où en sont les affaires de notre pays ? Y a-t-il un volcan qui danse sur nous ? Vend-on toujours de beaux livres ? Comment sont les chapeaux de la rue de la Paix? Ludovic jouet-il encore au bridge à cinq heures ? Ah ! mon âmi !
Labiche. — Calmez-vous ! Allons, Henri I Soyez plus fier que ça ! Songez que vous êtes immortel !
Meilhac. — Vous également, Eugène. Nous ne sommes pas les seuls ici. Après? Ça nous avance bien ! Le navrant, c'est que nous n'irons plus au Bois !
Labiche. — Consolons-nous! Nos lauriers ne sont pas coupés. (Ils s^éloignenl. Sedaine, qui les croisait^ en ombre de bourgmestre^ s'arrête et se joint à eux,) Eh bien, vous aussi, vieux philosophe... on vous reprend ?...
Depuis quelques j ours, à grands coups de serpes et de fauchards longuement emmanchés, on taille les platanes, pour leur donner, à la saison printanière, une poussée plus vigoureuse . Tout le long de l'avenue Marceau, dont j'habite le voisinage, les malheureuses victimes dressent d'un air lamentable des moignons terminés en rondelles, ainsi que des cols exsangues de martyrs après le passage de la hache, dans les tableaux des primitifs. Et ils offrent aussi l'aspect, en leur immobilité mutilée, d'espèces de végétaux- fakirs, ou bien de pauvres arbres de fosse pour ours Martins. Amputés de partout, ils sont affreux ; ils ne présentent plus leur beau développement normal, les inattendues et toujours harmonieuses proportions que, selon le caprice de la sève, les baisers attirants du soleil ou le souffle des vents, ils avaient eu l'art naturel d'acquérir au cours des années. En avril, quand ils ne pourront plus se retenir d'être verts, leurs gros membres disgracieux se couvriront, au ras de Técorce, de feuilles maladroites et décontenancées, toutes surprises de ne pas jaillir des fines tiges à l'extrémité desquelles elles savent qu'il est si agréable de les voir se balancer et pendre.
J'ai poussé ma promenade jusqu'aux parterres du Trocadéro. Le froid était blessant. Pareil à cette bise de Mongolie qui perce comme un
couteau la douzaine de tuniques ouatées et superposées dont se matelassent, l'hiver, les Chinois, un vent cruel qui soufflait des hauts plateaux sauvages de Passy vous lacérait la figure. Tête rentrée et disparue sous les plumes, quelques moineaux, blottis sur le sol, enfoncés dans le sable dur, ne bougeaient. Les pièces d^eau et les cascades gelées ne parlaient plus. On en retirait l'impression que peut-être bien l'aquarium lui-même était pris en entier, et que les cyprins en or rouge de chaudron, les anguilles de velours loutre, algues de chair, et les merveilleux thons de Californie, ocellés d'azur, tous les étonnants poissons se trouvaient, à cette heure, enohâssés, pétrifiés, avec leurs émaux translucides demeurés aussi vifs, au centre des cubes de glace.
Et, pourtant, cette catastrophe imaginaire n'empêchait point les égoïstes jardiniers qui se moquent de tout ce qui n'est pas sol et racines, d'accommoder les gazons. Une équipe de ces braves gens en cache-nez de laine, aux galoches de bois, bêchait, travaillait. Rien de plus loyal que le bleu de leur tablier. Les brouettes versaient de côté le terreau fin, pareil au marc de café, aux ombres de velours violet.
Je m'étais arrêté près d'une corbeille ovale de pensées qui avaient encore leurs fleurs, mais dégénérées et aussi chétives que si elles étaient déjà toutes sèches entre les feuillets d'un paroissien.
Et puis j'ai dû m'en aller, fuir, environné bientôt par les exécrables mendiantes que fait «urgir la férocité du froid, « les mendiantes à enfants », les industrielles à nourrissons prêtés, qui râlent dans leurs bras, qu'elles changeront -ce soir pour d'autres, des neufs, des vivants, après qu'elles auront rendu à l'agence les petits cadavres inutiles. Pauvres déshérités, souvent ^ans nom, arrachés parfois du néant dans une exaltation d'amour et mis en ce monde si bas uniquement pour servir quelques heures à «exploiter la commisération des passants et rapporter une poignée de sous à des mégères qui se payent l'absinthe avec l'argent gagné par leurs cris, leurs pleurs ou leur silence, la lividité tragique de leurs petites frimousses résignées à Tagonie! Ohl ces visages de tout jeunes moribonds! Ces paupières mauves, ces petits cils baissés pour toujours au bout desquels durcit le <îristal d'une larme, ces petits nez pinces parles doigts en os de la mort, la neige et le camélia, le marbre et la cire de ces purs fronts sans pensée sur lesquels s'appliquent trois cheveux de soie blonde ou noire! Comme l'horreur vous •en poursuit longtemps!
Rentré chez moi, mes regards, tout à coup, tombent sur l'album, nouvellement paru du peintre Helleu : Nos bébés. Ah ! les voici, eux, les bébés heureux, idolâtrés ! L'artiste et le père, -qui n'ont qu'une seule et même main, ont véritablement observé avec une puissante recherche
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d'^amoHr et de m-alice les poses tour à tour câlines, boudeasfts et tetwires rfes chers mignons. Awssi les moindres de ces croquis sont-ils impressionnants de pénétration et de vérité. Ils ont la valeur de récits de la vie de famille, ils nous content les drames obscurs et indéterminés de la vie enfantine à quatre pattes, au long des tapis, sous les meubles et aussi sur les genoux des mères et contre leur cœur qui bat si largement, si fort... Mon émotion, à la vue de ces douces images, est cependant mêlée d'amertume. Nos bébés ! Je pense aux autres, à ceux qu'on ne dessine pas à la sanguine dans les beaux albums, qui sont jetés à la fosse commune sans un adieu, sans une prière, sans que personne les accompagne, pas même un chien perdu traînant une ficelle cassée... mais emportés sous le bras par l'homme en pèlerine, au chapeau de cuir, qui marche vite, vite...
Nous avons un nouveau poète qui nous est arrivé, cette semaine, porté a sur l'aile de la brise ». Il a la grâce, l'esprit, la jeunesse, la gaieté, la tendre fantaisie, le joli panache, la rime et la folle raison... il a... enfin c'est un poète, qui sera, s'il lui plaît de persévérer dans le charmant et noble premier effort qu'il vient de faire, un vrai poète dramatique. Miguel Zamacoïs est le nom sonore — que je ne vous
apprends point, — du gentil cavalier. Il vient d'écrire un bien beau conte : les Bouffons^ qui va, pour de longs soirs, triompher chez Sarah. J'en exprime ici — avec une ardeur retrouvée de mes vingt ans — toute ma joie.
9 février 1901.
Le 21 mars 1780, à minuit, un fiacre, accompagné d'une escouade du guet et à Tinlérieur duquel étaient montés trois hommes portant enveloppé dans un drap le corps d'une personne morte, partait clandestinement d'une maison de la rue des Marais et, après un trajet assez long parles chemins tortueux de l'ancien Paris désert et plongé dans les ténèbres, s'arrêtait au milieu de chantiers, dans un terrain vague, non loin • des bords de la Seine, soit à « la Grenouillère », c'est-à-dire vers le quai d'Orsay actuel, peut-être à l'angle du boulevard Saint-Germain, peut-être au coin des rues de Lille (ou de l'Université) et de Bourgogne... On n'est pas fixé. Là, le cadavre était descendu et, aux lanternes, tel quel, sans cercueil, rapidemeot enfoui, puis recouvert de chaux. C'était le corps de très haute et très puis-
santé Pauline, Phèdre, Monime, Iphigénie^ Bérénice, Roxane-Adrienne Lecouvreur, la gloire de la tragédie française, décédée la veille au matin d'un mal mystérieux et foudroyant, en présence de Maurice de Saxe et de Voltaire, et à laquelle non seulement la sépul- ' ture religieuse, mais toute sépulture était refusée. Deux des hommes étaient des portefaix, à moins que ce ne fussent son domestique Pitre, et son laquais La Barre. M. Georges Monval, le trèsdi&tinguéarchiviste de la Comédie-Française, l'érudit le plus documenté sur Adrienne dont il a publié les lettres et au livre attachant duquel j'emprunte ces détails, croit que le troisième assistant, un M. de Laubiniëtre, était tout simplement Texempt chargé de conduire Tescouade.
Quijaze ans après, paraît-il, des admirateurs et ^mis de la tragédienne purent exhumer ses restes et les transpo«rter à quelque distance de là, dans le mêra^ quartier, près d'un cimetière- On ne sait riesn déplus. A l'heure actuelle, le Keu présumé de sa sépulture est l'hôtel de la rue de Grenelle portant le numéro ii5 et appartenant à M. le comte de Jouvencel. C'est là, sous les cuisines, que reposerait ce qui sub&iste de l'interprète idéaie de Carneille et de Racine.
Mme la comtesse de Jouvencel, ol^z laquelle, délégué par la Société de l'Histoire du théâtre, je me suis présenté ces jours derniers^ espérant obtenir de sa bonne grâce quelques précieuses indications, a bien voulu me recevoir et me don-
BON AN, MAL AN iT
ner, avec une infatigable complaisance, de trè& curieux renseignements dont il est, hélas ! bien difficile, pour ne pas dire impossible, de pouvoir contrôler aujourd'hui l'exactitude.
D'après la tradition qu'elle a recueillie, Adrienne ne serait pas morte dans la maison de la rue des Marais, mais dans l'hôtel dont elle est propriétaire. La chambre qu'elle occupe serait celle-là même où la tendre et malheureuse amie de Maurice de Saxe aurait rendu le dernier soupir. Mme de Jouvencel a eu l'extrême bonté de me permettre de voir cette chambre. Elle est au premier étage et s'éclaire par deux fenêtres qui donnent sur une cour mais qui, à l'époque,, s'ouvrait sur les jardins et la libre campagne.
Je ne pouvais — durant les quelques minutes* que je restai dans cette pièce — m'empêcher de me rappeler certaines notifications de l'inventaire de la chambre mortuaire que j'avais lu la veille. Je la remeublais par la pensée. Etait-ce entre ces mêmes murs qu'était a le lit à tombeau !' garni de son enfonçure, à housse de toile de coton fond blanc à bouquets rouges, doublée de taffetas citron »? J'en cherchais la place, ainsi que celle « du clavessin dans sa boîte et sur son pied de bois peint façon de la Chine ». Et j'imaginais la scène, je la voyais... le désarroi du service, les sanglots des ferames,cette charmante idole d'un jour s'éteignant là, pâlissant sur le& oreillers, perdant à vue d'œil, goutte à goutte, le sang de son front, de ses joues, de ses lèvres, la
pathétique douleur des deux différentes figures de Maurice et de Voltaire, la crispation rageuse amaigrissant encore le visage, cadavérique aussi, de l'auteur de la Henriade et le calme désespoir cuirassant la face léonine du vainqueur de Fontenoy, enfin l'instant immense de la mort...
qu'accompagne la fanfare matinale des cris du Paris de Louis XV... Balais!... Carpes vives !... Argent de ma belle herbe!...
Avant de sortir, j'ai lu, sous le porche de rhôtel, le hujtain que composa, à Tâge de quatrevingt-six ans, d'Argental,un des amis d'Adrienne. Cette inscription, gravée sur une dalle de marbre, fut trouvée dans un placard par M, de Jouvencel quand il se rendit acquéreur de Thôtel. La voici :
Ici l'on rend hommage à l'actrice admirable, Par l'esprit, par le cœur également aimable, Un talent vrai, sublime en sa simplicité L'appelait par nos vœux à l'immortalité.
Mais le sensible effort d'une amitié sincère Put à peine obtenir ce petit coin de terre, Et le juste tribut du plus pur sentiment Honore enfin ce lieu méconnu si longtemps.
Il est probable que le mystère de la sépulture d'Adrienne ne sera jamais éclairci. La Société de l'Histoire du théâtre souhaitait d'autant plus vivement qu'un témoignage public, officiel, fût rendu à la touchante mémoire de l'illustre artiste et elle avait exprimé son grand désir de voir attribuer à une de nos nouvelles rues le nom
d'Adrienne Lecouvreur. Elle a eu la joie d'apprendre que, depuis cette semaine, c'était chose faite. Le Conseil municipal a décidé qu'il y aurait une rue Adrienne-Lecouvreur... Ce sera, hélas! un peu loin, dans le XX® arrondissement... Mais qu'importe à qui n'est nulle part ? La plus belle des avenues ne vaudra d'ailleurs jamais le plus modeste des tombeaux.
Il est question de reviser le procès deMme Lafarge. M. Louis Martin, député du Var, espère obtenir la cassation du jugement rendu à Tulle en i84o. Cette affaire a passionné nos parents. Ils en parlaient encore au coin du feu, vingt ans après, avec une espèce d'angoisse sentimentale. Je me rappelle avoir, enfant, feuilleté maintes fois une livraison des Causes célèbres sur la couverture de laquelle se détachait le portrait de l'héroïne, charmante et grave, sous le chapeau cabriolet à long voile. Etrange figure qui semble évadée de la galerie des personnages de Balzac ! La châtelaine du Glandier a laissé un nom, un nom de feuilleton magnifique et fameux et d'où la sympathie, ma foi, n'est pas totalement exclue. Presque tout le monde sait ce que c'est que Mme Lafarge: « Ah! oui... une femme qui faisait des vers en province, dans le temps, et qui a empoisonné son mari. » Combien de poètes admirables et qui n'ont point badiné avec Tarse-
nie ne laisseront pas même une trace aussi vague dans la mémoire des hommes ! Le crime sera toujours un excellent facteur de postérité.
Je vais suivre avec beaucoup d'intérêt les phases de la revision du procès Lafarge... si toutefois cette revision a lieu ? Peut-être Tardeur de M. Martin ne sera-t-elle, comme certaines flambées méridionales, qu'un feu de paille ? Nous avons, d'ailleurs, depuis quelques années, une sorte de généreuse et irrésistible incontinence de justice qui nous pousse à vouloir infirmer à tout prix certaines choses jugées. Tout le monde veut se payer son petit Galas. « Découvreur d'erreurs judiciaires » est devenu une profession qui prend de plus en plus. Cette soif d'équité est générale. Il faut s'en réjouir sans doute et admirer le zèle souvent sincère et désintéressé de ceux qui osent entreprendre ce métier courageux et difficile. Mais Ton doit aussi bien prendre garde à ceci, c'est qu'entraînés par la noble et partiale préoccupation de ne voir dans la majeure partie des assassins que des victimes louchantes, on n'en arrive, par un circuit naturel et logique, à considérer comme gredins, de fort honnêtes gens. Nous avons eu déjà des exemples fameux de cette déformation du jugement. Sans compter que l'avenir ménage quelquefois à nos trop vaniteuses certitudes d'éclatants démentis. Qui peut dire que la revision de nos revisions ne sera pas faite par nos petitsfils?
Il y a quelques années, je me trouvais à Rome, au moment où un jeune pensionnaire de la villa Médicis, le peintre Defrance, gravement atteint, depuis des mois, d'un implacable mal, déclinait de jour en jour, il n'eut plus bientôt que quelques heures à vivre. S. Em. le cardinal Mathieu, toujours empressé à prodiguer aux Français les marques de sa paternelle bonté, voulut aller voir le mourant, et, pour cette douloureuse visite — qu'il pensait devoir être la dernière qu'il lui ferait — il revêtit son costume de cérémonie.
Certaines personnes ayant paru, plus tard, s'étonner que l'éminent prélat, si simple à l'ordinaire, ennemi si résolu du faste et de l'ostentation, se fût mis en pareils frais de gala pour l'agonie de cet enfant : « — C'est à dessein, -expliqua-t-il, que j'ai mis ma robe rouge, pour faire plaisir h ce pauvre petit. Je le savais épris •de la couleur, j'ai tenu à donner au moins à ses jeux d'artiste, avant qu'ils ne se fermassent, cette courte joie professionnelle. Et j'ai eu la consolation d'y réussir, car il ne détachait pas ses regards de ma robe de pourpre, et il la toucha même du bout de sa main, murmurant avec un sourire : « Comme c'est beau, un cardinal ! »
Le successeur de Mgr Perraud tiie pardonnera
d'avoir révélé ce trait qui montre à nu toute ringénieuse et délicate tendresse de son cœur.
Le roi et la reine d'Angleterre ont été nos hôtes cette semaine. Au moment où paraîtront ces lignes, ils nous auront probablement quittés. Quel souvenir emporteront-ils de ces quelques jours passés au milieu de nous? Aimable et charmé, j'aime à le croire, bien que leur incognito n'ait pas toujours été aussi scrupuleusement respecté qu'ils Teussent voulu. Mais cela est si difficile ! C'est le plus chimérique des rêves, quand on est roi et reine, que de prétendre, par intermittences, de telle heure à telle heure, ^ passer inaperçus. Ce moindre désir des monarques demeure le plus inexaucé. On peut être le maître des mers, courber les Indes, et n'avoir cependant pas assez de puissance pour empêcher la rue de la Paix de s'émouvoir quand on y vient faire une emplette. Même déposée pour un instant, la couronne se voit toujours. Privilège fatal, glorieux inconvénient du rang suprême ! Leurs Majestésnous ont déjà pardonné, j'en suis bien sûr, nos irrésistibles petits excès de sympathie et de respectueuse familiarité. Elles nous connaissent et savent que nous sommes d'élan, qu'il serait aussi impossible d'empêcher un Français d'acclamer un souverain qu'un Parisien de se retourner au passage d'une jolie femme.
Edouard VII n'a d'ailleurs à s'en prendre qu'à lui de la patriotique et chaude vivacité qu'excite sa présence. Le peuple de Paris, grand enfant simpliste qui ne retient de tout que le juste et l'essentiel, a son opinion faite sur le digne fils de Victoria. Il sait que, du jour où il a touché le sceptre, il a conquis l'universelle admiration, par la hauteur et la sûreté de ses vues, qu'il tient à cette heure, dans ses prudentes et sages mains, la paix du monde, et qu'il est un grand roi. Quoi d'étonnant alors à ce qu'il profite des quelques minutes de repos et d'amical interrègne que prend à Paris, en passant, celui qui fut le prince de Galles, pour lui en témoigner, ainsi qu'à la gracieuse reine Alexandra, sa cordiale et impulsive gratitude?
16 février i907.
Mme Silvain, la femme de rexcellent sociétaire, qui n'avait pas encore eu Toccasion, depuis son engagement au Théâtre-Français, de déployer dans toute leur force et la grâce aussi de leur éclat ses rares qualités de tragédienne, s'est révélée grande artiste dans VElectre de Sophocle, adaptée par M. Alfred Poizat avec une haute probité littéraire en un poème dont maintsnobles vers ont été justement applaudis.
...De la barque des morts l'ombre surnaturelle...
aurait entre autres plu à Heredia.
Sous ses voiles noirs — épars comme sescheveux couleur de nuit — et qui la vêtaient de légères et flottantes ténèbres, lorsqu'avec de longs bras tristes et nus de Danaïde funéraire et de pieuses caresses de mains , Electre, appuyant.
BON AN, MAL AN 5i5
pressant sur ses entrailles à demi maternelles et sur sa chaste poitrine l'argile qu'elle croit contenir les cendres refroidies d'Oreste, commença de confier à Turne insensible et sacrée sa lamentation douloureuse, nous eûmes l'autre soir quelques minutes d'incomparable beauté.
La terrifiante fille d'Agamemnon parlait alors d'une autre voix, soudaine et nouvelle, qui semblait celle d'Iphigénie. Mme Silvain, justemjent acclamée, a reçu, à la première d'Electre, le baptême de Tadmiration.
Le coup subit, le choc d'allégresse que cause déjà rentrée à l'exposition d'aviculture, quand on a la bonne idée d'v aller le matin, vaut à lui seul qu'on se dérange . L'heureux vacarme qui vous assaille ! La royale aubade ! Ces milliers de cocoricos jetés à la fois, repris, relancés, après avoir étourdi et grisé l'oreille, agissent sur l'œil qu'ils enchantent, frappent d'une sorte de vertige lumineux et font cligner, comme aux fulgurantes approches du lever du soleil.
Malgré moi, dès les premiers pas sous la vaste tente dressée le long du Cours-la-Reine, j'ai regardé — au chant des coqs — mes pieds, pour voir si je ne marchais pas dans la rosée. L'air frais sentait le duvet et le grain.
Jabot gonflé, cou tendu, bec ouvert à craquer, les coqs étaient là, rangés à perte de vue, toutes
les espèces de coqs, grands et petits, domestiques et autres : les majestueux, d'un blanc d'œuf de porcelaine du Japon, à la crête de laque d'un rouge de plateau, les gras et pattus se dandinant comme des fermiers de Bresse, les exigus et vifs, d'émail luisant, pareils aux saxes des vitrines, les Houdan soufflés et bouffant de partout, culottés large ainsi que des lansquenets de guerre d'Italie. Les crêtes n'étaient point semblables. 11 yen avait de rases, de grenues et peu fournies, d'autres orgueilleuses et fermes, quelques-unes molles, couleur de betterave, retombant de côté à la façon des bonnets de police de l'Empire, et d'autres roides et dures développant le cimier dentelé d'un casque carthaginois. Et les queues aussi, de tous les noirs et de tous les verts, présentaient de notables différences, tantôt panachées à la tyrolienne, tantôt courtes et trapues sur de forts croupions. Plus loin, tout en cuisses et en ergots, éperonnés comme Mexicains, c'était les coqs de combat, haut perchés ainsi que des chevaux de courses et dressant d'un air de défi, hors des grillages, au bout d'un col démesuré, leur tête agressive et cruelle. Dans le sable de la cage, ils campaient en avant déjà, pleins d'arrogance, leur patte onglée aux trois doigts en étoile, avec le geste dominateur qu'ils ont en bronze d'or sur la hampe des anciens drapeaux.
Après, j'ai vu les pigeons, élourneauxy capucins^ boulunts et culbutants^ cravatés et frisés j
et les gros romains y personnages dodus de parcs et de beaux ombrages, faits pour arpenter à petits pas roses le velours des gazons et reposer leur vol pacifique sur la tête en marbre d'un dieu. Kt puis j'ai salué les oies stupides au bec en carton orange, les dindons ébroués de gris, le crâne piqué de caillots décorait, balançant le réticule en tricot de chair qui leur pend sur le nez, les innocents lapins, aux yeux de confiture, avec leurs pauvres grandes oreilles, douces et froides, qui ont Tair de dire : « Ne me prenez donc pas par là!... »
Peu à peu, Tastucieux amour de la campagne m'envahissait, me possédait. Rêves de vie aux champs ! de vie longue, ininterrompue et vermeille au cours des journées de silence, ailleurs... quelque part, bien loin!... Près de moi, deux jeunes femmes en chapeau Louis XVI, « à la marinière », et en colliers de perles déploraient avec une gentille ardeur de ne pouvoir, chaque matin, jeter le mil aux poules et parlaient d'apprendre à traire. C'était la difficile minute. Pour peu que l'on se fût un peu laisser aller, on aurait dépensé tout son argent à acheter des couveuses à air chaud ou des mangeoires à bascule. Je sortis très vite, — quoique à regret.
J'ai parmi mes amis un original que j'appelle l'Homme-qui-lit, parce qu'en effet, c'est le der-
nier homme qui lise et qui s'en vante, il prétend que les livres sant écrits pour être lus, même le» illisibles, et il lit, sans débrider. C'est sa fonction. Il ne sait faire que cela, mais qu'il le fait donc bien ! 11 lit du matiti au soir et souvent du soir au matin.. Il lit debout, assis, couché, à table, à pied, en voiture, à cheval, au lit... et en rêve. Il n'est pas joueur, mais si d'av^enture il le devenait, il lirait les cartes à la main, imitant ainsi, philosophe sans le savoir, mon distingué confrère M. Stanislas Rzewuski que j'ai fréquemment admiré il y a quelques années quittant au baccara chaque soir des petites fortunes en complète sérénité, sans levei' les yeux du Kant ou du Spinoza dans lesquels il demeurait enfoncé comme un pieu. La Théorie des vents et l'Ethique lui faisaient oublier, durant le temps qu'il en risquait et consommait la perte, les biens volatils de ce monde.
L'Homme-qui-lil vint me voir hier. C'est une habitude familière qu'il a prise et que je lui laisse parce qu'elle m'est commode. Tous lesquinze jours environ il m'apporte une opinion concise sur les ouvrages récents. 11 a tant à lire qu'il ne parle qu'avec mesure et rareté. Mais comme, par une avantageuse rencontre^ nous avons à peu près tous les deux — sauf çà et là par exception — les mêmes goûts, dégoûts, partialités et préférences, je le feuillette avec autant de plaisir que de profit et j'accepte , volontiers son jugement qui n'est peut-être pas-
toujours le bon, mais que je ne me sens pas le courage surhumain de trouver mauvais, puisqueneuf fois sur dix il concorde avec le mien.
Il avait, quand il entra, tel que le Colline de Mûrger, des livres plein ses poches, ceux-ci proportionnés à la grandeur de celles-là, quoiqu'il fût parfaitement capable de renfermer à Taise un in-33 dans la poche de son pardessus^ et de vouloir introduire, même au prix d'une déchirure, un in-octavo dans celle de son gilet.
— Eh bien ? lui demandai-je, tandis qu'avec un peu de peine il sortait son bagage.
— Ah ! fit-il, j'ai lu, j'ai lu !
— Compère, qu'as-tu lu?
C'est la sacramentelle formule sur laquelle nous avons coutume de nous aborder.
— Voilà — sa physionomie devint grave — Prêtres^ Soldats et Juges sous Richelieu^ du vicomte d'Avenel. Bibliothèque de travail.
Elxcellent, utile, archidocumenté. Nous apprend l'histoire privée de la France, l'ancienne mécanique gouvernementale, état et fonctionnement de l'armée, de la magistrature, du clergé. Mortier, crosse et cuirasse. Tout cela bien ordonnancé, bien clair. — Promenades dans PariSy de Georges Gain, joie dans le Figaro^ charmant guide pour grands-ducs (amoureux de révolution ailleurs qu'au coin de leur quai), nobles étrangers en voyage ou vieux Parisiens ignares de leur ville natale. Les plans de quartiers,, anciens et modernes, que l'on peut juxtaposer,.
grâce à la transparence d'un des deux, sont amusants à comparer. Livre aimable, à la mode. On peut se le procurer aussi chez le concierge du musée Carnavalet. — Ah ! mon petit ami, que M. Maurice Herbette a donc été bien inspiré parle Prophète en nous narrant Une ambassade persane sous Louis XIV ! Rien de plus bouffe et de plus ahurissant que les aventures et méfaits de cette brute à turban lâchée avec sa troupe à travers la France, de Marseille à Paris, pillant, rançonnant, jurant, gâchant tout sur son passage, ombrageux comme un porcépic, tirant le cimeterre à propos de rien aussi aisément que Ton dit Allah ! et voyant rouge dès qu'il lui est demandé, par politesse, de se désaccroupir de ses coussins pour saluer les maréchaux. La fantasmagorie du gala de Versailles lors de la réception de ce Mehemet Riza Beg par Louis XIV déjà vieux, harassé sous le caparaçon de ses habits lestés de douze millions de diamants, est inimaginable. Et je viens aussi de finir en bonnes feuilles le prochain livre de Lenôtre qui n'est pas encore paru.
L'historien du Baron de Batz s'est attelé — comme à un canon des Invalides — à une tâche qui n'est point menue. Mais pour le travail c'est un sans-culotte, un bourreau. D'après des mémoires et souvenirs peu connus, oubliés ou inédits, il va simplement nous livrer, à raison de un par mois, trente-six volumes consécutifs sur la Révolution et le début de l'Empire ! Con-
çois-tu, avec la moue que font quelques-uns en parlant de Tauteur des Vieilles Maisons^ la besogne d'anecdotier frivole, d'amateur mondain et de dîneur en ville que représente Tentreprise? Mais ni toi, ni moi, ni personne, n'avons d'inquiétudes. Lenôtre mènera sa charrette jusqu'au bout, avec cette rubiconde et cordiale sérénité dont il a pris la saine habitude de ne jamais se départir dans la vie. Le premier ouvrage, consacré aux Massacres de septembre, est divisé en quatre parties : la Force, l'Abbaye, le Couvent des carmes, le Dossier des massacreurs (cette dernière entièrement inédite). La lecture de ces authentiques et palpitants récits est un pur délice d'effroi, un régal de terreur. C'est du Grand-Guignol chez soi à haute pression. Par ces nuits de brume glacée, poursuivre page à page la suffocante relation de Pauline de Tourzel, — et, soi bien au chaud, la couverture au menton, sous l'œil de la lampe amie, aux lueurs du feu calmé dont les derniers charbons s'écroulent doucement... ah ! c'est une intense et presque coupable volupté ! L'on apprécie à sa vraie mesure la joie d'enfant de sentir sa tête qui lient ^ bien posée dans le trou tiède de l'oreiller.
Enfin, quand je pense qu'après ce livre-là j'en aurai encore trente-cinq à dévorer, d'un intérêt aussi puissant, aigu, varié, certain, je tressaille d'aise. De combien de grands enfileurs de dates, de traités et de congrès et de solennels
souverains pontifes du passé pourrait-on en -dire autant ?
L'Homme-qui-lit se leva :
— Je te quitte parce que j'ai deux auteurs qui m'attendent en bas, sur les coussins de ma voilure, et sur lesquels j'ai à me jeter.
— Qui donc?
— Picot, deux volumes de Notices historiques, ^t Faguet, le Socialisme en 1907. Et, à propos -de socialisme, une petite histoire, contée à moi par un grand seigneur qui a la bonté de me connaître. Un de ses fermiers lui expliquait, il n'y a pas longtemps, que l'âge d'or prédit commencerait du jour où s'opérerait équitablement ^ntre tous le partage général des biens.
— Avez-vous réfléchi, lui fît observer mon gentilhomme, que la part qui reviendrait à cha- •cun serait infime.
Et l'autre, comme une balle :
— Oui. Mais avec ce que j'ai !
Je reçois beaucoup de lettres et reste très sensible aux marques de sympathique intérêt que me font l'honneur de m'accorder les lecteurs de l'Illustration. Malheureusement je ne puis répondre à tous et je le regrette, car, parmi ^es lettres, il s'en trouve de fort intéressantes. Je ne puis m'empêcher de citer celle de M. Martellière, avoué à Vendôme, qui m'ap-
prend — à propos d'un des courriers du début de janvier — que la robe de noces de Gabrielle d'Estrées eut un destin bizarre.
Je cite, en le remerciant, mon aimable correspondant : «... Le fils aîné de Gabrielle, César, -duc de Vendôme, offrit, cinquante ans après, cette robe à rOratoire de Vendôme (1623-1791). Etles bons oratoriens, point engourdis, en firent l'emploi suivant, ainsi qu'il est dit textuellement aux mémoires de l'Oratoire : « Ornements pour le « grand autel (de la chapelle de la Maison-Dieu) « ii5o, 1628 — devenue chapelle du lycée, après « avoir été salle de spectacleet club des Jacobins. « Le parement^ les deux crédences^ les pavillons^ « la chasuble, Vestolle et manipule et deux petits « coussins de velours cramoisy avec les figures « en broderie d'^or et d'argent^ donnez par mon- « seigneur César^ premier duc (de la 2® série de « nos ducs), le tout fait d'une robbe nuptiale de « Mme Gabrielle d^Estrées, duchesse de Beau- « /brf, avec laquelle Henri IV^ voulloit se marier, « mère dud, seigneur César, » Celte mention doit dater de 1670. César est mort en i665. »
23 février i907.
Qui de nous n'a, parmi ses relations, un grincheux que les plus incontestables bonheurs ne sauraient désarmer ? J'ai rencontré le mien hier. Ah! cette conversation que nous eûmes! Je vous en fais juge.
Le Grincheux, avec un ricanement déjà de mauvais augure. — Eh bien ?... Cette nomination ?
Moi. — Quelle?
Le Grincheux. — De Mme Sarah Bemhardt au Conservatoire... comme professeur?
Moi. — Elle est excellente.
Le Grincheux. — ... Vous n'êtes pas difficile!
Moi. — Au contraire. C'est parce que je le suis que je trouve qu'il était impossible de conclure un meilleur choix, plus sensé, plus pratique. En présence d'une pareille candidature toutes les
autres devaient, avec une humilité aussi sincère qu'instantanée, s'anéantir et couler à pic. Elles Tout fait. C'est comme si le président de la République s'était, à l'Académie, présenté au fauteuil de M. Perraud. Le cardinal Mathieu luimême se fût effacé. Et puis, si je jette les yeux autourde moi sur la vaste scène du monde, que vois-je ? Je vois avec une patriotique allégresse que cette nomination de Mme Sarah Bernhardt a aussitôt amené une détente dans notre politique générale, aussi bien à Textérieur qu'au dedans. Le Maroc s'est apaisé. La rente a fait un petit bond. 11 est enfantin de chercher aujourd'hui la raison mystérieuse du récent voyage d'Edouard VII à Paris. Il était venu, incognito, brusquer cette affaire; ce n'est plus aujourd'hui un secret pour personne. Gomment voulez-vous alors qu'en présence d'un événement mondial qui a rempli les colonnes de tous les journaux d'Europe, et d'une telle importance qu'il a su nous masquer pour quelques jours les petites difficultés secondaires que nous causent, dans Tordre religieux et financier, certaines questions mal posées, je ne me réjouisse pas de tout mon cœur comme homme et comme Français? J'ajoute que Mme Sarah Bernhardt sera un admirable, un incomparable professeur.
Le Grincheux, sarcastique, — Si elle professe?... Si elle fait sa classe?
Moi, indigné, — Elle la fera !
Le Grincheux [haussement d'épaules).
66 HON APr, MAL APr
Moi. — Elle la fera !
Le GRiNCHEtjx (// siffle).
Moi. — Elle la f...
Le Grïîvcheux. — Vous n'en pensez pas un mot!
Moi. — Je le pense. Parce qu'elle Ta dit. Elle a mieux fait que de le dire. Elle Ta juré. Elle a mieux fait que de le jurer, elle a signé un traité avec le ministère* Dédit d'un million si elle manque une seule classe. D'ailleurs, en ce caslà, Dieu merci!... la France est encore assez riche.... nous nous cotiserions tous... Une souscription nationale, ainsi que pour les grandes catastrophes, couvrirait l'amende dans les vingtquatre heures... Mais cela n'arrivera pas et ces précautions mêmes étaient inutiles et vaines avec Mme Sarah Bernhardt. Sa parole suffit. Tous ceux qui la connaissent le savent bien. Elle fera sa classe, vous dis-je, avec exactitude, amour et ponctualité. Son enseignement sera supérieur k celui de tous lesautresprofesseurs, et on le verra bien aux résultats, car ses élèves n'auront qu'à paraître pour remporter en se jouant les premiers prix de fin d'année . Enfin la présence de la géniale artiste va réveiller le vieux Conservatoire engourdi. Pourvu toutefois qu'au contact un peu grisant de toutes ces jeunesses, Mme Sarah Bernhardt n'aille point à nouveau se livrer aux spirituelles excentricités d'antan?Si nous allions la voir apparaître un jour tenant en laisse un jeune léopard ? Quoi qu'il en soit, je suis sûr que
sa classe ne sera pas banale, et qu'on sera loin de s'y ennuyer.
Le Grincheux. — Oui. Mais... Et les tournées?
Moi. — C'est fini. Elle n'en fera pas. Elle ne tourne plus.
Le Grincheux. — Oh ! Plus d'Amérique en délire? Plus de naufrage ? Plus de câblogrammes sensationnels?
Moi. — Plus.
Le Grincheux. — Plus de théâtre de grande tente, comme sous Abraham?
Moi. — Plus. On a sa parole.
Le Grincheux. — La province, allons? Ah!
au moins la petite province ?
Moi. — La province non plus.
Le Grincheux. — Hein? Pas un joli Nice parci par là ? Un petit Monte-Carlo avec Gunsbourg?
Moi. — Pas davantage.
Le Grincheux. — Rien de rien? Allons ! Je veux le voir pour le croire, et même quand je l'aurai vu, je ne le croirai pas.
Moi. — Tant pis pour vous ! Mme Sarah Bernhardt ne quittera plus Paris.
Le Grincheux. — Je pense à une chose.
Moi. — A quoi? Ça va être encore une insinuation désobligeante?
Le Grincheux. — Non. Savez-vous comment tout cela finira ? Elle sera décorée un de ces quatre matins, car on ne l'a pas nommée professeur pour autre chose, et, une fois enrubannée, dans six mois elle donnera sa démission.
Moi, avec force. — Jamais ! C'est une infamie! Elle a déclaré publiquement le contraire. Si on la décore comme professeur, elle refusera la croix.
Le GmNCHEUx. — Tralala.
Moi. — Il n'y a pas de tralala. Elle veut être décorée comme artiste, et elle a superbement raison. Et, quant à démissionner... encore moins! Vraiment, mon cher, vous avez une tournure d'esprit diabolique.
Le Grincheux. — Parions?
Je me suis sauvé, sans môme lui répondre. 11 m'exaspérait. Je l'aurais tué.
Voilà Donnay de l'Académie. J'en suis, avec la foule de ses innombrables admirateurs, bien sincèrement joyeux. Peu d'esprits sont plus séduisants, d'une plus originale et espiègle fantaisie. C'est un Parisien de France. Il a, jusque dans ses fines gaietés, la langueur sentimentale du poète. La prose d'un écrivain bénéficie toujours des vers qu'il a rimes, surtout quand c'était à vingt ans. Celle de Donnay caresse et chante et garde un tour harmonieux. Ne doutez pas qu'en faisant l'éloge du noble Albert Sorel il ne sache avoir sur la terre et le ciel de Normandie de délicieuses trouvailles de mots et de sentiments, car il aime avec religion la campagne, les
arbres, les fleurs, les grands espaces, les plaines, la mer. Il y a du contemplatif en lui et un Oriental qui, heureusement pour nous, ne sommeille pas trop.
Et puis, en dehors de son très personnel talent, il a ce rare mérite d'être resté lui-même. Il a le cœur ne varietar. Les succès ne Tont pas déformé comme tant d'autres que rapetisse la grandeur. Il s'est conservé jeune d'esprit, d'humeur et de visage, de cette belle et rayonnante jeunesse que Ton a tant de peine à garder chez soi, qui veut toujours prendre congé. A lui, elle demeure incroyablement fidèle, par égoïsme et intérêt sans doute, parce qu'il est l'auteur d'Amants, et qu'à ce titre elle peut bien, par gratitude, faire pour lui une petite exception. Et que dire du camarade, de l'ami, de sa cordialité franche, douce et sans bruit? Depuis bientôt... (chut! inutile de nous vieillir!) que nous nous connaissons, jamais le plus petit nuage... n'estce pas, Donnay? Il a peu d'amitiés, il ne les entasse pas, mais celles qu'il a tiennent bien. Et jamais non plus je n'ai entendu tomber de sa bouche une parole amère ou méchante sur qui que ce soit. Dieu sait cependant, s'il aurait les moyens d'y aller de la pointe ! 11 préfère renoncer au mot qui blesserait.
Ces choses, je ne l'ignore pas, sont '< en dehors », n'ont rien à voir avec la littérature, et ce n'est pas pour elles que Donnay fut reçu l'autre jeudi dans l'antichambre de la Postérité, mais
c'est tout de même aussi une des raisons pour lesquelles il m'a fait plaisir de lui donner, le premier, Taccolade dans Tinstant de trouble exquis où son immortalité de cinq minutes était encore toute chaude, balbutiante, et si gentiment émue.
Aimez-vous les jouets ?
Un jouet moderne, fùt-il brisé, un polichinelle qui n*a qu'une jambe et qui gît à terre les bras en croix, un cheval de bazar en carton marbré comme une galantine et eùt-il perdu sa tête, font déjà battre mon cœur. Mais de quelle façon rendre le charme puissant qu'exercent sur mon cerveau malade les jouets anciens, fragiles et décolorés, tristes aussi comme il convient à des jouets d'il y a très longtemps avec lesquels aucun enfant ne joue et ne jouera jamais plus? Ils ne sont touchés h présent que par des doigts respectueux d'antiquaires, d'amateurs jaloux qui les emprisonnent dans des palais de glaces où ils se réfléchissent éternellement en une immobilité bien solennelle pour eux. On ne leur fait prendre Tair que pour les épousseter ou les montrer de plus près à des visiteurs de marque.
Sans doute, au fond de leur âme ingénue et falote (tenez pour sûr qu'ils en ont une !) ils éprouvent une certaine satisfaction d'orgueil à se survivre ainsi, depuis tant d'années, au milieu de l'admiration des grandes personnes, ils n'igno-
rent pas qu'ils vêlent aujourd'hui beaucoup d'argent après avoir, la plupart du temps, coûté si peu de chose; mais, malgré cela, je crois deviner qu'ils s'ennuient roide et regrettent de n'être plus bousculés par des petites mains, même meurtrières. J'ai toujours pensé que la poupée avait dans les veines du son de Mme Sganarelle et qu'il ne lui déplaisait nullement d'être battue, voire vidée et massacrée. Quoi qu'il en soit, la vue de ces vestiges m'accable d'une indicible émotion, surtout si je songe aux lointaines pous*- Btères des hommes et des femmes dont ils ont éveillé les premiers rires, les premières et cruelles amours.
M. Henry d'Allemagne, l'éruditetle chercheur fameux qui possède la plus rare collection de ces reliques enfantines, nous avait aimablement conviés, cette semaine, à la visiter dans son hôtel de la rue des Mathurins, rempli du haut en bas de curiosités et d'objets précieux. iNous avons passé là de bien bons instants. La réunion, des plus brillantes, qui comptait un 'grand nombre de notabilités de toutes sortes, avait surtout pour but de faire mieux connaître l'Art et l'Enfant, Société des amateurs de jouets artistiques anciens pour r encouragement à l'éducation esthétique de Uenfance. Le nom est long comme un petit chemin de fer, mais il dit ce qu'il veut dire. Je ne saurais trop recommander cette société dont M. Léo Claretie est le zélé président. Grâce à d'illustres patronages qu'elle a su déjà conquérir.
elle espère arriver bientôt à la création d'un musée des plus beaux jouets anciens. Quelle féerie ce sera ! L'on y verra des pièces historiques, royales, du quinzième au dix-neuvième siècle.
Cependant, à toutes les poupées, debout en robe de brocart ou bien bordées, jusqu'à leur menton de cire, dans des lits d'apparat à baldaquins et à petits plumets, à toutes ces riches « filles » d'anciennes princesses ou d'infantes, j'aurai la faiblesse de toujours préférer la poupée naïve et émouvante qui posséda le cœur de nos grand'mères du temps qu'elles étaient petites avec un pantalon long brodé, je veux bien dire la poupée française, à tête de bois, aux jambes de peau glacée dures comme un bourrelet, à l'œil qui s'étonne, aux pommettes couleur de radis.
s mars i907.
La reine Ranavalo, nous a-t-on dit, va de nouveau se fixer à Paris aux premiers beaux jours, et il paraît qu'elle aura la douceur d'y trouver des fleurs de Tlmerina, qu'un botaniste fureteur et sagace a découvertes il y a plusieurs mois en herborisant... aux jardins duTrocadéro où maints vestiges de l'exposition coloniale de 1900 ont pris obscurément racine dans notre terre, — bien qu'elle soit étrangère.
En vérité, n'est-ce pas charmant et propre à donner licence au rêve ? Combien de petites graines imperceptibles et gonflées de vie latente, mais impétueuse, sont ainsi quotidiennement de partout apportées, charriées, des plus lointaines frontières du monde, et après de longues et périlleuses courses, après d'incroyables circuits, des retards de plusieurs mois, souvent de plu-
sieurs années, après des événements sans nombre et de toutes sortes, et des pluies, et des ouragans, et des naufrages, viennent un certain jour, à une heure mystérieuse et comme prescrite, oubliées, desséchées, réduites à une poudre vaine, glisser d'une poche qu'on retourne, d'un caftan secoué, de deux babouches que Ton frappe semelle contre semelle, et choir entre les pavés d'une vieille cour d'où elles germeront, étonnées, au prochain avril, sans que jamais nul ne soupçonne qui elles sont, par où elles ont passé, d^où elles arrivent ! A moins que par hasard, un clair dimanche matin, quelque modeste et savant petit Jean- Jacques de la Butte ne trouve, stupide de joie, aux pieds du moulin de la Galette, l'herbe rare du Népaul, tandis qu'en une île perdue d'Océanie jaunira, six mois plus tard, un genêt de France qu'aura laissé derrière elle la courte escale d'un matelot breton. Il s'est assis là cinq minutes. Le temps de fumer une pipe et, innocemment, il a laissé tomber la fleur d'or d'une couture de sa blague à tabac. Aventure des graines ! Destin des semences ! Enigme des pérégrinations universelles ! Tout va et vient.
A certains moments, sous le coup de lance de feu d'un rayon de soleil qui nous paraît spécial, à la caresse d'une brise comme déjà ressentie par nos chevelures soulevées, à la senteur d'un parfum qui rappellerait une autre enfance... au soufflet glacé d'une rafale d'hiver, à je ne sais quoi, dans tout cela, d'inappréciable mais cepen-
dant d'effectif et de réel et de puissant, combien de fois n'avons-nous pas été troublés soudain, songeant, hagards, à des régions inconnues, à des mers de Corail, à des terres de neige ou de flamme, tour à tour possédés d'Himalayas et fous des steppes de cette Afrique où n'iront pourtant jamais nos caravanes ?. . . La cause de ce prodige ?
C'est qu'un arôme d'Australie, un grain de sable de Guinée, un invisible duvet arraché par l'orage à la quenouille d'un roseau des rives de rindus, viennent de passer !...
Et il en est de même des idées, des sentiments. Que de pensées et d'émotions étrangères, très lointaines, sont semées en nous par un mot de là-bas, barbare et sonore, jeté en passant, par l'aspect d'une arme ou d'un bijou exotique, ou même par rien, sans que nous puissions jamais alors en découvrir l'origine cachée ! Mystère des graines perdues !
Nous avons déjà six cochères. Le nombre en augmentera rapidement, car le branle est donné. Pauvres femmes dont on parle tant et auxquelles nul ne fera plus attention dans trois mois ! Elles ne choisissent vraiment point, pour leur début, la gentille saison. Je me les représente avec pitié, par ces bourrasques, grelottant et toussant, les pieds sur la tôle de la bouillotte éteinte. J*ai mal
à leurs mains crevassées, rougies du sang des engelures à vif, noircies du cirage des cuirs.
Trouveront-elles seulement la force de dessangler la bête écroulée, aplatie à terre, qui se soulève en vain et retombe avec un bruit de sacs d'écus et qui envoie désespérément dans le vide des ruades à enfoncer une devanture ? Auront-elles le tour de poignet nécessaire pour la relever enfin du miroitant macadam où elle patine et la replanter, à bout de bras, sur ses quatre jambes écartées, encore tremblantes?
Et les nuits sans lune, au fond d'un Pantin traversé de coups de sifflets, ou dans un petit Clignancourt désert à sentir la mort, saurontelles, les bonnes grosses, dompter la peur, cingler dans les yeux Tapache qui, le couteau de cuisine aux dents, sautera à la tête de leur vieux dada dormant debout?
A supposer qu'elles échappent à ces périls, pourront-elles, dans la suite, au cours de plus rassurantes balades, imposer au moins le respect dû à rirréprochabilité des voyageurs de Tun et l'autre sexe ? Seront-elles capables d'ouvrir l'œil, ou plutôt de le fermer? Risqueront-elles, à l'occasion, le coup de poing? Pour peu qu'on les injurie et qu'on leur enjoigne — même poliment — « de descendre donc d'ieur siège, eh ! feignantes? » acquiesceront-elles à ce désir?... Ah ! que je sens véritablement d'embûches dressées autour de la cochère ! Plus je la contemple et plus je la vois — pareille à Thomme
primitif que nous a peint Cuvier — « jetée faible (sinon nue), sur la terre », en butte à la malice des voleurs, aux grossièretés des goujats, cent fois flouée, refaite, menacée à tout instant de mille dangers, vieillissant ainsi à la tâche, et rentrant chaque soir, du dépôt, plus courbée sous ses carricks lourds de pluie ! Ses cheveux, déjà gris, sont aussi durs que les crins de son cheval. Le fouet à la main, ayant perdu l'habitude de la marche, elle clopine à pas engourdis vers Tétroit logement où l'attend peut-être une mère infirme, ou une petite fille qui dort.
— Qui c'est-il qui promène, à c't'heure ? disent, au claquement de ses galoches, les voisins derrière la per sienne.
— C'est la cochère d'en face, la mamancocotte (que répond un qui la connaît). A va se r'iayer.
L'été dernier je suis passé en bateau à Hook- Van-Holland, à cette même place où vient de s'abîmer le Berlin, Quelle placidité sereine régnait alors sur la mer et dans le ciel ! Aussi, même après les terrifiants récits de ces derniers jours, on a peine à croire au drame, à la mer démontée, aux malheureux agonisants de froid à quelques mètres de la côte. Eh! quoi? ces beaux flots indolents, naguère pleins de torpeur et de sécurité, si calmes sous leur velours gris pailleté d'or et sur lesquels glissaient dans un
brouillard de chevelure blonde les larges barques aux rougeâtres ailes, ces flots-là sont devenus tout à coup homicides?
— Plus de cent cadavres î nous hurle, à travers la tourmente, la voix désespérée des grands malheurs.
11 faut bien comprendre alors que Van Goyen et tous ceux qui ont caressé du pinceau ces ondes dans leur trompeuse séduction de lac ne doivent pas nous faire oublier Backhuyzen, qui nous parut à tort plus d'une fois théâtral quand il nous les montrait si farouchement exaspérées au souffle surhumain des vents.
Avec quelle intensité je me figure que lesimaginatifs nerveux, les doubles sensitifs si Ton peut dire, ont, à la simple lecture des journaux, vu et éprouvé, comme s'ils avaient été là, les horreurs du sinistre ! Ah ! les cris où Tàme se nomme ! les gestes magnifiques ! les ineffaçables images ! Toute la prodigieuse et cinématographique épopée ! Le fracas des montagnes d'eau, le rauque appel des sirènes, des cloches d'alarme, la neige dans les yeux, la flagellation du cordage, le drap noir du ciel... Voici l'instant... vite! une prière en pensée, le signe de croix... — encore un baiser? Ad... La vague.., Et puis les corps qui flottent, se débattent, tournent, montent, dansent à la crête d'un flot, disparaissent, reparaissent, bouchons de naufrage, pailles d'une seconde. Et, pendant ce temps, la barque de sauvetage, là... que l'on
voit, qui ne peut plus avancer, droite, perpendiculaire, sortie aux trois quarts du gouffre, comme un immense poisson au ventre blanc, avec les sublimes géants en suroît attachés, noués dessus en paquet, et qui font le voyage inutilement — pour la dixième fois. Que d'épouvantes ! Que de grandeurs I Que de beautés !
Touristes, vous qui leur avez rendu visite aux joyeuses après-midi d'excursion, vous représentez-vous également, par ces tempêtes, la stoïque angoisse des femmes de Tîle voisine, nie plate, l'île de Marken, quand les hommes, sortis en mer, n'ont pas reparu? Mais aussi... Ah !... quand ils reviennent sans dommage, et qu'en se baissant ils font irruption tout mouillés dans la petite maison de bois, chaude, aux cuivres de chapelle, et où ils pensaient bien tout à l'heure ne plus jamais rentrer, comme cela doit leur sembler bon ! et qu'ils doivent appuyer sur leur poitrine à l'étouffer la petite épouse aux yeux d'albatros, aux boucles mérovingiennes !
Oui, malgré tout, les marins — et c'est justice — jouissent davantage de la vie. Car on peut affirmer que leur existence entière nest qu'un côtoiement ininterrompu de la mort et qu'à chaque minute, même quand ils n'en ont pas conscience... ils ressuscitent.
Pour fêter à la fois sa récente élection à Tins-
titut, et le passage, dans nos pôles, d'Amundsen, le prince Roland Bonaparte avait convié, un de ces derniers soirs, tout le monde académique, géographique et scientifique de Pari», dans son admirable palais de l'avenue d'Iéna.
Tandis que la majeure partie des invités se pressait autour du prince et du voyageur norvégien très simple, très effacé, que, seule, sa cravate de commandeur désignait à Tattention, j'étais allé avec quelques personnes dans une des galeries de la magnifique bibliothèque où, sur deux étages de chêne massif, tout autour de rhôtel, plusieurs centaines de mille de volumes sont rangés à l'aise. Par les hautes et larges fenêtres on distinguait, en appuyant le front contre la vitre, le cours de la Seine le long de laquelle scintillaient les innombrables petites lumières du Paris nocturne.
Enfin, sur une table, à l'abri d'un globe de verre, nous apercevions ce que nous cherchions : un crâne — celui de Charlotte Corday — venu après maintes et authentiques fortunes, jusqu'en la possession du prince.
D'autres curieux nous avaient devancés et le regardaient. C'étaient des vieillards à visages de savants, qui ne semblaient point exagérément émus, l'un d'eux aux traits d'une vivacité singulière, les yeux abrités derrière des limettes à verre couleur de groseille qui lui faisaient des regards fulgurants de sorcier. Bientôt ils n'y purent plus tenir. Ils soulevèrent le globe et
cette tête que le bourreau, quand elle était encore, ainsi qu'une sorte de Némésis virginale, garnie de ses cheveux épars en serpents et de ses pâles chairs — avait montrée à la foule, en la secouant — passa de mains en mains. Je tremblais qu'on ne la laissât tomber sur le parquet. On la retournait, on lui mettait les doigts dans les trous des orbites, dans ces trous où les prunelles qui les habitèrent avaient réfléchi la dernière grimace de Marat. Que Ton se moque de moi avec raison, j'avoue qu'un timide et presque religieux respect m'empêcha d'y toucher.
— Ces lignes indiquent bien, en efi*et, déclarait une voix, une personne de moins de trente ans.
— Trois dents perdues, disait une autre.
En même temps un gros doigt ganté s'écrasait contre les alvéoles vides...
Et voilà tout ce qui reste de celle que Lamartine a baptisée TAnge de l'assassinat.
'Jmars 1907.
J'ai rencontré sur les rives de la Seine, vers les une heure de l'après-midi, un gourmand de ma connaissance. Aux premiers rayons de soleil, il faisait faire un petit tour de promenade à son ventre et ses joues étaient colorées comme si elles venaient de voir le feu. Je le complimentai de sa mine.
— Je parie que vous venez, ainsi qu'à votre ordinaire, de déjeuner avec un grand bonheur d'estomac ?
Il en convint.
— ... et surtout, ajoutai-je, que vous vous êtes bien gardé de faire abstinence?
— Ah ! pardon ! fit-il, j'ai jeûné. Carême.
Ses yeux en même temps se baissèrent avec
modestie et on eût dit qu'il les fermait exprès pour souligner la gravité de sa mortification.
BON AN, MAL AN g3
— Vraiment, ne pus-je m'empêcher de lui déclarer, je ne vous «avais pas aussi rigoureux catholique?
Il eut un soupir de pécheur à confesse.
— Hélas! non! Que j'en suis donc loin! Ma foi n'est qu'un petit plat tiède qui ne se peut plus réchauffer. Il faut qu'à ma honte je l'avoue: si j'observe en ces époques moroses les inflexibilités du maigre, c'est moins pourobéir aux saintes prescriptions de l'Eglise qu'aux réparatrices douceurs d'une hygiène bien entendue. Mon obstinence, purement volontaire, n'a point, à mon vif regret, de cause pénitentielle. Vais-je l'oser? Je dirai même... oui, je le dirai, que je jeûne... par plaisir.
Je le pressai de s'expliquer. Il ne demandait pas mieux. Un gourmand que l'on invite à parler cuisine, c'est comme un poète que Ton prie de réciter des vers. Il me prit sous le bras.
— Digérez bien mes paroles. D'où sortonsnous en ces premiers hors-d'œuvre de mars?
— Je ne sais pas, murmurai-je, timide.
— Si. Nous sortons du mois du cochon.
(Voyant un point de craintive interrogation dans mon œil, il précisa.) C'est février que je nomme. Ce mois appartient, en effet, au cochon, lequel, ainsi que tous les tyrans, ne manque pas d'y abuser de son pouvoir. Or, nous nous évadons à peine des ripailles du carnaval et des jours gras, excédés de boudins et d'andouillettes, que nous tombons, parune grâce providentielle, dans
l'onctueuse paix du carême. Le maigre rafraîchissant se présente à nous. Je prétends qu'il faut le recevoir en ami et lui ouvrir la bouche toute grande. Car, observez bien que, quand je prononce le mot horrifique d'abstinence, il n'entre pas le moins du monde dans mon intellect que je me prive de manger, comme les serpents à qui parfois prend la bizarre fantaisie de jeûner six mois de suite? Non. Je mange avec lumière, délicatesse et discernement. Mais je mange. C'est surtout en carême que je puis même certifier que chacun de mes repas solitaires est à lui seul une petite composition. Je me recommande d'ailleurs, en suivant ce précieux régime, de très illustres précédents. Sans vous les citer tous, il me suffira de vous rappeler — ce que certainement vous n'ignorez pas si vous avez appris les faits saillants de notre histoire — que le connétable de Montmorency jeûnait presque tous les jours et que Charles-Quint, traversant la France et Tallant voir, le surprit à une table si magnifiquement chargée qu'il s'en étonna au point de s'écrier qu'il n'y avait telle grandeur au monde!
— J'ai compris. Vous jeûnez... à la connétable?
— Je m'y efi'orce, fit-il. Et n'allez point croire que ce soit une entreprise petite que de combiner un bon repas maigre, alors que l'on se voit privé du secours des jus, de la ressource des coulis et des glaces! Il y faut de la méditation, une profonde connaissance de soi-même et le
génie de Tà-propos. Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler de Lavarenne ?
— Lavarenne? Voyons? le grand Lavarenne?
récuyer de cuisinedumarquisd'Uxellesen i65o?
— Ah! oui... parfaitement! Comment donc?
Lav...
(Je mentais car c'était bien la première fois que le nom de ce gentilhomme de broche frappait mes oreilles.)
— ... Eh bien, Lavarenne, poursuivit-il, a publié un volume, plein de suc, le Cuisinier français, qui est une mine. C'est là que l'on peut puiser. Il se montre, dans le maigre, d'une fertilité qui passe la raison. Par la richesse et la variété de ses potages, l'ingénieuse abondance de ses recettes, par ses innombrables manières d'exploiter à l'infini et de présenter sous mille formes plus ravissantes les unes que les autres l'œuf campagnard et le poisson benêt, il égale les plus fameux.
— Par exemple, lui demandai-je, dites-moi votre menu de ce soir ? Je me rendrai mieux compte.
— Ah ! ah ! Vous voulez tout savoir ? fît-il en s'arrêtant avec un visage diplomatique et des regards pétillants de secrets, lîh bien, le voici (sa voix devint douce, basseetamoureuse comme celle d'une sultane) : les huîtres en beignets ; le potage de soles désossées, les œufs de pluviers au miroir de crème; les petits pâtés de mous-
se BON AN, MAL AN
serons roussis, la crème aux framboises ; les massepins à la frangipane. C'est bien, n'est-ce pas?
— Ce n'est pas mal. Moi, ce sera beaucoup plus succinct, et pourtant je pécherai, car je ferai gras, quoique sans joie.
— Dites toujours.
— La soupe aux carottes (il détourna la tête), une côtelette avec de la purée de lentilles (il mit la main sur son visage), et des pruneaux.
— Oli ! que voilà donc du terre à terre et de pauvres lieux communs ! gémit-il. Laissez pour ce sojr ces misères, mon ami, et venez en face de moi. Ah ! nous causerons très peu, je vous en préviens, car j'ai pour habitude, à table, de ne penser qu^à ce que je fais, pour le faire comme il faut. Si j'ai la bouche absorbée par les morceaux, à quoi bon des paroles? Non. Quand c'est à de Testurgeon que j'en ai, je songe : « Voilà, ma foi, un esturgeon bien beau I II a été proprement péché... Le beurre était fin; il a fondu et cuit son temps. Allons ! L^esturgeon est vraiment un manger royal... » Elpatati... ainsi de suite, je badine et rêve selon mon humeur, le cours des plats. Alors, c'est convenu? Vous m'assistez ?
— Hélas! trois fois hélas! lui déclarai-je..- Impossible.*. Je dîne chez ma mère. Et même sans cela... je craindrais d'être entraîné chez vous par la gourmandise et de me trop charger Pardonnez-moi donc !
Il entr'ouvrit des lèvres tristes.
— Je respecte la pensée filiale qui vous dicte ce refus... aussi n'insisterai-je pas. Mais, pour le reste, permettez-moi de vous affirmer que vous vous alarmez à tort. Jamais on ne mange trop, II y a d'ailleurs un infaillible moyen de s'en assurer, qui me fut communiqué dès mou jeune âge par mon grand-père maternel, lequel était lui-même un gastronome angélique.
