‹ BonaldChapitre 46 sur 108 · DE TOUTE BONNE MANIÈRE DE PHILOSOPHER · texte numérisé non relu

DE TOUTE BONNE MANIÈRE DE PHILOSOPHER

J'espère rendre sensibles au lecteur des vérités, ce

(i) Œuvres religieuses . — De la Chrétienté . — Taiue, qui, dans son Voyage en Italie, avait défini le catholicisme « une gendarmerie morale », était plus respectueux quand il écrivait : « Aujourd'hui, après dix-huit siècles, le christianisme est encore, pour 400 millions de créatures humaines, l'organe spirituel, la grande paire d'ailes indispensable pour soutenir l'homme au dessus de lui-même... Toujours et partout, depuis dix-huit cents ans, sitôt que ces ailes défaillent ou qu'on les casse, les mœurs privées et publiques se dégradent... Quand on s'est donné ce spectacle, et de près, on peut évaluer l'apport du christianisme dans nos sociétés modernes... Ni la raison philosophique, ni la culture artistique el littéraire... aucun gouvernement ne suffit à le suppléer dans ce service. Il n'y a que lui pour nous retenir sur notre pente natale... et le vieil Evangile, quelle que soit son enveloppe présente, est encore aujourd'hui le meilleur auxiliaire de l'intérêt social. » {Origines de la France contemporaine^ Régime moderne.^ liv. V, chap. m.)

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semble, purement intellectuelles, et le faire convenir qu'ainsi que la théorie des principes de la société devient évidente par une applicaiioii continuelle aux faits extérieurs et sensibles de la société, de même la ihéorie des principes de l'être intelligent reçoit un haut degré de certitude des faits extérieurs et sensibles de l'être lui-même, faits qui sont X expression naturelle de ses pensées.

Dans ces deux théories, celle de l'être et celle de ses rapports en société, consiste toute la métaphysique. Elle est donc une science de réalités, et si certains auteurs qui ont traité de l'être sont vagues et obscurs, et si certains écrivains qui ont traité de ses rapports sont faux et dangereux, c'est que les premiers ont voulu expliquer l'être pensant par l'être pensant, au lieu de l'expliquer par l'être parlant, qui est son expression et son image, puisque la parole n'est que la pensée rendue extérieure, et que les autres ont voulu expliquer la société par des hypothèses de leur imagination, au lieu d'en chercher les principes dans les faits historiques qui rendent la société extérieure et sensible ; car les événements de la société expriment la nature bonne ou mauvaise de ses lois, comme les actions de l'homme expriment la nature bonne ou mauvaise de sa volonté.

l'observatiox et l'expérience invoquées

en témoignage de la révélation primitive du langage

On peut démontrer a priori, comme dit l'école, rimpossibilité de l'invention du langage, en considérant que la parole a été nécessaire pour penser même à l'invention du langage.

... Mais il est d'autres preuves de la transmission du langage, qui se déduisent des faits que présentent l'état de l'homme et des peuples, et la nature même du lanofaofe.

... Des faits, seul genre de preuve qu'aujourd'hui on veuille admettre, même dans les choses de philosophie rationnelle...

Comment l'homme, ou plutôt l'être sans forme et sans nom, récemment échappé du laboratoire de la nature, a-t-il pu, le lendemain du jour où il n'était encore ni brute ni homme, s'élever de lui-même jusqu'à la sublime invention du langage articulé ; lorsque nous, aujourd'hui êtres complets et hommes civilisés, nous qui, selon l'opinion de quelques physiologistes, avons reçu la pensée avec les organes, nous ne pouvons penser qu'avec des paroles, ni parler qu'avec un langage entendu dès notre enfance, ou appris plus tard et que nous ne faisons que répéter (i) ?

(i) Rechc'rches philosophiques^ chap. 11.

... A la preuve physique de la nécessité de la transmission primitive du langage, tirée du spectacle de la transmission journalière que les hommes s'en font les uns les autres, et de l'absence de toute parole, ou du imUîsme absolu chez ceux qui n'ont pu recevoir cette transmission ; à cette preuve physique, dis-je, se joint la preuve métaphysique tout aussi évidente de l'impossibilité de l'invention de la parole par les hommes, qui, sans parole ou sans expression, n'auraient pas pu avoir même la pensée de l'invention ; et c'est ce qu'a très bien aperçu J.-J. Rousseau, lorsqu'il dit qîie, tout considéré, la parole lui paraît avoir été fort nécessaire pour inventer la parole .

Cette preuve n'est autre chose que l'évidente nécessité de la parole mentale ou intérieure pour s'exprimer à soi-même ou se rendre sensible sa propre pensée, et de la parole vocale ou extérieure pour l'exprimer et la rendre sensible pour les autres ; et, comme je l'ai dit dans les Recherches philosophiques , sous une forme plus abrégée, la nécessité de penser sa parole avant de parler sa pensée.

... Un écrit récent sur l'intelligence des sourdsmuets (i) a rassemblé les témoignages les plus décisifs, recueillis dans les écrits des savants de presque toute l'Europe qui se sont occupés, par devoir ou par goût, de l'éducation des sourds-muets, et qui

(i) Recherches sur les connaissances intellectuelles des sourdstnuetSy par l'abbé Montaigne, ancien aumônier de l'Institution royale des sourds-muets.

tous s'accordent à reconnaître que les soitrds-muets n ont point d'idées, pa^^ce qu'ils n'ont point d'expressions.

