A GÊNES
4 obusiers de 6 pouces,
4 pièces de 8,
4 pièces de 12,
12 pièces de 3,
500 coups à tirer par pièce,
2 compagnies d'artillerie à cheval, 2 compagnies d'artillerie de ligne.
LE GÉNÉRAL DoMMARTlN, NiCE ET AntIBES
20 pièces de 24, 4 mortiers à la Gomer de 12 pouces 6 — — de 8 pouces,
500 coups à tirer par pièce de ligne, 2 compagnies d'artillerie.
A Toulon
6 obusiers de 6 pouces,
6 pièces de 8,
6 pièces de 12,
4 mortiers à la Gomer de 12 pouces,
4 — — de 8 pouces,
500 coups à tirer par pièce,
4 compagnies d'artillerie à pied, 2 compagnies d'artillerie à cheval.
A Cività-Vecchia, le général Masséna peut être chargé de noliser les bâtiments les plus grands qu'il trouvera dans ce port, d'y embarquer les troupes et ladite artillerie, et les faire partir sur-le-champ pour se rendre et rester jusqu'à nouvel ordre dans le port d'Ajaccio. On peut prendre sur les contributions de Rome de quoi subvenir aux frais de cet embarquement ; on doit spécialement y aifecter les galères du Pape qui seraient dans le cas de tenir la mer.
Le général qui commande dans la Cisalpine peut exécuter le même ordre à Gênes, et le général Baraguey d'Hilliers peut s'y rendre à cet efiFet ; il faut, au préalable, envoyer l'argent nécessaire.
On demandera au Directoire exécutif de la République cisalpine deux galères qui serviront à aider à transporter les troupes et à escorter le convoi.
Quant à Nice et Antibes et Marseille, il faut que le ministre de la marine,
lo Frôle les plus grands bâtiments de commerce suffisamment pour porter les troupes de l'artillerie désignées ci-dessus ;
2° Travaille aux approvisionnements nécessaires ;
3" Que le ministre de la guerre donne ordre pour y faire passer les troupes ci-dessus, avec l'artillerie et autres approvisionnements .
Nous avons à Toulon six vaisseaux de guerre, des frégates, des corvettes ; il faudrait y joindre six tartanes canonnières.
Tous ces bâtiments réunis seraient dans le cas de porter la partie des troupes qui doit être embarquée à Toulon.
Cette escadre, selon le rapport du ministre de la marine» sera dans quinze jours prête à partir, mais elle manque entièrement de matelots. Il n'y aura donc qu'à noliser et mettre l'embargo sur les bâtiments nécessaires au transport de l'artillerie.
Pour réussir dans cette expédition, on doit calculer sur une dépense extraordinaire de cinq millions, sans compter les dépenses ordinaires, tant pour l'approvisionnement, armement et solde de l'escadre que pour la solde, la nour-
ritùre et rhabillement des troupes, que pour les dépenses de l'artillerie et du génie auxquelles il est indispensable de pourvoir en eifectif, ce qui forme donc une somme de huit à neuf millions qu'il faudrait que le Gouvernement déboursât d'ici au 20 germinal.
Le 5 mars 1798 (15 ventôse an VI) Texpédition fut résolue. Le Directoire donna à Bonaparte les pouvoirs les plus étendus et ne recula devant aucun sacrifice. Le secret fut convenu, et pour qu'il fut mieux gardé, on ne se servit pas de la plume des secrétaires. Merlin, le président du Directoire, écrivit Tordre de sa main, et l'ordre lui-même ne désignait pas la nature de l'entreprise. « Vous trouverez ci-jointes. Général, les expéditions des arrêtés pris par le Directoire exécutif pour remplir promptement le grand objet de l'armement de la Méditerranée. Vous êtes chargé en chef de l'exécution. Vous voudrez bien prendre les moyens les plus prompts et les plus sûrs. Les ministres de la guerre, de la marine et des finances sont prévenus, écrivait-il au général, de se conformer aux instructions que vous leur transmettrez sur ce point important dont votre patriotisme a le secret, et dont le Directoire ne pouvait mieux confier le succès qu'à votre génie et k votre amour pour la vraie gloire. » Il fut convenu que Bonaparte pourrait emmener trente-six mille hommes de son ancienne armée d'Italie, un certain nombre d'officiers et de généraux à son choix, des savants, des ingénieurs, des géographes, des ouvriers de toute espèce, et l'escadre de Brueys, renforcée d'une partie des vais-
seaux restés à Toulon. Ordre fut donné à la Trésorerie de lui donner un million et demi par décade. On lui permit de prendre trois millions sur les huit du Trésor de Berne.
Ainsi, les membres du Gouvernement s'effaçaient; entr'eux et les ministres s'interposait la puissance de Bonaparte qui, jouissant d'un blanc-seing, organisera son matériel comme il le voudra, puisera sans contrôle dans le Trésor public, dans les arsenaux, et réunira les éléments d'une armée bien moins remarquable par le nombre des soldats que par leur choix et le mérite des chefs chargés de la conduire.
L'activité que déployait Bonaparte était prodigieuse ; il forma d'abord la Commission chargée de parcourir les ports de la Méditerranée et d'y préparer tous les moyens de transport ; elle était composée du contre-amiral Blanquet du Chayla, du commissaire de la marine Le Roy, de l'ordonnateur en chef Sucy (1). Il fixa quatre points pour la réunion des convois et des troupes : le principal convoi devait partir de Toulon, le second de Gènes, le troisième d'Ajaccio, le quatrième de Civîti- Vecchia :
Instruction pour la Commission chargée de VinS" pection des côtes de la Méditerranée ,
Paris, 17 ventôse an YI (7 mars 1798).
1" Lo premier soin de la Commission doit être de conférer à Toulon avec les chefs du port et de prendre toutes
(1) Arrêté du ô mars 179b.
les mesures pour que les six vaisseaux, les quatre frégates qui s'y trouvent, les quatre frégates que le citoyen Perrée amène avec lui d'Ancône, six corvettes, six chaloupes canonnières, six tartanes canonnières et quatre bombardes portant un mortier de dix ou douze pouces, ayant à bord pour trois mois de vivres, soient prêts à partir de la rade de Toulon au 15, ou, au plus tard, au 20 germinal.
