SOCIETE DOMESTIQUE ET SOCIETE PUBLIQUE LEURS ÉLÉMENTS ESSENTIELS
Prhna societas, dit Cicéron, m ipso conjiLgw est. Dans le père est \q pouvoir, c'est-à-dire la volonté et l'action de produire et de conserver, ou de développer l'intelligence de l'enfant, en lui donnant, par la communication de la parole, le moyen d'apprendre tout ce qu'il lui est nécessaire de savoir pour sa conservation.
Le père agit pour la conservation, comme pour la production, par le moyen ou le ministère de la mère, qui concourt à l'accomplissement de la volonté et de l'action àM pouvoir .
L'enfant surjet à cette volonté et à cette action est, pour la production comme pour la conservation^ le produit de l'un et de l'autre, et procède de tous deux.
Ainsi, aux dénominations physiques et particulières de père, de mère, ^enfants , communes aux familles même d'animaux, substituons les expressions morales et générales do. pouvoir, ministre, sujet, qui désignent l'être intelligent, conviennent à la société, et ne peuvent convenir qu'à elle.
La société domestique est donc une société de production et de conservation des individus. La société publique, appelée aussi Etat ou gouverne-
ment, est une société de production et de conservation des familles.
Pouvoir, imiiistre, sujet, sont \ç.s personnes sociales appelées PERSONNES, quïa per se sonant^ c'est-à-dire parce que leur nom seul indique leur rang et leurs fonctions.
Nous pouvons donc à présent opérer avec ces expressions générales, qui représentent toutes les personnes dans toutes les sociétés ; rendre, au moyen de ces expressions, raison de tous les accidents des sociétés, et résoudre tous les problèmes qu'elles présentent. C'est ainsi que les géomètres opèrent sur toutes les quantités avec des signes généraux, qui leur servent à exprimer toutes les valeurs particulières, et à résoudre avec des formules tous les problèmes de Vajialyse. Il y a toutefois cette différence à l'avantage de la science politique, que les signes a, b,x,y, ne disent rien à la pensée, et sont une lettre morte qui ne parle à l'esprit que lorsqu'on a substitué à leur place des valeurs concrètes et particulières ; au lieu que les expressions pouvoir, ministre, sicjet, offrent toutes seules à la pensée un sens précis et déterminé ; et de même que les géomètres parviennent, par le secours de signes, à des résultats qu'ils n'auraient pu obtenir ou n'auraient obtenus qu'avec de grandes difficultés, et en opérant directement par des démonstrations compliquées d'arithmétique ou de géométrie linéaire, sur les quantités particulières de nombres ou d'étendue, je crois que nous pourrons aussi, en opérant avec les
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expressions générales de pouvoir, niinisire, sujet, donner une solution satisfaisante de tous les phénomènes, même les plus singuliers, que présente l'état social, ancien et moderne, et peut-être nous arriverat-il, comme aux géomètres, d'être conduits à des résultats inattendus et d'une grande importance (r).
FORMATION DE LA SOCIÉTÉ PUBLIQUE EXCLUSION DE l'iDÉE DE CONTRAT
Nulle part que dans la fabuleuse Arcadie, on n'a vu un certain nombre de familles placées sur le même sol, subsister sans lien commun et moyen d'ordre intérieur et de défense extérieure, c'est-à-dire sans un pouvoir public ; à moins qu'elles ne fussent, comme les missions du Paraguay, soumises à des institutions religieuses, qui y étaient un pouvoir, et le plus respecté de tous, mais qui cependant n'aurait pas à la longue pu maintenir tout seul Tordre et la sûreté de l'Etat, dans un pays plus étendu et moins isolé.
Les familles en se multipliant se rapprochent ; les besoins des hommes sont égaux, les moyens de les satisfaire, ou les forces, sont inégales ; et la guerre naît entre les hommes de l'égalité des besoins et de l'inégalité des forces. Les premières richesses furent
{i) Dimoiistp'atioii phllosophiqîte du pyijiclpe constitutif de la société, chap. ii et iv.
des troupeaux, qui donnaient la nourriture et le vêtement, et il faut, pour vivre en paix, que Jacob se sépare d'Esaû, et que, dans les immenses plaines de la Mésopotamie, l'un aille à l'occident et l'autre à l'orient. Des querelles entre bergers, pour l'usage d'un pâturage, d'un chemin ou d'une fontaine, étaient et sont encore de fréquents sujets de guerre entre les hommes pasteurs ou laboureurs, et sans le pouvoir public, qui prévient la guerre par ses lois, ou l'empêche par la force dont il dispose, les familles auraient péri, comme les individus périraient sans les soins de la famille.
