L'EGYPTE SOUS KLEBER
roclamation de Klcber après le départ du général Bonaparte. — Sentiments divers qui agitent le soldat. — Il se forme un parti qui demande l'évacuation de l'Egypte et le retour en France. — Lettre du général Kleber, du 26 septembre 1799, au Directoire; observations du général Bonaparte sur la lettre de Kleber. Positions occupées par l'armée d'Kgypte, — Défaite de Mourad-Bey. — Tentatives infructueuses des Anglais contre Qoseyr. — Défaite des Turcs à Damiette. — Ouverture des négociations. — Siège et prise d'El-A'rych; suite des négociations; convention d'Kl-A'rych (2'* janvier 1800). — Les Anglais refusent de ratifier la convention ; lettre de l'amiral Keilh (8 janvier 1800) ; belle réponse de Kleber. — Position critique de l'armée française. — Bataille d'IIeliopolis (20 mars 1800) ; poursuite de l'ennemi; le Grand Vizir est chassé de l'Egypte. — Révolte et siège du Caire ; capitulation (25 avril 1800). — Prise de Boulaq. — Attaque et reprise du C^îiire. — Administration de Kleber. — Assasinat de Kleber (l'i juin 1800); jugement et supplice de l'assassin.
Le général Kleber arriva a Alexandrie vingtlatre heures après le départ du général Bonaparte, reçut, par les soins du général Menou ses ordres ses instructions; il se rendit au Caire, prit le mmandemcnl, et parla à l'armée dans les termes ivants :
« Des motifs impérieux ont déterminé le génél en chef Bonaparte à passer en France. Les
dangers que présente une navigation entreprise dans une saison peu favorable, sur une mer étroite et couverte d'ennemis, n'ont pu l'arrêter; il s'ajrissait de votre bien-être. Soldats, un puissant secours va nous arriver, ou bien un paix glorieuse, une paix digne de vous et de vos travaux, va vous ramener dans votre patrie. En recevant le fardeau dont Bonaparte était chargé, j'en ai senti l'importance et tout ce qu'il avait de pénible. Mais, appréciant d'un autre côté votre valeur, tant de fois couronnée par les plus brillants succès, appréciant votre constante patience à braver tous les maux, a supporter toutes les privations, appréciant enfin tout ce qu'avec de tels soldats on peut faire ou entreprendre, je n'ai plus consulté que l'avantage d'être h votre tête, que l'honneur de vous commander, et mes forces se sont accrues. »
Les soldats furent tristes pendant plusieurs jours; leur confiance était exclusive dans le général qui depuis quatre ans les avait tirés avec gloire datant de pas difficiles; mais, après ces premiers sentiments donnés a leur affection, ils s'entretinrent des désastres de la République, des défaites des armées d'Allemagne et d'Italie, des changements qae Tarrivée de leur général allait produire dans de pareilles circonstances : Il ramènera la victoire sous les drapeaux français, il reconquerra Fltalle! Le Kalmouk qui foule aux pieds la République ('isalpine ira prendre rang auprès des Beaulien, dos A\ iirmser, des Alvinzi ; des partis qui divisent Il République se rallieront autour d'un hommes!
éminemment investi de la confiance nationale. Tenant le timon de ITÈtat, il créera de nombreuses armées, mettra en mer de grandes escadres, dissoudra cette seconde coalition comme la première; ce qui lui permettra de secourir son armée de prédilection. Mais parviendra-t-il, avec des bâtiments mauvais marcheurs, a traverser ces mers étroites, couvertes de tant de vaisseaux anglais et russes?
On attendit des nouvelles d'Alexandrie avec inquiétude. Les premières annoncèrent que la rafale du sud-est avait duré trente-six heures. Peu après on apprit que le commodore anglais, accouru de Chypre, avait été déconcerté de ne plus apercevoir les frégates dans le port.
Les soldats connaissaient peu Kleber, mais sa belle tenue militaire, la blessure qu'il avait reçue h la prise d'Alexandrie, sa contenance a la bataille du mont Thabor, Topinion qu'en avaient les olliciers qui avaient servi à Tarmée de Sambre-et-Meuse, tout était propre h leur inspirer de la confiance.
« Klebcr n'avait jamais commandé en chef une armée. Il donnait la préférence sur toutes les autres, aux manières, à la discipline, au mécanisme de l'armée allemande; il n'avait pas une juste idée de ce qu'on peut faire avec des Français. Les deux frères Damas, dont Tun était son aide de camp, l'autre son chef d'état-major exerçaient une grande influence sur lui. Kleber avait servi huit ans comme oflicier dans un régiment d'infanterie en Autriche, il avait fait contre les Turcs la campagne dans laquelle l'empereur Joseph II fut battu; cela
lui avait laissé des impressions fort exagérées inr la puissance de la Porte. Il croyait qu'elle pouvait disposer de deux cent mille janissaires, braves et capables de tout faire » (1).
(( En arrivant, l'armée s'était prévenue contre TEgypte, mais ses opinions avaient été changées par rinfluence du général Bonaparte, et elle s'était insensiblement livrée à d'autres sentiments. Mais lorsque Kleber et son état-major se prononcèrent contre le pays, ils réveillèrent des sentiments mal éteints; cependant l'armée resta fidèle à la gloire et au devoir. Menou, Reynier, Lanusse, Lagrange, Songis, tous les officiers du génie, de l'artillerie, la plupart des chefs de brigade de la cavalerie, les cinq sixièmes de ceux de Tinfanterie, manifestèrent ouvertement ces opinions. L'état-major, une centaine d'officiers ou de commissaires des guerres, quelques employés de Tadministration, voulaient, ; au contraire, à tout prix retourner en France; ils j faisaient répandre avec profusion les discussions (lu Conseil des Cinq Cents, du mois de juin, dans lesquelles des orateurs de l'opposition blumaieDt Texpédition d'Egypte, et en faisaient un sujet d'accusation contre le Directoire. Ces ot^ciers aflectiiient de s'alarmer sur l'état de la République.
