QUE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE FUT UNE GRANDE LEÇON DE CHOSES
L'insensé qui nierait les phénomènes ou faits généraux de la physique serait aussitôt averti de son erreur par une expérience personnelle, et il n'aurait qu'à marcher pour croire au mouvement, ou à se heurter contre une pierre pour être assuré de l'existence des corps ou de leur solidité. Rien de plus certain. Mais si l'homme, être particulier et local, qui n'a qu'un jour à vivre, est averti, dans sa courte durée, par une expérience personnelle, des erreurs dans lesquelles il peut tomber sur les causes et les moyens de sa conservation physique, la société, être général et moral, qui ne vit pas seulenteut de pain, mais de morale et de lois ; la société, destinée à une longue existence, est aussi, tôt ou tard, infailliblement avertie, par une expérience générale, des erreurs de morale qui se sont répandues et qui ont gagné les gouvernements ; elle en est avertie par des révolutions, ou même par sa destruction totale.
C'est là ce qui trompe les faiseurs de nouvelle
(i) Législation primitive . — Discours préliminaire . — Dans son Avis au peuple français stir ses véritables ennemis, André Chénier disait ; « La révolution qui s'achève parmi nous est pour ainsi dire grosse des destinées du monde. Les nations qui nous environnent ont l'œil fixé sur nous et attendent l'événement de nos combats intérieurs avec une impatience intéressée et une curieuse inquiétude, et l'on peut dire que la race humaine est maintenant occupée à faire sur nos têtes une grande expérience ? »
morale, qui, ne vivant. jamais assez pour être témoins des funestes effets de leurs doctrines et ne voyant toute la société que dans leur propre existence, se persuadent volontiers que rien n'est troublé dans la société, tant que rien n'est dérangé dans leurs jouissances personnelles.
Combien quelques philosophes du dernier siècle auraient gémi sur leurs prétendues découvertes en morale, s'ils avaient pu assister, comme nous, au renversement de la société, et voir ioiU ce qu'ils ont fait , comme le dit Condorcet du plus célèbre écrivain de cette époque rnémorable ! Ils ont semé le désordre, pour laisser à la génération qui devait les suivre le malheur à recueillir, et tels que ces pères coupables qui se livrent à de dangereux plaisirs, sans prévoir qu'ils lèguent à leurs enfants de cruelles infirmités, ils ont joui un moment d'une célébrité que nous devions expier par de longues infortunes.
Je le dis avec une entière conviction, après l'expérience de notre révolution, les chefs même les plus fameux du parti philosophique du dernier siècle auraient depuis longtemps posé les armes et licencié leurs soldats. Nous en avons la preuve dans des aveux éclatants et de célèbres repentirs ; et à vrai dire, les coîcrses qui se font encore aujourd'hui sur la religion et la morale ressemblent un peu à ces désordres que commettent, après une longue guerre, des bandes indisciplinées qui n'appartiennent à aucun parti, et sont désavouées par toutes les puissances (i).
{i) Recherches philosophiques. — Considérations générales.
Les grandes leçons de l'histoire doivent être mieux comprises aujourd'hui : la France les a en quelque sorte résumées dans la dernière expérience qu'elle a faite sur elle-même, et il serait affreux pour une nation de périr quand elle a, en marfreant le friiii défendît^ acquis la science du bien et du mal, et que le choix en est dans les mains de ceux qui la gouvernent (i).
Les plus petits phénomènes de la nature physique retentiront dans tous les journaux, occuperont tous les savants, et feront éclore vingt systèmes où l'incertitude le disputera à l'inutilité : mais la révolution française, ce phénomène inouï en morale, en politique, en histoire, qui offre à la fois et l'excès de la perversité humaine dans la décomposition du corps social, et la force de la nature des choses dans sa recomposition ; cette révolution, qui ressemble à toutes celles qui l'ont précédée, et à laquelle nulle autre ne ressemble, mérite bien autrement d'occuper les pensées des hommes instruits, et de fixer Tattention des gouvernements, parce qu'elle présente dans une seule société, les accidents de toute la société^ et dans les événements de quelques jours, des leçons pour tous les siècles.
Désordre des finances, faiblesse de l'autorité, ambition de quelques hommes, jalousie de quelques autres ; toutes ces circonstances, et mille autres,
(i) Du divorce, chap. v.
furent les causes secondes ou occasionnelles de la révolution. Elles sont assez connues, et ont même été presque toujours exagérées ; mais toutes ces causes, absolument toutes, dépendaient d'une cause première, unique, efficiente, pour parler avec Técole, une cause sans laquelle toutes les autres causes, ou n'eussent pasexistéoun'eussentrien produit: et cette cause, il importe d'autant plus de la rappeler qu'elle conserve encore toute son activité, et que les uns s'obstinent à la méconnaître, et même d'autres à la nier.