Il s'éleva donc des pouvoirs publics, et l'on voit dans l'histoire des chefs et des rois aussitôt que l'on voit des peuples et des cités.
Quelles furent les causes et les origines de ces importants établissements ? Comment des familles indépendantes les unes des autres, des hommes jusque-là étrangers les uns aux autres, purent-ils reconnaître des maîtres ? Fut- ce l'effet de la force oit le résultat d'un contrat? Ni l'un ni T autre. L'établissement du pouvoir public ne fut ni volontaire, ni forcé ; \\ fut nécessaire, c'est-à dire conforme à la nature des êtres en société ; et les causes et l'origine en furent tOîUes naturelles.
Le système qui fait dériver la société publique de la société domestique, prouvé par la similitude de leur constitution, par les plus anciens monuments de l'histoire, et même par les seules inductions de la raison, paraît à nos modernes publicistes trop simple
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et surtout trop monarchique, et ils supposent un peuple qui s'assemble, et qui, sous certaines conditions, confie à un seul homme le pouvoir sur tous les autres.
J'admets la supposition du peuple qui s'assemble, et je raisonne dans cette hypothèse.
Je remonte le plus haut possible, et je suppose à mon tour, des familles indépendantes de tout lien public ou politique, réunies seulement, ou plutôt rapprochées par la communauté de territoire.
Je suppose encore que cette peuplade parle un langage commun, et que les êtres qui la composent ont, par conséquent, des idées qui, dans ce premier état, ne peuvent guère être que des idées de conservation physique, naturelles à l'homme, et qui se retrouvent, quoique plus simples et plus bornées, chez l'animal.
Tel est, à peu près, l'état des peuplades sauvages de l'Amérique septentrionale, et l'on nepeutadmettre des êtres humains, sur aucun point du globe, sans supposer la famille et le langage.
Que la forêt qui renferme ces familles, ou le territoire qui les nourrit, soit menacé de quelque grand danger, comme, par exemple, l'invasion d'un ennemi, les progrès d'un incendie, le débordement des eaux, le danger commun rassemble ceux qu'anime un intérêt commun. Chacun propose un plan de défense, ou combat celui des autres. Aucun avis n'obtient encore l'assentiment général. C'est véritablement la république et ses conseils tumultueux. Mais, qu'un homme avec plus de raison, d'esprit, de connaissances que les autres, s'élève au milieu de la
foule, qu'il ouvre un avis salutaire, et propose les moyens les plus sûrs d'écarter le péril qui menace la peuplade, il est écouté, il est obéi. Voilà le poicvoir,
A cet homme, se joignent naturellement, comme les premiers agents de l'action, ceux qui, après lui, ont le plus de force, d'adresse, d'intelligence, de courage, voilà les agents, les officiers, les ministres ; le reste de la peuplade, femmes, enfants, vieillards, invalides, pour qui l'on travaille, mais qui ne peuvent coopérer directement à l'action, porteront des armes ou des vivres s'il faut combattre, ou des matériaux s'il faut construire, voilà les sujets, et même les impôts, voilà toute la société, réduite à ses éléments nécessaires, et où l'on aperçoit déjà tous les germes du développement futur de l'état social ; et au fond, dans la société la plus avancée, il n'y a pas autre chose.
Je vais même plus loin, et je ferai remarquer une chose où nous avons tous été si souvent témoins ou acteurs.
Que des personnes attroupées, par hasard, sur une place publique, soient témoins d'un accident qui demande sur-le-champ, pour être réparé ou arrêté dans ses progrès, le concours de l'intelligence et de la force de plusieurs hommes, là même et par la force des choses, il s'établira une disposition d'action toute pareille. L'homme qui, dans la troupe, aura le plus d'habileté, de force, de sang-froid, de connaissance des moyens qu'il faut employer, s'installera, en quelque sorte, l'ordonnateur en chef de la ma-
nœuvre, et tous les autres suivant leur force ou leur adresse, leur âge ou leur sexe, concourront à l'action dans des degrés inégaux.
On peut observer encore la même disposition de volontés et d'actions, même entre des enfants qui s'attroupent pour faire quelque chose, ne fût-ce qu'un jeu, qui exige une coopération commune, et par conséquent une direction générale. La nature a taillé, pour ainsi dire, toutes les sociétés grandes ou petites, fortuites ou permanentes, sur le mèvwQpa/roji, et nous retrouvons partout où l'homme se livre aux inspirations de la nature, le grand principe de l'unité de pouvoir et de la distinction des fonctions.
