PRÉÉMINENCE DE LA SCIENCE SOCIALE
TOUTE CONNAISSANCE DOIT TENDRE A LA CONSERVATION ET AU PERFECTIONNEMENT DE LA SOCIÉTÉ
Toutes vérités ne sont bonnes à dire qu'à la société, parce qu'on ne connaît avec certitude de vérités morales que celles qui concernent la société.
Les arts sont des moyens des sciences comme les sciences elles-mêmes sont des moyens de la première de toutes les sciences, de la science par excellence, la science de la société... Il faut surtout considérer les sciences et les lettres relativement à la société, qui en fait des moyens de conservation et de perfectionnement ; et, sous ce dernier rapport, la prééminence des connaissances morales nous paraîtra encore plus assurée.
L'homme, en effet, appartient à la société par la nécessité de sa nature ; et la grande erreur des philosophes du XVIII'^ siècle est de l'avoir considéré comme un être isolé qui n'appartient qu'accidentellement à la société, ou dont l'état naturel de société est un état prétendu primitif : état chimérique, et qui n'est même pas l'état sauvage tel que nous le connaissons.
L'homme doit donc être considéré dans la famille, société domestique, société de production ; et, sous ce rapport, société physique ; et dans le gouverne-
ment ou l'Etat, société publique, société de conservation, c'est-à-dire^ de perfectionnement ; et, sous ce rapport, société morale.
On voit déjà que les sciences et les arts physiques servent aux besoins physiques de la famille ou de l'homme domestique, et que les sciences morales, qui sont proprement la science du pouvoir et des devoirs, servent à la direction et au gouvernement de la société publique, et doivent être l'objet des études de l'homme public.
En effet, de toutes les sciences physiques, géométrie, astronomie, métallurgie, zoologie, botanique^ médecine^ etc., les unes mesurent et divisent no^ héritages, ou règlent sur le cours des saisons le temps de nos travaux ; les autres nous font connaître les plantes que nous devons cultiver, et leurs propriétés ; les animaux qui nous aident dans nos labeurs, et les soins qu'ils demandent ; et nous enseignent à façonner les métaux pour nos divers usages.
La médecine guérit nos corps, les arts mécaniques nous logent et nous vêtissent, l'agriculture nous nourrit ; et toutes ces connaissances, absolument toutes, se rapportent plus ou moins prochainement à quelque besoin de l'homme physique ou domestique.
La science de la religion, qui embrasse celle de la politique, éclaire l'homme sur \^ pouvoir de la Divinité, source première de tout pouvoir humain ; et dans les rapports de l'homme avec la Divinité, c'està-dire dans ses devoirs, elle lui montre le motif et la règle de ses devoirs envers lui-même et envers ses
semblables, ou de ces rapports avec eux : car l'homme ne peiU rien sur l'homme que par Dieu, et ne doit rien à l'homme que pour Dieu. Toute autre doctrine ne donne ni base au pouvoir, ni motif aux devoirs : elle détruit la société, en ne faisant du pouvoir qu'un contrat révocable à volonté ; elle dégrade l'homme, en ne faisant de ses devoirs qu'un marché entre des intérêts personnels. La religion et la politique sont donc la science des hommes publics ; et l'histoire, qui n'est que le récit des faits de la société religieuse ou de la société politique, ajoutant l'exemple aux leçons, nous fait voir dans l'indépendance du pouvoir et dans l'observation des devoirs, la cause de la prospérité de la société, et dans les atteintes portées au pouvoir, dans l'infraction des devoirs, le principe de sa décadence.
Sans doute le gouvernement doit favoriser la culture des sciences physiques et la pratique des arts mécaniques, parce que, institué pour protéger l'homme et la famille, il doit seconder de toutes ses forces les moyens de leur conservation. Il fait même serv^ir ces sciences à la défense extérieure de l'Etat, au commerce, à la navigation ; il confie aux beaux-arts la mémoire des grands hommes et le souvenir des grandes actions ; et la religion les emploie aussi à embellir ses temples, et à donner à son culte plus de pompe et de majesté. Mais ces sciences et ces arts n'entrent que comme moyen accessoire et secondaire dans le but que se proposent les sciences morales ; et s'il est utile à l'homme public d'employer ceux qui les cultivent, loin d'en faire lui-même l'objet de ses
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études, il doit en redouter le goût, comme une distraction dangereuse à des occupations plus importantes, et on a pu remarquer en France, avant la révolution, un peu trop de penchant dans les hommes publics à cultiver les sciences physiques, et que l'on peut appeler domestiques (i).
Nous connaissons les vérités morales beaucoup mieux que les vérités physiques, et nous avons même des premières une connaissance complète et achevée que nous n'aurons jamais des autres. La raison en est évidente. La société, à laquelle toute science se rapporte, ne saurait arriver à la perfection des lois et des mœurs, dans laquelle consiste la civilisation, sans la connaissance de toutes les vérités morales, et elle peut se passer de la connaissance d'un grand nombre de vérités de l'ordre physique. Elle marche vers son but avec le système de Ptolémée comme avec celui de Copernic ; avec les tourbillons de Descartes comme avec l'attraction de son rival ; avec la doctrine des anciens physiciens sur le vide, comme avec les expériences de Torricelli et de Pascal sur la pesanteur de l'air ; et même quand les prodiges de l'électricité et du galvanisme ne seraient pas encore découverts, je ne pense pas qu'il en résultât des effets bien sensibles pour la perfection de l'homme et de la science du gouvernement. Non, nous ne connaissons complètement que les vérités
(i) Mélanges. — Sciences, lettres et arts.
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de l'ordre moral ; il ne faut pas se lasser de le redire à ceux qui, prenant leur ig-norance pour une objection, et leurs hypothèses pour des démonstrations, croient qu'il n'y a rien de certain en morale, et que la vérité ne se trouve que dans des nomenclatures, des classifications, des manipulations et des calculs ( i ) .
Si les connaissances morales sont nécessaires à la direction de la société, si les connaissances physiques sont utiles à la subsistance de l'homme, les premières sont au-dessus des autres, comme la société est au-dessus de l'homme, le général au-dessus du particulier, l'intelligence au-dessus de la matière, et les devoirs au-dessus des besoins (2).
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