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CHAPITRE II

Philosophie et Sociologie expérimentales.

ARGUMENT

Au bas d'une page sur le commerce, Bonald a écrit : « La conservation de la société exige que le moyen de faire de l'or ne soit jamais découvert ; donc il ne le sera pas. » Voilà de M apriorisme audacieux. On pourrait surprendre ailleurs, et souvent, le sociologue traditionaliste et monarchiste en flagrant délit de raisonnement abstrait (i). Ainsi, dans telle preuve, assez longuement déduite, de la nécessité de la Révélation. Sa politique même, il la bâtit parfois avec des « formules algébriques ». — L'expression est de lui. — vSainte-Beuve lui reprochait, comme un travers disgracieux de dialecticien, son goût pour les « équations » et les « proportions ». Pouvoir, ministre, sujet valent sous sa plume, — il le dit, — les x et les y des mathématiciens : « Je traite de la société, qui est la science des rapports d'6>r^r<? entre les êtres moraux, comme les analystes traitent des rapports de quantité (numérique ou étendue) entre les êtres physiques. » Làdessus, pourtant, n'allons pas le classer parmi les purs logiciens, dont nous le verrons condamner la malfaisance.

(i) M, Emile Faguet, dans une remarquable étude, qualifie Bonald « le dernier des scolastiques. » (Politiques et vîoralistes^ \" série). Mot excessif, d'ailleurs, nous allons le voir.

Le titre même de sa Théorie dupoiivoimoMS démentirait : Théorie (il/ pouvoir.,, démontrée par le raisorifiement et par l'histoire. L'histoire, c'est-à-dire l'expérience. Bonald entend se servir de ses principes comme guides de son observation. Il estime la possession d'idées directrices indispensable pour « tirer profit de l'expérience ». Encore ces principes mêmes, les éprouve- t-il au contrôle de la réalité : « Je soumets à l'autorité de l'Eglise la partie de mon ouvrage (i) qui traite de la religion, comme j'en soumets la partie politique à l'autorité des faits. » A cette parité déclarée entre son respect pour l'Eglise et sa soumission aux faits, mesurons celle-ci.

Réserve faite de certaine argumentation scolastique, ou, comme dirait Montaigne, de telles « ordonnances aristotéliques », qui en sont la partie surannée et caduque, son œuvre vérifie cette profession de docilité à la leçon des choses. En tout, il se met à cette école, et si, des axiomes une fois posés, il pousse hardiment ses déductions, il ne laisse jamais sa spéculation perdre terre. Joseph Bertrand donnera cet avertissement au physicien qui veut s'aider de la géométrie : « L'incertitude du point de départ s'accroît par l'aveugle logique de l'analyse, si l'expérience ne vient à chaque pas servir de boussole et de règle (2). » Bonald, physicien social, pour parler comme Auguste Comte, a, par avance, entendu cet avis. A tout instant, il a l'œil sur l'aiguille aimantée qui l'oriente vers le réel.

N'est-ce pas une façon de démonstration expérimentale qu'il applique à la foi religieuse, quand il développe,

( 1 ) Il s'agit de la Théorie du pozivoir. (2) Eloge de Senarmont.

l'histoire en main, cette proposition : que « la chrétienté, considérée en général, est la plus forte et même la seule forte des sociétés politiques ? » Ainsi l'arbre se juge à ses fruits. Le christianisme n'est le plus fort des principes constituants que parce qu'il est le plus vrai (i). En métaphysique même, — et ne défînit-il pas celte science « une science de réalités »? — Bonald proclame l'autorité des faits, cédant, il l'avoue, au mouvement de son époque : « Les faits, seul genre de preuve qu'aujourd'hui on veuille admettre. » Il se réclame du « bon sens » et de « l'expérience des choses de la vie, fondement de toute bonne manière de philosopher. » S'il se flatte d'établir a priori l'impossibilité de l'invention humaine du langage, il insiste sur ce qu'il nomme la « nécessité physiologique » de sa révélation, et il prétend trouver dans les faits le témoignage de sa transmission primitive. Mais c'est pour l'économique, ainsi qu'on disait jadis, qu'il pratique surtout la méthode d'observation. Les événements par où la société se rend « extérieure et sensible », sont le livre qu'il nous convie à lire avec lui (2). Les principes fondamentaux qu'il croit avoir découverts, il les confronte avec la « nature », en même temps qu'il interroge le passé sur leurs effets. Il ne veut point être confondu avec les inventeurs d'hypothèses : « Je ne dis pas : Voilà mon système, car je ne fais pas de système ; mais j'ose dire : Voilà le système de la nature dans l'organisation des sociétés poli-

