CHAPITRE V
Le Pouvoir.
ARGUMExNT
Nous avons vu Bonald faire du temps l'indispensable « ministre » du pouvoir. Aussi veut-il ce pouvoir héréditaire. Par l'hérédité seule, la continuité, au sens plein du mot, lui est assurée. Cette loi de succession est, aux yeux du philosophe traditionaliste, une loi première de la politique, une « loi sacrée ». Il n'y voit pas seulement une garantie de prestige et de force pour l'autorité, mais un moyen de préservation du génie et du caractère propre qui font l'originalité nationale. Bien plus que le climat, les institutions influent sur le moral d'un peuple. Que ces institutions se maintiennent, les qualités de race dureront, affermies par l'éducation, développées par l'imitation. — A ce dernier point de vue, nous l'avons noté, Gabriel Tarde ramènera tout ou à peu près, avec une ingéniosité parfois trop systématique. — Or, c'est l'hérédité du pouvoir qui assure la perpétuité de tout le reste. Seule elle sauvegarde « toutes les hérédités » et « tous les héritages ». Ainsi la nation doit y tenir comme à ce qui garantit le mieux la conservation de sa propre physionomie.
Ce mot « conservation » est de ceux qui se rencontrent le plus souvent sous la plume de Bonald. Il se trouve dans sa définition de la société, « réunion des êtres semblables pour la fm de leur reproduction et de
leur conservation ». Il se lit encore dans celle du pouvoir : « l'être qui veut et qui agit pour la conservation de la société. » Bonald ajoute : « Il veut par lui-même, il agit par ses ministres, qui servent (mï?2istrantj à éclairer sa volonté, à exécuter son action envers le sujet pour l'avantage général. » Et voilà de nouveau la trinité : pouvoir, ministre, sujet.
Le pouvoir n'est cependant point assez défini par la place qu'il y tient et le rôle qu'il y joue. Il faut, pour en acquérir la notion complète, détailler ses qualités essentielles.
La première et la plus nécessaire est, selon Bonald, nous l'avons vu, l'hérédité, à moins, pourtant, que ce ne soit l'unité. Le pouvoir ne peut être objet de partage. C'est « la tunique sans couture ». Sans doute, ses fonctions peuvent se multiplier, suivant que son action s'applique à divers objets, mais « son essence est d'être un ». L'Evangile nous l'enseigne : « Tout pouvoir divisé en lui-même sera désolé. » Ce n'est pas seulement avec conviction, c'est avec ferveur que Bonald professe cet article de sa doctrine. Tel alinéa de sa Théorie du pouvoir ressemble à. une strophe lyrique et mériterait presque le nom d'hymne à l'unité. Le philosophe célèbre, chante « le mystère de ce nœud invisible et puissant, qui, dans la société politique, soumet toutes les volontés à une volonté, tous les amours à un amour, toutes les forces à une force... » Faut-il noter, ici encore, la parfaite conformité de son sentiment avec celui de Joseph de Maistre, pour qui une « relation d'essence... rattache l'idée de souveraineté à celle d'unité » ?
Un, le pouvoir doit être « indépendant ». Autrement, son nom même de pouvoir mentirait. Mais « indépendant », cela signifie « définitif ». Car, observe Bonald, « un pouvoir qui ne peut définitivement exiger l'obéis-
sance n'est pas indépendant, n'est pas le pouvoir, puisqu'il y a un pouvoir plus grand que lui, celui de lui désobéir ». Définitif, n'est-ce pas à dire absolu ? Certains traduisent ainsi le mot, pour y jeter de l'odieux. Bonald ne répudie nullement ce sens, mais en distinguant avec soin absolu ^arbitraire : « Le pouvoir absolu est un pouvoir indépendant des hommes sur lesquels il s'exerce; le pouvoir arbitraire est un pouvoir indépendant des lois en vertu desquelles il s'exerce. » Auguste Comte n'eût pas accepté celui-ci, mais il recommandait celui-là, et u'appelait-il pas le gouvernement de son rêve « dictature positiviste » ? Ce lecteur assidu et admiratif du Pape y goûtait, j'imagine, particulièrement CGS lignes : « Il ne peut y avoir de société humaine sans gouvernement, ni de souveraineté sans infaillibilité, et ce dernier privilège est si absolument nécessaire qu'on est forcé de supposer l'infaillibilité, même dans les souverainetés temporelles (où elle n'est pas), sous peine de voir l'association se dissoudre (i). »
Pour revendiquer un tel attribut, il faut que le pouvoir procède de haut. Bonald, en effet, le voir sortir de la plus haute des sources : Potestas ex Deo est. Aussi le déclare-t-il préexistant à la société même. Avant qu'il y eût des groupements humains et des hommes, il existait en son principe. Dieu, qui allait « en mettre la nécessité dans la nature des êtres et la règle ou la loi dans leurs rapports ».
Nous touchons à la théorie du droit divin. Ne nous attendons pas à ce que Bonald essaie de nous en imposer une notion mystique. Bien au contraire, et quoiqu'il solidarise avec insistance le trône et l'autel, qui lui apparaissent
(i) Rapprochons ce mot de Balzac : « Tout pouvoir discuté n'existe plus. »
unis comme des époux, il s'attache à la présenter sans raffinement d'idéalisme religieux, et c'est presque une définition laïque qu'il en développe : « Le droit divin de la royauté sur les sujets n'est pas autrement divin que celui d'un père sur ses enfants, d'un maître sur ses domestiques, de tout chef d'un gouvernement ou d'une société sur ses subordonnés... Ce droit divin est le droit naturel (car naturel et divin sont la même chose), c'est-à-dire le moyen d'ordre établi dans la société pour sa conservation par l'auteur de la nature ; et jamais personne n'a imaginé que ce droit divin soit l'effet d'une révélation particulière ou d'une inspiration surnaturelle. » Il reconnaît qu'un gouvernement de fait peut en être investi, lorsque le temps l'a consacré, et cet acquiescement par où la société manifeste son besoin de repos. Mais c'est avant tout la royauté qu'il a en vue. Dans un chapitre d' « observations » sur les républiques, il fait leur procès. Il leur reproche de manquer de « pouvoir conservateur », le « pouvoir qui conserve une société » étant « le frein des passions qui la détruisent ». C'est le même tort que leur trouvait Renan, dans sa lettre à M. Berthelot, déjà citée, où il rejetait pour la France, leur principe, par cette raison qu' « on ne se discipline pas soi-même ».