— Peut-on savoir ?
— Oui. Le voici, tel que me renseigna l'avisé vieillard : « Dès que tu te sens le moindre trouble au milieu d'un repas, mon cher enfant, discrètement, et sans te faire remarquer, tu passes sous ta serviette ta main dans la ceinture de ton pantalon, entre ta chemise et ton ventre, à même la peau. Si celle-ci, que tu presses ainsi qu'un fruit, demeure élastique et n'est pas encore dure comme ton front... respire à l'aise, c'est que tu peux continuer. »
Et là-dessus, me quittant comme un homme talonné par la faim :
— Au revoir, car je vais à une exposition d'art.
— Au Petit Palais, sans doute, que vient de réorganiser si merveilleusement M. Lapauze ?
— Non. Au dixième Salon culinaire.
Voici le temps des petits Salons de peinture. Ils sont de plus en plus nombreux et certains
esprits chagrins s'en plaignent. Moi pas. J'ai toujours plaisir à m'y rendre. Le tour en est vite fait sans fatigue. C'est une manière d'entraînement, un utile exercice préparatoire aux grandes manœuvres parfois déprimantes qui nous attendent sur les vastes pistes des Salons de mai.
Le triomphateur du Volneyest, sans conteste, M. Marcel Baschet, avec ses pastels d'un art si direct et si franc. Le charme vif et sain que dégage tout ce qui sort des mains et de la pensée de ce jeune maître est fait à la fois de spontanéité et de réflexion. C'est de la peinture d'honnête homme. S'il s'agit d'un portrait, on sent que le modèle a été pensé, approfondi, dessiné, peint par avance, alors que la toile était encore blanche et nue. M. Marcel Baschet a conquis aisément, sans vaine réclame et rien qu'à la force d'un talent chaque jour ennobli, l'autorité d'un de nos portraitistes les plus éminents. Le temps, au lieu d'ôler à ses œuvres, y ajoute. Elles grandissent et s'accentuent avec les années. Rappelez-vous le portrait pieux et magnifique de sa grand'mère, et la puissante toile où il nous représenta Sarcey au repos au milieu de sa famille? Ce sont aujourd'hui des chefs-d'œuvre qui sentent et embaument le musée, et dignes d'être un jour au Louvre où leur place est retenue. Les quatre pastels qu'il nous montre au Volney sont parmi les meilleurs d'une série qu'il a discrètement entreprise et dont l'ensemble sera une
étonnante galerie contemporaine le jour où il se décidera à Texposer. Le portrait de Mlle A. -M. B. paraîtra un enchantement. Il équivaut à son modèle. On ne saurait rendre la jeunesse et la grâce aimable d^une enfant délicieuse avec plus de pudique et printanière allégresse. Les études de têtes blondes, réunies à côté dans le même cadre, sont, à la lettre, des amours de la plus réelle et adorable séduction. Et quant au pastel d'homme qui porte le numéro onze, qu'en dire, sinon qu'au jugeAent de ceux qui le connaissent mieux que moi, bien qu'il ne soit pas tout à fait à mon égard un étranger, c'est la vie et la vérité elles-mêmes obtenues d'après un visage très ordinaire et désolé de n'avoir pu offrir à son interprétateur plus de pittoresque et de beauté?
Je ne veux point quitter le Volney sans mentionner le Parterre d'eau de Versailles^ de M. Iwill, et les spirituelles et émouvantes compositions de M. Guillonet pour la nouvelle d'Alphonse Daudet, la Mort du petit Dauphin.
Au vernissage de l'Epatant, il y avait foule dimanche dernier, et quantité de jolies femmes pour donner aux amateurs les distractions nécessaires. On y remarqua beaucoup de portraits, et la qualité, cette fois, ne fait point déplorer la quantité. Ensemble excellent. C'est M. Blanche, avec l'originale et intéressante image de miss
DubyLindsay ; M. Bonnat, dont lePaderewski, ramassé dans son énergie, au front volontaire et miroitant comme un clavier, à Tœil dur et presque mauvais, à la chevelure en arpège, nous fait vraiment regretter de ne pas voir ses mains. Un pianiste est impardonnable d'oublier que ses mains sont la caractéristique de sa personne. Son visage doit être écrit sur elles. C'est comme un orateur qui cacherait sa bouche ou uq cavalier ses jambes. Le portrait de Mme la comtesse V., par Carolus-Duran, a toute Tampleur d'une œuvre magnifique et serait irréprochable s'il n'y avait, par grand malheur, une main droite d'aspect fâcheux et comme mutilée. La jeune fille de M. Paul Chabas, penchée vers nous, brune, la lèvre d'un humide incarnat et le sourcil levé, est une toile de vivacité piquante et lumineuse, et l'éclat de la verte pierre qui luit à son doigt nous fait mieux nous souvenir des rouges clairs, si heureusement allumés. Une rose au corsage, les bras nus et mi-drapée dans une mante de velours noir, Mme E. C. fournit libéralement à M. Chartran l'éclatante et juvénile occasion d'exécuter un de ces brillants portraits de femmes avec la virtuosité de fraîcheur et d'élégance qui sont sa manière.
La place m'est mesurée. Je ne puis, à mon grand ennui, que citer rapidement MM. Dagnan- Bouveret, pour sa belle effigie de Mme de Y. ; M. Flameng, dont l'exquise jeune fille, muse lunaire d'une pâle nuit d'été, dégage tout le
charme d'un poème de Musset ; la ravissante Tendresse maternelle^ de Priant ; les portraits de MM. Ferrier, Guirand de Scevola, Mercié, Morot, ce dernier, avec un Henri Pereire étonnant de vérité calme et douce, et deux bien jolies fillettes.
Dans le genre, le Petit Goûter^ de Paul Thomas, est un morceau tout à fait charmant, ensoleillé, de rintimité la plus délicate et la plus vécue, et j'avais déjà, au Volney, noté, avec un infini plaisir, du même artiste, un portrait d'enfant au pastel d'une très spirituelle justesse.
Dans le paysage, M. Gill nous a enchantés avec deux toiles, une surtout, Rindabella^ d'une bien brûlante puissance de coloris. C'est de premier ordre. Et la Pergola^ de Dubufe, donne chaud rien qu'à la regarder et fait songera l'azur de Capri, tandis que la Seine aux Andelys de M. Billette offre la fine et captivante tristesse que ce peintre met dans ses ciels. Enfin, voici M. WalterGay, pour l'art merveilleux, sûr, et si modestement somptueux duquel j'ai une admiration sans bornes. Il est véritablement impossible d'avoir plus de goût, de mesure, de distinction sobre et étouffée. Il est le poète attendri des vieux meubles aux formes harmonieuses et pures, des boiseries craquelées, des pastels ternis par le temps. Son envoi intitulé : Aux Arts décoratifs, continue la série incroyable et délicieuse des évocations spéciales qu'il a entreprises : celle des demeures du passé. Et
M. Zacharie Zakarian suscite en nous des émotions pareilles, des nostalgies d'une aussi mélaocolique séduction quand, avec son imperturbable et méritoire sécurité, il dispose, pour la fine méditation de nos yeux, sur la table de marbre, le livre de veau truite aux tranches rouges, le violon muet couleur de châtaigne ou la tranche de melon d'Espagne vert d'émeraude contre la timbale d'argent. M. Zakarian est un prodigieux magicien de la nature morte d'autrefois.
A la sculpture, les femmes faisaient cercle autour d'une exquise tête d'enfant en terre cuite, de Denys Puech, cependant que les hommes souriaient, amusés, au petit bronze (signé d'Epinay) du Vert Galant, très avantageux dans sa fraise et la jambe un peu molle : « II sort de chez Gabrielle, » disait-on.
i6 mars i907.
Une huitaine de jours nous séparent du printemps. Rien ne Tindique encore et pourtant Ton devine qu'il n'est pas loin. Il a des sournoiseries de page. Il se cache, mais en laissant soupçonner sa présence. L'air a moins de rigueur, l'œil des femmes plus d'éclat, le ciel une fluidité plus douce. Tant pis s'il pleut, je prends ma canne ! Je descends mon escalier beaucoup plus vite qu'à l'ordinaire, et aussitôt la rue m'offre je ne sais quels attraits insaisissables mais certains.
Sous le porche de ma maison, un vieux à barbe d'apôtre s'applique à nouer des petits bouquets, un long fil lui pendant de la bouche. A ses pieds est un grand panier plein de pâles fleurettes en touffes.
— Oh ! que c'est gentil, mon brave homme !
Comment appelez-vous ça ?
— Des perce-neige, monsieur. C'est la première fleur de la saison.
— Eh bien, je n'ai pas le temps aujourd'hui, mais revenez demain, je vous en prendrai.
— Demain, monsieur, je ne peux pas, parce que c'est mon jour d'hospice. Avec la sortie de l'église, l'entrée de l'hospice est ce qu'il y a de plus fructueux pour la fleur. Le malade l'aime. Il est content qu'on lui en porte sur son lit.
Me voici dehors, en plein Champs-Elysées.
On dirait, ma parole, que ça sent bon ! Ce n'est pas une idée. Tout est pareil, mais il semble que tout soit changé. Observons mieux? Ah ! je vous y prends, les petits enfants riches ? Nous n'avons plus nos guêtres de cuir ! Les jambettes sont nues. Et que de nourrices, Seigneur ! Des milliers... D'où sortent-elles ? Ce n'est pas possible ? Jamais les poupons ne boiront tout ce lait-là ! Il faudra jeter le reste. Sur le siège de l'auto, le chauffeur perd son poil d'hiver et les glaces des voitures sont baissées. Les landaus roulent vers le Bois avec des cerceaux accrochés à leurs lanternes. Les arbres, hélas ! n'ont rien perdu de leur noir de décembre — il faut avoir la probité d'en convenir — mais cependant, sans imagination, il y a en eux... comment dirais-je ?... un diablotin de pressentiment de vert qui ne demande qu'à partir. Enfin, le marchand de coco a endossé pour la première fois sa hotte de fer-blanc aux poignets de velours rouge, et le soleil apprête déjà les petits rires
intermittents et gouailleurs qu'il nous décochera entre deux giboulées. C^est bien le printemps. Avril est en route.
Vous pensez que le Grincheux n'a pas manqué de venir me rendre visite au lendemain de la mi-carême ? Je l'attendais. Chaque fois qu'il éclate de griefs et de récriminations, c*est dans mon sein qu''il accourt les verser.
Le Grincheux. — Etes-vous sorti, l'autre jeudi?
Moi. — Non. Je suis resté tranquillement chez moi. Et vous ?
Le Grincheux. — Moi, je suis sorti. Je voulais voir la chienlit.
Moi. — La cavalcade?
Le Grincheux. — Si vous voulez.
Moi. — Eh bien, vous l'avez vue ?
Le Grincheux. — En entier. Et je ne le regrette .pas. C'était ignoble .
Moi. — Comment ! Mes neveux y sont allés, et m'ont dit au contraire que rarement fête populaire fut plus réussie.
Le Grincheux. — Pardon. L'âge de ces messieurs, s'il vous plaît ?
Moi. — Vingt et vingt-deux ans.
Le Grincheux, haussant les épaules, — J'en étais sûr ! Moi aussi, parbleu, à cet âge-là, je trouvais tout charmant*!
Moi. — Parce que vous Tétiez.
Le Grincheux. — Prétendez-vous insinuer par là qu'aujourd'hui?...
Moi. — Non. Mais c'est un autre genre de charme.
Le Grincheux. — J'ai donc vu cette chose, réfrigérante et douloureuse, ce cortège de désolation nationale. Sans doute la mascarade était assez bien ordonnée... Oh ! il y avait quantité de chars, très beaux et copieusement parés, les cavaliers chevauchaient d'honorables montures, les musiques jouaient presque juste et avec entrain; assises, enfoncées jusqu'aux aisselles dans la capote des calèches, les dames des marchés, en laborieux atours, ne m'ont point paru repoussantes et ce fut, je vous le répète aussi « pas mal », aussi « pas raté », aussi 6/e/i, là — je suis bon prince? — qu'il était possible. Mais... mais... mais...
Moi. — Quoi ?
Le Grincheux. — Quoi? Malgré tout, ou à cause même de son apparente et vulgaire beauté, c'était, mon ami, mon bon ami, d'une horreur qui ne se peut, en aucune langue, définir, c'était le hideux qui s'ébat en plein soleil, roi de la chaussée, l'invasion du barbare, la hurlante joie du Caraïbe sans sa pittoresque candeur, en un mot : le fléau de Dieu ! Oh ! que je souffris donc dans mes yeux, dans mon cœur, dans ma chair, au spectacle de ces états-majors du temps des croisades, de ces Ysabeauxet Blanches de Castille de
manège, de ce Napoléon qui se croyait celui des champs de bataille et qui n'était que celui du « chand de vins » ! Je gémissais pour le moins autant que Tessieu des camions chargés de branlants cartonnages et que traînaient, d'une froide épaule, six percherons humiliés. Les d'Artagnans de lavoir en selle anglaise, les Guises que Ton a vraiment envie d'assassiner, les grelottantes dames d'honneur décolletées qui attrapaient, en souriant, le coup de la mort, et les épais seigneurs Henri III aux cuisses de lutteur dans des maillots citron rompus par endroits, la face rougeaude abritée d'un loup de dame en satin vert (pour n'être pas reconnus), m'ont été, je vous le déclare, une fine torture, physique et morale.
Moi. — Pourquoi ne partiez-vous point ?
Le Grincheux. — C'est que je jouissais. Ma soufiFrance n'était pas exempte d'une ironique volupté. Je me disais : « Voilà donc comment le peuple « souverain », sauf dans son goût, présuppose, comprend, et réalise la Beauté, cette Beauté avec laquelle on nous assomme en la réclamant pour lui sans cesse, à propos de tout et de rien ! Eh bien, j'en ai sous les yeux un échantillon choisi, vivant et animé. Je touche du doigt le rêve obtenu. C'est ça... »
Moi. — Je me garderai bien de vous suivre sur ce terrain, parce que nous parlerions aussitôt politique... Et alors?...
Le Grincheux. — Oui! En effet. C'est plussage.
98 nON AN, MAL AN
Moi. — La vîtes-vous, au moins ?
Le Grincheux. — La politique ?
Moi. — Non. La Reine des Reines.
Le Grincheux. — Hélas ! Je crois bien ! La pauvre enfant ! Je la cherchais tout benoîtement d'abord dans un simple carrosse attelé de huit ou dix chevaux blancs... Pas du tout! Elle était bien plus haut. En pleines nues. Du diable si je me doutais qu'il eût fallu lever le nez à ce point pour Tapercevoir ! C'est que les reines populaires veulent dominer, plus encore que les vraies !
Moi. — Parce qu'elles n'ont qu'un jour.
Le Grincheux. — C'est exact. Je la vis donc, non sans effroi, de la rue Caumartin où j'étais, arriver des profondeurs du boulevard, perchée à donner le vertige sur un babélique échafaudage drapé de calicots multicolores, et, au fur et à mesure que se rapprochait la tremblante et colossale machine, j'admirais comment la privilégiée jeune fille savait occuper cet étroit et dangereux faîte avec la tranquille insouciance du couvreur, car, à chaque fois qu'elle envoyait, de ses mains hermétiquement gantées, des baisers à l'idolâtre foule — pour laquelle on sentait bien qu'à cette glorieuse minute elle avait autant d'amour que de mépris, — je craignais de la voir perdre son royal équilibre, glisser du trône, et venir s'abîmer aux pieds des marquis aux jambes défectueuses qui, en bas, lui faisaient escorte.
Moi. — Vous parut-elle jolie?
Le Grincheux. — Je ne sais, car je n'osai ni ne voulus « contempler son visage ». Mais j'ai le ferme dessein, une de ces matinées prochaines, de l'aller voir de près, à son marché, parmi les poissons dont, ^ son ordinaire, elle tient étalage, Que voulez-vous? J'aime les choses et les gens à leur place. Aussi suis-je certain, si — comme le prétend la renommée — cette fille est belle, qu'elle le sera cent fois plus en tablier, les bras nus étoiles ainsi que de confetti d'argent par les écailles de la carpe et du rouget, qu'en traîne de satin blanc de dix mètres, manteau bleu de conte de fées et couronne d'or en cuivre battant. Nous causerons. Elle me dira si toutes ces liesses ne l'ont pas trop éreintée, et il se pourrait très bien que, pour mon repas de midi, je lui achetasse un petit merlan. Merlan... frire-à-frire ! Voilà mes impressions de mi-carême,
Moi. — Elles sont acides. Et qu'allez-vous dire alors, grands dieux ! de la grève des électriciens ?
Le Grincheux. — Mais rien. J'ai trouvé cela charmant.
Moi. — Ah ! pour le coup, vous êtes vraiment un homme à part ! Vous vous plaignez de ce qui réjouit tout le monde, et vous éprouvez de Tagrément à ce qui le désoblige !
Le Grincheux. — Tel jpp mère m'a fait.
Moi. — Et qu'est-ce que vous avez pu goûter d'agréable à ces ténèbres, à ce désarroi de toute une grande ville ?
Le GiuNCHEUx. — Ce fut ravissant. J'avais convié un de mes vieux amis, friand de peinture, auquel je me faisais cruelle fête de révéler ma dernière acquisition, un petit Hubert-Robert à croquer, déniché avec la main pour cinquantecinq francs chez un fripier, par terre. Il n'y avait eu qu'à se baisser. Mon ami arrive entre chien et loup. Je lui dis aussitôt : « Guette-moi là, et frotte tes yeux. «Je cours à ma chambre, je cueille le tableau, et je reviens avec, en le cachant derrière moi. « Allume vite ! » me commande mon ami qui trépignait. Je tourne le bouton. Rien, il était six heures quarante. Déceptipn. Petit froid au cœur. Nous allons dans la pièce voisine. Même chose. Alors, j'allumai trois bougies, munies chacune de son réflecteur en soie rose, et qui n'en revenaient pas de ce qu'on s'occupait d'elles. Puis j'en éteignis une parce que le chiffre trois porte malheur, et je consentis seulement à montrer ma trouvaille. Ah ! que j'étais anxieux! Allait on voir suffisamment? se bien rendre compte? Mon ami pourrait-il apprécier à sa juste valeur le mérite de ma découverte ? Feraitil assez clair pour que le coin de ciel bleuît dans toute sa pureté ?... que l'eau de la fontaine rejaillît bien en jolies éclaboussures contre les parois de la vasque antique ? Autant de questions que je me posais en un tumulte muet et rapide... et nous étions là tous deux, tenant chacun un flambeau, accroupis devant le fauteuil Louis XVI sur le dossier duquel était appuyé le tableautin
que nous flairions et scrutions en silence, le nez balayant la toile. Nos ombres agrandies nojis caricaturaient sur les murs ; nous avions Tair d'un Daumier. Contre mon attente, le petit Hubert-Roberl, bénéficiant de Tinsuffisance même et du mystère de Téclairage, apparut dans toute sa bonne grâce et avec des pénombres délicieuses de pudeur que ne lui eût pas certainement permis la brutale électricité. Je connus là une minute d'art. Quelques instants après, je c-
me promenais à tâtons dans Paris. C'était celui —
d'autrefois. Je pensais vivre au temps heureux -c
de Louis-Philippe. La lampe, le quinquet, la a
bougie, la chandelle, la lanterne, le réverbère à —
poulie, la carcel qui se monte comme une pen- ^
dule avec des gazouillements d'irrigateur, toutes S£
les pacifiques et tempérées lumières d'autrefois ^
prenaient leur aimable revanche, et, dans l'em- ^
pressement qu'un peuple mettait à enflammer i ^
leurs mèches, récalcitrantes encore par un reste ^^
de bouderie bien légitime, il y avait comme un ^
hommage et une réparation. Oh ! l'accent nou- co
veau des figures humaines aux lueurs bougeantes lu
des flambeaux de cire î... la chair revenue à son ^
propre ton naturel, n'ayant plus cet odieux et ^3
métallique éclat dont elle reluit durement sous Ljji
l'ampoule. Dans les gazons, les lampions piqués »—
çà et là, et parmi le sombre feuillage, les ballons oranges en papier, mettaient la note vénitienne d'une fête de nuit. Cela donnait grande envie d'aller en bateau, sur un lac, avec des dames.
Toutes celles qui passaient, et que Ton ne voyait qu'à moitié, prenaient tournure d'apparitions; et celles qui stationnaient semblaient des rendezvous. Les jupes, noyées aussitôt dans Tombre, faisaient battre plus fort le cœur. Enfin... enfin... on s'apercevait pour un soir que le ciel existe, et l'on bénissait tout bas la résurrection des étoiles...
Je dînais dans une maison où le repas, qui fut servi aux bougies, nous parut le plus savoureux du monde, et Ton se quitta de bonne heure, comme pour six mois, après d'interminables salamalecs de bougeoirs dans l'antichambre et l'escalier. Cela nous fut une évocation des politesses de couloirs, jadis, de Tancienne vie de château. Rentré chez moi, je lus un peu de la Sévigné au lit, éclairé par un candélabre à deux branches, et j'éprouvai une véritable et gamine ivresse à éteindre... avec un é-tei-gnoir! dont Tanse figurait un papillon aux ailes accolées.
Ah ! oui, ces électriciens sont de braves cœurs de s'être ainsi mis en grève I Qu'est-ce qu'il leur a pris de cesser?
Moi. — Ne pleurez pas. Ils recommenceront.
23 mars iOOl.
L'Homme-qui-iit m'envoie hier la lettre suivante :
Mon cher ami,
Excusez-moi ? J'ai tant à faire que je n'ai pas le loisir d'aller vous voir. Mon existence n'est plus qu'une suite de tomes ininterrompus. Je vous écris cette lettre au crayon (jamais je ne me sers d'encre parce que l'on risque de tacher les livres) en un moment d'armistice, pendant que mon valet de chambre, ganté, selon la respectueuse habitude que je lui ai donnée, coupe avec une élégance rapide les onze ouvrages qui me restent à engloutir d'ici demain soir. Quel bel estomac j'ai dans le cerveau ! Je vous dirai que, depuis notre dernier entretien, j'ai beaucoup voyagé. D'abord je fus à Londres ; et non par
co
le bateau, ni par le ballon, ni par le tunnel sousmarin qui n'est d'ailleurs encore qu'à l'état chimérique et lointain de tunnel en Espagne... mais par le livre, le meilleur et le plus agréable mode de locomotion qui soit. Avec lui, pas de mal de mer, d'abordage ni de déraillement. J'ai donc vécu quelques heures — et des délicieuses ! — dans la capitale de l'Angleterre. Seulement ce n'était point le Londres d'aujourd'hui, mais celui d'autrefois, du seizième siècle, évoqué, reconstitué pour notre artistique joie, avec un incroyable brio, par M. Georges Du val. Ah ! je n'ai pas bâillé une minute et j'ai mené une vie de plaisir, de dissipation, de massacre et de honte. Par le grand Will, quelle tournée ! J'ai visité la vieille Tour, les salles de torture et vu l'instrument de supplice appelé « la fille du duc d'Exeter». C'est un ingénieux assemblage de rouleaux de bois, ornés de pointes, combinés de façon à faire sortir avec clarté les mots de la bouche des gens timides. Cette galante personne a le secret de dénouer la langue des bègues et arracherait la parole à un muet. J'ai entendu les orgues de Saint-Paul, les trompettes du Guildhall, les cloches, les appels de corne des gardiens des portes... J'ai vu des cortèges, des rixes, des fêtes, des divertissements populaires, des gentilshommes à la mode, des élégantes, des femmes de fil darchal, des ivrognes, des charlatans, des soldats, des valets en livrée bleue, des bourgeois à perruque, des ouvriers, des
prostituées et des voleurs... ouf!... tout cela dans le plus shakespearien grouillement du monde !
Enfin, m'est arrivée la bonne chance, près de Saint-Michel, de me trouver là, au premier rang, une fois que la reine Elisabeth passait, aux sons des instruments, pour se rendre à un combat de dogues et d'ours, en l'honneur de l'ambassadeur de France. Les rues étaient sablées. Tapis et pièces de soie par terre, tous les chevaux de Tescorte housses de velours cramoisi et les hérauts portant l'armure. Vêtue d'une robe de pourpre tissée d'or, la reine faisait danser le pas à une jument blanche. A vrai dire, je la croyais moinsvieille et plus jolie. J'ai eu le temps d'apercevoir une longue figure ridée et souriante, des dents noircies par l'abus du sucre et des cheveux rouges. De sa main droite gantée de toile d'argent, elle saluait amicalement le peuple qui hurlait d'amour. Je regrette, cher ami, que vous n'ayez point été près de moi. ÇZ
Après cela, enrhumé par le brouillard et cédant à mon goût des brusques contrastes, j'ai filé vers l'Italie, celle de la Renaissance également, car les voyages m'offrent un double attrait quand je les entreprends à la fois dans des pays nouveaux poyr moi et dans le passé de ces pays.
J'emmenais le plus aimable et le plus savant des compagnons de route, M. Emmanuel Rodocanachi, pour lequel, depuis toujours, la femme italienne du seizième siècle, cependant si dissi-
LU
mulée, n'a plus de secrets. Il avait entrepris de me faire connaître et suivre, pour ainsi dire pas à pas, cette femme italienne depuis que toute petite elle vagit dans son opulent berceau jusqu'à la minute où on la couche dans son cercueil de satin parfumé.
Grâce à lui et à sa pittoresque érudition, je puis affirmer que j'ai connu d'inoubliables instants dans la somptueuse familiarité des plus parfaites créatures qui se puissent concevoir. De cette enivrante expédition, je sors tout ébloui d'azur, de diamants, de perles, du satin des étoffes etdes chairs immortalisées par le pinceau des génies, et je me sens — abattu et charmé — devenu Italien jusqu'aux moelles et stupéfait même de ne pas vous écrire cette lettre dans la langue à caresses du Tasse. Depuis, je relis le Pasior Fido, de Guarini, dans un exemplaire aux armes de la Pompadour que j'ai la grâce de posséder. Vivement, je regrette de ne pouvoir porter dague et maillot. Mais j'ai néanmoins, au quatrième doigt de ma main droite, une bague à poison qui m'a été donnée vers matines par une 'J nonne d'Amalfi. Ce bienfaisant bijou figure, tenue
par deux pattes de lézard, une tête de mort en émail que je compte bien sucer le jour où m'y auront irrévocablement contraint les rigueurs de rimpôt sur le revenu.
Excité par M*. Rodocanachi, j'ai appris en outre quantité de choses indispensables : à Milan les dés et les jonchets, à Mantoue la tarentelle, à
Bologne une botte secrète. Je sais à présent le
costume, la coiffure, la chaussure, la teinture, les
onguents et les fard», la toilette, les repas et les
bains. A FerrareJ'ai perdu à la 6asse//e presque
tout ce que j'avais, chez une courtisane; en dix
minutes je l'ai regagné à Rome, au quinze^ chez
un cardinal. Enfin, pour trois cent soixante-douze
livres, j'ai acheté, dans le port de Gênes où elle
pleurait assise sur un tas d'oratiges, une jeune
esclave sarrasine dite Simonetta, quej ai ramenée
à Paris, mais j'ai beau grincer des dents et faire
le < More de Venise », je sens déjà que ma jeune
captive me sera dérobée, enlevée en auto, ou me
quittera d'elle-même pour le café-concert. En
résumé, je ne saurais trop vous engager à ce
voyage dans le superbe et attachant volume de
M. Rodocanachi, auquel un grand nombre de
belles gravures ajoutent encore leurs richesses.
Depuis mon retour, j'ai continué de pérégriner
cette fois, avec une femme, la douce, la bonne
Mme de Boigne. Quelle peste ! Je n'ose point
dire: « Oh! la rosse! » parce qu'immédiatement
mes confrères du Quai me jetteraient à la tête
toutes les pierres du Dictionnaire (où cependant
figurera sûrement un jour dans cette acception
péjorative ce mot aujourd'hui honni). Mais, si
l'on me permet un néologisme plus courtois, je
m'écrierai: « Oh! la rossette! » qualificatif que
mérite bien Mme de Boigne, car elle n'épargne
personne, même pas son mari, auquel pourtant
elle devait beaucoup, qui lui avait apporté une
LU
énorme fortune et la laissait vivre seule, à sa guise, leplussouventloinde lui. Mon pauvre vieux général, comme vous en avez été bien récompensé! Certes, le jour, où pour la première fois, fraîchement débarqué, vous entendîtes chanter votre Adèle chez madame sa mère et où vos quarante-neuf ans retour des Indes comme le tokai et plus chauds encore que lui s'embrasèrent aux seize de la jeune fille, vous ne fîtes point là une brillante manœuvre! L'enfant devait d'ailleurs être exquise, si l'on s'en remet les yeux ouverts à la miniature que, d'après elle, a peinte Isabey, et que j'ai plus d'une fois admirée chez son petit neveu d'Osmond, qu'elle avait institué son légataire universel. Avec une centaine de mille livres de rentes, la terre d'Osmond, dans l'Orne, une propriété à la Celle-Saint-Cloud,une villa à Trouville et une merveilleuse collection de sèvres, elle lui avait laissé ses Mémoires, d'une pâte moins tendre que ses porcelaines. Ce sont eux que vient de commencer à publier M. Nicoullaud, à qui son ami les avait donnés. Il faut le remercier de n'avoir pas laissé plus longtemps ces curieux papiers dans l'oubli. L'ouvrage comprendra six volumes. Pour peu que les cinq autres soient aussi amusants que le tome I, nous en aurons pour l'argent du général. En effet, tout cela, simplement conté, vif, sifflant, spirituel, est — quoique ou parce que médisant — d'une lecture qui laisse un assez gai souvenir. On voit bien passer sur l'écran les ombres
chinoises d'une société toute disparue et s'il y a, dans le boniment, excès de méchanceté, cette injustice même rétablit la balance et fait le compte avec les autres Mémoires bénins du même temps, où tout n'est que petit-lait et confiseries.
Aujourd'hui le grand sépulcre du léna est vide. Il a rendu ses marins qui ne sont pas morts en mer, et tous ces braves gens, pour toujours, jusqu'à ce que leurs membres calcinés ne soient plus que cendres de tombeau, et même encore après pour des milliers et des milliers d'années, sont ensevelis dans les cimetières de France où ils deviendront peu à peu de la terre natale. Ah ! qu'ils aient la paix, l'éternelle etbéatifique paix, tandis qu'avec eux et sans eux continuera de se poursuivre ici-bas la marche lente et mystérieuse du monde! Il n'y a rien à dire, en présence de tant de cercueils. On a fait ce qu'il fallait, ce qu'on pouvait, ce qu'on devait pour honorer les glorieuses victimes. Les crêpes, les drapeaux, le canon, les discours, les musiques funèbres, une ville en deuil, un pays blessé... Et à présent, c'est fini, plus rien, tout cela recouvert déjà par les lourdes vagues du silence, en attendant celles de l'oubli! Quelle incommensurable tristesse! Je pense à toutes les larmes versées, à celles qui couleront encore pendant longtemps.
LU
lie BON AN, MAL AN
et le mot sublime de Foffice des Morts des Chartreux est le seul qui me remonte du cœur aux lèvres comme une plainte et un cri d'appel: Lacrgmabiliter I
30 mars 1901.
Je me suis trouvé tout à coup, l'autre jour à un coin de rue, face à face avec un de mes anciens camarades de collège qui, de son petit nom, s'appelle Barnabe. Je l'avais perdu de vue depuis trente ans. Il m'a révélé aussitôt un personnage si pittoresque et si original que je vous demande la permission, pour mieux vous en donner Tidée, de vous rapporter tel quel notre entretien :
Barnabe. — Oh ! je suis content de te toucher la main, mon vieux! Depuis le temps!
oui. Je ne te demande pas ce que tu fais ? Je t'ai suivi du coin de l'œil. Tu travailles? Ça ne t'a pas nui. Continue.
Moi. — Et toi? Qu'est-ce que tu fais?
Barnabe. — Rien.
Moi. -*- Tu es riche ?
Barnabe. — Je ne jouerais pas le bridge avec Pierpont, mais j'ai tout de même cent cinquante petits mille de rentes grâce auxquels mes deux bouts se joignent.
Moi. — Et alors tu ne fais rien?... rien du tout ?
Barnabe. — Du tout. . .
Moi. — Tu dois t'ennuyer ?
Barnabe. — M'ennuyer ? Moi ? Ah çà, es-tu fou?
Moi. — Mais dame, puisque tu ne fais rien ?
Barnabe. — Je ne fais rien, c'est une façon de parler. Ça veut dire que je ne travaille pas, mais je travaille dix fois plus que ceux qui travaillent.
Moi. — A quoi ?
Barnabe. — A tout.
Moi. — Mais encore?... Qu'est-ce que tu fais?
Barnabe. — Eh ! je fais tout ce que n'ont pas le temps de faire ceux qui ont quelque chose à faire.
Moi. — Par exemple ?
Barnabe. — N'entrons pas dans cette voie.
Ça serait trop long ; je te fatiguerais et tu me prierais toi-même de m'arrêter.
Moi. — Ne crains pas cela. Quoique travailleur, moi, j'ai du loisir.
Barnabe. — Tu le veux? Eh bien, voilà : en cinq minutes tu vas comprendre. As-tu été à la dernière exposition de peinture et de sculpture de la rue de Sèze ?
Moi. — Non. Je n'ai pas pu.
Barnabe. — Moi, j'ai pu. J'ai vu des Méuard divins, beaux comme l'antique ; un vitrail bleu, de Lobre, adorable, et des Walter Gay délicieux dans lesquels on payerait pour s'asseoir et demeurer sa vie durant. As-tu été à la vente Yanville, à la vente Chappey, à la vente Viau?
Moi. — Non. Je n'ai p...
Barnabe. — J'y suis allé, j'ai acheté deux tasses et des fleurs de Fantin-Latour. As-tu été ^u théâtre ?
Moi. — Peu, parce que le matin je dois me lever de bonne heure par rapport à mon tr...
Barnabe. — J'y suis allé, un peu partout :
Comédie-Française, Vaudeville, Odéon, Folies- Réjane, etc.. Oh! j'ai eu mes après-dîners très pris, parce que, depuis quelque temps, le théâtre est comme les morts, il va vite.
Moi. — Oui, c'est vrai. Une « vague de froid », cet hiver, a passé sur la scène française. Alors, tu suis les premières ?
Barnabe. — Oh ! non ! Je ne suis pas province.
Moi. — Pardon. Je voulais dire les générales,
Barnabe. — Non plus. D'où sors-tu? Je ne vais qu'aux couturières, aux avant-générales. C'est là maintenant qu'il faut paraître, c'est la vraie, la seule première intime, à huis-clos. On est entre soi, neuf cents. Après, c'est bon pour les petites gens qui mangent des oranges. Irastu à la matinée de bienfaisance des Français
pour les victimes du Berlin ? Non ? Iras-tu à celle de Sarah pour les victimes du léna ? Non ? Tu as tort. Tu rates une occasion unique. On joue une Advienne Lecouvreur d'elle, de Sarah, en six actes. As-tu suivi les conférences de Lemaître, de Faguet, de Bernardin, de Doumic, et celles des Annales, et les cours de la Sorbonûe, de rÉcole des sciences politiques? Non ! A quoi passes-tu tes journées? Tu baguenaudes? As-tu été aux Indépendants ?
Moi. — Non. Je marque mon indépendance en me privant de cette joie. Et que fais-tu encore?
Barnabe. -^ Tout ce que comporte ma vie de flâneut- et d*oisif. Je lis les revues, les journaux, les plus grands, le New-York Herald et lé Temps, je pratique tous les sports, je chasse, je pêche, je patine, je fais de Tépée, du pistolet, de la canne, de la boxe, du sabre et du jiu-jitsu. Je monte à cheval, je fais de la peinture, de la photographie, du tennis, du polo, du golf à Versailles Thiver et Tété au château d'Ardenne. Ignores-tu que je taquine la comédie de salon? Observe de près les Courriers mondains et tu y verras à chaque instant des notes dans le genre de celle-ci : « Dimanche dernier, dans les salons de la marquise d'Artimont : les Deux font la paire, Tétincelante comédie de M. Barnabe, enlevée de verve parTauteuretla toute gracieuse maîtresse de la maison. » En décembre on m'aperçoit à Monte-Carlo^ en juillet j'occupe Dinard.
Quel que soit le moment, je suis toujours prêt à boucler ma malle et à filer par le chemin de fer ou Tauto. Rien ne m'attache nulle part, ici ou ailleurs, ni bureau, ni famille, ni liaison d'aucune sorte. Je peux faire mon carnaval à Nice et mes pâques à Rome. Sans quitter Paris, que je connais comme Sardou, j'explore le Bois le matin et les bouisbouis le soir.
Moi. — Et l'après-midi ?
Barnabe. — Mariages, enterrements, musées, rue de la Paix, boulevards, antiquaires, thés, visites, musique de chambre, cercle, sans parler de ma correspondance. En effet, tous ceux qui travaillent sont dans l'impossibilité de répondre aux lettres qui leur sont adressées. Pour moi qui n'ai qu'à me croiser les bras, c'est un plaisir de plus. Oh ! je t'assure que je n'ai pas beaucoup de minutes pour songer au grand mystère de la vie ! Au milieu de tout cela, je ne t'ai point parlé des soins que nécessite ma précieuse santé. Tu penses que je ne suis pas sans y veiller? Ne sachant que faire de mes quatre membres, c'est bien le moins que je les gâte? Je monte donc à époques régulières chez le médecin, où je n'attends jamais ; chez le dentiste aussi, dont le fauteuil mécanique ne m'est point douloureux. Je m'amuse à la cure de lait, de raisin, je lave et me fais vacciner. Je reçois l'aimable et quotidienne visite du pédicure et du manucure, personnages exquis que l'on dirait toujours — je ne sais pourquoi — échappés du théâtre de Meilhac et
qui me content des historiettes de Paris en escamotant le cor et tranchant la petite peau...
Ayant le droit et le devoir de me signaler par l'élégance, je ne m'en prive pas. Il fut une époque sinistre, alors que je n'étais pas encore bon à rien, où Ton me contestait mes gilets. Nul ne songe plus, aujourd'hui que je suis désœuvré, à mettre en doute Firréprochabilité de ma tenue et mes vêtements sont désormais des catéchismes. Pourquoi ? Parce que, d'abord, je puis consacrer de longues heures aux séances chez le bottier, le chemisier, le tailleur et le chapelier et qu'ensuite mes habits n'ayant pas à subir les honteuses déformations des besognes professionnelles, quelles qu'elles soient, gardent leur impeccable et pure rigidité. Jamais un homme qui travaille, eût-il du génie, ne sera bien habillé et je défie le docteur Roux de n'avoir pas de poches aux genoux de ses pantalons.
Ne crois pas que je l'en blâme? Il a mieux à faire que de méditer culottes. Mais moi, qui ne suis pas lui et qui ai du temps à perdre, que veux-tu, cela m'amuse. Je me demande même parfois où je déniche ce temps pour arriver à accomplir une si grande quantité de choses.
En effet, t'ai-je raconté que les fameux événements, catastrophes ou fêtes, m'ont presque toujours parmi leurs premiers spectateurs ?
Ainsi, à la bombe d'Alphonse XIII, rue de Rivoli, j'étais là; j'ai senti lèvent.
Moi. — Tu avais été prévenu?
Barnabe. — Non. Mais un instinct. Mon bon génie. Dans le temps, j'ai vu le Durbar, aux Indes, et, la semaine dernière, j'étais à Toulon. Ah ! mon ami? Et lundi, je n'ai pas manqué la belle et grandiose cérémonie du Panthéon, pour M. et Mme Berthelot.
Moi. — Oui. Ce fut théâtral, solennel et glacé. J'ai regretté pourtant, tout bas, malgré moi, que ces deux morts ne dorment point leur dernier sommeil si tendrement uni dans la terre, en un coin perdu de campagne, sous de Therbe et des fleurs . Cela m'eût semblé en plus touchante et harmonieuse beauté, avec la mélancolie sublime de leur double fin. Est-on bien sûr qu'ils eussent souhaité tous deux être ensevelis en aussi glorieux fracas !
Barnabe. — Je ne vais pas chercher si loin.
Enfin, quand par hasard un empêchement ou la trop grande distance me font manquer une chose intéressante, je la rattrape tout de même, dans la suite.
Moi. — Comment cela?
Barnabe. — Par le cinémato. Tu n'as pas l'air de saisir ? Si tu avais le temps de te promener seulement deux heures le long des boulevards, tu verrais, tous les cinq cents mètres au moins, un cinémato où Ton peut, pour vingt sous, s'offrir Timpressionnante représentation de tous les événements passés. Et n'est-ce point vraiment admirable que, pour être là, il ne soit plus besoin d'y avoir été?
Moi. — Oui. Et, après que tu as abattu de telles besognes, dis-moi, dors-tu bien?
Barnabe. — Comme un enfant. Je n'en peux plus. Le soir, je succombe de vie, car j'existe intensément, dans la plus large et puissante acception du mot. Je ne m'astreins pas à une seule occupation, j'en ai cent, mille... En réalité, rhomme n'a pas été organisé pour travailler, j'entends d'esprit, surmener son cerveau ni même son corps. Il a été idéalement fait pour jouir de tout et ne rien faire; pour Toisiveté multiple, employée cependant et dirigée un peu en tous sens à la fois, l'oisiveté rayonnante. C'est bien cela. Je rayonne.
Moi. — Et tu déraisonnes? Car enfin, il n'y a qu'une chose à laquelle tu n'aies point pensé?
Barnabe. — C'est bien probable. Je pense le moins que je peux. Laquelle est-ce?
Moi. — Si au lieu d'être riche, ce qui te permet d'appliquer ton programme, tu étais pauvre, comment gagnerais-tu ta vie ?
Barnabe. — Je ferais comme les autres, parbleu, je travaillerais... Seulement voilà, je n'aurais plus le temps de rien faire. Ça serait une vie manquée.
6 avril i907.
Nous voyons le soleil. Qu'il a donc Tair de revenir de loin ! De bien loin certes, car cette année il n'a même pas passé Thiver dans le Midi. Personne ne l'y a rencontré. Enfin, le voici qui reparaît avec des impétuosités de prisonnier délivré. Ces premières journées lumineuses sont vraiment grisantes et rendent un peu fou. Leur accablante et nouvelle splendeur surprend, fait courber la tête. On rêve, on espère à tort et à travers, on a dans le cœur je ne sais quelles inquiètes mélancolies et ce mystérieux fonds de tristesse inséparable des minutes où la vie éclate et se répand avec le plus de joyeuse certitude. C'est par les beaux temps queje pense aux morts. Cependant la féerie des illusions et des projets, le poème éternel de la jeunesse et de Tamour vont recommencer, un an de plus, après tant
LU
d'années, tant de siècles, et toujours pareils, avec leur même murmure de jets d'eau, leur parfum de violette fanée, de lilas frais, leurs boutons de rose, leur tiède brise qui fait les fronts moites d'ardeur et soulève les chevelures et les voiles... Quelques furtives hirondelles ont été aperçues un instant du côté de la tour Saint-Jacques. Et ce mot de Pâques, ce mot de cantique et de chanson, ce mot resplendissant et doux, ce mot de fête, naïf et religieux, évocateur d'indéfinissables choses, ce mot cristallin, surnaturel et pur flotte partout... Il est au ciel, sur la terre, aux vitres des croisées ouvertes. Il est sur les grandes places, parmi les jardins, le long du quai aux Fleurs, et dans le tabernacle des âmes, à la surface des yeux, au bord des lèvres. Le sansonnet des humbles quartiers le dit dans sa cage et aussi les pauvres voix éraillées des marchandes, le matin, par les rues tumultueuses de Paris qui, rudement, sentent le légume vert. Et la raie rouge du store de coutil, la paille blanche du chapeau, les voitures w décolletées », le poisson de sucre et Tœuf de chocolat, la porte de l'église assaillie de mendiants, tout cela crie, gémit et chante éperdument, à tue-tête : Pâques ! Pâques 1
Faites bien attention? Les souvenirs, du fond du passé, vont revenir à tire-d'aile comme des oiseaux sauvages. Nous n'aurons plus qu'à baisser les paupières et à prêter l'oreille dans la direction de notre enfance ensevelie, pour la
ressusciter uiïe seconde, au son des cloches d'autrefois.
Mon ami, « qui est dans les affaires », avait une note à prendre. Il sortit vivement de sa poche un inquiétant objet verni, noir et long, couleur de canule, et qu'il dévissa. Je crus d'abord que c'était un fifre et qu'il allait me jouer : Vive Henri IV, Mais je vis aussitôt que j'avais affaire à un de ces porte-plumes à réservoir qui s'appellent d'un nom américain et deviennent de plus en plus à la mode. Mon ami, sur la feuille d'un gros carnet, avait tracé avec énergie quelques lignes, il rengaina bientôt le tout, et me déclara d'un air impérieux :
— C'est admirable !
— Ça ?
— Oui. La plume Marlborough. Je ne me sers plus d'autre chose. Même à la maison j'ai supprimé l'encrier. Tu n'as pas une Marlborough ?
— Non.
Il parut ébahi et consterné.
— Comment? toi? un écrivain? Mais avec quoi écris-tu?
— Avec un porte-plume ordinaire, un porteplume sans citerne.
— Mais dehors, dans la rue, quand tu n'es plus à ton chantier, paf!... s'il t'arrive n'importe
OÙ une belle idée de pièce, ou de romaq..» pour cet hiver?
— C'est si rare !
— Mais encore ?
— Avec quoi ?
— Un crayon. .
— Laisse-moi donc? Il est toujours cassé, ton crayon !
— C'est vrai. Mais j'en ai huit ou dix de rechange dans les coins de mes vêtements.
— ' Des infâmes bouts de bois, tout gris, mordus, sucés, trop courts, bien incommodes !
-— Oui... c'est cela... tu les connais!... Ah! c'est avec eux seulement, je t'assure, qu'on prend la note juste, heureuse et agréable !
Je vis qu'il croj'ait que je me moquais de lui. J'entrepris donc de lui prouver qu'il se trompait.
— Je suis plein de bonne foi. Si tu n'étais pas « dans les affaires », vieil ami, tu me comprendrais mieux. L'écrivain a ses manies qui sont sacro-saintes, divines. Le porte-plume peut être en or ou en bois, peu importe (cependant la phrase a plus de chances d'être dorée s'il est de bois), mais il faut avant tout qu'il soit garni d'une plume, d'une vraie plume.
-^ D'oie?
— Eh ! ça n'était pas si bête ! D'oie si tu veux, ou de fer, mais une plume à deux becs, flexibles, sur lesquels on peut appuyer ou retenir, que l'on sent à l'extrémité de ses ongles comme la bouche du cheval en tenant les rênes.
Mon ami se rebiffa.
— La Marlborough a une plume, une plume d'or, à deux becs...
— Je ne dis pas non. Mais ce n'est pas la chère vieille plume classique, la plume Alexan* dre, par exemple, dont la boîte m'est familière depuis que j'ai fait mes premiers jambages, et sur le couvercle de laquelle on voit la bonne grosse ligure rechignée de M. de Humboldt. Et il est indispensable que l'encrier soit là, despote, redoutable, énigmatique et béant devant le travailleur, afin que celui-ci voie V encre. Voir l'encre ou mourir ! La voir quand on y trempe la plume doucement, à la profondeur nécessaire, et la voir aussi quand on quête le mot ou l'idée qui ne viennent pas, qui sont là nageant dans les flots obscurs de la Mathieu Plessis ou de la Petite Vertu... La voir passer de l'encrier sur la plume, de la plume sur le papier, la voir baisser de niveau peu à peu dans le godet, songer : il est grand temps que je le remplisse, et aller chercher la bouteille de terre et la verser soimême, ainsi qu'un curaçao, avec d'infinies précautions, la voir même se répandre, jaillir aux alentours de Tencrier, en gouttelettes, virgules ou pâtés, jusque sur ses doigts... et son linge.., oui, cela aussi a son acre genre de charme, car une tache d'encre n'est pas une tache inutile et banale. Il en reste toujours quelque chose. Voilà. Ainsi ne viens pas me parler de tes plumes Niagara ou Marlborough, car elles me choquent et
me font mal au cœur. A la seule pensée d'avoir à écrire avec cette espèce de bâton de réglisse enchanté qui a Tair d'avoir été fabriqué chez le bandagiste, je me sens ployer tel qu'une faible tige, et les quelques idées qui me restent encore détalent à toute vitesse. Un bureau sans encrier paraîtra toujours, à Têtre de pensée, comme une table sans verre à Thomme de bouche, et c'est enfin un indispensable et complémentaire agrément, aussitôt la besogne terminée, que de rabaisser le couvercle sur la ténébreuse petite mare avec la satisfaction du devoir accompli.
Jusqu'au bout il m'avait écouté en contenant mal son impatience. Dès que j'eus fini :
— Tout cela est joli à dire. Mais as-tu essayé de la Marlborough?
— Non.
— Je ferai pour toi un grand sacrifice. Je vais te prêter la mienne, deux jours.
Je protestai avec violence. Il ne m'écoutait pas.
— Si. Après que tu t'en seras servi seulement vingt-quatre heures, tu ne pourras plus t'en passer. C'est propre, commode... Ce disant, il avait ressorti son fifre et le dévissait. Mais il poussa un cri. L'encre, sautant comme du cidre mal débouché, ruisselait sur ses doigts.
— Nom d'un bonhomme ! J'ai oublié de retourner le réservoir en bas avant de dévisser. C'est la première fois que ça m'arrive depuis un an ! .
— Ça ne sera pas la dernière, dis-je pour le consoler.
Il était furieux. Moi, blotti dans ma barbe et la bouche pincée, je ne pouvais m'empêcher de sourire avec réserve. Je l'emmenai se laver les mains. Mais c'était de Tencre royale... aussi mordante que du vitriol et noire comme les sept péchés capitaux. Elle ne vous quittait pas à volonté. Il fallut, pour qu'elle partît, deux heures de travail à la brosse dure, à la pierre ponce et trois citrons.
Depuis, je n'ai pas eu signe de vie de mon ami à la plume Marlborough... Ne sais quand reviendra.
L'autre jour j'ai reçu, imprimée en beaux carac- ^
tères, la lettre suivante que je copie sans en S
chansrer une syllabe, d'abord parce qu'elle est u^
excellemment rédigée, et ensuite parce que je
voudrais que les centaines de mille de lecteurs ^
de l'Illustration la lussent et s'y intéressassent. £3
(Pardonnez-moi les détonations de ces plus-que- ^
parfaits du subjonctif, mais je suis forcé.) ^
« La Société de r histoire du costume^ fondée ^^
en 1907 par un groupe d'érudits, d'artistes, de ^
collectionneurs, de grands industriels, a pour »— but principal de doter Paris d'un musée spécial du costume qui lui fait défaut. Le costume fait partie intégrante de l'histoire ; ses transformations successives sont liées étroitement aux
mœurs, aux événements, au caractère des hommes, aux diverses époques. Nulle part en France n'existe de musée rationnel et chronologique qui devrait présenter au public le développement régulier et les caractéristiques exactes de nos costumes nationaux. Alors qu'à l'étranger de magnifiques musées nous donnent déjà l'exemple, en France les pièces précieuses que nous possédons sont disséminéesauhasard.Nous voudrions combler cette fecune et joindre en outre à nos collections la carrosserie et la sellerie dont les spécimens anciens furent tant admirés à l'Exposition de 1900. »
Et cette société se présente sous le patronage et la direction de hautes compétences artistiques telles que : MM. Maurice Leloir, président; Maurice Maindron, vice-président; Manceaux-Duchemin, secrétaire; Jacques Doucet, trésorier. Parmi lès membres du conseil : MM. Henry d'Allemagne, François Carnot, comte deCossé-Brissac, Courboin, Edouard Détaille, Faivre, Gorguet, Richemont, Tony Robert-Fleury, etc.. Je ne vous cache pas que moi-même ai la ferme intention de collaborer modestement de toutes mes forces à cette œuvre si attachante et je puis, à cet effet, dire déjà aux lecteurs et lectrices de V Illustration qui aiment d'amour le costume du temps passé et veulent le sauvegarder, que les dons en nature sont reçus dès à présent, avec avidité et reconnaissance, au siège de la société, 21, aveque Gourgaud, chez M. Maurice Leloir. Que
ceux qui possèdent donc des robes Louis XV, des habits de cour, des chapeaux délicieux du tenips de la Lamballe, ou même des habits historiques ayant appartenu simplement à laDubarry ou au Régent et ne savent qu'en faire ne se gênent nullement pour nous les envoyer. Moimême j'en recevrai bien volontiers et me ferai receleur de chiffons pour le compte de la Société. Nous attendons avec modestie et conflance.
— « Le musée de l'Armée, me disait récemment Détaille, a commencé ainsi, avec trois plumets et deux paires de bottes. Aujourd'hui nous avons des salles pleines. » Mesdames et messieurs, fouillez les tiroirs et les placards de vos grand'mères.
iS avril 1901.
On ne rencontre cette semaine que des gens qui descendent du train oudeTauto, c'est-à-dire les privilégiés qui ont pu parcourir un petit coin du monde pendant les vacances de Pâques. — J'arrive du Midi. — Moi, je déballe du Nord. — Moi, de Séville. — Moi, de Fontainebleau. Et de rapides impressions s'échangent au coin des rues, le temps que dure une poignée de main^ à table dans les dîners en ville, au cours des futiles visites. Chacun s'ébahit que l'autre ne connaisse pas l'endroit qu'il vient de découvrir et qu'il ignorait la veille. Celui qui sort de Bâle dit à celui qui débarque d'Alger et qui n'a jamais été à Bàle : « Comment! vous ne connaissez pas Bâle? » eti'Algérien dit au Bâlois qui n'a jamais été à Alger : (' Ce n'est pas possible, voyons? Vous connaissez Alger ? »
Aucun de ces voyageurs ne consentirait à avouer qu'il s'est absenté par plaisir, simplement pour prendre une distraction à laquelle d'ailleurs rien ne le contraignait. Non. Tous n'en pouvaient plus, ils allaient mourir, ils étaient au bout de leur rouleau. Le médecin leur avait dit: « Il faut absolument que vous trouviez le moyen de quitter Paris, de changer d'air, ne serait-ce que deux jours, un seul même... cela vaudrait toujours mieux que rien. » Aussi certains ont-ils été à Venise pour y passer une soirée, la nuit et la 'matinée du lendemain. Et, si peu que ce soit, ils sont forcés de convenir que cela leur a fait le plus grand bien. Cependant, quoique Ton ait été ravi de partir, surtout après cet abominable hiver, on est également enchanté de rentrer, « maintenant que Ton a repris des forces ». On se félicite déjà mutuellement de sa bonne mine. Au gras l'on certifie : « Vous avez maigri » et au maigre dont on tâte les côtes : « Mais, ma parole! il a engraissé! » Il ne faut ^
pas se tromper.
Ce qui frappe chez la plupart de ceux « qui ont été à la campagne », c'est leur embarras à fournir sur elle le moindre détail, pour cette raison dominante qu'ils l'ont vue sans la regarder. Ils pensaient à autre chose. Combien en effet sont capables de l'aimer et d'en sentir, principalement à cette époque-ci de l'année, les frustes joies? Tout ce qu'on peut leur arracher c'est qu'ils l'ont trouvée très en retard. Qu'ils ne se fassent pas
de bile, elle se rattrapera. Ils ont d'ailleurs raison sur ce point. L'arbre à Paris, qui sait à quoi sa noblesse l'oblige, est un article de primeur. Expliquez cela?... Il manque de terre et d'air, il pousse à la diable, entouré de murs, lespieds dans un inextricable enchevêtrement de tuyaux, de conduits d'égouts, de fils électriques^ avec des trains circulant entre ses racines, et chaque année pourtant il nous sort son costume à petits plis verts bien avant ses parents de province qui, eux, ont toutes leurs aises et commodités!... et du fumier jusqu'au cou! C'est à n'y rien comprendre.
A l'Épatant, l'autre jour, je me suis entretenu avec un des derniers et aimables messieurs à guêtres blanches de l'Empire. Il revenait du concours hippique. Une fine poussière sablait sa cravate lavallière bleue à pois blancs.
— Je ne suis pas le moins du monde furieux,, m'a-t-il déclaré. Même après le Salon de l'Auto,, notre vieil Hippique fait très brave contenance. Croyez que je m'efîorce de suivre mon temps,, mais est-ce lui qui va trop vite ou moi plus assez,, toujours est-il que nous nous trouvons rarement en ligne? J'admire le progrès, je l'encourage même... et j'ai la sagesse de n'en pas profiter. 11 y a deux autos à la maison. C'est moi qui lesai payées et ce sont mes enfants qui s'en servent.
Je m'abstiens d'y monter — non que j'aie peur — mais cela m'ennuie et apporte à mes habitudes un trouble dont je ne ressens pas le besoin. Il me semble que je suis dans un ascenseur en plaine ou dans une espèce de wagon déraillié. Songez-y, en effet. Depuis soixante ans, je puis dire que je ne suis pas descendu de voiture une seule fois, quelle que soit la voiture, sans accorder un coup d'œil d'intérêt au cheval. Aujourd'hui, si j'allais en auto, je continuerais à regarder à la même place, je ne verrais plus rien, ça me rendrait très malheureux. Non, je préfère des brancards, même avec une vieille bique dedans, un « joli débris » pareil à moi. Et puis l'auto est une locomotion trop neuve ; elle manque de passé. On aura beau dire, la bêle mécanique ne supprimera pas totalement la bête animée. Moins répandu, le cheval restera pourtant, solide au poste, et ça n'est pas encore demain qu'on pourra suivre la chasse et galoper derrière les chiens avec une n'importe-quels-chevaux. La haie, le tronc d'arbres, le bon mur en pierres sèches et la banquette irlandaise sont des obstacles que le pneu le plus altéré, Michelin ou non, ne saurait boire sans péter comme un ballon rouge. Aussi ai-je puisé, au concours hippique, tous ces derniers après-midi, une confiance très ferme en l'avenir de notre cheval. Ah! il n'y avait pas pour siic cent mille francs de bougies!... et nous n'allumions pas dans le ciel des lueurs d'incendie jusqu'à Etampcs, mais c'était bien gentil tout
de même, toujours chic et de bon ton. C'était de la France aussi, et pas de la moins bonne qualité que celle des chauffeurs.
^ Je regardais ces officiers, ces fils de famille, aborder franchement la double barre et la rivière, tout ça jeune, bien en selle, plein de vigueur fraîche et de santé... Il me souvenait aussi du temps où, moi aussi, je venais faire la blague au son des fanfares, et plus tard, Tépoque où j'étais du jury avec Mornay et Mackensie-Grieve, à l'Industrie... oui... et ça me mettait comme des flots de rubans dans le cœur.
Il s'interrompit.
— Mais, excusez-moi. J'aperçois là-bas notre cher président, je veux aller lui dire que j'ai vu tantôt un certain Jacques de Massa, dont il est le père, qui ne s'est pas mal comporté du tout sur Fascination.
La Société des Pastellistes Français nous invite à visiter à la salle Petit sa vingt-troisième exposition. L'ensemble est d'une excellente tenue.
Dès le seuil, M. Guirand de Scévola captive notre attention par une série des plus spontanées, études de femmes, d'enfants et paysages au milieu desquels se détachent trois « terrasses » de Versailles, d'une charmante interprétation vermeille. L'art discret, réservé, d'un
si mélancolique isolement que pratique M. Billotte se retrouve avec toutes ses séductions de tristesse dans le Soir aux carrières d'Argenteuil, que l'on croirait une vue de Suisse ou de Tyrol, et surtout dans V Aurore en Sologne^ où la fine houle des moutons écumant parmi la rousseur matinale des bois, laisse aux yeux et à la pensée un souvenir choisi. M. Billotte e^t un solitaire qui se recueille. On entend toujours chez lui de vagues tintements d'angélus.
Avouera i-je, avec la franchise que nécessite ma sincère et déjà lointaine admiration pour M. Besnard, que je n'ai pas autant aimé — que j'aurais aimé les aimer — ses quatre envois? Il semble que, par moments, ce grand artiste, si épris de vérité, en fasse fi dès qu'elle lui paraît trop simple. Il a un penchant de virtuose à découvrir, préférer et souligner l'invraisemblable du vrai. Ne sait-il pas cependant, aussi bien que nous, le vieux vers de Boileau ?
M. Léandre cherche et trouve souvent. Plusieurs de ses portraits, un de femme en particulier et un de fillette en rouge, sont d'un agrément sûr et vif, ainsi que r Etang ^ d'une belle pourpre hardie. Zût/^tt/ie Vénitienne de M. Levy-Dhurmer, avec son casque de cheveux et l'énigme de ses prunelles m'a rappelé les exquises pages qu'a naguère écrites sur elle Henri de Régnier, et MM. Faivre, Gervex, Gilbert nous présentent des visages de la plus souriante amabilité. Deux figures d'enfant de M. Dagnan-Bouveret, une
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fillette qui s'applique à bien écrire et un petit garçon qui rêve à sa lecture, dénotent dans leur élégante minutie, une observation aussi exacte que gracieuse.
