DE LA TRADITION
Essayons de distinguer, par leur caractère et leurs effets, par leur influence différente sur l'esprit et les habitudes des hommes, sur la constitution même des Etats, deux choses que l'on veut confondre aujourd'hui et placer au même rang- dans la société, l'agriculture et l'industrie.
L'agriculture nourrit ceux qu'elle a fait naître : l'industrie a fait naître ceux qu'elle ne peut pas toujours nourrir.
L'enfant qui vient au monde dans une famille ao-ricole trouve sa subsistance assurée d'avance, et la terre que ses parents cultivent et qu'il cultivera à son tour, l'attendait pour lui donner du pain.
L'enfant qui naît dans une famille industrielle, attend sa subsistance du salaire qu'il gagnera si un maître l'emploie, et si son industrie n'est pas tra-
tristesse... c'est des choses intimes, des souvenirs, des traditions, des coutumes... c'est un langage qui vous paraît le plus doux, c'est une vieille chanson, un vieux proverbe plein de bon sens... c'est une rose qui s'appelle la France, c'est une assiette peinte... que sais-je .-* Mais oui, la patrie c'est, tout ça... et bien d'autres choses encore. » {Le Retour de Jérusalem^ par Maurice Donnay, acte III, scène i.) — Tout dernièrement, à propos des dissentiments qui se produisirent, au congrès d'Amsterdam, entre M. Jaurès et les socialistes allemands, M. Clemenceau parlait comme un traditionaliste à la Bonald, lorsqu'il disait que « nous avons une trop longue histoire pour être autre chose que des Français. » {L'Anl'ore^ du 25 août 1904.) '•■'^■''>'^ - '
versée par les événements qui peuvent la faire languir ou chômer, et empêcher la vente de ses produits.
L'ag-riculteur vit de ses denrées lors même qu'il ne les vend pas ; l'industriel ne peut vivre s'il ne vend les produits de son travail.
Ainsi la famille agricole est, pour son existence, indépendante des hommes et des événements ; et la famille industrielle est, pour la sienne, dépendante des uns et des autres.
Une exploitation agricole est vraiment une famille dont le chef est le père ; propriétaire ou fermier, il s'occupe des mêmes travaux que ses serviteurs, se nourrit du même pain et souvent à la même table. Cette exploitation nourrit tous ceux qu'elle a fait naître. Elle a des occupations pour tous les âges et pour tous les sexes, et les vieillards, qui ne peuvent se livrer à des travaux pénibles^ finissent leur carrière comme ils l'ont commencée, et gardent autour de la maison les enfants et les troupeaux.
Rien de semblable dans la famille industrielle dont les membres travaillent isolément et souvent dans différentes industries ; et sans connaître le maître autrement que par l'exigence de ses commandes et la modicité de leurs salaires. L'industrie ne nourrit ni tous les âges ni tous les sexes ; elle emploie, il est vrai, l'enfant et souvent trop jeune pour qu'il ait pu acquérir de la force et de la santé, et recevoir quelque instruction, mais elle l'abandonne dans l'âge avancé, et, quand il ne peut plus travailler, il n'a de pain que celui qu'il prend sur les salaires de ses enfants ou qu'il reçoit de la charité publique.
Je ne parle point de cette industrie locale ou, si l'on veut nationale, compagne de l'agriculture, qui met en œuvre les produits du sol pour les besoins de ceux qui les cultivent. De celle-là, il y en a toujours, il y en a partout ; et toujours et partout on a bâti des maisons, filé le lin et la laine, forgé des armes et des ustensiles, et exercé, en un mot, tous les arts nécessaires à la subsistance des hommes. Je parle de cette industrie cosmopolite qui voudrait fournir le monde entier des produits dont elle va chercher la matière première dans les quatre parties du monde. Cette fureur d'industrie fait que la politique ne considère plus dans les nations étrangères ni amis ni alliés, mais n'y voit que ào.^ pratiques.
L'industrie locale est au service de l'agriculture qui lui commande de l'ouvrage, lui en fournit la matière et lui en paye la façon ; la grande industrie est au service de toute la terre, et la nation qui produit le plus pour l'étranger est celle qui est le plus au service des nations qui consomment ses produits, et par conséquent la plus dépendante de leurs besoins ou de leurs caprices.
On ne veut aujourd'hui que des mouvements ; mouvements dans les personnes, mouvements dans les fortunes, mouvements dans les esprits, mouvements partout : c'est l'agitation de la fièvre qui exalte les humeurs et use les forces : c'est au repos en tout
qu'il faut tendre ; car la force qui conserve est dans le repos.