Cette cause est la propagation des fausses doctrines ; car, dans la société comme dans l'homme, c'est toujours l'esprit éclairé et perverti qui commande les actions vertueuses ou dépravées : et le crime n'est jamais que l'application d'une erreur. Condorcet est convenu de cette vérité, lorsqu'il a attribué aux écrits de Voltaire toute la révolution ; et quoiqu'on l'ait traité même avec mépris pour avoir fait cet aveu indiscret, Condorcet n'en fut pas moins l'homme de ce parti le plus habile, le plus profond et le plus actif ; et s'il a péri victime lui-même de la révolution, c'est que les hommes qui veulent, malgré la nature et la raison, imprimer un grand mouvement à la société, ne voient pas que si l'esprit commence les révolutions, c'est la violence qui les conduit et la force qui les termine.
Il faut donc le dire, aujourd'hui surtout que la liberté de la presse est un dogme de notre constitution, et l'indépendance des gens de lettres la plus chère de leurs prétentions ; depuis V Evangile jusqu'au Con-
îrat social, ce sont les livres qui ont fait les révolutions. Si des écrivains accrédités viennent à bout de persuader aux hommes que certaines institutions sont incompatibles avec leur bonheur, et que certaines classes de citoyens sont des instruments d'oppression et de servitude, le peuple, aussitôt que des circonstances particulières déchaîneront sa force détruira les institutions ; et, si dans la foule, il se trouve de ces hommes, heureusement rares, qui se conduisent par des conséquences rigoureuses, plutôt que par des sentiments humains, il détruira même les individus, s'il se persuade qu'il n'y a pas d'autre moyen d'empêcher le retour des institutions ; et chacun de nous pourrait dire de ces hommes ce qu'en disait Leibnitz, traçant, en 1716, l'histoire prophétique de nos malheurs : « Et j'en ai connu de cette trempe. y>
Des écrits qu'on appelait alors philosophiques, et qui bientôt ne nous paraîtront que séditieux, avaient fait en France la révolution des idées, avant que les décrets vinssent opérer la révolution des lois ; et il n'est pas inutile de reconnaître la route par laquelle les esprits ont été conduits à ce dernier excès de l'égarement et de la dépravation.
Si je peux dire ce que je pense, V Encyclopédie tout entière me paraît n'être que le premier volume d'un grand ouvrage, dont la révolution est le second, et ces deux volumes sont de la même composition, et, si l'on peut le dire, du mèmç: format. En effet, quels ont été les faiseurs de V Encyclopédie, et qu'y trouve-
ton? Quelques écrivains supérieurs ; beaucoup de médiocres ; un plus grand nombre d'ouvriers sans talents ; des articles d'une bonne doctrine exposée franchement ; des articles d'une doctrine erronée jetée çà et là avec art et au moyen de renvois ; d'autres, en grand nombre, qui n'y sont que pour grossir le recueil. Et les différentes assemblées qui ont commencé ou consommé la révolution, qu'étaientelles autre chose que des réunions de quelques hommes à grands talents et à bons principes, de beaucoup d'hommes faibles et médiocres, d'un très grand nombre d'hommes nuls, qui n'ajoutaient rien à la masse des lumières, mais seulement à la somme des voix ? On y a entendu les meilleurs principes hautement défendus, et les erreurs les plus funestes avancées avec réserve, jusqu'au moment où l'on a pu les mettre en pratique. On voit, dans V Encyclopédie^ les arts mécaniques, et les connaissances qu'on peut appeler domestiques, parce qu'elles servent aux besoins ou aux plaisirs de l'homme privé, rapprochées, et, pour ainsi dire, élevées à la hauteur des sciences morales et de ces nobles recherches de l'esprit humain, qui sont le fondement de la société et l'objet des études de l'homme public ; et dans la révolution, on a vu la partie de la nation occupée de travaux mécaniques, s'élever contre la classe chargée des fonctions publiques, et du devoir de gouverner et de défendre la société. D'ailleurs, l'ouvrage tout entier est sorti des mêmes ateliers ; et comme dans les traités destinés à l'enseienement d'un art, il y a un volume de théorie et d'explication
et un volume de planches qui montrent la pratique et la mettent en action sous les yeux du lecteur, on pourrait regarder V Encyclopédie comme le texte de la révolution, et la révolution comme \^^ figures de V Encyclopédie (i).
Après l'expérience de la révolution, qui a détruit des réputations de plus d'un genre, la France, qu'on me permette cette expression, a fait sa philosophie : sortie de ses classes, elle peut juger ses maîtres et elle doit, dans les matières politiques, consulter sa raison, éclairée aujourd'hui par les faits bien mieux qu'elle ne l'était par les livres (2).