QUE CETTE LEÇON MANQUA A MALEBRANCHE ET A DESCARTES
Malebranche considère surtout dans ses ouvrages la volonté générale de l'Auteur de la nature, les lois immuables de l'ordre, la raison essentielle qui éclaire les hommes, et il va jusqu'à dire : La volonté q ici fait l'ordre de la grâce est ajonfée à la volonté qui fait l'ordre de la natter e : « // ?i'y a en Dieu, que ces deux volontés générales , et tout ce qitil y a sur la terre de réglé dépend de l'une ou de l'autre de ces volontés. » Idée vaste mais incomplète, et qui ne rend pas l'étendue et la profondeur de ce passage de saint Paul, qui est l'abrégé et comme la devise du christianisme :
(i) Mélanges. — Sur les éloges de MM. Ségîiier et Matesherbes,
(2) Résumé sur la question du ^i'vorce^ § vu,
Iiistaurare omnia in Chrisio quœ in cœlis et çicœ in terra snnt. {Ephes . ^ l, 10.)
Malebranche n'entendit donc, par l'ordre de la nature, que l'ordre physique ou les lois des corps, et par Tordre de la grâce, que l'ordre purement intellectuel et les rapports des intellig-ences considérés dans la religion seulement ; et il ne vit qne cela de réglé sur la terre, comme si, sous l'empire de l'Etre, ordre et règle essentielle, il pouvait y avoir quelque chose qni ne fût pas réglé. Quelle vaste carrière eût été ouverte à son génie, s'il eût généralisé cette idée, embrassé la nature morale comme la nature physique, et porté ses regards, non sur l'ordre particulier de la religion, mais sur l'ordre général de la société, qui comprend les rapports de Dieu et de l'homme, appelés religion, et les rapports des hommes entre eux, 2i^pQ\.é^sgoii.verjtemejtts , réglés, les uns comme les autres, par les lois de l'Etre, pouvoir suprême de tous les êtres ! Que de progrès eût fait ce profond méditatif dans la recherche de la vérité, si, au lieu de consumer ses forces, comme le voyageur égaré dans des sables arides, à pénétrer le comment et la manière d'objets ou d'opérations dont il suffit à l'homme d'idéer la raison, c'est-à-dire de comprendre la nécessité, il eût fait à l'état extérieur de la société religieuse et politique une application réelle, historique de la vérité de ses principes ! car la vérité devient sensible dans la réalité, et la réalité est, pour ainsi dire, le corps et l'expression même de la vérité ,
Mais le genre humain, à pejne échappé à cette
philosophie de mots dont Aristote avait bercé son enfance, ne faisait que de naître à la philosophie des idées, et de s'élancer, sur les pas de Descartes, dans les routes de l'intellig-ence : époque des idées qui, par la correspondance nécessaire de la pensée et de la parole, concourut dans le même siècle et chez le même peuple, avec l'époque de la fixation du langage ; lorsqiLe la langue fra7içai se , dit Bossuet dans le discours que j'ai cité tout à l'heure, sortie des jeux de l'enfance, el de l'ardeur d'une jeunesse emportée, formée par l'expérience, et réglée par le bon sens semble avoir atteint la pei^fection que donne la consistance. Mais l'esprit humain suivit une marche naturelle ; il étudia les êtres avant d'observer leurs rapports : aussi Descartes prouva Dieu, expliqua l'homme, et ne considéra pas la société. La nécessité des lois générales, expression de la volonté de l'Etre créateur et conservateur, fut aperçue ; Descartes en fit l'application au mouvement, et Malebranche à la pensée : Newton généralisa les lois du mouvement en calculant le système universel du monde physique. Osons, il est temps, généraliser aussi les lois du monde moral , et dans cette raison essentielle^ qui , selon Malebranche , se fait entendre à toute intelligence qui la consulte, considérons \^ pouvoir suprê/ne, qui , pour régler tous les hommes, a parlé à la société.
11 a manqué à ces génies immortels d'avoir assisté comme nous à cette commotion universelle, à ce renversement du monde social, qui, mettant à découvert le fond même de la société, leur aurait permis d'en observer la constitution originaire et les lois fonda-
mentales, semblable à ces tempêtes violentes qui soulèvent l'Océan jusque dans ses plus profonds abîmes, et laissent voir les bancs énormes de roche qui en supportent et en contiennent les eaux ; et de même qu'ils retrouvaient la loi générale du mouvement en lig-ne droite, naturel à tous les corps mus, dans l'invincible tendance à s'échapper par la tangente que conserve tout corps forcé au mouvement circulaire, ils auraient vu la loi générale de l'unité fixe de pouvoir distinctement exprimée dans les efforts que fait pour y rev^enir une société que des événements désastreux, ou des systèmes plus désastreux encore, ont jetée hors des voies de la nature dans les sentiers inexplorables de la variation du poîcvoir (i).
qu'elle manqua aussi a bossuet
Quand une société est troublée, les sujets se réfugient auprès du pouvoir de cette société, et cherchent à en accroître la force pour mieux assurer la protection qu'ils en espèrent. C'est cette disposition naturelle et involontaire des esprits dont on fait un crime aux sujets d'une monarchie, aux fidèles de la religion, en l'appelant absohUisine et tiltyamonianisnie. Il est vrai qu'à la suite de quelques démêlés avec la cour de Rome, Louis XIV s'adressa à l'assemblée du clergé de 1682, que M. de Montlosier qualifie mal à propos d'états généraux de l'Eglise,
(i) Œuvres philosophiques* — Sur la pensée de l'homme.