On placera sur chaque chaloupe ou tartane canonnière, indépendamment de ces pièces, un mortier de quatre à cinq pouces.
2o Faire prendre des mesures pour que les approvisionnements pour deux mois soient embarqués sur Icsdits vaisseaux, à raison de six cents hommes par vaisseau de guerre» deux cent dix par frégate et cent par corvette.
3** Faire préparer la solde et les vivres, également pour trois mois, pour l'escadre de l'amiral Brueys, de manière que cette escadre puisse, le 15 germinal, sortir de quarantaine pour reprendre la mer.
4® Faire armer le Conquérant, les gabares, les vieilles frégates, etc., en flûte, de manière à pouvoir porter le supplément de dix mille hommes que doit embarquer le port de Toulon, dans le cas où Brueys ne rejoindrait pas à temps.
5° Donner des ordres pour que l'on embarque sur-lechamp, à bord des six vaisseaux de guerre et des six frégates ou gabares : vingt pièces de vingt-quatre en bronze, avec deux aifûts, un porte-voix, cinq ou six cents coups à tirer par pièce ; dix mortiers à la Gomer de douze pouces^ dix mortiers à la Gomer de huit pouces, avec cinq cents coups à tirer par mortier, double crapaud et les camions nécessaires pour transporter les mortiers ; six forges pour rougir les boulets, avec leurs soufflets et leurs ustensiles ; quatre millions de cartouches avec les pierres à feu en proportion ; vingt mille fusils ; trente mortiers de quatre à cinq pouces ayant chacun six cents coups à tirer, et tous les ustensiles et approvisionnements nécessaires à un équipage de siège de quarante bouches à feu ; spécialement une grande quantité d'objets pour artiflces.
Nota. — Une partie de ces objets est portée sur le tableau joint aux instructions du Gouvernement comme devant être embarqués à Nice ou à Antibes ; mais il sera possible de
les faire embarquer sur les vaisseaux de guerre, si cela ne les obstrue pas trop .
6° Faire embarquer sur les ' vaisseaux de guerre et frégates : six obusiers de campagne, six pièces de huit, six pièces de douze, cinq cents coups à tirer par pièce.
70 Faire transformer en écuries deux ou trois gabares ou autres bâtiments de transport, de manière à pouvoir transporter deux cent cinquante chevaux.
8* Se procurer et faire embarquer trois paires de bœufs, sur chaque bâtiment de guerre, avec les harnais et les hommes nécessaires, afin de pouvoir s'en servir pour le transport de rartilleric.
9* La Commission fera charger à Antibes ou à Nice, snr deux ou trois très gros bâtiments, des approvisionnements, de manière à ce que l'équipage de campagne qui s'embarque à Cività-Vecchia, à Gènes, à Nice, à Toulon et à Marseille, et qui se trouve composé de seize obusiers de campagne, seize pièces de douze ; seize pièces de huit ; seize pièces de trois, ait, sur i;es bâtiments, un approvisionnement de réserve de trois cents coups par pièce.
L'on pourra également faire embarquer à Nice ou à Antibes un supplément extraordinaire d'artifices, d'outils et autres objets nécessaires au grand parc de l'armée, indépendamment de onze cents hommes que l'on doit faire embarquer dans ce port.
Le général Dommartin donnera des ordres pour toute la partie de l'artillerie, et fournira les états nécessaires.
{0° La Commission fera mettre l'embargo et nolisera à Marseille de gros bâtiments en suffisance pour embarquer de quatre à cinq mille hommes, et des écuries pour deux cents clievaux, et fera en sorte que ces bâtiments soient approvisionnés d'un mois d'eau, de deux mois de vivres, et que ce convoi soit prêt à partir le 15 germinal.
11® La Commission correspondra avec le consul de Gènes; elle (enverra do suite un officier de marine intelligent qui puisse lui rendre compte de tout. Indépendamment des deux cent mille francs que le payeur y fait passer, il y fera passer tous les fonds (jui seraient nécessaires.
12" La Commission ne correspondra qu'avec moi.
13" Si Tamiral Brueys arrivait à temps pour pouvoir partir le 20 gi'rmiiial, la Commission forait sur-le-champ armer
en flûte les six vaisseaux vénitiens qu'il amène avec lui, ce qui diminuerait d'autant le convoi.
140 La Commission correspondra avec le général Yaubois en Corse, pour l'embarquement de deux mille hommes que ce général a reçu du Gouvernement l'ordre de faire embarquer. Indépendamment des deux cent mille francs que l'on a envoyés dans cette île, elle y fera passer ce qui pourrait être nécessaire pour l'établissement d'un hôpital de cinq cents lits et un magasin de rafraîchissements que l'ordonnateur de la division de Corse a reçu l'ordre d'établir à Ajaccio.
15^ Indépendamment de tous ces objets, la Commission formera à Toulon et à Marseille un magasin de seize mille paires de souliers, mille paires de bottes, seize mille chemises, huit mille gibernes, six mille chapeaux, seize mille paires de bas, pour pouvoir être distribués aux troupes.
16® Elle fera également acheter un million de pintes de vin et cent vingt mille pintes d'eau-de-vie, qu'elle fera charger sur de gros bâtiments, auxquels elle donnera ordre de se rendre dans le port d'Ajaccio, où ils resteront sans décharger jusqu'à nouvel ordre ; les équipages ayant de l'eau pour un mois et des vivres pour deux.
17* Le commissaire ordonnateur Sucy ordonnera toutes les dépenses relatives aux troupes de terre ; le citoyen Le Roy, celles relatives au fret de bâtiment et en général à la marine, et l'on mettra à la disposition des directeurs d'artillerie les sommes nécessaires pour les dépenses de l'artillerie.
18* Les dix mille hommes qui s'embarqueront à Toulon, les cinq mille autres qui s'embarqueront à Marseille, ceux qui s'embarquent à Gênes, doivent avoir chacun une ambulance avec les chirurgiens, médecins et approvisionnements nécessaires.
19* Indépendamment du million que le payeur de la Commission recevra demain, la Commission recevra, chaque décade, à commencer du 20 ventôse, cinq cent mille francs jusqu'au 30 germinal. Elle aura soin de garder en réserve, et pour être employés sur un ordre exprès de moi, deux cent mille francs sur le million qu'elle touche demain, et deux cent mille francs sur le demi-million qu'elle touchera chaque décade ; ce qui fera, au 30 germinal, qu'il y aura dans la caisse du payeur un million en réserve.
