CHAPITRE PREMIER
Souveraineté u point de vue sociologique.
ARGUiMENT
La sociologie, « science finale », le mot est d'Auguste Comte. Avant lui, Bonald avait écrit : « La science de la société,... la première de toutes les sciences. » Ces termes, inverses, expriment une môme pensée, qui est de conférer, parmi tous les ordres du savoir, la prééminence à la connaissance de l'homme social. On sait la loi de classement encyclopédique formulée par le fondateur du positivisme. Hiérarchisées selon leur ordre de simplicité ou de généralité décroissante, les sciences se rangent en une série que la mathématique ouvre et qiie clôt la physique sociale ; science supérieure (i), dont « la biologie elle-même n'est que le dernier préambule ». Bonald r^'a pas justifié par des raisons aussi techniques le principe de préséance selon lequel il ordonna les spécialités du savoir. Tenant la société pour la vraie éducatrice de l'homme et professant que, hors d'elle, l'homme n'est plus l'homme, il était logique en considérant les sciences « surtout relativement à la société, qui en fait des moyens de conservation et de perfection ». Il eût, sans
(i) Comte estime, en effet, que nous montons, en allant du simple au complexe.
nul doute, souscrit aux sévérités d'Auguste Comte, qui condamne, comme « vanité », tout effort intellectuel « déi^agé de destination sociale » (i). Du moins a-t-il, lui, tout envisagé de ce point de perspective qu'est l'intérêt de l'agrégat humain. « La société, à laquelle toute science se rapporte... » C'est sa devise, et il va jusqu'à soutenir qu'on ne connaît avec certitude de vérités morales que celles qui concernent la société. Aussi justifie-t-il au nom de la société tout principe, toute règle, toute loi, depuis celles de la religion jusqu'à celles de la syntaxe.
Hors du groupement qui s'appelle famille ou cité, l'homme, observions-nous, n'existe pas à ses yeux. Il écrit : « La société est la vraie et même la seule nature de l'homme. » Notons en parenthèse qu'un sociologue d'aujourd'hui abonde sur ce point, dans le sens de Bonald, plus peut-être que Bonald n'eût voulu. M. Izoulet fait de la cité « la cause efficiente de l'âme » — entendez de l'àme individuelle — et de l'âme, « la cause finale de la cité ». Autant dire que l'individu est un être chimérique ? Oui. Il ne compte même pas comme élément du corps politique .
Nous lisons, dans l'Avant- propos de la Comédie humaine, que « la famille, et non l'individu », se doit prendre pour « le véritable élément social ». C'est pourquoi la société, quand elle est bien constituée, ne fait nul état de l'individu, « ne considérant l'homme que dans sa profession, et la profession que dans les familles ». Le théoricien de la Législatiofi primitive se refuse même à faire exception pour ce que nous appelons aujourd'hui des « personnalités éminentes ». Dans cette « grande pièce de mécanique », aux rouages exactement engrenés, qu'est un
(i) Bonald ne reproche-t-il pas à Descartes et à Malebranche d'avoir négligé d'appliquer leur génie à l'étude de la société ?
Etat bien agencé, il estime que « les choses doivent faire aller les hommes », et il plaint la province qui a- besoin d'u/i tel homme pour administrateur, le royaume qui a besoin d'un tel homme pour ministre. Observons d'ailleurs, que ces « personnalités éminentes » se font plus rares à mesure que se propage l'individualisme. Bonald eût avoué cette pensée que nous avons recueillie de la bouche de M. Paul Bourget : l'individualisme tue V individualité, ou plutôt l'empêche de naître. L'individu n'est fort, en effet, que de la sève qu'il puise dans la famille et dans l'Etat. « L'arbre n'est qu'un cas de la terre. »
L'une des capitales erreurs de la Révolution fut, la famille une fois dissoute par elle, de vouloir bâtir quelque chose avec l'innomable poussière des individus. Balzac l'a remarqué, à peu près en même temps, je crois, qu'Auguste Comte. Nous aurons aussi souvent à souligner l'accord de Bonald avec le romancier « docteur es sciences sociales», qu'avec l'auteur du Système de politique positive .
Donc, à la différence des philosophes modernes, qui ont fait «la philosophie de l'homme individuel, du moiy>, Bonalds'estassigné pour objet « la philosophie de l'homme social, du nous », et l'on verra comment il y rapporte tout, à commencer par l'apologétique.