Les familles propriétaires sont plantées dans le sol ; les autres ne sont que posées sur le sol, prêtes à l'abandonner, si elles trouvent ailleurs une industrie plus fructueuse. Ainsi, la famille agricole est fixe ; la famille industrielle est mobile.
* * Sans doute, la fei^re n'est pas plus monarchique que démocratique ; Q^\ en doute? Qui peut douter aussi que les hommes ne tiennent d'un genre de vie différent ou de la différente constitution de leur existence sociale, des habitudes, des sentiments, un esprit différent? Ainsi la famille monarchiquement constituée, où l'autorité du père de famille respectée de ses enfants passe après sa mort à l'aîné d'entre eux, sans que la paix en soit troublée entre les frères qui voient dans leur aîné le soutien de leur nom, le représentant de leur père, souvent la dernière ressource de leur vieillesse, s'unit naturellement au gouvernement monarchique de l'Etat, et la stabilité, la régularité, la tranquillité, l'espoir de perpétuité et de conservation de ce gouvernement, convient aux habitudes paisibles, uniformes et laborieuses de la vie des champs ; tandis au contraire, que les familles industrielles et commerçantes, avec leur esprit d'acquisitions et d'entreprises hasardeuses, avides de nouveautés et qui prospèrent dans les révolutions, s'accommodent beaucoup mieux de la turbulence et delà mobilité des orouvernements
républicains. Il n'y a qu'à jeter les yeux sur l'Europe et voir où se trouvent les sentiments monarchiques et les opinions républicaines (i) .
(.1) Economie sociale. « De la Famille et du droit d'aînesse. » — Rivarol préférait, comme Bonald, l'esprit des ruraux à celui des gens de nég^oce, et il voulait voir le gouvernement accorder sa faveur aux sujets « en raison inverse de la mobilité de leurs richesses ». Ainsi, disait-il, « celui qu'on doit favoriser le plus, c'est le laboureur, véritable enfant de la terre, dont les richesses sont immobiles comme elle, et qui, pour produire, a besoin de l'espace, du temps et de tous les éléments de la nature. Après lui, vient le commerçant, dont les richessesso.it un peu plus mobiles, mais qui ne peut pourtant se passer du temps, des chemins, des fleuves et des mers. Je mets au dernier rang l'homme à argent, qui, tel qu'un magicien, peut d'un seul trait de plume transporter sa fortune au bout du monde, et qui, n'agitant jamais que des signes, se dérobe également à la nature et à la société. Le gouvernement ne doit rien à un tel homme. Cette maxime est fondamentale, et on peut toujours juger un ministre d'après elle. » {^Journal politique national , Deuxième série, N" v, Note i.)
Le Play classe l'agriculture « au premier rang des professions » ; car, observe-t-il, « c'est dans la vie rurale que l'intérêt particulier de chacun s'identifie le mieux avec l'intérêt général de la nation ». Il ne dissimule pas un certain mépris pour les « lettrés » et les « légistes », que, dans sa vaste enquête sociale, il a trouvés peu aptes « à contrôler les résultats déduits de l'observation ». Beaucoup cependant ont été des hommes d'Etat éminents. Mais, « dans la plupart des cas, ils ont dû cette supériorité moins à l'étude des lettres et du droit, qu'à la conduite de grands intérêts privés et surtout à l'administration de grandes propriétés rurales. » Nomb re de nos magistrats illustres^ aux xv* et xvf siècles, durent la supériorité de leur sens pratique « à leur situation de propriétaires fonciers, gérant personnellement de grands établissements 1
ruraux ». Quand on lit attentivement Montesquieu, « on s'aperçoit qu'il a échappé à plusieurs erreurs de son temps en s'aidant de
Nous avons de grandes fabriques et de petites cultures. Le commerce et l'industrie associent, agglomèrent leurs capitaux ; la loi des partages entre les enfants, ou le goût du luxe et des jouissances, divisent et morcellent nos propriétés territoriales. Bientôt on ne labourera qu'à force de bras et avec la bêche ; et déjà l'on file avec des machines à vapeur de la force de cinquante chevaux. Il se fait ainsi d'immenses fortunes mobilières, au profit de la démo-
l'expérience qu'il avait acquise dans l'administration de sa terre de Brcde et dans la vente de ses vins». {La Reforme sociale, chap. 8, §. III. — Malletdu Pan signalait en ces termes l'incompétence des Constituants : « Ce sont là presque tous de méchants écrivains, des régents de collèges, des gens de lettres... »
Joignons une remarque de Gabriel Tarde. Il s'effrayait de voir « le pouvoir politique, d'où finit toujours à la longue par dériver la force prosélytique, le prestige exemplaire, le vrai pouvoir social en un mot, — enlevé aux propriétaires et aux rentiers, dont la criminalité est de 6 accusés par an pour 100.000 personnes de ces catégories, et conféré, non pas aux classes agricoles, où elle est de 8 pour le même nombre d'agriculteurs, mais en réalité aux populations industrielles et commerçantes des villes, où elle est de 14 et 18 pour un égal chiffre d'industriels et de commerçants »". Tarde ajoutait en note : « Chez les agriculteurs, la proportion des deux sexes en fait de criminalité est égale, tandis que, chez les commerçants^ celle des hommes l'emporte beaucoup sur celle des femmes : d'où il suit que, le sexe mâle étant seul électeur, éligible et souverain, la criminalité relative des nouvelles classes dirigeantes est encore plus inquiétante peut-être politiquement qu'elle n'en a l'air en vertu des chiffres précédents. » {La Criininalité comparée, pp. 1 19 et 126.)