M. Lhermitte continue à nous communiquer ia même impression rustique de droiture et de sécurité avec ses façons de « fusains rehaussés », tableautins de la vie champêtre, de valeurs si xajres, en même temps qu'empreints d'un respect filial de la nature. Diderot Teût aimé.
L'aveuglante poussière des routes provençales et l'azur inexorable des cieux du Midi ont toujours en M. Montenard leur chaleureux apôtre. Et je terminerai en recommandant à la spéciale attention du visiteur, d'abord deux vues de Corse de M. Sonnier, remarquables par la délicatesse, l'intensité moelleuse et mesurée de leur coloris : la Plage de Cargèse et Ajaccio après l'orage^ cett« dernière d'une étonnante maîtrise; et ensuite le Nu au crépuscule de M. Ménard, quia la supérieure beauté d'une rêverie grecque, écrite et traiksposée pour l'enchantement muet des yeux. Pou!pquoi M. Ménard ne présente-t-il pas ses tableaux à nos concours académiques de poésie? Nous les couronnerions. Ce sont de pures et nobles stances.
Voici une petite nouvelle ^ui comblera de joie les amateurs de biscuits. N'allez pas aussitôt
VOUS imaginer que je m'adresse aux gourmands inquiets que préoccupe la grève générale de Talimentation? Non. Les biscuits dont je veux parler, quoique jolis à croquer, ne se mangent pourtant pas et c'est ici « Sèvres » qu'il faut entendre, au lieu de a Reims ». Donc, on vient^ de retrouver, paraît-il, en majeure partie, les moules, que Ton croyait perdus ou brisés, des biscuits du dix-huitième siècle qui décoraient les tables et les cheminées des appartements royaux. La manufacture s'occupe déjà de reconstituer <« en exactes répliques » ces groupes charmants que nous pourrons, grâce aux soins empressés de M. Baumgart, admirer dans quelques jours au Salon des Artistes français, et les pièces sont au nombre de cent quatre-vingts ! Avec tous les amateurs de cet art de Sèvres si complètement gracieux et parachevé dans Texquis, nous nous faisons à l'avance une véritable fête à la seule pensée qu'il nous sera bientôt >
permis d'en posséder quelques échantillons. Je ^"^
me représente déjà les guirlandes, les fines jambes levées, les plis des voiles inutiles, les espiègles amours entre les pattes du bélier... Je sors. Il faut que j'aille à la recherche d'une vitrine.
20 avril i901.
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Extrait des il/^mozres d'un bourgeois de Parifa
« ... 11 avril 1907. — Que\'» l-il se passefsi Cette grève générale de Talimentation sera-t-eltii tantôt le signal du grand chambard prédit |r redouté depuis des mois? Par un phénomèni assez étrange, à ridée que nous sommes peu\n être à la veille de périr, faute d'aliments, j' déjà moins faim. Voilà qu'avec le progrès 1 têtes ne suffisent plus à la Terreur? Elle cod i mence maintenant par vous couper l'appéti Quoi qu'il advienne, nous n'avons pas, à maison, à craindre une issue fatale, du moii avant plusieurs jours. Des provisions ont et par mes soins, sagement groupées, malgré 1( sourires des domestiques. Ces gens simples peu clairvoyants ne se rendent jamais comp
u danger qu'après qu'on Ta évité. Demain, quand ul sera fini, c'est eux qui auront peur et moi ui serai brave. 11 semble aujourd'hui que ce oit plutôt le contraire. Évidemment, je ne remble pas, mais au fond je suis ennuyé. J'ai onc fait rassembler quelques sacs de pâtes, eux jambons et six gros pains de ménage. S'il e faut, nous les mangerons rassis. Les médecins 'accordent d'ailleurs à déclarer que la mie de ain frais est lourde et très indigeste. Pourmeil- ^/•ieure sûreté, c'est ma chère Irma, ma femme ien aimée, ma vieille compagne depuis plus de rente-cinq ans, qui a tenu à faire ces achats elle-même. Il y avait une telle foule dans les >ai|nasig^sins qu'on lui a volé son porte-monnaie où se trouvait encore, s'il vous plaît, une somme ,gs|assez rondelette de trente et un francs vingtcinq... A moins que ce ne soit une vengeance jitlpréméditée de quelque ennemi mortel que nous aurions dans le quartier, sans le connaître. Nous vivons vraiment à une époque difficile.
« J'écris ces lignes sur mon journal intime, . dépositaire de mes plus secrètes pensées et qui ne sera publié que cinquante ans après ma mort. Il est 8 heures et demie du matin, et je suis assis dans un de nos lits jumeaux. Celui d'Irma est vide, car elle n'a pu fermer l'œil de la nuit, et levée dès les premières lueurs du jour, elle brûle en ce moment, par précaution, dans le fourneau de la cuisine, quelques insignifiants papiers de famille qui pourraient gravement nous
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compromettre en cas de jacquerie ou même de simple investigation légale. Et cependant, tout paraît tranquille encore. Qui pourrait croire, en présence de ce calme apparent, que, depuis hier soir, tout à coup, Tordre en France a cessé de régner? Nul bruit extérieur, bien que le feu couve ! Denis frotte, comme de coutume, la salle à manger. La salle à manger ! Pour combien de repas va-t-elle seulement nous servir ?
c< 9 heures et demie. — Augustine revient du marché. Chose inouïe! le marché avait lieu, ainsi qu'à l'ordinaire ! Mais elle a vu, devant la boulangerie qu'ils protégeaient, deux sergents de ville en faction, et qui ne riaient pas. Et le boulanger, M. Crainte, lui a montré un revolver d'au moins 4 livres qu'il tenait caché là, sous un tas de croissants tout chauds, en cas d'alerte. Il n'était pas chargé, mais c'est égal, tout cela est bien triste. Je vais m'habiller.
« 10 heures, — Nous avons pu avoir tout de même notre petit déjeuner que nous venons de prendre, ma femme et moi, sans nous adresser la parole, songeant à ces troubles. Notre café au lait quotidien avec les tartines beurrées. C'est toujours cela de gagné. Attendons.
« II heures et demie, — Rien. Les voitures circulent. Pas le moindre bruit de fusillade. Irma me fait observer que cela ne signifie rien, TU que le vent pourrait très bien ne pas porter dans notre direction.
« Midi, — Une effroyable détonation vient
d'éclater sous nos fenêtres. Cette fois, ça y est bien ! Nous n'avons ri^n, heureusement! Sauvés ! Il £aut remercier la Provid... Augustine entre dans ma chambre en pouffant de rire : C'est un pmeu ! Le pneu de l'auto du propriétaire qui vient d'éclater sous le porche. Mais toute la rue est en émoi. On crie, on court. Il paraît qu'on a téléphoné à la préfecture d'envoyer du renfort... Rauques appels de cornes ! Voilà les pompiers... entassés comme des légionnaires romains sur leurs grands chariots couleur de sang!... C'est d'une main bouleversée que je note fiévreusement toutes ces choses... Aujourd'hui encore elles ne font pas d'effet, et cela se comprend, nous sommes dans la fournaise ! C'est plus tard, 4xvec le recul^ qu'elles offriront un intérêt palpitant à nos petits-neveux ! Car il n'y a pas à dire, l'Histoire est une grande-.. Bon! c'est insupportable... j'étais lancé... On me coupe, sous prétexte que « c'est servi » ! Allons tout de même déjeuner ! Une voix mystérieuse m'avertit que nous ne dînerons pas.
« 2 heures. — Voici toujours le petit menu du modeste et probablement dernier repas que nous yenons d'achever : œufs mollets au jus sur des croûtons, andouillette de Cambrai pommes paille^ cœurs de laitue frais, le restant de crème d'hier soir, fruits. Pour un jour de grève alimentaire... 11 ne faut tout de même pas se plaindre. Mais c'est trop beau ! Ça ne peut pas durer !
« Z heures. — Rien. Je vais lire.
llO BON AN, MAL AN
« 3 heures et demie, — Je ne peux pas lire.
« 4 heures, — Rien. Je regarde à la fenêtre . Puis Irma et moi nous faisons des patiences.
« 5 heures, — Toujours rien. C'est pourtant en ce moment que Ton doit se tuer place de la République? Je sais bien que la rue Saint- Placide, où nous demeurons, est très éloignée du théâtre de Témeute... cependant il devrait nous en parvenir quelques échos... même affaiblis, d'autant que le vent a changé. Mon Dieu ! Que se passe-t-il ?
« 6 heures, — Je ne peux plus y tenir. Il faut que j'aille voir.
« 6 heures i5. — J'ai vainement tenté de sortir en tapinois. Ma femme, qui me guettait, m'a rattrapé dans Tescalier. Elle ne veut pas que j'aille voir. Ou alors, elle prétend voir avec moi. J'ai beau lui objecter : « La place de la République n'est pas celle d'une femme ! », elle est folle, elle pleure, elle n'écoute rien... Je préfère y renoncer, J'aime beaucoup Irma, mais je suis furieux, car c'est ainsi chaque fois; de peur qu'il ne m'arrive quelque chose, elle me fait rater toutes les révolutions. Mon père, lui, qui était veuf, avait eu le bonheur de voir celle de 48 ! Il me l'a racontée bien souvent.
« 7 heures et demie, — « C'est servi ! » Comment? Encore? Oui. On hésite à le croire. Il faut retourner à table, pour la troisième fois de la journée ! Ce grand coup de chien n'a pas Pair d'être pour aujourd'hui. Allons ! la sagesse est
de se résigner. Dînons donc ! bien que je n'en aie guère envie. Et qu'est-ce qu'on va faire maintenant de tous ces pains de ménage ? Irma répond que ce sera « pour le pot-au-feu ». Sapristi ! que de marmites cela représente ! — « Non. Je crois, dis-je à ma femme, qu'il vaudra mieux les donner aux pauvres. » Elle hausse les épaules : « Tu sais bien que les pauvres ne veulent pas de pain ?»
« 8 heures. — Les journaux du soir ! Voyons vite ? Combien de morts ? de blessés ? Rien ! Pas un ! Oh ! les lâches I quelques arrestations seulement! — N'est-ce pas une pitié ?... et qui ne seront même pas maintenues! Ah! mais... pardon? Le dernier mot n'est pas dit? Voilà une grande nouvelle : On ne cuira pas celle nuil ! Paris manquera de pain demain ! A la bonne heure ! bravo ! Je m'ennuyais. Au moins je me serai tourmenté et j'aurai fait des provisions pour quelque chose!... Je recommande à Irma de ne pas se coucher trop tard pour prendre des P^
forces en prévision des événements. Elle me le promet. Moi-même j'y vais de ce pas. Sera-ce demain le grand jour ? Je me rappelle cette phrase favorite de mon cher père qui avait vu 48 : « On sait comment les révolutions finissent, on ne ^
sait jamais comment elles commencent. »
« 10 heures. — Je suis couché. Irma n'est pas encore là* Elle tontonne par l'appartement.
J'éteins. »
On a vu le déplorable résultat négatif de Taffaire ïhaw. Après trois mois de débals et controverses, le procès est remis à l'automne. Tout recommence. Plus encore qu'à Taccusé, la pitié humaine reste vraiment acquise à sa vaillante femme que tant d'épreuves, de douloureuses et inutiles confessions, de peines de toutes sortes ont réduite à l'état de détresse morale le plus affreux qui se puisse imaginer. Cette riche et infortunée créature, n'a été si Ton peut dire, depuis des jours et des nuits qu'une larme perpétuelle. En bonne et sévère conscience, elle a expié et au delà. Il est bien difficile d'accuser d'inflexibilité les jurés américains qui sont évidemment, en leur particulier, des hommes honnêtes, sans parti pris, peut-être même indulgents et doux, mais on peut affirmer qu'en France Thaw, après une entraînante et irrésistible plaidoirie d'Henri Robert, eût été acquitté et que la scandaleuse histoire, le mauvais roman si l'on veut, de son mariage, ainsi que les aventures de sa femme avec tout ce qu'elles comportent de fautes et de rachat eussent pesé pour les trois quarts dans la balance en sa faveur. Il eût même été acquitté un peu trop bruyamment. L'on eût applaudi. La chose aurait pris, vous n'en doutez pas ? des façons de bravade et de petite apothéose, car dans notre cher pays.
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qui devrait être pourtant la patrie du goût et non seulement de la justice mais aussi de la justesse^ Dous sommes ainsi faits, hélas ! que nous ne nous croyons véritablement dans la mesure que lorsque nous la dépassons.
Quoi qu'il en soit, pour la satisfaction de ma sensibilité personnelle, il me plaît de m'imaginer que ce nouveau délai, qui les torture, profitera cependant aux époux Thaw. Je veux croire que les jurés d'automne, plus humainement inspirés, se montreront cléments, que l'opinion publique fatiguée, amollie, offrira moins de résistance au pardon et que les deux pauvres blessés pourront peut-être, plus tard, après tant d'orages, goûter en quelque coin perdu de leur pays un triste bonheur. Si jamais cela leur arrivait, s'il leur était accordé, même au sortir du terrible cauchemar, de vieillir désormais en silence, loin des villes, dans le recueillement d'une tendresse meurtrie... eh bien, ils seraient encore parmi les privilégiés de ce monde et il ne faudrait pas qu'ils se plaignent ! Il me semble que je les entends qui s'écrient de toute la force de leur cœur : « Oh ! oui ! »
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27 avril 1901.
Quelle fascination exerce donc la peinture sur les hommes ?
Partout où sont accrochés des tableaux ils accourent, artistes et bourgeois, rustres et délicats, ouvriers, militaires, paysans. Ils regardent, ils paraissent penser, et presque aussitôt ils laissent échapper le résultat de leurs réflexions, ce qui est le plus souvent fâcheux, et d'une tristesse infinie. Je reste confondu devoir, dans les musées, les salles pleines d'un public aux trois quarts ignorant, dont le visage exprime je ne sais quelle stupeur admirative et sacrée. La toile peinte Timpressionne manifestement comme une sorte d'idole mystérieuse qu'il vénère d'autant plus qu'il la comprend moins. Pour bien pratiquer l'irrespect, il n'y a rien de tel que le connaisseur.
La foule anonyme des simples, ainsi qu'un grand enfant ou un sauvage, s'est d'ailleurs toujours complue aux « choses coloriées ». Le musée n'est au fond pour elle que TEpinal de son âge mûr. Elle regarde, rit, s'attendrit, s'étonne, dit son mot naïf, passe et retourne à ses occupations avec un soupir d'allégement, tout en déclarant « qu'elle n'est pas fâ<îhée d'avoir vu ça ». La visite aux tableaux du Louvre, du Luxembourg, constitue pour la majeure partie des Parisiens une manière de corvée dominicale, noble et obligatoire, à l'aide de laquelle on vient à bout des après-midi de vacances et de fêtes. On fait un effort, on essaye de se mettre un peu de beau dans les yeux pour s'endimancher l'esprit et se rehausser en sa propre estime. Mais soyez certain que, sur mille, vous n'en trouveriez pas cent, pas cinquante, qui fussent capables de vous dire d'abord le sujet des tableaux qu'ils ont regardés séparément, avec une laborieuse attention, pendant plusieurs minutes, et ensuite le nom d'un seul des peintres qui les ont faits.
Il ne faut pas craindre de le proclamer : le gros public, qui entre pour une bonne moitié dans la composition du grande est absolument réfractaire à l'art. Il représente les milliers d'yeux ouverts qui ne voient point. Et, sur le
nombre restreint de ceux qui voient^ combien ▼oient de travere ?
La boutade célèbre d'Edmond de Concourt:
« Ce qui entend le plus de sottises au monde, c'est un tableau de musée », demeure toujours vraie, et, sans aller dans les panthéons où reposent pour une éternité problématique les chefsd'œuvre qui nous furent transmis, il suffit pour s'en convaincre de passer quelques heures dans de moindres temples, je veux dire aux Salons annuels. Il serait par instants difficile de décider lequel est le plus extraordinaire de ce qu'on y voit ou de ce qu'on y entend. La démence de certaines élucubrations le dispute à celle de maints jugements qui deviennent comme des balles que se renvoient les raquettes des toiles. Il faudrait tout noter, la folie des tons et celle des mots, et, dès qu'on tente cette pittoresque et douloureuse besogne, le découragement vous saisit et le crayon vous tombe des mains.
C'est à croire, en effet, que le sens du goût est aboli, quand on observe sur quoi va se percher aujourd'hui l'admiration. L'artiste conquiert sa maîtrise dans le perfectionnement raisonné de ses défauts et le volontaire oubli de ses qualités. On s'imagine prouver son indépendance en s'asservissant à des gageures. On dessine mal exprès avec de savants calculs d'incorrection et l'on combine à froid, dans l'immense et maladif orgueil de l'atelier, des tableaux dangereux qui paraissent destinés à la
salle du trône de quelque roi nègre, véritable peinture d'anthropophages propre à faire sauter <ie joie tout nus, au bruit des tam-tams de guerre, les amateurs de la Côte d'Ivoire.
Et cependant les artistes fameux qui ont fait ces choses — parmi lesquels plusieurs, encombrés aujourd'hui de trop de génie, eurent naguère %in réel talent — reçoivent, impassibles et sereins, sans que la tête leur bouge, les volées de coups d'encensoir que leur administrent à tour de bras des disciples délirants de ferveur.
— Courage, maître I va ton train ! Ne te laisse influencer par personne I N'écoute que nous I hurlent ces derviches de la réclame et ces aïs- «aouas du succès. Chaque fois qu'on te dira que tu descends, c'est que tu montes ! Plus tu feras laid, plus ça sera beau ! Ah I ils ne sont pas contents cette année? eh bien, le printemps prochain, ils regretteront ta floraison de Tannée précédente... Ils ne sont pas au bout.
Et c'est la vérité. L'année suivante, nous sommes presque toujours plus chagrins et, sans prendre encore notre parti des erreurs d'antan, comme elles sont plus éloignées de nos souvenirs, nous sommes enclins malgré tout à les «xcuser si nous les comparons à celles de la dernière heure.
Il paraît pourtant malaisé d^aller plus loin.
Les bornes de l'égarement sont atteintes et même dépassées. Il n'y a plus une insanité à commettre. Que de prétendus chefs-d'œuvre dans les deux Salons ne sont que d'impuissants défis portés à la générosité du bon sens? Si Ton excepte line centaine de noms en qui nous mettons notre consolation et notre espoir — et je fais la mesure large — le reste, à défaut du rire vengeur de la vie, mérite le silence du tombeau. Mais la bêtise aussi bien que la lâcheté humaines sont également sans limites. Tel qui n'ose pas avouer son admiration réelle pour une œuvre de beauté pure et sans fracas, feindra de la témoigner bruyamment pour le tour de force malsain qu'il réprouve en secret. La timidité, l'intérêt, la peur, le snobisme, faussent et dépravent la conscience et lui font perdre la notion du beau et du laid.
Enfin on retrouve dans les étranges tendances qui se manifestent en ce domaine spécial l'espèce d'anarchisme universel qui sévit depuis quelque temps. Rien n'y échappe. L'art moderne a ses antimilitaristes, ses communistes, ses nihilistes partisans de la propagande par le fait et dont les toiles sont des bombes à renversement, d'horribles machines explosives dont on ne compte plus les victimes, et la peinture et la sculpture comptent leurs apaches, ennemis résolus des vieilles lois, des règles » des traditions, sans parler de leurs esthètes anticléricaux transportés de fureur dès qu'on prononce devant eux le nom
de Rome, je veux dire de la villa Médicis. Nous constatons partout une égale effervescence sociale. Elle est à Tusine, à la caserne, à Técole, à l'atelier. Le même vent de révolte et d'insubordination souffle sur le front de l'artisan et soulève les cheveux du dernier rapin. Mais on a beau revendiquer, tirer son coup de pistolet, faire son tableau ou sa statue révolutionnaire en chantant Ça ira... le malheur ou plutôt le bonheur, c'est que... ça ne va pas toujours et que souvent les pétards ratent en faisant une petite fumée d'accident qui n'a rien de commun avec celle de la gloire.
Il est bien évident que, dire tout cela, c'est répéter inutilement, et après bien d'autres, des grands lieux communs, et que les choses n'en suivront pas moins leur cours. Si le beau est momentanément menacé, ce ne sont pas de faibles gémissements ou des imprécations sans autorité qui le tireront d'affaire. Il n'est pas mauvais cependant d'élever un peu la voix, ne seraitce que pour attirer la réflexion du passant indifférent ou distrait. En France, tout se fait, se défait et se refait avec du bruit. Il faut donc d'abord crier haro sur le faux chef-d'œuvre et l'éclatante laideur, sans se décourager et surtout sans croire, ainsi que le pensent quelques égarés sincères, que le beau n'est qu'une question de
mode et qu'il change comme elle, selon les époques. A ce compte, le beau d'hier aurait vécu pour céder la place à celui d'aujourd'hui, et, comme c'est le temps présent qui a toujoursraison pour nous, contre le passé et contre l'avenir, le seul beau serait cel ui de tantôt, celui qui triomphe officiellement au coup de midi.
Si l'on voulait admettre cette thèse singulière^ il en résulterait aussitôt que le prétendu beau d'aujourd hui n'a pas lieu de faire tant le fier, puisqu'il sera renversé par celui de demain, qui,, lui-même... et caetera... Mais il n'en est rien. Le beau n'est pas régi par le caprice d'un homme ou d'une époque. Ce n'est point un article de fantaisie parisienne ou même française, mais le principe même de l'amélioration humaine, par conséquent il est éternel et immuable comme la vérité.
Sans doute les formes et les manifestations auxquelles le beau donne lieu au cours du temps varient et semblent parfois se contredire ; mais^ tout en admettant ces diversités inévitables et nécessaires, il est aisé de discerner jusque parmi elles le caractère divin, de manière à ne pouvoir jamais se tromper et risquer de l'honorer là oh il est absent. Car c'est un empereur jaloux que l'Art. Si brillante et habile soit-elle, la contrefaçon ne saurait lui plaire comme hommage, et l'on ne doit rendre à ce César que ce qui lui appartient.
4 mai i907.
On va vendre Tatelier de Fritz Thaulow et je viens de feuilleter le catalogue avec mélancolie. Boule de Beaulieu, Moulins en Hollande, le Pont d^Avila, Chapelle à Edam, Norvège y vingt degrés de froid,.. Toute Toeuvre du peintre, au fur et à mesure que lentement je tournais les pages, repassait sous mes yeux.
Il faut avoir approché Thomme et Partiste pour les regretter avec cette nuance de prédilection qui s'attache aux morts dont la bonté, le talent, la personne formaient un ensemble particulièrement harmonieux de pittoresque sympathique et ingénu. Thaulow fut un de ceux-là. Taillé en colosse, il portait haut sur ses épaules une tête ronde d'antique aux cheveux ras. Nul n'eût été surpris de le rencontrer ceint d'une traînante peau de lion et chez lui, dans le porte-cannes-,
on cherchait la massue, (tétait Hercule. Mais un Hercule pacifique à la voix douce, au visage de tendresse, aux prunelles pâles et claires de rêveur, filant, je veux dire travaillant en paix aux pieds de la digne et touchante Omphale qui partageait si noblement sa vie, sa femme qu'il aimait de tout son cœur.
J'ai souvenir, entre autres, d'une inoubliable journée vécue avecThaulow, au milieu des siens, en ce pays de Dordogne dont il a rendu si puissamment la chaude et molle séduction. Je le revois développant avec orgueil sa large poitrine de podestat faite pour les colliers d'or, debout sur ses fortes et fines jambes de lansquenet serrées dans le bas de laine rayée, ou bien nous fatiguant en promenade par ses pas de sept lieues, ou bien assis sur le pliant devant l'étude commencée d'où l'eau jaillissait tout à coup, si réelle que l'on avait envie d'y tremper sa main ou d'en approcher un gobelet pour le remplir. A chaque coup de pinceau il semblait, avec sa barbe et son front bibliques, un Moïse frappant le rocher.
Et puis, après le travail, c'était dans le salon plein d'ombre, de calme et de fraîcheur, la séance de musique. Thaulow prenait son violoncelle et jouait. Il jouait avec respect de vieux airs. La bouche entr'ouverte, écoutant déjà des yeux, ses beaux enfants l'entouraient. Mme Thaulow admirait, parfaitement heureuse. Ah ! l'exquis tableau ! Journées bénies ! Reliques de la vie ! Des
abeilles entraient, disaient un mot, sortaient en bonne amitié... On ne savait plus si c'était elles ou les cordes de l'instrument qui faisaient ce divin murmure. Dans la cour, un chat persan rêvait de mésanges déchirées, sous un laurierrose. Des pigeons, aux blancheurs eucharistiques, venaient se poser sur le bord de la fenêtre ouverte et restaient là, quelque temps, approuvant du bec. Aux parois des cloisons, sur les meubles et à terre, partout étaient groupés et accrochés dans un savoureux arrangement des citrouilles de contes de fées, des melons d'eau, des courges, des monnaies de papes et des bruyères dans des alcarazas,des feuillages desséchés aux tons choisis, tout ce qui pouvait être la joie délicate et saine, l'allégresse des regards... Et en même temps que les thyrses du maïs et les oranges dans les plats verts, ainsi que les citrons sur du papier bleu, donnaient à la pièce aux murs blanchis un caractère espagnol de posada, la musique de Bach et les personnages, la plus jeune des filles du peintre avec ses petites nattes serrées pendantes par devant, la sérénité maternelle de Mme Thaulow, et le bon géant, enfin, courbé sur le violoncelle à la patine de châtaigne, tout cela évoquait irrésistiblement des douceurs familiales de très ancienne vie allemande.
A peine entrés et assis Tautre jour, à TAcadé-
mie, nous nous sommes levés, et notre directeur^ Henry Houssaye, comme si nous étions au bord même de la tombe d*André Theuriet, a dit en quelques mots de touchante et sobre simplicité la tristesse que nous causait la perte subite de ce très regretté confrère. Et puis, aussitôt, nous sommes partis. En nous en allant, nons traversions, pensifs et moins immortels qu'à l'arrivée^ la galerie des bustes.
— Au fond, disait Faguet dans l'escalier^ qu'est-ce que TAcadémie? En majeure partie un choix de vieillards qui se réunissent pour se regarder mourir. Rien de plus triste.
Nous parlâmes quelques instants de celui qui ne nous parlerait plus. Tous rendaient hommage à son talent de poète rural, aux pures et saines émotions campagnardes qu'il avait chantées.
On rappela le gentil surnom de Theuriet-sous- Bois qui lui convenait si bien. Il nous coûtait d'être forcés de nous dire que sa silhouette de vieux garde forestier allait s'éloigner... se perdre à jamais dans le noir des allées ombreuses, et nous entendions encore sa voix douce, et lente quand il nous lisait des vers.
Personnellement, je me reportais avec gratitude aux jours où il m'avait fait affectueux accueil dans sa jolie maison de Bourg-la-Reine,. meublée à l'ancien, où tout était soigné, frotté, propre et reluisant comme chez un bailli du temps de Sedaine, où Mme Theuriet, en fins cheveux de soie blanche bouclés, telle qu'une
grand'mère de Coypel, gouvernait avec une si bonne et malicieuse autorité... Voici la jolie maison muette et vide. Les rosiers du jardin n'ont plus leur ami. Pauvre Theuriet! Quel dommage qu'on n'ait pas pu Tenterrer en son»
pays d'Argonne, à quelque carrefour de forêt^ sous un chêne de trois cents ans !
Rien n'est d'un étonnement plus merveilleux:
que les portraits et les dessins des quinzième et seizième siècles exposés depuis quelquesjours à la Bibliothèque nationale.
De midi à une heure, ou plutôt le matin, dèsl'ouverture des portes, il faut être là, quand il n'y a pas encore affluence de visiteurs et que l'on peut presque avoir l'illusion que toutes ces^ belles choses sont à vous. Emoi délicieux des premiers pas sur le parquet des musées ! Battements de cœur de l'incertitude... Perplexités du désir... Hésitation des regards attirés, aimantés partout à la fois ! Il y en a trop ! Par où commencer ? Par Cranach ou par Lagneau? Tous vous font signe, de leurs gestes immobilisés, du coin de leurs petits yeux hardis, aigus de mystère et de pensée lointaine. Approchons-nous d'eux, le plus près possible. Nous ne leur ferons pas baisser les paupières. Ils continuent de nous percer avec leurs impitoyables prunelles claires ou sombres. L'étrange opiniâtreté de ces regards-
qui ne désannest jamais devient à la longue une gêne, et ce sont eux, les morts, qui ont raison des vivants. Nous détournons la tête, troublés, et nous nous éloignons, mais pour revenir quelques minutes après, plus investigateurs, afin d'essayer de surprendre Tâme tapie derrière ces masques d'autrefois. Ils sont tellement extraordinaires quMls communiquent à ceux qui les observent — sans qu'ils s'en doutent — une espèce d'inquiétude vague faite de recueillement, d'angoisse, d'admiration, de crainte superstitieuse. On se parle bas devant ces énigmatiques figures, avec des façons toutes différentes de celles que l'on aurait devant une galante bousculade de Fragonard ou les plis gras d'une nuque de Watteau. C'est qu'en effet elles ne donnent pas à rire. Il se trouve qu'en prenant, chez eux, très vite, au crayon, le croquis de ces visages, l'artiste a ensuite, d'après ces notes pourtant si rapides, peint du coup les rigoureux portraits de Tépoque inquiète et périlleuse où lui et son modèle vivaient, dans une atmosphère de méfiance perpétuelle, tendue et comprimée . Comme tout cela se lit couramment aux traits d'énergie fine, aux muscles des mâchoires sous le poil soigné des barbes, aux lèvres hermétiques et minces, aux cernures de maladie, de fièvre ou d'amour des orbites, aux tempes et aux creux des joues blêmes, baignées de teintes violettes, au bleuâtre réseau des veines entrecroisant, sous une peau couleur de cierge, leur
lacis fatidique! Nul souci du décor qui pourrait retirer de l'intérêt aux physionomies, distraire et éparpiller l'attention, pas de meubles, de tableaux dans le tableau, de ces petits tours de force de nature morte, comme chez les Flamands, quoique la plupart de ces princes du portrait viennent des Flandres, et n'essayent pas de dissimuler qu'ils en ont mémoire. Non. Un fond uni, de couleur indécise, ou vert comme chez Corneille de Lyon, et tout au plus quelques accessoires de costume, sans excès, juste ce qu'il faut pour ne pas rompre la sobriété voulue et compléter cependant d'une touche sûre et serrée le personnage, accentuer son caractère ou noter sa profession. Et c'est la médaille qui retient la plume du chapeau, le collier d'orfèvrerie, le béryl de la bague, l'agate du chapelet, le pommeau de l'épée contre le daim du gant, la perle en poire sur le front de la dame ou tirant un peu la jaune oreille du mignon... En vérité, oui, depuis l'autre matin je suis hanté par ces visages méfiants et pleins de muettes ^
réticences des Clouets, je reste sous Tobservation de ces singuliers personnages de velours, accoudés raidement depuis plus de deux siècles à la fenêtre de leurs petits cadres de bois noir ou d'écaillé, et qui ont tous l'air de dire : « Vous ne saurez rien. »
Les Escholiers nous ont offert la semaine der-
îiière le Hasard du coin du feu, de Crébillon fils.JVf . Nozière avait présenté en trois tableaux 'Ces exquis et audacieux dialogues. Moins que tous autres, les lecteurs de rillustratioriy qui ne sont point des ingrats, n'éprouveront aucune surprise si je leur apprendsque cette adaptation -était d'un art sûr et parfait et que le succès en fut des plus vifs, succès qui va se prolonger, car -déjà le Cercle de l'Union Artistique s'apprête, paraît-il, à donner à ses membres ce (in piment. Et voilà, une fois de plus, la preuve que Ton peut presque tout dire en sachant s'y prendre. Il suffît d'avoir reçu et gardé une bonne éducation. Nous sommes sortis l'autre soir, émerveillés du tour -d'esprit des gens de ce dix-huitième si sympathiquement corrompu. Quelle verve voluptueuse et légère! Quelle délicatesse de pointe et de toucher ! Quel art des mots et des sous-entendus! Je me rappelais précisément l'efTroyable escarmouche que conte, je crois, Collé, dans ses Mémoires. Le vieux Crébillon et son fils étaient <ians les moins bons termes. Ils ne se parlaient plus. Certain jour qu'un hasard — qui n'était pas du coin du feu — les avait réunis dans un salon à peu de distance l'un de l'autre, quelqu'un demanda à Crébillon le père, sans y mettre de malice, quel était à son avis son meilleur ouvrage.
— Ma foi, dit l'auteur de la Conjuration de Catilina, je serais fort en peine de dire quel est le meilleur, mais (et il désignait monsieur son
fils) voici sûrement mon plus mauvais. A quoi celui-ci, leste à la riposte :
— Ah ! tout beau, monsieur, ne soyez pas si fier. On sait bien que vos ouvrages ne sont pas de vous !
ii mai 1907.
Renouvelant son bureau, la Société des poètes français vient de mettre à sa tête M. Edmond Haraucourt. Elle ne pouvait vraiment pas se choisir un président plus qualifié pour la diriger et rhonorer. La gloire un peu sauvage de M. Haraucourt vit à Técart et fuit le monde, mais le monde la connaît, la recherche et sait la trouver. L'auteur de l'A me nue est un rude ami de la solitude. Cette douce, fière et farouche humeur, jointe à la noble probité de sa personne et de son beau talent, l'avait, dès les premiers éclats de sa jeunesse poétique, désigné à la difficile attention de Leconte de Lisle, elles regards de l'Impassible s'étaient arrêtés longuement sur le néophyte. Il le mettait déjà en bien bonne place dans les hauteurs de son estime. La louange n'était pas sa manie, et cependant.
BON AN, MAL AN Ifîl
lorsque Téditeur Lemerre publia son Anthologie despoètes français du dix-neuvième siècle dans laquelle les extraits de chaque poète étaient précédés d'une notice, Tauteur des Poèmes barbares voulut dire à haute, claire et lente voix ce qu'il pensait de celui qu'il considérait comme le meilleur et le plus rapproché, en même temps que le plus original et indépendant, de ses disciples, car il n'aurait pas toléré qu'on tentât — même de loin — son imitation. Voici donc comme il s'exprimait : « Entre tous les jeunes poètes qui se sont révélés dans ces dernières années, Edmond Haraucourt est assurément le plus remarquable et le mieux doué comme penseur et comme artiste. L'Ame nue est un recueil de fort beaux poèmes où il a su exprimer de hautes conceptions en une langue noble et correcte et prouver qu'il possédait, dans une parfaite concordance, un sens philosophique très averti uni au sentiment de la nature et à celui du grand art. Son talent, si élevé déjà, ne peut manquer d'acquérir encore plus de certi-' tude et d'éclat, à mesure qu'il illustrera d'images vivantes et colorées la ferme substance de ses vers. »
Il est impossible de mieux dire et de résumer plus excellemment de quoi est fait le talent du poète de Circé, de l'écrivain d'Amis, du puissant et savoureux adaptateur de Shylok et de Don Juan, Grand art... sentiment de la nature, éclat et solidité, ferme substance... noblesse, sens
philosophique... sérénité qui ne repousse pas les baisers de rémotion... tous ces mots, ces termes honorifiques si lourds cependant à porter, se présentent naturellement à Tesprit quand il s'agit de caractériser Haraucourt, et il ne plie point sous eux.
Cette admiration que je ne me cache pas d'avoir pour Tœuvre et le talent du nouveau président de la Société des Poètes, j'ai d'ailleurs eu la joie de la voir partagée et exprimée avec la plus ardente et persuasive éloquence par mon éminent confrère Faguet, lorsqu'il présenta, il y a quelques mois, les titres d'Haraucourt à l'Académie. Sa place y est en eCFet marquée. Le jour où il viendra s'y asseoir sera un jour de fête pour la grande poésie française. Il a déjà fait les trois quarts du chemin, je crois que ce ne sera plus long. En piarchant d'un bon pas régulier, il f0ut très peu de temps pour aller de Clupy à l'Institut.
Puisque je suis en train de parler poète et poésie, je signale tout particulièrement à ceux dont la raison ne sait pas résister à la rime, la première et unique représentation, en matinée, au théâtre Sarah-Bernhardt, le i5 mai, d'un drame historique en vers, en cinq actes, de M. André Avèze, intitulé : le Prince.
Donnée sous le patronage de M. Dujardin- Beaumetz, sous-secrétaire d'Etatdes Beaux-Arts,
et de MM. Anatole France, Maurice Donnay, Léon Dierx, Maurice Faure, Gustave Rivet, PauJ OUeUdorfî et Mme Daniel Lesueur, cette représentation, dont le bénéfice est destiné à fonder la caisse de secours de la Société des Poètes, s'annonce comme un événement artistique etmondain, et quantité de hautes personnalités parisiennes ont déjà retenu leurs places. Le héros de la pièce est César Borgia. Peu de figures sont aussi puissamment pittoresques et curieuses que celle du duc de Valentinois, et l'époque elle-même, avec ses somptuosités, la violence de ses passions et la complication de ses ruses est assurément bien faite pour tenter Teffort d'un jeune poète dramatique. M. Avèze a là une belle et forte occasion de gagner bataille.
Pour la première fois de Tannée j'ai vu ce P;^
matin les hirondelles. Le ciel avait son grand manteau de pluie, à capuchon, cependant elles y traçaient leurs ronds comme en plein azur d'été. Il seniblait qu'il fît déjà plus chaud. Les lilas lie de vin du jardin d'en face avaient poussé double cette nuit. Et les hirondelles volaient, volaient... Comme elles paraissaient contentes de monter, de descendre, de piquer tout droit, ainsi que des fusées, et de se laisser retomber, maîtresses de leur chute! Retrouvaient-elles le mystérieux tracé, visible pour elles seules, de
leurs parcours de Tan dernier? On eût juré qu'elles faisaient une rapide visite de leurs champs aériens, une promenade d'inventaire pour observer si toutes choses étaient en place, telles qu'elles les avaient laissées au départ d'automne, si leur paysage de toits n'avait pas changé. Elles reprenaient possession de Paris. Le vol des hirondelles éveille vraiment des impressions d'une délicatesse et d'une douceur singulière dans le cœur de l'homme. Au cours de son existence, ces oiseaux jouent un rôle particulier de mélancolie, parce qu'on ne les voit que lorsqu'on lève les yeux, et encore seulement durant les beaux jours. Ils ne laissent rien de douloureux dans leur sillage. Ils sont pris à témoin par les poètes, les amoureux et les prisonniers. C'est eux que suivent, si différents, les regards de Tenfance et de la vieillesse. Que d'irréalisables rêves ne portent-ils pas sur la croix minuscule de leurs ailes ? Inaccessibles, lointaines, planant à des distances où s'élance en vain le désir, les hirondelles ne sont point terrestres et n'ont môme rien de laïque. Elles semblent, parmi les autres oiseaux, une confrérie bienheureuse, une séraphique phalange de contemplatives célestes, des espèces de Sœurs-del'air, quêteuses de l'espace, dont les clochers d'église et les tours de cathédrales seraient les maisons-mères. Elles ont fait vœu de mobiHté, de déplacement et de vertige. H y a dans leurs courses et leurs poursuites une ivresse sacrée,
de la foi dans leur élan, une secrète extase dans la béatitude de leurvol incessant, éternel... Leurs circuits éperdus ne sont peut-être que des cantiques en mouvement et elles ont vraiment Tair ainsi de louer le Seigneur, — au plus haut des cieux.
Il entre également une charmante et naïve part de piété dans le spécial amour que le populaire a pour cette petite bête embéguinée de noir. On dirait l'âme d'une religieuse. Sa présence, à la fois inquiète et confiante, passe pour apporter le bonheur, et c'est pourquoi sans doute, la plupart du temps, elle qui sait à quoi s'en tenir, ne choisit prudemment que les maisons désertes pour y bâtir son nid, tout contre la gouttière branlante ou sous les lames des persiennes closes depuis des années...
Ou alors, les humbles logis l'attirent, de préférence les écuries de campagne, les granges. On ne la voit qu'en peinture au JDlafond des palais. Elle se plaît chez les pauvres. A Bethléem, malgré l'hiver, une hirondelle devait sûrement entrer et sortir à toute minute dans l'étable. Je la vois, je l'entends filer en sifflant entre les cornes du bœuf ou les oreilles du petit âne. Et la Vierge pense : « Bon présage... Allons ! mon fils sera heureux ! »
\'oici le moment où, dans les magasins de modes, les chapeaux sont en pleine floraison . C'est
un spectacle délicieux et qui vaut à lui seul une exposition d'horticulture. En haut des tiges de bois, qui leur servent de support, ils semblent des rosiers phénomènes qui donneraient à la fois, des roses, des rubans et des plumes. Tout le long du faubourg Saint-Honoré, rue de la Paix, il faut s'arrêter et les regarder longuement, car ce sont pour la plupart des chefs-d'œuvre conçus et réalisés par des fées de la coiffure. On imagine aussitôt sans effort les têtes qui conviendraient à chacun^ on les loge dessous :
« Celui-ci est pour Mlle X., et celui-là pour Mme Z. » , car le chapeau de Tune ne saurait sous aucun prétexte, servir à l'autre. Il y a des chapeaux de brune, de blonde, de grande et petite femme, mince et boulotte, et il y aies chapeaux de fillettes que choisissent volontiers les femmes âgées, et les chapeaux des femmes mûres qui font sourire les fillettes^ avec leurs raisins, leurs pensées, leurs couleurs de semaine sainte. Je vous recommande cette tournée des chapeaux, elle est artistique, instructivCi Elle est dangereuse aussi^ car à vous voir en station devant les magasins de modes on pourra supposer que ce sont les modistes et non leurs ouvrages qui vous immobilisent. Tant pis, ma foi! Laissez dire. On vous blâmera, on vous plaindra, on vous enviera. Si j'étais bien riche, bien riche, j'achèterais sans relâche des chapeaux de femme et j'en réunirais une collection. Gela tiendrait beaucoup de place, il faudrait de vastes appartements. Mais dans
très longtemps, à ma mort, dans une soixantaine d'années seulement, comme je laisserais un joli lot pour le Musée du costume de mon ami Leloir!
co
18 mai 1901,
Voici venir les grandes ventes qui démantibulent Tamateur. Hier Chappey, aujourd'hui Mtihlbacher, demain Sedelmeyer et ses quatre vacations... La raison du passionné de porcelaines, de gravures ou de tableaux commence à s'ébranler sous les chocs les plus rudes. C'est d'abord la réception du catalogue. En rentrant chez lui, le soir, il l'aperçoit, le distingue — dans son format magnifique et fatal — entre toutes les brochures et les journaux posés sur la table de l'antichambre. Il pousse aussitôt un soupir, gros de satisfaction, de désir, d'angoisse, de regrets : — <( Ah ! oui ! » murmure-t-il, et ce ah oui! signifie clairement: a Ce qu'à la fois je redoutais et souhaitais arrive... Le terrible et délicieux instant approche... Il est venu... C'est la vente Jéroboam ! Il va falloir que je me coûte
beaucoup d'argent, car les tentations seront nombreuses et fortes. Suis-je en fonds ? Pourraije y suffire? Aurai-je le rein assez solide pour lutter avec le comte de Xintrailles, la marquise d'Aragon et les grands marchands, Goddam de Londres, Kolossaal de Francfort ou Trust de New-York. J'ai peur que non. Et cependant, pourquoi pas? Il y a là des perles que je veux avoir, qu'il faut que j'aie... pour lesquelles je me fâcherais, sans faiblir, avec mon meilleur aini. Les aurai-je? Si je les avais? Quelque chose me dit : « Tu les aur. . . » Mais non ! non ! ce serait trop beau ! » Voilà ce qu'avec une quantité d'autres réflexions rapides, foudroyantes, amères et joyeuses tour à tour, renferme le : ah oui ! de l'amateur gémissant. Et son supplice ne fait que commencer. Il avait faim. Ce catalogue lui a coupé l'appétit. 11 touche à peine aux plats. La terrine qu'il adore lui cause une impression pénible à cause de sa croûte qui lui rappelle un certain Chardin qu'il sait faire partie du cabinet Jéroboam et les fleurs fraîches que sa femme a mises innocemment dans un vase de grès ne lui font pas plaisir, parce quil se souvient d'avoir raté, il y a deux mois, un bouquet des toutes pareilles par Fantin-Latour. 11 soufl*re. ■— « Tu ne manges pas? lui dit la compagne de sa vie. — Je n'aime pas me charger le soir », répond-il doucement, et il reste muet, l'œil obstinément fixé dans le vague, comme les chats qui voient, paraît-il, des choses étonnantes que ne connaît
pas le regard de rhomme. Cette étrange attitude finit par inquiéter les siens au cours du repas silencieux et jusqu'au valet qui laisse choir les fourchettes... Mais le pauvre amateur n'y peut plus tenir, il faut absolument qu'il en parle, et alors, sans avoir Tair de rien, avec un rare et touchant bonheur de maladresse, il risque : « A propos... on va vendre Jéroboam ! » Et il n'a pas plus tôt achevé que sa femme, terrible et illuminée : « Ah ! je comprends ! Voilà donc pourquoi tu nous fais une tête ! » Et les enfants, rassurés, sourient et échangent des signes irrespectueux. Mais lui, froid en apparence, résolu à braver Torage : « Eh bien, oui, c'est pour cela. Après? Qu'y a-t-il de drôle ? » La mère de ses enfants lui réplique, avec une résignation qu'on sent remonter à des années : « Qu'il les ruinera avec sa manie, et qu'on a déjà bien assez detableaux^ Seigneur ! » Il aime mieux ne rien objecter. Le grand froid des scènes de famille plane sur la table où le dessert n'a pas de succès. Les enfants demandent la permission « d'aller jouer dans leur chambre ». On la leur accorde et ils quittent en hâte ce lieu pénible. Monsieur et madame restent seuls. Alors monsieur se lève et va prendre le catalogue de la vente Jéroboam qu'il avait posé sur une chaise, avant le dîner, afin de l'apercevoir de loin, tout en mangeant. Il s'installe, le sourcil résolu, les lèvres serrées, il extrait de la poche de son gilet un crayon el il feuillette, en marquant d'une petite croix les
numéros sur lesquels il « marchera »: Il y a des croix presque à chaque page, des croix simples qui veulent dire peut-être^ des croix doubles qui signifient : très sérieux^ et enfin des croix triples, rageusement appuyées, qui exigent: il faut que fait ça ! A tracer ces dernières, généralement le crayon se casse, et madame qui, du coin de l'œil, voit toutes ces croix, pense : « C'est moi qui les porte ! »
Le jour de la vente — à moins qu'il ne soit millionnaire — l'amateur pousse et n'a rien;
C'est un fait divers, oublié déjà. Il n'a peutêtre pas cependant passé complètement inaperçu, car il a paru aux échos de théâtre, et les échos de théâtre, nul n'en ignore, sont lus et goûtés en France, autant et plus qu'un article de Jules Lemaître ou de Bourget. Il s'agit de M. Cartereau, le régisseur du théâtre Sarah- tn
Bernhardt, qui s'est tué d'un coup de fusil, il y a quelques jours, — dans une crise de neurasthénie, paraît-il. Hé quoi ? Neurasthénique, ce solide et grand garçon? Est-ce croyable? M. Cartereau avait accompagné Mme Sarah Bernhardt dans tous ses grands voyages, il s'acquittait de sa tâche avec l'intelligence la plus zélée, et ses camarades avaient pour lui une très affectueuse estime.
Excellent régisseur, propre à tout, espèce de
Maître Jacques des petits emplois, il jouait aussi un peu la comédie. Sa stature de Goliath et sa voix de stentor le vouaient de préférence aux rôlesde figuration décorative et impressionnante. Y avait-il au trois un beau décor farouche de crypte ou de prison ? Il était là comme chez lui. Avait-on besoin, à telle minute du drame, d'un assommeur, d'un athlète, d'un géant de foules? Carfereau était tout indiqué. Pour les pittoresques figures de gens d'Eglise du seizième siècle, il était aussi 1res précieux, faisant évêque à rénorme anneau, monumental abbé ou moine gourmand à la Dumas père. Enfin, il ne comptait plus les triomphes remportés par la seule et muette éloquence de ses attitudes dans l'emploi des geôliers. 11 savait adresser la parole à un condamné à mort, tirer un verrou, porter des clefs, une lanterne et une cruche dans r esprit du personnage et de l'époque. Maintes fois, de rouge vêtu et les bras nus croisés, il fut, près du billot et de la hache, un bourreau d'une inimitable splendeur. Et il s'est tué ! Pauvre Cartereau ! Cette bonne grosse tête était-elle donc si faible en dépit de son apparente solidité ? C'est à se demander si, d'avoir coopéré à tant de meurtres de théâtre, pris part à tant de crimes historiques et par conséquent arrivés, n'avait pas à la longue troublé sa naïve cervelle ? Qui saura jamais les tempêtes de ces crânes obscurs? Cartereau avait aussi la spécialité des bruits de coulisses, et il apportait à leur bonne exécu-
lion le soin le plus minutieux. Dans Varennes — que Lenotre et moi fîmes représenter place du Châtelet il y a quelques années — c'était lui qui était chargé, à l'acte de Sainte-Menehould de « faire la berline qui s'éloigne ».
Il se tenait donc dans la coulisse un fouet d'une main, un paquet de grelots de l'autre, et, dès que la voiture et ses quatre chevaux étaient sortis de scène, il faisait claquer le fouet et agitait les grelots pendant plusieurs secondes en espaçant et en réglant son iapage qu'il amortis» saitpeu à peu en un diminuendo de la plus savante exécution. Les yeux fermés, un postillon s'y serait trompé. Mais par malheur, durant les premières secondes, le bruit de Cartereau couvrait deux ou trois répliques échangées en scène et qui demandaient à n'être pas perdues pour l'intelligence de la pièce. Je le priai donc d'adoucir un peu. Il crut discerner dans mes paroles une critique, et je l'entends encore se justifiant avec une véhémente amertume.
— Je suis fâché de vous contredire, monsieur, ^
mais mon bruit est bon. Je l'ai travaillé. Mon bruit est juste, il est vrai, il est la vie même. Il doit être ainsi et pas autrement. C'est la seule façon dont je le sente.
Et, les yeux presque pleins de larmes, il prenait à témoin, en mêles présentant, le fouet docile et les grelots qui bruissaient dans sa main frémissante. Rien n'est plus respectable que ces amours-propres et ces scrupules professionnels.
Je n^ai jamais revu Gartereau, mais aujourd'hui je ne veux pas laisser partir cet humble artiste sans lui dire un mot d'adieu et lui confesser publiquement que j'avais tort. Son bruit était bon, en effet. Si par hasard il m'entend, je suis sûr que cela lui fait plaisir.
Aimez-vous les mots qu'on surprend au passage, j'allais dire au vol, ces fragments et bribes de conversation qui vous laissent pensif et permettent d'imaginer à peu près la qualité, 1-état d'âme de ceux qui les ont prononcés ou bien au contraire vous déconcertent par leur bizarrerie et le désaccord qu'il y a entre eux et les êtres de la bouche desquels ils s'échappent? Moi, rien ne m'amuse autant. En voici trois bien nature que j'ai recueillis un de ces après-midi au jardin du Luxembourg.
Le premier :
Deux fillettes de seize à dix-huit ans passent, marchant vite, Tair de trottins modestes et pauvres. Elles sont gaies. De quoi parlent-elles? D'amour sans doute? Non. L'une dit à l'autre:
« Eh bien, il faut tirer une diagonale... »
Le second :
Deux bourgeois, un gras et un maigre, assis sur un banc. Ils s'expriment et réfléchissent avec
lenteur. Je m'approche à Tinstant où le maigre déclare, le doigt sentencieux... « Mais Aristide le Juste n'était pas assez riche pour les payer... » Là nous touchons à la politique, évidemment.
Et enfin le troisième que j'ai trouvé d^une philosophie particulièrement émouvante et profonde :
Ce sont deux vieilles, mais vieilles bonnes dames qui marchent tout petit, en se donnant le bras.
— Ah ! dit Tune, tout s'en va, je t'assure, tout s'en va !
Et l'autre, la rabrouant.
— Mais non !... C'est nous qui nous en allons.
25 mai 1907.
L'Homme- qui-lit et le Grincheux se sont, pour la première fois, Tautre jour, rencontrés chez moi. Ils ne se connaissaient pas. Je les ai présentés l'un à Tautre.
L'HoMME-Qui-LiT. — Encliauté, monsieur.
Comment allez-vous ?
Le Grincheux. — Comme d'habitude, monsieur. Mal. Et vous?
L'HoMME-QUi LIT. — Bien.
Le Grincheux. — Compliments. Pourvu que ça dure !
L'HoMME-Qui-LiT. — Vous paraisscz ucrvcux ?
Le Grincheux. — Non. Je suis seulement un peu rebroussé par tout ce que je vois et entends. J'éprouve avec une vivacité extrême.
L'HoMME-Qui-LiT. — Vous dcvez être très heureux?
Le Grincheux. — Nullement. Je passe ma vie à souffrir.
L*HoMME-QUi-LiT. — Comme je vous plains !
Le Grincheux. — Encore une chose qui me blesse. Je déteste qu'on me plaigne.
L'HoMME-Qui-LiT. — Jc uc VOUS plains donc pas. C'est bien fait. Attrape, attrape ! Vous n'avez que ce que vous méritez !
Le Grincheux, sec. — Il suffît. Ainsi, entre autres sujets d'irritation, j'ai ouï un de ces derniers soirs, à rOpéra-Comique, une œuvre qui m'a rendu malade .
L'HoMME-QUi-LiT. — Pas dc talent ?
Le Grincheux. — Trop ! On en était inondé.
Cela péchait par un manque d'ignorance outrageant. Nous guettions à toute minute avec ardeur des fautes qui n'étaient jamais commises.
L'HoMME-Qui-LiT. — Enfin ce fut mauvais ?
Le Grincheux. — Oh non ! Malheureusement!
Mais ce fut pire, agressif. Les auteurs savaient tout, tout et en surabusaient. Pas une note qui n'eût sa philosophie ! La partition témoignait d'une science d'orchestre hébraïque, incommensurable, et le livret nous accablait de symboles. Autour de moi ce n'était que râles d'ivresse, prunelles chavirées dans le blanc. — « Quelle musicalité ! s'écriait-on. C'est trop beau. On en a l'âme démolie ! » Je regardais exulter la phalange des esthètes en sueur et pâlir de béatitude la secte des avancés. On les reconnaît à ceci que les hommes ont les cheveux longs et que
co
les femmes les ont courts. Sans le vêtement qui nous avertit, on se tromperait. C'est comme des Botticelli du Moulin de la Galette. Ils étaient éperdus et faisaient relever le rideau six fois à chaque fin d'acte avec des cris de Sioux. J'avais bonne envie j moi, de monter sur mon fauteuil et d'entonner : Lne fièvre brûlante^ ou même Cadet-Roussel a trois cheveux.
L'HoMME-Qui-LiT. — Il fallait le faire. Vous auriez détourné tout le succès et aujourd'hui vous seriez célèbre. Est-ce que vous chantez bien?
Le Grincheux. — Très faux. Mais je ne m'en aperçois pas. Je m'entends juste. Enfin, malgré tout, j'ai passé une soirée intéressante et que je ne regrette pas, parce que dans les moments où le bruit scientifique devenait trop difficile pour moi, j'avais la ressource d'admirer les décors de rêve, les prises d'eau de diamants et de rubis^ la mise en scène toujours délicieuse et claire de (^arré et les bras parfaitement compréhensibles de la première chanteuse. Enfin, n'en parlons plus. Une autre chose qui, chaque année, me met la bile en route, c'est l'exposition canine, tenez?
L'HoMME-gui-LiT. — Vous n'aimez pas les chiens? Oh ! que je comprends cela !
Le Grincheux. — Halte! Vous êtes sur une mauvaise piste ! Je les adore, (^est pourquoi je n'ai jamais voulu en avoir^ parce que j'aurais trop de chagrin si je les perdais. Plus que pour des personnes.
BON ANj MAL AN 179
L'HoAiME-gui-LiT. — Alors? Je né saisis pas !
Le Grincheux. — Si. Je me tourmente de voir ces pauvres bêtes enfermées, dépaysées, arrachées à leurs habitudes, ahuries par toiit ce monde et n'ayant même plus la force d'aboyer, laissant pendre une langue inerte et découragée de lécher. Leurs yeux sont injectés de sang et ils ont le nez bouillant comme la truffé servie sous là serviette. La plupart des gens qui^ par mode ou snobisme, viennent les examiner, letfr dire mille sottises et leur parler pétit-nègre ne s'y entendent pas plus en chien que nioi en..;
L'Homme-qui-lIt. — ..; Musique?
Lb Grincheux. — Si vous voulez ! Et, pardessus le marché, il y a les odieux sonneurs de trompe qui vous graillonherlt leurs tontaine tonton de cuivre sans la moindre réserve. J'aime beaucoup la trompe, au fond des bois, comme M. de Vigny. C'est iJne musique pulmonaire qui ne me fatigue pas le cerveau. Mais concevezvous rien de plus ridicule et décevant que dés ^ laneerSj des bat-l'eau, dés hallalis exécutés à froid, sous un kiosque, sans tneute lâchée, sans forêt, sans chevaux ssluteut-s, sans biche ou dixcors, satis rien..: par quatre messieurs en veste et chapeau melon qui ont l'air de fêter la micarême chez le marchand de vin? Et puis je suis ennuyé en troisième lieu parce que ma vue baisse. Elle détale. Mon oculiste m'a prescrit fornlellement de recourir au lorgnon et atix lunettes. J'ai donc été chez « l'optimiste »,
comme je disais quand j'étais petit, et je me suis acquis là une paire de lunettes et un binocle... mais le vieux système, ainsi que le pratiquaient avec honnêteté feu mes père et grandpère, avec les fines branches de flexible acier qui se recourbent derrière les oreilles, le verre oblong, en amande, accompagnant la forme de Tœil au lieu de ces grotesques lunettes de besicles énormes, toutes rondes, en écaille, à montures de peigne comme il est de mode aujourd'hui et qui vous donnent des airs nécromanciens de chat-huant. Ils appellent ça « le lorgnon à la Chardin ! » Veux-tu bien te cacher ?
L'HoMME-Qui-LiT. — Ah ! ce coup-ci, monsieur, je vois que nous allons être enfin d'accord ! Pour que votre vue ait ainsi périclité, à votre âge, car vous êtes tout jeune encore? vous n'avez pas plus de cinquante-six ans ?
Le Grincheux. — Quarante-sept! Merci.
L'HoMME-Qui-LiT. — On n'a que TAge que l'on a ! — peu importe ! — il faut que vous soyez un fanatique de lecture et que vous ayez surmené ces yeux-là parmi le peuple des livres?
Le Grincheux. — Moi ? Je ne lis jamais.
L'HoMME-Qui-LiT. — Nou ? V^raimcut? Pourquoi?
Le Grincheux. — Parce que cela m'ennuie.
L'HoMME-Qui-LiT. — Vous Hscz bien quelque chose, voyons ?
Le Grincheux. — Rien. A peine le journal.
L'HoMME-Qui-LiT. — Votrc courrier?
Le Grincheux. — Pas toujours. Et je regarde d'abord la signature pour voir si la lettre en vaut la peine.
L'HoMME-gui-LiT. — Oh ! Mais à quoi donc passez-vous votre temps?
Le Grincheux. — A grogner. Et vous voyez que je n'ai pas tort, puisque vous qui, je le devine à vos manières, êtes un grand liseur, vous avez conservé vos yeux d'enfant, tandis que moi, qui n'ouvre pas un bouquin, je suis quasi aveugle et sur la pente du caniche ? Comment expliquez-vous cette iniquité ?
L'HoMME-Qui-LiT. — C'cst quc la lecture conserve au lieu d'abîmer. Lisez, monsieur, lisez. Le Grincheux. — Soit. Je vais commencer d'abord par me faire lire.
L'HoMME-Qui-LiT. — Oh ! Ce n'est plus la même chose. Moi je n'ai jamais pu. Je m'endors. Le Grincheux. — Justement. C'est ça qui est bon.
L'Homme-qui-lit. — Et puis on ne goûte la lecture qu'en a3^ant le livre en main, en tournant soi-même la page. Imaginez que l'on vous contiaigne à manger les bras attachés, que vous ne puissiez pas manier le couteau et la fourchette, porter le verre à vos lèvres, briser doucement le pain... vous endureriez un vrai supplice!
Le Grincheux. — Vous proférez des choses charmantes... Lisez, lisez! Mais encore ? Que faut-il lire?
L'HoMME-Qui-LiT. — Vous u'avcz que l'embar-
co
ras du chpix. Vous pouvez lire les deux derniers de Masson sur Napoléon et sa famille. Si vous aimez la grande histoire expliquée, éclairée par une documentation puissamment attachante, vous goûterez une vraie joie.