D'autres ont défendu «la rehgion de l'homme» ; il entend défendre, lui, « la rehgion de la société ». Tel est, en effet, l'argument dont il use le plus volontiers en sa faveur : elle est « l'âme, la raison et la vie » de la famille et de l'Etat ; ils meurent dès qu'elle se retire. Ce seul fait ne lâ prouve-t-il pas ? .Par la religion, outre la foi en Dieu, — qu'il définit « la grande pensée de la société », — entendons la foi au Christ, et cette foi telle que Rome
la professe. Car Bonald démontre théisme, christianisme,, catholicisme, et, du catholicisme, il j astifierait en détail^ au besoin, dogmes et sacrements, toujours au point de vue social. Lisez sa théorie du sacrifice, où il se trouve avec Joseph de Maistre en un si remarquable unisson. El ne parle-t-il pas de « l'effet politique de la confession » ? (i) Chaque article de son Credo philosophique s'appuie de même sur des considérations tirées des besoins de l'association humaine. Il avoue qu'il cherche à ses doctrines un fondement dans ce qu'il nomme « les faits publics ». Et, parmi ces faits, auquel s'est-il arrêté comme au plus primitif et au plus général ? Au don du langage, fait social « au premier chef », puisque la parole n'a été donnée à l'homme que pour la société et qu'elle n'est nécessaire qu'à l'homme vivant « en société ». Ce qu'il aime dans sa définition de l'homme, — une intelligence servie par des organes, — c'est qu'elle le donne pour « une vraie monarchie, comme la société». Ajoutons que cet homme, ainsi défini, il le veut libre et responsable, il l'affirme immortel et justiciable d'un tribunal qui prononcera sur sa destinée pour l'éternité. Autant de dogmes certains à son estime, parce qu'ils concourent au salut de l'Etat : « Tout ce qui est utile à la conservation de la société est nécessaire ; tout ce qui est nécessaire est une vérité. » — N'exagérons pas. La métaphysique de Bonald et son apologétique (2) ne se résument pas tout entières dans cette phrase. Il appuie sa foi chrétienne et catholique sur d'autres preuves que la vitalité sociale de l'Evangile et de l'Eglise. Mais la pensée de l'intérêt humain collectif le hante, le domine, et cette considération, sans cesse
(i) Non, certes, qu'il la recommande comme moyen politique de pression sur les consciences. Sa philosophie est plus haute.
(2) Qui, d'ailleurs, ne suffit pas à tous les besoins présents des esprits.
reprise, fait dans son œuvre comme un insistant leit motiv,
A plus forte raison que sa religion et sa philosophie, ses préférences politiques si nettes procèdent de ce point de vue. Si l'idée républicaine lui fait horreur, c'est à cause du sentiment individualiste dont, lui semble-t-il, elle est issue : « Une république est une société de particuliers qui veulent obtenir du pouvoir, comme une société de commerce est une association de particuliers qui veulent gagner de l'argent. » Quelle différence avec le régime monarchique, où les sujets sont unis entre eux par le lien d'amour et de subordination qui les attache à une personne, incarnation de la volonté commune et pouvoir conservateur de l'Etat... Voilà, motivé par la raison qui lui tient le plus à cœur, le royalisme de Bonald.
Non seulement le principe de la monarchie, mais les lois plus ou moins essentielles de ce système gouvernemental, tel qu'il prospéra dans l'ancienne France, sont justifiées à ses yeux par la considération de l'intérêt public, supérieur au prétendu droit de la personne. C'est à propos des gens de lettres et de leur soi-disant indépendance, qu'il dénonça l'équivoque de ce mot, ou plutôt, entendait-il, son non-sens, quand on l'applique aux membres d'une société, tenus par cette qualité même au respect de lois qui les font dépendants* Il eut une occasion plus éclatante d'affirmer le sacrifice nécessaire de l'individuel au général. Quand fut proposée, sous la Restauration, la « reconstitution de la famille propriétaire » (i) parle droit d'aînesse, Bonald conlroversa avec Dupin qui combattait le projet en « politique de barreau ». La plainte des intérêts et des sentiments particuliers devait-elle être écoutée, alors
(i) L'expression est de Bonald lui-même.
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qu'il s*ao;^issait de refaire un élément social de première importance ?
« Les individus ne voient que des individus comme eux... L'Etat ne voit et ne doit voir que l'homme dans la famille, comme il ne voit que la famille dans l'Etat. » Rapprochez cet aphorisme, extrait de la Théorie du pouvoir : « Il faut, pour que le corps social subsiste, conserver les familles et consommer les individus. »
« On doit, disait Pascal, tendre au général, et la pente vers soi est le commencement de tout désordre, en guerre, en police, en économie, dans le corps particulier de l'homme. » Bonald eût pu mettre cette pensée en épigraphe à son œuvre. Pas plus, d'ailleurs, qu'il n'admet les gouvernés à parler d'indépendance propre, il n'admet les gouvernants à se souvenir d'eux-mêmes : « Comme s'il devait rester du moi dans les hommes appelés à diriger les autres... » Admirable sentence. Mais pour en prononcer de telles, il faut soi-même donner l'exemple de- l'abnégation. Bonald n'y manquait. Ecrivain, il a professé le détachement le plus difficile à qui tient une plume. Dans la préface du livre qui expose ses idées les plus chères (i), il abandonne à la discussion ce qu'il y a, dans ses opinions, de personnel, et renonce même formellement à le défendre. Et il ajoute : « Si quelque chose d'utile s'y trouve, la société l'approuvera ; alors cela -deviendra social. »
(i) La Théorie du pouvoir.