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CHAPITRE III

Conception de la Société

ARGUMENT

Bonald, nous l'avons dit, s'assigne pour objet l'homme en société. Il cherche ce qu'il nomme les vérités sociales. Lorsqu'il croira les posséder, il ne les présentera pas comme réservées aux esprits supérieurs : il les donnera pour « simples » et souhaitera qu'elles deviennent « triviales ».

Il définit la société, dans un sens général ou métaphysique, « la réunion des êtres semblables pour la fin de leur reproduction et de leur conservation ». Par conséquent, la société est pour lui une synergie. Et il explique que cette définition, juste pour la société des corps, ne convient pas moins à celle des esprits, «qui se produisent par l'instruction et se conservent par la connaissance de la vérité ». Spécialement envisagée au point de vue qui occupe Bonald, c'est-à-dire comme agrégation politique ou Etat, la société est « le rapport des personnes sociales entre elles », en d'autres termes, « le rapport du pouvoir et du ministre, pour le bien et l'avantage des sujets». De l'Iùat, cette notion peut se transporter à la famille, où se trouvent trois personnes pareillement hiérarchisées, le père incarnant la souveraineté et la mère le ministère, la mère placée par la nature entre le père-

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pouvoir et les enfants-sujets, obéissant à celui-là pour avoir autorité sur ceux-ci. Pouvoir, ministre, sujets, autrement dit : Cause, moyen, ejfet. Nous pourrions employer le signe algébrique := . vSiBonald n'en use pas, il emprunte sans cesse la terminologie des mathématiciens, pour signifier l'équivalence de ces deux trinités. Combien de foisrépète-t-il que qqW.^ proportion :<i.\<i pouvoir est au ministre comme le ministre est au sujet >x, n'est « que la traduction, en langage particulier à la société», de cette autre, plus abstraite : la cause est au moyen ce que le moyen est à l'effet (i). Il se plaît, il l'avoue, à celte « langue analytique » qu'il s'est faite. On lui a reproché de refroidir et de rebuter son lecteur par l'abus de ces équations qui, avec un air de rigueur, encombrent parfois le raisonnement plus qu'elles ne le précisent. Mais peut-être en a-t-on jugé ainsi faute d'avoir tout à fait pénétré Bonaid. Une fois bien entré et, si nous osons dire, embarqué en lui, on se sent porté plutôt que gêné par ces formules.

Les trois personnes dont les relations constituent la société, Bonaid les veut « fixes ». Elles le sont : dans la famille, par l'indissolubilité du lien conjugal ; dans l'Etat, par l'hérédité du ministère politique. Et, pour l'Etat comme pour la famille, c'est une garantie de solidité. « Plus il y a d'amovibilité dans les rapports des personnes entre elles, plus il y a d'instabilité, de désordre, de faiblesse dans la société ; plus il y a de fixité dans les rapports, plus il y a de raison, de force et de durée. » L'histoire en témoigne. Les sociétés les plus vigoureuses du monde antique ne furent-elles pas les sociétés égyptienne, hébraïque et romaine, « où le ministère politique,

(i) C'est ce que M. Emile Faguet appelle, non sans ironie, son « système ternaire ».

patriciat chez les Romains, ministère lévilique chez les Juifs, guerrier chez les Egyptiens, » était fixé par l'hérédité ? Tandis que les sociétés les plus faibles et les plus désordonnées furent les empires despotiques de l'Asie et les Etats populaires de la Grèce, « où il régnait une perpétuelle mobilité dans le pouvoir et ses fonctions ». Bonald, on le voit, est fidèle à la méthode historique, qui est celle de l'observation ou de l'expérience, autant, du moins, qu'elle peut s'appliquer au passé. Joseph de Maîstre n'a-t-il pas écrit : « L'histoire est la politique expérimentale. »