Le Grincheux. — Je ne dis pas non. Masson est un des rares hommeî^ qui me vont. Et après ? Pites vite, parce que je suis pressé.
L'HoMME-QUi-LiT. — Les Fils de Philippe- Egalité pendanl la Béuolution^ de Lenotre. Entrez-y, vous n'en sortirez qu'à la fin. Les Lettres d'aristocrates, de Pierre de Vai^sière. Vous avez beau faire Tours, vous serez ému. 8i les jolies femmes ne vous font pas peur, je vous offre la touchante et infortunée Comtesse de Polastron, ressuscitée avec infiniment de grâce par M. de Reiset et les séduisantes Beautés de VEmpire second^ dont Frédéric Loliée nous retrace avec beaucoup de brio les images évanouies. Etes-vous gourmand ?
Le Gringhbux. — Non.
L'HoMME-Qui-LiT. — Eh bien, si vous avez le bonheur d'ouvrir VArt du bien manger^ de M. Richardin, vous le deviendrez sûrement et cela exercera sur votre humeur l'influence la plus salutaire. Lisez Une petite-nièce de Lauzun, de M. de Gognart; lisez le tendre et filial ouvrage de Barrie, Margaret Ogilwy, présenté avec une exquise délicatesse par IVl . d'Humières à qui nous devons déjà de si savoureuses traductions de Kipling. Lisez...
Le Grincheux. — Assez... je vous en prie.
L'HoMME-QUi-LiT. — ... Grisailles^ par une grande dame, la princesse de la Tour-et-Taxis. Une merveille d'édition.
Le Grincheux. — J'y consens. Mais c'est la dernière.
L'HoMME-QUi-LiT. — Hommes et femmes d'hier et (V avant-hier, de Mézières.
Le Grincheux. — Plus un mot. Vous abusez.
1/HoMME-Qui-LiT. — Les Forces naturelles^ de Flammarion.
Le Grincheux. — Non. Non. Non. Les miennes sont h bout. Je m'en vais.
co
/«' Juin 1901,
Malgré Tordre formel que j'avais donné de oe recevoir, ce matin-là, personne-personne, quand je pris la carte, glacée à l'ancienne mode, que me présentait mon domestique et que je lus le nom de «M. Annette, professeur de danse »^qui avait insisté, je fus désarmé dans la minute. Instantanément je me sentis transporté — sur la pointe du pied, je peux le dire — plus d'un quart de siècle en arrière, quand l'excellent homme, qui habitait alors un rez-de-chaussée de la rue Monsieur, s'appliquait à m'inculquer, avec lapatience et la courtoisie de M. de Coislin, la décomposition de la valse à trois temps. Je revis aussitôt la vaste pièce, solennelle et nue, qui lui servait de salon pour ses cours et où il n'y avait qu'un seul portrait, ovale, celui de Noverre, qui fut maître à danser de Marie-Antoinette, et les
chaises empire en crin qui piquait à travers le pantalon, et le vieux « Pleyel facteur du Roy » aux sons d'harmonica... Ridicule et délicieuse époque de mes dix-sept ans presque triplés aujourd'hui !
— C'est bon, dis-je, qu'il entre!
Je ne l'avais pas rencontré depuis. Sûrement il ne devait plus être le même? Eh bien, si. En vérité, il avait vieilli sans changer. Du premier coup d'oeil, je le reconnus. Sauf qu'à cette heure il était tout blanc au lieu de brun, c'était toujours le vif et balancé Annette de la rue Monsieur qui s'avançait la tête haute, les cheveux en caprice, avec un sourire de berger de LuUi et les jambes encore pleines d'entrechats. Dès qu'il arrondit la bouche et me souhaita le bonjour, sa voix me parut être demeurée aussi jeune, une voix infiniment caressante, d'une politesse à toute épreuve, une voix assouplie d'égards et dont les moindres inflexions avaient l'air de révérences.
Après de mutuelles congratulations sur nos santés et le magnifique état de nos personnes, je le priai de s'asseoir. Il le fit Scins entrain, car un danseur ne se plaît et ne pense que debout. Dans cette position du moins, même réduit à l'immobilité, il trouve malgré tout le moyen, tant qu'il est droit sur ses jambes, de souligner par d'harmonieuses ondulations du corps les sentiments divers qui l'agitent et de tracer delà sorte en raccourci une façon de petit ballet, tandis
qu^assis c'est reffondrement, le désastre, il voit ses moyens lui échapper. M. Annette accepta cependant le siège que je lui infligeais, mais il s'y plaça tout au bord, immatériellement, sans plus de poids que l'aérienne jeune fille qui daigne, entre deux reprises de boston, poser un quart de seconde ses mousselines sur le coin d'une chaise volante.
Et, comme je lui exprimais à quel point j'étais impatient de savoir ce qui me valait le plaisir de sa visite :
— Eh quoi? monsieur, me dit-il, avec des sourcils levés qui peignaient Tétonnement, ne le savez-vous point? Vous ne lisez donc pas les g:jzettes? Eh bien, voici : T Académie internationale de danse dont je m'honore de faire partie a ouvert, il y a quelque temps, une enquête des plus émouvantes auprès des principaux professeurs du monde entier, à cette fin qu'ils tâchent de connaître, par de discrètes questions adressées à leurs élèves, où et comment ceux-ci avaient rencontré la femme qui est ou doit devenir leur épouse.
— Effectivement, j'avais remarqué cela, dis-je à M. Annette. Et quelles ont été les réponses?
— C'est, monsieur, pour vous les communiquer et vous prier d'entretenir de ce mémorable événement les lecteurs de l'Illustration que je me suis risqué à venir, après un si long temps, vers vous. Les réponses ont été péremptoires, foudroyantes, capitales. Elles ont prouvé — et pou-
vait-il en être autrement? — que les trois quarts des conjoints avaient connu leur épouse au bal... vous m'entendez, monsieur? au bal ! et par conséquent n'avaient dû leur mariage qu'à leurs qualités.
— Leurs qualités... de danseurs? précisai-je.
— Evidemment ! Quelles autres sont nécessaires et susceptibles d'avoir le moindre prix dans la circonstance ? D'ailleurs un bon danseur est toujours honnête homme. Une jeune fille qui goûte et comprend la danse, inévitablement et malgré elle, sera une femme rythmée, je veux dire une épouse décente, gracieuse et sage ayant le sentiment de la mesure et de la saine gymnastique intellectuelle. L'élégance de la taille garantit celle du cœur. Les leçons de maintien physique assurent la belle tenue morale et il va de soi que, pour peu que l'on apprenne à marcher, à glisser sans appuyer et à ne pas tomber, on est, plus qu'un autre, à l'abri des chutes, de toutes les chutes. Ceux-là seuls qui, dès le début, savent où et comment mettre le pied vont sans broncher par les bons chemins.
Ayant débité cela tout d'un trait et animé du plus aimable feu, M. Annette se tut, tenant, d'après une vieille habitude qu'il avait conservée, sa main gauche renversée avec les doigts en dessus et à demi repliés comme s'il pressait le manche d'une invisible pochette.
Je lui fis doucement observer que je n'étais pas convaincu.
— Mon cher maître, j'ai le regret de ne pas partager votre foi dans les miraculeux effets de votre art. J'ai peu dansé, heureusement pour celles que j'étais censé diriger sur les parquets, mais j'ai beaucoup été au bal ; j'y ai beaucoup vu et retenu, et^ dussé-je me faire honnir, je déplore que ce soit à ces enivrantes et funestes réunions que se concluent la plupart des mariages. Car, d'une part les jeunes filles montrent souvent de fort jolis avantages à leurs danseurs, sauf leur véritable nature et les qualités qui dorment au fond d'elles-mêmes, ces qualités sérieuses et de tout repos qui, elles, se couchent dé bonne heure et ne sortent point le soir. Et les danseurs, de l'autre côté, même affolants de séductions et doués d'un jarret de bronze, n'apportent pour la plupart au bal — si j'en juge par maintes conversations entendues ou scrupuleusement répétées — que de bien légères vertus et de vaporeux mérites. Conduire en grand stratégiste un cotillon n'implique pas que l'on sache mener sa vie. Lo femme qui sera d'abord l'épouse, puis la mère, doit tout de même avoir mieux en dot que les pieds d'une bostonneuse accomplie, et ce n'est pas exclusivement d'après les jambes qu'il convient de demander la main.
— Monsieur! gémit-il... monsieur!...
Et il tremblait. Je ne lui permis pas de m'interrompre.
— Sans doute, continuai-je, il est, hélas !
acquis — quoi que Pon tente — que les fiancés
arrivent au mariage sans se connaître. Le futur ferait-il à sa future cent ans la cour qu'ils ne se connaîtraient pas encore. Des cousins, des amis d'enfance élevés ensemble et se tutoyant, se battant, depuis leurs premiers jouets, s'aperçoivent, une heure avant la mairie, qu'ils se connaissent moins peut-être que s'ils avaient été présentés l'un à l'autre la veille. Mais, à coup sûr, de tous les genres de connaissance faite 5 la ville, à la campagne, en famille, en voyage, n'importe où, n'importe comment, de tous les modes de relations suivies entres jeunes gens avant d'échanger Tanneau, nul ne laisse plus de vide, d'incertitude et de malaise que le bal. Il ne faut pas craindre d'affirmer que l'on se connaît moins après avoir dansé ensemble qu'avant, et je me suis souvent demandé si de s'être enlacés et tenus si rapprochés l'un de l'autre n'éloigne pas, au contraire, davantage. On se quitte ensuite dix fois plus. Aussi n'ai-je pu jamais m'empêcher de trouver dérisoires et douloureuses ces éphémères affinités de cœur et d'âme que deux pauvres petits croient se découvrir en tournant dans un vertige réglé. « Où vous êtes-vous promise, mademoiselle? demandais-je un soir de contrat à une adorable et rêveuse enfant. Dans les bois ? En haut d'une montagne? Sur un lac?
— Non, monsieur. Au buffet.
— Monsieur, soupira tout bas M. Annette, vous pensez que je vais protester ? Vous vous trompez. Mieux que vous peut-être je suis au
courant de ces afflictions. Vous toucher là un point sensible, une plaie secrète (il porta la main à son cteur comme s'il y soufl'rait avec grâce). Il n'en faut cohclure qli'une chose, monsieu^, c'est que le bal,., nest pas la danse. S'il y a un coupable, c'est le bal. C'est lui qui tue lesjeUnes filles^ ce n'est pas la dahse. Oui, le bal est dangeréuxj le bal est imparfait, surtout depuis plusieiii*s années. 11 a dégénéré, il n'est plus ce familial, honnête et délectable divertissement que connurent nos exquises grand'mères, le bal encharitéur de la valse, de la mazurka, des nobles et fins quadrilles... Oui, je sais que tout s'en va, que tout périt. Les soldats n'apprennent plus la danse; aussi, voyez ce qu'est en train de dévenir rarmée?Ces classes terribles et nouvelles qui montent... la question sociale... du fond, tout revient à ceci : on ne leur a pas appris la datise.
— C'est eux qui nous l'apprendront, Annette.
— Hélas ! monsieur ! Hélas ! Seulement, vous comprenez? je ne peux pas avouer tout haut ces choses, parce que notre vie est là en jeu. Tant (Ju'il y aura des bals, fussent-ils navrants et slppauvris, on apprendra encore un peu la danse, la chère danse, et nous dut*erons. Pour combien? Avec l'auto, le bal lui-même commence à s'eil aller. Dans vingt ans, la France ne dansera plus. Mais je serai mort avant, je l'espère ! Oh ! oui !
Il se leva aussitôt pour me montrer comment il mourrait et, sur une pirouette 5 la Vestris, il prit congé, sans faire plus de bruit qu'un papillon.
8 juin i907.
L'autre jour, je me trouvais en chemin de fer, seul dans le compartiment avec un monsieur d'une cinquantaine d'années, de mise simple et correcte. Il m'intrigua bientôt, car il écrivait très vite, et pour ainsi dire d'arrache-main, sur un carnet dont il retirait ensuite les feuilles pour les déchirer en menus morceaux et les jeter par la portière. Puis il s'arrêtait pendant un court instant,semblaitréfléchir,comptaitsur ses doigts et recommençait à écrire et à déchirer. Bien que les savants n'aient point pour tic de calculer en ayant recours à leurs phalanges, il me vint à Tesprit que j'avais en face de moi un mathématicien. « C'est peut-être, me disais-je, Tillustre M. Poincaré qui poursuit avec une opiniâtre énergie la solution de quelque transcendant problème, ou bien un uranologiste abîmé dans une
difficulté de mécanique céleste. » Je me perdais en conjectures. Mais le garçon du wagon-restaurant vint avertir que Ton allait servir le déjeuner et mon inconnu sortit pour s'y rendre.
Il n'eut pas plutôt disparu que je regardai à la place qu'il venait de quitter, cherchant un indice, un de ces riens qui mettent sur la voie et font deviner la profession ou le rang social. J'aperçus alors à mes pieds quelques parcelles de papier déchiré que le vent avait rejetées à l'intérieur du compartiment. J'eus la conscience que j'allais commettre un acte tout à fait indélicat et contraire à l'honnêteté, et cependant, je le commis, si violente était la tentation. Je ramassai les morceaux épars et m'appliquai à reconstituer les lignes tracées sur eux. Mais je fus d'abord tout interdit. Voici, en effet, les inintelligibles mots qui s'offraient à ma vue : « ... eurs.., ses.,, gros... ienx... âges... au... or... le... chai... ba... pro... ma... blés... du... quatre. .. jor... v... six... »
Que signifiait ce grimoire ? Je m'attelai à le déchiffrer. Mon compagnon de route était à table, pour un bon moment, j'avais tout le temps nécessaire.
Ayant donc rapproché maintes et maintes fois les uns des autres les fragments de papier en suivant le contour de leurs déchirures, je finis, au bout de dix minutes, par trouver ceci, dans un ravissement d'émotion et de joie victorieuse que l'homme le plus froid et le
plus indifférent du monde n'eût pas manqué d'éprouver à ma place: «... rf« quatre au six grosses chaleurs^ orages probables, — Le vieux major, »
C'était lui, le vieux major! qui, à Tinstant même^ élaborait un de ces bulletins climatérlques dont la certitude stupéfie Paris et la France entière, depuis près d'un an qu'ils paraissent au Gaulois. Et je me souvenais aussitôt de quelle étrange façon il avait révélé son existence. Un jour on avait trouvé dans la boîte du journal une lettre signée le Vieux Major, établissant le temps du mois à courir. A tout hasard on l'avait publiée. Les prédictions s'étaient réalisées. Une seconde lettre avait été jetée par la mêtoe main mystérieuse, et Ton continuait, depuis, à recevoir entre le 25 et le 3i de chaque mois les pronostics du suivant. Je résolus sur-le-champ de profiter de mon extraordinaire découverte, et je m'étais à peine arrêté à cette idée que mon héros reparaissait. Il ne vit pas les papiers accusateurs que j'avais brusquement mis dans ma poche. Il s'assit, plus pesant, se cala au fond de son coin, ouvrit la bouche, bâilla aux anges et ferma les yeux. Mais il ne dormait pas. Il digérait dans la plus insouciante quiétude. Quel coup j'allais lui porter! J'avais entendu narrer que les gens de police ont pour habitude, quand ils se trouvent inopinément en présence d'un criminel qui dissimule son identité, de l'appeler par derrière et à l'improviste par son
vrai nom. Si puissant empire qu'ail sur soi le misérable, il est bien rare alors, ont observé ces fins limiers, qu'il ne se retourne pas ou ne laisse échapper un signe qui le trahit* Rassemblant donc mon courage à deux poiltnons, je criai d'une voix forte : u Vieux Major I »
Il sursauta , pâlit^ rougit, essaya bien de balbutier: « Qu'avez- vous, monsieur? Est-ce à moi que...? » Mais je ne lui laissai pas le temps de reconquérir son équilibre moral : « Ne niez pas, monsieur, m'écriai-je avec autorité, c'estinutile. Je sais de source sûre et certaine (et j'appuyais sur ces mots en les martelant) que vous êtes le prophète surprenant et phénoménal, le personnage mystique et universellement fameux que l'Europe jalouse nous envie. Vous êtes l'homme, le surhomme « qui fait la pluie et le beau temps ». Vieux Major, je vous salue. »
Il se vit dévoilé. Je le saisissais en pleine détente digestive, à cette heure où le roi de la création lui-même, pareil au boa gonflé par l'antilope, demeure torpide et sans résistance. Aussi n'entreprit-il point de mentir.
— C'est vrai, fit-il de bonne grâce. Je suis Lui... ce Major que vous dites.
Il n'avait pas achevé que les questions se pressaient sur mes lèvres : « D'où vous est venue cette idée? Comment procédez-vous pour atteindre à une telle divination? Pourquoi ne vous faites-voiis pas connaître ? O'^^l plaisir éprouvez-vous à mystifier ainsi tout un peuple ?
Il prit un air de douce gravité.
— Voici. Je naquis à Paris, proche l'Observatoire, par une température moyenne de i6",9. Mais à quoi bon ? Qui je suis ? d'où je viens? où je vais?... Peu importe. Apprenez seulement que je suis citoyen français, célibataire et — il s'arrêta une seconde — philanthrope. Et c'est précisément moQ amour désintéressé des hommes qui m'a fait choisir cette noble carrière de devin et d'annonciateur du temps. De bonne heure, j'ai observé que le temps et tout ce qui s'y rattache jouait dans la vie un rôle d'une capitale importance. Avec l'amour et l'argent, c'est ce dont on s'occupe et on s'entretient le plus. Le temps qu'il a fait, celui qu'il fait, celui qu'il fera, voilà les piliers, les inébranlables colonnes du langage humain. L'on commence et l'on finit toujours par ne parler que de ce captivant sujet, et, depuis que le monde existe, « le fond de l'air » fait celui de la conversation. Comment pourrait-il en être autrement, puisque la plupart des besognes et presque tous les travaux ici-bas sont suspendus à cette question préalable? Elle est la clef de voûte des projets. Pour aller, venir, vaquer à ses affaires, partir en voyage, se rendre aux courses, à la messe, au bal, se battre en duel ou goûter sur l'herbe, pour les premières communions, les mariages et les enterrements, pour la santé, les plaisirs, les intérêts, pour tout, on a la soif de « savoir le temps qu'il fera >; et on ne néglige aucune précaution afin
d'acquérir la certitude qu'il sera beau. Eh bien, cette rassurante garantie, ces avertissements salutaires, je pris il y a deux ans — un jour de tenoipête sur l'Atlantique — la résolution de les fournir gratis à mon prochain. Et je me suis ainsi établi marchand de promesses et vendeur d'espoir. Je tiens boutique de soleil, d'eau, de vent, de chaleur et de froid. Je n'empêche pas la grêle et la gelée, mais je les annonce.
Tandis qu'il répondait éloquemment ces choses, j'admirais mon interlocuteur dont la bonne figure paisible évoquait alors pour moi tour à tour les divinités hindoues, dispensatrices du feu, et Toltek, le dieu péruvien de la pluie dont on voit l'image gravée sur des pierres saintes au musée du Trocadéro.
— Etes-vous donc un sorcier, monsieur? lui demandai-je.
— Eh non ! puisque je me trompe, et bien souvent! Pour ce mois de mai dernier, tenez, je me suis fourvoyé en plein. C'est sans aucune importance, car l'essentiel n'est point que mes prédictions se réalisent, mais que je les fasse. Il n'y a que cela d'utile : procurer aux hommes pendant cinq minutesl'illusion qu'ils connaissent un peu d'avenir. Je suis une façon de M. de Thèbes et je pratique pour le temps ce que révèle, pour les mains, la dame égyptienne de ce nom. (Cependant, pas plus qu'il ne m'est permis de triompher sur toute la ligne, il ne m'est possible de complètement divaguer. Si je suis une buse
du quatre au neuf, je reste uo malin du onze au seize. Sans compter que, pour plus de circonspection, mes prophéties se prêtent volontiers à une certaine élasticité... Vents possibles, orages probables. Et c'est bien suffisant. Je ne suis catégorique qu'à contre-cceur. La modération préside à mes averses et je mets des réticpnces dans la bourrasque.
« Pourquoi je tiens à garder l'incognito? »
m'avez-vons demandé. C'est pour moi une obligation vitale. D'abord le mystère profite toujours. A se tourmenter de moi et chercher qui je suis, l'imagination se donne libre carrière : « Est*ce un homme? une femme? une vieille fille? un jouvenceau? un capitaine en retraite? un jésuite expulsé?... » Vas-y voir! Divulgué, je perdrais tout prestige. Et puis mon existence tournerait à Tinfernal. Songez-vous aux moqueries, sarcasmes, injures et vengeances dont je deviendrai Tobjet à la moindre faute ? Tant que je demeure ignoré, le dénigrement rate et la raillerie passe à côté ; ils glissent et vont par-dessus moi se perdre dans le grand tout.
-^ Vous ne souffrez pas, insinuai-je, en pensant aux honneurs et à la gloire dont vous vous privez ?
— C'est là un vent dont je n'ai cure. Je me console en me disant que je suis Técrivain le plus lu. L'entrefilet consacré à Ig température exerce une irrésistible fascination, et non seulement par rapport à la France, mais à tous les pays.
Oui , voici une extravagante chose et propre à vous démonter: le moindre bourgeois ne daignerait pas prendre son café au lait sans savoir s'il y a une dépression sur les Açores, et ils sont des milliers de braves gens de toutes classes, de toutes conditions qui ne vont joyeux à leurs industries qu'après avoir constaté que Ton note 6 degrés au mont Ventoux ou que la neige est tombée hier à Ottawa.
— Mais comment diable faites-vous ?
— C'est mon secret. Et quand je suis trop embarrassé, je mets au hasard. Neuf fois sur dix, en ce cas, je tombe juste.
— Vous n'ignorez pas que vous avez déjà fait école et vous êtes suscité à vous-même des rivaux? 11 y a un Jeune Major, Bientôt nous verrons apparaître le gros major, puis le petit major... le major de table d'hôte, etc. Vous avez créé et lancé un type que maints acteurs vont incarner... Et vous ne serez pas toujours d'accord avec eux. Forcément, il arrivera parfois que leurs prédictions seront supérieures aux vôtres. Alors?...
— Eh bien, fit-il, après?
— Eh bien, cela sera fâcheux pour vous.
— Mais non, je triompherai toujours, et pour une raison bien simple.
— Laquelle ?
— C'est que tous les autres majors... (il sourit), c'est moi aussi qui les fais.
Le train s'arrêtait à une petite station. II descendit. Par un ciel nuageux.
i5 Juin i907.
« M. de Saini-Aqailin voudra bien conduire à table Mme la baronne de Médouze, »
Ainsi Tordonnait le petit bristol offert sur un plateau par le valet de pied dans Tantichambre des Tourmalet. Certes, M. de Saint-Aquilin ne disait pas non, mais il fut un peu ennuyé, car il ne connaissait pas cette dame, même de vue, et il redoutait d'avoir à distraire, pendant qu'elle mangerait, quelque dinde à perles. Il entra au salon. Mme de Médouze s'y trouvait déjà et il lui fut aussitôt présenté. Son aspect le réconforta. Elle restait encore jeune et jolie malgré ses multiples efforts pour le paraître plus qu'elle ne Tétait. Il se contenta de s'incliner silencieusement pour ne point dépenser sa poudre avant le dîner. Puis, s'étant renseigné auprès du maître de la maison, il apprit, comme documen-
tation particulière, que « c'était une femme charmante )') mariée à un imbécile. — Désignez-lemoi? — Tenez?... là-bas, au bout de la pièce, sous mon Largillière, cette tête de cheval de picador qui me sourit... c'est lui. Les Médouze sont riches. Ils habitent six mois la Corrèze où ils ont du bien et une vieille carcasse de château. Le reste du temps ils voyagent et passent un mois à Paris.
Saint-Aquilin en avait plus qu'il ne lui en fallait. Muni de ces indications, il pouvait, sans tarir, parler de source avec sa voisine pendant trois ans. Aussi, quelques moments après, dès qu'ils furent assis l'un près de l'autre et que la glace des serviettes damassées fut rompue, il commença :
— Je sais, madame, que vous n'êtes ici que pour trop peu de temps.
Mme DE Médouze. — En effet, monsieur. Je passe toujours le mois de juin à Paris.
Saint-Aquilin. — Pourquoi celui-là de préférence ?
Mme DE Médouze. — Quelle question? Parce que c'est le plus agréable, le plus étincelant, le plus gai. On y fête les chapeaux, les toilettes claires et les fleurs, le premier soleil...
Saint-Aquilin. — ... Et les dernières pluies. Je me demande, en vérité, si les troubles sociaux qu'éprouve notre cher pays n'ont pas là-haut leur répercussion, car il y a une crise manifeste, un vif mécontentement parmi les nuages, je ne
sais quelle mévente des eaux... Enfin, pareillement au Midi, le ciel bouge et se coalise. Le vent souffle, la vigne gèle. Au fond, j'attribue un peu ces descentes barométriques à la venue des rois et reines de Norvège et de Danemark. Je ne voudrais en rien manquer de respectueuse galanterie à leur égard, mais il est logique et naturel après tout, qu'en bon courtisan, le froid escorte les souverains des pays du Nord. C'est quelqu'un de la suite.
Mme DE Médouze. — Moi, je ne crois pas le moins du monde au détraquement des saisons.
Elles n'étaient pas, quoi qu'on en dise, mieux ordonnées autrefois, mais nous les endurions mieux, avec un meilleur caractère. Il est impossible qu'il n'ait pas plu avant que j'aie trente ans. Ayons la franchise d'en convenir : ce n'est qu'en nous enfonçant en âge que nous acquérons la certitude qu'il faisait beau sans désemparer quand nous étions petits. Le jour où j'aurai perdu mes dents, il ne me restera plus le moindre souvenir qu'elles m'aientjamaisfait mal.
Saint-Aquilin. — Avec un écrin garni comme le vôtre, pas d'inquiétude à avoir! Et, qu'est-ce qui vous charme encore, en ce mois de juin ?
Mme DE Médouze. — C'est que les distractions y abondent. Il est encombré de plaisirs au point qu'il est malaisé de les vider tous. On est obligé d'en jeter la moitié.
Saint-Aquilin. — Tant que cela? Je ne vois pas.
Mme DE Médduze. — - Parce que vous avez le nez sur le tableau. Il faut être une provinciale avide comme moi pour y faire attention et en jouir av^c plénitude.
Saint-Aquilin. -r^ Cependant, les théâtres ferment?
Mme DE Médouze — Pas tous, puisque j'étais à la répétition générale du Chandelier. Quel tendre amusement ! Quelle grâce nationale ! Un livret délicieux et une partition remplie d'oiseaux. Voilà de la musique à aimer! Oh! j'ai passé aussi mercredi dernier une journée ravissante, à Saint-Cloud.
Saint- A.QUUJN. — Oui, en semaine, le parc est tolérable. Il n'y a personne.
Mme DE MÉDOïizE. — Moi, le jour où j'y étais, il y avait un monde fou ! C'était la fête des Annales .
Saint-Aquilin. — Vous m'en direz tant ! Et comment étiez-vous là ?
Mme DE MÉDOUZE. — En qualité de vieille abonnée,
Saint-Aquilin. — Quelle est votre principale résidence ?
Mme DE MÉDOUZE. — Ma terre de Médouze, è six lieues de Brive.
Saint-Aquilin . — La-Gaillarde ?
Mme DE MÉDOUZE. — Oh ! bien calmée, monsieur ! Donc à Médouze je ne pourrais pas me passer de mes Annales. Elles me tiennent lieu de tous les journaux. C'est comme un Liebig de
la presse hebdomadaire. Et j'ai vu la fameuse cousine Yvonne ! Je me suis nommée : dix minutes après, elle me sautait au cou. Nous voilà amies. Elle m'a laissé l'impression d'une force généreuse, d'une puissance de santé physique, intellectuelle et morale comme on n'en rencontre guère. Certes, si Médouze n'était pas à plus de cent lieues de Paris, j'enverrais ma lille Bichette suivre les cours de TUniversité-Brisson... Ce n'est pas tout. Je me promets des félicités supérieures à TExposition Chardin-Fragonard et mon bonheur ensuite serait plein jusqu'aux bords si je parvenais — ne vous moquez pas de mon ambition ? — à visiter la collection Groult.
Saint-Aquilin. — Oui-dà !
Mme DE Médouze. — Difficile, n'est-ce pas?
Saint-Aquilin. — Mon Dieu, madame, on ne peut pas dire que la galerie Groult soit un moulin. On n'y entre pas comme à la Bibliothèque des Beaux-Arts. Mais cependant...
Mme DE Médouze. — Quoi? Achevez? Connaîtriez-vous quelqu'un par l'entremise duquel...
Saint-Aquilin. — Peut-être
Mme DE Médouze. — Oh ! s'il m'obtenait cette faveur, je crois que je Tembrasserais !
Saint-Aquilin. — Faites-le donc vite, madame, car ce quelqu'un, cet ami, mon meilleur et mon pire, c'est moi. M. Groult, pour avoir obtenu en privilège la magnifique et rébarbative beauté de Danton, n'en est pas moins le plus aimable et le plus spirituel des Mécènes. Il n'est volontaire-
ment du Danube que par exception et pour ceux qui le méritent. Il vous accueillera, j'en suis sûr, comme il en a l'art, parce que vous ne ferez point comme cet amateur qui, entrant pour la première fois chez lui, dans le salon des Fragonard, lui demanda : « Comment, monsieur, avez-vous pu trouver tant de Grcuze? » et auquel, bonhomme, il riposta : « En cherchant des Fragonard, monsieur. »
Mme DE Médouze. — Je ne puis vous dire à quel point je suis contente.
Saint-Aquilin. — Tant mieux, madame. Mais tiendrez-vous votre promesse?
Mme DE Médouze. — Avec une variante. Je vous permettrai de me baiser la main.
Saint-Aquilin. — Soit. Et maintenant que je sais le prix, avez-vous besoin de moi pour faire quelque autre connaissance? Dites un mot. Je suis prêt à tous les métiers.
Mme de Médouze. — Je voudrais aussi approcher M. Santos-Dumont, lui parler. S'il daignait s'y prêter, je serais capable de le suivre dans les airs. Je Tadmire beaucoup.
Saint-Aquilin. — Etvous avez raison, madame.
Sous sa frêle enveloppe et sa minceur rissolée de hareng, ce petit Santos cube des milliers de volumes d'énergie. Animé d'un désintéressement absolu, l'amour de la gloire est son seul moteur. Son récent auto-ballon fait déjà du bruit : le Santos-Dumont XVII, On dirait — ne trouvez-vous pas? — unnom dynastique et de prince régnant.
206 ï*ON AN, MAL AN
Mme DK Médouze. — Du Gotha de \û Science.
Saint-Aquilin . — Et il ô'est pas le seul. On en compte plusieurs, de cefe intrépides jeunes hommes des dernières nacelles qui donnent en se jouant le plus noble exemple d'utile audace. Le comte de la Vaulx fait partie de cette belle bande.
Mme DE MÈDOutE. -^ N'est-^Ce pas celui qui, par passion anthropométrique, a déterré de^ morts en Patagonie et mangé toute crue...
Saint- Aquilin. — N'exagérons pas... tiède, madame.
Mme DE MÉDOuze. — Taisez- vous !... de la fressure de mouton avec les chefs caciques ?
Saint-Aquilin. — C'est bien lui, oui, madame.
Mme DE MÉDOUZE. — Quelle horreur !
Saint- Aquilîn. — Mais comme ce sorbet à Torange nous paraît deux fois plus délectable ! Enfin, vous souhaitez connaître M. de la Vaulx ? Vous le connaîtrez.
Mme DE Médouze. — Merci. Et je voudrais également assister k la Chambre à une feéance ridicule.
SAiNT-AguiLm . — Elles le sont toutes.
Mme de Médouze. — ... Aller aux Artsi Décoratifs, à Galliéra pour les dentelles, aux tréteailJt, boîtes et guignols pour rougir ou pâlir, et puis au Jardin de Paris.
Saint- Aquilin . — Oh! madame.
Mme DE Médouze. — Avec M. de Médouze.
Saint- Aquilin. — Vous avez donc un mari?
Et il est ici? Oui ? Lequel est-ce? Ne me dites rien. Je veux le découvrir tout seul. Je parie que c'est ce grand monsieur, au bout de la table, avec cette belle figure intelligente et martiale et qui a une miette de pain dans la moustache ?
Mme DE Médouze. — Juste. Mais comment avez- vous fait pour le deviner?
Saint- Aquilin. — Ce n'est pas malin. Nous sommes dix hommes. C'est le seul qui ne vous ait pas regardée depuis le commencement du repas.
22 juin i907.
-^ Où nous u comptons » passer cet été ? répondit Mme A..., franche et malicieuse. Oh !
c'est bien simple. A Caucheville.
— Où le placez-vous?
— Sur la côte normande.
— Qu'en faites-vous?
— Un trou, assez cher.
— Comment Taimez-vous?
— Passionnément.
— Vous louez ?
— J'ai fait bâtir.
— Vous êtes donc bien riche ?
— Une demi-pauvre.
— Et qu'est-ce que c'est que votre galetas?
— Une maison blanche à pans de bois avec des roses et des cœurs découpés dans les volets.
— Vous voyez la mer?
— Des caves.
— Qu'est-ce que ça doit êtr^ du grenier?
— L'Angleterre.
— Compliments. C'est une belle vue. Et voilà combien que vous...
— Dix ans.
— Dix ans ? Seigneur ! Dix ans que vous allez au même endroit ?
— Eh bien, oui. Où avez-vous mal? Est-ce que vous n'habitez pas Paris depuis plus?
— Ce n'est pas la même chose, Paris c'est Paris. Tandis que la campagne...
— Vous l'abhorrez? Je le sais.
— Non. Mais je ne l'adore pas non plus. Quel plaisir pouvez-vous éprouver à voir toujours mêmes lieux et mêmes gens, à tourner dans le même cercle, à retrouver à poste fixe les mêmes visages ?
— Il y aura bientôt dix-sept ans, cher ami, que je pratique le vôtre, et non seulement je ne suis pas près d'en être dégoûtée, mais à chaque instant j'y découvre un agrément plus vif encore que la première fois.
— Parce que je fais miroir, madame. C'est vous que vous apercevez dans mes yeux. Mais ne lâchons pas la question. Vingt et un juin..., vous êtes sur le point de partir. Eh bien, vous n'ignorez rien aujourd'hui de ce qui vous attend pendant les deux?... trois mois?...
— Quatre.
— ... les quatre mois de votre villégiature?
210 UQN ^JV, MAL AN
— Rien, en effet. Le papier de n^a ahère petite musique eat réglé d'avance. Je pourrais, séance tenante, vous énoncer le programme, Tordre et h marohe des hunibla» choaes à venir,,, et vérifiez à Tautomne, tout se sera réalisé.
— C'est efîrayant. N'y a-t-il pas là da quoi désarçonner le plus splide ? Cornaient ? Renoncer de prime abord à Tinconnu ?
— Je n'en ai janims eu poif ^
— Se résigner à la monotonie, plus encore :
Ja vouloir, la délibérer, l'organiser, s'interdire la ravigotante secousse des surprises ?
— Il me déplaît d'être secouée, et j'ai méfiance des surprises. J'ai observé que, neuf fois sur dix, eljas étaient désagréables, à commencer par les plus carabinées de toutes qui sont la naissance et le mariage,,, quant à la dernière, je veux dire la mort, il faut croire qu'elle est bien rude, puis»que personne n'en est encore revenu ?
— Cependant, h votre âge, pourquoi s'enterrer ?
— : Pour prendre racine. Je n'ai rien du lierre. Je ne vis qu'où je m'attache, r— M^is le changement?
— Taisez-vous ! J'en ai l'épouvante et je m'imagine que de cette malsaine et perpétuelle envie de changer découlent la plupart de nos malheurs. Elle est de source diabolique. Toujours ce mot à la bouche, cette pensée dans les yeux avides, ce désir dans les cœurs inquiets...
Changer! A quoi bon ? P'autant que les hommes
n'obéissent pas seulement à cette maaia quand le sort leur est difficile ou contraire et qu'ils auraient presque une excuse d'en chercher un meilleur, mais môme aussi en pleine félicité, alors que tout marche au gré de leurs plus déraisonnables souhaits ! C'est la folie de changer pour changer, uniquement. Si encore on était sûr de rencontrer plus satisfaisant? Mais c'est chaque fois la même chose quand ce n'est pas pire, et ce jeu de hasard par excellence est rarement celui de qui perd gagne. Non, quand on a la chance insigne, providentielle, de posséder dans un coin un bonheur de quatre sous un peu médiocre et qui ne faitj par d'esbroufe, la sagesse est de s'y confiner. En dépit du vers fameux, ce n'est pas Tcnnui mais la paix, la sainte paix qui « naquit un jour de l'uniformité ». Tenez? Gomme toutes les femmes qui n'ont pas une tache de vin sur la figure, j'ai eu par-ci par-là quelques tentationnettes — oh! rapides et légères! — Si je n'y ai point cédé, c'est peut-être moins par vertu ou religion, je l'avoue à ma honte, que par naturelle et invincible répugnance à changer. Sans effort, je me représentais que, dès le lendemain, ça ressemblerait comme deux baisers à la veille, et aussitôt je sentais ma faible chair devenir d'airain comme celle de Lucrèce. Et puis, c'est une saine habitude à prendre que de s'entêter à garder ce qu'on a en le préférant à tout, en se persuadant qu'il n'y a rien de mieux ni de plus beau sur terre.
sans quoi, de fil en essai, on finirait par vouloir changer de tout, de mari, de femme et d'enfants.
— Comme de chemise?
— Mon Dieu, oui!... Mais passe pour cellelà! Je l'admets.
— C'est encore heureux. Pourtant, vous aurez beau vanter les mornes délices de la vie sédentaire et glorifier la routine, vous n'empêcherez pas qu'il y ait des êtres, comme moi et beaucoup d'autres, parfaitement équilibrés, qui ne sauraient vous suivre dans la province de vos sentiments casaniers et pour qui ce sera une allégresse toujours vivifiante de voir chaque été des pays neufs.
— Tous les pays se ressemblent.
— De loin, quand on les considère à votre manière, sans y mettre les pieds?
— De loin, c'est quelque chose; et, de près, ce n'est rien .
— Vous blasphémez ! Alors Venise ? Constantinople? Ça ne compte pas ?
— Si. Ça compte double. Avant d'avoir expérimenté les ineflFables joies de l'huître humaine, je ne suis pas toujours restée collée à mon rocher. Comme tout le monde, j'ai visité à fond — en un jour — quelques villes qui m'ont vue plutôt que je ne les ai vues moi-même. J'ai traversé ainsi Rome, Venise, Florence, Grenade, Athènes. L'A b c du voyage.
— Eh bien ?
— Cela in*a largement suffi.
— Vous n'avez jamais eu envie de retourner au moins dans ces paradis enchanteurs?
— Quelquefois. Une envie folle. Mais je me suis bien gardée d'en rien faire pour ne pas détériorer mes anciennes émotions.
— Et vous n'avez pas été tourmentée du souci d'en éprouver d'autres, ailleurs ?
— Non.
— Vous n^êtes vraiment pas curieuse !
— Pour l'avoir trop été. Personne n'a eu plus d'ardeurs aventurières, n'a plus frémi aux mots sacrés et effarants de départ, de chemin de fer, de navire, n'a énergiquement bâti plus de beaux projets que moi, quand j'avais vingt ans. Je me souviens de mes impatiences. Je n'entendais pas déserter ce monde sans l'avoir parcouru. Le soir, dans mon lit déjeune fille étroit comme la couchette d'un paquebot, je me jurais de ne pas mourir avant d'avoir vu les Indes, Java, Sumatra, le Japon, la cruelle et froide Chine aux prunelles en cloisonnés, la voluptueuse Tahiti et les régions tropicales où les fascinatrices étoiles brillent et brûlent ainsi que des yeux d'amour, où le papillon se déploie en claquant, comme un grand éventail. Les monts Himalaya n'arrêtaient pas ma course. Penchée sur les cartes d'atlas aux clairs lavis ou pressant du doigt la miroitante surface de la mappemonde, j'ai goûté, à prononcer tout haut des noms sonores de pays lointains, d'indicibles extases... Et puis le mari
est venu... les enfanls... les affaires quotidiennes... Chaque jour j'ai rogné un peu plus court les ailes de mes rêves... Ah! j'en ai rabattu de mes panthères noires !... et que j'ai donc mis d'etïu dans mes bayadères! Adieu les Indes! J'ai des cheveux blancs.
— Combien?
— Deux.
— On ne les voit pas.
— Parce que je leur ai recommandé de se cacher. Et depuis, j'ai savouré d^autres délices, bien plus profondes, à retourner prosaïquement chaque été dans « ma Normandie », qui « ne m'a pas donné le jour ». Les bœufs des verts pâturages m'ont appris à ruminer mes sensations. J'ai fait sur place des découvertes charmantes là où je pensais n'avoir plus jamais rien de nouveau à trouver; j'ai connu jusqu^à l'ivresse les renaissantes attractions du vieux, du déjà vu. Et je suis heureuse. Je resterai jusqu'à la fin celle « qui va tous les ans au même endroit ».
— Et moi, madame, avec une égale impénitence, je nie vante de n'avoir jamais été depuis vingt-cinq ans — j'en ai cinquante — à la même plage, à la môme ville d'eaux, dans le même pays.
— Comme je vous plains! Une idée!... Etesvous allé à Caucheville?
— Non.
— Eh bien, venez-y?
BON AN, MAL AN 21ô
— Soit. Mais je vous préviens que je n'y retournerai jamais.
— Je l'espère bien. Si vous y reveniez, je n'y reviendrais plus.
29 Juin i907.
Il est bien difficile ces jours-ci, pour ne pas dire impossible, après avoir éprouvé en présence de ce qui se passe dans le Midi un singulier malaise, de ne pas ressentir à la suite des tragiques événements qui s'y sont déroulés, une profonde tristesse. Paris, sans doute, s'amuse toujours parce qu'il est incorrigible comme les vieux enfants gâtés et que c'est d'ailleurs sa fonction de paraître, quand même et quoi qu'il arrive, brillant, superficiel et léger.
Il semble que son point d'honneur soit d'être au-dessus et en dehors des misères, des préoccupations sociales, des angoisses patriotiques. Rien n'est pourtant plus faux. Ne croyez pas une minute que, sous son aspect d'insouciance aimable, il se désintéresse de ce qu'il fait semblant d'ignorer. C'est le plus sentimental des
sceptiques. Sa sensibilité toute particulière et qu'il faut savoir comprendre est extrêmement vive et délicate. Paris souffre et est malheureux même et surtout quand il ne le laisse pas voir. Moitié par courage et moitié par amour-propre, si le pays a « des ennuis », il continue ses courses, ses visites, ses dîners, sa blague et ses potins avec une anxiété secrète au fond du cœur, à l'exemple de la mondaine obligée, en plein drame domestique, de sourire, les épaules nues. Paris considérera toujours, bravant l'étonnement ou le blâme, que c'est son devoir de rester Paris pour les autres d'abord, pour les voyageurs ses invités, et aussi pour lui-même. Dût-il être menacé des pires lendemains, vous ne le changerez pas. Les volcans ne le font que mieux danser. Et du reste n'est-il pas prouvé par l'histoire que partout, mais plus spécialement chez nous, on ne s'est jamais autant diverti qu'à la veille des guerres? Et puis les villes, et à plus forte raison les capitales, ont, comme les personnes, leur tempérament. Celui de notre Cité lui permet, en vertu de son exceptionnelle richesse — et sans que l'on en soit le moins du monde choqué quand on la connaît — de concilier l'inconciliable, jusqu'aux limites du disparate, c'est-à-dire la raillerie et la pitié, l'esprit et le cœur, le rire et les larmes, le gaspillage et la charité, l'amour immodéré du plaisir et la plus sublime ardeur de sacrifice. C'est là une vérité bien souvent proclamée. En la redisant
î^lS liON AN, Mal an
une fois de plUs, je île veux qu'expliquer Tslppafente incohél-ehce qu'offre â prèmlèfe Vue, siii^tout au provincial et à l'étranger, la lecture de nos journaux parisiens dans les périodes critiques. Les titres sensationnels les plus inlpressionnants éclatent en grandes lettres. Les dé** pêches éhumèrent les incidents, disent les morts, les blessés. Et tout à côté comme à l'ofdinairej les frivolités quotidiennes continuent de gentiment s'étaler. Il est Certain qu'après avoir lu le récit détaillé des bagarres darts les ruëS de NàrboUne, où le sang coule, l'abonné de Beaugency aussi bien que le touriste de Lueerne reçoivent un petit choc à connaître quelques lignes plus loin « qu'on s'est très amusé chez la comtesse de K... », « qu'une charade Improvisée chez la baronne de B. . . a fait pouflFer de rire » , ou encore : w le tour de valse brillant » chez la blonde et le « thé des plus réussis o- chez la brune... Et cependant ne faut-il pas que tout marche et que les dhoses s'accomplissent*? que leâ jeunes filles bostonnent sans s'occuper des revendications, légitimes ou non, des viticulteurs, qu'il y ait des heureux et des fous aussi quand même et de l'amour et de l'ivresse? Relisez Lenotre, vous verrez qu'aux jours de 98, pendant la Grande Peur,on demeurait jusqu'à la fin très gai ? A certaines heures les prisons retentissaient de rires. La vie garde toujours ses droits. De ce que le Midi est troublé, s'ensuit-il que le Nord doit pel'di'e son calme et le Centre son sourire?
BON ANj MAL AN. 219
La mauvaise fortune^ la maladie^ la mort n'arré-* tent, hélas ! et n'empêchent rien, chez les individus comme chez les peuples. Un coup de feu qui tue ne suspend pas le chant d'un oiseau à côté. La guerre n'impressionne nullement le ciel ni les fleurs, et une révolution n'est même pas capable d'interrompre un spectacle. Au plus fort de la Commune, en pleine fusillade, il y avait matinée au Gymnase* Quelques personnes se précipitent sur le seuil du théâtre»., veulent entrer à tout prix. Au bureau, on leur demande pourquoi. — « Mais, répondent-elles^ c'est pour annoncer au public qu'on se bat, et que les Versaillais entrent. »
Alors, habit noir et cravate blanche, le contrôleur, frappé par l'importance du motif, concède : « Soit. Mais tout à l'heure... h Venir' acle ! ! »
Voilà Paris.
Au milieu des graves mcidents du Midi qui alarment à bon droit l'opinion publique, la présence du roi de Siam a passé ici presque complètement inaperçue. Il n'a fait que paraître et disparaître, et les fêtes qui devaient être données en son honneur ayant été décommandées, il nous a quittés sans bruit, se rendant à Calais, d'où il s'est embarqué pour TAngletei^re. Ah ! comme en d'autres circonstances on eût parlé de lui et qu'il eût été pendant au moins une semaine ma-
tière à savoureuses chroniques ! Etrange pays que celui de ce petit roi sauvage encore quoique civilisé ! En ce moment qui est la saison des pluies, le Meïnam, débordé peut-être, féconde les rizières, et les averses, sans discontinuer, tombent sur les plaines, sur les immenses bois de tek et de mangoustans. Les jonques chinoises, ruisselantes, suivent le cours des fleuves grossis, et le peuple qui sait que son souverain maître est parti pour un long temps, afin de visiter la France lointaine, se Timagine à Paris, recevant sur un trône les hommages des ministres pieds nus et prosternés. Et les Siamois pensent aussi que Ton a dû lui offrir des combats de chiens, de coqs ou de poissons et des œufs de fourmis rares dans des plats en émaux et ils rêvent à ces choses avec fierté, doux et fumeurs. Sa petite armée ne se mutine point en son absence. Il retrouvera tels quMl les a laissés, ses courts fantassins et son artillerie de campagne servie par des éléphants bardés de cuivre, et aussi sa garde de jolies femmes aux précieux uniformes, aux dents noires de bétel et incrustées d'or, et son palais de Bankok où rôdent parmi les bosquets les beaux et tendres chats aux prunelles bleu de lin, aux pattes couleur de loutre, à l'extrémité de la queue prenante comme celle des singes. C'est alors qu'il déballera les cadeaux innocents de la République française, les vases de Sèvres et les gravures de la Calcographie dont seront émerveillés les princes de sa cour
et surtout les favorites aux chapeaux de métal ciselé, hauts comme des paratonnerres.
Je connais un charmant vieillard qui ne quitte jamais Paris Tété. Il est veuf, podagre, il ne sort plus de chez lui. Il est vrai qu'il possède un des rares et derniers grands jardins que les embellissements modernes aient épargnés.
Lorsque j'allai le surprendre, l'autre jour, il était doucement assis devant son perron, à l'ombre d'un vaste marronnier. Ses mains usées et desséchées, talées déjà par les petites taches de son de la décrépitude, étaient jointes en prière sur le pommeau de sa canne et il contemplait d'un œil pâle le parc magnifique au milieu duquel s'achève sa vie.
— Vous allez partir bientôt, me dit-il, aller à la campagne ?... Que vous êtes heureux!
: Et, comme je lui objectais, désignant le merveilleux décor de verdure, qu'il n'avait rien à envier à personne, il soupira et me répondit :
— Si. Les jardins de Paris ne sont pas la campagne. Une tristesse infinie pèse sur eux et la confiance en est comme retirée. On dirait des cimetières, où il n'y a même plus de morts. On n'y respire pas l'air du large, le parfum des prairies, l'odeur des eaux courantes. On n'y voit point les bêtes, les insectes, les oiseaux libres des champs. Le soleil, la lune, les étoiles, ne
brillent pas ici du même éclat que loin dCvS villeB. Les merles de mon jardin me semblent faire partie de Fimmeuble. Ce sont des merles d'arrondissement, de tel numéro de la rue de Varennes, et pas d^ailleurs. Ils ne silflent que pour moi, et cela me contrarie. Je me languis de ne jamais voir passer sur ma pelouse une fillette pieds nus qui tricote en paissant trois brebis noires. Et mes arbres, si beaux qu'ils soient, me font Teffet de vieux Latudes qui ne pourront jamais s'évader de leur Bastille, Le silence même et la paix de mon jardin, par un trop brusque contraste avec le tapage des rues, ont quelque chose d'accablant qui donne à la longue le spleen. La moindre lande de Beauce, bien aride, grillée par le soleil ou balayée des vents, me ferait plus de plaisir,
— Vraiment, lui dis-je, n'aimez-vous pas ce beau séjour ?
— Tout de même, accorda-t-il avec bonne grâce, et, si les défunts sont susceptibles de regretter quelque chose, je crierai plus tard après le jardin que je décrie. Mais, à cet instant, que je le donnerais donc en entier avec ses deux serres, son orangerie et ses candélabres électriques, pour avoir vingt ans et être assis par terre, n'importe où, très loin, sous un petit arbre humide, à 5 heures du matin !
— Avez-vous un habile jardinier ? lui demandai-je, par diversion.
— J'en ai cinq, qui me font venir des roses d'Angleterre, comm^ si en France... j— il haussa
les épaules. — Ah oui ! reprit-il plus bas, vingt ans... des guêtres de cuir... et un bleuet à la boutonnière...
Il ferma les yeux. Je m'éloignai discrètement au bruit des râteaux tirés en mesure sur le gravier... par des gens qu'on ne voyait pas.
6 juillel i907.
Une révolution se prépare... Mais c'est dans le monde des poupées. Il paraît que l'ancienne aux yeux couleur de ruban bleu, aux joues en pomme d'api et aux b ucles de soie floche, a cessé de plaire. On va moderniser cette coquine-là et faire faire un énorme pas à ses petites jambes. Il faut qu'elle aussi suive le magnifique mouvement qui nous emporte nous ne savons où. Désormais, nous apprennent les gazettes, cette enfant se manifestera donc sous l'aspect nouveau d'une jeune dame, extrêmement élégante, au visage aussi ovale qu'il se pourra par protestation contre Texcessive rondeur de celui qui Taffligeait hier, avec des yeux faits, des lèvres peintes, des mains longues munies d'ongles de celluloïd taillés en amande, la taille emprisonnée dans un corset hygiénique, et des seins comme au bal. Ce sera
une véritable personne en miniature qui aura Tair de la belle madame X. vue par le gros bout de la lorgnette. Comme les vraies femmes, elle ne manquera pas d'avoir un tas de choses fausses, des cheveux, des dents et des appas de toutes sortes qui pourront s'enlever et se remettre à volonté. Elle sera teinte. Les blondes le seront en brun, et les brunes le seront en blond. Elles porteront d'imperceptibles bijoux de gros prix, des colliers de perles tête-d*épingle. Elles se maquilleront avec de vrais fards, dérobés exprès pour leur usage à Taile des papillons. Guerlain créera, en pensant à elles, des flacons grands comme des dés à coudre qui contiendront six gouttes d'odeur suave : fleur -de^son^ parfum-dema-maman, brise-de-chocolat.,. Enfin ces poupées des dernières couches seront adorables et monstrueuses, et, à l'avouer franchement, je ne crois pas qu'elles « prennent». Elles ne divertiront que les parents qui, se découvrant quelque ressemblance avec elles, en seront, peut-être à cause de cela, dégoûtés au bout d'une heure et les mettront sous clé dans des vitrines. Et jamais plus ils ne s'en occuperont, car la vie soucieuse les absorbe et ils n'ont pas à fouetter que ces petits chats.
Quant aux enfants, il est permis de supposer que, la première minute d'ébahissement passée, ils se trouveront tout bêtes en face de ces femmes accomplies qui auront l'air d'être en visite. Que faire en effet de bien amusant avec elles? Les
casser? Jamais ils n'oseront. Il leur semblerait qu'ils attentent aux jours de leur propre mère, de leur tante, ou d'une dame de leur famille. Les coucher, les bercer, est absolument impossible. On ne mouche pas en lui disant : Souffle ! une personne qui a des solitaires de trente mille sous aux oreilles. Et comment les appeler ?Lili, Mimi, Pompon, Cocotte, Pochette, sont des noms de toute petite fille qu'il ne convient pas de donner à des gens d'un âge avancé. Alors : Madame ? chère amie ? ma toute belle ? Cela est bien cérémonieux et manque par trop de familiarité. Et que dire à ces inconnues malgré tout un peu intimidantes et qui pourraient être vo& mères? La conversation, tout de suite, est forcée de s'élever. Pas moyen de leur entamer de& contes de fées ou des histoires de voleurs qu'elles savent déjà depuis longtemps, de belles histoirespleines de toutous, et de morceaux de sucre, où. il y avait une fois une petite fille^ sage comme une image... Allons donc! Si elles pouvaient exprimer ce qu'elles pensent en leur liège intérieur, ces jeunes cérébrales s'écrieraient : « Ab non? hein? Tu ne vas pas nous la faire à 1»
Ségur? Finies les Zénaïdes et autres Fleuriot ! » Et elles demanderaient qu'on leur dégoisât « la dernière » de Mme de Noailles.
Une vieille grand'maman à qui je contais cette invention en a été suffoquée.
— « Hélas ! cher monsieur^ où cela s'arrêterat-il? Déjà il n'y avait plus d'enfants... Et voilà
maintenant qu'il ne va même plus y avoir àe poupées ? C'est la fin du petit monde, en attendant celle du grand, qui a déjà commencé. »
Représentez- vous la scène. Sur une rive lointaine, une sarcolève de pêcheurs grecs pêche l'éponge. Le bateau est déjà encombré par endroits des masses gluantes et gélatineuses coupées au fond des eaux et qui semblent palpiter encore d'un reste de vie obscure, impénétrable. Une forte odeur de chlore monte de ces paquets poissés de mucus, la mer est d'huile et le ciel d'un bleu corrosif qui brûle à regarder. Un scaphandrier remonte bientôt, mastodonte lent et gauche. A peine Ta-t-on débarrassé de son casque et de ses lourdes enveloppes qu'il fait signe qu'il veut parler. Il respire d'abord un bon moment, avec des précautions progressives, les yeux fermés, ainsi qu'on boit après une large soif avec une volupté recueillie et en même temps la peur que l'excès de la jouissance ne vous fasse pâmer. Ainsi Thomme est là, chancelant, le front perlé de gouttes qui ne sont pas de l'eau mais une sueur glacée, et, quand il rouvre les yeux, on le devine, à sa pâleur, en proie à une vive émotion. Plusieurs pensent qu'il a peut-être été heurté par un cadavre, ou qu'il a rencontré le grand serpent. Non. Il dit qu'il vient de voir une chose... une chose...
— Quoi donc? — Une ville. — Une ville? — Oui, une ville, engloutie là, en dessous, depuis des siècles sans doute, et demeurée en partie debout, une ville dont les ruines à Tinfîni se perdent... se perdent dans les ténèbres glauques... Tous les assistants sont oppressés de l'entendre. Et il la décrit, cette ville, autant qu'il se la rappelle pour l'avoir observée, pendant quelques instants qui lui ont fait l'effet d'années, à travers les troubles lucarnes de son masque aux paupières de cuivre. Il précise, entre autres, qu'il a vu un temple, où il a pu pénétrer, faire quelques pas, sous la futaie des colonnes restées sur leur base, et au milieu desquelles sont encore, faisant un geste, des statues de dieux, en marbre et en bronze, de dieux qu'il a touchés... Parfaitement! Voilà ce qu'il dit... Il a toute sa tête, il n'en est pas à sa première plonge ! Depuis plus de vingt ans il a péché sous la mer, au couteau, au trident, et par n'importe quels fonds, à Beyrouth, à Tripoli, à Tortosa... partout enfin... On peut le croire.
On le croit. Et plusieurs heures après, sur ses indications, quelques-uns de ces vestiges sont, en effet, par les moyens du bord, hissés sur le bateau. Comme des nageurs qui reviennent respirer à la surface, les dieux de marbre et de bronze émergent incrustés de coraux, avec des barbes purpurines, des chevelures neptunéennes de floridées et les jambes dans des cnémides de coquillages.
Voilà, si nous devons ajouter foi au récit publié il y a peu de jours par la Dépêche tunisienne^ ce qui s'est passé tout dernièrement sur la côte nord de Sfax, aux environs de Mahdia. Cette nouvelle est-elle exacte ? En attendant sa confirmation, il faut le souhaiter de toutes ses forces pour les rares et curieuses découvertes qu'elle peut amener, d'abord, puis pour la beauté tragique de la situation. Ce scaphandrier seul, dans les profondeurs de la mer, n'avançant qu'à petits pas, les bras tendus et apercevant tout à coup cette cité morte, plus morte que tout ce qui meurt de mort ordinaire, ces ruines flottantes et comme molles qui semblent bouger dans une espèce de mirage blafard... S'imagine-t-on les pensées qui peuvent assaillir le cerveau d'un homme à qui pareille chose arrive, même si ce n'est qu'un pauvre plongeur de Kalminos ou de Psora? Et quand, s'étant peu à peu sorti de sa surprise, il ose s'aventurer dans le mystérieux labyrinthe de pierre, qu'il palpe les piliers, heurte du front l'angle des tombeaux, bute dans l'aile détachée d'une Victoire, monte des escaliers rompus que grimpent plus vite que lui l'araignée de mer et le crabe géant, qu'il passe sous le pont des portiques, souffleté par le coup de queue des poissons qu'il dérange... ah! ne doit-il pas éprouver là des minutes inoubliables d'épouvante sacrée ?
Enfin le plus clair des symboles se dégage manifestement delà chose, si elle est réelle. Les
profondeurs de la mer, ce sont des abîmes du passé, de la science, de l'inconnu. Dans un dessein de lucre, on y plonge, et le nageur souvent remonte les mains vides, à bout de souffle. Mais il arrive aussi que, descendu dans le gouffre pour y détacher des éponges, il y découvre une statue de déesse ou un vase d'or. Quelle leçon ! Et le Passé, la Science, l'Inconnu choisissent parfois le plus humble, le plus ignorant des manœuvres pour lui livrer leurs secrets, lui faire ce riche cadeau. On a coutume de dire alors que c'est « un effet du hasard». On se trompe. Il n'y a de hasard en rien. Tout se déroule dans un ordre certain, selon des lois plus rigoureuses que si elles étaient écrites sur n'importe quel Grand Livre. Le parcours de tout ce ^ui vit et meurt est tracé d'avance et l'itinéraire implacable se poursuit sans une faiblesse à travers le temps. Ce n'est pas par hasard que le mammouth du déluge est retrouvé dans sa coque de glace, et qu'après des siècles de sommeil aromatique le pharaon est tiré un matin de la nuit de ses caves, et que la fragile danseuse d'Antinoë est revue par la lumière qu'elle ne voit plus... Tout cela ne fait, d'infiniment loin,,., de bien peu... que précéder Josaphat.
iS juillet 1901
— Il y a un siècle que je ne vous ai vu, dis-je à THomme-qui-lit dès qu'il eut poussé ma porte. Auriez-vous été malade ?
