DU PEUPLE
Tout peuple qui se croit souverain me paraît frappé du même vertige, et atteint du même genre de folie, que l'homme des petites inaisoîis qui se compare au Père éternel ; et ce qui prouve que l'orgueil est un fait de démence même physique, c'est que les fous rêvent presque tous le pouvoir (i)
C'est dans notre siècle qu'a été, sinon avancée, du moins soutenue et développée, dans toutes ses conséquences, la maxime que tout poiLVoir vient dic peuple ; maxime athée, puisqu'elle nie, ou du moins qu'elle recule Dieu de la pensée de l'homme et de l'ordre de la société ; maxime matérialiste, puisqu'elle place le principe du pouvoir, c'est-à-dire, ce qu'il y a de plus moral au monde, dans le 7ioinbre, qui est une propriété de la matière (2).
La religion chrétienne, en nous enseignant que tout pouvoir vient de Dieu, omnis potestas a Deo,
(i) Sîir tut passage de « V Esprit des lois ».
(2) Renan, pour des raisons moins religieuses et moins spiritualistes, a été aussi sévère que Bonald au gouvernement par le nombre : « La Cour de Versailles valait mieux pour le choix des fonctionnaires que le suffrage universel ; ce suffrage produit un gouvernement inférieur à celui du xviii' siècle à ses plus mauvais jours. » {Réforme intell, et mor.)
attache au centre même de toute justice, de toute raison, et de toute immutabilité, le premier anneau de cette chaîne qui lie entre elles et maintient à leur place les différentes parties du corps social, et met le pouvoir hors de portée pour toutes nos passions et nos intérêts personnels. Une fausse philosophie, en nous disant que tout pouvoir vient du peuple, en place la source au foyer de toutes les erreurs, de tous les désordres, de toutes les inconstances, le met pour ainsi dire, sous la main de chacun, et en fait le jouet de toutes les passions, et le but de toutes les ambitions (i).
La souveraineté du peuple est le pouvoir de tous sur chacun.
Mais tous les hommes sont par nature tout à fait indépendants les uns des autres, et c'est dans cette indépendance mutuelle et absolue que consiste la dignité de l'homme et cette égalité dont nous sommes si jaloux.
Nul homme n'a donc naturellement ni pouvoir ni autorité sur ses semblables, et le pouvoir même paternel n'est, en attendant que la raison ait éclairé l'enfant, que le pouvoir de la force. Vous ne vous
(i) Sîir les Eloges historiques de MM. Ségîùer et Malesherbes (mars 1806). — Auguste Comte se flattait d'avoir « toujours représenté la souveraineté du peuple comme une mystification oppressive. » (Lettre au général Bonnet, i" déc. i85i.) Il y voyait « une sorte de transport au peuple du droit divin tant reproché aux rois ».
devez rieii les nus aiix autres, que de vous aimer, nous dit admirablement, par l'organe de son plus docte interprète, la religion chrétienne, et on l'a accusée de prêcher la dépendance et d'être ennemie de l'égalité !
L'homme, créé à l'image et à la ressemblance de son Créateur, ne relève que de lui et ne doit obéir à l'homme que pour obéir à Dieu.
Mais si nul homme n'a pouvoir sur son semblable, deux hommes, dix hommes, mille hommes, un peuple entier n'en ont pas davantage, car le peuple est un être de raison, et quand je cherche le peuple, je ne vois que des individus isolés les uns des autres, sans lien ni cohésion entre eux. En rapprochant des individus pour exercer quelque acte de souveraineté populaire, vous ne rapprochez que des hommes sans pouvoir aucun sur leurs semblables ; vous neréunissez que des nullités, des néants de pouvoir, et toutes ces nullités, quel que soit leur nombre, ne font pas plus une réalité de pouvoir que des millions de zéros mis au bout les uns des autres ne font un chiffre positif.
Que devient alors la souveraineté du peuple, et sur qui et sur quoi peut-elle s'exercer ? Qu'est-ce que ce colosse de souveraineté qui se fond dans ses assemblées et se réduit à l'omnipotence d'une majorité de quelques voix, d'une voix peut-être (i) ? C'est dans le nombre, dites-vous, que la souveraineté
(i) Un philosophe raillait, dernièrement, ce qu'il appelait «la grande superstition démocratique touchant l'infaillibilité du nombre ». L'Esprit-Saint, disait-il, « descend sur vous dès que vous obtenez la moitié des voix plus une » (J. Bourdeau, Jotirnal des Débats, 6 septembre 1904.)
réside ; je vous entends : c'est dans la force numérique, voulez-vous dire ; mais le pouvoir, qui n'a de principe que la force, est la tyrannie, et l'obéissance, qui n'a de principe que la contrainte, est l'esclavage ; aussi n'y a-t-il dans la démocratie de liberté qu'en paroles, et il y a servitude en action (i).