Lorsque la Commission fera des marchés, elle réservera une partie du payement desdits marchés pour être fait eo floréal.
20" La Commission m'enverra le plus tôt possible, Tétai des sommes présumées nécessaires pour l'exécution du pré* sent ordre.
21^ La Commission formera une compagnie de vingt-cinq armuriers, avec leurs outils ; deux compagnies d'ouvriersbourgeois de la même formation que celles de l'artillerie, avec leurs outils, destinées également à être embarquées.
Au CITOYEN SuCY.
Paris, 10 germinal an VI (30 mars 1798).
Indépendamment; Citoyen Ordonnateur, de votre qualité de membre de la Commission, vous remplissez plus spécialement les fonctions de l'ordonnateur en chef de l'armée qui va s'embarquer.
Je compte assez sur votre discrétion pour vous faire part de suite de la composition de toute l'armée dont vous êteschargé, en vous enjoignant surtout de garder le plus profond silence.
L'armée sera composée de cinq divisions :
1" Les trois demi-brigades qui s'embarquent à Cività- Vecchia, qui ont ordre d'embarquer avec elles deux commissaires des guerres, un chef de chaque administration, une ambulance et des vivres pour deux mois ;
2® La division qui s'embarque à Gênes, composée de trois demi-brigades, et qui a ordre d'embarquer deux commissaires des guerres, un chef de chaque administration, une ambulance et des vivres pour deux mois ;
3" Une division qui s'embarque à Toulon, composée de la 2*^ d'infanterie légère, de la 18"» et de la 32^ de ligne; vous y attaclier«'z deux commissaires des guerres, un chef de chaque administration, une ambulance ;
'i? Uuf division qui s'embarquera à Marseille, composée dos 9'- et 85^^ do ligne, à laquelle vous attacherez également un cliof i\c. chaque administration, deux commissaires des guerres ot une ambulance.
Vous ferez bien attention surtout que la manière dont je viens de classer les divisions n'est point par les numéros
qu'elles doivent garder ; j'ai suivi leur position géographique ; ainsi, vous désignerez les deux divisions qui sont à Toulon, l'une sous le nom de Solliès, l'autre sous celui de la Seyne ; sans leur donner aucun numéro .
Toutes ces troupes, avec un corps de cavalerie et d'artillerie à proportion, doivent être réunies sur un seul point pour concourir à une même opération. Il est donc nécessaire •que vous ayez avec vous, pour les employer selon les circonstances, sept ou huit bons commissaires des guerres, un •chef d'attelage d'artillerie et huit ou dix hommes entendus, pour pouvoir, lorsque notre débarquement sera opéré, les charger des différents services de l'armée, sans cependant leur désigner encore aucune fonction*
Le général Dommartin commande l'artillerie de ladite armée ; vous vous entendrez avec lui pour tous les détails.
Le citoyen Desgenettes est médecin en chef, le citoyen Larrey, chirurgien en chef. Dix-huit chirurgiens et méde- -cins doivent être partis, et, à l'heure qu'il est, être rendus à Toulon. Indépendamment de cela, vous prendrez le plus de •chirurgiens et de médecins que vous pourrez, soit en faisant venir de l'armée d'Italie, soit en prenant ceux de quelque mérite que vous pourriez trouver dans le pays où vous •êtes : vous n'en aurez jamais de trop.
Vous organiserez aussi une pharmacie, que vous prendrez dans les hôpitaux de Marseille et de Toulon.
Chaque vaisseau de guerre ou vaisseau de transport doit avoir sa pharmacie pour les malades qui pourraient survenir pendant le passage, et vous devez aussi embarquer une quantité de médicaments proportionnée à la force de l'armée, qui se trouve être de trente mille hommes.
Procurez-vous deux ou trois cents infirmiers, huit ou dix bons directeurs d'hôpitaux, un bon architecte, douze ou quinze maçons, cinq ou six gardes magasins et un agent en chef des hôpitaux. Vous avez là-dessus liberté tout entière.
Dans les instructions de la Commission, j'ai demandé beaucoup de souliers ; indépendamment des besoins qu'aura la troupe au moment de l'embarquement, il faudra encore y suppléer jusqu'à ce que nous ayons pu faire dos établissements dans le pays où nous allons.
Le payeur général sera le citoyen Estève. Il faut qu'il y ait autant de payeurs qu'il y a de divisions, indépendam-
ment des bureaux et des payeurs qui peuvent lui devenir nécessaires.
N'oubliez pas de vous procurer quelques artistes vétérinaires.
Le général de division ne pourra embarquer que trois chevaux ; le général de brigade deux, et tous les officiers qui ont le droit d'avoir des chevaux, un ; le commissaire ordonnateur en chef, trois, et les commissaires des guerres, un ; les administrateurs aucun. Mais tout le monde a la liberté d'embarquer le nombre de selles et de palefreniers que la loi lui accorde.
Faites-vous rendre compte s'il y a des tentes dans l'arrondissement où vous vous trouverez ; s'il y en avait, il faadrait les faire mettre en état ; je désirerais en avoir un millier.
Le deuxième bataillon du 4« régiment s'est embarqué, le 5, à Lyon, pour Avignon ; ainsi il sera déjà rendu à Toulon quand vous recevrez cette lettre.
J'ai donné ordre que Ton embarque cinquante chevaux d'artillerie à Cività-Vecchia, cinquante à Gênes ; nous eD embarquerons le plus que nous pourrons à Toulon et à Marseille. Dans les instructions que j'ai données à la Commis* sion, cet article de l'artillerie est spécialement détaillé.
Bo?r APARTE.