(i) Dans r Avant-propos de la Comédie humaine^ Balzac a dit : « Le christianisme et surtout le catholicisme, étant un système complet de répression des tendances dépravées de l'homme, est le plus grand élément de l'ordre social. »

(2) Devançant nos théoriciens d'aujourd'hui, il va jusqu'à mettre à profit les remarques des savants sur les sociétés animales, du moins sur celle des abeilles, la seule bien connue de son temps.

tiques, tel qu'il résulte de l'histoire de ces sociétés. » Il eût fait sienne cette maxime de J. de Maistre : « La politique est comme la physique ; il n'y en a qu'une bonne : c'est l'expérimentale. »

Pour pratiquer cette méthode, il fut placé à merveille par la date même de sa naissance et par les circonstances de sa vie. Il se trouva, comme Joseph de Maistre, et à l'inverse de Rousseau, — qui n'eut sous les yeux qu'un monde debout, — dans des conditions remarquables de clinique politique.

Il vit une société bien portante et une société malade, en crise aiguë de convulsions. Et d'où considéra-t-il ce spectacle ? Magistrat et propriétaire rural, c'est-à-dire en bon poste pour observer ; mieux que cela, en contact avec les hommes et les affaires, il acquit une expérience personnelle dont les traces s'aperçoivent, partout éparses, dans son œuvre. C'est fort de cette pratique instructive que, sans l'esprit incisif de Rivarol, mais avec une vigueur insistante, il s'attaque à ces philosophes qui constituent d'emblée leur république, comme Platon, puis s'entêtent à substituer ce «modèle idéal» au «monde qui existe». Il reproche à Montesquieu et Rousseau leur hâte à « faire des théories, avant que le temps leur eût révélé un assez grand nombre de faits, et des faits assez décisifs ». Il ajoute qu'il leur a surtout manqué de connaître le plus « décisif » de tous : la Révolution française. Après la débauche de théories qui donna le vertige à leur génération, cet événement s'est produit à son heure : « Il était temps que l'Europe fît un cours pratique de gouvernement populaire. »

Sur la valeur instructive de ce « cours », Bonald ne tarit pas. Un Bossuet, pense-t-il, eût profité à pareil enseignement. Dans cette expérience sur elle-même,

la France a résumé les plus fortes leçons de l'histoire. Sortie de rhétorique, elle a « fait sa philosophie ». Qui fut témoin de la subversion commencée par nos « constituants » a vécu plus qu'une époque. C'est « un intervalle de plusieurs siècles » qui sépare du Co7itrat social et de Jean-Jacques les survivants du grand drame. Pour dégager la moralité du spectacle, il fallait, à vrai dire, savoir regarder, et la place du spectateur n'était pas indifférente. Bonald récuse M"^*^ de Staël, qui n'a rien vu « que d'un balcon ».

Pour lui, tout est éclairé à la lumière de ce fait-flambeau. Telles idées, qui, peu d'années auparavant, obtinrent créance et régnèrent même sur les esprits, lui apparaissent, à ce jour éclatant, aberration pure. Mais rien ne lui semble plus fou que la Révolution elle-même et ses auteurs. Quoi de plus insensé, en effet, que cette prétention de faire table rase de tout ce qui est dans un pays vieux de quatorze siècles, d'y tout construire à nouveau surun plan géométrique ? La méprise énorme de nos «géomètres politiques », Taine l'a peinte avec plus de couleur que Bonald ; il ne l'a pas dénoncée avec un plus ferme bon sens.

Ce bon sens sait trouver de frappantes formules, telles que celles-ci : « La Constitution d'un peuple est son histoire mise en action. » Il sait aussi parfois se brillanter d'esprit. On prétendait s'inspirer de l'Angleterre. Mais, observe Bonald, la Constitution britannique « avait été le produit des événements » ; la nôtre fut une « imitation a priori » de cette œuvre du temps, « dont quelques écrivains avaient fait après coup la théorie, comme on a fait des poétiques sur des poèmes ». Et la préface que les législateurs de 89 ont mise à leur Constitution préconçue n'est qu'assemblage de « maximes indéterminées »,

placées là « comme, dans Virgile, les ombres vaines et les sonores léo^ers à l'entrée des enfers ».