— Je ne sais ce que c'est, me répondit-il avec suffisance. La lecture maintient en santé. Elle écarte la souffrance avant même qu'elle n'arrive, ou la supprime si elle s'est déjà fait sentir. Il n'y a pas de rage de dents qui résiste à une appli- -cation de Balzac ou à un pansement de Dumas père. Tant qu'on lit on ne s'aperçoit de rien, on oublie son précieux corps, on n'est plus qu'un pur -esprit. La maladie, d'ailleurs, ne s'attaque avec succès qu'aux oisifs désarmés. Un simple livre ouvert dans la main de l'homme autour duquel elle rôde suffit à l'éloigner aussi précipitamment <iue le citron chasse les fourmis. Regardez les privilégiés de ce monde, ceux qui s'enfoncent
jusqu'au cou dans les bouquins sacrés, ceux que Ton appelle des rats de bibliothèque, ils jouissent ordinairement d'une vieillesse reculée à rendre jalouses les ombres de Mathusalem et de Fontenelle. On aura beau objecter les conditions insalubres de leur existence, le manque d'air et de lumière, il n'empêche qu'ils vivront presque toujours en meilleur état et plus longtemps qu'un gardien de phare ou qu'un maraîcher. Les vieux livres, surtout, ont une vertu rajeunissante. Leurs reliures gardent une force mystérieuse qui vient de loin et se communique. Le contact des veaux blonds, fauves ou tigrés raffermit la chair, et le rouge des maroquins passe dans le sang. La poussière même des livres est une poussière de Jouvence, plus fraîche aux poumons que la brise des Alpes.
— Vous êtes éloquent! m'écriai-je.
— Ce n'est pas moi. Ce sont les livres qui s'expriment par ma bouche.
— En effet, vous parlez comme eux. Et pourrai-je connaître quels sont ceux, depuis notre dernière rencontre, dont vous vous nourrîtes?
— Je ne vous les nommerai pas tous, fit-il d'un air modeste, car il y en a trop, mais je vous en citerai seulement quelques-uns dont les mérites ou les simples grâces m'ont frappé. Je vous ai déjà confessé plusieurs fois mon inextinguible goût pour tout ce qui sort de la plume de M. Lenotre. Tant pis si mon amitié pour cet émouvant et curieux historien a fait de moi un
suspect. Son dernier ouvrage consacré à la Fille de Louis Seize a renouvelé les sentiments que j'ai pour habitude d'éprouver en lisant ses ouvrages, où la vie du siècle dernier est évoquée avec un art si tranquille, une science de naturel et de simplicité si parfaite. C'est le comble et le triomphe de la bonhomie tragique. J'ai surtout été impressionné par une lettre que cite M. Lenotre, une lettre adressée par Madame Royale, prisonnière au Temple, à Mme Chanterenne...
Je l'interrompis : « Attendez un instant. »
M'étant levé, j'allai prendre dans une vitrine une petite feuille de papier jaune, et, la tendant à THomme-qui-lit.
— Voici l'original du billet en question.
Il n'en pouvait croire ses yeux.
— Comment? C'est ce papier même sur lequel Marie-Thérèse-Charlotte de France ?... Cette écriture naïve...
— ... est la sienne.
— Sa main...?
— ... s'est posée là. Observez comme les lettres et les lignes sont serrées ?
— Oui. On dirait une petite grille, une grille de cachot.
— Elle n'avait pas beaucoup de place, il ne fallait pas perdre un centimètre. Elle recommande à Mme Chanterenne de brûler la lettre après l'avoir lue, car on lui défendait d'écrire. L'encre a pâli. Les bords de la lettre sont déchirés. Elle fut, pour être remise plus aisément à
23é BON AN, MAL AN
la dérobée, pliée en six, et c'est seulement alors que sur la missive ainsi réduite fut tracée en très fins caractères la suscription pathétique : Pour être lue tout de suite, A Mme Chanterenne^ au jardin du Temple j par delà le fatal guichet, sur un banc n® 2, sous les arbres.
Nous regardions tous deux cette feuille et ne pouvions nous empêcher, Tun et Tautre, de rêver à mi-voix.
— Le fatal guichet... disait-il.
Et j'ajoutais : « Le banc n® â, sous les arbres... Les arbres du Temple... »
Nous demeurions ensuite silencieux et nous voyions la Révolution.
11 me rendit la lettre, sans un mot. Que dire, «n eiîet, quand on aurait trop à dire? On se comprend bien mieux en se taisant ensemble.
Rien n'est plus pénétrant que ces communions de cœur et d'esprit dans un retour vers le même passé.
— Et après cela? lui demandai-je, voulant rompre le triste charme.
— J'ai fait, pour la deuxième fois, avec M. Ferdinand Bac, un tour de Vieille Allemagne. Heureusement que, depuis des années, j'ai pris la saine habitude de ne m'étonner de rien, sans quoi je demeurerais confondu que le spirituel et libre dessinateur de nos Parisiennes publiques ait pu également écrire ces deux livres élégants et délicats, moelleux, pleins de soupirs et de regrets, d'une espèce d'humour
sentimental et philosophique à la pointe si personnelle. Il a étudié tour à tour — en les déroulant avec un art de peintre, de metteur en scène -et de bibelotier littéraire, au sens le plus noble du mot — les paysages de Gœthe, qui furent -comme les inspirateurs de sa pensée : Francfort, le paysage maternel; Wetzlar, le paysage de Werther; Weimar, celui des folies; léna, le paysage guerrier, sans parler des autres. Nous suivons donc, étapes par étapes, les émotions de ce coeur si magnifiquement cérébral. Nous ac- •compagnons à travers les lieux désormais historiques où il chevaucha sa tumultueuse vie, le cavalier de Faust. On peut dire que M. Ferdinand Bac a démonté, pour nous, d'une main complaisante et dévoie, quelques-uns des rouages de cette machine prodigieuse de richesse et de complications, formidable de puissance et d'une ^onorité d'orage qu'était le cerveau de Jean Wolfgang. Aussi, ce livre révèle -t-il chez son auteur une connaissance intime, profonde, large et minutieuse à la fois de l'œuvre du poète, à ce point qu'il suppose même — et souvent, hélas ! à tort — chez le lecteur une possession du modèle aussi complète que la sienne. Mais,.. « il n'y a pas de mal à ça. Collinette », car, s'il se trouve que l'on ait un peu perdu le mont Gœthe de vue. Vieille Allemagne a pour immédiat effet de vous donner envie d'en faire de nouveau l'ascension.
— Est-ce tout?
— Vous plaisantez. J'ai eu peur. Délice que je dois à M. Haraucourt dont le livre, intitulé précisément la Peur, m'en a causé une bleue à maintes pages. Le Setubal, la Bombe , les Douzes Heures d'un tamponné m'ont — si j'ose être énergiquement familier — fichu une bonne secousse. El c'est de la vraie, de l'excellente peur, de première qualité, de la peur de poète. Du reste, le recueil de nouvelles est dédié à la mémoire de Rollinat. Le lecteur, de cette façon, sait dans quel souterrain il s'engage. Vous n'avez pas connu Rollinat? Moi, je l'ai beaucoup fréquenté, en i883. A cette époque j'avais, avec plusieurs de mes camarades, la recherche maladive de la peur, de tout ce qui peut la procurer, la développer, la renforcer, la raffiner. On s'établissait volontiers artiste en peur. C'était la mode. Les gens du monde ont d'ailleurs toujours eu un faible pour ce genre d'émotions qui fait partie de la vie de château.
Rollinat habitait rue Oudinot un petit appartement, seul avec son chien Pluton et son chat Tigreteau. J'allais les voir après le dîner, et, à nous quatre, nous nous offrions de jolies parties. C'était à qui, de Rollinat et de moi, raconterait la plus terrifiante histoire. Le match à l'épouvante. Que n'inventions-nous pas pour atteindre aux dernières limites de l'horreur ? C'était presque toujours le poète des Névroses qui gagnait. Mais je remportais parfois ma petite victoire, et, entre autres, je fis certaine trou-
vaille de peur à se donner, dans des conditions spéciales au Musée Grévin, qui me valut les plus chauds compliments du Maître, poussés d'une voix caverneuse. Nous nous impressionnions ainsi mutuellement dans le silence du vieux quartier, moi assis devant le feu, le poète en chaussons arpentant la chambre, avec des bras levés en branches d'arbre, secouant sa tête pâle à la bouche tordue et ricanante de masque antique, aux cheveux de Gorgone, aux yeux verts de sorcier. L'heure tintait à un couvent : « Minuit... » martelait Rollinat en laissant échapper un rire de Valpurgis, Tigreteau hérissait sa fourrure noire comme pour un départ de sabbat, Pluton hurlait à la blême lune, et nous étions innocemment au comble du bonheur.
De temps à autre, à l'arrivée, mon ami m'accueillait par ces mots chuchotes à l'oreille : « Enfin ! Nous avons un mort dans la maison ! Juste au-dessous ! » Ce n'était pas vrai. Je m'en doutais bien. Mais nous préférions tous deux croire au pittoresque mensonge. Seulement je ne rentrais chez moi qu'au petit matin pour me coucher anéanti, la tête sous les draps, sans pouvoir trouver le sommeil. Au crépuscule, je passais de longs instants à me regarder dans la glace en concentrant toute ma volonté, car Rollinat le savait et me l'avait confié avec des sifflements de certitude à une de nos veillées d'hiver : « Si tu te regardes longtemps dans la glace, tu en sera ré-com-pen-sé, car tu finiras par voir un
autre que loi. Hein? Qu'est-ce qiie tu dis de ça, mon bonhomme? » Et il me tapotait l'épaule avec une macabre cordialité. Alors, aussitôt seul, je dévorais des yeux les miroirs et je ne tardais pas, effectivement, à constater un autre moi décomposé, les yeux agrandis aux pupilles dilatées d'angoisse. Je maigrissais. Mes bons parents n'y comprenaient rien. Et mon père, avec un demi -sourire : « Garnement ! Il s'amuse trop ! »
20 Juillet i907.
C'est le soir^ à la fin du dîner ^ dans un res^ iaurant du Bois, Plusieurs ménages encore jeunes et Saint'Aquilin, On ne parle plus que pour parler^ c'est-à-dire pour ne rien dire.
Saint-Aquilin. — Que faites-vous cet été, madame ?
— Je pars. Et le plus tôt !
Saint-Aquilin. — La santé des enfants ?
— Non. A cause des voleurs.
Saint-Aquilin. — Quels voleurs ? Vous y
croyez ?
— Je vous crois I C'est le moment où ils vont donner un coup de collier.
Saint-Aquilin. — De perles !
— Oui. Ah ! nos vacances ne font pas les leurs. Saint-Aquilin, s' adressant à une autre jeune
femme. — Et vous, madame?
— Oh! moi, je ne quitte pas mon appartement.
Saint-Aquilin. — Comme je vous approuve de vous plaire ainsi chez vous ! J y sens la marque d'une nature infiniment délie...
— Non, c'est à cause des voleurs.
Saint-Aquilin. — Encore? Vous ne pensez
donc qu'à eux.
— Eh oui ! Parce qu'ils ne pensent qu'à nous.
Saint-Aquilin. — Eh bien, mesdames, pas une minute de plus je n'essayerai de vous détrojnper. Rien n'est moins faux. Nous vivons à une époque de voleurs. Mais... quels voleurs! C'est magnifique ! Aucune de vous n'ignore que, pareillement à l'Amour, l'Art justifie tout ! Or le vol, tel qu'il se pratique aujourd'hui, sort tellement de l'ordinaire et atteint une si absolue beauté qu'il force Tadmiration et crochette l'estime. Il n'a plus rien à voir avec ce que l'on entendait communément par là jusqu'à ces dernières années. Il a suivi le progrès et il est en passe de le dépasf^er. Il s'est élevé, il a gagné les classes supérieures, l'élite. C'est maintenant du grand, du haut vol, de large envergure, sans besoin, presque par plaisir. Le voleur moderne a des rentes, automobiles, hôtel, château, et (parlons argot) pognon sur rue. C'est un artiste dans toute la rigueur du mot. Il obéit à une irrésistible vocation et, ainsi qu'au tambourinaire de Daudet, « ce lui est venu de
nuit en écoutant, non pas chanter, mais grincer le rossignol ». 11 s'écrie un matin: « Et moi aussi, je serai cambrioleur ! » Mais cambrioleur du monde, bien élevé, spirituel, instruit, mécanicien, parlant toutes les langues en dehors de la verte, médecin, chimiste, expert à toutes les besognes, professionnel de tous les métiers, rompu h tous les sports, un héros de roman-feuilleton pincé d'humour anglais, aimé des femmes, amusant les hommes même quand il les dévalise, mettant sur les dents tous les policiers de Tunivers et récoltant la gloire que donnent l'audace, l'absence île scrupules et l'impunité dans les aventures.
— Un Lupin ?
Saint-Aquilin. — Parfaitement. Arsène pour les dames. Le génial opérateur créé par M. Maurice Leblanc n'est point qu'un être fictif. 11 existe;.
— Oh!
Saint-Aquilin. — Attendez ! Il existe d'abord comme type idéal duquel essayent de se rapprocher un grand nombre de disciples aspirant à égaler le maître... Et qui oserait même ensuite affirmer qu'il n'existe pas tout de bon, individuellement !
— Allons donc?
— Vous plaisantez?
Saint-Aquilin. — J'ai le sérieux d'un gendarme.
— Qui serait-ce ?
Saint-Aquilin. — Le voisin, le passant, rétranger bien mis qui jette son cigare, le mendiant qui vend des crayons, le prince en incy ski ou off^ qui se prélasse dans Tavant-scène avec une Otero. C'est ce charmant garçon que Ton vous présente avant dîner, que vous ne connaissez pas et qui vous connaît. C'est tout le monde et personne. Au fait, c'est peut-être moi? Vous riez ? Pourquoi pas ?
— Grand blagueur! comme si, depuis vingt ans que vous habitez Paris, vous n'aviez pas la déplorable réputation d'honnête homme ?
Saint-Aquilin. — Les foncières canailles ont toujours celle-là.
— Si vous en étiez une, vous ne le diriez pas? Saint-Aquilin. — Au contraire. Pour ne pas
être cru.
— Eh bien, s'il ne faut que cela pour vous faire plaisir, à quoi bon vous contrarier? Lupin c'est vous, là.
Saint-Aquilin. — Enfin ! Ça n'est pas dommage !
— Vous voilà content ?
Saint-Aquilin. — Fier.
— Parlez-nous au moins de votre dernier travail ?
Saint-Aquilin. — Inutile. Les journaux en sont pleins.
— Que voulez-vous dire?
Saint-Aquilin. — Les diamants du vice-roi
d'Irlande.
— Ah ! bah ?
Saint-Aquilin. — Comme j'ai Thonneur,
— C'est vrai. On n'a pas trouvé le filou?
Saïnt-Aquilin. — Et on ne le trouvera jamais.
— Pourquoi ?
Saint-Aquilin. — Parce que c'est moi, et •qu'on ne pince jamais Saint-Aquilupin, ou que, si on le pince, il s'échappe.
— Vous avez été déjà attrapé ?
Saint-Aquilin. — Je crois bien ! Six mois en
prison il y a quatre ans, au moment de mon soidisant voyage au Maroc. Avez-vous une seule preuve que je sois allé au Maroc? Non? Vous êtes collé.
— Et, si je vous faisais arrêter, séance tenante, cher ami, pour vous apprendre à badiner ?
Saint-Aquilin. — Faites. Je vous en défie.
— Farceur ! Pas si bête ! Pour me couvrir de ridicule ? Oh non !
Saint-Aquilin. — Vous voyez bien ? C'est làdessus que je compte... Jusqu'à présent, ça m'a réussi.
— Le fait est, mon cher, que si nous ne vous <îonnaissions pas comme nous vous connaissons... •
Saint-Aquilin. — Et puis après? On voit dans la vie des choses si fortes ! si stupéfiantes !... Tenez? je veux être gentil pour vous, je vais vous prouver que c'est moi Lupin, l'auteur du vol des diamants en question.
— Ah ! Voilà une bonne parole !
Saint-Aquilin. — Je peux vous faire, séance
tenante, le plan du château de Dublin, pièce par pièce, le dessin du coffre-fort royal, de la serrure, vous dire comment était placée la barre de sûreté.
— Enumérez donc les bijoux, simplement!
Saint-Aquilin, — L'étoile en diamants du roi.
La plaque de Saint-Patrick, argent, rubis, diamants et émeraudes. Et cinq colliers de chevaliers de Tordre. Ah ! qu'ils sont beaux, mesdames ! Le tout, une bagatelle de douze cent mille francs. L'affaire m'a donné un peu de migraine, je ne vous le cache pas ; Dublin est une belle et stupide ville que je déteste, sans passé, sans ruines, sans art, c'est à neuf cent douze kilomètres de Paris... mais quarante-sept mille livres sterling?... ça valait le voyage ! Avez-vous remarqué que je suis revenu avant-hier après huit jours d'absence mystérieuse?
— On sait que vous avez été voir une tante pauvre en Bretagne !
Saint-Aquilin. — Bien entendu. Les Lupin ont toujours une tante quelque part.
— La liste des bijoux a été donnée. Pourquoi ne l'auriez -vous pas apprise par cœur?
Saint-Aquilin* — Si je suis capable de l'apprendre par cœur, je ne suis pas incapable de faire pire.
— Où les avez-vous mis ?
Saint-Aquilin. — En lieu sûr. Dans un endroit
public.
— Et si on déniche le vrai voleur, il faudra que vous conveniez que vous vous êtes vanté, avec un cynisme de bien mauvais goût?
Saint-Aquilin. — Nullement. Cela voudra dire que j'ai des complicités aveugles et dévouées jusqu'à la mort. Les vrais voleurs ne sont jamais ceux qui se laissent exprès coffrer. Faut-il donc que je vous révèle qu'on n'arrête que les innocents? Les coupables, libres comme l'air, volent dans tous les sens.
— Qu'est-ce que vous en ferez?
Saint-Aqutlin. — Rien. Je suis un dilettante
de pierreries. Je les garderai quelque temps pour les admirer à mon aise, la nuit, aux flambeaux. Et puis, un jour que j'en aurai assez,... pouf... je les jetterai dans la mer, afin que nul ne les aie après moi. Vous ne dites plus rien? Allons? Vous ne me croyez pas encore, sans doute ? Mais c'est égal, il y a un gros pas de fait. J'ai jeté le froid. Je sens flotter la gêne, et tout à l'heure votre poignée demain sera flasque. Ça va bien. Ah ! les aventures, mes amis ! les aventures ! Il n'y a que cela de grisant et le vol, à main gantée et désarmée, le cambriolage de haute école, le jiu-jitsu des coffres-forts peuvent seuls vous en procurer de terribles, de passionnantes et d'inouïes ! Seulement, il faut s'élancer dans le grand. Il est passé depuis Louis-Philippe le temps des tabatières et des foulards où l'on avait la candeur de risquer la paille humide pour un porte-monnaie! Non. Grâce à Dieu, la montre
elle-même aujourd'hui n'excite plus que les va-nupieds, et plutôt que d'en dérober une, moi, j'en donnerais deux. Au revoir, amis ! Inutile de sonner le garçon pour l'addition. C'est réglé. A bientôt. Je vais les voir.
Il sort. Tous rient.
Est-il original et gai, ce Saint-Aquilin ! Quel étourdissant fantaisiste ! Et qu'il a raison, au fond ! En ce temps-ci, l'on ne sait jamais à côté de qui Ton se trouve ni quelle main Ton serre, même si c'est celle d'un ami de vingt ans.
— Surtout celle-là !
— C'est effrayant 1
— Oui. Mais c'est aussi ça qui est amusant.
— Parbleu !
27 Juillet i907.
— Voulez-vous m'expliquer, me demanda le Grincheux, pourquoi non seulement nos amis les plus sûrs, mais souvent même nos parents, nos chers parents, ceux pour qui nous avons tout fait!... après avoir juré leurs grands dieux, en nous quittant, de nous écrire pendant les vacances, ne nous écrivent pourtant pas, ou ne s'y décident qu'à de lointains intervalles, en quelques lignes hâtives et banales ? C'est pour moi une incompréhensible chose, car se peut-il imaginer rien de plus agréable que de correspondre avec ceux que Ton aime ?
— En effet, confîrmai-je, c'est là une bizarrerie évidente et douloureuse dont je reste, comme vous, confondu.
— Tenez? (sa voix s'amollit) je suis en ce moment un pauvre petit tout seul à Paris, où je
m'ennuie bien fort, je vous promets, soit dit entre nous, quoique je clame sur les toits qu'il n'y a pas de mer ni de montagne qui vaille le boulevard et les divans de mon club...
— Pourquoi restez-vous à Paris ?
— Parce que personne n'y reste. J*ai horreur de faire comme tout le monde. Ma belle-sœur porte des chapeaux cloches dans l'Engadine, mon neveu voyage à deux en Italie, mon vieux papa est dans sa terre du Dauphiné, mes dix à douze amis intimes sont éparpillés un peu partout, Suisse, Hollande, Allemagne, ou bien côte nature, normande et bretonne. Tous, vous m'entendez?... tous en montant en wagon, m'avaient crié à plus de dix reprises : « Vous nous écrirez? Tu m'écriras ? » Et ils ne m'écrivent pas !
— ! ! Et vous ?
— Qu'ils commencent, monsieur? Pourquoi faut-il que ce soit moi ? D'abord je ne sais pas écrire le premier. Je ne suis capable que de répondre. Oui, quand, une fois, deux fois, trois fois Ton m'a adressé injures sur reproches, alors je m'émeus, je sors lentement du silence et je trace plusieurs mots sur une petite feuille. Je n'aime pas écrire des lettres et j'adore en recevoir.
— Mais, c'est que pour en recevoir...
— ... J'achève à votre place..., il faut en écrire ? Pas du tout. On ne doit écrire qu'à ceux qui n'écrivent pas, et ne jamais répondre à ceux qui écrivent. En effet, il va de soi que ceux qui
n'écrivent pas, les prétendus sauvages, les ours, ont plus que d'autres besoin de recevoir des nouvelles, des encouragements, et qu'on leur donne fréquemment signe de vie, ne serait-ce que pour s'assurer qu'ils ne sont pas morts... Tout comme il tombe sous le sens que ceux qui écrivent souvent et avec une si allègre prolixité qu'ils font voir que c'est là pour eux une joie hygiénique et nécessaire, n'ont, eux, aucunement besoin d'être, par des répliques inopportunes, stimulés dans une voie où ils sont déjà bien suffisamment engagés.
— Mon Dieu, lui dis-je, il faut avant tout faire preuve d'une extrême indulgence à l'égard de ceux qui n'écrivent pas. Un de mes amis, auquel j'infligeais à ce propos des dures réprimandes, m'a fourni une très claire explication de sa conduite : « Quand je suis à Paris, m'a-t-il confessé, je n'ai pas le temps. Et quand je suis à la campagne, je n'ai pas le courage. »
— Voilà de mauvaises excuses !
— Sans doute. Mais d'assez bonnes raisons.
Et remarquez que )a plupart de ceux qui, pour les motifs sus-énoncés, n'écrivent pas, en sont très malheureux et qu'ils souffrent au point que leur regret est aussi cuisant qu'un remords. Ils voudraient, mais ils ne peuvent pas. Leur volonté sensible et tendre, n'est pas la plus forte. C'est ce que, sous une autre forme, aussi simple que profonde, exprimait si bien Mme de Sévigné quand elle s'écriait un jour de langueur ; « Tout
ce que je fais m'ennuie ; tout ce que je ne fais pas me tourmente. »
— Oui. Mais au moins elle écrivait, celle-là ! Mâtiche ! La belle pie !
— Je ne vous dirai pas le contraire. Mais c'était des temps bénis de Dieu et du Roi où on n'avait que cela à faire. On écrivait pour dire quelque chose, donner des nouvelles, mander une galanterie, rédiger des petits mémoires, étaler sur le papier des jolies grâces. L'apparition du courrier faisait événement, une lettre était un paquet. On la relisait dix fois et on la commentait quinze jours. Aujourd'hui... Aujourd'hui, vous savez bien que ça n'est plus cela ? La lettre n'est plus une distraction, une surprise (j'entends aimable). Elle arrive à heure fixe, prévue, plusieurs fois par jour. Elle n'apporte le plus souvent que tristesse ou déception. Reçue avec humeur, ouverte avec appréhension, elle est jetée aussitôt au panier avec dégoût, parfois sans être lue. Si nous ne recevons plus assez, de lettres, c'est que nous en recevons trop, trop de celles dont nous nous passerions bien. De là cette espèce de nausée qui nous gagne dès qu'il s'agit « de faire notre correspondance ». Bien peu de gens y échappent. Voyons ? Soyez franc ?
— Non. Quand on vous pose cette question, c'est toujours pour vous arracher un aveu pénible.
— Eh bien, ne soyez pas franc. Cela ne chan-
géra rien à la chose ni à vous-même. Mais, cependant, n'avez-vouspas subi, dites-moi, cette sorte de paralysie étrange qui s'empare de l'homme dès qu'il a des lettres en retard à écrire ? C'est d'abord une obsession, un cauchemar. Enfin l'on se traîne à son bureau. Mais, à peine assis, une horrible question se pose : Par qui commencer ? Quelle est celle qui presse le plus ?... Quand on a déterminé son choix, on prend la plume d'une main de malade, on soupire et aussitôt après avoir tracé : cher ami, on reste en panne, l'esprit vide et le cœur éteint. Il y faut renoncer.
— Oui. J'avoue que j'ai maintes fois — il y a bien longtemps — enduré cette torture. Mais^ moi — je ne juge pas inutile de vous le répéter — je suis très particulier, je déteste écrire.
— Vraiment, créature exceptionnelle? Et il ne vous est jamais venu à l'idée que vous partagiez cette piquante originalité avec des millions d'hommes ?
— Il se peut. Mais c'est une pensée à laquelle je n'ai pas daigné m'arrêter. D'autant qu'il existe un nombre infini de maniaques pour lesquels^ écrire est une volupté sans seconde. J'en connais. Heureux les membres de leur famille, leurs amis, leurs indifférents qui recueillent ainsi, à propos de tout et de rien, les marques débordantes d'une affection bien tournée !
Je l'interrompis.
— Voilà précisément l'erreur: c'est de s'ima-giner que les lettres ont une importance senti-
mentale. Sauf de très rares exceptions, le cœur n'y prend aucun intérêt et pense à autre chose. Couvrir douze pages et aimer sont deux opérations sidiflférentes ! L'esprit surtout est épistolaire. Je n'ignore pas les célèbres lettres (T amour; mais, neuf fois sur dix, ce sont des billets d'auteurs, congestionnés de littérature, 11 n'y a, au fond, que deux classes d'humains: ceux qui se plaisent à écrire et ceux pour lesquels c'est un supplice. Des premiers, on dit, avec une vive justesse d'expression qu'ils aiment /a/re des lettres. Il faut, en effet, qu'ils en fassent, à tout prix. Et ils en font. Ce sont de bons et charmants ouvriers qui possèdent le don, le tour, la formule. La boîte de six cahiers et de cinquante enveloppes ne leur fait qu'un repas. Tant mieux pour leurs épouses, leurs maris et leurs enfants, qui bénéficient en voyage de cette maîtrise professionnelle ! S'ils étaient seuls au monde, ces épistoliers déchaînés écriraient encore, pour écrire, à des êtres fictifs. Ils écriraient au pôle nord, en plein désert, à 6.000 mètres d'altitude, dans un sous-marin. J'ai eu pour amie une femme d'une très belle intelligence, possédée de cet irrésistible et perpétuelle envie. Elle s'écrivait à elle-même des lettres qu'elle mettait à la poste pour avoir l'amusement de les recevoir et le plaisir de les lire, ou bien qu'elle jetait n'importe où (après les avoir cachetées), dans des fonds de tiroirs, des coins où elle savait ne les retrouver que bien
plus tard, alors qu'elle les aurait* totalement oubliées. Mais, ces lettres-là, c'était spécialement des lettres morales qu'elle rédigeait aux heures d'abattement ou de tentation, pour se remonter ou se refroidir. « Quand j'ai la chance, me déclarait-elle, de remettre la main .dessus par hasard, quelquefois des années après, vous ne sauriez croire comme elles me font du bien? Toujours elles tombent à pic, et j'en sors toute retapée. »
— C'est de la petite correspondance, du bureau restant y ricana le Grincheux. Et, la conclusion ?
— C'est que l'afTection, l'amitié devraient donner le droit mutuel de ne pas s'écrire. Du moment que l'on est certain de penser l'un à Tautre, à quoi bon?
— Vous êtes encore beaucoup trop coulant !
fît mon sympathique ami. Ne pas écrire en exigeant qu'on m'écrive, telle est ma prétention, la seule raisonnable.
— Vous n'y arriverez pas!
— J'y arriverai.
— Par la crainte, alors?
— Bien entendu. C^est la meilleure façon de se faire aimer.
3 août i907.
Je ne voudrais pas que Ton crût un instant <{ue je tire quelque vanité de ce que je vais dire. Eh bien, voici: Je reçois, de la part de correspondants inconnus, un assez grand nombre de lettres, écrites des régions les plus lointaines. Il m'en est même venu une de l'Alaska, et c'était quatre pages de froides injures, comme le voulait naturellement le climat du pays. Mais, en général, ces épîtres sont d'une amabilité que je ne mérite pas. Dans toutes, hommes ou femmes me font le redoutable honneur de me confesser des ambitions touchantes et parfois légitimes, des rêves littéraires qui ne sont pas tous irréalisables, des infortunes et des déboires à lasser les plus obstinés courages, en fin de quoi ils me demandent un appui ou tout au jnoins un conseil. Je ne sais lequel des deux est
le plus difficile à donner et presque toujours je me trouve, à mon douloureux regret, aussi empêché de leur accorder l'un que l'autre.
Sans parler du doute affreux dans lequel me jettent de pareilles requêtes et de la lourde responsabilité que je sens peser sur moi à Tidée de prononcer un arrêt que Ton n'oserait transgresser, je connais, mieux que mes clients d'un jour et que personne, toute l'étendue de mon incompétence et l'inanité du pouvoir que peuvent à tort me supposer, à de si énormes distances, mes crédules amis. Je n'ignore pas, que, seul le prestige d'une assemblée illustre, dont je reste ^ussi fier que confondu d'être le membre le plus indigne, joint au mondial éclat dujournal VIllusiralion qui m'illumine, chaque semaine, au moment que je traverse ses colonnes, est capable de tourner assez la tête à des êtres perdus loin de France pour leur inspirer Tidée baroque d'avoir recours à moi dans leur embarras! Ici, sur les bords de la Seine où, heureusement, l'on sait de quoi je retourne, c'est une pensée qui ne vient à qui que ce soit. Mais eux, ces pauvres voyageurs ou expatriés qui ont perdu la boussole Parisienne... comment les détromper? Par quel ingénieux moyen leur expliquer que les moindres places sont promises mille fois avant d'être dionnées une, et accaparées de père en fils, que les plus infimes positions sont escaladées, occupées et défendues avec une férocité devant laquelle il n'y a qu'à fuir, qu'il n'est plus de petit coin dis-
pénible nulle part, même au Sahara, et que les directeurs de journaux et de revues sont assaillis du malin au soir par des propositions de correspondances et des offres de documents affluant des extrémités de la terre ? Le plus chétif « organe » qui avoue avec effronterie un tirage de deux mille a aujourd'hui ses fils spéciaux et ses reporters partout, jusque dans la planète Mars. Alors?Que faire? Demeurer indifférent à Tappel de ces vaillants compatriotes et répondre par un silence dédaigneux à leur sympathique espoir? Non, vraiment, je ne pourrais m'y résoudre, si bien fondées que soient mes excuses ! Et cependant, à presque tous, je n'ai rien, hélas! à verser, qu'une insignifiante monnaie de bonnes paroles. Dans mon désir de leur témoigner toutefois que ma pensée n'est pas restée détachée de la leur et que je compatis d'autant plus à leurs grands et petits maux que j'ai honte de n'y pouvoir porter remède, j'ai résolu de puiser dans les lettres qu'ils ont bien voulu m'adresser les passages les plus intéressants. Ce sont eux qui vont, aujourd'hui, rédiger en partie ce courrier, et à se voir imprimés, quoique par lambeaux, ils éprouveront, je Tespère, quelque soulagement, si léger qu'il soit. Ils s'apercevront du moins que je les ai lus, que je n'ai pas jeté au panier, sans les décacheter — ce qu'ils pouvaient s'imaginer jusqu'à présent — leurs enveloppes chargées de timbres et de cachets de poste et qui ont fait tant de chemin, franchi tant de
déserts et de mers pour venir jusqu'à moi qui ne les attendais pas, alors que tant d'autres, que j'attendais et que j'attends toujours, ne sont pas venues !
Voici d'abord une dame qui m^écrit de Kazan:
« Depuis dix ans, me dit-elle, j'ai quitté la France pour vivre dans cette immense Russie que Ton connaît si mal à l'étranger. Bien des événements se sont passés qui, avec le temps, ont éparpillé les connaissances, les amis qui m'étaient restés dans la capitale. Quant à la famille, disséminée par la maladie, la mort, les alliances, elle oublie les membres qui ne viennent pas faire acte de présence au moins une fois Tan. L'oubli est si facile, surtout quand Texilée ne revient pas, qu'elle est seule, triste, après de grands revers de fortune et de bonheur manqué ! »
Que de mélancolie dans ces lignes si simples ! Ma correspondante me confie alors qu'on Ta engagée à écrire des scènes de la vie russe ou à faire des traductions pour quelques journaux français. Et elle m'avoue avec une courageuse ingénuité qu'elle va essayer : « Je n'espère pas gagner à cela, mais peut-être qu'en échange de mon travail, le directeur du journal voudrait bien me servir Tabonnement que mes moyens ne me permettent pas de payer. La vie est si affreusement chère ici, et les leçons si mal rétribuées ! » Ne sachant quels journaux accepteraient volontiers cet échange, elle me prie de lui adresser un mot à ce sujet, et je n'ose lui dire ni oui
ni non. Elle offre aussi d'envoyer des photographies.
« Les bords du Volga abondent en types inconnus en France, et Ton pourrait conter nombre de faits intéressants, des scènes rurales d'un pittoresque presque fantastique. Les mœurs de nos Tartares ne sont pas moins originales pour un « Européen », comme on nous appelle. Il faut vivre dans ces pays-ci, pour les bien comprendre, et expliquer beaucoup de détails, si étranges à première vue. »
Elle n'est pas éloignée de penser, la pauvre et confiante créature, que je pourrai peut-être obtenir ce qu'elle souhaite ! Ah ! si cela ne dépendait que de moi, madame ! vous auriez déjà la dépêche : « Envoyez copie. » Mais... Et elle termine ainsi : w Que le Ciel vous récompense, disent les Russes, pour ce moment d'attention que vous venez de me prêter, et qu'il vous comble de ses bénédictions ! »
En voici une autre :
« J'ai quitté la France depuis sept ans pour venir en Russie d'abord, puis en Pologne, où je me suis créé un milieu à moi, parmi la jeunesse étudiante des deux sexes. Ce sont des gens comme moi un peu idéalistes, utopistes même, la plupart dépourvus de tout, sauf de cœur, d'intelligence et d'idées. Nous nous réunissons, nous parlons espéranto, ce qui me rappelle un peu le foyer, car si ce n'est pas le français que j'entends, il s'en rapproche à coup sûr, plus que le
russe, le polonais ou ^allemand que Ton parle continuellement ici. Comme tant d'autres, monsieur, condamnez-vous Tesperarito sans avoir pris la peine d'en approfondir le but? »
A cette question je ne me déroberai certainement pas. Je trouve Pesperanto un langage affreux à lire et à entendre autant qu'à parler, mais qu'il soit réputé aussitôt musical et béni s'il permet à des esprits perdus au large et à des cœurs en exil de se resserrer, d'échanger leurs !
pensées et leurs battements ! De la minute où, î
dans les yeux de femmes groupées le soir autour d'une petite lampe, bien loin, bien loin, il fait !
passer les doux paysages de la patrie française, ce charabia devient sublime et sacré. Si j'en avais le temps et l'intelligence, je serais désormais capable de l'apprendre. Il mérite en tous cas qu'on l'enseigne et le répande le plus possible, et je jure de demander au moins pour ma part, que le mot espéranto soit accepté dans le Dictionnaire de l'Académie. Lui, d'ailleurs, il n'est pas laid, et sonne avec une grâce provençale un peu triste. Espéranto. . . Espérance ! . . . Comme la précédente^ mon espérantiste voudrait écrire des récits de là-bas et les faire imprimer. « Mon but, me dit-elle, serait aussi de prévenir les jeunes filles qui viennent ici contre les déboires et les tromperies, abus de toutes sortes qui les attendent à chaque pas. Moi, dans quelque temps, je veux partir pour la Sibérie... »
Enfin, j'ai reçu des Etats-Unis une longue
missive, des plus attachantes, que je regrette de ne pouvoir transcrire ici tout entière. C'est un homme jeune, d'esprit distingué et d'activé énergie qui parle :
« Je suis de Neuilly-sur-Seine, et maître de langue française à la haute école de la ville de Seattle, et pourtant je ne suis plus Français, pour ainsi dire, ni par ma langue, ni par mes mœurs, car, non seulement j'ai quitté la France depuis dix ans, mais qui plus est, je me suis fait naturaliser citoyen américain. Cependant j'aime toujours ma mère patrie et tout ce qui est d'elle. Aussi je ne dirai jamais assez le plaisir que me cause Vllluslration en ce lointain pays du Nord- Ouest Pacifique. »
11 me décrit ensuite Seattle, « ville extraordinaire et prestigieuse, grande étape et seul entrepôt de l'Alaska, admirablement située sur le « Puget-Sound » avec un port le plus beau et le plus vaste, la reine ville de la Méditerranée du Pacifique, comme on Tappelle. Son rapide essor s'explique moins par la proximité de l'Alaska que par les exceptionnels avantages industriels et commerciaux de la ville elle-même, qui compte aujourd'hui deux cent mille habitants et s'accroît tous les jours. Je demeure confondu de voir l'enthousiasme, l'esprit d'association et d'initiative de tous ces gens de Seattle, venus de toutes les parties de l'Union et de l'étranger, et résolus à faire de cette ville, après New-York, la première place importante des État-Unis. Ils ont déjà
opéré des merveilles et tiré, en moins de dix ans, de cet ancien village indien une ville singulière, qui, par ses irrégularités mêmes et ses contrastes, plaît extrêmement. Et les voici qui se préparent, en ce moment, à tenir ici une grandiose exposition en 1909 : La Alaska Yukon Pacific Exposition, Cette entreprise colossale leur coûtera au moins dix millions de dollars, mais ce n'est point l'argent qui manque ici à ces mangeurs d'or... Peut-être rillustration^ en sa qualité de journal universel, pourrait-elle tirer un parti utile, intéressant et neuf pour ses lecteurs, des renseignements que je serais trop heureux de donner sur ce jeune et frénétique pays presque encore vierge ? »
Voilà la commission, toutes les commissions de mes correspondants, faites en grande sympathie de pensée. Puissent-elles ne pas rester complètement sans effet ! C'est mon vœu bien cordial et sincère.
iO août i907.
Dans rappartement aux persiennes closes où régnent de « pâles ténèbres », les meubles et les objets, énervés d'isolement, échangent entre eux, durant les longues heures des vacances, des impressions violentes et naïves.
Le Lustre, so^/s sa camisole de force en gaze, -— J'étouffe, je deviens fou.
La Plante, que la concierge a bien promis d'arroser. — Moi, je meurs de soif.
Un Ver, en train de repriser une portière. — J'ai une faim !
Une Brosse. — Mange. Tu as de la chance que je ne sois pas en main. Je t'aurais vite fait perdre le goût de la laine !
Les Flambeaux. — De la lumière ! On n'y voit rien. Nous ne pouvons plus même nous regarder dans la glace.
La PiNCETTK. — Dire que je suis condamnée jusque pendant la belle saison à vivre en face de cette pelle !
La Pelle. — Je te conseille ! Quitte ces airs pinces? Dès qu'une chose est rebutante et sale, on a coutume de dire qu'elle n'est pas à prendre avec toi... et cependant c'est toi qu'à la hâte on court chercher.
La Pincette. — Eh bien ? Et toi? Sur qui brûle-t-on du sucre quand ça empeste ?
La Pelle. — Sur moi. Je m'en vante. Je purifie l'air.
La Barre de foyer, roide. — Silence à la pelle !
La Cheminée. — Je m'ennuie à périr, la trappe baissée. Pas moyen de ronfler. Je n'ai plus ramusement du feu, des flammes dansantes, la plainte des bûches, Je rire des étincelles. On m'a retiré jusqu'à mes cendres. Si au moins je pouvais fumer?
Le petit Tabouret. — Où se promènent actuellement les pieds frivoles de ma jolie maîtresse ? Quelle vie de bâtons de chaise mènentils? Sur quels coussins de moleskine d'hôtel me font-ils des infidélités? Je me languis d'eux. Les Chenets. — Moi aussi.
Une Causeuse. — Jamais on ne saura quel supplice c'est pour moi, avec le nom que je porte, de n'avoir personne à qui parler !
Plusieurs Sièges, à la fois. — Eh bien ? Et nous ? Ne sommes-nous pas là ?
d64 BON AN, MAL AN
La Causeuse. — Ce n'est pas de la conversatioa ainsi qu'au jour de réception de madame.
Un Guéridon. — Mais tu fais comme nous tous, ce jour-là. Tu ne dis pas un mot.
La Causeuse. — J'écoute,
Un Fauteuil. — Elle a raison. Depuis deux mois, trop de solitude ! Cela dépasse les bornes.
Le Thermomètre. — Il y a des degrés.
Une Souris. — Pas un chat !
Un autre Fauteuil. — Nous sommes là six, bras ouverts, avec un grand benêt de canapé à oreilles...
Le Canapé a oreilles. — Hé là-bas? Je ne suis pas sourd !
Le Fauteuil, continuant. — ... à faire tapisserie, en rond, à vide, comme si on allait jouer les Précieuses Bidicules, et elles ne viennent pas.
Un Tome de Molière, sur une table, — Elles reviendront.
Un petit Divan. — Oh ! vous, les fauteuils carrés, il vous faut du monde, des gens en visite, des dos considérables et des reins éminents, des ministres, des généraux, des douairières chargées de perles grosses comme les boules de naphtaline qui vous jonchentàcetteminute!... Moi je n'en réclame pas tant. Pourvu qu'ils soient jeunes, gentils et un peu amoureux, un monsieur et une dame me suffisent et, dès que, par hasard, j'en ai une paire sur les genoux, je la retiens !
L'Ecran. — Quelle honte !
La Serrure de la portf: palière. — En attendant, je me rouille, au point même que je me demande si je n'opposerais pas deux fois plus de résistance aux cambrioleurs.
Le Paillasson. — Ah ! ils se moquent bien de toi et de tes pareilles, va ! Que tu sois rouillée ou non, fermée à double ou à triple tour, ils entreront comme dans un musée.
La Serrure. — - Pardon. Vous oubliez que ma clef est cachée en bas, suspendue à un clou à portée de la main, près de la porte vitrée de la loge du concierge, lequel joue à la manille en face chez le marchand de vins.
Le Verrou de sûreté. — Et puis, vous comp • tez sans moi ? Sans mes deux crans ?
Le Coffre-fort. — Enfant ! Petit ingénu !
Le Verrou de sûreté. — Eh bien, vous mériteriez qu'on nous forçât pour vous apprendre à plaisanter? On me brisera, soit. Mais, après tout, ce n'est pas moi qui serai volé. C'est vous. Ah ! vous en allongeriez une figure si une bande de « monte-en-l'air » envahissait soudain l'appartement ! Toi, le piano, qui fais semblant de dornair sous ta couverture, qu'est-ce que tu leur dirais ?
Le Piano. — Je ne veux pas qu'on me touche !
La Serrure. — Et toi, la pendule ?
La Pendule. — Sortez ? Ou je sonne.
Le Paillasson. — Moi : essuyez au moins vos pieds.
Le Coffre-fort. — Moi je leur réciterais comme Arvers : Tout meuble a son secret.
Un VmE-pocHEs. — Est-ce que nous ne sommes pas un peu parents ?
Une Table. — Moi, je crois que je' ne leur dirais rien. Malheureusement ils ne viendront pas.
Une Vitrine. — Pourquoi, malheureusement?
La Table. — Parce que ce serait une distraction et que je m'assomme. Je veux sentir des coudes.
Le Parquet. — Merci bien ! Je ne comprends pas pourquoi vous récriminez tous. Moi, je me garderais bien de me plaindre. Je suis très heureux, je n'ai plus de tapis, je respire.
Le Balai. — Et, comme tout est fermé, la poussière n'entre pas.
Le Plumeau. — Tu veux dire qu'elle ne sort plus ?
Les Housses. — C'est nous qui la recueillons.
Une Serviette, pos^e sur la tête d'un buste, — Vous êtes faites pour ça, comme moi.
La Housse du grand canapé. — Taisez-vous, torchon !
La Table. — La poussière, c'est encore moi qui en souffre, plus que tout le monde.
Le Soufflet, impertinent, — En effet, tu en as plutôt une bonne couche !
La Table. — Souffle-moi donc dessus au lieu de faire de l'esprit.
Le Soufflet. — L'esprit souffle où il veut,
ma fille. Et puis rappelle-toi que je suis en vernis Martin, que je remonte à la Régence et que c'est seulement à cause de ma gracieuse ancienneté qu'il m'est permis de figurer au salon ? Mais je suis crevé, Tair me passe au travers du cuir. ?
La Table. — Bric-à-brac !
Une Chaise légère, à lyre, — Moi, je n'ai vraiment la paix que pendant celte saison. Je sors si fatiguée de mon hiver ! A Pâques, je n'en peux plus. En effet, je ne me suis jamais expliqué pourquoi c'est invariablement moi, fragile et délicate par excellence, que choisissent exprès les volumineuses personnes et les monstres de grosseur pour s'y écrouler. C'est un mystère. H y a dans mes membres fins un charme qui plaît aux bedons extravagants et aux gigantesques râbles. Du plus loin j'attire les « cent-kilos ». J'ai déjà été cassée comme une paille et racommodée vingt fois. Il faut qu'au fond je sois plus solide que je n'en ai l'air. Au moins Tété, je reprends des forces.
Une Liseuse. — Je ne vous cache pas mou horreur de cette époque, parce que nous ne sommes au courant de rien.
Une Bergère. — On ne sait même plus le temps qu'il fait.
Le Baromètre. — Il pleut, il pleut, bergère.
Une Mouche. — Des nouvelles? Vous en voulez ? En voilà ! Et de graves. Trois de mes compagnes sont, depuis le 4 j^î^^i enfermées dans le sucrier.
Une Teigne. — Ah ! les malheureuses ! Elles sont perdues ! Elles doivent être mortes aujourd'hui ?
Un Papillon. — Oui. Mais d'une mort bien douce.
La Teigne. — Ce qui me fait rire, c'est la candeur des pauvres gens qui croient encore à l'efficacité des poudres, des poivres et des camphres pour nous exterminer. Nous n'en volons que mieux et ne courons ici aucun danger.
Une autre Mouche. — Il faut cependant faire attention, car il y a une araignée.
La Teigne. — Où donc ?
La Mouche. — Dans le plafond, parbleu ! {Un court silence,)
Un Portrait d'homme, du siècle dernier^ pendu au mur. — Je vous ai laissé dire vos sornettes. Ecoutez-moi. Vous êtes tristes et désorientés parce que vous ne pouvez vous passer des humains. La société des jupes, le frôlement des étoffes, la caresse des doigts vous manquent. La moitié de Tannée je vous entends cependant soupirer : « Ah ! quand donc serons-nous seuls ? » et, dès que vous êtes réduits à vous-mêmes, vous ne savez plus que devenir. Nous avons besoin, voyez-vous ? — nous autres, objets inanimés surtout — de l'homme, de la femme, des vivants. C'est eux qui nous donnent le mouvement, l'existence et la joie. Sans eux, nous ne sommes plus rien que des choses inertes et lugubres. Nous languissons alors dans des sortes
de limbes et nous péririons, si cette situation
douloureuse se prolongeait. Mais, quandrhomme
et la femme nous remuent, nous déplacent, nous
cajolent, nous patinent, nous disposent cent fois
par jour au gré de leurs caprices et au mieux
de notre beauté, nous mettent en valeur à Ten-
droit choisi et dans l'éclairage propice... ah!
la flère tournure que nous prenons ! Comme
nous sommes jolis, coquets, vaniteux ! Tandis
que considérez d'autre part de quoi nous avons
l'air en dehors de notre milieu, par exemple, à
la salle des ventes, ou sur le trottoir, un jour
de déménagement ? Ne vous étonnez pas si
je vous parle avec cette philosophie et cette
grande hauteur de vues ? C'est que je vous suis
supérieur à tous.
Un Mmom. — En quoi ? Parce que tu es accroché plus haut ?
Le Lustre. — Eh bien? Et moi ?
Le Portrait. — Parce que je suis « un portrait », ce qui reste d'un homme qui a eu chair et os de qualité sous le roi Louis XVI. Je suis son image, sa représentation dernière. Quelque chose de sa pensée, de son cœur, de son âme généreuse et légère subsiste dans mes yeux, sur ma face rasée, aux coins de ma lèvre souriante et jusque dans les plis de mon habit bleu. Je ne suis qu'un objet sans doute, un morceau de toile peinte tendue dans un cadre de bois ovale, mais il me souvient presque d'avoir vécu, et il me regrette d'avoir aimé... Et quand d'aventure
notre maîtresse me regarde en baisant une rose un frisson me passe.
La Mouche. — Un mot de plus et je me promène sur ton nez !
Un Vase modern-style. — Ah ! le vieux tableau !
Le timbre du téléphone se met à sonner. Tous ricanent tout bas : Allô ! Allô !
n août i907.
— ... Et demain, 17 août, nous partons enfin pour aller, pendant deux mois, visiter les vieux châteaux.
La dame qui disait allègrement ces mots, jeune encore, toujours belle, sourit à ses deux filles déjà grandes qui s'écrièrent presque ensemble : « Oh ! oui ! les vieux châteaux de France ! » Et leurs yeux, les uns tout bleus, les autres noirsnoirs-noirs, pétillaient à l'idée du voyage.
- — Quels châteaux en particulier? demanda un monsieur qui se trouvait seul avec elles, après le dîner, dans le salon aux fenêtres ouvertes.
— Tous.
— Le plus que nous pourrons.
— Il y en a beaucoup, observa-t-il doucement.
Il parut ensuite réfléchir, hocha la tête avec la gravité un peu vaniteuse de ceux qui ont vécu double, traversé pas mal de choses de toutes sortes et il répéta, mais sur un ton bien différent de celui des jeunes filles, avec une mélancolie indéfinissable : « Ah ! les vieux châteaux ! » Sa voix au timbre évocateur les fit tout à coup surgir... En même temps il fermait les yeux comme s'il voulait y entrer, par la pensée. L'on respecta sa rêverie. C'était un homme au visage doux et hautain, poudré avec art parla cinquantaine, la bouche triste et fine, Tœil gris-de- Hollande, dont les tempes et le front avaient des polis de grains de chapelet et de pommeau de dague. Il portait une de ces courtes et claires barbes roussâtres dites a en chat fâché » qui faisaient si bien jadis sur les blancs tuyaux de la fraise et malgré soi on ne pouvait s'empêcher, quand on le regardait, de l'imaginer coiffé d'une toque sur fond vert, dans un cadre d'ébène.
Une des jeunes filles, la brune — la plus audacieuse — rompit le silence.
— Eh bien, quoi ? les vieux châteaux ? Est-ce que vous ne les aimez pas?
— Horriblement!
— Alors? Expliquez-vous?
— Eh bien, voici : Ils ne veulent plus de nous.
— Moi je veux bien d'eux, déclara la blonde.
Le Clouet l'observait, paternel, amoureux :
« Ah ! si VOUS aviez été châtelaine, murmurat-il... et que j'eusse été page ! »
Il n'acheva pas. Le sourire tendre et flatté de la mère équivalait à un consentement rétrospectif. Elle aussi eût bien aimé ce portrait pour gendre.
Mais il poursuivait :
— Les châteaux en ont assez et ils nous le font sentir avec une dureté de pierre. Tout cœur qui n'est point sourd entendra leur réprobation, car elle parle aussi distinctement qu'une voix. Ceux qui possèdent les vieux châteaux ne les possèdent pas.
— A qui sont-ils donc ?
— Aux anciens et premiers maîtres pourlesquelsilsfurentlonguementconstruits. Lesactuels n'en ont rien... que les clefs, de petites clefs de placards qui ne sont même plus les vraies, les primitives, perdues, enfouies au creux d'un sillon ou rouillées dans le lit des rivières. Quelque gros prix qu'ils les aient acquises, ils détiennent indûment ces demeures. On achète tout avec de l'argent, excepté Tâme du passé. II faut n'être qu'un parvenu de la richesse pour croire, parce que dans une vente on enlève à coup d'enchères un gant de Henri IV, que Ton a aussi, pardessus le marché, sa poignée de main ! Ça serait trop commode et avantageux, en vérité, si, en se payant des créneaux, on s'oiîrait l'honneur de ceux qui sont tombés le nez dessus ! Un pontlevis ne s'assimile pas. L'écusson reste à celui
qui Ta peint de gueules, je veux dire de son sang. Voilà pourquoi vivrait-on cent ans, et toute Tannée, le plus respectueusement du monde, dans un de ces historiques et redoutables domaines, au milieu de ses enfants, petits et arrièrepetits-enfants que Ton y aurait vus naître... on ne s'y sentirait cependant pas cinq minutes chez soi.
— Chez qui donc serait-on ?
— Chez « eux », chez les défunts.
— Ils n'y sont plus, puisque trépassés, poussière des siècles.
— Ils y sont, invisibles, impalpables, plus que s'ils y étaient tout de bon, plus qu'ils n'y furent de leur vivant. Ils y sont, revenants revenus. Leurs ombres éternelles y tiennent plus de place que n'en occupa leur corps. Leur souvenir remplit les salles, les galeries, les oubliettes, anime et peuple les cours au point qu'il opprime et anéantit le chétif possesseur d'aujourd'hui. Neuf fois sur dix, du reste, celuici n'est ni du sang, ni du rang des prédécesseurs éloignés dont il se persuade avoir les titres de noblesse, parce qu'il a ceux de propriété. Le maître nouveau devient, au contraire, le valet des anciens, (^e sont eux, en dépit des apparences, qui crient, commandent, réveillent les échos, chassent et pèchent, montent les escaliers des tours, s'agenouillent à la chapelle, se chauffent sous le manteau des cheminées, eux seuls que l'on vient visiter en cette saison, pour qui l'on
signe sur un registre... Sans eux, le château n'existerait pas, il ne serait qu'une opulente fantaisie de rentier féru de moyen-âge.
Si quelqu'un vous faisait, mesdames, la proposition d'habiter un tombeau, le tombeau vide d'un autre, ne penseriez-vous pas qu'il se moque ou qu'il est fou? Eh bien, pourtant, les insensés qui ne craignent pas de fixer leur établissement dans un donjon mâchuré d'histoire font la même chose. Ils s'installent au fover d'un mort, de tous les morts qui vécurent là auparavant et qui, en traits ineffaçables, y ont laissé leur empreinte, marqué leur passage. Prétendre abriter son bonheur sous ces lambris centenaires est une aberration. li faut laisser les vieux murs à leurs inconsolables fantômes.
Il se tut. Alors, la blonde, celle qui n'avait pas été châtelaine dans les temps... dit ;
— Mais pardon "^ Je voudrais comprendre. Il me semble bien cependant que vous en avez eu un?
Il fit d'abord l'étonné.
— Un vieux château ?
Et la brune :
— Sans doute. Qui donc nous en a parlé ?
— Ce n'est p^as moi, affîrma-t-il avec froideur. La mère paraissait gênée. Elle dit :
— Excusez, cher monsieur, la maladresse de ces petites filles qui, sans le faire exprès, viennent de raviver chez vous un pénible -souvenir. En effet, mes enfants, monsieur a eu un château, un vieux et an beau, paraît-il.
— Ah?
Il se redressa, un peu pâle.
— Admirable, mesdemoiselles. Pourquoi m'en cacher, après tout ?
— Gomment s'appelait-il ?
— Le château d'Epouve.
— Où est-il ?
— Nulle part. Je ne l'ai plus.
— Vous l'avez vendu ?
— Oh ! non ! Mais — et c'est là le grand malheur auquel madame votre mère a fait une discrète allusion — un incendie l'a complètement détruit.
Les jeunes filles laissèrent échapper un léger cri d'horreur... et elles demeuraient les mains jointes, lèvres entrouvertes.
— Oui, continuait lentement le Glouet, comme pour lui tout seul... C'était une pure merveille... Epouve... ses mâchicoulis, ses plafonds à poutres peintes, ses tourelles, ses échauguettes, ses douves... il a flambé les pieds dans l'eau rouge.
— Vous étiez là ?
— J'y étais.
— Quelle atrocité ! Gomme vous deviez souffrir?
— Je pleurais. Et cela ne m'arrive pas une fois tous les trente ans.
— Mais comment le feu avait-il pris ? demanda la mère.
— Je vais vous le dire. Personne n'a jamais
SU cela. (// se pencha vers elles.) C'est moi qui ai brûlé Epouve.
Elles reculèrent.
— Vous?
— Moi-même. Epouve avait un écrasant passé.
Je ne le possédais pas depuis un an que je sentis que jamais il ne serait à moi. Les morts ne le voulaient pas. Ils vivaient à ma table, sous mon toit, dans ma chambre. Je les gênais. Bientôt il me fut impossible d'y rester et cependant je n'avais pas le courage de consentir à ce qu'un autre après moi Thabitât. Alors, une nuit d'hiver que j'y couchais seul, ayant éloigné les gardes, j'y mis le feu, de cette main qiie vous voyez. J'en ai aujourd'hui un vrai chagrin, mais je ne le regrette pas. Ça n'était plus tenable. Ils m'y ont forcé.
Les femmes se taisaient, muettes de petite terreur.
Il ajouta tout à coup en souriant avec amertume :
— Mais je n'étais pas assuré l Tranquillisezvous ! Je suis honnête homme.
24 août i907.
Nous venions de Saint-Céré, en Haut-Quercy, la semaine dernière, le 16 août au matin, et, lorsque Tauto qui nous emportait à Padirac et à Rocamadour s'arrêta pour quelques minutes sur la place de Loubressac, un très ancien petit village perché à trois cent cinquante mètres audessus de la vallée de la Dordogne, six heures sonnaient au clocher de Féglise. Ah ! que le lieu désert était donc impressionnant de calme et de simplicité ! Quelques tilleuls de plus de cent ans, trois meules, des charrettes dételées, les brancards implorant le ciel, un jeu de grosses quilles abattues, encore dispersées çà et là de la veille et dont une seule restait debout. Et puis du fumier fourragé par des poules, des canards immobiles, accroupis en rond, des pigeons se suivant à pas comptés en file indienne d'amour
sur la crête d'un toit de tuiles. Une tranquillité de France d'autrefois.
Soudain déboucha d'une ruelle, jambes nues et coifîé d'un béret, un enfant tirant un âne par la bride. Il s'arrôta comme s'il attendait, regardant autour de lui. Au même moment, surgissait en face un gars menant une paire de bœufs, puis un autre, puis deux, puis trois, tous aussitôt se rangeant avec une pacifique lenteur, sans bruit ni dispute, chaque homme en longue blouse noire à la tête de son attelage.
— C'est jour de marché ! s'écria un de nos compagnons de route.
Alors un vieillard, auquel nous n'avions pas fait attention et qui s'était assis près de nous à l'instant sur un tronc d'arbre coupé, les mains jointes au pommeau de sa canne, rectifia :
— Non pas. C'est la bénédiction des bêtes, pour la Saint-Roch.
Je me rappelai aussitôt, en efïet, la vieille et touchante coutume suivant laquelle, en ces pays, le curé vient sur « le foirai I », après la messe, bénir les animaux domestiques.
Ils continuaient d'arriver, plus nombreux, par tous les chemins. Il en venait de droite, de gauche, de toutes les directions. Au fur et à mesure que paraissait une nouvelle paire fouettant de la queue, le mutle baissé vers le sol pierreux, les flancs crépis de boue, le vieillard nous les désignait du bâton en disant le nom du propriétaire : « Voilà les bœufs de Laborderie,
voilà ceux de Terou, ceux de Maury. » Ou bien : « C'est la jument noire de Lacroix, le cheval de Vernéjoul..., voici Tâne de Mourlion, celui de Pradel qui a vingt-trois ans... » Ou bien encore : « Ceux-ci viennent de la Poujade, ceux-là de Lacan, du Bouquet, d'Eglisebasse... » tandis que les bêtes s'alignaient en files de plus en plus serrées et longues, le bétail d'un côté, les ânes et les chevaux de l'autre. Les maîtres se tenaient à hauteur d'épaule des bœufs, une main noblement posée sur une corne, l'autre à moitié de Taiguillon touchant terre. La manche de leur blouse était mouillée de bave.