Bonaparte fit diriger sur Toulon, Marseille et G^nes les détachements de l'armée d'Italie qui rentraient en France, et vers Ci\'ità-Vecchia l'une des divisions qui avaient marché sur Rome; il régla le service du cr(Wlit affecté à la Commission d'armement; il fit traiter en France et en Italie avec des capitaines d(; vaisseaux marchands, et se procura ainsi, dans les ports qui devaient servir de points de départs, quatre cents navires; il réunit une nombreuse artillei'ir; il choisit deux mille cinq cents cavaliers, des meilleurs, les fit embarquer sans chevaux, parce ([u'il se proposait de les faire équiper aux
-;^-r"jY- iT-Fï-ViT-
EN ÉGTPTB 29
dépens des Arabes ; il ne voulut emporter que des selles et des harnais, et ne fit mettre à bord que trois cents chevaux, pour avoir en arrivant quelques pelotons de cavaliers montés, et quelques pièces attelées ; il réunit des ouvriers de toute espèce l). Il s'occupait des moindres détails relatifs à la flotte, à l'armement ainsi qu'aux bagages des troupes; il adressait au Directoire, aux ministres, aux commissaires ordonnateurs, aux généraux des notes explicatives, des instructions précises, et de plus organisait un corps d'artistes, de littérateurs et de savants. Il fit prendre à Rome les imprimeries grecque et arabe de la Propagande, et une équipe d'imprimeurs.
« Nous aurons avec nous un tiers de l'Institut, écrivait-il à Monge. Je compte spécialement sur l'imprimerie arabe de la Propagande et sur vous dussè-je remonter le Tibre avec l'escadre pour vous prendre (2).
Il forma une collection complète d'instruments de physique et de mathématiques et n'oublia pas d'emporter une bibliothèque.
Les noms les plus illustres s'associaient à son entreprise.
Avec ses invincibles soldats de l'armée d'Italie, il emmenait avec eux la plupart des chefs qui les avaient guidés sur tant de champs de bataille.
Tout le monde voulait s'attacher à la fortune du
(i) Tous ces arrêtés portant les dates du 5 au lî mars, signes par les Directeurs, ont été rédigés parle général Bonaparte; ils u'étaient pas insérés an bulletin des actes du gouvernement.
(2) Au citoyen Monge, à Rome, 13 germinal an VI (2 avril 1798).
jeune général. On ne savait où l'on irait aborder; mais Ton était prêt à le suivre partout. Et, chose étonnante, en France, où tout ce qui ne se dit pas se devine, le secret, si nécessaire au succès d'une opération de cette nature, fut gardé religieusement. ' Il n'en transpira rien, même pour ceux qui étaient appelés à y concourir, Bonaparte seul suffit à tout avec son énergie surhumaine.
Tout est organisé, terminé. Alors le 12 avril le Diirectoire signe l'arrêté qui porte formation de l'armée d'Orient et qui en nomme le général Bonaparte, général en chef. D'autres arrêtés du même jour prescrivirent que « le général en chef de l'armée d'Orient dirigera sur l'Egypte les forces de terre et de mer dont le commandement lui est confié, et il s'emparera de ce pays.
a II chassera les Anglais de toutes les possessions de r Orient où il pourra arriver, et notamment il détruira tous leurs comptoirs sur la mer ■Rouge.
« Il fera couper l'isthme de Suez, et il prendra les mesures nécessaires pour assurer la libre et exclusive possession de la mer Rouge h la République française.
« II s'emparera de l'île de Malte, mais qu'autant qu'il le jugera possible sans compromettre le succès des autres opérations dont il est chargé. »
Comme dans la pensée du général Bonaparte, l'expédition d'Kgypte n'empêchait pas celle d'Angleterre, il remit au Directoire la note suivante, qui traçait le plan de la descente et indiquait par quels
EN ÉGTPTB 31
moyens on devait s'y préparer. Cette note est datée du 13 avril 1798 (1).
Dans notre position nous devons faire à TAngleterre mie guerre sûre, et nous le pouvons.
Que nous soyons en paix ou en guerre, il faut quarante on cinquante millions pour réorganiser notre marine. Notre armée de terre n'en sera ni plus ni moins forte, au lieu que la guerre oblige l'Angleterre à faire des préparatifs immenses qui ruinent ses finances, détruisent l'esprit de commerce, et changent absolument la constitution et les mœurs de ce peuple .
Nous devons employer tout l'été à armer notre escadre de Brest ; à faire exercer nos matelots dans la rade, à achever les vaisseaux qui sont en construction à Rochefort, à Lorient et à Brest. Si l'on met quelque activité dans ces travaux, nous pouvons espérer d'avoir, au mois de septembre, trentecinq vaisseaux de guerre à Brest, y compris les quatre ou cinq nouveaux que l'on peut construire à Lorient ou à Rochefort.
Nous aurons, vers la fin du mois, dans les différents ports de la Manche, près de deux cents chaloupes canonnières. Il faut les placer à Cherbourg, au Havre, à Boulogne, à Dunkerque et à Ostende, et employer tout l'été à amariner nos soldats.
En continuant à donner à la Commission des côtes de la Manche trois cent mille francs par décade, nous pourrons faire construire deux cents autres chaloupes d'une dimension plus forte et propre à transporter des chevaux.
Nous aurions donc au mois de septembre, quatre cents chaloupes canonnières à Boulogne, et trente-cinq vaisseaux de guerre à Brest.
Les Hollandais peuvent avoir également, dans cet intervalle, douze vaisseaux de guerre au Texel.
Nous avons dans la Méditerranée deux espèces de vaisseaux ; douze vaisseaux de construction française, qui peuvent d'ici au mois de vendémiaire, être augmentés de deux nouveaux ; neuf vaisseaux de construction vénitienne. Il serait possible, après l'expédition que le Gouvernement projette
(1) Correspondance de Napoléon I", pièce 2502. — Note pour le Directoire.
dans la Méditerranée, de faire passer ces quatorze vaisseaaz à Brest et de garder simplement les neuf vaisseaux véni* tiens ; ce qui nous ferait, dans le courant du mois de vende* miaire et de brumaire, cinquante vaisseaux de guerre français à Brest et presque autant de frégates.
Il serait possible alors de transporter quarante mille hommes sur le point de TAngleterre que l'on voudrait, ea évitant même un combat naval si l'ennemi était plus fort, dans le temps que quarante mille hommes menaceraient de partir sur les quatre cents chaloupes et autant de bateaux pêcheurs de Boulogne, et que l'escadre hollandaise et dix mille hommes de transport menaceraient de se porter en Ecosse.