cratie, et la propriété du sol s'en va en poussière, au détriment de la monarchie (i).
« L'Etat agricole, première condition de l'homme, est essentiellement monarchique. La propriété territoriale est un petit royaume gouverné parla volonté du chef et le service des subalternes. Aussi l'Evangile qui est le code des sociétés, compare perpétuellement le royaume à la famille agricole. Le bon sens ou les habitudes d'un peuple d'agriculteurs sont bien plus près des plus hautes et des plus saines notions de la politique que tout l'esprit des oisifs de nos cités, quelles que soient leurs connaissances dans les arts et les sciences physiques. » (2)
ROLE POSSIBLE d'uNE VIEILLE FAMILLE AGRICOLE
S'il y avait dans les campagnes et dans chaque village une famille à qui une fortune considérable, relativement à celle de ses voisins, assurât une existence indépendante de spéculations et de salaires, et cette sorte de considération dont l'ancienneté et rétendue de propriétés territoriales jouissent toujours auprès des habitants des campagnes ; une famille qui eût à la fois de la dignité dans son extérieur, et dans la vie privée beaucoup de modestie et de simplicité ; qui, soumise aux lois sévères de l'honneur, donnât l'exemple de toutes les vertus ou de toutes les décences ; qui joignît aux dépenses néces-
(i) Sur la liberté de la presse (1826). (2) Pensées.
HONALD 20I
saires de son état et à une consommation indispensable, qui est déjà un avantage pour le peuple, cette bienfaisance journalière, qui, dans les campagnes, est une nécessité, si elle n'est pas une vertu ; une famille enfm qui fût uniquement occupée des devoirs de la vie publique, ou exclusivement disponible pour le service de l'Etat, pense-ton qu'il ne résultât pas de grands avantages, pour la morale et le bien-être des peuples, de cette institution, qui, sous une forme ou sous une autre, a longtemps existé en Europe, maintenue par les mœurs, et à qui il n'a manqué que d'être réglée par des lois (i) ?
(i) Pensées. — Cette famille, ainsi définie par Bonald, se classe parmi les « autorités sociales » dont Le Play attendait, plus que des pouvoirs publics, la réforme de notre pays. Ces autorités sociales, écrivait-il, « ne manquent à aucune race. Cependant elles appartiennent plutôt aux peuples prospères qu'aux peuples souffrants, aux particuliers qu'aux hommes publics, aux arts usuels qu'aux arts libéraux, à la vie rurale qu'à la vie urbaine...
«Toutes se reconnaissent à une aptitude saisissante: dans le cercle ,,^^- de leur influence, elles résolvent sûrement le grand problème, qui consiste à faire régner la paix publique sans le secours de la force. Pour atteindre ce but, elles emploient toutes les mêmes moyens : elles donnent le bon exemple à leur localité, en inspirant à leurs serviteurs, à leurs ouvriers et à leurs voisins le respect et l'affection.
« Quand elles agissent en toute liberté, elles créent des sociétés stables et prospères ; mais quand elles sont paralysées par les gouvernants et les constitutions écrites, elles ne peuvent plus conjurer ni les révolutions ni la décadence. Les autorités sociales opèrent, en effet, comme les grands réformateurs de tous les temps : elles ne manifestent guère la vérité que par leur pratique. Elles répondent à peu près uniformément à des questions spéciales