COMMENT CETTE VOLONTÉ GÉNÉRALE SE DISTINGUE DE LA VOLONTÉ DE TOUS
On a supposé que la volonté de tous était ou représentait la volonté générale, et l'on n'a pas vu que la volonté de tous, même en la supposant unanime, n'était que la somme des volontés particulières de l'homme naturel, volontés essentiellement dépravées et destructives, au lieu que la volonté générale, ou la volonté du corps social, est essentiellement droite, puisqu'elle n'est autre chose que la nature ou la tendance naturelle d'un être à remplir sa fin. Rousseau a aperçu cette vérité, il la développe, et par une inconséquence inexcusable, il l'abandonne un instant après. «Il y a souvent, » dit cet auteur, «bien de la différence entre la volonté de tous et la volonté générale ; celle-ci ne regarde que l'intérêt commun, l'autre regarde à l'intérêt privé et n'est qu'une somme de volontés particulières. Quand le peuple d'Athènes nommait ou cassait ses chefs, décernait des honneurs
groupement des éléments se fait par suite des lois qui régissent les propriétés physico-chimiques de la matière. Mais ce qui est essentiellement du domaine de la vie, ce qui n'appartient ni à la chimie, ni à la physique, c'est l'idée directrice de cette évolution vitale. Dans tout germe vivant, il y a une idée qui se manifeste par l'organisation... » Idée directrice, l'auteur de V Introdîiction à la Médecine expérimentale dit ailleurs : idée organique. Bonald y reconnaîtrait le principe interne de constitution qu'il voit dans l'agrégat social.
à l'un, imposait des peines à l'autre, il 7i'avaitpas de volonté générale proprement dite. »
On pourrait soutenir que la foi fondamentale de l'unité et de l'individualité du pouvoir se retrouve même dans une assemblée populaire exerçant les fonctions de souverain, en dépit des hommes et de leurs institutions. Qu'on suppose une assemblée législative divisée sur une question, en deux partis numériquement égaux : toute décision est impossible, la loi ne peut pas naître, et c'est déjà un vice radical. Mais, si un votant passe d'un côté à l'autre, il est évident que sa volonté fait la loi, qu'il est le législateur du jour, et qu'il prononce entre les deux partis comme le roi en S07i conseil.
«Si l'on ôte, » dit Rousseau, « les voix positives et négatives qui se détruisent, reste pour somme des différences la volonté générale. » Or, ici il ne reste qu'une voix : donc, selon Rousseau, une voix particulière est dans ce cas la volonté générale. C'est la même chose dans toute supposition des deux tiers ou des trois quarts des suffrages ; le scrutin ne sert qu'à masquer quelle volonté particulière ou combien de volontés particulières ont fait la loi.
Toute assemblée délibérante doit pour cette raison être en nombre impair, ou si elle est en nombre pair, on donne deux voix à celui qui la préside, fiction par laquelle on suppose la présence d'un votant qui n'existe pas ; et lorsque la question passe à la voix prépondérante du président, la volonté générale n'est pas même une volonté particulière ; elle
n'est réellement qu'un être de raison, puisqu'elle est la volonté d'un votant qui n'existe pas.
Rousseau dit ailleurs (1. II, ch. 1 1 ) que la z/<9/<9;//^' générale est la loi. Il confond deux choses très distinctes, la volonlé générale et son expression, l'homme et la parole. Montesquieu dit que la volonté générale est le poicvoir de l'Etat. Il confond aussi deux choses très distinctes, la z/<?//9;//<? générale et son agent. Le pouvoir est l'agent de la volonté, donc il n'est pas la volonté. \^2l volonté dirige le pouvoir. L'homme, l'organe de la parole, la parole, sont des choses très distinctes : comme la 2W<9;2/<?' générale, le pouvoir, la loi ( i ) .
EXCELLENXE DE l' ANCIENNE CONSTITUTION FRANÇAISE, «chef-d'œuvre de la NATURE» (2)
Quand ma raison saisit avec évidence \ç^ pourqiLoi des lois que Dieu a données aux hommes, mon imagination, qui s'égare, veut pénétrer le 6'<9;/^;//^;^/ de cette transmission, et elle cherche des images là où il ne faut que des idées. Ces lois divines sont des lois fondamentales, primitives, dont toutes les lois humaines et subséquentes doivent être des conséquences plus ou moins immédiates, mais toujours naturelles ; et le législateur doit déclarer ou promulguer les lois, et non en inventer. Cette législation
(i) Ibid.y part. I, liv. I, chap. x.
(2) Bonald la qualifie ainsi dans la Législation primitive , part. I, liv. II, chap. IX.
