CA.RUS01C
li^ 10 juin, à la pointe du jour, F Orient donna \r. signal du dél)arqucment. Le général Bonaparte (l<*l>ar(|ua avec trois mille hommes, entre la ville et la calr de Saînl-Paul. Le capitaine de frégate Motard coin manda les ciialoupcs de débarquement. Aussitôt (|U(; Ton fui à portée des tours et des batteries, ciliés commencèrent le feu. Quelques canonnières armrcs de 24 y répondirent. Les chaloupes continiirrcnl ii s'avancer dans le plus bel ordre. La mer rtail calmt'; cela «Hait nécessaire, carie débarquement s'opérait sur les rochers.
Ii*lnfanlerle ennemie s'opposa à la descente. Les lirailliMirs s'en<^a}rèrent. En une heure de temps, les batteries, les tours furent prises, et Tennemi chassé dans la ville. Le général Baraguey d'Hilliers s'<'mpara des cales Saint-Paul et de Malte. Après une Icgèrc résistance, Il se rendit maître des batteries, des tours et de tout le midi de Tîle. Le général Dcsaix fit dél)ar([uer le général Belliard avec \i\ 21° demi-brigade légcrt»; il s'empara de toutes les bal tories de Marsa-Scirooco. A midi, la Valette
(Il C.oUcotùm NapoU'oii, p'u'icc J62D.
était cernée de tous côtés; les troupes françaises étaient sous ses formidables remparts, à mi-portée de canon. Le général Yaubois se porta à la Ville- Noble, qui avait une enceinte, ets*en rendit maître. Le général Reynier s'empara de toute l'ile du Cozzo, qui était défendue par deux mille cinq cents hommes, la plupart naturels du pays, et fit prisonniers tous les chevaliers qui la défendaient. Sur un autre point les assiégés firent une sortie, le chef de brigade Marmont, à la tête de la 19* demi-brigade, les repoussa, leur fit quelques prisonniers et s'empara lui-même d'un drapeau ; cette action d'éclat lui valut d'être promu général de brigade. A sept heures du soir, un peu avant la nuit, un nombreux essaim de peuple se présenta pour sortir : le cas avait été prévu ; le passage fut refusé. Au signal du canon d'alarme, une grande partie des habitants de l'ile étaient accourus se réfugier avec leurs familles et leurs bestiaux dans les remparts de la capitale ; ce qui avait augmenté le désordre. On conduisit au général en chef les prisonniers faits dans les tours, et s'étant adressé à quelques chevaliers de la Langue de France, il leur a dit : « Puisque vous avez eu le courage de prendre les armes contre vos compatriotes, il faut avoir le courage de mourir. Allez, je ne veux point de vous pour prisonniers ; retournez à la Valette, tandis qu'elle ne nous appartient pas encore. » Les chefs de l'Ordre sont consternés : assemblés en Conseil, incertains sur le parti qu'il leur reste à prendre, n'ayant qu'une confiance équivoque dans leurs formidables retran-
chements dont on assure que les Français ont gagné les défenseurs, ils ordonnent à tout le clergé de la Valette de sortir des églises, bannières déployées, de parcourir, de bénir les positions que menace le canon de l'escadre, et d'invoquer la protection de Saint-Paul, patron du pays. Vaine et frivole démonstration, qui trahit, aux yeux de la population maltaise, les alarmes et Timpuissance de son gouvernement !
Le général en chef retourne le soir à bord F Orient, La nuit venue, la terreur et la confusion augmentent encore. A tout instant on répand de fausses alertes ; une vive fusillade s'engage sur plusieurs points de la ville entre les patrouilles des assiégés : le Grand Maître, ignorant s'il est entouré d'amis ou d'ennemis, fait recevoir à coups de fusil quiconque s'approche de son palais. Cependant, réunis à la maison de ville, les jurats délibèrent : la situation leur semble désespérée, et ils réclament une suspension d'armes, désirant apprendre du général Bonaparte s'il est venu déclarer la guerre aux chevaliers ou aux habitants de MaUe. Une députation est chargée d'aller communiquer cette résolution au Conseil assemblé dans le palais, sous la présidence du Grand Maître. On fait d'abord le plus mauvais accueil aux députés de la bourgeoisie maltaise : le vice-chancelier de l'Ordre s'écrie que leur démarche est un crime digne de la potence; un commandeur propose une atténuation de peine en faveur de ces messagers de la rébellion, et il demande simplement qu'on les mette aux fers. Plus sage.