C'est la Déclayation des Droits de l'homme, « Pièce dangereuse, » disait Rivarol. Ses auteurs y ont formulé, ainsi qu'en un symbole, ce que Mallet du Pan nomme les « dogmes désolateurs de la Révolution ». Nous avons parlé de géométrie ; il s'agit maintenant de métaphysique, ou, selon le mot d'un Anglais, de « métapolitique ».

En tète de ces droits, s'inscrit l'égalité. Bonald souligne les démentis que la réalité inflige à ce principe et à ceux dont il ouvre la série ; tous proclamés antérieurs et supérieurs à la loi même, érigés en absolus. C'est le conflit proclamé « entre la politique et la nature » (i).

Cette affirmation a été répétée par les maîtres de la pensée française au siècle dernier, par ceux surtout qui la dominèrent depuis i85o. Ne parlons pas d'Auguste Comte, si dédaigneux des abstractions révolutionnaires, et qui oppose avec tant de hauteur à cette idéologie la « positivité sociologique ». Renan, s'il n'a pas qualifié brutalement l'égalité d' « ignoble mensonge», a dénoncé en sociologue, positif lui aussi, le vide de cette « conception abstraite ». Nous avons nommé Taine. A tort ou à droit, il a baptisé « raison classique » l'esprit d'où procède la logique des Constituants, et de leur dogmatique il a ouvert la noix creuse. Un de ceux qui se font gloire d'être ses disciples, le vicomte de Vogué s'est appliqué à montrer comment le Credo qui remplace dans nos écoles le vieux symbole catholique est contredit par les résultats les mieux

(i) Ce mot, écrit par Bonald à propos de l'article 3 de la Charte qui consacre l'admissibilité de tous les Français aux emplois civils et militaires, s'applique a fortiori à la Déclaration des Droits, critiquée, d'ailleurs, par l'auteur du Principe constitutif sinon dans les mêmes termes, du moins dans le même esprit.

acquis des sciences expérimentales ou leurs théories les plus accréditées. L'évolutionnisme, par exemple, ne nous impose-t-il pas l'idée d'une nature antiégalitaire, puisque, par la sélection, elle est sans cesse en travail d'une aristocratie ?

Ainsi, Bonald, négateur des principes qui devaient fonder l'ordre nouveau, se trouve être tout à fait moderne. Il devance quelque peu le style de son temps, lorsqu'il renvoie aux inventeurs des idées « les plus abstraites qu'il y ait au monde » l'imputation de « métaphysique », adressée par eux aux défenseurs delà monarchie, « qui est en politique, ce qu'il y a de plus positifs de plus sensible et de plus réel ». De plus réel, avonsnous lu. Le chef si actif et si bien armé du néo-royalisme, M. Charles Maurras, dit : la monarchie réaliste.

« Je soumets à l'autorité de l'Eglise la partie de mon ouvrage qui traite de la religion, comme j'en soumets la partie politique à l'autorité des faits i>. (Bonald, Conclusion de la Théorie du pouvoir.^

l'expérience, juge des SYSTÈiMES

« J'attends que l'expérience, qui se déroule tous les jours, vienne justifier la vérité de ce qu'on appelle mes systèmes (i). »

l'apologétique MliME FONDÉE SUR l'eXPÉRIENCE

La chrétienté, considérée en général, est la plus forte et même la seule forte des sociétés politiques, parce que le christianisme est la plus vraie et même la seule vraie des sociétés relig-ieuses.

Je m'appuierai ici de l'autorité d'un des plus grands ennemis de la religion chrétienne. « La religion mahométane, » dit Condorcet, « condamne les Turcs à une incurable stupidité. » Or, qu'est-ce que le mahométisme ? C'est la croyance que Mahomet, législateur des mahométans, est un prophète suscité de Dieu, et le mahométisme n'est pas autre chose. Et qu'est-ce que le christianisme ? C'est la croyance

(i) Lettre à J. de Maistre, 3, de Tan 1821. — V. Lettres et Opuscules de J. de Maistre, t. II.

que Jésus-Christ, législateur des chrétiens, est Dieu lui-même, et le christianisme est tout entier dans cette croyance. Mais si la croyance erronée que leur législateur est un prophète envoyé de Dieu, et par conséquent leur soumission aux lois et aux mœurs qu'il leur a données, owt "^m condainnei^ les Turcs à îuie incurable stupidité, dans quel état de barbarie et de stupidité n'aurait pas jeté ou n'aurait pas retenu les chrétiens l'erreur bien plus grave, si c'est une erreur, que leur législateur est un Dieu ? Car nous tenons de cette croyance nos habitudes morales, nos lois et nos mœurs, comme les Turcs tiennent les leurs de la doctrine de leur prophète ; et c'est raisonner conséquemment que de soutenir qu'une erreur plus grossière que celle des Turcs, aurait condamné les chrétiens à un état pire de barbarie, de stupidité, et par conséquent de faiblesse sociale, et que jamais une société n'aurait pu se former ni se développer comme la chrétienté s'est formée et développée, sous l'influence d'une erreur si monstrueuse, d'un fondement si ruineux.