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divine et naturelle, hors de laquelle, il n'y a que malheur pour l'homme et désordre pour la société, ne se développe jamais mieux que là où les hommes se livrent à la marche du temps et au cours irrésistible des choses, ne la troublent point par leur opération précipitée ; et c'est ce qui fait que, parmi les nations chrétiennes, celle qui n'avait presque aucune loi politique écrite et aucun législateur connu, était la plus forte, la plus spirituelle, la meilleure enfin, et la mieux constituée de l'Europe (i).
... vSi le développement insensible des institutions monarchiques, ne s'accorde pas avec les systèmes de quelques écrivains célèbres sur les premiers temps de notre histoire et l'origine de nos établissements (i) Du divorce^ Discours préliminaire. — Le Play déplore les « fausses théories d'histoire » qui ont défiguré l'ancienne France aux yeux de la plupart des Français. Il convie ceux qui veulent se libérer de leurs préjugés à étudier lesmonumentsetlesparchemins.il les invite aussi à observer x les hommes et le sol », qui « ont gardé plus qu'on ne le pense l'empreinte fidèle des siècles ». Par exemple, la très vieille institution du métayage, encore en vigueur dans nos provinces du Centre et du Midi, témoigne favorablement des relations anciennes entre propriétaires et tenanciers. De même les immémoriales coutumes du pays basque et les familles souches de ses paysans nous révèlent une «excellente constitution sociale ». Ainsi la France de jadis nous offre de « grands exemples d'harmonie sociale». Il s'agit de les y découvrir. « L'historien ou le romancier qui se placerait pour la première fois à ce point de vue, en s'appuyant sur l'étude des faits et des mœurs, nous transporterait, pour ainsi dire, en pays inconnu. Il remettrait en honneur les saines pratiques de nos aïeux. Il nous habituerait à chercher dans l'expérience de notre race les éléments du nouveau régime que nous voulons fonder, et il aurait ainsi sur la réforme sociale une bienfaisante influence. {Réforme sociale, chap. vi, ix.)
politiques, c'est que leurs auteurs ont voulu trouver un /ég'/s/a/e/iJ^ là. où ils ne devaient chercher que la nature, etassig'ner des époques fixes à la législation, lorsqu'il ne fallait qu'en étudier la marche et en observer les progrès. L'art met à découvert ses procédés ; la nature dérobe ses opérations à nos regards, et ne nous laisse apercevoir que des résultats. Si un peintre veut représenter un arbre, je voisles pinceaux, la toile et les couleurs : je vois le tronc se dessiner, les branches s'étendre, le feuillage naître; c'est l'ouvrage de l'homme, copie imparfaite et périssable des productions de la nature. La terre reçoit le fruit qui doit produire le chêne ; elle renferme son sein et travaille en secret. L'arbre se développe de son germe ; mais qui racontera les merveilles de cette génération ? Il croit, il s'élève ; mais qui le voit s'élever et croître ? Battu par les orages, il n'en est que plus robuste ; retranché par le fer, il en devient plus vigoureux : il verra passer les générations et les siècles ; et le vieillard qui dans son enfance se courbait pour redresser sa tige, en contemple la hauteur, et assis à son ombre, réfléchit avec douleur à la rapidité du temps. Voilà l'ouvrage de la nature ; voilà la société.
Nous connaissons la législation politique de la Grèce et de Rome ; nous distinguons ce qui est de Romulus ou de Solon, deNuma oudeLycurgue ; les motifs du législateur, l'époque précise de ses institutions, leur objet, leurs dispositions, leurs effets, rien ne nous échappe ; et nos propres institutions qui subsistent encore, et sous lesquelles nous vivons, ces institutionsréccntes, si nous lescomparons à celles
des Grecs et des Romains, et sur lesquelles nous avons des monuments contemporains de tous les âges de la monarchie, elles ne sont pour nous qu'une matière à systèmes et un sujet de disputes. Qui est-ce qui a réglé l'ordre de la succession, établi l'indivisibilité de la couronne, l'inaliénabilité des domaines? y avait-il plusieurs ordres de citoyens sous la première et la seconde race? Quelles étaient les fonctions des assemblées générales, ou l'origine de la pairie ? Quelle est l'époque certaine de l'hérédité des fiefs, de l'introduction de la magistrature, l'inamovibilité des offices, de la vénalité des charges ? Nous l'ignorons ; mais nous voyons un ordre de succession invariable, une couronne indivisible, une noblesse héréditaire, une magistrature inamovible ; nous voyons la France, ce chêne antique, croître peu à peu, et par des progrès insensibles, étendre sur toute l'Europe son ombre protectrice, et courbé par les vents, redresser sa tête altière. Qu'on ne parle pas des hommes ni de leurs motifs, la naitire les fait servir à ses desseins ; qu'on ne m'oppose pas des faits contraires, la nature les ramène à son plan ; qu'on ne m'allègue pas des dates, la stature ne connaît pas d'époqtces dans ses opérations parce qicelle opère sans cesse (i).
COMMENT s'harmonisaient