C'est par cette méthode, autant que par le raisonnement et le « bon sens », que Bonald combattra le Contrat social. Il n'admet pas plus de pacte primitif fondamental de la société politique que de pacte constitutif de la famille, entre le père et les enfants. L'idée d'une pareille convention, « qui suppose une délibération a priori^ » n'a pu naître, à son estime,. « que dans des esprits sans jugement ». Il dénonce le cercle vicieux où tombe Rousseau : « Une loi, ne fût-ce que celle qui réglerait les formes à suivre pour faire la loi ; un homme, ne fût-ce que celui qui l'aurait proposée, aurait toujours précédé cette prétendue institution du pouvoir, et le peuple aurait obéi avant de se donner un maître. » Bossuet avait réfuté d'avance le théoricien de Genève : « Bien loin que le peuple en cet état (sans loi et sans pouvoir) pût faire un souverain, il n'y aurait même pas de peuple. » Joseph de Maistre insiste à son tour : « Il y a eu un peuple,,, et un souverain aussitôt que les hommes se sont touchés... Car l'idée de peuple réveille celle d'une agrégation autour d'un centre commun, et sans la souveraineté il ne peut y avoir d'ensemble ni d'unité politique. »

Voilà ce que dit la logique. L'observation parle aussi fort et aussi net. L* « anatomie morale » de l'homme, « l'en-

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semble de ses facultés » prouve qu' « il est fait pour la société, parce qu'une créature ne peut avoir reçu des facultés pour n'en point user ». Du seul don du langag-e on pourrait conclure « que l'homme est un être social par essence », c'est encore le philosophe des Soî'rées que nous citons. Mais cette remarque, non peut-être aussi expressément formulée par Bonald est souvent infuse dans son raisonnement. Ne va-t-il pas jusqu'à voir « à découvert » dans les éléments de la phrase, formée d'un régissant, d'un rés^ime et d'un mot-lien, verbe ou copule, ceux mêmes de la société : pouvoir, ministre et sujet ? De sorte que la constitution essentielle de cette société se reflète dans la parole, sans laquelle elle ne serait pas, et qui aussi bien prouve qu'elle doit être.

Mais l'histoire suffirait à montrer l'inanité de la meta-, physique de Jean-Jacques, édificatrice d' « hypothèses aériennes » (i). Car, si haut que remontent les annales du monde, elles nous mettent sous les yeux des hommes en société, et gouvernés. On allègue le cas de quelques isolés sauvages. La nature de l'espèce doit-elle s'étudier dans les accidents de l'individu (2) ? Ces anomalies sontelles, d'ailleurs, suffisamment vérifiées ? L'histoire ne nous montre que des hommes agrégés, et, observe Bonald, on y voit des chefs et des rois, aussitôt que des peuples et des cités. Elle nous enseigne aussi comment naît le pouvoir sans lequel cités ou peuples ne se pourraient concevoir. César, dans ses Comme)itaires , raconte de quelle manière s'imposait chez les Gaulois le chef militaire. Bonald, qui le cite, met en note un fait d'expérience quotidienne. Il n'arrive pas, dans les rues de notre

(i) Le mot est de J. de Maistre.

(2) V. encore J. de Maistre^ Mélanges, p, 479,

capitale, un accident qui assemble la foule, sans que sorte de ses rangs un homme plus intelligent, plus hardi ou plus vigoureux que les autres, qui coordonne leurs efforts pour réparer le mal ou en prévenir les suites. Et ne voit-on pas jusque dans les jeux des enfants « un petit pouvoir pour commander ou diriger » ?

Ainsi, observe notre philosophe, « la nature se retrouve partout ».

La nature, c'est elle, en effet, qui organise les Etals, comme elle associe et hiérarchise des garçonnets pour une partie de barres. Etats, groupements spontanés et nécessaires. Osons nommer ici un romancier que Bonald lui-même ne dédaigne pas, à l'occasion, de prendre à témoignage. Charles Nodier a dit : « Le naturel est presque toujours le dernier point dont on s'avise dans les sciences de l'homme. Un i?istinct propre à l'espèce a fondé la société uiiiverselle. » Cette phrase du conteur de Trilby devrait se mettre en épigraphe à toute sociologie. Avec des variantes multiples, elle revient constamment sous la plume de Bonald. A chaque page, il invoque la nature. La nature « fonde » les sociétés. Elle fait plus : elle élabore et promulgue leurs statuts. Souveraine constituante, elle légifère pour les hommes, de même que pour les fourmis et les abeilles. C'est pourquoi rien n'égale l'aberration d'un peuple qui donne à des jurisconsultes ou à des philosophes mandat de lui fabriquer des institutions fondamentales : « Une nation qui demande une constitution à des législateurs ressemble tout à fait à un malade qui prierait son médecin de lui faire un tempérament. »