moins passionné, moins brave, dit-on, que ses conseillers, Hompesch est déjà sur le point de s'unir aux députés maltais pour demander une suspension d'armes, quand il apprend que deux chevaliers ont été massacrés par la population impatiente : en recevant cette nouvelle, il croit déja.voir son palais assiégé par les gens de la ville, et il prend le parti d'envoyer sur-le-champ un parlementaire au général Bonaparte, avec cette lettre du consul de la République batave à Malte :
a Le Grand Maître et son Conseil m'ont
chargé de vous marquer. Citoyen Général, que, lorsqu'ils vous ont refusé l'entrée du port, ils avaient prétendu seulement savoir en quoi vous désiriez qu'ils dérogeassent aux lois que leur neutralité leur impose. Le Grand Maître et son Conseil demandent donc la suspension des hostilités, et que vous donniez à connaître qu'elles sont vos intentions, qui seront sans doute conformes à la générosité de la nation française et aux sentiments connus du célèbre général qui la représente. »
Junot, l'aide de camp du général en chef, partit de suite pour la Valette, et signa, à deux heures du matin^ la suspension d'armes :
a II est accordé pour vingt-quatre heures, depuis six heures du soir d'aujourd'hui 11 juin 1798 jusqu'à six heures du soir demain 12 du môme mois, une suspension d'armes entre l'armée de la République française, commandée par le général Bonaparte, représenté par le chef de brigade Junot, premier aide de camp dudit général, et entre le Grand Maître de Saint-Jean-de-Jérusalem. »
Le 11, à la pointe du jour, les plénipotentiaires
du Grand Maître se présentèrent à bord de F Orient avec les pouvoirs nécessaires pour traiter de la reddition de la place. Ils avaient à leur tète le commandeur Bosredon de Ransijat, ce chevalier de la ci-devant Langue d'Auvergne, qui, du moment où il vit que l'on prenait les armes contre nous, écrivît sur-le-champ au Grand Maître que son devoir, comme chevalier de Malte, était de faire la guerre aux Turcs, et non à sa patrie ; qu'en conséquence il déclarait ne vouloir prendre aucune part à la mauvaise coijiduite de l'Ordre dans cette circonstance. Il fut sur-le-champ mis en prison, et il n'en sortit que pour être chargé de venir négocier.
Pendant toute la journée du 10, le désordre avait été croissant dans la Valette. A chaque nouvelle que l'on recevait de la prise des tours et batteries, des progrès des assiégeants, les habitants se livraient aux plus grands désordres. Les préparatifs du bombardement excitaient le mécontentement des milices. Plusieurs chevaliers furent tués dans les rues, et ce levain de haine qui fermentait depuis longtemps dans le cœur des habitants éclata sans contrainte. Les membres du Conseil qui avaient le plus provoqué il la résistance furent ceux qui sollicitèrent davantage la protection du général français, parce (ju'ils étaient le plus en butte à l'indignation du peuple. La convention fut signée abord de rOrienty le 12 juin, à deux heures du matin (1).
(Il Cunvttiitiou relative à la remise de la ville et <los forts de Malte aux Français arrêtée entre la Uépublique Française, rcprésontéo par le eitovou Uonapartts géni'-ral en chef, d'une part et rOrdn; des Chevaliers de ^^aint-Jean-de-JérusaIcM), représentai par MM. le bailli de Torio Frlsari, le commandeur Hosredou Ransijat, le baron Mario Testaferrata, le
' il» . ■.
Toutes les conditions proposées par le général Bonaparte furent acceptées sans difficulté- La convention portait en substance : que les chevaliers remettraient à l'armée française la ville et les forts de Malte ; qu'ils renonceraient en faveur de la République à leurs droits de propriété et de souveraineté tant sur l'île de Malte, que sur celles du Gozzo et de Cumino. — De son côté, le général en chef Bonaparte promettait au Grand Maître de demander pour lui, au congrès de Rastadt, une principauté équivalente en Allemagne, et, en attendant, il s'engageait à lui faire accorder une pension de trois cent mille francs, et l'avance de deux années de cette pension, pour indemnité de son mobilier; — il garantissait aux chevaliers de la nation française reçus avant l'année 1792, la faculté de rentrer dans leur patrie, sept cents francs de pension, et mille francs pour les sexagénaires, La publication de la capitulation rassura les esprits, calma l'insurrection et rétablit l'ordre.
D'un autre côté, le général Bonaparte écrivit à Mgr Gabini, évêque de Malte, pour tranquilliser les prêtres, qui étaient fort alarmés :
A bord de VOrient, devant Malte, 24 prairial an VI
(12 juin .1798).
