LA COUR ET LE ROI
Les rois de France ont toujours eu des officiers et des domestiques ; mais ce qu'on appelle la cour n'a guère commencé qu'à Anne de Bretagne, sous Louis XIL
La cour fut galante sous Anne de Bretagne, voluptueuse sous la Médicis, superstitieuse sous Henri III, polie et magnifique sous Louis XIV, dévote sous la Maintenon, débordée sous le régent, philosophe de nos jours.
(i) De la Société et de ses développements. — Renan dit plus encore que Bonald : « A toute nationalité correspond une dynastie en laquelle s'incarnent le génie et les intérêts de la nation ; une conscience nationale n'est fixe et ferme que quand elle a contracté un mariage indissoluble av^ec une famille, qui s'engage par le contrat à n'avoir aucun intérêt distinct de celui de la nation. Jamais cette identification ne fut aussi parfaite qu'entre la maison capétienne et la France. Ce fut plus qu'une royauté, ce fut un sacerdoce ; prêtre-roi comme David, le roi de France porte la chape et tient l'épée. Son sacre, imité des rois d'Israël, était quelque chose d'étrange et d'unique. La France avait créé un huitième sacrement, qui ne s'administrait qu'à Reims, le sacrement de la royauté. » {^Réforme intellect, et 7nor.)
La cour peut donc devenir vertueuse, ou du moins décente, sous un roi vertueux.
Le monarque doit être d'une extrême sévérité envers tout ce qui l'entoure. La royauté est un sanctuaire d'où rien d'impur ne doit approcher. L'indécence sous les yeux du monarque fait éclore le crime au loin.
Le roi a la juridiction souveraine et sans appel sur sa cour. Le public est l'accusateur, le roi est le témoin et le juge. Un regard, un mot, le silence, sont un arrêt sévère et qui a toujours son exécution ; jamais de raillerie, elle a toujours coûté cher aux rois ; c'est alors un juge qui descend de son tribunal pour prêter le collet à l'accusé.
Louis XIV, élevé par une reine espagnole et par un prélat italien, prit de l'une cette gravité qui sied aux rois^ et qui manque souvent à la légèreté française ; il prit de l'autre cette réserve dont les rois ne sauraient se passer, et qui ne se trouve pas toujours avec notre franchise et notre loyauté. Aussi, il jouait la royauté, comme on joue un rôle : il l'apprenait par cœur, et sa mémoire fidèle ne lui permettait pas une faute. Il était en scène toute la journée. Après lui, les rois ont voulu se délasser, quitter le cothurne, pour se mêler aux spectateurs et venir causer dans les loges : ils ont tout perdu.
Louis XIV, soit qu'il fût sérieux, soit qu'il fût affable, soit qu'il fût sévère, était toujours roi ;, il mettait aux plus grandes choses comme aux plus petites une dignité relative. Il y a eu de plus grands rois, il y a eu de meilleurs rois, aucun souverain n'a jamais été plus roi.
Louis XI méprisait l'étiquette et la dignité ; il dédaig-nait le respect, lui qui commandait la crainte ; peut-être même son excessive popularité entrait- elle dans ses moyens de pénétrer les hommes.
Henri IV paraissait oublier l'étiquette et appeler la familiarité ; mais d'un mot, et il n'en était pas avare, il se remettait à sa place, et repoussait bien loin l'indiscrétion. Sa bonté était celle d'un homme ferme, et sa franchise celle d'un homme fm. Lorsque dans un discours au parlement, où V abandon était une adresse oratoire, ce grand homme se mettait en tutelle : Ventre saint gris, disait-il lui-même, c'est avec mon épée an côté.
L'étiquette doit être conservée : elle est fille de la prudence et même du respect.
Un roi de France a un double écueil à éviter, celui d'être trop militaire et celui de ne l'être pas assez.
Un roi personnellement trop militaire courrait le risque de jeter tout d'un côté une nation naturellement guerrière et d'altérer ainsi l'esprit de la constitution, qui est l'accord de \3. justice et de la force : mais s'il ne l'est pas assez, il devient étranger à l'armée ; le soldat ne le connaît plus que par une paye modique et une discipline sévère ; il peut en résulter, et il en a résulté en France, les plus grands malheurs. Depuis que nos rois n'ont plus de connétable, ils doivent, comme disait Charles IX, porter leur épée eux-mêmes, voir souvent le militaire, s'occuper delà profession, et connaître les individus (chose très importante pour un roi). On formait quelquefois en France des camps de paix : c'était un spectacle plutôt
qu'un moyen d'instruction : il vaut mieux alors laisser le militaire à sa garnison et l'argent dans les coffres.
Charles V, dit Mézerai, était très retenu, vtais très constant dans ses affections. Cet éloge renferme un grand sens. On voit dans la circonspection à aimer, la sagesse de l'esprit ; dans la constance de l'affection, la sensibilité du cœur.
La bonté d'un roi est la justice. C'est ainsi que Dieu est bon. Les courtisans, dit Montesquieu, jouissent des faveurs dti prince, et le peuple de ses refus. Bodin observe que les affaires de France ne commencèrent à se rétablir, sous la fin du règne de François T'", que lorsque ce prince devint si chagrin, que l'on n'osait pas lui demander de grâces aussi indiscrètement que l'on faisait auparavant.
Une chose qui embarrasse assez ordinairement les rois, est leur religion. S'ils sont dévots, leur cour sera hypocrite ; s'ils ne sont pas religieux, leur cour sera athée. Cependant la religion doit s'allier avec tous les devoirs et toutes les professions, puisque la religion n'est que l'accomplissement de tous nos devoirs dans toutes les professions. Un roi doit être religieux parce qu'il est homme, plus religieux parce qu'il est roi : la religion n'étouffe pas les passions dans l'homme, mais elle interdit au roi toute faiblesse, et les faiblesses religieuses comme les autres. La religion est essentiellement grandeitr et force et rien n'est plus opposé à son véritable esprit que les petitesses et la minutie (i).
(i) TJiéorie dtt pouvoir, part. III, liv. II, chap. ii.