Dira-t-on que nous en eussions été préservés par les arts et la philosophie ; mais eux-mêmes habitent la terre classique des arts, sont entourés de leurs chefsd'œuvre, vivent au milieu du peuple qui a enfanté ces merveilles, et en a conservé le goût. Si les Germains, les Goths, les Vandales se sont établis dans les Gaules, en Espagne, en Italie, au milieu des Romains ; les Turcomans et les Tartares, ancêtres des Turcs, se sont établis en Europe, au milieu des Grecs. Les Turcs ont comme nous la raison et l'intelligence ;

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et toute cette philosophie, tous ces monuments des arts et ces exemples, on peut dire domestiques, de civilisation, n'obtiennent pas même un regard de leur stupidité : ce sont pour eux lettres closes et un livre fermé de sept sceaux.

Niera-t-on, pour affaiblir cette preuve, la force de stabilité. et d'expansion de la chrétienté ? Ce serait fermer les yeux à la lumière. Qui doute que, si la chrétienté réunissait ses forces que partagent de misérables rivalités de commerce et de déplorables dissensions de religion, elle ne soumit le reste du monde à sa supériorité dans tous les genres, même à sa supériorité politique, même à ses doctrines.

Certes, si on demande une preuve de la force respective des deux sociétés les plus puissantes qu'il y ait au monde, les sociétés chrétienne et mahométane, on la trouvera dans la lutte sanglante que soutient dans ce moment, contre toute la puissance des Ottomans, la fraction la plus faible et la plus délaissée de toute la chrétienté, ruinée par quatre cents ans d'oppression (i) ; et l'on dirait que la Providence l'a abandonnée à ses seules forces, pour laisser à la religion chrétienne tout l'honneur de cette incomparable défense, et donner au monde une démonstration vivante de la force progressive d'une société fondée par quelques pauvres pêcheurs, écrasée dès sa naissance par trois siècles de persécutions sanglantes, et de la faiblesse radicale d'une autre société fondée par un habile et hardi conquérant, et illustrée depuis

(i) Allusion à la guerre de l'indépendance hellénique.

son apparition dans le monde par dix siècles de victoires.

Que Ton nie donc la force évidente de la chrétienté, ses progrès, ses lumières, ou que l'on reconnaisse qu'il y a un principe de vie et de durée qu'on ne trouve dans aucune autre société, et qu'il ne faut pas chercher ailleurs que dans ses doctrines. Et ne voiton pas se vérifier sur l'Europe chrétienne, la plus petite partie du monde, et qui cependant le domine tout entier par l'ascendant de ses lumières, de ses besoins, de ses intérêts, cette parole de son divin législateur à ses disciples : Ne craignes rien de voire petit nombre y car il a pin à mon Père de vous donner l'empire, {Lnc, xii, 32.)

Je le répète comme une vérité démontrée pour ma raison : « La chrétienté n'est la société politique la plusforte, queparce que le christianisme est la société religieuse la plus vraie. » Un peuple dont la raison aurait été faussée sur un point aussi fondamental que la croyance de la divinité de son législateur, et qui aurait attribué à un dieu des lois et des mœurs qu'il n'aurait reçues que de l'homme, serait dans le monde social comme ces malheureux abusés par une idée fixe et fausse, qu'on séquestre de la société de leurs semblables. Ce peuple aurait des accès de frénésie, mais il n'aurait jamais de véritable force, et serait incapable de stabilité et de progrès. Aussi l'on ne

peut assez s'étonner de l'inconcevable présomption de ces hommes, qui, sur la foi de leur propre raison, et plus souvent par l'inspiration de leurs passions, minentsourdementouattaquentàforce ouverte la religion chrétienne, sans prévoir (il faut le croire pour leur honneur) ce qui résulterait pour la société de sa destruction, sans même voir ce qui est déjà résulté pour les gouvernements de l'ébranlement qu'elle a reçu, je veux dire un affaiblissement politique dont nous ne serions pas embarrassés de fournir les preuves (i).

QUE « LE BON SENS ET l'eXPÉRIENCE

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