Mais, pour revenir au premier exemple, est-ce la peuplade qui a choisi, qui a nommé l'homme, qui s'est élevé au-dessus des autres, et s'en est fait écouter et obéir? Y a t-il eu entre eux et lui un contrat social ? Y voit-on l'ombre de souveraineté populaire ? Non, assurément, c'est un homme, un homme parlant seul, et faisant taire tous les autres :
.... Si forte virura quera Conspexere, silent ; . . . .
(ViRG., yEiieid., lib. i, vers. i6r, 162.)
un homme qui, par l'ascendant, la souveraineté, le pouvoir de sa raison, a commandé toutes les volontés et dirigé toute l'action ; qui a formé la société, en y instituant, pour le salut commun, les fonctions qu'on peut appeler organiques du corps social. C'est, en un mot, un pouvoir qui a créé des devoirs.
Dira-t-on que le peuple pouvait refuser de leur obéir ? Non, il ne dépendait pas de lui de refuser le moyen de conservation dont l'évidence frappait tous les esprits ; il ne le pouvait pas, à moins que par le choix il ne voulût périr, et sa puissance de refuser n'était que la puissance qu'a l'homme de se donner la mort. Mais cette raison puissante qui s'est fait obéir, est-ce du peuple que cet homme l'avait reçue ?
Y a-t-il dans cette origine naturelle, et on peut dire historique (i) du pouvoir public, la plus légère trace de souveraineté populaire, et le peuple qui, comme dit Montesquieu, a toujours trop ou trop peu d'action, avec cent utille bras quelquefois renverse tout, et avec cent mille pieds ne va qtie comme tm insecte; le peuple n'a- 1 -il pas été trop heureux d'obéir à qui sut diriger son action et régler ses mouvements ? Veut-on qu'il ait appelé lui-même celui qui devait le sauver ? Mais alors cet homme s'était fait connaître à lui par des qualités qui avaient subjugué son admiration, et ne lui avait plus laissé la liberté du choix. C'était un pouvoir secrètement conçu dans la société, et qui attendait le moment d'éclore, comme dans nos sociétés l'enfant-roi encore dans le sein de sa mère.
La formation de la société publique n'a été, je le répète, ni volontaire, ni forcée ; elle a été ;/^V^5'.S'^7'r^.
(i) Bonald invoque ailleurs le témoignage de César dans ses Commentaires.
Et sans cette nécessité, à prendre cette expression dans son acception philosophique, comment serait tombée dans l'esprit d'hommes, naturellement indépendants, la plus inconcevable de toutes les idées et la plus répugnante à la nature de l'homme, l'idée de sujétion à son semblable ? Le système d'un contrat social entre les peuples et les rois, ce contrat qui suppose une délibération a priori, pour sacrifier, sans nécessité urgente et démontrée, sa liberté et sa volonté à la volonté d'un autre, n'a pu naître que dans des esprits sans jugement et des âmes sans élévation ; et, loin que les hommes aient pu ainsi à l'avance, et pour la satisfaction de l'un d'entre eux, se donner un maître à telle ou telle condition, trop heureux dans des périls urgents de trouver un sauveur, ils ont accepté de sa part, avec reconnaissance, toutes les conditions qu'il leur a imposées dans leur intérêt (i).
(i) Principe constitutif de la Société, chap. vi. Cf. De la Société et de ses développements. {^Conservateur^ janvier 1820.)
— Montesquieu met sous la plume d'un de ses voyageurs persans ces lignes, que Bonald eût signées : « Je n'ai jamais ouï parler du droit public, qu'on n'ait commencé par rechercher soigneusement quelle est l'origine des sociétés : ce qui me paraît ridicule. Si les hommes n'en formaient point, s'ils se quittaient et se fuyaient les uns les autres, il faudrait en demander la raison, et chercher pourquoi ils se tiennent séparés : mais ils naissent tons liés les uns aux autres ; un fils est né auprès de son père, et il s'y tient : voilà la société, et la cause de la société. » {Lettres persanes^ Lettre XCIV.)
— Faut-il nous référer encore à Taine et à sa critique du Contrat Social, dans le substantiel livre III de V Ancien régime, « l'Esprit et la doctrine »? — Il n'est guère de sociologue, au siècle dernier, qui n'ait répudié la théorie de la société née d'un pacte.