La démocratie est la maladie org-anique du corps social, elle en affecte les parties nobles, le pouvoir et les devoirs ; et si des circonstances de temps, de lieux ou de personnes en suspendent momentanément les ravag-es, aucun moyen ne peut en corriger le principe. « Si le législateur, » dit J.-J. Rousseau, « établit un principe différent de la nature des choses, l'Etat ne cessera d'être agité jusqu'à ce qu'il soit changé ou détruit, et que l'invincible nature ait repris son empire » [2) .
La démocratie est le gouvernement des faibles, puisqu'il est le gouvernement des passions populaires (3), et elle est le plus faible des gouvernements,
(i) Quelques notions de droit. — Il y a « servitude en action ». En ce sens, un conteur qui a laissé des pages d'histoire, et dont nous avons déjà vu la pensée se rencontrer avec celle de Bonald, a qualifié la souveraineté du peuple « principe accablant ». (Charles Nodier, Souvenirs, épisodes et portraits y t. I, p. 154.)
(2) Du gouvernement représentatif.
(3) « Si, au lieu d'exciter le peuple, on eut cherché à l'adoucir, on lui aurait dit qu'une nation n'a point de droits contraires à son bonheur. » (Rivarol, Journal politique national, i" série, n' xx.)
puisqu'il faut, dit Montesquieu, qu'il ait îonjours qitelqne chose à redouter.
Le peuple y est pouvoir, y est ministre, y est sujet ; il est pouvoir, il est ministre du pouvoir, puisque tous peuvent y prétendre ; car, pour quel motif quelqu'un en serait-il exclu ? Il n'y a plus de sujets, je veux dire que le nom de sujet disparaît devant l'orgueil, et il n'y a que des citoyens... C'est ce que nous avons vu il y a trente ans.
On dirait que, dans cette foule, personne d'assez fort pour commander ne s'étant élevé, les hommes qui la composent ont mis en société leurs médiocrités pour gouverner en commun, en attendant qu'il se présente un homme qui prenne les rênes et renvoie tous ces gouvernants à leurs affaires ; car c'est ainsi que finissent toutes les démocraties. Jamais homme fort ne sera démocrate que par ambition du pouvoir, et pour l'exercer lui seul.
C'est à peu près ainsi que de petits capitalistes associent leurs fortunes dans une spéculation de commerce, que chacun d'eux n'est pas assez riche pour entreprendre seul, et c'est de cette identité que vient sans doute la faveur dont jouit le commerce dans les démocraties.
Il faut remarquer que, moins la démocratie est restreinte, je veux dire plus elle appelle de peuple au gouvernement, plus elle est démocratie, plus elle est dans sa nature, plus elle &st parfaite ; car le mal même a son beau idéal ; mais aussi moins elle est possible ; et l'on ne pourrait gouverner, même le plus petit
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bourg-, s'il fallait appeler aux délibérations et au maniement des affaires tous les habitants sans distinction qui auraient atteint l'âge de raison ; car il ne faut pour gouverner que l'intelligence et la raison (i).
Quand des esprits malins et rusés persuadent au peuple qu'il est souverain, ils lui présentent, comme le serpent à Eve, le fruit défendu ; alors ses yeux s'ouvrent, non sur ses devoirs et sur les douceurs de la vie privée et de la médiocrité, mais sur l'infériorité de son état ; infériorité nécessaire, inévitable, et que dans l'orgueil de ses nouvelles lumières il prend pour de la misère et de l'oppression. Il a conservé toute son ignorance et il a perdu sa simplicité. Heureux tant qu'il n'était que sujet, il se trouve, comme souverain, pauvre et nu. Alors tout bonheur est fini pour lui ; et, exilé de l'ordre, comme Adam du paradis terrestre, il entre dans une longue carrière de révolutions et de calamités.
* * L'homme sensé qui entend parler sans cesse de la souveraineté du peuple, qui sait tout ce que ses délégués ou ses officiers sont obligés d'employer de lois, de force et de vigilance, pour contenir leur souverain, et qui voit qu'un homme, membre du souverain, ne peut pas sortir de sa commune, même pour aller gagner sa pauvre vie, sans s'être fait dépeindre
(i) Principe constitutif, chap. xn.
de la tète aux pieds, et avoir fait enregistrer, ne variettir, la hauteur de sa taille, la forme de son nez, la couleur de ses yeux, de son teint, de ses cheveux, son âge, et jusqu'à ses difformités, s'il en a ; cet homme, dis-je, s'il n'a pas reçu du ciel ce genre d'esprit et d'humeur qui ne voit que le côté risible des objets, tombe dans le découragement, et il est tenté de désespérer de la raison humaine (i).