Sur le royalisme de Bonaldj il est à peine utile d'insister. Son nom sonne la monarchie. Son personnage est, du régime politique d'avant 89, « l'une des représentations les plus justes et les plus fidèles, » disait Sainte- Beuve. Tandis qu'un Chateaubriand se fait « l'homme du torrent », il reste, lui, « l'homme' de la tour et du clocher antique et gothique ». Donc, monarchiste, sans transaction aucune avec les idées et les pratiques modernes. Quel dédain il en exprime dans sa correspondance avec Joseph de Maistre... La charte qu'il a qualifiée,
à certaine page, d' « aventurière », il en fait ailleurs une « boîte de Pandore, au fond de laquelle il ne reste pas même l'espérance ». C'est lui qui a défini le système représentatif « l'art de se précautionner contre la reliorion et la royauté ». Il se demande si deux partisans de ce régime pourraient, mieux que les augures de Rome, se regarder sans rire. Il est, nous le savons, opposé par principe au partage du pouvoir. Mais il lui répugne particulièrement que le monarque en aliène une parcelle au profit d'une assemblée. D'instinct, il se méfie des parlements. Il voudrait qu'on ne réunît les hommes qu'à l'église ou sous les armes : « Partout ailleurs, les hommes assemblés fermentent comme les matières entassées. » Frappante rencontre d'idée et d'image avec l'ami qui se félicitait de l'étonnante correspondance de « leurs deux têtes ». L'auteur du Pape redoutait, lui aussi, la fermentation des hommes en nombre. Il avertissait qu'elle se « proportionne aux masses fermentantes » et que de turbulente elle devient rapidement acide, puis putride. Un autre philosophe politique, que nous avons vu déjà traduire avec une vivacité brève une pensée toute pareille à celle de Bonald, Rivarol a formulé cette « règle générale : les nations que les rois assemblent et consultent commencent par des vœux et finissent par des volontés ». Convoquer des chambres, c'est, pour un souverain, abandonner plus ou moins de son autorité. S'il écoute Bonald, il se gardera de cette abdication.
Il ne se démettra pas davantage en faveur de ce «quatrième pouvoir » devenu aujourd'hui le premier : la presse. Non que Bonald se déclare ennemi de toute liberté d'écrire ; mais il tient à ce qu'il soit bien entendu que c'est concession. Loin de reconnaître que publier ses opinions sur ce qui touche à l'ordre social soit un droit, il se refuse à admettre qu'un journal puisse être objet de
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propriété. Conçoit-on qu'un particulier exploite à son profit, « comme une mine de houille ou le dessèchement d'un marais, la fonction la plus importante et la plus inaliénable de l'autorité publique, celle d'instruire les peuples et de les diriger dans les voies de la morale, de la politique, de la religion... » Une fonction, nous venons de tracer le mot. Bonald classe les journalistes parmi les fonctionnaires, et au premier rang des fonctionnaires. Educateurs de l'opinion, ils exercent un pouvoir. Or^ « exercer un pouvoir sur ses semblables, là où il v a des pouvoirs établis »..., c'est « usurpation », si ce n'est « concession ». Donc, un gouvernement soucieux de conserver intacts ses attributs essentiels fait de l'office du publiciste une « commission révocable ».
Demandera-t-on maintenant ce que Bonald pense de la souveraineté du peuple ? Il dénonce, dans la maxime que tout pouvoir vient du peuple, Terreur mère de toutes les autres. « Maxime athée, puisqu'elle nie, ou du moins recule Dieu de la pensée de l'homme et de l'ordre de la société ; maxime matérialiste, puisqu'elle place le principe du pouvoir, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus moral au monde, dans le 7iombre, qui est une propriété de la matière. » Cet article du Credo moderne ne Je choque pas seulement comme une impiété ; il l'irrite comme un défi au bon sens. Car le peuple n'est-il pas « toujours en état de minorité » ? Et peut-on dire qu'un enfant qui se blesse exerce son droit ? En même temps qu'il condamne le nouveau dogme, Bonald s'en raille. Un peuple qui se croit souverain lui « paraît frappé du même vertige et atteint du même genre de folie, que l'homme des petites maisons qui se compare au Père éternel ». Auguste Comte aussi se rira du suffrage universel, ce « transport au peuple du droit divin ». L'élu des millions de voix qui sanctionneront le 2 décembre figurera à ses yeux un personnage de
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comédie, le vi'-ai mamatnouchi de Molière : « Il se croit, et on le croit, légalement devenu inviolable et héréditaire d'après la décision des paysans français, qui pourraient, avec autant d'efficacité, lui voter deux cents ans de vie ou l'exemption de la goutte. »
Le peuple, Bonald lui marque sa place dans l'édifice politique, « pont élevé sur le fleuve des passions humaines ». Le peuple, c'est la masse des moellons qui font la partie inférieure de la voûte dont le monarque est la clef.