Telle a été la folie de la France en 1789. Elle a chargé des théoriciens de refondre son droit politique, elle qui possédait ce « chef-d'œuvre de. la nature », notre vieille monarchie, Bonald la voit, cette monarchie, sous l'aspect

d'un « chêne antique », lentement crû, étendant « sur toute l'Europe son ombre protectrice ». Taine se la représentera par une image pareille. Du moins, le peuple quatorze fois centenaire qu'elle régissait lui apparaîtra-t-il comme « un arbre d'espèce unique, dont le tronc, épaissi par l'âge », garde « dans ses couches superposées, dans ses nœuds, dans ses courbures, dans son branchage, tous les dépôts de sa sève et l'empreinte des innombrables saisons qu'il a traversées ». Telle était la France, tel le régime que lui avaient fait sa race et le temps, autrement dit, la nature. Constitution non écrite, mais gravée dans sa structure ethnique héréditaire. C'est à ce statut social traditionnel que des /<?^/^y<:3:/j^//r^ entreprirent de substituer un texte improvisé.

Ce mot est sorti de la forge flambante de Joseph de Maistre. Bonald méprise autant que lui les artisans de lois. Il nie qu'un bon code puisse être le produit d'une délibération. «Xe penser qu'en foule, » « ne parler qu'en public, » « ne rédiger qu'en comité, » ne décider « qu'à la majorité des voix»... rien de bon peut-il sortir d'un pareil svstème ? Mais, quelles que soient les conditions, Bonald dénie sa confiance à toute constitution écrite. Il dit de la Charte : «cette aventurière». Il ajoute : « Malheur à une nation obligée d'écrire... On ne peut pas écrire la constitution, parce que la constitution est existence et nature... » Et non seulement la constitution, mais toute loi, toute bonne loi, se refuse à sortir d'un encrier. « Les trois lettres du mot loi, tracées en gros caractères, en tête de quelques articles numérotés, ne font pas plus une loi que les mots article premier ne font un principe. » Bref, Bonald n'admet pas que légiférer soit œuvre humaine. Il tient, à tout le moins, que l'essentiel, le fondamental des institutions ne saurait émaner de volontés individuelles, ni même de la volonté de tous,

mais de la volonté générale, bien différente de ce total, comme le remarque Rousseau lui-même. Volonté générale, volonté du corps social. Tout être tend vers sa fin, et, plus ou moins consciemment, prend les moyens de l'atteindre. Dans la société politique, être collectif, cette volonté s'affirme par les longues élaborations, qui aboutissent à la coutume. Volonté générale, interprète des «rapports nécessaires», c'est-à-dire de la nature même, tout ce qu'elle établit dure ; tout ce qui s'édifie contre elle ou sans elle est ruineux. Non seulement la constitution doit être son ouvrage, mais il faut que toutes les lois s'y rattachent comme des conséquences à leur principe.

Bonald le montre avec une insistance spirituelle pour les choses militaires, y compris l'uniforme. Même en cela, il ne veut que des nouveautés autorisées par l'invisible j mais active, volonté générale. « En tout, quand la nature amène des changements nécessaires, elle a soin d'en indiquer le motif. Or, les changements continuels dans le nombre des boutons, la couleur des revers, la coupe de l'habit, la forme du chapeau, se justifient-ils par aucun motif tiré de la nature des boutons, des couleurs des habits ou des chapeaux ?... » Maudite soit la fureur d'innover ou, comme dit Bonald, la « manie de faire », ennemie du « goût de conserver ».

Donc rien dans l'Etat ne doit être livré à la fantaisie, fut-ce à une fantaisie de ministre ou d'assemblée. Pas même le plumet du soldat. C'est au lien plus ou moins étroit de dépendance de ses lois, même de détail, avec ce que la volonté générale ou la nature a institué chez elle de fondamental que s'apprécie le degré de constitution d'une société. Qu'on mesure d'après cela l'état de décomposition d'un peuple qui a, de parti pris, aboli, comme s'exprime un personnage de Balzac, tout ce qui, dans ses institutions, « imitait les rapports éternels ».

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