J'ai appris avec un véritable plaisir, Monsieur l'Eveque,
docteur Xirolo Muscat, Tavocat Benedotto Sombri et le conseiller Bonnano. de l'autre part.
Et sous la médiation de Sa Majesté catholique le Roi d'Espagne, représentée par M. le chevalier Felipe de Amati, son chargé d'all'aires à Malte; Fait double à bord du vaisseau L'Orient, devant Malte le 24 prairial an VI delà République Française (vieux style, 12 juin 1798).
Le texte se trouve in-extenso dans la Correspondance, t. IV, pièces 2637 et 2638, et dans le Moniteur du 10 août 1798.
la bonne conduite que vous avez eue et l'accueil que ToaB avez fait aux troupes françaises.
Vous pouvez assurer vos diocésains que la religion catholique, apostolique et romaine sera non seulement respectée, mais ses ministres spécialement protégés.
Je ne connais pas de caractère plus respectable et pluB digne de la vénération des hommes qu'un prêtre qui, plein du véritable esprit de l'Évangile, est persuadé que ses devoirs lui ordonnent de prêter obéissance au pouvoir temporel et de maintenir la paix, la tranquillité et l'union au milieu d'un diocèse.
Je désire, Monsieur TÉvêque, que vous vous rendiez sur-le-champ dans la ville de Malte, et que, par votre influence, vous mainteniez le calme et la tranquillité parmi le peuple. Je m'y rendrai moi-même ce soir. Je désire que, dès mon arrivée, vous me présentiez tous les curés et autres chefs d'Ordres de la ville de Malte et des villages environnants .
Soyez persuadé. Monsieur l'Evêque, du désir que j'ai de vous donner des preuves de l'estime et de la considération que j'ai pour vous (1).
Le 12, à huit heures du matin, les portes et les forts de la Valette furent remis aux troupes :
L'armée est prévenue, disait l'ordre du jour (2), que l'ennemi s'est rendu; l'étendard de la liberté flotte sur lei forts de Malte.
Le général en chef rappelle l'armée à la plus exacte discipline ; il veut que les personnes et les propriétés soient respectées, et que le peuple de Malte soit traité avec amitié.
L'entrée du général en chef fut annoncée pour le lendemain. Mais à une heure après-midi, il débarqua incognito^ fit le tour des remparts, et visita tous les forts ; il admirait les beautés des fortifica-
(1) C',<)rr(*sj)()n<l.-ïn(*c do Napoh'oii I", pirci* 2CJiy (i) Archivi'S du dôpùt de la ^^uerru.
EN BGTPTE 53
tions de la place taillées dans le roc, et s'étonnait lui-même de la facilité avec laquelle il s'en était emparé. « Il faut avouer, lui dit le général Caffarelli à qui il communiquait ses réflexions, que nous sommes bien heureux qu'il se soit trouvé du monde dans cette ville pour nous en ouvrir les portes. » Bonaparte se rendit chez le Grand Maître pour lui faire une visite, à la grande surprise de celui-ci (1).
L'escadre entra le 13 à la pointe du jour ; les trois cents voiles se placèrent sans confusion. Ce fut un splendide coup d'œil.
Tout aussitôt Bonaparte s'occupa de régler le gouvernement de Tile. Une commission de neuf membres, composée de négociants et notables de l'île, fut chargée de l'administration générale ; Regnaud de Saint-Jean d'Angely y fut attaché comme commissaire du gouvernement ; en outre les citoyens Matthieu Poussielgue, Caruson et Roussel composèrent une sous-commission chargée de faire l'inventaire de tous les biens de l'Ordre de Malte. L'égalité de tous les habitants fut proclamée ; les trois îles de Malte, du Gozzo et de Cumino, divisées en cantons ou arrondissements ; la cité de Malte partagée en deux municipalités ; la police générale attribuée au général gouverneur des îles ; les pouvoirs des autorités militaires et civiles furent bien distincts ; les titres féodaux ainsi que l'esclavage abolis. Mais le général en chef retint les esclaves mahométans, et les fit embarquer sur l'escadre, les destinant à ôtre échan-
(1) OEnvrcs de Napoléon.
54 BONAPAUTE
gés contre les prisonniers français qui pourraient être au pouvoir des beys d'Egypte.