Exécutée de cette manière, et dans les mois de brumaire et frimaire, l'invasion en Angleterre serait presque certaine.
L'Angleterre s'épuiserait par un effort immense et qui ne la garantirait pas de notre invasion.
En effet, l'expédition dans l'Orient obligera l'Angleterre à envoyer six vaisseaux de guerre de plus dans l'Inde et peutêtre le double des frégates à l'embouchure de la mer Ronge; elle serait obligée d'avoir de vingt-deux à vingt-cinq vaisseaux à l'embouchure de la Méditerranée, soixante vaisseaux devant Brest et douze devant le Texel; ce qui formerait un total de cent trois vaisseaux de guerre, sans compter ceux qu'elle a aujourd'hui en Amérique et aux Indes, sans compter dix ou douze vaisseaux de cinquante canons, avec une vingtaine de frégates, qu'elle serait obligée d'avoir pour s'opposer à l'invasion de Boulogne.
Nous nous conserverions toujours maîtres de la Méditerranée, puisque nous y aurions neuf vaisseaux de construction vénitienne. Il y aurait un autre moyen d'augmenter nos forces dans cette mer, ce serait de faire céder par l'Espagne trois vaisseaux de guerre et trois frégates à la République ligurienne. CciU^ République ne peut plus être aujourd'hui qu'un département de la France; elle a plus de vingt mille excellents marins. Il est d'une très bonne politique, de la part de la France, do favoriser et d'exiger même que la République ligurienne ait quelques vaisseaux de guerre.
Si l'on prévoit des difficultés à ce que l'Espagne cède, à nous ou à la République ligurienne, trois vaisseaux de guerre, je croirais utile que nous-mêmes nous vendissions à
fr*f
la République ligurienne trois vaisseanx des neuf pris aux Vénitiens, et que nous exigeassions qu'ils en construisent trois autres. C'est une bonne escadre, montée par de bons marins, que nous nous trouverons avoir gagnée. Avec l'argent que nous aurons des Liguriens, nous ferons faire à Toulon trois bons vaisseaux de notre construction; caries vaisseaux de construction vénitienne exigent autant de matelots qu'un bon vaisseau de soixante-quatorze ; et les matelots, c'est notre partie faible.
Dans les événements futurs qui peuvent arriver, il nous est extrêmement avantageux que les trois Républiques italiennes qui doivent contre-balancer les forces du roi de Naples et du grand-duc de Toscane aient une marine plus forte que celle du roi de Naples.
Tout était prêt, tout était disposé pour rembarquement lorsqu'une émeute qui éclata le 13 avril (1) contre Bernadotte, notre ambassadeur à Vienne, fit craindre un moment la reprise des hostilités avec TAutriche. Le Directoire, en effet, crut voir dans cet événement une rupture et donna sur-le-champ contre-ordre à Bonaparte ; il voulait même qu'il partit pour Rastadt, afin d'imposer à l'Empereur et de le forcer, ou à donner des satisfactions, ou à recevoir la guerre. Mais Bonaparte, que rien ne pouvait retenir, apaisa la querelle avec tant d'impétuosité que les menaces de guerre se suspendirent à Vienne. Il écrivit au comte de Cobenzl (25 avril 1798):
Lorsque le Gouvernement a appris, Monsieur, l'événe- (1) Le 13 avril on célébrait à Vienne l'anniversaire de la levée des
j porte ^, „ V v,.w.,.^,^,
les mots : Liberté, Egalité. La populace de Vienne excitée par des émissaires, se précipita sur l'hùtel de l'ambassadeur Bernadotte, en brisa les vitres et y commit quelques désordres. Bernadotte se retira alors à Rastadt. Le Cabinet autrichien s'empressa de publier une désapprobation do l'événement ot envoya des excuses à notre ambassadeur.
34 BOiïAPARTB
ment arrivé à Vienne lo 24 germinal dernier, il n*a pas douté que Tintention du Cabinet de Vienne ne fut d'avoir la guerre...
11 nous sera facile, en écartant toutes les passions, de détruire tous les soupçons, de concilier tous les intérêts, de déjouer Tintrigue des puissances étrangères aux maux du continent, et qui ne cherchent, eu y suscitant du trouble, qu'une occasion de faire leur paix.
Mais, si cette influence ou des intérôts individuels guidaient la chancellerie de Vienne, comme ils ont paru guider les opérations de la police dans la journée du 24 germinal, il ne resterait plus à la nation française qu'à se laisser effacer du nombre des puissances de l'Europe, ou à effacer elle-même la Maison d'Autriche ; lutte terrible qui peut présenter une vaste carrière militaire à parcourir, mais que l'homme qui connaît les maux que produirait une guerre de cette nature ne peut envisager qu'en vouant à l'exécration des peuples et de la postérité ceux qui l'auraient provoquée.
Je vous prie de croire, Monsieur, à la haute estime et à la considération distinguée que j'ai pour vous.
Libre enfin de s'élancer vers ses destinées nouvelles, Bonaparte quitta Paris le 3 mai ; le 5, il couchait à Chalon-sur-Saône ; le 6, il traversait rapidement Lyon et Valence ; le 8, il s'arrêtait quelques heures à Aîx, et arrivait le 9 à Toulon, à l'hôtel de la marine. Sa présence au milieu des troupes répandit parmi elles l'allégresse et l'espérance, et l'exaltation de ces deux sentiments n'eut plus de bornes lorsqu'il leur adressa cette proclamation :
Aux soldats de terre et de mer de V armée de la
Méditerranée.
Quartier içi-n/ral, Toulon, 21 floréal an VI (10 mai 1798). Sohiats!
Vous î^tcs une des ailes de l'armée d'Angleterre. Vous
avez fait la guerre de montagnes, de plaines, de sièges : il vous reste à faire la guerre maritime.
Les légions romaines, que vous avez quelquefois imitées, mais pas encore égalées, combattaient Carthage tour à tour sur cette même mer et aux plaines de Zama. La victoire ne les abandonna jamais, parce que constamment elles furent braves, patientes à supporter les fatigues, disciplinées et unies entre elles.
Soldats, l'Europe a les yeux sur vous .
Vous avez de grandes destinées à remplir, des batailles à livrer, des dangers, des fatigues à vaincre . Vous ferez plus que vous n'avez jamais fait pour la prospérité de la patrie, le bonheur des hommes et votre propre gloire.