Certaines paires avaient été amenées par une femme qui tricotait ou par un tout jeune garçon au visage déjà grave de pâtre. Pas une feuille des arbres ne bougeait dans l'air inanimé. Parfois seulement une de ces fleurs de tilleul qui ont la forme naïve d'un petit oiseau descendait en tournoyant et restait accrochée à une crinière. Trois chiens de berger couchés surveillaient, oreilles attentives, avec des gueules ouvertes de loup. Et toute cette assemblée de braves bêtes pleines d'humilité, semblait comprendre qu'on n'était pas là à la foire. Les bœufs ne secouaient pas le joug avec rudesse ; ils inclinaient docilement un front biblique, entr'ouvrant à peine leurs grands yeux après lesquels s'acharnaient vainement les mouches du diable. Les ânes, gris ou noirs, tout ras ou poilus comme des brebis, portaient bien droites leurs oreilles ainsi que des cierges à la
procession, ou prenaient des airs intéressants de fuite en Egypte. Les chevaux, nus, naseaux dilatés dans la fraîcheur du matin, demeuraient pourtant sages, se retenant de hennir. Le ciel s'était un peu couvert, devenu gris-de-perle et les hirondelles volaient en rasant la terre, entre les jambes des animaux. On eût dit qu'elles désiraient également être de la cérémonie.
Tout à coup il se fît un mouvement marqué parmi les échines, les dos et les croupes. Les bêtes se rendaient compte que leur moment approchait. Elles rectifièrent la position. Les cornes semblaient s'aligner comme si on leur eût commandé : Fixe ! La messe avait pris fin .
L'église peu à peu se vidait de ses fidèles qui étaient surtout des femmes,, les hommes étant occupés au dehors par leur bétail.
Elles apparaissaient en pieux cortège, tenant le morceau de pain et le bol de sel bénits destinés aux animaux que la maladie ou le travail des champs avaient empêchés de venir. En même temps s'avançait le sacristain qui tendit à tous les hommes son plateau dans lequel chacun déposait une petite ofl*rande, un ou deux sous . Puis ce fut, précédé de l'enfant de chœur portant la croix, le curé nu-tête, en surplis, avec Tétole violette. Près de lui marchait du même pas le chantre, balançant le seau à eau bénite.
Et la bénédiction commença. Tous les métayers s'étaient découverts. Le prêtre parcourait les rangées, ralentissant devant chaque couple d'ani-
maux, les aspergeant les uns après les autres avec la plus scrupuleuse et paternelle conscience. Pas une bête n'était oubliée. Il les traitait avec autant de zèle que si c*eût été des chrétiens. Les bœufs acceptaient Teau sainte sans broncher.
Quelques-uns mugirent en y mettant une extrême douceur. Les chevaux, inquiétés un peu par le geste de la main secouant Taspersoir, reculaient parfois dun pas ou tressaillaient en recevant sur la peau fine des naseaux les froides gouttelettes. Un âne ingénu, qui pensait peu t:être que le seau à eau bénite était rempli de son, avança son nez de velours comme pour y boire. Le silence avait cette émouvante et spéciale importance qu'il acquiert en plein air quand il plane sur les foules recueillies. Et puis, la dernière oreille de bourrique ayant eu son compte, toutes les bêtes se dispersèrent avec autant d'ordre qu'elles s'étaient groupées. Pour un an elles repartaient à Tabri des maux qui ne les ménagent pas plus que l'homme. En cinq minutes, comme dans un tableau à musique, M. le curé, les fidèles, le bétail et les gens, tous s'en étaient allés. La petite place vide avait repris son calme d'une heure auparavant.
Cependant, j'étais resté anéanti de mon ignorance par rapport 5 saint Roch. Je ne connaissais de lui que ce que Ton en sait, quand on a vu au mur, dans les demi-ténèbres d'une église, son image taillée en bois. Je gardais le souvenir d'un homme jeune, pensif, aux traits délicats sous son
coslume de pèlerin, avec le pétoncle au chapeau, le havre-sac en bandoulière, le bourdon à la main, et un chien assis contre lui tenant quelquefois un pain dans sa gueule. C'était peu. Qu'avait-il fait pour mériter paradis ? Où et quand vivait-il ? J'avoue à ma honte que j'eusse été incapable de le dire.
A présent je suis un peu plus vain parce que je le sais, jusqu'à ce que je Taie oublié. J'ai lu dans de vieux livres, qui sentaient l'armoire et la pomme, sa miraculeuse histoire. Ne craignez point que je vous la conte au long, mais je tiens à vous en énumérer certaines particularités toutes fraîches de candeur qui vous raviront comme elles m'ont ravi.
C'est à Montpellier qu'il naquit, dans la première moitié du quatorzième siècle, — alors que cette ville était le domaine des rois de Majorque ! Son père, nommé Jean, était un des premiers de la ville et sa mère, Libérie, était fertile en bonnes œuvres et « grande aumônière » .
Ils avaient tous deux, déjà vieux, dépassé le temps où l'on peut espérer avoir des enfants ; cependant Dieu, sur la prière qu'ils lui en adressèrent, leur accorda un fils qui fut Roch, « parfaitement beau, nous certifie un de ses historiens, et qui vint en naissant avec une croix rouge sur son estomach, ce qui remplit sa mère d'une telle joie, que toute âgée qu'elle était, elle se résolut de le nourrir de son propre lait. Et, comme il avait été conçu par miracle. Dieu fit, par un
autre miracle qui fut le présage de sa sainteté, qu'il commença, dès la mammelle, à pratiquer Tabstinence, ne tettant, les mercredis et les vendredis, qu'une fois le jour. »
Dès sa douzième année, il éclata en perfections. A cette époque, son père, se voyant près de mourir, le fit approcher de son lit et lui dit : « Voici le temps, mon fils, que je dois quitter cette vie pleine de trouble et de misères. Etudiez-vous sur toutes choses à secourir les hommes et à servir Dieu. » Roch tint la promesse qu'il lui avait faite d'assister son prochain. Il était l'œil des aveugles, l'oreille des sourds, le pied des boiteux et l'ami des pauvres. Il avait vendu ses biens pour en distribuer la valeur aux indigents, après quoi il prit à pied, en habit de pèlerin, le chemin de Rome. Comment il guérit tous les pestiférés de la ville appelée Acquapendente, et ceux de la ville de Césène en Lombardie, et ceux de la ville de Plaisance dont il fut chassé ayant été lui-même atteint de la peste... Comment Dieu le nourrit par un chien dans la forêt où il s'était retiré en une petite cabane « près d'un cornoiller » et comment, retourné à Montpellier en France, il fut accusé d'être un espion et jeté dans un cachot où, tombé malade, il se coucha sur la terre « dans une posture fort modeste » et mourut à trente-deux ans... c'est ce que je n'ai point le loisir de pouvoir même résumer ici. JVIais les moindres détails de cette vie merveilleuse m'ont rempli d'enfantine
admiration. Aussi n'ai-je pas été du toutétonné de connaître, toujours par les chroniques, qu'une partie des restes de ce confesseur avait été volée et transportée à Venise en 1 485, tandis que l'autre était demeurée à Arles au couvent des Pères Trinitaires de la Rédemption des captifs, d'où le pape Alexandre VI, en i5oi, en fit tirer un ossement pour être porté au royaume de Grenade en Espagne, afin qu'il lui servît de défense et de protection contre les Sarrasins et les Mores. « C'était Tossement, prend la peine de nous préciser, dans sa Vie des saints^ le bon père Giry, que l'on appelle la nuque du dos. »
Si août 190T.
— Pourquoi je ne chasse plus ? répondit Saint- Aquilin aux dames... parce que j'ai chassé. C'est également parce que j'ai autrefois fumé, que je ne fume plus; que j'ai bu du vin, que je n'en bois plus, il y a ainsi une quantité de choses que j'ai cessé de faire après les avoir faites et très brillamment. La chasse est une de celles-là.
— Comment et pourquoi vous ôtes-vous arrêté ? A la suite d'un coup de fusil malheureux?
— Non. Même pas un rabatteur sur la conscience. Un jour j'ai résolu : « C'est fini ! » Et puis voilà.
— Vous ne dites pas la vérité.
— Ça peut m'arriver.
— Vous avez tort. Nous autres femmes, c'est justement parce que nous avons pour habitude
de ne jamais la dire que nous voulons toujours la savoir. Allons? Ouvrez-nous votre coeur?
— Il n'y a plus de gibier dedans. Eh bien, voici tout de môme, puisque vous y tenez, pourquoi j'ai tué roide un beau matin le chasseur qui était en moi. C'est assez difficile à expliquer. Je n'ignore pas que je vais me baigner dans le ridicule et donner de moi la plus pitoyable idée! Je parlerai cependant, m'étant mis depuis longtemps par avance tellement au-dessus de l'opinion d'autrui qu'elle ne saurait, quoi qu'elle fasse, m'atteindre.
— Que de préambules et de tortillements I
— Si vous épiloguiez de cette maoière en tournant sept fois votre fusil quand la perdrix vous partait dans les jambes, vous deviez faire un fichu Nemrod ?
— J'abattais toujours, mesdames.
— Tirez en ce cas, tirez donc vite !
— J'épaule. Bouchez-vous les oreilles. Je vais lâcher un mot grossier : Ça me dégoûtait. Voilà pourquoi j'ai cessé de chasser.
— Et qu'est-ce qui vous dégoûtait ? Votre maladresse ?
— Si c'avait été cela, j'aurais travaillé. Je vous le répète sans modestie, j'étais d'une force très honorable. Non, ce qui, tout à coup, m'a rebuté, un jour, c'a été de massacrer, de tuer, pour rien, même pas pour le plaisir, puisque ça ne m'amusait plus. Il m'a semblé que je me regardais soudain dans un miroir, éclabout^sé de
sang. Je me suis lavéet je n'ai plus recommencé à me salir.
— Vraiment? C'est pour si peu? Pour ne pas faire souffrir les petites bêtes ?
— Ni les grosses.
— Vous ? Un homme ?
— Oui, madame. Pour vous servir.
— Quelle sensiblerie !
— Prononcez sensibilité. Me blâmez-vous ?
— Oh ! non ! Mais de votre part cela étonne et détonne tout de même un peu. Ces délicates répugnances ne sont guère admises que chez nous. Bon pour nous l'horreur du sang, les pâmoisons devant un moineau blessé, les cris pour un cheval de fiacre assommé de coups de fouet ! Bon pour nous la Société protectrice des animaux dont le nom seul a la vertu de faire éclore un sourire avantageux sur les lèvres des esprits supérieurs, — si j'ose toutefois risquer que les esprits aient des lèvres ! En êtes-vous seulement de la Société protectrice ?
— Non, madame.
— Il n'en est pas !
— Mais je m'en remettrai, pour vous être agréable.
— Vous en étiez donc ?
— Oui. Quand je chassais.
— Décidément, vous ne faites rien comme tout le monde !
— Autant que possible.
— Mais finissez de nous analyser votre état
BON AN, iMAL AN 289
d'àme quand vous a pris cette nausée du carnage.
— Bien volontiers. Pendant des années, je mis à mort les betes avec entrain. Le premier jouet qu'enfant je demandai au bazar fut un fusil. J'ai martyrisé des mouches et des hannetons. Mon plus grand bonheur était de dénicher les oiseaux. Doué de ce rude naturel, je devais faire un enragé chasseur. Je le fus. Oh ! mon inoubliable émoi quand, à quinze ans, avec le vieux fusil de Certain, le garde démon père, je dégotai, un soir d'octobre, dans les vignes, une pauvre grive saoule de baies de genièvre ! Saint Hubert n'était pas mon cousin. Je contemplais, éperdu de stupeur, le menu corps, doux et chaud, et le soupesais avec une vaniteuse hébétude, comme si j'avais cassé en deux un aigle au vol. Je me souviens môme qu'au bruit de la détonation, deux gendarmes qui finissaient leur tournée accoururent en pleins champs, lourds de zèle, au gros tapage de leurs chevaux tout ronds qui semblaient galoper au nom de la Loi. Ils me demandèrent sans rire mon poit d'armes, que je fus tout Artaban de leur présenter. Je ne pus même m'empêcher de leur dire avec désinvolture : « C'est une grive. » A quoi le brigadier mâchonna dans le fourré de sa moustache :
« La chair, elle en est succulente. » Souvenirs de loin-loin-loin ! Ah ! que j'étais gentil et content de vivre, alors ! Plus tard, vingt, vingtcinq ans... A moi les hammerlees et les choke-
bôred, et les délicieuses tenues d'ouverture, les complets de château, les cheviottes faisan, purée de pois, feuille morte, les lainages d'Ecosse, les guêtres et leggings de tous genres ! Et quels chiens ! Si tous les admirables et bons toutous que j'ai eus en ma possession au cours de ces trente dernières années étaient ici,... le salon serait comme la sacristie de Saint-Philippe un jour de grand mariage : « trop petit pour contenir la nombreuse assistance ». Il y en aurait plus de citiquailte, aux dents pointues. Et fraîches et appétissantes comme vous Têtes, mesdames. Vous n'y couperiez pas. Quelle curée ! Ça Serait la meute de Jézabel.
— Pas du tout, insolent ! Ils nous lécheraient. Achevez donc?
— J'ai chassé de toutes les façons : à pied, à courre, à l'affût, le jour, la nuit, dans mon pays, à l'étranger... Et tous les gibiers, sans exception...
— Même le lion ?
— Oui, madame. Et le tigre. Mais ça, c'est différent, c'est delà grande peinture. Çan'arienà voir avec le hachés de lapins. Et j'ai eu le bouton dans les plus beaux équipages connus. On me signalait parmi les passionnés de vieille vénerie française. J'ai su par cœur du Fouilloux.
— Récitez-en ?
— Voici... etje prononce la vieille orthographe comme elle est écrite : « Après que le cerf est dépouillé, le veneur doit demander du vin et
boire le coup, car autrement, s'il deffaisait le cerf sans boire, la venaison pourrait se tourner et gaster. Le roi ou seigneur doit faire apporter son vin avec la chaufrette pleine de charbon vif et faire ses carbonnades en beuvant, riant, et faisant grande chère, deuisant des chiens qui ont le mieux chassé, pourchassé, requesté et ressauté, les faisant venir deuant lui pour voir deffaire le cerf, les nommant : la Miraud ! la Brifaud ! la Gerbaud ! Car ainsi faisaient les bons et anciens seigneurs. »
— Gela suffît. C'est charmant, d'ailleurs !
— Oui... de loin, en vieux français, ça prend des airs de tapisserie. Mais de près, dans la réalité, la cuisine est moins belle. Est-ce que je vous ai dit aussi que je sonnais comme un piqueux ? Vous croyez que je plaisante ? Eh bien, au prochain mardi gras, payez-moi seulement un verre chez le marchand de vin de la place Beauvau et vous me verrez la trompe à la bouche ! Vous connaîtrez si je sais pousser du gros ton et du grêle !
— C'est entendu.
— Mais j'ai fait bien pire que tout cela. J'ai accompli cette chose abominable, inutile et sans noblesse qui s'appelle : tirer aux pigeons. J'en ai peut-être tué. . . je ne sais pas . . . dix. . . vingt mille ! Aussi vous constatez tout ce qu'il m'en reste, et quel profit j'en ai détaché, comme cela m'a développé l'intelligence, appris le juste emploi du temps, élevé les idées, entr'ouvert une
porte sur l'au-delà ? Tous les grands hommes tiraient aux pigeons. Pascal, entre deux pensées, ne faisait que ça du matin au soir. On n'a un peu de génie, ou de facilité, qu'à cette condition. Et puis voilà qu'un jour, il y a trois ans...
— Quel âge avez-vous, Saint-Aquilin ?
— Deux fois le vôtre. Comptez ?
— Ça vous fait cinquante.
— C'est bien cela. Voilà donc qu'il y a trois ans, je me suis réveillé un matin un tout autre homme. On m'avait changé pendant la nuit.
L'idée d'abattre, des journées entières, d'innocents animaux m'a paru stupide et m'a rempli d'horreur. — Pourquoi fais-tu cela ? me disais-je tout bas ? Est-ce par nécessité ? pour te nourrir? Es-tu tout nu dans une île déserte, après naufrage? Non. — Est-ce, comme le prétendent quelques-uns hypocritement, par hygiène et pour prendre de V exercice ? — Non, tu sais bien que tu as cent autres façons de secouer et de lasser ta bête, la seule que tu aies bien soin de ne pas endommager? — Alors, est-ce pour entretenir ton habileté de tireur et te faire la main ? — Pas davantage. Prétextes ! Détestables raisons ! — Alors? Le plaisir? — Mais non ! Ça ne t'amuse plus. — Quoi donc? La joie de tuer, pour tuer quelque chose de vivant? L'allégresse de détruire, de supprimer brusquement... de trancher des petites vies, terrestres ou aériennes, de « créer de la mort » instantanée, de l'immobilité, du cadavre gracieux? — Ma foi oui, peut-être
est-ce encore cela le vrai motif. » J'étais mûr pour le dégoût. J'ai vendu mes fusils. Je me sens beaucoup plus léger. Par exemple, je suis tombé un peu dans Texcès contraire. Quand il y a dans ma chambre une mouche ou un papillon qui veulent absolument sortir en passant à travers la vitre, je me dérange pour leur ouvrir la fenêtre, et je trouve ça plus élégant que de casser les ailes à une perdrix ou de couper le jarret d'un chevreuil. Il est vrai que je vieillis.
— A quoi vous en apercevez-vous ?
— A ce qu'on me dit : que je serai toujours jeune.
7 septembre i907.
— Je viens de recevoir, me dit le Grincheux, trois lettres qui m'ont mis dans un état tout particulier de fureur. Jugez vous-même s'il n'y a pas lieu ? Voici la première.
Comme il me la tendait, je la pris et je lus les lignes suivantes :
« Mon chaire Placide... {Placide est^par un caprice ironique du sort, le petit nom du Grincheux)... Çuivan ta recomendacion, je viein de voyagé pendan troi moi, é tou dabor je m'exkuze de te doné ôjourdui seulman de mais nouvel. »
Je m'interrompis :
— Je devine que c'est de votre cuisinière?
Mais comment se fait-il qu'elle vous tutoie?
— Ce n'est pas de ma cuisinière, s'écria-t-il, mais d'un misérable imbécile qui se prétend de
mes amis et qui est partisiam de la réforme de l'orthographe. Stupide, il va, lui, plus loin qqe tous, il soutient que Ton doit écrire « comme Ton prononce » ! Aussi vous voyez le répugnant et douloureux spectacle qu'offre à l'œil le fruuçaip profané, mutilé, charcuté de cette façon ? C'est le cambriolage des mots, le vandalisme acharné à détruire Taspect extérieur d'une langue, sa physionomie, ses harmonieuses proportions, \^ beauté, la grâce et le i)ittoresque de son architecture. C'est la fin de tout. Mais contiquez?
Je poursuivis : « Langletaire matirait. Ce là, dans le péi, sou son siel, quil fô lire Chèkspire pour sen nassimilé le jéni. » Nojn d'un bonhomnnie.
— Est-ce que cela ne vous rend pas enragé ?
— Pas encore. Mais ça picote.
Je repris ma besogne : « Ce muzé du Britiche ê plain de trézor... » Le Grincheux bondit.
— Avec un z ! Trésor avec un z ! Comme Aî^or ! Un z\ Zut! Zut! Ah! le zameau ! ah! le zochon !...
Il n'était plus maître de lui, et il gesticulait à travers la pièce en donnant les marques d'une colère folle. J'eus toutes les peines du n:^onde à le calmer, à le faire asseoir : « Placide ! lui disais-je, voyons? Placide ? » Mais cela même fouettait son humeur:
r^ Ne m'appelez pas Placide? C'est un nopd ridicule !
— C'est le vôtre.
— Je le sais. Mais je ne veux pas qu'on m'appelle ainsi !
Cependant il cessa bientôt de bouillir. Entraîné malgré moi par une curiosité malsaine, je profitai de ce répit pour continuer Fécœuratite mis sive qu'on eût dite d'un enfant, d'un nègre ou d'un troupier. D'une cocasse et stupéfiante laideur les lignes se suivaient, sans hésitation ni faiblesse. Comme inconsciente de ce qu'elle traçait de monstrueux, la main n'avait point tremblé : « En Picardi la catédral Damiein ma lècé une jigantesq imprècion... » A la page suivante, il parlait « d'un de ces bô lac de Suiss ou je fu le éro dune avantur damour. . . » et il citait « un marchan d'antikité ché lequel il avait achté un vieu boi go tic ».
Et tout le reste à Tavenant, d'ailleurs d'une parfaite platitude, comme si la moindre pensée, délicate ou profonde, s'était obstinément refusée à mettre le nez hors du cerveau pour se voir présentée et coulée dans un moule aussi déshonorant.
Affalé dans un fauteuil, le Grincheux laissait à présent s'échapper en courtes phrases et sur un ton de souffrance son indignation exténuée:
— Toucher à la langue parlée. . . et surtout à la langue écrite!... Quelle criminelle abomination ! La langue ne nous appartient pas. C'est nous qui lui appartenons. On devrait tout faire pour elle, car elle est aussi maternelle que la patrie et, quand on l'attaque, personne ne la défend. N'a-
t-elle point cependant, sous la Coupole, son état-major et sa milice d'honneur? sa garde d'immortels ?
— C'est vrai, protestai-je avec modestie. Et cette garde fait ce qu'elle peut, je vous assure. Mais... la garde meurt.
— Ou elle se rend, rectifia-t-il, sévère.
— Comment cela? En quoi se rend-elle?
— Vous m'entendez très bien. Elle commence par protester et jeter feu et flammes, et puis, jusque dans son sein, vert et sacré, se produisent des dissidences. Du dehors on la blague, on l'injurie, on la menace,... elle ne cède pas encore, mais mollit, admet déjà quelques concessions, propose des moyens termes, subit certaines modifications, très légères ! et de recul en faiblesse, bat lentement, mais bat tout de même en retraite devant le Réformateur impudent, cynique, féroce, insatiable, que rien n'arrête, ni lesépées des Quarante (des trente-neuf, devrais-je dire, car M. le cardinal Mathieu n'a pas le droit de verser le sang), ni les murailles de dictionnaires, ni Tancienneté des mots, la tradition, Tusage, les titres de noblesse, le respect dû aux longs et loyaux services... mais qui, précisément en haine de tout cela qui est un des morceaux bons encore de la France passée, veirt l'abîmer, le piétiner et le réduire en poudre pour y substituer son « écriture » de mufle !
Il reprit, lancé de plus belle : « Excepté les frontières, on protège tout aujourd'hui, à tort
et à travers : Tenfance, la vieillesse, les animaux, les monuments, les sites, les arbres, la fraude, les assassins... Ne pourrait-on pas, en tirant un peu sur cette élastique protection, Tétendre jusqu'à la langue écrite? Un mot bien orthographié est une sorte de construction, un petit monument, historique aussi, que le premier venu ne devrait pas avoir le droit de dégrader. L'amputer d'une lettre, c'est lui couper une branche, comme à un arbre, et une branche qui ne repousse pas. Catafalque, cathédrale, cygne, apocalypse, Sahara, immensité... et mille autres mots, à la fois sonores et à image, sont des manières d'objets d'art, des tableaux dessinés et peints qu'il n'est pas plus permis de crever qu'un petit Poussin du Louvre. Je m'époumonnerais — avec deux n ! — là-dessus, pendant des heures. »
Il respira. Je tentai une diversion.
— Vous m'aviez parlé de trois lettres ? Quelle est la seconde ?
— Chut ! murmura-t-il en pâlissant. Je ne veux même pas y faire allusion. C'était une lettre... en espéranto \ y Vi.\ failli en tomber du haut mal. Jusqu'à présent, chaque pays avait sa langue dont il ^e contentait, et qu'il était déjà bien joli de savoir parler correctement... Voici qu'en ce temps de méchanceté générale et de fraternité des peuples, on a éprouvé le besoin de posséder une langue u-ni-ver-selle, et on a inventé Vesperanio que tout le monde, même les
chevaux, va, paraît-il, comprendre à oreille ou^ verte. Lu ou parlé, c'est hideux. A côté, Targot des prisons est du Beethoven.
— Faites-/a-.moi voir? insinuai-je.
— N'insistez pas ? Il se pourrait que je perdisse connaissance et il faudrait que Ton me couchât dans votre lit.
— Alors, dites-moi au moins ce que c'était que la troisième et dernière lettre ?
— Soit, répondit-il après un instant d'hésitation. Celle-là m'a irrité aussi, mais surtout fait une grande peine. Je vous la livre.
Je détachai de ses doigts tremblants une carte postale. Timbrée de Trouville dont elle représentait la plage, elle était ainsi conçue :
— Qu'est-ce que cela signifie ? lui demandaije. Cette carte est de quelqu'un avec qui vous correspondez à l'aide d'un chiffre?
— ' Non, monsieur, non, mon cher! (Il était maintenant sarcastique.) Ceci me vient de mon neveu... (Sa voix sifflait d'émotion contenue.)... un garnement que j'ai toujours aimé et gâté plus qu'un père. Il a quatorze ans.
— Et que veulent dire...?
— Ces lettres? C'est sa lettre, tout simplement. Vous ne comprenez pas ejicore ? Ce gentil garçon représente la toute nouvelle couche, celle des « Pressés », du dernier châssis. Comme
on vit à la vapeur, à l'électricité, que Von fait du 120 en tout, et que les heures, les minutes, les secondes, comptent triple et quadruple, ça n'est plus vraiment la peine de perdre son précieux temps en or à tracer les mots en entier comme nos cocos de pères. Simplifions !
Abrégeons ! Alors on n'écrit plus que la première lettre de chaque mot, avec un point après. La pensée se communique par initiales. C'est facile et rapide. Exemple : la carte ci-contre.
— Traduisez-la moi.
— « Cher oncle, comment vas-tu? Je vais bien. Je t'embrasse tendrement. Ton neveu.
Guy. »
— En effet, très curieux. Mais ça n'est tout de même pas si aisé à débrouiller que vous voulez bien le dire. Cela pourrait signifier tout autre chose?
— Non. Avec un peu d'habitude, on ne se trompe jamais.
— Et que lui avez-vous répondu ?
— Egalement une postale, et dont voici le texte : T. f. t. d. m. ? C. d. p. q. q. p. T. o.
— J'y suis, cette fois ! m'écriai-je avec joie ! « Te f...-tu de moi ? Coup de pied quelque part. Ton oncle. »
— Bravo ! fit le Grincheux. Vous voyez bien que vous lisez couramment Vabrevianto ? Est-ce de ma faute après cela, conclut-il, si je suis en perpétuelle soupe au lait? Tout s'emploie à m'y mettre. Déjà, cet été, les enquêtes et questions
adressées aux personnalités dites « de marque » m'avaient secoué la bile : « Qui êtes-vous ? Que comptez-vous faire ?x\ quelle heure travaillezvous?... mangez- vous ?... aimez-vous? etc. » Ensuite, les bals costumés de la côte bretonne, les marquises en salade et en pâtissier, les ducs et comtes en baigneur et en perroquet pendant que les braves gens de Tautre France et de l'autre côte, à Casablanca, sont en train de mener un cotillon beaucoup plus glorieux,... ça m'avait aussi causé un sentiment de gêne... Et puis, hier, j'apprends qu'on va démolir, sur le Pont- Neuf, la maison de Mme Roland ! Et pour élever quoi à la place ?
— Une horreur à sept étages, n'en doutez pas?
— Aussi, c'est fini. Je ne veux plus habiter Paris. On ne peut plus y vivre. Les musées? 11 y a le vandale. Les rues dans le jour? 11 y a Tautobus. Le soir? 11 y a Papache. Envoyer sa femme faire un tour au Bois? Il y a le satyre.
— Et où irez-vous, alors ?
— En province, à la campagne, dans un coin perdu.
— Il faut le trouver !
— Je le cherche. Dès que je l'aurai découvert... je ne vous le dirai pas. Adieu.
11 sortit en tumulte, comme Alceste à la Comédie.
i4 septembre i907.
Après la conversation que j'avais eue avec lui la semaine dernière, je ne pensais pas, je l'avoue, revoir le Grincheux avant au moins trois semaines. C'est le temps qu'il met généralement entre ses visites ; aussi fus-je assez surpris quand il fit hier irruption dans mon cabinet au moment où j'allais commencer ce courrier.
— Ah bien ! m'écriai-je aussitôt, je ne suis pas fâché que vous veniez recevoir les reproches que je vous réservais ! J'espère que vous m'en faites avoir, des ennuis !
*— Lesquels? demanda-t-il avec ingénuité.
— J'ai — vous le savez? — la faiblesse de rapporter parfois aux lecteurs de r Illustration, tels quels, et sans y rien changer, vos propos véhéments dont la franchise et la saveur m'amusent. . .
— Bien bon.
— ... quand ils ne m'agacent pas. Car, à vous trop fréquenter, je sens que je deviendrais Grincheux moi-même, et je m'en défends.
— Oui, fit-il en amertume, je n'ignore pas que vous me bafouez dans vos chroniques. Allez, allez !
— Or, il arrive que, l'autre jour, vous avez eu un mot aigre-doux à l'adresse des gens du monde qui se sont costumés sur une de nos plus brillantes plages bretonnes*.. Et voilà que j'ai reçu des lettres assez vives où Ton m'attrape et m'injurie presque en semblant croire que c'est moi qui ai parlé ! On me rend responsable de vos intransigeances et de vos étroitesses. C'est fort désagréable. Aussi suis-je fermement résolu à vous lâcher et à proclamer une fois pour toutes: « Le GrincheuXj c'est le Grincheux. Ses boutades ne regardent que lui ! » Et j'ai donné votre adresse à ceux qui me l'ont demandée. Vous allez peut-être recevoir des témoins ?
— Ils trouveront à qui danser. Mais je dois vous avertir que je no me bals qu'en costume! Perruque de ville, faux nez à volonté.
— Avez-vous au moins, pour votre justification, quelque chose de sérieux que je puisse répéter à ces baigneurs justement courroucés? « Hé quoi? protesteïit-ils, quel mal avons-nous fait en prenant, pour nous divertir, des formes nouvelles, ingénieusement appropriées à nos natures, à nos goûts, à notre valeur morale?
Votre éternel et sot mécontent (c'est de vous qu'ils parlent, mon frère) éprouve, dit-il, quelque gêne à nous voir nous réjouir « pendant qu'on se bat au Maroc ! » Le beau crime ! Faut-il donc lui apprendre que ces deux genres de distraction n'ont rien de commun ? Plus d'un parmi nous, d'ailleurs, a fourni ses preuves de bravoure avant Casablanca et tous, si nous nous étions trouvés en même aventure guerrière que ceux delà-bas, nouseussions,homraeset femmes, fait aussi bien le coup de feu du Consulat, sur la terrasse !
— Je ne dis pas le contraire, répondit le Grincheux avec un calme pincé, mais ce n'est point la question. Il est indiscutable qu'il n'y a rien de répréhensible pour une femme du plus grand monde, fût-elle descendue de Jupiter par la cuisse, à se déshabiller en salade! 11 suffît de la choisir pour éviter les plaisanteries vinaigrées dans le genre de celle que se permit un de mes amis à qui un bon manteau vénitien de mari contait à l'avance avec fierté que sa femme serait « en chicorée » et qui lui répliqua au nez :
« Mais pas sauvage! » Non. Je le vocifère pour qu'il n'y ait aucun doute sur la pureté de mes intentions : « Bostonner sous les traits d'une laitue, même braisée, ou sous les frisons d'une escarole n'entache en rien l'honneur d'une dame. Cette incartade légumière ne lui retire nullement, par la suite, le droit de marcher dans la vie la feuille haute. On ne réclame d'elle que du
tact. Il est bien clair que si, par ces temps de tracasserie religieuse, elle jetait, pour un cotillon, son dévolu sur une « barbe-de-capucin », cela paraîtrait avec raison d^une déplorable irrévérence, quoique, je le répète, sa réputation n'en fût pas écornée le moins du monde. Pareillement un noble, eût-il de père en fils, depuis Bouvines, remis Philippe-Auguste en selle, ne déroge pas et ne fait point pleurer ses aïeux pour incarner un apache ou se parer des plumes d'un quelconque volatile. Ils en ont vu bien d'autres, du paradis, les ancêtres ! Et puis rhomme est un animal très libre de son corps, à qui, par instants, il pèse d'avoir été façonné à l'image et à la ressemblance de Dieu. Il éprouve, en humilité, le besoin de faire, certains jours et surtout certaines nuits, la bête. Ces innocentes et passagères métamorphoses lui sont permises, et tout costume est bon, hors le costume ennuyeux. Chacun a licence de se déguiser comme il le mérite. On a le droit du moment que Ton est chez soi, entre amis et jolies connaissances, de se livrer aux plus étincelantes fantaisies de son imagination, et s'il plaisait demain à des châtelains émoustillés de paganisme, de donner dans leur parc, au clair de lune, un bal de verdure où la peau de nymphe et les pieds fourchus d œgipan seraient seuls de rigueur, je n'y verrais, pour ma part, absolument rien à redire.
— Alors ? Je ne comprends plus !
Du geste il me rassura.
— J'y arrive. Ce qui est abusif, prétentieux, d'une incommensurable et ridicule vanité, ce n'est pas de le faire... c'est de le dire! de vouloir qu'on le sache et que la France ne l'ignore î C'est de s'en vanter comme d'une action d'éclat, d'envoyer aux échotiers de salons la liste complète et payante des muletiers, des perroquets, des Velasquez « descendus de leur cadre », des pêcheurs napolitains, mignons Henri III et autres « collants »... Ce qui me fait voir rouge et vert, c'est Tétat d'âme, en 1907, de la maîtresse de la maison qui rédige à l'avance son petit palmarès pour les Carnets mondains en songeant: « Halte-là ! Est-ce que je n'ai pas oublié la vieille duchesse en Psyché ? » Et c'est aussi la mentalité de la baronne qui se précipite le lendemain matin, haletante, sur lejournal: <* Voyons? Voyons ? Ah ! Reconnue dans l'assistance :
baronne de Sainte-Ampoule en artichaut. J'y suis! » Voilà ce qui me donne une décomposition du sang. Et puis, chut ! Plus un mot là-dessus ! C'est pour une tout autre chose et d'une extrême gravité que je suis revenu faire du bruit chez vous.
— Pourquoi donc ?
Prenant, avant de me répondre, un air énigmatique, il sortit de ses poches un canif, une paire de ciseaux, un grattoir et un poinçon.
— Vous voyez bien ces instruments ? me dit-il, Désormais ce sont mes outils de travail au musée du Louvre* Nous avions déjà l'assassin amateur,
le cambrioleur amateur, le policier amateur,... j'inaugure le vandale amateur. Vous en saurez, d'ici cinq minutes, la raison. Cette idée m'est venue k la suite de la « reprise », malheureusement pas assez perdue, que vient de faire dans un tableau d'Ingres cette jeune ouvrière sans ouvrage, qui pourrait chanter sur Tair des Noces de Jeannette : « Cours mon aiguille dans la toile ! » Certes, jeblAme son geste, mais je suis enchanté qu'elle Tait eu. Il faut que plusieurs tableaux encore soient ainsi perforés par des mains dites criminelles pour que l'on adopte enfin la seule mesure, la seule ! 1 capable d'empêcher le retour de pareils actes et que ne cessent de réclamer depuis des années les honnêtes gens soucieux du salut des œuvres d'art. Et cette mesure c'est : l'établissement des TOURNIQUETS. Sans prétendre davantage à un stupide point d'honneur qui nous a jusqu'ici retenus, sans chercher à être plus délicats et plus socialement généreux que toutes les autres nations, nous ferons payer pour visiter nos musées. Mon Oieu oui, nous ferons payer les étrangers, et même les Français ! Gela nous permettra d'enrichir un peu nos salles, d'y placer comme dans les galeries des autres pays, des banquettes, des chaises et des fauteuils qui procurent à l'admirateur le plaisir de contempler à son aise la belle chose qu'il est souvent venu voir de bien loin. Et où serait le dommage, si ]es pègres ne pouvaient plus venir que le di-
manche chauffer leur vermine Thiver à la salle Lacaze, et goûter Tété, près des lions ailés de Korsabad, la fraîcheur des tombeaux ? En quoi est-il nécessaire, pour le bon renom artistique de la France, que le Rouquin du Sébasto ou le Chérub du Point-du-Jour aient les moyens de se rincer la prunelle, à Tœil, en semaine, devant les « dragées >> de la Couronne ou les « mômesses » nues de Rubens ? L'ami du peuple, rentier à bedon, m'objecte : « Mais, monsieur ! les bons ouvriers ! — Les bons ouvriers travaillent pendant la semaine, mon cher monsieur. Si Tenvie leur vient, comme on dit, d'exercer « leur droit à la beauté », ils peuvent s'offrir ça le dimanche. Les ouvriers qui pourraient traîner leurs blouses dans les musées en semaine, sont ceux des grèves et de la bombe, ceux qui ne travaillent pas, les mauvais ouvriers. Ils ne m'intéressent pas. C'est le bon sens. Il faut des tourniquets en semaine et un nombre de gardiens plus grand le dimanche. En attendant, et comme on ne doit pas laisser se refroidir le courant pendant qu'il est chaud, ayant acquis la conviction qu'il n'y a plus que deux ou trois grands coups à porter pour obtenir les bienheureux tourniquets, j'ai résolu, moi, le Grincheux, de les frapper. Je me dévoue pour cette sainte cause. Je suis venu vous prévenir pour que vous puissiez, la chose accomplie, fournir le témoignage du mobile sacré auquel j'ai uniquement obéi.
— Plaisantez-vous?
— Je suis sérieux comme un gardien.
— Qu'allez-vous donc faire ?
— Crever quatre ou cinq toiles. Une par jour comme M. de Girardin. Rassurez-vous? Je choisirai. N'ayant d'autre but que de les préserver à jamais, je n'ai point Tidée d'estafiler la Joconde ni de « tirer la barbe » de Charles I®^. (Rien qu'à prononcer ces mots en badinant, j'ai la chair de poule.) Non. Je vais endommager légèrement et avec adresse les toiles douteuses — il y en a un petit lot — les « tiares » peintes. Sur la masse du public l'effet sera le même. Les pouvoirs, jeTespère, prendront le parti de s'ébranler et l'on installera les tourniquets. Tant que l'on ne s'y sera pas décidé, je récidiverai. J'ai aussi déjà commandé de grandes affiches où j'engage vivement tous les domestiques sans place, les inventeurs éconduits, les génies méconnus, les « petites mains » oisives à se rendre au Louvre et à piquer, au hasard, dans certaines salles, les « devants de cheminée » que je leur indique, pour sortir aussitôt d'embarras et attirer sur eux la bienveillance des philanthropes. Au revoir. Vous entendrez sous peu parler de moi.
Il me tourna le dos, et, comme il s'éloignait, un petit marteau tomba de sa poche. Il le ramassa en souriant : « Ça, c'est pour la sculpture. Pour faire la cueillette des nez et des orteils. »
2i septembre i907.
Je voudrais dire adieu à Sully Prud'homme — un très court adieu qui ne le gênât pas — en sachant trouverles mots simples, essentiels, qu'il accepterait tout au plus pour ne pas me désobliger, et encore à condition qu'ils fussent prononcés presque bas et que personne autre que nous deux ne les entendît.
C'est depuis longtemps qu'il cessait de vivre et que, de sommets en sommets, il s'était réfugié dans les altitudes de sa pensée. Je le rencontrais autrefois au dîner de la Modestie ainsi que ses très chers amis, Gaston Paris et Albert Sorel, qui l'ont précédé dans les fraternels et pacifiques séjours. Déjà sa santé ne lui permettait plus de partager notre repas, mais il venait après ^ tel qu'un pur esprit qui ne se nourrit que de vérité, et il nous apportait le suave dessert de ses méditations, le miel de son affable et rassurante philo-
Sophie. Son enjouement même élevait Tentretien. Il était docte, amène, indulgent, exquis, d'une langueur de poète et de malade^ avec la profonde et ensorcelante séduction des taciturnes qui consentent à parler, de ceux dont la vie n'est qu'un isolement où passent de grands rêves. Ses mains, blanches et sans force, gardaient la noblesse du front qui si souvent avait reposé sur elles. Il nous donnait bien alors Tirnage un peu inclinée, attentive et lumineusement douce, du Sage qui n'apparaît que quand le festin va finir, fait dans le respectueux silence d'un instant le tour de la table, daigne s'y asseoir, à la dernière place qui devient aussitôt la première et tient, le coude sur la nappe où sont dispersés les fruits, des magnifiques et limpides propos qui tombent sur l'esprit échauffée des convives comme de larges gouttes d'eau fraîche. On avait toujours soif de l'entendre et on l'écoutait avec autant d'admiration que de tendresse. Et il n'inspirait si délicieusement cette tendresse que parce que lui-même en était prodigue. Aussi, comme d'instinct et sans les avoir jamais appris il en savait tous les secrets, il a pu dans ses poèmes en exprimer toutes les nuances avec une délicatesse et une maîtrise de charme presque féminines. La tendresse fut son élément et il la dégageait. Elle était dans la bure et le velours de ses yeux bruns, dans la dolente lassitude de son geste, dans les accents de sa voix mélodieuse comme une corde de lyre .
Tel on Ta toujours connu, même aux jours où la douleur humaine lui fit le divin honneur de le distinguer et d'élire chez lui domicile. Il Taccueillit avec son ordinaire et séraphique bonne grâce et il fut vraiment alors « le plus faible de la nature », le roseau pensant et souffrant. Mais il avait, sous ses apparentes flexibilités, l'âme d'un stoïcien. Le mal ne put jamais rien contre son nonchalant courage. Il endurait ses tortures quotidiennes armé d'un sourire de résistance qui ne le quittait pas. Ne songeant qu'à plaindre les malheurs des autres, il en oubliait les siens. Et c'est ainsi qu'il nous a quittés, dans la saison des verveines, pour la dernière solitude, après avoir chanté les yeux, les étoiles, les mélancoliques peines d'amour, et puis, en des stances plus hautes, le bonheur, la justice, les éternelles vérités. Et il est parti aussi discrètement qu'il le désirait. 11 n'a pas voulu de discours...
Ne me dites rien...
Il n'a pas voulu de fleurs...
Ici-bas tous les lilas meurent.
11 s'est éteint en beauté, à l'écart, comme il avait vécu. Ceux qui Tout admiré et aimé conserveront pieusement son souvenir et rediront ses plus tendres vers aux douces heures de tristesse et de mélancolique abattement...
Je songe aux lauriers qui demeurent...
Chacun sa vie, la première « première » delà saison, a très brillamment réussi à la Comédie- Française. Les amis des lettres et ceux de la Maison s'en réjouissent. Quelques-uns, dont je veux être, en éprouveront une satisfaction particulière pour M. Gustave Guiches, signataire, avec notre sympathique et distingué confrère M. Gheusi, de cette pétillante, honnête et loyale pièce. Le nom de M. Guiches se rattache aux souvenirs déjà presque lointains de ma jeunesse. Nous avons ensemble, en errant pendant de longues heures dans le Paris nocturne, échafaudé de vastes projets et bâti de fragiles rêves qu'emportait la brume du matin. Nous avons ensemble écouté maintes fois à une table de brasserie l'étourdissante et géniale causerie de Villiers de l'Isle-Adam. Ensemble enfin nous avons affronté les feux cuisants de la rampe au théâtre d'Antoine, le premier qui fût libre, celui de la Gaîté-Montparnasse, oùles Quarts d'heure — ainsi nommés parce qu'ils ne duraient que cinq minutes — ne remplirent pas plus la salle que nos poches. Ces choses ne s'oublient pas, même quand la mémoire se perd, et il m'est affectueusement doux de me les rappeler aujourd'hui. Et JVl. Guiches n'est pas seulement l'observateur sagace et mordant de Snob, le psychologue alerte du Nuage et le dramaturge
su BON AN, MAL AN
attendri de Chacun sa vie. L'homme de théâtre a été précédé d'un romancier doué des dons les plus riches auquel il serait infiniment déplorable que des succès de scène, si éclatants fussent-ils, retirassent la plume des mains. Je ne me souviens pas, sans un très vif plaisir^ de mon émotion littéraire, le jour où Guiches, doutant bien à tort de lui-même, me permit, en se défendant, de lire le manuscrit de Céleste Prudhomat., qui était son premier ouvrage. Ce livre, d'une si cruelle et savoureuse vérité, conquit d'emblée à son auteur les sufifrages des maîtres et — significatif éloge — on ne lui cacha pas que le grand Flaubert, s'il vivait, eût aimé sa Céleste, un peu cousine d'Emma. Enfin, sans préjudice de beaucoup d'autres, M. Guiches a eu le mérite d'écrire C Ennemi^ le meilleur et le plus puissant roman qui ait jamais été fait sur la vigne et le phylloxéra. Reviendra-t-il à ces amours de sa jeunesse^ à ses châtaigniers, aux vallons et aux causses du Quercy ? Peut-être. Pas tout de suite. 11 faut lui donner le temps — - dans bien des " années et après maintes centièmes — de se dégoûter un peu de la coar et surtout du yarrf//i. Alors... oui... la nostalgie de la terre natale... Mais ce matin, c'est trop tôt.
Septembre. Est-ce parce qu'il rime avec no-vembre et décembre qu'il éveille à la campagne
la pensée, même très lointaine, des premiers froids ? C'est en septembre que Ton commence à songer, en poussant un soupir, à l'hiver qui déjà chemine, un fagot sur le dos, derrière l'horizon mauve. On dit : « Les jours sont plusl courts. » Et les personnes âgées se couvrent davantage, boutonnent le vêtement, ramènent le petit châle sur leurs épaules en répétant comme un écho : « Oui, les jours sont courts. » Ah ! certain matin de brume, sur le ciel gris que Toiseau paraît noir ! Le moindre merle a des airs de corbeau. Rétrécies et toutes menues, les roses, trempées de l'averse, conseillent : « Cueillez-nous donc vite... nous n'en avons plus pour des mois ! » La terre est brune par endroits comme un cache-nez de laine. Les arbres vont bientôt prendre leur livrée rouge. Le coup de feu du chasseur troue par instants le silence des bois. On ne dîne plus au jour et la fenêtre ouverte. La lampe, d'une lieue, se voit de loin comme un signal. L eau du puits est plus froide.
Et pourtant que d'ineffables et tiède douceurs dès que le soleil luit sur les prairies humides ! Miraculeuses transformations de la lumière !
Après l'or de Tété, l'argent, le vermeil de l'automne. L'air est pour convalescents, amoureux lassés ou poètes. En septembre, on lit, on rêve, on pense, on regrette plus qu'on n'ose espérer. Il y a comme une espèce de détente des forces et un affaissement général qui ne va pas sans pro-
fondes délices. On a d'extraordinaires intensités de sensations et de sentiments. C'est le mois que choisissent et font exprès d'adopter pour nous endolorir les chers souvenirs d'enfance. Les pluies et les pleurs y sont faciles. Ah ! que Ton voit clair et loin dans les paysages du passé, en septembre! Qu'ils apparaissent lumineux, uniques et charmants, et que Ton a de peine à se redire qu'il estirréparablement fini, ce premier et joli voyage où l'on n'emportait rien... et d'où Ton n'a rien rapporté !
C'est surtout au crépuscule et le soir, à l'heure où papillote dans l'ombre du chemin creux le vol des romantiques chauves-souris, que ces araignées du matin-chagrin tissent en moi leurs toiles. Je suis dehors, sur un banc de pierre, à regarder monter la marée de la nuit.
— Rentre, me commande une voix aimée, tu vas prendre froid.
La voix ne croit pas si bien dire.
^8 septembre 1907,
Peut-être se souvient-on qu'il y a quinze jours, dans une conversation avec moi, le Grincheux s'était permis, sur TEsperanto, deux ou trois mots amers que je n'avais pas cru devoir passer sous silence. Je n'en ai nul regret, puisque cela m'a valu de la part d'un lecteur, fervent esperantiste, une longue, intéressante et fort courtoise lettre.
Comme je ne me soucie pas — je pense déjà l'avoir dit — de prendre à mon compte toutes les opinions excessives du Grincheux, je m'empressai, après l'avoir lue, de lui faire tenir cette épître afin qu'il en tirât, si possible, son petit profit. Dès le lendemain, il était chez moi.
— Eh bien ? lui dis-je aussitôt, vous avez reçu votre paquet ? Franchement, vous ne l'aviez pas volé ! La lettre que je vous ai mise sous les
yeux n'a pas pour auteur le premier venu, (^est un homme sérieux, qui ne tait point son nom, un ancien officier, ancien élève de Polytechnique. 11 ne se paye pas, lui, de mots plaisants et de brocards. Avec beaucoup de formes et de politesse, il vous le fait nettement comprendre. Il s'explique mal que, sans aucune bonne raison, sans un seul argument valable, pour rien, pour Tunique plaisir de railler, vous preniez à partie, avec autant de malveillance et de vivacité, une langue dont vous semblez ignorer les premiers éléments. Sa lettre, on ne peut plus attachante et que je reste confus qu'il ait pris Taimable peine de m'écrire, est un chef-d'œuvre d'exposition, de calme et de clarté, le plus sensé plaidoyer qu'il m'ait été donné d'entendre sur la question. Avez-vous quelque chose à répondre ? Et quoi ?
Placide m'avait écouté avec une tranquillité inquiétante, assis, les paupières contrites, les mains jointes, comme s'il approuvait unévêque. Il justifiait à cette minute son prénom serein.
— En effet, dit-il doucement, j'ai lu ce factum. Je l'ai lu plusieurs fois, pour m'en pénétrer jusqu'aux racines, et cette lecture me laisse dans un cruel embarras.
— Son auteur vous a-t-il donc presque convaincu?
— Non, fit-il avec une mélancolique assurance.
— Au moins ébranlé?
— Pas davantage 4
— Alors ? Qu'est-ce qui vous embarrasse ?
Il demeurait muet, le front encombré, comme s'il avait peine à débrouiller tout ce qu'il aurait voulu dire.
Il se décida enSn. Mais que cela n'allait pas tout seul !
— Par où commencer? Je ne suis point un esprit précis et mesuré, moi, un cerveau scientifique, un homme de méthode et de logique. Je suis un ignorant, le dernier des ânes. Je n'ai jamais eu de prix de quoi que ce soit. Plusieurs existences ne suffiraient pas à un homme remar-r quable, fût-il esperantiste, pour apprendre tout ce que je ne sais pas. J'ai donc, sans ironie, l'entière conscience de mon infériorité et cela me paralyse un peu quand il faut que je cause avec un monsieur forl^ un monsieur qui sait, qui sait !... qui a passé des quantités d'examens, dont la technique et le splendide vocabulaire m'impressionnent, un monsieur qui ne rit pas et qui, non seulement ne vit que pour la recherche de la vérité, mais prétend toujours Tavoir trouvée, et en être comme le gardien en chef. Tel est mon cas aujourd'hui vis-à-vis du redoutable adversaire que je me suis bien innocemment attiré.
Voyons donc sa lettre. Il dit d'abord « que je ridiculise et que je condamne sans merci l'espéranto ». Je ne puis avoir la joie de le croire ! Une science que trois boutades suffiraient à copipromçttre n'aurait vraiment pas grande
solidité, et, si l'espéranto se juge menacé pour si peu, je le plains. 11 faut que dès à présent il tolère le persiflage et s'acclimate à la dérision. Je ne Tai pas non plus « condamné sans merci ».
Je me suis bien gardé de dire : (^ Ça ne prendra pas ! » puisqu'au contraire je m'aperçois que « ça prend », tous les jours davantage, beaucoup trop, et que c'est justement cette tache d'huile qui m'eff*raye. Ma constatation même, si morose soit-elle, rend un indirect hommage à la vogue de cette langue qui s'efibrce de devenir vivante. « Car c'est une langue, ajoute-t-on, elle sera parlée, elle sera écrite. » J'avais qualifié l'espéranto de langue universelle. Il paraît que je m'étais grossièrement trompé. Ce n'est pas une langue universelle. Sa définition exacte est : langue internationale auxiliaire. Je ne puis mieux faire, d'ailleurs, que de citer textuellement: « Elle est internationale: i" par destination ; 2"* par structure. Elle est auxiliaire : c'està-dire qu'elle ne vise pas à se substituer aux langues nationales, à devenir universelle, mais à mettre à la disposition des hommes un ensemble de moyens qui leur permettront de se faire comprendre l'un de l'autre, soit par la parole, soit par l'écriture. Il nous paraît impossible et criminel de penser à détruire les idiomes nationaux qui, chacun, donnent à une même forme de la pensée une expression verbale différente de l'une à l'autre, souvent intraduisible littéralement de l'une dans l'autre parce que
cette dernière est un véritable idiotisme, c'està-dire une production spéciale à cet organisme qui constitue une nation. Mais il nous paraît possible de représenter toutes les formes de la pensée en les dépouillant de ce vêtement particulier à chaque langue, qui néanmoins apparaîtra tout de suite à l'esprit d'un national quelconque lorsque Tesperanto les lui traduira dans leurs caractères logiques, caractéristiques. » L'aimable et zélé correspondant m'explique ensuite le mécanisme grammatical del'esperanto, me promène avec beaucoup de bonne grâce dans le jardin des préfixes et des suffixes, me révèle les beautés de la syntaxe « qui est toute dans ces mots : précision et clarté, deux choses qu'on obtient grâce à l'admirable propriété dont jouit l'espéranto de permettre de placer les mots d'une phrase dans un ordre presque quelconque^ sans nuire à la clarté ».
11 termine enfin par cette déclaration, véritable coup de massue pour mon amour-propre : « L'espéranto, toutefois, et il ne faut pas se le dissimuler, ne peut être bien appris et bien manié que par un homme doué dun jugement très droit, de l'esprit géométrique. Pour cette raison, il a une valeur éducative du jugement et de la raison, à mon sens, bien plus grande que l'étude de la géométrie même. L'estime dans laquelle tient l'espéranto un homme (qui l'a étudié), la correction avec laquelle il l'écrit ou le parle, constituent pour moi un critérium de son intelli-
gence et de la rigueur de son esprit dans le raisonnement. Je vous assure que la traduction d*un texte national en espéranto constitue une gymnastique intellectuelle autrement féconde que celle du même texte dans une quelconque des langues de votre enseignement classique^ et je vous certifie qu'une traduction en espéranto d'un texte national quelconque par un national vous en dit long sur la valeur intellectuelle du traducteur. »
En somme, si je suis encore capable, après cet énergique renfoncement, de comprendre ce qu'en français parler veut dire, l'espéranto devient une manière de pierre de touche des grands cerveaux. A quin^a pas Tesprit géométrique et le jugement très droit, il est presque interdit. Qu'est-ce alors que le pauvre jugement de ceux qui ont le malheur de résister et de n'être point fanatiques? Le critérium d'une intelligence est constitué par le degré d^ estime dans lequel on tient r espéranto^ par la correction avec laquelle on l'écrit ou on le parle. Allons ! C'est bon à savoir. A quand, dans les classes, les thèmes en espéranto d'une gymnastique intellectuelle autrement féconde que celle du même texte dans n^ importe quelle langue de notre enseignement ? Aurons-nous l'espéranto obligatoire dans le programme scolaire? Va-t-il se fonder, comme on l'a dit, un théâtre où les pièces jouées le seront en espéranto? A quand l'encyclique en espéranto? Qui serait mieux qualifié que le pape pour le parler? C'est bien le
diable s'il n a pas, lui, le jugement droit? Cela ne changerait pas Tesperanto de devenir uûe langue religieuse puisque déjà, dès l'origine, elle est presque une religion, et que sourire d'elle paraît sacrilège.
Au fond, votre aimable adepte et moi nous ne pouvons guère nous entendre, parce qu'il y a entre nous (tout à mon désavantage), sinon un mystérieux et naturel antagonisme, du moins de trop grandes différences. Il est savant, il a l'esprit géométrique. Je ne suis, moi, qu'un peu artiste et un peu lettré ; je tourne dans un tout petit cercle. A quoi se réduit, en effet, la querelle? Je me suis écrié en parlant de l'espéranto : « C'est laid, c'est affreux ! » Ce fut mon seul attentat* Telle a été chez moi la première et irrésistible impression, sans raisonner (je ne sais pas). En un éclair, je me suis représenté les hommes s'exprimant autour de moi, même accidentellement, dans ce nouvel idiome, Chateaubriand et Victor Hugo traduits^ avec les mots d'une phrase célèbre du premier ou ceux d'un vers immortel du second, placés dans n importe quel ordre sans nuire à la clarté de leur pensée. En imagination, j'ai entendu la dame intellectuelle et fervente réciter dès sa troisième leçon la prière sur l'Acropole en espéranto et ça ne m'a pas fait plaisir. J'ai trouvé que c'était de la mauvaise musique . J'ai regretté le bon temps où les colonels en retraite « mettaient » Horace en vers français. lise peut que j'aie tort au point de vue utili-
taire, que Tesperanto soit la trouvaille extraordinairement ingénieuse d'un homme de génie et constitue un admirable instrument commercial^ et je reconnais que c'est déjà un fameux résultat... mais au point de vuedeTartetdela beauté, le seul qui m'absorbe, moi chétif, dont le jugement est tortu et Tesprit point géométrique, je sens tout de même que j'ai aussi un peu bien raison. L'espéranto me ménage-t-il quelques surprises et délices d'esthétique ? Pourra-t-on penser mieux en espéranto ? rendre plus magnifiquement? donner à de plus hautes et plus nobles idées une plus harmonieuse et plus splendide parure? Jaillira-t-il de là un plus parfait prosateur, un poète plus inspiré ? Ah ! si cela pouvait être vrai ? comme tout de suite je m'y attellerais !
Enfin, je voudrais ajouter qu'en dehors de cet instinct physique du beau, il y a aussi un instinct supérieur et moral qui ne m'avertit pas favorablement quand on prononce devant moi le mot d'espéranto. Plus on me répétera que c'est une langue internationale^ plus je me reculerai avec méfiance. Je n'aime pas le mot et encore moins la chose. Que voulez-vous ? Je trouve que c'est déjà trop qu'on chante F Internationale pour souhaiter qu'on la parle. Trop d'internationalisme dans notre affaire depuis plusieurs années. Trop de citoyens de l'univers ! Si pures et probes que soient au départ les intentions, il est bien rare qu'à l'arrivée elles n'aient pas changé de
visage et retourné leur veste. Je ne doute certes pas de votre honnêteté patriotique, mon commandant, mais rappelez-vous ce que je vous dis. L'espéranto, je le crains, ne profitera surtout qu'à la propagation des théories et des systèmes dont souffre le plus l'idée de patrie. Ce sera toujours un dissolvant de nationalisme en donnant à ce mot, en dehors de toute couleur politique éphémère, son large et vrai sens. Si jamais, en un avenir lointain, ou plutôt prochain, il se tient dans des Stuttgarts des congrès monstres où se discuteront, à tort et à travers, le désarmement général, la suppression des frontières et des drapeaux, du paupérisme et du capital et toute la boutique, sûrement c'est en espéranto que ça se passera. Enfin non, même si je le parlais comme un ange, il me semblerait que je pense moins en français.
Le Grincheux s'arrêta. Je songeais avec tristesse qu'il était resté « de son village », qu'il y avait tout un ordre de choses auxquelles irrémédiablement il demeurerait fermé.
5 octobre i907.
N'ayant pas, depuis plus d'un mois, eu de nouvelles de THomme-qui-lit, je me demandais sérieusement s'il n'était pas malade ou s'il n'avait point succombé à quelque méningite occasionnée par les excès de sa manie quand je l'aperçus hier au Cercle, abîmé dans un de ces fauteuils anglais qui vous engloutissent comme un bain de siège. Ce n'était point au salon de lecture, et l'Hommequi-lit ne lisait pas. Que se passait-il?
— Eh quoi ? lui dis-je en l'abordant, vous vois-je les mains vides ? Vous ne tenez pas ouvert, comme d'habitude, entre vos doigts et votre pouce énergique, un de ces attachants bouquins que vous dévorez tout contre votre visage d'un œil aigu, détrousseur, et qui court les pages, qui les perce comme pour y embrocher la pensée?
Et vous n'avez point, près de vous, une chaise
branlante chargée de provisions brochées de toutes couleurs, de toute espèce et de tous formats, dont les piles bougent quand vous toussez ?
— Non, fit-il, hélas ! non. Je suis, jusqu'à nouvel ordre, à la portion congrue. Depuis quelque temps, j'avais d'étranges nausées d'es^ prit, des aigreurs intellectuelles, ou bien c'était comme des tables de matières dans la tête. J'ai consulté. Il paraît que je lisais trop.
- — Voilà un an que je ne cesse de vous le répéter.
— Mon médecin m'a prescrit, non point la diète absolue (il savait qu'il me serait impossible de l'observer), mais un jeûne assez sévère.
— ' G'est-à-pdire ?
