HÉRÉDITÉ DE LA NOBLESSE
La perpétuité des mêmes services dans les familles faisait la noblesse héréditaire, c'est-à-dire dévouait la famille, corps et biens, aux mêmes devoirs et aux mêmes sacrifices ; et si le défaut de santé, de fortune, ou d'autres motifs, ne permettaient pas à tous les individus d'embrasser la carrière du service militaire ou judiciaire, la famille n'en restait pas moins à perpétuité disponible pour le service de l'Etat, et ne pouvait, sans déroger, embrasser d'autre profession.
L'ancienneté du service honorait une famille (2), et il est toujours plus honorable de servir l'Etat dans les
(i) Sur l'aristocyatie et la noblesse.
(2) Renan, dans ses Snivenirs d'enfance, a. peint sous les traits du « broyeur de lin » un bel exemplaire du gentiliiomme campagnard de jadis. Peut-être le souvenir de ce personnage, imposant dans sa pauvreté dignement et hautement supportée, lui inspira-t-il son jugement sur l'ancienne noblesse française. Citons encore de lui cette observation : « La raison sociale de la noblesse envisagée comme institution d'utilité publique était, non pas de récompenser le mérite, mais de le provoquer, de rendre possibles , faciles même, certains genres démérites. ^{lie/orme i/tlell.el ^nor .)
professions publiques, que les particuliers, dans les professions privées. Les plus anciennes étaient les vieillards de la société politique et obtenaient, à ce titre, la considération et les respects qu'on accorde aux vieillards d'âgfe, dans la société domestique.
Une fois la noblesse devenue héréditaire comme le pouvoir, il y avait hoiitogcnéité parfaite entre le pouvoir et ses ministres ou serviteurs, et cette homogénéité donnait à l'Etat le plus haut degré de force, de résistance et de stabilité (i).
AVANTAGES DE l'hÉRÉDITÉ DES PROFESSIONS
Les enfants^ en s'élevant au sein de la famille, se forment insensiblement à l'esprit et à la pratique de la profession paternelle, pour laquelle ils prennent ce goût si puissant qui nait des premiers objets, des premiers exemples, des premières habitudes. Cette vérité, si féconde en administration, s'applique également à la famille livrée aux travaux domestiques, et même à la famille occupée des soins plus nobles du ministère public. C'est dans cette disposition naturelle à l'homme à contracter dans son enfance des habitudes qu'il conserve toute la vie, qu'est la raison de l'hérédité des professions, sans laquelle une société ne peut subsister longtemps, et qui assure la perpétuité des métiers les plus vils et les plus périlleux, comme celle des fonctions les plus honorables. Cette hérédité était connue des peuples qui ont laissé
(i) Sîir r aristocratie et la noblesse .
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après eux le plus de monuments de leur passag-e sur la terre, des Hébreux, des Egyptiens et des Romains ; de ces Romains dont nous avons tout pris, hors ce qu'il y avait de sévère dans leurs mœurs et de sage dans leurs lois (i).
On s'élève avec amertume (2) contre toute hérédité. Qu'on commence donc par défendre â tout homme qui aura occupé dans l'Etat un rang- honorable, de faire élever ses enfants pour sa profession. Alors la société tout entière ne fera que monter et descendre. Tous les hommes privés feront élever leurs enfants
(i) Législation primitive y part. 111, chap. iv.
(2) Rivarol, en une page mordante, a raillé cette « amertume » qui était surtout au cœur de la « classe intermédiaire », rendue par Bonald responsable de la Révolution : « Les gens d'esprit et les gens riches trouvaient la noblesse insupportable, et la plupart la trouvaient si insupportable qu'ils tlnîssaient par l'acheter ; mais alors commençait pour eux un nouveau genre de supplice ; ils étaient des anoblis, des gens nobles, mais ils n'étaient pas gentilshommes ; car les rois de France, en vendant la noblesse, n'ont pas songé à vendre aussi le temps, qui manque toujours aux parvenus. Quand l'Empereur de la Chine fait un noble, il le fait aussi gentilhomme, parce qu'il anoblit le père, l'aïeul, le bisaïeul, le trisaïeul, au fond de leurs tombeaux, et qu'il ne s'arrête qu'au degré qu'il veut. Cet F^mpereur vous donne ou vous vend à la fois le passé, le ])résent et l'avenir ; au lieu que les rois de notre Europe ne vous vendent que le présent et le futur ; en quoi ils se montrent moins conséquents et moins magnifiques que le monarque chinois. Les rois de France guérissent leurs sujets de la roture à i)eu près comme des écrouelles, à condition cju'il en restera des traces. » {Jouimal poUliqiic national, \" série, n" xiv.)