De ces deux propositions également incontestables, ou plutôt de ces deux faits, l'un, que les hommes ne peuvent parler que la langue qu'ils ont pu entendre ; l'autre, qu'ils ne peuvent, sans expressions mentales ou vocales intérieurement ou extérieurement prononcées, se rendre sensibles leurs propres pensées, ni les rendre sensibles aux autres, c'est-àdire avoir la conscience de leurs propres pensées et en donner aux autres la connaissance ; de ces deux faits, dis-je, résulte, ce me semble, le plus haut degré de certitude de la vérité que j'ai voulu établir, savoir, la révélation faite à l'homme par Dieu même, vérité si universellement reçue, qu'une révélation quelconque, sous une forme ou sous une autre, est le premier dogme des religions de tous les peuples, consentement de tous les peuples dans un même sentiment, que Cicéron appelle la voix de la nature et la preitve de la vérité, « vox naiîirœ et argumentuin veritatis » ( i ) •

Des gens occupés de science, sans être savants, qui croient mettre dans les choses l'actif k Xd. place du passif ^VL le mettant dans les mois, peuvent dire la matière organique pour la matière organisée, et rêver l'homme formé spontanément de l'énergie de la matière et de la fermentation de ses parties, et ce premier

(i) Principe constiiuli/, Introduction.

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point supposé, en déduire comme une conséquence rigoureuse, l'invention de la société, des lois, des arts et du premier de tous, l'art de parler. Mais, lorsqu'on veut appliquer ces pensées fantastiques aux choses usuelles, telles qu'elles se sont toujours passées et qu'elles se passent encore, et descendre aux moyens par lesquels l'homme nait et vit sur la terre, on ne peut s'empêcher de regarder avec mépris ces folies qui ne sont pas ingénieuses ; et l'on demeure convaincu que l'homme, à son origine, a dû naître homme pour pouvoir transmettre la vie et perpétuer le genre humain, et qu'il a dû naître parlant pour pouvoir transmettre la parole et conserver ainsi la société. Aussi Condorcet avoue que le premier état de civilisation oit l'oit ait observé l'espèce JiiLinaine est celui d'une société peiù nombrense d'hoiitmes subsistant de la chasse ou de la pêche, mais ayant déjà une laiigue pour se commimiquer leurs besoins . Ailleurs il avance que V homme borné à r association nécessaire pour se reproduire, c'est-à-dire en famille, a pu acquérir les premiers perfectionnements , dont le dernier terme est tme langue articulée ; et il avoue que ridée d'exprimer les objets par des signes conventionnels paraît au-dessus de ce qu'était l'intelligence hitmaine dans cet état de civilisation. En sorte qice, dans le premier état de civilisation, les hommes ont atteint le dernier terme du perfectionnemeiit, c'està-dire une langue artiçttlée, quoique l'idée d' exprimer les objets par des signes conventionnels paraisse att- dessus de ce qu'était l'intelligence hîimaine dans cet état de civilisation. Aussi il avoue qu'on ignore le

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nom et la pairie des Jiomiites degé7iie, des bienfaiieiirs de r huinaiiité qui ont fait des découvertes si merveilleuses. Ce seul passage de Condorcet est une démonstration de la non-invention du langage et de l'embarras où l'origine deslanguesjettecesophiste(i).

(i) RechercJies pJiilosophiques, chap. 11. — Bonald contredit les philosophes du xviii" siècle, qui concevaient le langage comme l'œuvre réfléchie de la raison abstraite, combinant artiticiellement des signes. Les évolutionnistes du xix° voient dans la parole le produit d'un travail spontané, lent et inconscient. c< Les idiomes les plus beaux et les plus riches, écrit Renan, sont sortis, avec toutes leurs ressources, d'une élaboration silencieuse et qui s'ignorait elle-même. » {L' Origine dît- langage, p. 69.) La condition de la vie « était ici, comme partout, l'évolution du germe primitif et synthétique, la distribution des rôles et la séparation des organes ». {Ibid., p. 112.) L'un des linguistes les plus éminents de ce temps-ci, M. l'abbé Rousselot, chef du laboratoire de phonétique expérimentale au Collège de France, a bien voulu nous dire son sentiment sur cette importante question.

Il laisse de côté la métaphysique dont Bonald appuie son système, mais arrive aux mêmes conclusions. Voici, ses observations résumées en quelques lignes :

I* Il n'existe pas, dans le cerveau humain, de centre du langage. Sans doute, la faculté de parler se localise, pour chaque individu, dans l'un des hémisphères cérébraux, mais c'est tantôt dans le droit, tantôt dans le gauche. — Chose remarquable : Si la faculté du langage disparaît par hémiplégie affectant le côté où elle est localisée, le sujet malade peut récupérer l'usage de la parole, par éducation du côté sain.

2° Il n'y a pas dans l'homme d'organe propre du langage. Ni les lèvres, ni la langue, ni le larynx n'ont naturellement cette fonction. Ils s'y sont accommodés.

3* Au point de vue phonétique, l'homme ne crée actuellement aucun son articulé nouveau,

4" Non seulement l'homme n'invente rien en fait de phonétique.

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