-^ Un volume par jour. Pas plus,
— Plaignez-vous ! Pour beaucoup, ce serait l'indigestion,
— Oui. Mais pour moi, que l'on pourrait appeler, comme au moyen-âge Vincent de Beauvais : « le mangeur de livres », librorum helluo, un ouvrage ne fait qu'une bouchée. Ce n'est rien, Songez donc ! Défense expresse de lire en me débarbouillant, en faisant ma toilette, en in'habillant, en me chaussant,., et -aussi en ce clair réduit que je ne puis nommer, mais où l'on est cependant si naturellement installé pour parcourir le penseur, feuilleter le moraliste, le faiseur de maximes lapidaires et de courts morceaux,.. Ne vous offusquez pas? Le vrai liseur utilise, sans sotte honte, les plus prosaïques
nécessités de la vie. Avec lui, rien ne se perd. Défense également de lire à table, en marchant, chez le coiffeur, en voiture, au lit.
— Taisez-vous ! C'est navrant.
— Je n'ai la permission de lire qu'une heure, dans l'après-midi, de cinq à six, allongé, la nuque soutenue, à condition de tourner le dos à la lumière, de ne pas trop lever les bras et de m'arrêter à la plus petite impression de fatigue. Ab! je commence à croire, mon ami, que je suis bien bas Vieillard et que je m'achemine vers le petit chariot traîné par un attentif serviteur à talons plats qui porte, passé dans son coude, le rond de caoutchouc bienfaisant dans lequel, pour le gonfler, on souffle ainsi qu'en une cornemuse.
Il s'arrêta une seconde, abattu par cette vision, puis il reprit :
— Aussi, suis-je débordé ! Les livres chez moi s'amoncellent. Il y en a partout, jusque dans mes tiroirs et parmi mon linge, et sur le parquet. Comment ferai-je pour rattraper un tel arriéré? Je voulais m'offrir la Peur de Vamour^ d'Henri de Régnier,je n'en ai pas encore trouvé le temps, bien que ce roman ait paru au début de la belle saison, et j'en suis au regret, car on m'a dit qu'il est délicieux et tragique, et se passe à Venise, ville que j'adore entre toutes.
— Vous y avez été ?
— Sans doute, à maintes reprises. Il le faut, pour en avoir une idée juste, nuancée et proonde.
— Etiez-vous seul ?
— Jamais.
— Avec une femme?
— Quelquefois. Plus souvent avec des amis.
Vous les connaissez tous, d'ailleurs. J'y ai été avec Bembo...
— Ah ! ça ne date pas d'hier! Vous parlez donc latin?
— Je le lis. J'y ai été avec Saint-Réal, avec Otway, avec Shakespeare, avec Byron. J'y ai été avec George, avec Alfred, avec Théophile, avec Maurice.
— Qui sont ces petits noms ?
— Sand, Musset, Gautier, Barrés... Etes-vous obtus !
— Excusez-moi. Je vous entends. Mais avez vous été, en personne, à Venise même ?
— Pour déflorer mes chères sensations et mes sentiments précieux? Non. Je la connais pourtant, la ville d'amour et de mort, mieux que vous qui croyez la connaître mieux que moi. Je suis donc bien ennuyé de n'avoir pas pu y errer une fois encore avec Henri de Régnier qui a déjà, sur cetteadorable reine agonisante, écrit des notes d'une exquise tristesse. J'aurais désiré également lire en entier le tome II de f Avènement de Bonaparte, par M. Vandal, qui restera l'historien le plus pittoresque et le plus exact de la période consulaire. J'y avais jeté les yeux d'abord et m'y étais aussitôt enfoncé, quand le malheur voulut que mon médecin me surprit dans cette
passionnante occupation.il me trouva la pupille dilatée, la pommette en feu, le pouls battant la charge. Il se fâcha : « Le Petit Caporal vous excite trop, me dit-il, et Cadoudal vous donne la fièvre. Je vous les interdis pour l'instant. » Je dus lui obéir, quoique furieux.
— Mais j'espère bien qu'aussitôt après son départ vous ne vous en êtes pas moins précipité sur le livre défendu?
— Mais non !
— Pourquoi?
— Parce que ce gredin de docteur Tavait emporté pour le lire! A chacune de ses visites il me raconte avec enthousiasme: « C'est une œuvre étonnante, d'une sûreté de vues et d'une valeur historique absolument remarquables.
Vous verrez quel plaisir intense et nourrissant vous allez bientôt avoir ! » C'est ainsi qu'il me fait prendre patience. Je pense, dans une quinz;aine, pouvoir enfin me jeter dessus. Et que d'autres ouvrages instructifs, amusants, délicats, austères, attendent pêle-mêle che?; moi que mon couteau à papier de bois jaune glisse entre leurs pages et les coupe avec tendresse! Il y a là les Sentiers de Vamour^ d'Albert- Emile Sorel, dont Peut-Etre, son précédent livre, m'a laissé, l'année dernière, le souvenir, d'une chose un peu tourmentée, mais de souffrance délicate, et Pour la v'w et pour V amour, de Georges Beaume, l'honnête, charmant et laborieux poète en prose du Languedoc.
— Peur de F amour ! Sentiers de V amour /Pour Pamour! m'écriai-je malgré moi. Que d'amour!
— Oui. C'est encore à la mode. Le sujet n'a pas trop vieilli. Et il y a le Boulevard, d'Ernest La Jeunesse dont il suffit d'avoir goûté un des innombrables articles qu'il prodigue au Journal ou ailleurs, et qui sont toujours des petits chefsd'œuvre d'esprit, de grâce, d'émotion vraie et point uniquement littéraire, pour être assuré que son dernier roman doit contenir d'excel* lentes pages. Enfin, les grands yeux noirs de la princesse Christine Trivulzio-Belgiojoso m'at^ tirent avec beaucoup de force, et ce n'est pas sans une curiosité sympathique et presque amou* reuse — encore de l'amour! — à mon âge et dans l'état où je suis, quelle horreur! — que je me promets de connaître son histoire écrite par par M. Remsen Whitehouse. Après quoi, je ne manquerai pasle volume deM. Henry Bordeaux:
V Ecran brisé. Suivez-vous M. Henrj^ Bordeaux?
— Avec beaucoup de satisfaction et sans fatigue, quoiqu'il aille vite. Jeune encore, il occupe déjà, au premier rang de nos romanciers, une situation, qui ne fera que grandir, parce que l'on sent dans tous ses loyaux et très purs récits une droiture familiale qui est la marque de son simple, courageux et personnel talent.
— Je pense comme vous sur son compte. Estce tout? Hélas! non, il me serait encore infiniment agréable, en compagnie du splendide écrivain qu'est monsieur...
Je ne pus m'empêcher de Tarrêter.
— Assez! c'est une plaisanterie! Vous ne me parlez que d'ouvrages que vous n'avez pas lus, ou que vous souhaitez lire... Ne pouvez-vous, au moins, me dire un mot, si rapide soit-il, de quelques-uns que vous auriez lus, puisque votre anémie cérébralevous permet cependant d'avaler un volume par jour?
— Ne vous fâchez pas? soupira-t-il d'un ton dolent, vous me feriez m'évanouir. Je vais vous contenter. J'ai lu le Théâtre de poche de M. Jacques Normand. On est parfois souverainement injuste pour cet aimable et spirituel rimeur. D'accord, c'est un « petit poète » souriant, qui va, trottine, fait son menu chemin, mais il a son grain de poésie, d'observation malicieuse et fine et de bon sens narquois, qui germe et donne sa fleurette. On aurait bien tort de dédaigner une petite muse, une musette, parce qu'elle a le vol léger d'un pinson. Si le ciel du Parnasse n'était sillonné que par des aigles, il serait d'une majesté bien olympienne. Il faut que se déploient, sur le champ d'azur, des ailes de toutes les grandeurs. Tenez t voici M. Gabriel Nigond...
— L'auteur du Dieu Terme au Théâtre-Français?
— Oui, un poète d'un tout autre genre qui, après avoir publié naguère en demi-patoi s morvandiau un recueil de récits qu'il intitula: Contes de la Limousine^ nous présente aujourd'hui une
seconde série de ces légendes gonflées de suc. Je vous les recommande instamment. Pas une qui ne soit un petit poème d'une douceur émouvante et futée. L'inspiration, d'un charme matois, d'une sensibilité très vive et extrêmement tendre, sans cesse renouvelée et comme mouillée de larmes évaporées, aussitôt y coule, tout au long des pages, avec une fraîcheur de source. Je voudrais, si nous étions seuls chez moi, au lieu d'ici dans le salon du club, vous lire tout haut quelques-uns de ces morceaux qui vous raviraient : le Forgeron^ la Lizette, les Drôles y et d'autres encore.
— Inutile, je les connais et les admire comme vous. Mais, sans vous offenser, je préférerais qu'ils me fussent dits par Tauteur lui-même que j'ai eu le plaisir d'entendre et qui « interprète » à miracle ces jolies-jolies choses.
Depuis dix minutes, l'Homme-qui-lit ne m'écoutait plus que d'une oreille morte.
— Excusez-moi, cher ami, me dit-il en me tendant une main cordiale qui me congédiait, mais voici l'heure où cet animal va prendre son repas quotidien.
— Je vous laisse. Quel est le menu ?
11 avait sorti des profondeurs du « bain de siège » en cuir deux volumes dont il m'énonça les titres: le tome 11 des Mémoires de Mme de Boigne et Souvenirs d'hier, de Fernand Laudet. Je vous en parlerai bientôt.
Je m'apprêtais à lui dire adieu. Il buvait déjà.
i2 octobre 1907.
Vous VOUS rappelez le cri mélancolique du gardien de musée que Ton entendait naguère — avant qu'il fût remplacé par le sifflet — se perdre à travers les salles pleines de trésors, pendant que la foule des visiteurs rabattus s'écoulait tristement et comme chassée du paradis : « On fer.. .me! »? Eh bien, tous ces jours-ci» au fur et à mesure que Paris se ranime, il m'a semblé qu'une voix pareille s'élevait pour lancer et faire traîner un cri analogue, et cette fois c'était :« On ren...tre! » que disait, avec le même accent désolé, l'invisible et fantomatique gardien.
Les mille bruits du trottoir et de la chaussée reprenaient sa plainte, depuis les claquements de fouets et les timbres des omnibus jusqu'aux beuglements des autos : «On rentre ! » Les vendeurs de journaux l'aboyaient en pataugeant
dans les flaques. Sur les murs et le ciel gris couleur d'ennui, je lisais en lettres-réclames rinscription fatale : « On rentre ! »
Pour si peu de temps que Ton ait quitté la grande ville, ah ! que petite elle paraît donc quand on la retrouve au sortir de la gare inhospitalière ! Eh quoi ! est-ce là mon univers habituel? Oui, voici mes beaux quartiers, mes fameux boulevards, le même décor, toujours planté de mes anciennes joies et de mes malheurs récents ! A ces minutes, invariablement, me revient en mémoire la question saugrenue que me posaient, il y a plus de vingt ans, dans les tièdes ténèbres de la chambrée, à chaque retour de permission, les loustics réveillés : « Eh bien ? mon colon? Paris est-il toujours en place? »
Un quart de siècle plus tard, je puis encore, sans me tromper, faire la réponse : (< Oui, oui, tout est toujours en place ! » Et l'on en éprouve presque un étonnement à tel point cet indispensable Paris s'oublie vite et manque peu dès qu'on a le courage de se brouiller pour quelques mois avec lui.
Le soir où j'y suis revenu il pleuvait. Il pleut toujours quand on rentre. C'était la nuit, Teau sale, les larges sabots des chevaux qui font jaillir la boue jusqu'à la hauteur des entresols, le vent qui brise les parapluies comme des pailles. Les becs de gaz, les lumières électriques ne projetaient que des lueurs mouillées. Je me sentais l'âme transie. Le ruisselant cocher que je
pris m'accepta sans chaleur, avec des grognements d'ourson. Je lui donnai en tremblant mon adresse et nous partîmes. J'avais beau me dire, pour m'exciter, que je rentrais « chez moi », que j'allais retrouver, comme il est écrit dans les romans intimes, « ma table encombrée de bibelots » et « mes pantoufles chaudes ))et « mes chères habitudes », je restais malgré tout eflfrayant de calme et je me faisais Teffet d'un émigrant.
Mais je fus bientôt rudement secoué de mes langueurs. A deux reprises, le brave homme, qui s'imaginait me conduire, faillit nous verser et je compris, en un éclair, que, par cette exceptionnel déluge, il avait été forcé de mettre dans son eau beaucoup plus de vin qu'à l'ordinaire. Enfin, comme une troisième fois il avait failli me broyer contre un de ces chariots cylindriques et non suspendus qui, prétend-on, portent bonheur, je veux dire une voiture de vidange... alors je baissai la glace et, le buste sorti, rassurant d'une main mon chapeau, gesticulant de l'autre dans l'espace, je m'exprimai avec véhémence.
Vouscroyez que, sur son siège, le brigand s'émut ? Il me laissa finir et quand, à bout de souffle, je m'arrêtai, alors seulement, se tournant à demi et de côté, il grasseya : « Oh ! parle encore ? »
Instantanément mes noirs papillons s'envolèrent. Ces trois mots, tombés comme des perles dans mon cœur, avaient suffi pour me rattacher d'un coup à notre Paris délicieux.
— Irez-vous, mademoiselle? — J'irai. — Et vous, madame ? — Moi aussi. — Et vous, monsieur ? — Sûrement. Si d'ici-là les Apaches me prêtent vie, j'irai. — Moi, soupire un autre, je voudrais bien, mais c'est si loin, si loin ! Trentesix jours en mer! - Pas du tout. Vingt-cinq seulement par le Canada. — Moins encore, ajoute un renseigné, dix-huit par le Transsibérien. Mais on dit que c'est dur. — Tant pis ! Et puis, qu'est-ce que dix-huit jours de wagon?
Vous avez deviné qu'il s'agit de l'Exposition qui aura lieu à Tokio, en 1912? Depuis qu'elle est annoncée, on ne parle pas d'autre chose, et les désirs s'agitent, battent des ailes. Enfin on est fou, on rêve de maisons de thé... C'est d'ores et déjà, et avant même d'être parti, le voyage « qu'il faut avoir fait ».
Ah ! Djipen ! Empire du Levant, des trois mille huit cent cinquante îles ! quelle fascination n'exerces-tu pas sur nous? Dès que l'on prononce ton nom, Japon, c'est comme un froissement de crépon et de papier huilé; nous voyons se balancer des lanternes peintes éclairées de lueurs douces comme la lune, le ciel se peuple de cerfs-volants à ribambelle de comètes, ainsi que dans les estampes de Hiérashigué, et nous pensons à la fête des parasols et à celle des chrysanthèmes, et à celle des cerises, et à
fm BON AN, MAL AN
celle des fleurs de pêcher. Nous suivons des sentiers étroits et sinueux sucrés de neige, où les hauts patins desmousmés laissent des traces d'oiseaux, nous passons sur des petits ponts dont l'arche, pas plus grande qu'une anse de bouillotte, enjambe un ruisseau de cristal, et nous nous mettons à plat ventre pour étudier de plus près les thuyas nains de deux cents ans qui tordent les nodosités de leurs racines dans des vases de grès vert de jade ou brun quenouille de roseau. C'est le vieux, très vieux Japon, le Japon millénaire, celui des livres d'étrennes, des anciens navigateurs montés sur des frégates et des « flûtes », celui des samouraï en armures bleu-langouste, des grands sabres et des petites tasses, celui des palais, des temples et des bazars, des toits aux angles retrou s-^ ses qui ont Tair de toujours rire, des petits chevaux gras presque noyés en entier dans les torrents de leur crinière, le pays du palmieréventail et du bois de couleuvre, des chats sans queue, où les soldats mangent la chair des serpents qui donne le courage. Et c'est aussi pour nous, frivoles enfants en perpétuelle récréation, le pays des mièvres poupées au oasque de luisant ébène, aux joues de farine, dont la bou^ che semble faite d'une coupure au rasoir en pleine chair. . . Au bord, il est resté une mince ligne de sang, et ce sont les lèvres... Le pays également des jongleurs trapus et de» acrobates que nous avons admirés dans les cirques où.
des orteils crispés de leurs pieds nus dont la plante a des reflets cuivrés de champignon, [la s'arc-boutent à la flexible perche de bambou.,. Et on pense à Loti, à des ciels, à des choses, à d'étranges musiques...
Moi, je me rappelle M. Edmond de Goîicourt.
Le Japon ! Leur Japon à Jules et à lui ! Son Japon à lui tout seul, Edmond ! Ah 1 qu'il Ta aimé, convoité ! C'était rAmérique de ses insomnies. Qu'il désirait donc la connaître I Pour cet unique et hallucinant voyage, il eût renoncé à un an de « grenier ». Et cependant, s'il blanchissait encore au milieu de nous, le magnifique et affectueuse égoïste, tel que la pointe de Bracquemond nous en a laissé l'image inquiète, aristocratique, sèche et serrée, avec ses cheveux souples et fins d'argent verdôtre, son noble nez pincé aux coins et son œil de canard japonais à la pupille de laque... oui, s'il était là, balançant sa jolie main désossée de violoniste, comme je suis sûr que l'idée ne lui viendrait même pas d'aller à Tokio en igia,». pour l'Exposition ! Non, grand et droit, en chaussons qui cirent le parquet, il irait le soir, avant de se coucher, regarder un instant, dans la pièce où elles étaient disposées, ses collections de boîtes poudrées d'or ceintes de molles cordelières orange, ses gardes de bronze ajouré, ses kakémonos frémissant comme des tôles peintes le long des murs et où étaient figurée de pâles tigres qui ricanaient et des poissoni^
volants merveilleux faisant la cabriole dans une chute d'eau, et des hiboux blonds perchés sur une branche en trois coups de pinceau vers lesquels s'avançaient invinciblement les doigts illusionnés par l'attirante élasticité des plumes,... et ses innombrables netzkés d'ivoire, de toutes les patines, qu'il était si malheureux de voir pris, par les ignorantes bécasses auxquelles il les montrait nonchalamment, pour des manches d'ombrelles ! Et contemplant ces chères choses où s'était engloutie une bonne moitié de son existence, il s'écrierait : « Qu'irais-je fabriquer là-bas. Dieu du ciel ! Pour ne voir que des machines, des canons et des schrappnels ? et loger dans quelque Métropolitain ou Pyramidal installé à l'européenne avec « tout le confort moderne » ? quand je me trouve si bien ici, derrière les petits carreaux de ma maison d'Auteuil et qu'en une demi-heure je suis rendu chez Bing sans courir les mers ! Et que deviendraient en mon absence ma vieille servante Pélagie et mes jeunes disciples? Ne bougeons pas. »
Voilà ce que penserait à coup sûr avec sagesse le biographe d'Outamaro, « peintre des maisons vertes ». Et, le dimanche suivant, nous le reverrions — avec quelle savoureuse et discrète joie ! — assis, selon son habitude, sur un divan du grenier^ au fond, face à Tentrée, une jambe repliée sous l'autre. Sa tête puissante et hautaine émergerait toujours des flocons du foulard de soie immaculée. Il parle. Tout le
monde l'écoute, et je l'entends encore. A pas prudents, le dos mystérieux, la barbe effarouchée, tel qu'un Clouet de sacristie, Huysmans — qui depuis est mort comme un saint — vient précisément de sortir. Il a poussé la porte qui est retombée avec le ouaté d'un « tambour » de chapelle. \
Aussitôt alors, c'est à qui célébrera l'âpre et aigre talent de l'auteur d'^ vau-Veau^ on vante la chagrine et ombrageuse douceur de ses relations, et plus d'un le plaint pour sa santé précaire.
Concourt qui l'aime et l'admire, et sincèrement veut l'honorer, dit après une minute de réflexion : u Quand il vous donne une poignée de main, c'est comme s'il vous remettait une petite taupe morte. »
i9 octobre i907.
Comme j^étaîs chez moi à regarder mélancoliquement tomber, à travers les vitres d'octobre (caries vitres ne sont jamais les mêmes, prismes des saisons), toute Teau du ciel, le Grincheux fît irruption, coulant de partout, tel qu'un chien qui sort de la rivière. 11 me sembla même qu'il tenait dans sa bouche un morceau de bois. Mais ce n'était qu'un cigare éteint qu'il laissa tombera mes pieds.
A peine assis, il inondait.
— Excusez-moi ! me dit-il d'un ton fort naturel, je passais dans votre quartier, je suis monté dégouliner ici à l'abri.
— Malheureux ! m'écriai-je, vous avez oubh'é votre parapluie?
— Je pourrais, sans me tromper, vous répondre que, si j'en avais pris un, il n'eût pas
plu. Je préfère VOUS confesser la vérité : je n'ai pas eu à oublier mon parapluie pour l'excellente raison que j'ai renoncé à ce meuble inutile.
— Plus utile que vous ne pensez I
Et je souffrais de voir mon tapis de Perse boire avec l'avidité d'une flanelle les sources fumantes qui jaillissaient des bottines de Pla* cide.
Il continuait, en aspergeant mes murs à chacun de ses gestes : « ... et non seulement inutile, mais laid, encombrant et ruineux. J'aurais du bien... au soleil, c'est le cas de le dire, si je possédais à cette heure le bon petit argent que, pendant plus de vingt sottes années, m'ont arraché tous les parapluies à manches affreux que j'ai perdus ou que l'on me vola, sans parler de ceux que j'ai brisés dans mes mains trop nerveuses. Il y en a peut-être pour... »
Il s'arrêta, les yeux calculateurs, puis renonçant à supputer : « J'aime mieux ne pas le savoir. Et que l'on a donc l'air bête à marcher, courbé comme un roseau qui ne pense à rien, sous ce petit toit d'étoffe noire par lequel, avec une candeur de jeune autruche on s'imagine en entier protégé, parce qu'il garantit à peine la tête ! Je certifie que le promeneur qui fend l'averse^ le front haut et les deux mains dans ses poches, est beaucoup moins mouillé. En effet, le dôme de soie du parapluie, large et bombé, sollicite l'eau, la capte et la retient d'abord avec amour. Puis, sur ce bouclier, l'onde glisse en grossis*
sant, et par l'extrémité de chaque baleine traîtreusement arquée à cette intention, elle vient devant, en jets obliques et drus, doucher la poitrine si délicate, le ventre infiniment précieux et toutes les surfaces abdominales, tandis que par derrière, goutte à goutte à travers le vêtement, elle attaque le rein et glace les lombes. Voilà l'œuvre, le travail du nommé : parapluie, de Tabject et disgracieux pépin ! Et je ne dis mot des yeux qu'il crève, des doigts que pincent ses ressorts, des rigoles qu'il amène dans les cous, sans compter que sa pointe peut, les jours d'orage, attirer la foudre. Aussi, depuis dixhuit mois, après amère et trop longue expérience, je n'en use plus ! Quand le nuage menace, je me coiffe d'un feutre à bords en gouttière, je me chausse d'une solide paire de « cloués » à semelles de liège épaisses comme une planche de radeau et, muni d'un résistant mac-farlane imperméable et léger en lainage d'Ecosse, je brave les tonifiantes ondées qui ne baignent que mon visage. Si ça tape trop fort et que la chandelle tourne à la hallebarde, je monte chez un ami. D
En même temps, il s'ébrouait avec satisfaction sans parvenir à faire tomber du bout de son nez un diamant qui, s'y trouvant bien, refusait de s'en détacher.
— Oh ! quand est-ce que Ton va revenir, gémit-il, au vieux manteau de l'ancienne France, au vieux manteau de muraille, au vieux
manteau de pluie, comme il en passait dans le Paris du Pont-Neuf, sous le roi Henri, le manteau généreux et abondant qui vous enveloppait le bonhomme tout entier, qui vous le dessinait à la Callot, qui vous le campait sur des mollets de plein air ou sur la botte à éperons, qui était l'ami de la neige et le compagnon du vent, dont la pointe de Fépée avait plaisir à chatouiller et à relever le bord, et qu'il était si difficile et avantageux de savoir bien mettre et quitter, fermer et ouvrir, expédier sur l'épaule avec de beaux plis volants d'étendards, lancer à dix pas sur un bras de fauteuil en tapisserie ou déployer circulai rement comme un grand épervier sous les pas de la belle dame qui descend de carrosse ? Mais c'est bien fait pour nous ! On a les riflards que Ton mérite et nous ne sommes pas dignes d'endosser ces balandrans de Gascogne, ces houppelandes et cabans à la royale, ces mandilles, roguets et hongrelines dont les noms embaumaient le daim des gants, le cuir du harnais, le poil trempé du cheval de selle et les feuilles pourries des bois.
Tandis qu'il soufflait une minute, j'en profitai pour placer deux mots :
— Ne croyez pas que j'entreprenne de tenter l'éloge du parapluie... ? Mais vous n'êtes pas juste à son égard. Il a. fait loyale figure vers la fin de ces temps bénis que si fort vous regrettez et pour lesquels vous n'auriez pas eu assez de mordieux, de colère et de bile si vous les aviez
traversés. Le parapluie des dernières années du dix-septième siècle et du dix-huitième ne fut point du tout — laissez-moi vous le déclarer — méprisable et dégoûtant avec son épais manche de chêne ou de noyer le long duquel des initiales, un cœur, une fleurette, étaient souvent gravés au couteau, ses longues et solides baleines.
Tanneau de cuivre de son sommet qui servait à raccrocher et sa flamboyante soie rouge, verte ou bleue à liseré multicolore comme le haut d'un ancien bas de femme. Les parapluies-aiguille d'aujourd'hui, étriqués et dérisoires, qui ne font qu'un déjeuner de giboulée, n'ont rien de commun avec ce robuste ancêtre qui pesait trois à quatre livres et coûtait 5o francs de notre monnaie. Ouvert^ il inspirait une immense sécurité ; sous son toit, le père, la mère et les enfants pouvaient se serrer à l'aise et les orages inclinaient sans la rompre sa craquante mâture. C'était quelque chose que ce parapluie-là t
— Bien rustaud quand même ! opina le Grincheux.
— J'en conviens. Meuble simple, un peu peuple, et qui ramène à Chardin et à Jeaurat plus qu'à Watteau. Il a pourtant son charme honnête et domestique. Il est dans le coin, près de Thorloge; il fait partie de la famille et se transmet de père en fils. Il verra la Révolution. En attendant autour de quelque statue de gagneur de batailles, il abritait, sur les places de province, les piles de fruits et les tas de légumes, il était la gaieté
bigarrée des marchés, il envoyait des reflets dans le bassin des fontaines, il voisinait pittoresquement avec les pignons sculptés et la tuile moussue des toits. Et je le vois aussi posé en travers des paniers sur le bât de l'âne, ou entre les mains de tout petits vauriens à tricorne, échappés d'une école de Saint-Aubin, et qui ne peuvent arriver à l'ouvrir, ou encore sous l'aisselle d'un encyclopédique aïeul de Greuze, honorabilisé de beaux cheveux blancs.
— Traderidera ! s'écria mon ami en haussant les épaules. Avez-vous fini de me chanter des airs ? Votre parapluie était tellement incommode et pesant que l'on ne pouvait et n'osait même pas s'en servir^ sous peine de ne se couvrir surtout... que de ridicule ! Ah ! vous pensez Tïi'aplatir sous votre érudition ! Attendez ! J'en ai aussi en réserve. La Condamine, qui avait parcouru l'Afrique et TAsie, ce savant qui fut un joyeux original et l'homme le plus curieux de son temps et duquel Cochin a dessiné un si fin rtiédôillon.*» il possédait un de ces fameux parapluies et jamais ne s'en séparait. Dans un voyage qu'il fit à Londres, il l'emporta, mais faillit provoquer une émeute, quand il eut le malheur de rouvrir dehors. Saviez-vous qu'à la fin du règne de Louis XV on louait des parapluies pour passer la Seine.
— Certainement. Il y avait des bureaux de location à Feutrée des principaux ponts. C'était même extrêmement pratique.
— Connaissez-vous, poursuivit-il, un petit livre devenu rare et paru vers i84o, où il est souverainement parlé du riflard ?
— Non.
— Oh ! Tauteur en est M. René-Marie Cazal, fournisseur de Sa Majesté la reine des Français. Son nom fait autorité en la matière. Avec un sérieux considérable et touchant, l'excellent homme a écrit là plusieurs phrases si tranquilles et si lapidaires que je les ai apprises par cœur et enfoncées dans ma mémoire d'où elles ne s'efl'aceront jamais.
— Révélez.
Placide se recueillit, les yeux clos.
— Voici. Dans la préface, il dit d'abord : « Je n'ai point oublié notre brave et intrépide marine à laquelle nous devons ces magnifiques tiges qu'elle nous rapporte des extrémités de la terre et ces fanons qu'elle va conquérir à travers mille périls aux contins de l'Océan. »
— Bien.
— Et ailleurs : <k Ce préjugé, qu'un militaire ne doit pas se servir d'un parapluie, disparaîtra bientôt, il faut l'espérer, devant la raison qui prend de jour en jour, chez nous, plus de puissance. »
— Ah ! Seigneur !
— N'interrompez pas. « L'usage du parapluie ne peut rien enlever à la bravoure d'un militaire. La grâce et la perfection des nôtres contribueront à détruire ce préjugé. »
— Ici, m'écriai-je, M. Marie Gazai aura été bon prophète, à son insu. Aujourd'hui, en effet où, au fur et à mesure que Ton s'applique à désorganiser l'armée en général, le bien-être du soldat en particulier est l'objet de soins attentifs, où Ton veille à ce qu'il n'ait pas froid, pas chaud, qu'il trouve en rentrant à la chambre son foulard, ses pantoufles, son lit bassiné, les journaux, et tous les jeux d'agrément... il est certain qu'avant peu, non seulement « le parapluie de l'escouade » sera devenu une réalité, mais que tout fantassin ou cavalier recevra pour les six mois de son service militaire un parapluie. Ce sera le dernier drapeau dont on s'abstiendra de rire.
— Et pourtant Dieu sait, conclut le Grincheux, si cet objet est grotesque ! Jamais, pour ma part, je vous répète, je ne saurai m'y faire. Il reste pour moi l'emblème de la mesquinerie, de la prudence et de l'étroitesse bourgeoise. 11 a de vilains papiers historiques. Le noble Fersen est tombé sous ses coups, et il n'a jamais été immortalisé que par Cadet Rousselle et Louis- Philippe.
— Pardon. Vous oubliez saint Vincent de Paul?
26 octobre 1907,
Vers 1887, déjà possédé de la passion du gothique, j'allais fréquemment, pour Tassouvir, autant que me le permettait ma bourse de jeune homme, chez une marchande d'antiquitésdu boulevard Saint-Germain qui s'appelait Mme Auzière. C'était une étonnante femme que tous les grands amateurs d'art du moyen-âge ont connue et qui leur a laissé, ainsi qu'à moi, un inou^ bliable souvenir. Elle frappait au premier aspect par le singulier caractère de beauté religieuse qu'offrait son visage émacié, vieilli avant Tâge, aux grands yeux de fièvre, noirs, profonds et cernés de bistre. Etroit, volontaire et d'un jaune d'ivoire ancien, le front se bombait sous les plats cheveux blancs comme sous le bandeau d'étamine d'une nonne. Tirée aux coins, vers la terre, par deux impitoyables plis de souffrance, la
bouche mince aux lèvres violettes semblait réciter tout bas les Ave d'un rosaire, invisible dans les longues mains. Avec cela, les joues creuses, courbée dans des robes sombres et flottantes, un simple voile jeté sur la tête, et d'une santé si délabrée que certains jours elle pouvait à peine se traîner, s'appuyant aux meubles, elle donnait vraiment l'impression d'une Mater dolo^ rasa chancelante aux pieds de la Croix, Et cette frêle et pregique immatérielle enveloppe renfermait un esprit des plus élevés, une âme ardente de mystique dont seuls ont pu apprécier la noblesse et les vertus, ceux qui ont eu le privilège d'être admis chez elle, dans Tintimité de sa vie recluse.
Elle n'était point « marchande » par besoin, mais uniquement pour le gothique, dont elle avait la sainte et dévorante folie. Pu douzième siècle k la fin du quinzième, elle se sentait ^ussi à Taise que dans une antérieure existence retrouvée. Elle s'était exclusivement confinée et olpîtrée sous les arceaux de ces magnifique époques et la Renaissance, déjà, ne faisait plus battre son cœur. Après Louis XU, ella tirait la tapis* série.
Peu d'objets dans son magasin, une cinquantaine environ, mais toujours de premier ordre, d'un choix impeccable et sûr, d'une rigoureuse authenticité. On pouvait acheter de confiance. — « Dieu ne veut pas que je me trompe ! » disaitelle en souriant. J'ai pat^^é là, en compagnie d§
cette femme éminente, des heures délicieuses parmi ces vestiges d'un art qu'elle connaissait comme personne et dont elle raisonnait avec une éloquence d'évangéliste. Un émail ou un morceau de pierre entre les doigts, elle devenait aussitôt inspirée. La flamme mystérieuse qui l'éclairait en la consumant brûlait plus vive aux deux lampes de sanctuaire qu'étaient ses yeux, et sans eflFort elle trouvait sur les cathédrales des choses qui eussent stupéfié et ravi Michelet. Elle savait la Symbolique du moyen-âge aussi bien que Viollet-le-Duc, et on ne lui en eût pas remontré sur les Bestiaires.
11 vint un temps où sa santé ne lui permit plus de continuer le commerce dans lequel, malgré un gros chifi*re d'affaires, elle n'avait jamais* trouvé la fortune qu'elle ne cherchait pas. Sans quitter ce même boulevard, elle choisit alors, pour s'y retirer, un modeste logement en face du musée de Cluny et dont les deux fenêtres avaient vue sur les jardins, afin que, de son fauteuil d'infirme ou de la couchette de sa chambre, qui avait la sévérité d'une cellule, elle pût au moins apercevoir encore, parmi les branches dénudées à l'automne, un chapiteau fleurissant à l'extrémité de sa tige, un pigeon posé dans l'herbe comme une colombe eucharistique sur du velours vert ou la main bénissante de quelque évêque à la chape brodée de mousse. Mais elle dut bientôt déménager et, six mois après, elle s'éteignait très pieusement à Passy.
J'imagine que, sur son lit de mort, elle devait avoir la tragique majesté de ces abbesses que ron voit couchées sur une dalle dans la pénombre de certaines vieilles églises.
L'affaire Thomas, qui, depuis une quinzaine, passionne, indigne et amuse aussi le public, eût rempli d'horreur Thonnête femme dont je viens d'évoquer le souvenir. Les exploits des voleurs de châsses l'auraient consternée. En lisant que tel reliquaire avait été brisé et mis en miettes par les bandits à cause de sa forme rare qui pouvait le faire reconnaître, elle eût certainement pleuré, si vive était chez elle la sensibilité artistique.
Parmi ceux de ses clients qui étaient aussi ses amis, elle comptait un saint prêtre, M. Tabbé Gounelle, que j'ai eu souvent l'occasion de rencontrer dans son magasin.
De petite taille, une hanche tournée et piedbot, l'abbé Gounelle s'appuyait sur une grosse canne. Ses chapeaux étaient de taffetas mat, retenus au menton par un cordon noir formant jugulaire. Le visage, ainsi cerclé comme par la bordure de plomb d'un vitrail, paraissait celui d'une paysanne de cinquante à soixante ans, aux fermes joues, aux yeux fureteurs et bons, au nez malin et retroussé. Avec sa coiffure de garde-barrière, le balancement de son corps tordu et l'impressionnante bottine à semelle épaisse comme un pavé de cuir qui dépassait sa soutane et paraissait plus lourde à traîner
qu'un boulet, Texcellent homme datait vraiment du quinzième. Il était gothique et « parvis-de-No'tre-Dame » en diable. Il semblait sortir de la rôtisserie de la Heine Pédauque. On se souvenait d'avoir vu et touché en voyage, au fond de quelque cathédrale, taillés en plein dans les miséricordes des stalles du chœur, des petits personnages naïfs et bancroches qui lui ressemblaient.
Favorisé de modiques rentes, il avait pu, à force d'économies et de privations, réunir dans son appartement une quantité de merveilles dont je demeurai muet le jour qu'il me fit l'honneur de me les montrer. Ivoires, émaux de Limoges, crosses, châsses des douzième et treizième siècles, encensoirs, chefs et pyxides étaient là dévotement rangés devant les soies et les velours tachés encore par la cire de cierges éteints depuis trois siècles, près des fragments de retables polychromes et des statues de la Vierge aux grands plis droits tombant en cassures vigoureuses sur le pied en pointe qui foule un morceau d'étoffe comme si c'était la tête du serpent.
Et le digne abbé, au fracas des omnibus Panthéon-Courcelles qui, en passant dans sa rue, ébranlaient les vitres, m'expliquait la pensée de sa vie.
— Voici. Nos jeunes abbés et futurs curés de France ne savent rien ou presque rien de l'art religieux. On ne le leur enseigne pas ou mal.
Is ne connaissent pas les époques, les styles. Veuf sur dix sont incapables de distinguer le •Oman de l'ogival, et le flamboyant de la renaissance. Ils ignorent les chapitres et les pages ie la Cathédrale, ce sublime livre de pierre qu'un vieil imprimeur du quinzième siècle appela :
la Bible des pauvres. Les restes d'un art admirable et audacieux qui sont parvenus jusqu'à nous, intacts ou détériorés, depuis ces temps lointains, font à ces chers et aveugles enfants l'effet de vieilleries qui les laissent froids et indifférents quand ils n'en sourient pas. La plupart préfèrent pour eux et pour leurs églises ces Jésus roses et ces bleues madones au teint de poupée qui déshonorent presque tous nos sanctuaires. Et, comme ils n'aiment point les chefsd'œuvre de ces époques fertiles et n'en soupçonnent pas plus la valeur commerciale qu'artistique, il arrive que si, d'aventure, ils en ont entre les mains dont ils puissent licitement disposer, ils les vendent à prix dérisoires aux marchands en croyant de bonne foi réaliser, pour le plus grand bien de leurs pauvres, une excellente affaire. Ou bien ils les surveillent mal et on les leur vole. Que de trésors ont été ainsi perdus ! J'ai donc formé cette petite collection où j'ai mis toute ma piété, tout mon cœur, que je me suis appliqué à composer comme si j'avais voulu écrire une belle prière, pour être léguée au séminaire de Saint-Sulpice, afin que, là, nos élèves puissent, grâce à elle, acquérir, —
avec les notions qui leur manquent, — le goût du beau et du beau religieux qui est le premier de tous, je devrais dire le seul. »
Je n'ai jamais revu Tabbé Gounelle. Il est mort il y a peu d'années, et je crois savoir qu'il avait mis à exécution son charmant et pieux dessein. Mais, depuis, le séminaire a été fermé: Où sont les sulpiciens aujourd'hui ? Qu'est devenu le petit musée du vieux prêtre boiteux au chapeau de garde-barrière ? L'a-t-on emporté? Ou bien a-t-il été dispersé, vendu à la hâte ? Les trois colombes eucharistiques aux pennes d'émail, au fin bec d'or, que j'ai vues suspendues à leurs chaînettes... sont-elles toujours au moins chez nous ? Planent-elles en France ?
Ou sont-elles à Chicago dans la vitrine de quelque « roi du lard » d'où elles ne peuvent s'envoler ?...
L'affaire de Clermont-Ferrand m'a remis en mémoire, par contraste, les deux attachantes figures de Mme Auzière et de l'abbé Gounelle. Mais, je puis le dire sans malice : beaucoup parmi celles que j'ai pu coudoyer dans le monde extraordinaire du bibelot, sont loin d'avoir cette sympathique candeur.
2 novembre 1901,
Les Chambres sont rentrées.
Cela veut dire d'abord qu'à partir de maintenant, plusieurs fois la semaine, on va voir, à droite de la grille du Palais, se dérouler sur le quai d'Orsay, une file de pauvres gens aussi résignés que le public des petites places qui fait la queue à la porte des théâtres, trois heures avant l'ouverture des guichets, et pareils aussi à ces infortunés qui attendent, tassés le long d'une palissade, le moment d'être reçus à l'Hospitalité de nuit, ou en face d'une boucherie dont l'important garçon aux mains lilas, aux oreilles craquelées d'engelures, traverse la rue pour leur apporter à chacun quelque déchet de viande.
Sous la pluie, la neige et le vent, sans que rien les décourage, ces héros obstinés, parmi lesquels se trouvent des bourgeois, des cultivateurs, des
abbés, des femmes, des enfants, vont donc se presser là, désirant quoi?... Entrer et assistera la séance. Et quelques-uns auront entrepris le voyage, seront venus de très loin uniquement pour se procurer cette grande joie. Aussitôt rendus à l'établissement adorable ils ont, pleins de confiance, fait passer leur nom à un député, qui n'est pas là, ou à qui, s'il y est, on ne le remettra que trois quarts d'heure plus tard, au hasard de la rencontre, et ils guettent, infatigables, la minute où l'huissier à gilet rouge leur fera signe en les appelant avec sévérité comme des accusés qu'il aurait à introduire dans le cabinet du juge.
Ils ont franchi le seuil ! Ils galopent sur la pierre des corridors, montent les escaliers avec des ailes aux talons. Tout en haut, aux derniers étages, on les pousse dans une loge déjà bondée dont on referme sur eux la petite porte. Ils vse penchent avec avidité... Que voient-ils? Rien. Qu'entendent-ils? Un effrayant vacarme. C'est tout de suite une déception lamentable et profonde qui ne fera que s'aggraver.
A la tribune, un monsieur s'apprête à parler. Dès qu'il ouvre la bouche, tous ceux qui veulent qu'il parle l'en empêchent en lui criant de toutes leurs forces : « Parlez! Parlez! Le pays vous écoute ! » Et d'autres qui ne veulent pas qu'il parle, injurient ceux qui souhaiteraient qu'il parlât. Au-dessus d'eux un autre, debout, en habit noir et cravaté de blanc, qui croit présider parce
qu'il domine, frappe négligemment à intervalles réguliers le bord de son bureau avec un couteau à papier pour faire cesser le bruit, ou bien sonne éperdument une grosse cloche de navire pour l'augmenter.
C'est une étrange chose et qui confond, qui assomme, que les questions les plus graves, les plus considérables intérêts, tout ce qui touche au fonctionnement, à la vie, à la sécurité et à la grandeur d'un pays, à ses finances, à son administration, à son rang et degré de puissance dans le monde, que tout cela ne puisse, inévitablement, être exposé, traité et résolu qu'au milieu de la plus folle et furibonde agitation I II semble que ce soit une loi fatale, que, par une impérieuse nécessité d'antithèse, l'ordre doive naître avec plus d'entrain du désordre, l'harmonie de la cacophonie, que la lumière jaillisse mieux des ténèbres et que la raison n'attende que les appels réitérés de la démence pour accourir. Qui n'en serait convaincu après être allé, ne fût-ce qu'une fois, à la Bourse ou à la Chambre, et en être ressorti les yeux épouvantés du spectacle de la violence, de Tenvie, de la convoitise et delà haine, les oreilles remplies de gros mots et de rugissements. Mais on est bien alors forcé de convenir que la lumière finale est faible et pas assez éblouissante en proportion de Tépaisse obscurité d'où elle vient et qu'au lieu de bénéficier du désordre soigné qui fut son berceau, l'ordre obtenu est encore bien flottant et incertain. Nul,
plus éloquemment que M. Melchior de Vogué, dans les magnifiques et généreuses pages des Morts qui parlent^ n'a rendu la poignante tristesse de ces impressions.
L'autre jour, j'ai éprouvé la plus désagréable des surprises. J'étais allé me commander un chapeau neuf. En sortant, je dis, par habitude: « Toujours le même prix, n'est-ce pas ? » Alors mon chapelier : « Eh non ! j'allais justement prévenir monsieur qu'à partir d'aujourd'hui, mes haut-de-forme en soie de vingt-cinq francs étaient portés à cent francs.
— Pas pour moi ! m'écriai-je. Cent francs le tube ! Vous moquez-vous ?
— Nullement, monsieur.
— Et pourquoi ce prix ridicule?
Mon digne fournisseur montra un visage navré :
— Nous y sommes forcés, monsieur, sous peine de déchoir. Vous n'ignorez pas que les grandes modistes. ont haussé leurs prix?
— Je l'ai entendu dire, en effet. Mais il n'y a aucune assimilation...
— Sans doute, monsieur. Excusez-moi si je vous interromps ? Je sais très bien, comme vous, qu'entre un chapeau d'homme et un de femme il y a d'énormes différences, qu'il est impossible de les comparer et de les vendre aux mêmes
conditions. C'est égal, toutes mesures gardées, il devient indispensable pour notre honneur corporatif que nous augmentions aussi nos prix. De quoi aurions-nous Tair? Et à présent qu'un chapeau de femme est coté quinze cents francs !...
— Quinze cents...
— ... francs... oui, monsieur.
— Le budget d'une année pour une famille pauvre ! Mais c'est une honte, un scandale ! Il me semble que, si j'étais femme, eussé-je les moyens de consacrer une pareille somme à un chapeau, je m'y refuserais avec indignation, et que la seule idée de balancer en souriant sur ma tête le pain de tant de malheureux me rendrait malade?
Le commerçant repartit avec une mélancolique incrédulité :
— Mais vous n'êtes pas femme, monsieur.
Vous n'êtes qu'un homme. La tête des femmes a des raisons que la raison ne comprend pas.
Je ne nie point avec vous que ce chiffre de quinze cents francs ne soit excessif et que des plumes si coûteuses ne frisent l'immoralité.
Mais n'accusez pas les modistes. Ce sont les clientes les coupables, car elles seules font les prix. La vanité se déchaîne. C'est à qui payera le plus cher, à qui pourra dire: « Il n'y a qu'un
chapeau à Paris qui vaille actuellement cette petite fortune, et c'est moi qui l'ai! » Soyez sûr qu'avant huit jours ce rare objet de quinze cents francs sera détrôné par un de deux mille. Tout
ici-bas, et maintenant plus que jamais, n'est que surenchère. Pour cette fois, comme vous êtes un vieux client, vous payerez encore le haut-de-forme que vous me commandez aujourd'hui vingt-cinq francs. Mais le prochain ce sera cent francs. Pas moins.
— Vraiment? Même sans roses ni plumes?
— Oui. A moins que monsieur n'en désire?
— Eh bien, monsieur, je vous sais gré de m'aviser & l'avance . Une tête avertie en vaut deux.
— Ce sera donc deux cents francs, dit le chapelier avec politesse. Je remercie bien monsieur.
Voici la Toussaint, et le temps où les morts vont recevoir leurs fleurs, des fleurs qu'ils ne voient plus, qu'ils ne respirent plus, qui sont là, comme vaines, posées pour quelques heures sur leurs tombes et seront fanées demain sans que jamais nous sachions s'ils en ont joui, s'ils nous ont vus les apporter, les placer de notre mieux en retenant nos larmes ou en les laissant couler, ou en souffrant davantage qu'elles ne viennent pas et restent au fond de nos cœurs, récalcitrantes et deux fois plus amères. Ces fleurs, qui ne s'adressent plus à des vivants, ont cessé d'être des fleurs gaies, chargées de souhaits terrestres et d'espérances comme celles des beaux jours de sécurité, d'illusions, de jeunesse; elles
se rendent compte, elles connaissent la pensée qui les a choisies, la main gantée de noir qui les a rassemblées. Elles sont devenues religieuses, moitié aux hommes et moitié à Dieu, n'ayant plus rien des fleurs des bouquets printaniers, ni des fleurs de table et de cheminée, ni des fleurs de corsages... Non, fleurs d'autel, prières en effigies, en pétales et en parfums, fleurs de douleur qui semblent mourir plus rapidement encore sur ces pierres glacées.
Ces pâles jours de violettes et de chrysanthèmes, les nécropoles seront donc envahies des foules et le monde fera du bruit autour de ceux qui n'en feront jamais plus. Volontiers Ton s'attendrit avec orgueil de cette persistante et tumultueuse fidélité funéraire. Sommes-nous assurés pourtant que toute cette agitation même pieuse, et ces innombrables hommages rendus à jour fixe, soient plus particulièrement agréables et doux à nos chers dormeurs éternels? Je suis de ceux qui pensent que l'on est plus près d'eux et plus à eux aux heures où le cimetière est vide et paraît abandonné, où personne ne vous regarde, où l'on peut se pencher, murmurer un nom, parler à mi-voix, au chant subit d'un oiseau qui vous fait tressaillir comme le passage d'une âme à travers les branches. Au rebours des vivants, c'est dans le silence que les morts se réveillent.
9 novembre i907.
— Vous ne savez pas, vous autres, routiniers mondains, de quoi vous vous privez en rentrant dès septembre.
(Vous avez déjà deviné, à Taigreur du ton, que c'est le Grincheux qui me parle?)
— De quoi nous privons-nous, Placide?
— Des beautés de l'automne à la campagne.
J'en arrive. J'ai failli périr.
— Contez-moi cette mort ?
— J'allais en Gascogne passer une huitaine dans un petit manoir où, de temps à autre, je m'enferme pour déployer ma colère et casser de la vaisselle à mon aise quand je n'en peux plus.
Je l'interrompis:
— Si vous disiez vrai, cher ami, ce n'est pas une huitaine par-ci, par-là, c'est toute l'année que vous passeriez dans le petit manoir. Mais
continuez, car j'ai hâte de tenir de votre bouche le récit de vos derniers moments.
— Vous avez tort de faire le malin, reprit-il, car, si vous aviez été à ma place, vous auriez certainement donné le spectacle de la plus dégoûtante lâcheté. Voici. Etendu sur la banquette du wagon, je dormais rouge, en pleine nuit. Il avait plu toute la journée.
— Rêviez-vous?
— Oui. Et, par hasard, à quelque chose d'agréable.
— A quoi?
— Je rêvais que Ton avait rétabli la peine de mort pour Tarchitecte qui a bâti cette... je ne veux pas dire quoi, de maison à tourelles du quai d'Orsay, entre le pont de Solférino et celui de la Concorde. Vous la voyez?
— Hélas! oui, Placide; j'ai, comme vous, la désolation de la voir.
— Je faisais donc ce rêve-là, et pas d'autre, quand tout à coup mon train s'arrête et siffle éperdument, comme s'il sifflait à la mort. Je m'éveille, je mets le nez à la portière, et que vois-je? La mer. A droite et à gauche, à l'infini, Teau... qui clapotait au ras des marchepieds, une causale, boueuse et sinistre telle que l'a peinte le Poussin dans son fameux tableau du Déluge qui n'est pas encore crevé.
— C'était l'inondation ?
— Oui, monsieur. Depuis une demi-heure, en quelques instants, la Dordogne et les autres
rivières qui sont la Gère, et la Bave, et le Mamoul, et les torrents, tous, jusqu'au plus petit gringalet de ru, avaient débordé à la fois pour m'embêter et bloquer mon rapide qui cessait de Fétre. Le flot charriait des pièces de bois et des petits corps, blancs et roses, que je reconnus bientôt pour être des raves. Il me revint des souvenirs de romans de Jules Verne. Je suis doué d'une imagination aussi fertile que vertigineuse ; je me représentai, non sans complaisance, la locomotive submergée, sa chaudière éteinte, les voyageurs (dont j'étais) réfugiés sur le toit des wagons, dans les ténèbres, pendant qu'un employé guilleret, sautant de plate-forme en plate-forme, aurait traversé nos groupes, une lanterne à la main, disant à haute et belle voix : « Vos billets, messieurs. Que personne ne descende ! »
— Ne mentez pas? Vous aviez peur?
— Non. D'abord je suis brave, et puis je me rappelai que la bonne Mme de Thèbes a bien voulu me prédire, pour ma fête, que je périrais dans le feu. Je me fis sur-le-champ la réflexion que cette humide nuit ne pouvait pas être mon jour. Avec une horrible lenteur nous repartîmes enfin, et après avoir patiné sur les rails pendant une grande lieue, nous trouvâmes les hauts plateaux. Le sol de la voie était plus délicieux à regarder qu'une prairie émaillée de fleurs, et tout le monde plaisantait, f^uatre ou cinq étoiles donnaient du courage. Mais ce ne fut que le
lendemain, après avoir couché en faux col à
l'auberge du Vieil Hercule, que nie fut accordée
la grâce, en faisant un fameux détour par la
montagne, de regagner en carriole mon cher
petit manoir où Ton croyait bien que « monsieur
avait amassé du mal ». Vous n'avez pas idée de
Tétat des chemins par lesquels il me fallut
passer ? Ce n'était que ravins et fondrières,
blocs de rochers charriés et laissés là tout du
long comme les cailloux d'un petit Poucet qui
aurait été le géant enfant... Sous l'herbe aux
poils rabattus, dans les rigoles, au creux des
sentiers, sur la pente des vignes sabrées, Teau
grondait encore et crachait de partout. Aussi,
quand, débarqué chez moi, dans ma chambre
blanchie à la chaux, j'ouvris la fenêtre qui est un
peu dure et qui demande toujours un effort,
quelle merveilleuse contemplation que celle de
la vallée déroulant à trois cents mètres, sous
mes pieds, ses fleuves échappés de leur lit et ses
lacs d'où émergeaient les peupliers de novembre,
pareils à ces piquets de feuillages d'or plantés
dans les vases en porcelaine des autels !
— Mais vous ne me parlez pas de la pitié qu'assurément vous causaient la vue du désastre et la pensée de tant de pauvres gens éprouvés par le fléau ?
— Non, me répondit-il avec tranquillité. Je me soucie des misères humaines et je tâche de les soulager, surtout quand mes affaires vont bien. Mais je n'en parle jamais. Ma commise-
ration est tout intérieure. Méfiez-vous des personnes impressionnables qui ne peuvent apprendre qu'il a gelé « du côté de Saint-Julien » ou que la grêle est tombée « chez le père Simon » sans s'écrier en poussant des soupirs à fendre le marbre : « Oh ! les vignerons ! les cultivateurs ! » Ayant secoué ces plaintes, ils s'en moquent comme d'une pomme. C'est alors, une fois dans ma bicoque aux toits cabossés, que je goûtai, les jours qui suivirent, un ineffable enchantement. Les prairies, nettoyées, rincées, avaient leur vert d'avril. Le ciel était repeint à neuf. En quarante-huit heures, honteuses et lasses, les eaux s'étaient refaufilées dans le chemin sinueux de leurs vieilles rives. C'est le temps où les oiseaux, moins farouches et préoce cupés de l'hiver, se rapprochent des habitations et cognent du bec aux carreaux avec le désir et la crainte qu'on leur ouvre. La pie en demi-deuil va aux nouvelles alourdie par sa longue queue qui a l'air d'un éventail fermé. Oh ! le charme et le frisson, l'émoi rude et vif, aussitôt levé et lave en hâte, de sortir dans la cour... et de respirer un litre d'air frais, quand le poivre du matin vous fait pleurer et que du plus loin la chienne vous arrive dessus avec des pattes sur la poitrine et un souffle chaud qui halète : « Je t'aime... je suis ta bête... »... Et puis d'aller... tous les deux sa fille... sans songer à rien, par les fermes routes où le pas sonne, l'âme enfantine, le bâton léger, en suivant de l'œil au flanc de la mon-
tagne, deux bœufs enjougués à une charrue qui sont en train, avec de la laine brune, de repriser lentement une grosse pièce de terre, tandis que plane, tout là-haut, le vol héraldique du faucon couleur de rouille. Quand je rentrais, j'avais des fils de la Vierge plein la barbe, et, le soir, au lit, je riais d'entendre au-dessus, dans le grenier, les rats faire une partie de barres au milieu des noix et des châtaignes.
Un dimanche, il a pourtant fallu reprendre le train pour revenir dans ce Paris et relire les journaux que je n'avais pas ouverts de la semaine. Ah ! ça n'avait pas changé ! Toujours les mêmes rubriques, les mêmes cris de malheur et de haine, les mêmes balançoires de la politique, du théâtre, de la mode et de la réclame. « Sommes-nous défendus? — Non, nous ne le sommes pas, à telle enseigne que nous sommes trahis! » Et le Maroc, et les pilleurs d'églises, et les nouveaux Soleilland, et les mêmes avantpremières où l'auteur violenté, la plume sur la gorge, confie à regret au reporter pendant deux colonnes qu'il ne veut pas déflorer son bijou de pièce et verse des boisseaux de louanges sur la tête du directeur, des comédiens, des décorateurs, des machinistes, du souffleur, du concierge ! Personne n'est oublié ! Tout le monde a sa rose. « Je remercie Machin. (Jui pouvait mieux que lui réaliser la belle figure du baron? Je remercie Mlle X... Personne n'aurait su, comme elle, incarner Pistache ! Et j'ai trouvé dans M. Z...
(c'est le directeur), la plus... le plus... la plus... des... des... et des... A un tel poitit^ c'est presque de la collaboration. » Et toils les: dites bien, n'est-ce pas ? Surtout n'oubliez pas de dire... ma gratitude, ma... mon... mes... — Soyez sûr, promet Tinterviewer. Et, en somme, vous êtes content? — Enchanté ! — Pas d'accroc aux répétitions ? -^ Pas le moindre ! C'a été une joie, du soleil, un rire de six semaines ! »... Alors que la France entière sait très bien que Machin a été à tuer, criant partout que « cette sale pièce compterait parmi les fours légendaires», et que Mlle X... a rendu six fois son rôle de Pistache et que la joue du jeune et sympathique directeur, s'est trouvée souvent à deux doigts de la main du cher maître, et qu'enfin on s'est arraché les cheveux, mangé le nez, et parlé comme à Waterloo, sombre plaine ! Mais ça ne fait rien, le pli est pris, et pendant des années nous assisterons à la même grande comédie avant chaque petite, quand il serait si simple et beaucoup plus amusant de dire la vérité ou de ne rien dire du tout.
Ici, je crus devoir me départir de mon habituelle réserve, tellement je me sentais suffoqué de cette algarade du Grincheux.
— Vous êtes fou ! lui dis*je. Quelle idée vous faites-vous donc des mœurs théâtrales ? Autrefois, oui, il y a trente, quarante ans et plus, à l'époque des directeurs ignorants et impolis et des cotnédiens mal élevés, des générations pré-
cédeûtes, ce que vous dites pouvait, à la rigueur, être vrai... Mais aujourd'hui? C'est sans exfetnple ! A ce point — vous l'ignorez ^— que le métier d'auteUr dramatique est, au contraire, éminemment recommandé par la Faculté aux irritables, aux nerveux et aux cardiaques^ à tous ceux en un mot, auxquels la plus petite contrariété, la moindre émotion peut porter un coup fatal.
Pour ces délicats organismes, écrire une pièce, et surtout la faire jouer, est devenu par excellence — à plus forte raison si elle est en plusieurs actes ! — une cure de détente et de sérénité. Huit jours de ce que l'on appelle « des bonnes répétitions, qui marchent bien » en valent soixante de Néris, et, en fait d'altitude, nulle n'est supérieure à celle du « plateau ». On sort de là en n'ayant qu'une idée, qu'un rôve : recommencer.
— Vraiment ? fît Placide encore incrédule, vous m'étonnez. Je n'aurais pas cru. Enfin, vous êtes mieux à même... Du moment que vous me l'affirmez. Laissons cela. Mais il y a autre chose qui me bouleverse.
— Allons ! Bon ! Quoi encore ?
— J'ai lu qu'on allait finir d'orner la place du Carrousel.
— Eh bien ?
— Il est question de fontaines gigantesques, et de statues de Victoires, qui brandiront des palmes... ou des couronnes, je ne me rappelle plus — et alors... ça sera peut-être très
beau ? mais avant, j'ai peur, une peur bleue !
— De quoi ?
— De tout. J'ai peur de « Teffet général », peur des fontaines, peur des lampadaires, peur de ces statues... qui tendront des couronnes... et je vois Léon...
— Qui ça, Léon ?
— Gambetta donc, qui, de l'autre côté, la droite tendue, va avoir l'air de dire : « Psst ! Hé, là-bas ? Victoire ? Passe-m'en donc une ! »
i6 novembre i907.
Si Ton me demandait : « Qu'esl-ce que vous ne voulez pas être? » Sans hésiter, je répondrais : « Avant tout, pas roi ni empereur. »
C'est bien, en effet, le dernier des métiers. Le souverain cesse d'être un homme pour devenir un esclave jamais affranchi. Le moindre engagement contracté par lui, rendu public à la minute, prend les proportions d'une chose sainte. Il est redevable à l'opinion de tous ses actes, faits et gestes. Qu'une visite de vingt-quatre heures à un royal confrère, un voyage ou simplement une parade, un goûter promis, ne puisse avoir lieu, et voilà aussitôt la presse des deux mondes partie à cancaner ! « L'empereur ne va plus en Angleterre ! Le roi n'ira pas à Berlin ! Coup de théâtre ! Mystérieux dessous ! » Chaque journal a son « fil spécial », son correspondant « haut placé », son « officier supérieur » en
retraite, ou en activité, ou (c dans l'entourage du monarque ». (C'est même inouï ce que les rois sont « entourés » par la presse !) Nul ne sait la vérité, mais chacun dit qu'il la dit, qu'il la tient de source sûre, autorisée, qu'il ne craint pas d'être démenti, que l'avenir « avant peu » prouvera la justesse de ses informations. Et les conséquences les plus graves comme les plus diverses sont tirées de l'événement : « C'est la paix consolidée. — C'est la guerre à bref délai ! — On désarme. — On mobilise. » L'équilibre européen est rompu. Les alliances vont se déplacer... On reparle de duplice, de triplice et de quadruplice...