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pour être des hommes publics, tous les hommes publics feront élever leurs enfants pour être des hommes privés, et il n'y aura d'hérédité que de confusion et de désordre (i).
QUE, sous l'ancien RÉGIME, LES FAMILLES
POUVAIENT s'Élever
DE l' « ÉTAT DOMESTIQUE DE SOCIÉTÉ » A l' « ÉTAT PUBLIC »
Qu'est-ce qtce le tiers état? demandait l'abbé Sieyès aux premiers jours de la révolution. Il répondit, je pense, que c'était la partie de la nation la plus nombreuse, la plus forte, la plus laborieuse, la plus industrieuse, et sans doute la plus éclairée en politique, puisqu'elle comprenait les avocats, les médecins, les fabricants et les négociants. Avec d'autres principes politiques et plus de jugement, il aurait répondu que le tiers état était la partie de la nation qui, n'étant pas encore sortie de l'état domestique de société, par lequel ont commencé plus tôt ou plus tard toutes les familles, même les familles royales (2), travaillait pour arriver à l'état public, et prendre rang- parmi les familles dévouées au service politique, tendance naturelle, car toute famille tend et doit tendre à s'élever (3).
(i) Observations sur l'ouvrage de M"" de Staël, § ix.
(2) Comme l'a dit Coulahges :
L'un a dételé le matin,
L'autre l'après-dînée. (Note de Bonalu.)
(3) Principe constitzctij, chap. ix.
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Loin que la noblesse fût, même en France, le patrimoine de quelques familles, elle était l'objet et le terme des efforts de toutes les familles, qui toutes devaient tendre à s'anoblir, c'est-à-dire à passer de l'état privé à l'état public (i), parce qu'il est raisonnable et même chrétien de passer d'un état où l'on n'est occupé qu'à travailler pour soi, à un état où, débarrassé du soin d'acquérir une fortune, puisqu'on la suppose faite, l'homme est destiné à servir les autres en servant l'Etat. Une famille, en France, sortie de l'état d'enfance, et de ce temps où elle dépend des autres familles pour ses premiers besoins se proposait l'anoblissement pour but ultérieur à ses projets (2). Une fois qu'elle y était parvenue^ elle s'y fixait. L'individu, sans doute, pouvait avancer en grade, de
(i) Il faut remarquer que le système monarchique qui élève une famille déjà enrichie par une profession lucrative est plus économique que le système républicain qui élève des individus qui ne portent au service de l'Etat que leurs talents ou leur intrigue, et qu'il faut payer fort cher. (Note de Bonald, sur ses Considérations sur la noblesse?)
(2) » Dans toute société qui a vécu, il y a toujours un noyau de familles dont la fortune et la considération sont anciennes ; même lorsque ce groupe semble fermé comme en France avant 1789, chaque demi-siècle y introduit des familles nouvelles, parlementaires, intendants, financiers, élevés au sommet de l'échelle sociale par la richesse qu'ils ont acquise ou par les hauts emplois qu'ils ont exercés ; et c'est dans ce milieu ainsi formé que pousse naturellement l'homme d'Etat, le bon conseiller du peuple, le politique indépendant et compétent. » (Taine, Les Origines de la France contemporaine , la Révolution, liv. II, chap. 11, § m.)
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lieutenant devenir maréchal de France, et de conseiller devenir chancelier ; mais ces grades, s'ils n'étaient pas égaux, étaient semblables ; les fonctions, pour être plus étendues, n'étaient pas différentes ; la famille ne pouvait en recevoir un autre caractère, et une fois reçu, elle ne pouvait le perdre que par forfaiture. Dans les gouvernements populaires, une famille ne peut aspirer qu'à s'enrichir, et à s'enrichir davantage, même lorsqu'elle est opulente. Jamais elle ne reçoit de caractère qui la voue spécialement au service de l'Etat, et même les fonctions publiques auxquelles le citoyen riche est passagèrement élevé, ne sont souvent qu'un moyen pour la famille de spé culer avec plus d'avantage pour sa fortune. On n'est pas capable de rapprocher deux idées, lorsqu'on ne sent pas l'extrême différence qui doit résulter pour le caractère d'un peuple et les sentiments qui sont la force ou la faiblesse des nations, de cette disparité totale dans leurs institutions (i)