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ce qui ne pourrait convenir qu'à un concile général, et il lui demanda de poser les limites qui en France séparaient les deux pouvoirs spirituel et temporel. Bossuet voulut les poser dans les quatre fameux articles. Mais j'ose dire, avec le respect dû à ce grand homme, qu'il manquait à ses vastes connaissances ce que les plus vastes connaissances ne remplacent pas : l'expérience la plus hardie en projet, la plus habile en exécution, la plus désastreuse en résultat, qui ait jamais été faite sur un peuple chrétien ; je veux dire l'expérience de la révolution irréligieuse de France, car celle de l'Angleterre, qui ne fut même accomplie et consommée que plus d'un siècle après qu'elle eut commencé, était plutôt une révolution religieuse ; l'expérience de cette révolution française, que Leibnitz, génie plus étendu et plus universel que Bossuet, prévit et caractérisa. Si Bossuet eût pu prévoir cette révolution dont le profond révolutionnaire Mirabeau donna l' argitineni dans ce peu de mots : Qu'il fallait décatholiciser la France pour la démoiiarchiser^ et la démonarchiser pour la décatholiciser, je ne crains pas de dire que ses idées sur le pouvoir social, c'est-à-dire sur l'accord du pouvoir universel de l'Eglise catholique avec le pouvoir local du chef d'un Etat particulier, auraient pris une direction moins locale et moins tranchante ; et l'on sait quelle lumière le respectable Emery, supérieur général de Saint-Sulpice, le plus savant, le plus vrai et le plus modéré des hommes, a répandue dans les opiiscules de l'abbé Fleury, sur ce qui suivit la fameuse déclaration de 1682,
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La révolution française... a donné naissance à une manière nouvelle de considérer la politique dans la religion et la religion dans la politique, les sympathies qui existent entre elles et qui produisent inévitablement des analogies dans leurs constitutions réciproques. C'est le temps, ce sont les événements qui découvrent les vérités, et les hommes n'ont d'autre mérite que de les observer (i).
QUE CERTAINS JUGEMENTS DE M™'^ DE StAËL
SONT INFIRMÉS PARCE qu'elle a MAL VU LA RÉVOLUTION
M"'^ de Staël, qui n'oublie aucune de ses émotions, parle avec complaisance de celles que lui causa l'ouverture des états généraux. Elle remarqua les figures et les costumes, l'attitude gauche des anoblis, l'attitude assurée et imposante du tiers état. Ailleurs elle rappelle ce que tout le monde, même alors, avait oublié, Tancien usage de présenter au roi les pétitions à genoux, pratiqué par le troisième ordre. Elle aurait dû dire, pour conserver l'exacte justice, qu'on aborde encore aujourd'hui le roi d'Angleterre avec des génuflexi'ons. Les grands se couvrent devant le roi d'Espagne, et peut-être les libéraîtx trouverontils plus de fierté dans l'usage anglais que dans la coutume castillane. Mais ce qui est plus digne de remarque, dans ce premier jour, où M™^ de Staël ne voyait que présages de bonheur, et pleurait de
(i) Œuvres reli^ieztses, — Sur le MémoiM^^fé^fciiVteSJf^t sier, ^
I BIBLtOTKECA
lOO DONALD
tendresse à l'aspect de tant de félicité promise à la France, M"^^ de Montmorin, dont l'esprit, suivant jyjme f^Q Staël, n'était en rien distingué, lui dit, az>ec MU ton décidé : « Vous avez tort de vous réjouir ; il arrivera de ceci de grands désastres à la France et à nous. » M™^ de Staël y voit un pressentiment ; ceux qui ne croient pas si volontiers au merveilleux, y verront la supériorité naturelle, en affaires politiques, du bon sens sur l'esprit.
M"^^ de Staël a donc trouvé que la révolution était inévitable ; ce qui d'abord justifie M. Necker de la part qu'on l'accuse d'y avoir eue : et la révolution était inévitable, parce que le peuple français était le peuple le plus malheureux et le plus opprimé de la terre ; ce qui justifie aussi la révolution.
On veut que le malheur et l'oppression qui pesaient sur le peuple français aient amené la révolution ; et l'on ne sait pas tout ce qu'il en a coûté de violences, d'impostures, d'intrigues et d'argent pour pousser le peuple â des innovations ou à des désordres qui répugnaient à ses habitudes, à ses affections, à ses vertus. M""*^ de Staël peut l'ignorer^ elle qui n'a vécu qu'avec ceux qui poussaient aux changements, et qui n'a vu, et encore de ses fenêtres, que la populace de la capitale, c'est-à-dire ce qu'il y a dans une nation de plus ignorant, de plus corrompu et de plus turbulent.
BONALD lOI
iVP'' de Staël n'a vu que d'un balcon le sanglant spectacle de la Révolution (i).