Quelquefois la sottise de ces suppositions tombe à plat toute seule, mais l'enviable roi n'est pas pour cela tenu quitte, c'est sa vie privée et celle de tous les siens qui font ^lors les frais de la médisance et de la calomnie générales. Et, s'il n'y ^ pas moyen de s'attaquer à son honneur, eh bien, on jouera un brin avec sa santé ! Qu'il ne s'amuse pas, ainsi que le commun des mortels, à se payer une maladie sérieuse, incurable, surtout secrète (d'abord aujourd'hui rien n'est secret 1), il ne se doute pas de ce qui lui pend. Son foie, sa rate, ses reins, &qu poumon seront Tobjet des plus malsaines curiosités de l'Europe. On plaisantera et il y aura des dessins à crever de rire. Malheur à la gorge d'un roi qui n'est pas claire! à un uez d'empereur qui ne sent pas bon 1 à une oreille couron-
née qui coule ! Un les traitera sans miséricorde. Au grand jour, en lettres capitales, ces misères seront étalées, chipotées avec un luxe et une concupiscence de détails inimaginables. Plutôt que d'atténuer le mal, on Tempirera, pour que Pintérêt soit plus vif et parce que le reportage soigné n'admet point de demi-mesures.
Dans le bon vieux temps, sous les fleurs de lys, ah ! c'était pain tendre de régner ! Le moindre morceau de l'auguste personne auréolée du droit divin n'inspirait qu'amour et vénération. Tout petit on en suçait le respect. Dès qu'elles éclataient, les fièvres quartaines des rois devenaient instantanément celles delà nation qui les « attrapait » avec des soupirs d'ivresse. Quand Sa Majesté revenait bredouille de la garde-robe, la France n'allait pas. Si même un bobo, né malin, s'avisait de choisir son siège un peu bas et trop près du trône, nul n'en lâchait son sérieux. La fistule de Louis ne fit pas rire. Si bien portée au contraire que c'était à qui se targuerait d'avoir la sienne. Jamais, sur les parquets de Versailles, on ne vit autant de courtisans marcher les jambes écartées pour plaire au Maître en voie de cicatrice. La publication que les urines royales étaient « belles et longues » mettait toujours le populaire en honnête joie. Même dans l'impertinence et l'outrage, on gardait les formes, la courbe du respect. A la nouvelle que Louis XV était atteint de la petite vérole, M. le Supérieur de Saint-Sulpice
rectifiait en s'inclinant, mains jointes : « Rien n'est petit chez les grands! » Ah oui, c'était la jolie époque du sceptre ! Tandis qu'à présent, le souverain est cloué au pilori, sans défense et nu. C'est lui qui subit à son tour la question. Pas un de ses mouvements, de ses jeux de physionomie, de ses regards, qui ne soit enregistré, commenté, interprété, auquel on ne cherche et trouve un sens, le mauvais et le pire. Il engraisse ! Il maigrit ! Il tousse ! Il était pâle,... non, il était rouge. Il n'assistait pas jeudi au conseil; c'est qu'il est hors d'état de s'y rendre. Y était-il? On a dû l'y porter ! Le jour ou vous lisez « qu'il vient d'être opéré dans le plus grand mystère », gagez tout de suite qu'on lui a tiré une dent. Sur ce qu'il boit, sur ce qu'il mange, sur ce qu'il a dit et n'a pas dit, sur ce qu'il fait et ne fait pas, on épilogue à perdre haleine. 11 est pâture de journal et viande à copie. Et nul n'y échappe. Tous, impitoyablement, sont traînés aux gémonies sans qu'il y ait exemple d'aussi cruelle iniquité. A peine la maladie a-t-elle touché l'un d'eux du doigt, que le monde y met la main. La presse vide le dictionnaire, explique le mal, en décrit la marche et les progrès, consulte, interviewe sur ce grand cas les princes de la médecine et les altesses de la chirurgie:
« Pensez-vous, docteur, qu'il en réchappe? Estce la fin? — Pas tout de suite. » L'auguste victime, là-bas, en dépouillant le courrier dans son cabinet sévère, apprend ainsi à son petit lever,
avec les nouvelles fraîches de Paris et de partout, que son règne est près de finir. Elle peut se rendre compte de ce qui se passe pendant qu'EUe est encore là et de ce qui se passera quand Elle n'y sera plus, demain, ce soir. Tel, ces derniers jours, le vieil et vaillant empereur d'Autriche. Et si, comme lui, par fortune, le moribond s'en tire, c'est presque une déconvenue. « Il avait pourtant bien promis de s'éteindre aux nombreux lecteurs ! Et voici qu'à la dernière minute il a calé? On lui revaudra ça... » Ah ! sires, mes pauvres sires ! C'est décidément vous les sujets, sujets à tout et sujets de tous... Je ne trouve pas de mots pour exprimer à quel point je vous plains sur vos trônes ! Presque autant que je vous admire. Que je vous admire... d'y rester.
Quand le monsieur qui avait presque passé sur le corps de mon domestique et demandé violemment à m'entretenir pendant cinq minutes fut assis en face de moi et que je lui eus posé la question traditionnelle : « A qui ai-je l'honneur?... »
— Mon nom vous est inconnu, me répondit-il, je suis ici pour que vous m'aidiez à émouvoir l'opinion publique.
— Vous n'ignorez pas, lui fis-je observer, comme elle s'émeut difficilement?
— Excepté quand il y a lieu, monsieur, dans
les circonstances exceptionnelles, et c'est le cas. Voici : FEcho de Paris a eu Tidée de lancer... Je m'écriai aussitôt :
— J'y suis. Vous êtes un« ami de Versailles »?
— Non, monsieur. Je trouve en principe excellente l'idée de protéger Versailles et peutêtre y eussé-je adhéré si M. Victorien Sardou, pour lequel cependant je professe une entière admiration, ne m'avait fait une vraie peine.
Je n'y comprenais rien.
— M. Sardou vous a fait de la peine, mon ami ? Je l'appelais malgré moi ainsi parce que la
tristesse était peinte sur son visage.
— Beaucoup, monsieur.
— Et en quoi ?
— Au cours de propos tenus à M. Eugène Tardieu,il a dit — oh ! jamais je n'aurais cru cela de lui ! — il a dit...
— Mais qu'a-t-il dit?
— Qu'il fallait abattre les ifs du grand parterre qui descend de la terrasse du grand palais de Versailles au bassin de Latone ! Des ifs centenaires, monsieur ! Il lésa qualifiés d'encombrants !
— Vous m'abrutissez. Pour que M. Sardou ait dit cela, il faut qu'il en ait au moins donné une raison.
— Il Ta bien donnée, monsieur.
— Répétez-la-moi vite ?
— C'est que, sous Louis XIV, les ils étaient tout petits, à leurs justes dimensions, et qu'ayant
commis la faute de grandir depuis que le roi est mort ils bouchent aujourd'hui la perspective.
— C'est une raison, en effet.
' — Mais elle est mauvaise, monsieur. Et c'est pour protester, avec tout le respect que je dois à M. Sardou, contre la destruction de ces ifs, que vous me voyez tremblant devant vous.
J'ajoute que j'ai à cela quelque droit,
— Qui êtes-vous donc ?
— Je suis un « ami des arbres ». S'il me faut choisir absolument entre deux amitiés : celle de Versailles et celle des arbres, ah 1 dussé-rje vous scandaliser, je vous l'avoue, je serai du parti de ces derniers, parce qu'un arbre ^r^ il étendit les bras en largeur, puis les leva vers le ciel dans un geste rond, moelleux et élancé — c'est après l'homme, et encorejenesais pas pourquoi je mets l'homme avant ! la plus belle créature de Dieu. Abattre un arbre, et surtout un vieil arbre, qui a eu tant de peine à vivre, à traverser les siècles, c'est un crime, et, quand on fait cela, c'est comme si on versait du sang. On assassine une personne sans défense. Et que dire d'arracher un if ! Un if ! Ce magnifique solitaire de l'ombre, des vastes jardins, à l'écorce brune, au grave feuillage et qui pousse avec une si impressionnante lenteur ! Je demande grâce pour ceux de Versailles. Et puis où irions-nous si, d'après le raisonnement de. l'illustre dramaturge, il suffisait, pour justifier la destruction d'arbres devenus grands, d'alléguer qu'ils étaient petits à
ce même endroit quand on les planta, que le paysage du début est donc modifié et que la pensée en est trahie ? A ce compte, il faut rétablir les Champs-Elysées et bien d'autres jardins aussi, comme ils étaient à leur origine? Car tout, à peine créé, se transforme et rompt bientôt Tordonnance du début, ^u'en pensez-vous ?
— Qu'il est bien difficile, monsieur, de contenter tous les amis à la fois, ceux de Versailles et des arbres, ceux du vieux Paris et du nouveau, ceux des monuments et ceux des jardins, ceux du bruit et ceux du silence, ceux de l'homme et ceux des bêtes ! Mais je suis certain, cependant, que tout s'arrangera et que les ifs resteront en place. D'ailleurs, M. Sardou doit être aussi des amis des arbres ? Il est impossible que le seigneur de Marly ne soit pas au moins la maîtresse branche de cette noble et touchante association.
23 novembre i901.
Depuis que j'ai eu la faiblesse de laisser prendre, dans ma vie aussi bien que dans ce courrier, un certain pied au Grincheux, il en abuse. Naguère, je ne le voyais qu'au petit malheur de la rencontre. Puis il commença peu à peu à fréquenter chez moi, une fois environ tous les quinze jours. Maintenant il rapplique toutes les semaines. Je suis sûr qu'il ne s'en tiendra pas là, car il s'enfonce dans ses moindres actes et opinions avec l'inexorable et creusante pointe du vilebrequin. C'est l'ami rfamdura.
Cependant il faut croire qu'un petit génie, taquin et attentif, veille à nous réunir sans cesse, puisque le Grincheux, où que je sois, n'est jamais bien loin, et que notamment, l'autre soir, comme je sortais de la Décennale, je me jetai
dans lui vers le rond-point des Champs-Elysées. Il les descendait en suivant le trottoir de droite, celui qui coupe l'avenue Marigny. Je n'avais pas eu de peine à le reconnaître, il faisait plus clair qu'en plein jour. Le Grand Palais rayonnait ainsi qu'une Babylone de cristal, de glace et de diamants. On l'avait bâtie avec de Tarc-en-ciel et des étoiles. C'était le temple de Prométhée, le Panthéon de l'Etincelle, une architecture d'éblouissement et de lumière. Il semblait qu'après l'avoir dérobée, on y eût enfermé la Lune et qu'on la tînt captive, attachée avec les chaînes de la Grande Ourse, dans cette belle cag-e d'or et d'argent, sablée de soleil. Et toutes les nuances, vives et douces, du feu, toutes les distinctions de lueurs, le blanc souverain de 1 électricité, le cerise du fer rougi, l'azur du firmament; grec, le vert des flammes mortuaires, l'orangé des vitraux d'église, le jaune du soufre, le rose de l'aurore et la pourpre du couchant, se trouvaient là bien allumées et servies, comme en un banquet de clartés, pour le régal et l'ivresse des yeux des hommes.
— Vous en venez? dis-je à Placide.
— Non.
— Vous y allez ?
— Non.
— Vous irez ?
— Non.
— Vous y avez bien été?
— Non.
mmm
BON AN, MAL AN 38d
— *< yu'atteTidez*vous donc?
11 s'arrêta.
— * Que ça soit mieux,... que le Salon de l'Automobite dure toute Tannée, qu'il s'étende stvec moins de discrétion et prenne un peu d'air, qu'il occupe tout l'emplacement des Champs- Elysées, de la place de la Concorde, des Tuileries, des quais et du Carrousel, pour commencer, ot aussi de la place de l'Etoile, de l'avenue du Sois et du Bois et' qu'en rajeunissant le projet initial de Rude, essayé par Falguière, on dresse enfin sur l'Arc de triomphe une auto, le char moderne sans coursiers, une gigantesque auto lumineuse dessinée par des cordons d'ampoules et dont l'espèce de carcasse maçonnique flamboiera dans les hauteurs nocturneâ comme le symbole de ce temps de vitesse et de folie. Ne pensez pas que je plaisante ? On le verra. Je vous le dis qu'on le verra. Nul emplacement, d'ailleurs, ne sera plus justifié puisqu'avec l'auto nous remportons sur toutes les autres nations, depuis nos défaites, la seule et dernière victoire qui nous reste et dont nous nous contentons en proclamant qu'elle fait oublier et dépasse toutes les autres. Austerlitz aujourd'hui, c'est le pneu et Marengo la bouteille à air.
J'étais indigné de cette ironie facile.
— Comment ! lui répondis-je, nos triomphes industriels ne vous font pas battre le cœur ? Vous n'êtes donc patriote que pour la guerre ?
— Nullement. Je suis un patriote de la paix^ mais j y apporte la modération voulue. Tout
mon chauvinisme ne se concentre pas dans le magnéto; je demande à en réserver une large part en dehors de Tembrayage et du train baladeur. Un « système de mise en marche » n'est pas un article de foi ni une grande cause exigeant l'enthousiasme et le respect aveugles.
Voulez-vous tenir un pari ?
— Lequel?
— Vous dont c'est le métier, vous allez faire deux chroniques : une violente et odieuse contre tout ce que vous pourrez imaginer de plus noble et de plus saint, contre la patrie, Tarmée, la religion, les parents, les morts... et une, aimable et badine, où vous égratignerez, à fleur de peau, Tautomobilisme, l'espérantisme ou la réforme de Torthographe... Je vous parie que la dernière vous attirera beaucoup plus d'injures que la première pour laquelle, hélas ! vous recevrez peutêtre d'afl*reux compliments.
— Oh?
— Pariez-vous ?
Il avait Pair tellement sûr de lui que je demeurai muet, me bornant à hausser les épaules,
— Je ne Tignore pas, reprit-il, je suis un stupide arriéré ? C'est un crime, un sacrilège, d^oser ce que j'ose, et on me pardonnerait plutôt de ricaner en parlant de la Lorraine que de sourire du tapage excessif que font dans la presse tous ces moteurs. Tant pis si je révolte une multitude d'honnêtes gens ! D'autres ne me désapprouveront pas. Eh bien, on perd un peu la tête et la
mesure. D'abord trop d'éclairage ! Trop de guirlandes, de lumière ! C'est trop beau ! Qu'est-ce qu'on inventera le jour où Guillaume II nous rendra l'Alsace ? car, pour la reprendre, bernique ! ce n'est même pas avec des cent-chevaux qu'on peut y compter !
— Eh quoi ? Vous blâmez alors cette magnificence ?
— Je la trouve disproportionnée. L'étranger qu'elle éblouit ce soir la blaguera demain. La place de la Concorde, pour être belle de sa vraie beauté, n'a pas besoin de toute cette pétarade électrique. Si vous pouviez faire revenir Gabriel et lui montrer ça, vous verriez sa grimace ? Sans doute le décor est aveuglant, admirable et terrasse! Un Peau-Rouge tomberait à genoux et adorerait. Moi qui suis un homme de bon sens — il tendait la main vers le Grand-Palais — je garde tout mon sang-froid devant l'Acropole du ChAssis. Ces milliers et ces milliers de bougies me font l'effet des petites cires que l'on allume dans les arbres de Noël pour que s'ébaubissent les enfants. Ici, le grand enfant, c'est le peuple, et les pauvres gens qui pensent qu'avec largent de ce luminaire, à tant de milliers de francs Tiieure, on aurait de quoi acheter bougrement du pain !
— Placide ! vous devenez grossier comme le père Du chêne ?
— Ça m'est égal. Il faut que je me soulage une bonne fois. Tout ce flafla, toute cette décoration,
très riche, unique au monde, aussi réussie que vous voudrez, sent son embarras de parvenu. Si un millionnaire m'invite à dîner et qu'il y ait trop de valets de pied poudrés, il commet une faute de goût. Maintenant que Ton a prouvé sans conteste que l'on pouvait faire ébourilîant et superbe, voudra-t-on montrer que Ton est capable de donner une juste impression de sa force et de son importance sans verser pendant trois semaines des torrents et des cataractes de lumière sur Paris pour ensuite le laisser tout le restant de l'année dans des ténèbres qui semblent d'autant plus épaisses ? Et, pour en finir avec cette question qui, je le vois, vous crispe, j'émets aussi le timide vœu que tous les journaux dans l'avenir, à pareille époque, ne soient pas aussi copieusement remplis des mérites, des vertus et des exploits payés de tel carburateur et de tel thermo-siphon. La lecture impartiale et successive de tous ces paragraphes où l'élog'e de chaque marque est conduite à tant la ligne jusqu'au dithyrambe attriste sincèrement le sage. Voilà. J'ai fini. Cela va mieux. A bientôt? Ne m'en veuillez pas?
— Je ne vous en veux jamais. Où allez-vous?
— Je rentre chez moi. Dans mon stand.
Sans lâcher sa main qui ne tremblait pas, je
lui dis :
— Allons ? Est-ce tout? N'avez-vous point autre chose qui vous pèse ? Fouillez-vous bien ?
— A quoi bon ? fit-il avec abattement. Je
ens que vous n'épousez pas mes griefs et que nés colères vous laissent paisible? Bien que ^ous ayez franchi Tâge du tout jeune homme, •'OU s êtes cependant plus que moi, de cette ipoque. Alors, si je vous avoue que j'éprouve de a mélancolie en songeant que dans peu de jours e Cirque d'Hiver va disparaître, comme a disparu déjà, là, tout près de nous, le Cirque d'Eté, allez-vous trouver encore que je suis ridicule ?
— Moins. Que voulez vous, Placide ? Vieilles batailles. Gloires glacées, cirque de l'Impératrice ou Napoléon, tout suit sa rouie et disparaît. Nul ne fait que juste son tour dépiste. Ces autos qui vous troublent et vous renversent (je ne parle qu'au moral), parce qu'ils démarrent trop tard et ne viennent pas assez du fond de votre jeunesse, ils seront peut-être pour nos enfants le souvenir d'une chose lente, pacifique et naïve comme le vélocipède de 1867, le rappel d'un aussi doux passe-temps que les soirs de dissipation où, chez Franconi, Mme Océana conquérait l'extase de tout-Paris en faisant sauter dans ses mains trois bouteilles.
— Oui, lit-il un instant soumis. Malgré tout, nous vivons en des jours singuliers. Ainsi, savezvous pourquoi, depuis la semaine dernière, je regrette, étant resté vieux garçon, de n'avoir pas d'enfants ?
Sa voix avait repris un accent de gaieté agressive.
— Non. Pourquoi ?
— C'est parce que, si j'en avaiseuunjeraurais appelé Henriette. Avez-vous vu que, récemment, un digne citoyen s'est heurté à un refus énergique de la part de l'employé de l'état civil auquel il exprimait le désir que son enfant portât ce prénom ?Sous prétexte qu'il ne figure pas parmi ceux autorisés par la loi du 1 1 germinal an XI ! Je t'en donnerai, du Germinal * C'est un peu fort !
— J'ai lu cela, mon ami. Mais tout s'est arrangé.
— A quelles conditions ? 11 faut s'adresser au procureur de la République, faire une pétition, montrer son casier judiciaire, un certificat de vaccin, sa carte d'électeur, son livret militaire...
— N'exagérez-vous pas ?
— A peine. Et cela, en vérité, me donne envie d'avoir des enfants ! N'y a-Wl pas trop de temps de perdu ? Je vais toujours m'y mettre, et si j'en ai un, par raccroc, quel que soit son sexe, je l'appelle Henriette.
— Même si c'est un garçon ?
— Oui. On appelle bien indifféremment un garçon ou une flUe René.
— L'orthographe change.
— Qu'est-ce que ça fait, puisqu'elle est réformée? Il y a nombre d'hommes qui s'appellent Marie, et feu M. Pingard se nommait Julie. Ainsi, je n'en démordrai pas. Henriette ! Henriette !
Je dus le quitter brusquement. H avait l'air d'un fou et on nous regardait.
30 novembre i901.
Commeje flânais SOUS les arcades de TOdéon, j'aperçus rHomme-qui-Iit en Irain de parcourir un volume à l'étalage de la célèbre librairie Flammarion. 11 était si intéressé que je pus être près de lui, le touchant du coude et ne ménageant point les gestes sans qu'il remarquât ma présence. Enfin je fis exprès de le heurter. Ayant alors levé les yeux, il me vit et nous nous mîmes à rire en nous souhaitant le bonjour, selon la formule traditionnelle entre nous. Il dit : « Ah ! j'ai lu, j'ai lu ! » et je réponds : « Compère, qu'astu lu ? » Depuis vingt ans que nous nous feuilletons, cet innocent mol de passe nous amuse. C'est notre ad augusta per angusia. Il faut si peu de chose à ceux qui aiment les livres pour les égayer ! La plus humble des plaisanteries distrait leur âme studieuse et enfantine.
— C'est avec plaisir, lui dis-je, que je vou trouve gaillard, et debout, dans les courants d'air meurtriers de ces voûtes. Je me souviens qu'il y a cinq semaines, vous étiez moins sémillant dans le fauteuil de cuir du cercle, en proie au vertige neurasthénique ?
— Oui, fit-il, je me sens raffermi, le rein droit, assez semblable à un bouquin naguère broché, décousu, qui sort des bonnes mains à spatules du relieur. Ah ! qu'il est content ! N'avez-vous jamais fait attention au petit air avantageux el définitif que prend le volume aussitôt relié, lacé dans sa cuirasse neuve ? L'or, le jaspe ou le rouge de sa tête et de ses tranches reluit. Tout en résistant, il ploie et craque un peu sous ses platsy comme la taille d'une Andalouse sous le corset, il sent bon le cuir, et vous jette aux yeux, quand on l'ouvre, une poudre blanche de papier rûpé charmante à voir et à balayer d'un souffle, et il cache quelque part, ainsi qu'une jolie fleur mise à sécher entre deux pages, son signet replié, couleur d'arc-en-ciel. Tel je suis aujourd'hui après ma crise.
— Bravo ! Et comment vous êtes-vous guéri?
— Par la lecture.
— Je m'en doutais. C'est égal, pour vos premières sorties, il ne me paraît guère prudent de stationner sous ce cloître. Vous risquez de vous enrhumer.
— Quand je lis, le froid et le chaud n'ont pas de prise aur moi.
— Mais quel agrément pouvez-vous bien trouver à lire, dans une si parfaite inconfortabilité, des livres non coupés, que vous ne pouvez qu'entr'ouvrir, et au fond desquels il vous faut, comme dans le creux d'un cornet, suivre avec une peine extrême le fîl du récit?
— C'est cela, justement, qui est délicieux! On croit qu'on est petit, encore au collège. On oublie tout à fait la rue, les passants et la rotation de la terre. Les heures tombent lentes et rapides comme le sable qui coule dans le sablier. Que de livres j'ai dévorés ici! Des centaines. Quand on s'en va, étourdi de chapitres, on ne sait plus où on en est. Il faut marcher quelques pas dans le divin Luxembourg pour que s'évapore cette ivresse.
— Et que lisiez-vous, quand je vous ai dérangé ?
— Le Théâtre, d'Adolphe Brisson.
— Vous aimez le théâtre?
— Beaucoup, parce que je n'y vais jamais.
— Pourquoi cela ?
— J'y allais autrefois, j'ai dû y renoncer.
— Raisons de santé? Le médecin vous a défendu de vous coucher tard?
— Non. Je faisais scandale.
— Et comment?
— Je lisais. J'emportais des livres et je lisais.
— Pendant les entr'actes?
— Pendant la pièce. Et, la plupart du temps, ce que je lisais était bien plus amusant que ce
que je n'écoutais pas. Seulement on me remarquait. Je ne riais pas aux mêmes endroits que le public. Mon attitude inébranlable finissait par agacer. J'attirais l'attention des spectateurs et je la distrayais de la scène sur laquelle elle aurait dû se concentrer. Je jetais un froid. Et il arrivait qu'un contrôleur, au milieu d'un acte, venait poliment me prier, de la part de la Direction de me retirer ou de retirer mon livre comme si c'eût été un petit chapeau de dame. Je préférais toujours me retirer moi. Et cependant, je vous le répète, j'aimais beaucoup le théâtre. J'adore lire dans le bruit. C'est au milieu du tapage que les vrais gourmets de lecture et les friands de sommeil jouissent le mieux de leur plaisir favori. Observez les amateurs qui ont pour volupté de s'assoupir dans un fauteuil d'orchestre? Ni les furieuses altercations de l'éternel couple adultérin, ni les tonnerres de bravos, ni le pistolet du mari, ne les émeuvent. Le siletice est seul capable d'interrompre la béatitude de leurs rêves. Alors, j'ai pris le meilleur parti pour concilier mes deux amours, celui de la lecture et celui du théâtre: je lis des feuilletons dramatiques. Je les lis tous, et en particulier ceux du Temps, qui me semblent de vrais modèles du genre, ni bénisseurs ni méchants, et nourris de bon sens ironique, de philosophie claire et saine, qui font, sous leur apparente et malicieuse nonchalance, mieux sentir que par des éloges ou des blâmes disproportionnés le poids suret toujours attendu
de leur autorité. Jamais je n'achève un de ces excellents dimanchesde M. Brisson sans admirer l'art et le talent avec lesquels ils semblent se présenter et se développer d'eux-mêmes, en substantielle sim})licité, sans nulle pédanterie professorale, et j'en conclus chaque fois que le métier de critique, souvent si décrié, doit être infiniment difficile à exercer. Non, la critique n'est pas aisée,j'entendspourunhonnête homme. Il y faut, outre le mérite et une science approfondie des choses de la scène, une effrayante érudition du cœur de l'homme et surtout de l'auteur dramatique à l'épiderme d'une si délicate contexture qu'il se fâche si on le bâtonne avec une rose. Il est parfois plus chatouilleux pour l'honneur de ses personnages que pour le sien propre, si j'ose dire, et à la suite d'un article dont Beaumarchais lui-même aurait remercié, « en étant le serviteur », il envoie des témoins qui ne badinent pas et demandent du sang. Mais, quel((ue irréparable qu'ail été l'injure qu'on lui a faite aussi bien que celle par laquelle il a riposté, toujours-toujours, après le combat, Tauteur se réconcilie avec le critique. Pourquoi? Le savez-vous?
— Non.
— D'où vient cette habitude prise de ne plus accepter l'éreintement dès lors qu'on était à Tavance une touchante victime enguirlandée pour subir le sacrifice de la louange ?
— J'ignore.
— Je me rends bien compte, sans doute, que ce bruit n'est point perdu, qu'une égratignure dans a la région métacarpienne » ou « deux balles échangées sans résultat » n'ont jamais fait de mal à une bonne pièce, mais...
— Ecoutez, lui dis-je; ce sujet m'est tout à fait indifférent... et même pénible. Parlez-moi de vos autres lectures.
— Je ne vous contrarierai pas. Voulez-vous venir à Rome, puisque tout chemin y mène ?
Après y avoir été de longues années secrétaire à l'ambassade de France, du temps que la France connaissait le Vatican, M. Fernand Laudet a réuni quelques-uns de ses Souvenirs d'hier. Avec des yeux fins et clignotants, il a bien regardé cette vie circonspecte et nuancée de la Rome religieuse, et il dit, de la manière du diplomate, où Ton croit sentir aussi ce qu'il ne dit pas, les choses tour à tour pittoresques et émouvantes qu'il a vues, de plus près que d'autres, de tout près. J'ai entendu, en le parcourant, le glissement confidentiel de ses pas sur les parquets, dans les salons du palais Borghèse ou au long des appartements Borgia et avec lui, j'ai assisté, heure par heure, à la mort de Léon XIII. De poignantes visions m'en sont restées : celle du pape, défunt, dans cette chambre pleine de monde où 1 on ne pénétrait jamais... le pontife assis encore sur son petit lit, le squelette delà poitrine apparaissant par la chemise entr'ouverte ainsi qu'à certaines statues tombales delà
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Renaissance, sous les plis écartés du suaire, la tête inclinée à gauche « comme si elle voulait voir encore le jour » et le cortège des privilégiés admis à venir une dernière fois s'agenouiller devant la Sainteté qui n'est plus là... Chacun à son tour, soutenu par le majordome, s'approche en tremblant, pour recevoir, tout courbé, sa muette audience, et baiser la belle main qui pend, inerte et lasse de tant de bénédictions, la main qui ne sèmera plus, urbi et orbi. Pendant qu'un monde d'ouvriers en soutane s'agite en désordre pour sceller les trois couvercles des cercueils, j'ai vraiment senti Todeur parfumée de la cire où s'enfonçaient les cachets de bronze pour y imprimer la croix des clefs et la tiare, et j'ai assisté aussi à la cérémonie de la « tumulation », au chant des chœurs de la Sixline, dans cette colossale et pompeuse basilique de Saint- Pierre, qui est comme l'Opéra de Dieu.
— Vraiment? lui dis-je un peu surpris, vous voyiez tout cela ?
— Comme je vous vois. L'exercice acharné de la lecture entretient l'imagination dans la plénitude de ses moyens et de son jeu. Le livre lui fait atteindre son maximum, et il n'y a plus d'obstacles ou de distances. Une phrase bien sonnée, un mot lumineux... et on entend, on y est.
— Eh bien? où avez- vous encore eu le plaisir « d'y être » ?
— « J'y ai été » en suivant à Florence, avec
M. Gebhart, la féconde et merveilleuse destinée de Vuomo singolare^ du virtuose Botticelli. Par eux deux, j'ai connu les épouvantes de TEnfer, les orientales et mystiques délices du paradis, les grâces païennes du Décaméron, et j'ai... oh ! très bien vu le vieux Sandro infirme et décrépit, chancelant à la fin de sa vie sur deux béquilles, comme un de ses Grotesques. Quand le docteur Max Billard, aux dernières pages de son étude sur Mallet, m'a raconté le général faisant, avant d'être fusillé, répéter pendant un quart d'heure, au peloton d'exécution, les mouvements d'ensemble sur le Champ-de-Mars : « C'est mauvais... très mauvais ! Au temps ! » j'y ai été. Et aussi, avec cette Mme de Boigne si amusante et éveillée. Il faudrait être une bûche, après que Ton a seulement voyagé dans les deux derniers volumes de ses savoureux Mémoires^ pour ne pas avoir devant soi les portraits parbnts du duc d'Angoulême, de Louis XVIII et de Charles X. Ils sont là, debout, qui remuent, habillés et aussi déshabillés avec le plus spirituel irrespect. Enfin « j'y ai été » jusqu'aux larmes, avec le Blé qui lève, de Bazin.
— Oui. C'est un bien beau livre. Le plus beau peut-être qu'il ait fait.
i4 décembre 1901.
Resplendissante, inexorable de grâce hautaine et de magnificence, les cheveux crespelés et légèrement épars sur ses épaules de Néréide, la gorge guerrière sous la cuirasse en satin du corsage, un simple rang de grosses perles à la Mignard autour du col et tenant avec délicatesse par les deux bouts, de ses belles mains entreprenantes, rien qu'avec un pouce et un index de volupté rapprochés Tun de Tautre, une écharpe de gaze qui s'arrondit au-dessus de sa tête comme une diaphane auréole, tandis qu'au fond du tableau se découpe avec hardiesse une moitié d'arc-en-ciel, . . . ainsi dans une peinture anonyme, conservée au musée de Versailles, nous apparaît Françoise-Athénaïs de Montespan, qui fut fille d'honneur de la reine, maîtresse du roi, de l'amour aveugle et gourmand duquel elle puisa
sans effort sept enfants, femme de la plus sincère piété qui devint coupable des pires sacrilèges, impétueux et décevant assemblage de vertus et de vices greffés les uns sur les autres et poussés à Texcès, diabolique d'orgueil et de domination, qui par épouvante de perdre sa royauté, se perdit, buta dans les plus sales intrigues, roula au crime, tripota les poisons et les cadavres de nouveau-nés et fut — aussitôt que son amant, muet de majestueuse horreur, connut le secret de ses fautes — foudroyée du haut de Folympe et non pas en une fois, d'un coup, du soir au matin, mais par degrés, avec une implacable méthode de châtiment, chose plus cuisante et plus dure que tout, descendant alors marche par marche ces étages qu'elle avait montés, disparaissant selon l'étiquette dans un ordre calculé pour donner le change et dont la lenteur, au lieu d'amortir et de simplifier sa chute la multipliait, .tombant enfin jusqu'aux fossés de mépris et aux abîmes de détestation où nous la suivons, solitaire au sein de ses immenses richesses qui, seules, ne l'avaient point quittées, parmi lesquelles elle acheva longuement de ne plus vivre, oubliée de tous, d'elle-même, ayant faitâme neuve, humble, anéantie dans le remords, et macérant en vain cette chair de Nessus obstinée à demeurer belle, celte chair qui avait été durant des années un festin royal, d'une inépuisable succulence, qu'elle avait tour à tour, et des soirs différents, servie
nue, dans le même appareil, aux grands lits à plumets et à balustres d'or de Versailles et de Saint-Germain et sur la pierre des monstrueux autels pour les messes noires, au fond d'une chapelle, à minuit, ou dans les ténèbres d'un bouge. Quelle destinée! Quel labyrinthe!
L'admirable et pittoresque drame de Sardou, V Affaire des Poisons^ fait revivre à la Porte- Saint-Martin cette prestigieuse et double figure, et deviner dans la coulisse la clique étrange de sorciers, de devineresses, de laquais, d'abbés damnés au teint pâle, et de grandes dames détraquées par la superstition au milieu de laquelle la grandeur et la beauté de la favorite ne craignirent point de se commettre. C'est une aventure inouïe, qui démonte, et l'on croit vivre un songe. Pour se représenter Mlle de Tonnay- Charente, d'une intelligence hardie et fine, gaie, spirituelle, sensible à la gloire, et de la meilleure compagnie, cette marquise de Montespan à la démarche et aux traits de déesse dont le nom semblait la rime prédestinée de i oiseau de Junon, qui ne sortait qu'escortée de gardes du corps, traversant les provinces en carrossé à six chevaux, avec un somptueux bagage de fourgons et de mules à grelots et des courtisans et des filles de suite et des caracolades de cavaliers ainsi qu'une infante promenée à travers de fabuleuses Espagnes... pour se la représenter, voilée et vêtue de sombre, s'en allant, tantôt à la tombée du jour, tantôt en pleine nuit, au fond d'une
petite chambre où l'attendent, parlant bas, des matrones crasseuses à bijoux faux et des prêtres livides, et là, s'installant, fiévreuse, penchée sur des paquets de poudre de toutes sortes, poudres pour aimer, pour haïr, pour dominer, pour faire mourir, et maniant des pâtes, récitant à genoux des formules de magie, parmi les vapeurs des fumigations aromatiques, sur deux cœurs de pigeons bénits aux noms de Louis XIV et de La Vallière, . . . il faut faire un effort de raison et passer sans repos du rêve au cauchemar. Et qu'est-ce donc, si, après ces pratiques encore innocentes du début, on l'accompagne aux messes noires de l'abbé Guibourg, alors que, sous les voûtes gothiques du château de Villebousin, à la lueur d'une cire, le vieil officiant, septuagénaire, élevant au-dessus d'elle, couchée et nue, le calice où fumait le sang d'un enfant, prononçait la satanique abjuration : « Astaroth, Asmodée, Princes de l'amitié...)) Et, le lendemain, à Versailles, éclaboussante d'or, fraîche, nacrée, avec les perles de la maréchale de l'Hôpital, elle éblouissait, reine-soleil. A quoi pensait-elle?
Qui voudra bien connaître cette étonnante personne et désirera se promener par tous les chemins de sa vie, aussi bien les avenues d'honneur et les charmilles que les égouts, devra lire le bel et définitif ouvrage de M. Frantz Funck- Brentano: le Drame des Poisons. C'est Tindispensablecc avant-première » de l'œuvre de Sardou
et le spectateur admirera mieux ensuite avec quel art le dramaturge a réussi le difficile tour de force de tirer de toutes ces ignominies — en les évitant — une pièce vive, amusante, et néanmoins fidèle. Mais, tout en sachant gré à Sardou de lui avoir épargné les abominables visions, combien il aura de gratitude à M. Funck-Brentano de les lui avoir délibérément procurées! Son livre est un terrain de fortes secousses. Tout y est dit, expliqué, retracé d'une plume exacte et sans reculade. A la dernière page, on sait l'affaire aussi bien que lui, grâce à lui, car ila certainement dû, au moyen de quelque poudre que nous ne connaissons pas, évoquer les ombres renseignées de La Reynie et de la Voisin, pour leur arracher leur pensée de derrière le crâne, et, après nous avoir étalé les crimes, il nous fait du châtiment le plus pathétique tableau. Mme de Montespan sut racheter. Elle avait péché pendant treize ans, elle se repentit pendant vingt-sept, et cette seconde moitié, qui n'est pas celle de « son règne », la montre plus radieuse et plus grande qu'aux jours de coupable gloire. Son apothéose est dans l'expiation. Elle erre de couvents en couvents, d'abord dans la communauté de Saint-Joseph qu'elle avait fondée sans se douter qu'un jour elle y viendrait prendre refuge! Puis elle ne peut se plier au calme et à la pesante solitude de la retraite... Elle voyage alors. Elle promena ses inquiétudes, dit Saint- Simon, à Bourbon, à Fontevrault, aux terres
402 liON AN, MAL AN
d'Antin et fut des années sans pouvoir se rendre à elle-même. La tristesse et les humiliations l'escortent. Quand a lieu, en 1692, le double mariage de ses enfants, Mlle de Blois et le duc du Maine avec le duc de Chartres et Mlle de Charolais, Louis XIV ne permet pas qu'elle paraisse au mariage ni signe au contrat. Elle accepte enfin, se renonce et revient à Saint-Joseph, où elle fixe sa pénitence. Et alors la voilà qui, prise de la sainte folie des repentirs jamais satisfaits, se livre au jeûne, aux mortifications de l'esprit, du cœur et de la chair. Elle s'humilie aux hras de Louise de La Vallière qu'elle avait chassée et qu'elle retrouve, non sans une hrûlante douceur, sous la bure de Louise de la Miséricorde, au couvent des Carmélites de la rue du Faubourg-Saint-Jacques. C'est la même, la rivale d'autrefois dont elle souhaitait et manigançait la mort sur un cœur de pigeon percé d'aiguilles. Oh! les entreliens, les regards, les soupirs de ces deux femmes broyées, pétries par toutes lespassions, tombées toutes deux des bras du même roi et dont lésâmes exténuées en Dieu s'épanchent derrière une grille! Qui nous les rapportera ? Et qui nous dira leurs silences ? 11 me semble que, des yeux éteints à l'amour, je vois couler sur les joues flétries les mêmes larmes, le dernier philtre, la liqueur amère, mais qu'on boit celle-là sans danger, le sublime poison qui guérit et qui lave.
Contre ce corps sur lequel s'étaient ouverts
les Évangiles profanés, Mme de Montespan appliquait maintenant des ceintures à pointes de fer. Après le calice impur, le cilice. Elle ne voyait presque plus ses enfants, elle demanda par écrit longuement pardon à son mari, lui offrant de se remettre entre ses mains. Il refusa. Personne ne voulait plus d'elle. C'est ainsi qu'après une confession publique de ses péchés faite à sa dernière heure, elle mourut dans les sentiments de la plus édifiante et angélique piété, à Bourbon, par un jour de mai, enveloppée d'une rude chemise de grosse toile comme une vilaine, loin, bien loin de la robe d'or sur or, rebrodée d'or, rebrodée d'or, dont Mme de Sévigné nous contait les rayons!
Le roi apprit sa mort avec indifférence et défendit à ses enfants de porter le deuil de leur mère. Que veut-on de plus comme ex[)iation d'outre-tombe? Toutes ces choses me dansaient l'autre jour dans la mémoire pendant que, sur la scène, à l'acte de la grotte de Thétis, résonnaient, lointains et cérémonieux, ainsi qu'à la cantonade du passé, les violons de LuUi...
2i décembre i907.
Comme je m'arrêtais hier à la devanture d'un magasin d'antiquités où maints objets charmants et — chose inconcevable — presque tous authentiques, étaient disposés pêle-mêle avec un art infernal (non... n'espérez pas que je vous indique ce lieu de délices?) quelqu'un précisément en sortit, et me frappant sur l'épaule :
— Je t'ai aperçu de l'intérieur. Comment ! Tu bibelotes donc aussi ?
Je ne connaissais pas du tout ce monsieur.
— Un peu, dis-je, dominant aussitôt ma surprise. Mais qui es-tu ?
— Cherche?
Et il riait.
Je ris aussi et je lui répondis en manière de jeu:
— Inutile. On ne reconnaît jamais l'homme
qui VOUS tutoie au coin d'une rue, et qui est toujours « Tancien camarade de collège ». Tu l'es certainement. Tes yeux, ta satisfaction familière ne me trompent pas. Nous avons dû, sur le niême banc de bois, ne rien apprendre ensemble. Aussi, ça me cause une joie très douce de te retrouver parce que du diable si je me souviens de ta chère personne I Maintenant, dis-moi vite ton nom qui, lui aussi, j'en suis sûr, ne me dira rien.
— Eh bien? je te parie que si. Le Fureteur.
— Ludovic !
Je lui tendis la main et dans la minute j'eus dix-sept ans, je sentis Todeur de craie et de torchon de la classe, j'entendis le tapage des portes vitrées, les cris, le bruit des pas sur les graviers, le roulement du tambour, je fus à Fontanes où j'avais fait ma seconde avec Ludovic. Il était mon voisin.
Chaque soir, au sortir du lycée, les uns couraient chez les pâtissiers environnants réparer des forces qu'ils n'avaient point perdues, les autres, les plus nombreux, préféraient orner de leur présence le passage du Havre. Le passage du Havre ! boulevard d'élégance, de coquetterie, d'espoir et de prétentions de nos toutes jeunes années. Paradis de la papeterie où Ton se ruinait en gommes et en crayons Faber pour peu que la demoiselle qui vous servait eût la taille souriante et le visage bien pris ! On faisait rougir une fillette en cheveux du quartier en lui
barrant la route et en lui offrant une orange avec des doigts tachés d'encre. Ce n'était pourtant pas là non plus que Ludovic avait coutume de m'emmener. 11 me conduisait plus loin, devant les boutiques pleines de vieilleries du temps passé, et me pressant plus fort le bras de sa main dont je sentais la crispation : « (Juel malheur, soupirait-il, de n'avoir pas le sou! — Pourquoi, luidemandais-je? — Parce que j'achèterais cette table à ouvrage, ei puis cette petite danseuse en Saxe, et puis ce couteau de chasse Louis XV, et puis... » 11 aurait tout voulu. Il me semblait un fou. A dix-sept ans, Tidée d'acquérir des petites danseuses (je veux dire en Saxe) ne me ravageait pas. Lui, Ludovic, semblait ne vivre qu'en autrefois... Jamais il ne me parlait du présent. Il ne remportait de prix qu'en histoire, et encore lui reprochait-on de voir trop coloré, à la Michelet, et de se laisser emballer par une imagination qui prenait toujours le mors aux dents. Avec les trente francs mensuels que lui accordait à regret pour ses menus plaisirs un père serré, il trouvait cependant encore le moyen de sacrifier à sa passion précoce. Il avait le flair, le goût, la chance. Parfois, sa serviette d'écolier se bombait d'étranges bosses. Il me conduisait alors sous le porche d'une maison et's'assurant que personne ne nous observait, il sortait de l'enveloppe magique un moutardier de Rouen, une boîte en paille ou une jolie reliure du dix-huitième siècle. C'était à croire
qu'il les volait. Et cependant, ces choses ne lui avaient toujours coûté que des sommes dérisoires. Mais il furetait sans cesse et de là lui était venu ce surnom de Fureteur que lui avaient donné ses camarades. Il n'était pas rare qu'à la fin de la classe, le professeur d'histoire naturelle l'appelât dans le brouhaha du départ pour lui demander avec une cordiale malice :
« Monsieur Ludovic? Ayez donc Tamabilité de me faire voir le bibelot que vous regardiez en cachette avec tant d'intérêt, pendant que je m'épuisais à vous éclairer sur la statique des végétaux? » Et Ludovic s'exécutait de bonne grâce, plus heureux si le maître, qui était amateur, lui disait : « Charmant I Où avez-vous déniché ça? » que s'il Teût classé premier pour sa composition. Or, c'était ce Ludovic-là qui venait de me rejoindre, et de si bizarre manière, après trente-deux ans d'interruption. Il n'avait pas changé ou du moins il me semblait tel que je l'avais quitté et je demeurais stupéfait à présent de ne pas Tavoir reconnu. Il était bien le même, ainsi que dans le temps où il n'avait point de barbe, avec le même teint un peu pâle, l'œil aigu et brillant, la main artiste et sans cesse entr'ouverte comme s'il tenait quelque invisible verrerie fragile.
— Viens chez moi, me dit-il. Je vais t'en montrer !
Et je le suivis.
Je ne vous décrirai point aujourd'hui son
entresol plein de curiosités amusantes et parfois précieuses, pas plus que je ne vous conterai sa vie. Elle était celle d'un homme heureux, qui se livre sans défense à sa manie. Demeuré garçon avec de petites rentes, il bibelotait.
— Nous causerons plus longuement une autre fois, me déclara-t-il. Pour tantôt voici ce que je voulais te soumettre. Tu as lu dans les journaux qu'une Mme veuve Blavot — que Dieu bénisse cette digne femme ! — avait fait don tout réceniment au musée Carnavalet d'une partie des meubles qui servirent à la famille royale au Temple ? Eh bien, ils n'ont pas tout à Carnavalet.
— Tu as des meubles du Temple ?
— Non. Mais des documents qui parlent au cœur.
Il avait soulevé la tablette d'une vitrine où étaient rangés une quantité de souvenirs de l'époque révolutionnaire, et pris une grande feuille de papier portant Ten-tête imprimé : Commune de Paris, avec le cachet à bonnet phrygien.
— Ecoute ça. C'est le bulletin de la visite des commissaires au Temple, le i5 novembre 1792.
Il lisait à présent, non sans une certaine solennité :
« Louis a éprouvé, la nuit dernière, quelques mouvements de fièvre; il a très peu dormi. Il a cru devoir faire diette et laver; en conséquence, il n'a ni déjeuné, ni dîné. Seulement, il a pris un bouillon cet après-midi et déjà il s'est trouvé beaucoup mieux. Il a assuré, lui-même, qu'il
n'avait pas besoin des secours de l'art, que ce malaise passerait promptement à l'aide du régime qu'il se prescrivait, qu'il avait à cet égard une expérience qui ne lui laissait aucun doute d'un prompt et parfait rétablissement; que néanmoins si, contre son attente, il avait besoin de médecins, il serait satisfait si on lui envoyait le citoyen Monnier ou le citoyen Vicq d'Azir.
« Marie-Antoinette a eu ces jours derniers un rhume de cerveau qui s'est manifesté à la figure par des signes inflammatoires et un embarras dans la respiration. Maintenant la poitrine est à peu près dégagée; l'inflammation du nez et des yeux extrêmement diminuée. Toutes les apparences promettent une cessation prompte de touts accidents... » Et les signatures des commissaires, chacune avec le particulier dessin de son paraphe. Déguaigué, Le Camus, Larcher. etc.
Il avait reposé le papier.
— Eh bien ? As-tu vu la scène? Ce roi qui n'a pas fermé l'œil de la nuit ? Penses-tu à ce qu'il a pensé? Et Marie-Antoinette? Son rhume de cerveau? Avec un accent circonflexe?... C'est assez clair? Elle pleure en cachette. Tu ne trouves pas ce papier eff'rayant ?
— Si.
— Voilà mieux.
Je sentais quelque chose dans mes mains : un petit cahier de papier bleuté sur la couverture duquel étaient tracés ces mots : Livre de blanchissage du 24 septembre 1792.
A l'interrogation de mes yeux Ludovic répondait :
— Oui, c'est le livre de blanchissage de la famille royale au Temple, de la main de Cléry. Regarde.
Sur la première page, aussitôt, je lisais : Linge sale de Louis 16.
— As-tu remarqué, me disait mon ami, que Cléry avait d'abord écrit : du rog ? On a dû lui faire une observation, car il a effacé pour mettre en dessous ; de Louis XVL
Suivait le compte du linge : i5 chemises, 9 cols, 3 cravattes de mousseline, 7 mouchoirs de baptiste, 4 vestes de bazin, 4 calçons, 3 bonets de nuit, 4 sertette, 3 paires de bas de soie blanc, 4 paires de chaussons de flanelle, 1 peignoir, 8 serviettes de toilette, 2 draps.
Je tournais deux pages \ Linge sale de V épouse de Louis XVI : 7 chemises, 1 jupon de bazin,
1 redingotte et jupon de bazin, 2 corcet, 2 paires de bas soie blanc, 3 serviettes, 4 mouchoirs,
2 fichus garnis de dentelles, 2 fichus de linon, 1 peignoir, 2 béguins de dentelles, 6 petits linges, 1 bonnet de linon, 1 pierrot de toille de Joui.
... Je me remémorais les robes des galas de Versailles, les paniers d'or et d'azur et les guirlandes de roses des gravures de Janinet...
Mais je tournais deux autres pages : Linge de Madame Elisabeth. Puis Linge du 22 octobre à Madame Clouet,
— Qui est cette Mme Glouet, le sais-tu ? me disait Ludovic. Je n'en ai pas idée.
— Moi, non plus. Il n'y a qu'à le demander à Lenotre. Nous le saurons.
Et je tournais une page : Linge de Louis- Charles^ fils : 1 drap, 3 jacquetons, 6 chemises, Sjilet, 3 sertette,6 paires de bas de fil, 2 serviettes, 6 linges de garderobe... Pauvre petit ! Blonds cheveux de Mme Vigée !
Mon ami se penchait avec moi sur les feuillets couleur du temps passé.
— Vois ? me fait-il observer. C'est, au début : le linge sale de Louis XVI ^ en septembre. Au 3o octobre ça devient : le linge de Louis cidevant roy. Au i3 novembre, ça n'est plus que : le linge de Capet. Comme ça descend vite !
Nous avions trop de choses à dire pour pouvoir parler. Chacun lisait son propre émoi dans les yeux de l'autre. L'histoire retentissait dans nos cœurs.
Je pris congé de Ludovic. Mais tout le restant de la journée j'ai vu monter dans le ciel les longues et si tristes tours du Temple.
28 décembre i90T,
J'avais reçu un pneumatique du Grincheux me disant qu'il était très gravement atteint et me priant de Taller voir, toute affaire cessante. Je me rendis chez lui, en auto, sans perdre une minute. Aussi, dès qu*il me vit, poussa-t-il un cri d'allégresse qui ressemblait à une exclamation de fureur : « Enfin ! ça n'est pas dommage ! Voilà depuis ce matin un siècle que je vous attends ! »
Tassé au fond d'une bergère d'utrecht jaune, toussant, grognant et crachant au coin du feu de bois, avec des grimaces de Voltaire malade, tel m'apparut Placide. Il ne lui manquait que d'être en bonnet à papillon et robe de chambre à fleurs, avec des bas sur les talons et crispé aux manchettes de cuir d'une chaise — percée à cannage de paille — pour offrir la parfaite image du Grincheux sous Louis XV.
— Qu'a vez-vou S, pauvre ami? lui demandaije.
— Comment ! — et il sursautait. — Vous ne le devinez pas? J'ai la fin de Tannée.
— Eh quoi ? lui dis-je, voilà ce qui vous met en cet état? Moi aussi, je Tai. Nous l'avons tous.
— N'allez point vous comparer à moi, me répondit-il, ni vous, ni personne? Rien ne vous émeut, rien ne vous agace, rien ne vous irrite. Vous avez une sensibilité de poisson. Tout vous est égal. Moi seul j'éprouve la joie et la douleur, aussi aiguës l'une que l'autre.
— Surtout la douleur !
— Malheureusement.
— Et pourquoi ?
11 soupira.
— Je vais vous l'apprendre puisque vous n'en avez pas idée malgré les sentiments affectueux que vous feignez de nourrir pour moi.
Il guetta une seconde, espérant que j'allais relever cet injuste reproche, mais je ne bronchai pomt, et je remarquai qu'il en fut déçu.
— Eh bien, d'abord, énonça-t-il à voix brisée, j'ai là — il appliquait en même temps sur sa poitrine une main compatissante — j'ai là deux cents kilos.
— Ma foi ! vous les portez comme une plume et avec le sourire. Je ne vous savais pas d'une aussi jolie force. Et, qui vous pèse ainsi?
— Les cartes de visite, les coupes, les saladiers de cartes qu'à Toccasion de-la-nou-velle-année. . . des misérables, les uns à peine connus de moi ! les autres intimement, s'obstinent à m'envoyer à cette époque. Et à quel propos?
— Par bonté, par politesse. Ils pensent vous faire plaisir?
— Non. Ils n'ignorent pas que cette attention touchante m'exaspère ! Je le leur ai dit.
— Trop.
— Il y a deux ans, dès les premiers jours de décembre, j'ai fait graver un demi-mille de cartes sur lesquelles étaient tracés ces mots : Défense de souhaiter la bonne année au Grincheux^ et je lésai expédiées à tous mes amis et connaissances,
— Eh bien ?
— Jamais je n'ai reçu plus de cartons que le premier janvier suivant. Et depuis, la mer n'a pas cessé de monter, Les fournisseurs maintenant s'en mêlent, et tous les employés qui de près ou de loin croient avoir affaire à vous. On reçoit le bristol du balayeur de la rue, des employés aux vidanges de la maison, de la surveillante du téléphone, du gazier, du télégraphiste, du graisseur de l'ascenseur. Les mendiants du quartier vont prochainement s'y mettre, et le courrier de 1909 vous apportera des gentillesses ainsi libellées : L'aveugle du coin, meilleurs vœux. Le cul-de-jaiie de la messe de midi, bons souhaits. Dans deux ans, ils monteront à domicile.
— Toujours pas le cul-de-jatte, ni Taveugle?
— Ils se feront porter. Je vous dis que nous allons à de l'inouï. Les plus odieuses surprises nous sont réservées par les temps non seulement futurs mais prochains. L'audace de Têtre qui désire vous extirper quarante sous, un franc, ou cinquante centimes, ne connaît plus de limites. On vous tuerait pour un timbre-poste. Et avec cela, au fur et à mesure que personne ne veut plus donner d'étrennes, tout le monde s'est mis en tête d'en recevoir. Un infortuné comme moi qui n'a que de pauvres petites rentes amassées à la sueur du front de mon père les voit avec dégoût couler pendant onze mois en pourboires et le douzième en étrennes. Oui, quand je pense que je donne des étrennes aux porteurs de journaux et de brochures, au facteur, aux garçons boucher et épicier, à l'homme qui jette du sable en éventail dans la rue, à celui qui, assis sur un petit pliant récure, en bas, comme une grande oreille ouverte, la prise du secteur électrique, et à quantité d'autres sangsues humaines dont je ne veux même pas poursuivre Ténumération, une pitié de moi m'empoigne à la gorge et j'ai bonne envie de crier : « Au voleur ! »
— Ne faites pas ça ! On vous arrêterait. Mais si vous ne pouvez vous en empêcher... eh...
mon Dieu, criez? criottez ! comme les enfants et les malades ! 11 me semble d'ailleurs que vous ne vous retenez pas ?
— C'est ma seule joie. Le jour où je ne
crierai plus cela signifiera que je serai mort.
— Et pour toutes les années, comme La Palisse. Mais non, vous ne périrez jamais. Vous êtes immortel. Un plus Placide, le jour où vous aurez Tair de disparaître, vous remplacera. Et il y aura éternellement un Grincheux sur terre qui croira qu'il est le seul. En attendant, je suis sûr, ami, que vous calculez mal? Serrez de plus près vos comptes, refaites avec soin Taddition de haut en bas et de bas en haut, vous obtiendrez un chiffre plus juste et plus élevé. Oubliez d'abord les petites rançons du premier janvier.
— Petites ! Ah çà ?
— Peu importe ! Chassez-les !
— Elles reviendront, et au galop, comme le naturel du poète.
— ... et cherchez si seulement depuis la semaine dernière, vous n'avez pas, de la main à la main, reçu de cette ignoble destinée quelques satisfactions et douceurs ?
— Bien menues en tout cas !
— Cherchez ! vous allez trouver.
Courbé sur le feu qu'il tisonnait, il se pencha, comme en boudant, sur ses souvenirs :
— Voyons? depuis la semaine dernière?
Qu'est-ce qui, diable, a bien pu me faire plaisir? Rien ! Absolument rien ! Ah ! si ! peut-être... Une chose. Une seule. Avouez que c'est maigre?
— Enorme ! Une chose agréable par semaine ! Peste, mon petit homme ! mais moi ça me suffirait et je prendrais tout de suite un abonne-
ment, à vie. Et quelle a été cette lueur exceptionnelle de vos ténèbres ?
— Le ballet d'Iphigénie en Aulide, à TOpéra- Comique. Cette Mme Mariquita qui Ta conçu et animé est une manière de génie. Du corps féminin elle tire — par les pieds — des pensées, tour à tour gracieuses, sensuelles et nobles. Elle fait dire aux jambes des choses fines ou profondes qui ne se peuvent pas plus traduire qu'une phrase de belle musique. Elle a le sentiment du temps et du lieu et du ciel, qu'ils soient tous trois grecs, romains, carthaginois ou Louis XVI. Si Renan bénissait encore au milieu de nous il eût été certainement là Tautre soir au foyer du théâtre, versant quelques phrases de miel sur la créatrice de ces chorégraphies savoureuses qui — en l'attendant — debout, modeste et fière, droite et petite, avec une figure de race aux cheveux blancs, recevait à la fois les tributs admiratifs de M. le sous-secrétaire d'Etat Dujardin-Beaumetz, et de Paul Déroulède, tous deux peintres militaires. Oui, ce soirlà, je ne m'ennuyai point.
— Et vous vous plaignez ! Cherchez encore ?
Vous allez me déterrer une seconde joie ?
— Non, c'est Tunique... Ah ! cependant, vous avez raison ! Je ne sais pas mentir. J'ai pu assister à la réception de Donnay.
— Mais vous êtes à tuer ! Tous les bonheurs vous foncent dessus. Les danses et l'Académie ! Placide, vous menez Texistence d'Alcibiade ! Eh
bien ? Cette mémorable séance a dû vous ravir? — Oui. Et elle m'attrista. J'ai Tâge de Donnay, je Tai connu quand nous avions déjà près de cinquante ans... mais à nous deux ! Daûd ce temps-là nous partagions ! Tandis <)u'àujourd'hui !... Et alors, le rappel du Chat noir^ des premiers vers, des choses futiles et dorées de la vie, tant de morts — de toutes sortes — derrière nous déjà, le grand Sorel et le pauvre Salis, Alphonse Allais aux yeux bleus... et d'autres, bien différents sans doute, mais devenus, parce que ce sont des morts, tous égaux et émouvants, les purs comme les purifiés, et dont les ombres flottaient, volaient douces et rassurantes, au-dessus de nos têtes d'un jour, dans cette grande cage tumulaire de la coupole saturée de vraie et de fausse éloquence, aux échos décrypte réveillés deux ou trois fois Tan... tout cela m'avait fait remonter du fond du cœur quelques larmes... des bonnes, des conservées, de celles d'autrefois. J'ai su, en public, les amuser et les mettre en retard. Mais après, m'en allant seul, dans un vieux fiacre, le long de la voie appienne des quais, par le soir d'une grâce infinie et rose, qui tombait avec des langueurs d'illusion perdue, j'ai senti que sur ma joue, furtivement, elles m'échappaient.
— Placide, je vous aime. Je vous aime mieux ainsi sentimental qu'énergumène, et le profit qu'à mes yeux vous retirez de cette minute exquise de faiblesse ne se peut imaginer. Aussi
maintenant que vous voilà malgré vous lancé dans les pacifiants aveux, j'ai la certitude qu'une troisième et suprême joie vous est échue à la suite de ces deux autres. Tout va par trois.
— Je n'en disconviendrai pas, flt-il avec simplicité. Ma troisième eut lieu la veille de Noël.
— Il a réveillonné ! m'écriai-je.
— Non, rectifia-t-il doucement. J'ai été à la messe de minuit. Je m'étais promis, à cette occasion, de retomber en enfance. De temps en temps, c'est une chute salutaire. Bien qu'on n'y fût pas venu pour manger, la petite église de quartier que j'avais choisie était aussi pleine qu'un restaurant, et cette nuit-là j'ai dormi d'un sommeil de crèche en entendant des hautbois.
— Convenez donc, lui dis-je, en le quittant, que la vie est bonne ?
— Oui, fit-il. Quand on l'oublie.