Soldats-matelots, fantassins, canonniers ou cavaliers, soyez unis, souvenez-vous que le jour d'une bataille, vous avez besoin les uns des autres.
Soldats-matelots, vous avez été jusqu'ici négligés. Aujourd'hui la plus grande sollicitude de la République est pour vous. Vous serez dignes de l'armée dont vous faites partie .
Le génie de la liberté, qui a rendu la République, dès sa naissance, l'arbitre de l'Europe, veut qu'elle le soit des mers et des contrées les plus lointaines.
Un tel langage dans la bouche d'un général déjà environné de tous les prestiges de la gloire, èlectrlsa toutes les âmes. Généraux, officiers, soldats et marins, tous ne virent que les lauriers à cueilllir, sans s'arrêter aux périls de l'entreprise ; un cri général d'enthousiasme et d'impatience s'éleva pour hâter le moment du départ. Bonaparte resta quelques jours à Toulon pour achever ses dispositions. Outre les bâtiments de transport réunis dans ce port et dans celui de Marseille, trois autres convois avaient été préparés à Civitii-Vecchia, à Bastia et à Gênes.
L'état de situation de ces expéditions était le suivant 1 :
PurN ilViubaniiieinonl
Tai^aux lijïiie
Frégates
Comttes
ei avisos
Flûtes
Hommes à bord
Chevmi à bord
Toulon. . .
Marseille. .
Corse . . .
Gênes . . .
Initi-Vewkia .
Total. . .
Sur les treize vaisseaux de ligne qui composaient Tescadre, un des plus beaux, ayant toutes les qualités qu'on pouvait souhaiter, était VOrienty de cent vingt canons; c'était le vaisseau amiral, c'est celui sur lequel monta le général en chef; trois autres étalent de quatre-vingts et neuf de soixante-quatorze. Parmi ceux-ci le Guerrier et le Conqncrant^ vieux et mauvais. Parmi les flCites du convoi il v avait deux vaisseaux vénitiens de soixante-quatre, [le Causse et le Dubois) \ quatre frégates de quarante canons, et dix corvettes-avisos, ([ui lui servaient d'escorte. Le vice-amiral Brueys avait sous ses ordres hrs contre-amiraux Villeneuve, Blanquet- Diichiivla, Decrès. Le chef de division Ganteaume (■'lait le chef d'état -major de l'escadre. Il y avait dix niillr hommes environ d'équipage. « Le vice-
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amiral Brueys, officier de ranclenne marine, qui avait commandé l'armée précédente, passait pour un des meilleurs marins de la République. Les deux tiers des vaisseaux étaient bien commandés, mais l'autre tiers l'était par des ofBciers incapables » (1). L'escadre et l'armée étaient approvisionnées pour cent jours de vivre et quarante jours d'eau.
L'armée de terre était composée, sauf quelques changements de corps, tel que le comportait le projet du 5 mars soumis au Directoire, de quinze demi-brigades d'infanterie, sept régiments de cavalerie et de vingt-huit compagnies d'artillerie, d'ouvriers, de sapeurs, de mineurs, savoir : des 2*, 4*, 21*, 22' demi-brigades d'infanterie légère; des 9*, 18% 19% 25% 33% 6:1% 69% 71% 80% 85% 88* demi>brigades d'infanterie de ligne; chacune de trois bataillons, chaque bataillon de neuf compagnies.
Des 7* de hussards, 22* de chasseurs, 3*, 14*, 15% 18*, 20* de dragons; de seize compagnies d'artillerie ; huit compagnies d'ouvriers, de sapeurs, de mineurs; quatre compagnies du train d'artillerie. La cavalerie avait ses selles et brides, et seulement trois cents chevaux. L'artillerie avait triple approvisionnement, beaucoup de boulets, de poudre, d'outils, un équipage de siège et tout ce qui est propre à l'armement d'une grande côte, douze mille fusils de rechange, des équipements, des harnais pour six mille chevaux. Au total il y avait : infanterie, vingt-quatre mille trois cents hommes ; cavalerie, quatre mille; artillerie, trois mille ;non-
(1) D'après les dictées de Napoléon.
combattants, mille; total trente-deux mille trois cents hommes.
Le général Alexandre Berthier était le chef de Tétat-major général de l'armée. Le général CafFarelll du Falga commandait le génie et avait sous ses ordres un bon nombre d'officiers des plus distingués de cette arme. Le général Dommartin commandait l'artillerie, avec les généraux Songis et Faultrler. Desaix, Kleber, Menou, Reynier, Vaubois, Bon, Dugua étaient les divisionnaires ; Lannes, Murât, Lanusse, Vial, Veaux, Rampon, Davout, Priant, Belliard, Alexandre Dumas, Leclerc, Verdier, Andréossy étaient les généraux de brigade ; Junot, Eugène Beauharnais, Louis Bonaparte, Sulkowski, Jullien, Duroc, Croizier, étaient parmi les aides de camp du général Bonaparte.
La Commission des artistes et des savants était composée des académiciens Monge et Berthollet, Dolomieu, Denon; des ingénieurs en chef des ponts et chaussées Le Père (J.-M.), Girard; des mathématiciens Fourîer, Costaz, Corancez ; des astronomes Nouet, Beauchamp et Méchin; des naturalistes Geoffroy Saint-IIilaire, Savigny; des chimistes Descotils, Champy et Dellle; des dessinateurs Dutertre. Redouté; du musicien Villoteau; du poète Parseval; des architectes Le Père, Protain, Norry; « enfin de Conté, qui était l\ la tête des aérostiers, homme universel, ayant le goût, la connaissance et le génie des arts, précieux dans un pays éloigné, l)()n à tout, capal)le de créer les arts de la France au iniliou des déserts de TArabie.
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A la suite de cette Commission étaient une vingtaine d'élèves de l'Ecole Polytechnique ou de celle des Mines, parmi lesquels se sont fait remarquer Jomard, Dubois aîné, Lancret, Chabrol, Rozières, Cordier, Regnaud, etc. Puis d'habiles interprètes choisis parmi les professeurs et les meilleurs élèves de l'Ecole des langues orientales. Venture, Raige, Bellest, Chézy, Laporte et Jaubert. 11 y avait des bibliothèques, des imprimeries française, turque, arabe, grecque.
