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CONTRE LA THÉORIE DE L HOMME « NÉ BON » ET DÉPRAVÉ PAR LA SOCIÉTÉ

Nos philosophes veulent que l'homme naisse bon et que la société se forme par intérêt et pour accroî-

(i) Principe conslitttiif de la société^ chap. i et ii. — Un éminent psychologue danois, le docteur Harald Hôffding, affirme, comme Bonald, au nom de l'expérience, l'impossibilité du « pur état de nature », de « l'individualisme absolu ». [Esquisse d'?ine psychologie fondée sur l'expérience, trad. Léon Poitevin, première édition p. 334. V. aussi son « Ethique », Die Grundlage der hîiinanetn Elhik, Bonn, 1880, p. 16, 40 et suiv.)

tre la somme de ses jouissances ; et l'homme naît avec des penchants mauvais, et la société se forme par nécessité et pour empêcher la destruction de l'homme. De là suit, pour le dire en passant, que la fin de tout gouvernement doit être plutôt d'empêcher le désordre que de hâter la population, et que c'est moins d'hommes en général que d'hommes bons et heureux qu'il faut peupler la société. La philosophie moderne professe le principe contraire, et les gouvernements modernes le pratiquent ; et quand ils ont forcé la population (i), ils cherchent comment ils pourront la faire subsister, et la mettent à la soupe écononiiqice. Les publicistes modernes veulent que la société déprave l'homme, et l'homme ne trouve sa perfection que dans la société puisqu'il ne trouve que dans la société la lumière qui éclaire son ignorance, et la règle qui redresse ses penchants.

Nous sommes mauvais par nature, bons par la société. Aussi tous ceux qui, pour constituer la société, ont commencé par supposer que nous naissions bons, frappés des désordres que la société n'empêche pas, et oubliant tous ceux qu'elle prévient, ont fini, comme Jean-Jacques, par croire que la société n'était pas dans la nature de l'homme. Ces écrivains ont fait comme des architectes qui, pour

(i) Législation primitive^ part. I, livre II, chap. vu. — Parmi les effets, prévus par lui, de nos lois modernes, — réserve faite, on le verra (p. 289), de notre régime successoral, — Bonald redoutait un excès de natalité. Nous savons à quel point il se trompait. Un trop-plein de population ne serait pas, sans doute, aujourd'hui, ce qu'il appréhenderait pour notre avenir.

bâtir un édifice, supposeraientquelespierresviennent toutes taillées de la carrière, et les bois tout équarris de la forêt (i).

distinction de

« l'État naturel » et de « l'état natif »

La nature d'un être est ce qui le constitue ce qu'il

(i) Pensées. — Taine a réfuté avec force la théorie de l'homme « né bon ». Non seulement, a-t-il écrit, « la raison n'est point naturelle à l'homme ni universelle dans l'humanité, mais encore, dans la conduite de l'homme et de l'humanité, son influence est petite. Sauf chez quelques froides et lucides intelligences, un Fontenelle, un Hume, un Gibbon, en qui elle peut régner parce qu'elle ne rencontre pas de rivales, elle est bien loin de jouer le premier rôle ; il appartient à d'autres puissances, nées avec nous, et qui, à titre de premiers occupants, restent en possession du logis ». Des « puissances brutes » gouvernent la vie humaine. « En temps ordinaire, nous ne les remarquons pas ; comme elles sont contenues, elles ne nous semblent plus redoutables. Nous supposons qu'elles sont apaisées, amorties ; nous voulons croire que la discipline imposée leur est devenue naturelle, et qu'à force de couler entre les digues elles ont pris l'habitude de rester dans leur lit. La vérité est que, comme toutes les puissances brutes, comme un fleuve ou un torrent, elles n'y restent que par contrainte ; c'est la digue qui, par sa résistance, fait leur modération. Contre leurs débordements et leurs dévastations, il a fallu installer une force égale à leur force, graduée selon leur degré, d'autant plus rigide qu'elles sont plus menaçantes, despotique, au besoin, contre leur despotisme, en tous cas contraignante et répressive ; à l'origine un chef de bande, plus tard un chef d'armée, de toutes façons un gendarme élu ou héréditaire, aux yeux vigilants, aux mains rudes, qui, par des voies de fait, inspire la crainte, maintienne la paix. » ( Origines de la France contemporaine. L'ancien régime. Liv. III, chap. IV, § III.)

est ; c'est la loi particulière de son existence ou de son être.

La nature des êtres est ce qui les conserve tels qu'ils sont ; c'est l'ensemble des lois générales de leur conservation, lois qui ne sont autre chose que les rapports qui naissent de leur manière d'être particulière.

La nature suppose donc les êtres existants, et elle est l'effet, et non la cause de leur existence. Ces lois, particulières ou g-énérales, sont bonnes ou constitutives, et conservatrices des êtres ; car si elles n'étaient pas bonnes, les êtres ne seraient pas.