En ordonnant le désarmement général des habitants, le général créait dans la cité deux bataillons de garde nationale, de neuf cents hommes choisis parmi les citoyens les plus aisés, et, par conséquent, les plus intéressés au maintien de la tranquillité de la ville. On ordonna, en outre, la formation de quatre compagnies de vétérans, pris parmi les vieux soldats qui avaient été au service de l'Ordre et qui ne pouvaient plus accomplir un service actif. Ces compagnies devaient être envoyées il Corfou immédiatement après leur formation, Bonaparte jugeant qu'il était prudent de ne pas trop laisser dans l'ile des hommes habitués au ser\dce de l'Ordre. Quatre compagnies de canonniers furent également créées pour la défense des cotes. Des jeunes gens de l'âge de neuf à quatorze ans durent être choisis dans les plus riches familles pour être envoyés à Paris, a l'effet d'y être élevés dans les écoles de la République ; et l'ordonnateur de la marine eut ordre de désigner parmi les jeunes Maltais appartenant également aux familles les plus considérables, ceux de l'âge de quatorze à dix-huit ans qui lui paraîtraient propres à entrer dans la marine comme aspirant.
Il fut prescrit aussi que tous les prêtres, religieux ou religieuses qui n'étaient point nés dans l'île de Malte, en sortiraient dans un délai limité. Les cures et bénéfices vacants furent exclusivement réservés aux naturels de l'île. Défense fut faite de
EN BGTPTE 55
prononcer des vœux avant Tâge de trente ans. Les fondations particulières, tels que couvents d'Ordres, etc., et les corporations de pénitents furent supprimés. Les Juifs reçurent la promesse d'être autorisés a fonder une synagogue. Il fut défendu aux prêtres latins d'officier dans les églises possédées par les chrétiens grecs, et à l'évêque et aux ecclésiastiques de rien recevoir pour l'administration des sacrements, et d'avoir recours à aucun métropolitain, et même au Pape. Les produits des droits et impôts et ceux provenant des domaines nationaux furent afiectés aux services publics. Une école centrale remplaça l'Université de Malte et quinze écoles primaires furent créées :
Article premier. — Il sera établi dans les îles de Malte et du Gozzo quinze écoles primaires.
Art. 2. — Les instituteurs des écoles enseigneront aux élèves à lire et à écrire en français, les éléments du calcul et du pilotage, et les principes de morale et de la Constitution française.
Art. 3. — Les instituteurs seront nommés par le commissaire du Gouvernement.
Art. 4. — Ils seront logés dans une maison nationale à laquelle sera attaché un jardin.
Des élèves de l'Ecole Polytechnique furent appelés de France pour démontrer l'arithmétique, la géographie descriptive, l'algèbre, la mécanique et la physique.
Il fut affecté pour établir un jardin de botanique un terrain de trente arpents désigne parmi les terrains les plus fertiles et les plus près de la ville.
Le meilleur hôpital, celui qui était servi par les chevaliers, fut exclusivement destiné aux Français;
il était prescrit d'y faire des leçons d'anatomie, de médecine et d'accouchement. Les fonds des couvents ou dotations supprimés, jusqu'à concurrence de quarante mille francs de rente, furent affectés à l'entretien et aux dépenses de cet hôpital. En même temps Tordre fut donné d'établir un nouveau lazaret comprenant un espace assez étendu pour pouvoir contenir différentes bastides et de quoi caserner cinq cents ou six cents soldats, un général et plusieurs officiers supérieurs. Ce lazaret, dans la pensée du général Bonaparte, était destiné à faire faire quarantaine, soit aux convalescents qui seraient obligés de retourner en France, soit aux différents détachements de l'armée.
Telle fut l'organisation que laissa Bonaparte dans la première étape de sa campagne; rien ne fut oublié.
Il écrivit à Charles IV, roi d'Espagne, pour le remercier de sa médiation dans la convention de Malte:
La République Française a accepté la mcdialion de Votre Majesté pour la capitulation de la ville de Malte.
M. le chevalier de Amati, votre résident dans cette ville, a su être à la fois agréable à la République Française et aa Grand Maître. Mais par Toccupation du port de Malte par la République, la place de M. deAmati se trouve supprimée. Je le recommande à Votre Majesté, pour qu'EUe veuille bien ne pas l'oublier dans la distribution de ses grâces.
Je prie Votre Majesté de croire aux sentiments d'estime et à la très haute considération que j'ai pour elle (1).
BONAJPARTE.
11 écrivit aussi à Garât, ministre de la République à Naples « de donner connaissance à la Cour, connaissance pure et simple de l'occupation
(1) Correspundttnco de Napoli'on I", pièce 268i.