Le 19 mai, la flotte mit à la voile. Bonaparte en donna immédiatement avis au Directoire exécutif.
30 floréal an VI (19 mai 1798).
c II est sept heures du matin. L'escadre légère est sortie, le convoi défile, et nous levons l'ancre avec un très l)eau temps... »
On n'avait pas vu depuis le temps des croisades, autant de voiles réunies dans la Méditerranée. Le ciel est pur; l'astre qui se lève à l'Orient semble inviter l'escadre à suivre la voie que lui tracent ses lumineux rayons : le vent vient de la côte, et les voiles inclinent leurs flancs arrondis vers la patrie de l'homme dont la pensée dirige cette aventureuse expédition. Trente-deux mille soldats, de toutes armes, occupent le pont et Tentre-pont des navires. Où vont-ils? ils l'ignorent. On ne leur a rien appris, si ce n'est qu'ils vont combattre pour la France et contre l'Angleterre. Mais il leur importe peu d'en savoir plus, puisqu'ils sont commandés par Bonaparte.
En mer. — Mouvement de la flotte anglaise. — Bonaparte arrive devant Malte (9 juin) ; causes des hostilités contre rOrdre de Malte; négociations inutiles; débarquement des troupes et attaques sur divers points de File (10 juin) ; le chef de brigade Marmont s'empare d'un drapeau; le Grand Maître demande la suspension des hostilités; reddition de la place (11 juin) ; signature delà Convention; (12 juin). — Lettre du général Bonaparte à Tévêque de Malte. — Prise de possession de l'île; organisation du gouvernement; lettre au pacha de Janina (17 juin). — Le général Baraguey d'Hilliers est chargé d'apporter à Paris les drapeaux enlevés à Malte. — Le général Yaaboit reste comme commandant de Malte. — Départ de Bonaparte (19 juin).
Tandis que notre flotte, ayant laissé les îles d'Hyères, traverse le golfe de Gênes vers la pointe du cap Corse et rallie deux convois, Tun de soixante et Tautre de cent vingt voiles, une escadre anglaise de dix vaisseaux, commandée par Tamiral Rogers, est conduite dans les eaux de Cadix au secours de Jervis. (1) Celui-ci, négligeant Taffaire du blocus en cette grave conjoncture, avait envoyé Nelson dans la Méditerranée avec une escadre légère de trois vaisseaux, chargée de surveiller les côtes d'Espagne, de Provence, et de Sardaigne, et de transmettre à Cadix tous les renseignements qu'elle pourrait recueillir. A la date
(1) Jervis, comte d? Saint- Vincenl^ amiral anglais.
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du 21 mai, aucun pavillon français n'avait été signalé même dans le golfe de Lyon ; on ne savait ce qu'était devenue cette flotte attendue devant Cadix avec vingt-huit navires bien équipés et préparés, depuis quelques jours, à livrer un grand combat. Jervis détacha alors dix de ses vaisseaux, leur donna l'ordre de joindre Nelson et resta devant Cadix pour fermer le détroit à la flotte espagnole. Où était Nelson? Dans la nuit du 19 mai, un coup de vent l'avait porté sur les îles Saint-Pierre, en Sardaigne : après avoir réparé ses avaries, il avait repris la mer, et ayant rencontré l'escadre dont Jervis lui avait confié le commandement, il arrivait devant Toulon, le 1®*" juin, espérant encore y trouver la flotte française. Le 15 il errait sur les côtes de Toscane ; le 20, il était devant Naples, et il apprenait du gouvernement napolitain que, le 9, la flotte partie de Toulon avait touché l'île de Malte. En eflfet, c'était à la pointe de Malte que Bonaparte avait donné rendez-vous au général Baraguayd'Hilliers, qui devait lui amener, outre sa division, le convoi de Cività-Vecchia. Le même jour, 9 juin, le général reçût les instructions suivantes:
Au général Baraguey d'ffilliers.
En conséquence des dispositions du général en chef, Citoyen Général, vous vous tiendrez prêt à débarquer, soit à la cale des Vieilles Salines ou délia Mellecha, soit à la cale de Saint-Paul, île de Malte, côte du Nord. L'amiral Brueys a donné des ordres pour que tout le convoi de Gènes se réunisse autour de la frégate la [Sérieuse. Vous ferez reconnaître tous les points qui vous paraîtront le plus favorable pour débarquer, soit dans une cale, soit dans une autre.
L'intention du général en chef est que, jusqu'au moment où il TOUS enverra l'ordre pour effectuer le débarquement, TOUS ayez soin de ne rien faire qui puisse alarmer ni donner la moindre inquiétude aux habitants.
Lorsque tous receTrez l'ordre de débarquer, tous aurez soin de surprendre le débarquement en faisant approcher plusieurs bâtiments de votre convoi demandant à faire de l'eau, et faisant porter plusieurs chaloupes chargées de monde sur le point que vous jugerez le plus à propos : dès l'instant que vous aurez débarqué, vous ferez faire de l'eau.
L'intention du général en chef est que vous ne débarquiez que le nombre do troupes nécessaire pour vous rendre maître des batteries, dos tours et des positions qui assurent votre mouillage.
Vous aurez soin de tenir votre convoi prêt à partir au premier ordre et d'avoir également les moyens de faire rembarquer les troupes que vous aurez mises à terre et qui ne seront pas destinées pour rester à Malte. Le général en chef présume que vous aurez trois ou quatre jours pour faire votre eau.
Vous ferez prévenir le général en chef aussitôt que vous aurez effectué votre débarquement, d'après les nouveaux ordres que vous recevrez. Il vous fera parvenir les ordres sur les nouvelles dispositions, soit par mer, soit par l'île de Malte.
L'intention du général en chef est que vous ne vous occupiez d'autre objet, dans l'île de Malte, que, ce que })rescrit cette instruction, d'occuper les points qui couvriront le mouillage où vous ferez votre eau. Le général en chef défend qu'il soit débarqué aucun cheval (1). >
Par ordre du général en chef.