La nature, qui est la même chose que ces lois, est donc bonne. Nature des êtres, ou leur bonté absolue, leur perfection sont donc synonymes.

Des êtres placés dans un état contraire à leur nature ne peuv^ent exister dans cet état, puisqu'ils vont contre la loi de leur existence. Venons à l'application.

Le chêne commence dans le g-land, l'homme dans l'enfant. Il est égal de s'arrêter à ce point, ou de remonter jusqu'à la graine qui produit le gland, jusqu'à l'embryon où l'enfant est renfermé.

Le gland, l'enfant, voilà l'état natif ;\ç^ chêne parvenu à sa maturité, l'homme fait, voilà l'état naiui^el : et comme tout être tend également à se placer dans son état naturel, et ne peut subsister, s'il n'y parvient, le gland périt s'il ne devient chêne, et l'enfant s'il ne devient homme.

Etat natif, état naturel, distinction essentielle, fondamentale, que Hobbes, que J.-J. Rousseau, que

tant d'autres ont méconnue ; de là leurs méprises et nos malheurs.

L'état natif, ou l'état originel, est donc pour un être un état de faiblesse et d'imperfection ; l'état naturel ou la n attire est un état de développement, d'accomplissement, de perfection. Un esprit exercé à méditer entrevoit dans le lointain de hautes conséquences renfermées dans ce principe. « Certains philosophes, dit Leibnitz, ont pensé que Tétat naturel d'une chose est celui qni a le moisis d'art ; ils ne font pas attention que la perfection comporte toujours l'art avec elle. »

Cette pensée d'un des plus grands esprits qui aient paru parmi les hommes est, si l'on y prend garde, une opinion universellement reçue. Ne dit-on pas qu'il n'y a rien de si difficile à atteindre que le natîLrel ? Et tout le faux, le guindé, X innaturel ^ç:. présente comme de lui-même, et semble inné dans l'homme ; ce n'est qu'à force d'art, d'étude et d'efforts sur luimême qu'il devient naturel dans ses manières, naturel à3.ns ses discours, 7iaturel àdiXis ses productions (i), boji, en un mot, dans tout son être.

Le judicieux Quintilien, après avoir distingué l'état natif et brut de l'état perfectionné, cite les animaux qui naissent sauvages et que l'éducation apprivoise, et conclut par ces paroles remarquables :

(i) Un philosophe allemand, bien différent de Bonald, F. Nietzsche, observe qu'en art et en littérature, c'est par une longue discipline, une dure contrainte, qu'on atteint à cette perfection de l'art qui est le « naturel ». {Pay delà le bien et le niai, trad. Henri Albert, p. 148.)

Verniu ici est maxime 7iatiira/e, qnod nattira fieri optime patitîir ; ce qui veut dire que Fétat naturel de l'être est son état le y^Xws, perfectionné .

Appliquons ces principes à la société. L'état sauvage de société est à l'état civilisé ce que Tenfance est à l'homme fait. L'état sauvag-e est l'état natif : donc.il est faible et imparfait ; il se détruit ou se civilise. L'état civilisé est l'état développé, accompli, parfait; il est l'état naturel: donc il est l'état fixe, l'état fort, j'entends de cette force propre et intrinsèque qui conserve ou qui rétablit, qui détruit même poîtr perfectionner. Ici les faits parlent plus haut que les raisonnements, et l'on n'a qu'à comparer les peuplades sauvages aux sociétés européennes.

J.-J. Rousseau, le romancier de l'état sauvage, le détracteur de l'état civilisé, qui considère l'homme et jamais la société, l'individu et jamais le général, J.-J. Rousseau s'extasie sur la force de corps du sauvage et sur ses vertus hospitalières ; il invective contre notre mollesse et notre épfoïsme. Mais ces hommes si forts. (qui ne le sont pas plus que nous) forment les plus faibles de tous les peuples ; ces hommes si hospitaliers sont les plus féroces des guerriers : ils accueillent l'étranger, et dévorent leur ennemi. Chez nous, au contraire, ces hommes amollis exécutent des choses extraordinaires ; ces hommes si égoïstes ont fondé des établissements pour soulager toutes les misères de l'humanité.

L'état sauvage est donc contre la nature de la société,comme l'état d'ignorance ou d'enfanceestcontre la nature de l'homme : l'état natif om originel q^I donc

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l'opposé de l'état natui^el, et c'est cette guerre intestine de l'état naù'f ou mauvais contre l'état naturel ou bon, qui partage l'homme et trouble la société.

La société la plus civilisée est donc la société la plus naturelle, comme l'homme le plus perfectionné est l'homme le plus naturel. Un Iroquois ou un Caraïbe sont des hommes natifs: Bossuet, Fénelon et Leibnitz sont des hommes naturels (t).

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