Des ordres en vue du débarquement furent donnés également à l'amiral Hrueys et au général Desaix. Le général Reynier avait mission de s'emparer de toute Tile du Gozzo, le général Vaubois devait partir à deux heures du matin sur un des
(Il Correspondance de Nup<>l<3on I''^ piôc.' *iG20.
points de la côte depuis la pointe Saint-Julien à la cale de la Madeleine. Le chef de brigade Marmont était désigné pour s'emparer des batteries qui pourraient s'opposer à l'entier débarquement de la division et de prendre ensuite position au I Jardin Spinola. Le général Lannes devait s'emparer des autres batteries qui maîtrisent la cale de la Madeleine, telles que la tour de Saint- Marc.
Les prétextes ne manquaient pas pour justifier les hostilités contre Malte. Les Anglais avaient reçu du Grand Maître l'autorisation de faire à Malte une levée de matelots. Après la conquête de la Corse, ils avaient obtenu vingt-cinq milliers de poudre du gouvernement maltais, ce qui était d'autant plus hostile envers la France, que l'Ordre ne possédant rien en Angleterre, pouvait, sans inconvénient pour ses intérêts, conserver une stricte neutralité. Lorsque l'Espagne s'était unie à la coalition européenne, le Grand Maître lui avait fourni quatre mille fusils et laissé la faculté de recruter des matelots dans l'île. Plusieurs armements d'émigrés contre la France avaient eu lieu publiquement à Malte. Jusqu'en 1796, tous les bâtiments français de commerce entrant dans le port étaient contraints de baisser le pavillon national. Tous les partisans de la Révolution ont été persécutés, plusieurs d'entre eux, exilés sans formalité, et dans le mois de mai 1797, un grand nombre arrêtés et emprisonnés comme des criminels ; Yassello, un des hommes les plus recommandables
du pays par ses profondes connaissances, condamné à être renfermé pour la vie.
Enfin rOrdre de Malte venait, par une singulière mesure de se mettre sous la protection du czar Paul I***" et le traité que ce souverain envoyait au Grand Maître pour annoncer son acceptation, était tombé entre les mains du général Bonaparte. De tous ces faits, il résultait que Malte était Tennemie de la France depuis la Révolution, et de son manifeste, qu'elle était en état de guerre contre elle dès 1793 (1).
D'un autre coté, Bonaparte connaissait tous les moyens de résistance qui pouvaient lui être opposés : c'est pourquoi il voulut tenter la voix des négociations avant d'employer celle de la force (2). Il prévoyait d'ailleurs qu'en s'arrètant devant Malte il donnerait peut-être à l'amiral Nelson le temps de joindre la flotte française. Si la valeur des troupes, \c nombre des vaisseaux et la bonne disposition des équipages, permettaient d'espérer l'avantage, au moins devait-il craindre que les Anglais ne réussissent à disperser le convoi, et ne fissent échouer ainsi la grande entreprise en s'emparant eux-mêmes de Tîle de Malte. Afin donc de tenter de nouveau les dispositions des chevaliers de
(1) Knoos*'- fait parle ^t'iiérnl Donapartc de la conduite de Malte & IVgnrd (le la France pendant la dévolution, daté du quartier ffénëral de Malt<-, 2.'> prairial, au VI, (i:t juin 17!)8). Hcrin- il de pièces ofjleteUef publiées en Tau VIII. par onlre du premier Consul.
(2) Poussi(>l^ue fut envovii à Malte pour soud(>r le terrain avant qu'on en fit Tatlaqui'. Les rapports qu'il lit lurent très utiles et rendirent un servici* essentiel. (Mt'inoriul lir Saintt-Uclt'ni').
I'oussieI}j^ue avait dcja été employé dans Tarniée d'Italie pour des services dipl(miali^<pi(>s. — .Après la prise de Malt<>, il accompagna oncora Ilonaparte en K^ypte où il fut administrateur dos finances.
l'Ordre et des Maltais, Bonaparte fit demander an Grand Maître, Ferdinand Hompesch. l'entrée da port pour Tarmée navale. Cette immense flotte s'étendait depuis l'île du Gozzo jusqu'à Mar«a Scirocco, et menaçait en même temps tons les points attaquables.
Le Grand Maître assembla le Conseil de l'Ordre. Après une délibération fort vive, on refusa d'accueillir la flotte française dans les eaux de la Valette. La réponse fut apportée à Bonaparte par le consul français Caruson ; Bonaparte l'avait prévue et Tavait peut-être désirée, car, dans tous les cas. ses dispositions de débarquement étaient bien prises. Malgré cela il envoya au Grand Maître de l'Ordre, la missive suivante écrite à bord de C Orient dans la nuit du 21 au 22 prairial an VI (9 au 10 juin 1798^ :
Ëminence, ayant été appelé pour aller à bord du vais<ean imiral, porter la réponse que Votre Émioeoce arait fait': h la proposition de permettre à l'escadre de faire de l'eau, le général en chef Bonaparte a été indigné de ce qu'ElIe ne roulait accorder la permission de l'eau qu'à quatre bâtim^fnts i la fois ; et, en effet, quel temps ne faudrait-il pas à cinq :>u six cents voiles pour se procurer, de cette manière, l'eau et d'autres choses dont ils ont un pressant besoin? Ce refus I d'autant plus surpris le général Bonaparte, qu'il n'ignore 3as la préférence accordée aux Anglais et la proclamation *aite par le prédécesseur de Votre Eminence.
Le général Bonaparte est résolu à se procurer de force :e qu'on aurait dû lui accorder, en suivant les principes de l'hospitalité qui est la base de votre Ordre.
J'ai vu les forces considérables qui sont aux ordres du général Bonaparte, et je prévois l'impossibilité où se trouve l'Ordre de résister. Il eût été à souhaiter que, dans une circonstance si majeure. Votre Eminence, par amour pour
Mi BONAPARTE
Hoii C^nln; cl SCS chevaliers, et toute la population de Malte, <rAt pu proposer quelque moyen d'accommodement.
lit' g(*n(>ral n'a point voulu que je retournasse dans nne ville qu'il se croit obligé désormais de traiter en ennemie» ri qui n'a plus d 'espoir que dans la loyauté du général hoiiH parle. Il a donné les ordres les plus précis pour que la religion, les mœurs et les propriétés des Maltais soient Hcrupuleuscmenl respeclées.
Par ordre du général en chef,