« L'évacuation de l'Egypte, disaient-ils, aura deux résultats : elle rendra à Tarmée française une poiguéc de braves, parmi lesquels se trouvent un grand nombre d'olficiers de la première distinction, et à la Répul)Iique une alliée, la Sublime-Porte,
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qui lui est nécessaire pour contre-balancer la Russie et l'Autriche. D'ailleurs il est impossible de se maintenir désormais dans ce pays, puisqu'on ne peut plus espérer de secours, quand même les mers seraient ouvertes. La France a besoin de toutes ses troupes pour défendre son territoire. Nous avons à lutter contre le climat, la peste, les Mameluks, les Bédouins et les armées ottomanes, russes et anglaises. Comment résister à tant d'ennemis? 11 faudra donc finir par succomber ! Déjà le Grand Vizir s'approche de la Syrie avec quatre-vingt mille hommes ; une armée russe de dix mille hommes est arrivée aux Dardanelles; dix mille Anglais ont passé le détroit de Gibraltar; comment faire face à ces trois armées? Nous succomberons donc, et, si nous attendons les événements, nous ne pourrons plus prétendre h un arrangement honorable. Puisqu'il est impossible de sauver l'Egypte, il faut au moins négocier à temps pour sauver l'armée. »
On leur répondait : a Les discussions du Conseil des Cinq Cents ne signifient rien. Il est tout simple que les Français, à la vue des dangers qu'ils courent, regrettent que tant de braves soient éloignés ; mais vingt-cinq mille hommes ne peuvent pas être un poids décisil dans une pareille lutte. On sent surtout le besoin d'une tête pour diriger tant de l)ras, et cette tête est partie. L'Egypte nous tiendra lieu de toutes nos colonies à sucre. Elle nous assurera tôt ou tard la souveraineté de l'Hindoustan. Mourad-Bey n'est plus qu'un partisan, il
sera même facile de le gagner ; il craint les Ottomans et le fatal cordon. Les Bédouins ne sont plus d'aucune importance ; les Dromadaires ayantacqnis la connaissance du désert, les soumettront entièrement. 11 est faux qu'une armée russe soit arrivée aux Dardanelles; jamais la Porte ne consentirait ce qu'une armée grecque campe sous les murs du sérail ; le croissant et la croix grecque ne peuvent marcher réunis dsms un même camp. D'ailleurs les Russes n'ont-ils pas leurs forces engagées en Italie et en Allemagne? Est-il dans la politique du Czar de détruire l'armée d'Orient? L'asscrtioD qu'une armée anglaise a passé le détroit est également hasardée; Tarmée anglaise est occupée en Irlande, elle est nécessaire en Europe pour inflnenoer sur le sort de la Hollande et de la Belgique. Le Cabinet de Saint- James sait bien que, si la coalition triomphe, la République sera obligée d'abandonner l'Egypte par le traité de paît. Le Grand Vizir est encore éloigné de plusieurs centaines de lieues; les correspondances d'Acre, de Dama», de Jérusalem, n'en parlent point. Quand il sera arrivé en Syrie, il aura k combattre Djezzar. ■Mais enfin, s'il parvenait a réunir une armée, elle serait, comme celle du mont Thabor, incapable de rôsister au choc d'une division européenne. Xotf n'avons pas d'ennemis devant nous ; il est possible, sans doute» qu'il en vienne, mais est-ce une raison ponr capituler, non seulement sans nous être battus* mais niùnie sans avoir donné la peine aux armées ennemies d'arriver? Lorsque les Anglais auronl
débarqué sur les côtes de la Méditerranée, lorsque le Grand Vizir aura passé le désert, nous serons toujours à temps de capituler ; mais on serait bien <îriminel de faire, quand on n'est pas attaqué, ce que Ton sera à même de faire lorsque Ton aura été battu, ou au moins quand on sera en présence de Tennemi. Est-ce à des soldats à prévoir des dangers de si loin ? »
« Comme il arrive d'ordinaire, chacun resta dans son opinion. Mais au milieu de ces discussions la contenance et le moral du soldat s'affaiblirent. La division s'introduisit parmi les oificiers; le général en chef perdit de sa considération; il éloignait de lui les plus braves parce qu'ils ne partageaient pas ses opinions et en manifestaient ouvertement de contraires » (1).
Le nouveau général, après avoir fait reconnaître son autorité par les Cheiks et par le peuple de l'Egypte, porta ses regards sur les diverses branches de la vaste administration qui lui était confiée. Bonaparte, dans son instruction écrite, lui avait bien tracé les règles de sa conduite militaire et politique, mais sans lui laisser aucune notion sur l'intérieur du pays; et Kleber resta anéanti lorsqu'on lui présenta les finances comme en déficit de plus de six millions. Cette découverte n'était pas de nature h détruire l'animosité secrète qu'il conservait contre son ancien général en chef, depuis les discussions qui avaient eu lieu lorsqu'il commandait à Alexandrie.
(1) Œuvres de yapoléon.
Il était sous l'empire de ces impressions défavorables, lorsqu'il fit son premier rapport au Directoire, le 26 septembre 1799, un mois après le départ de Bonaparte. Dans ce rapport, où comme on peut le croire, il ne peignait pas sa situation sous des couleurs bien brillantes, il annonçait au gouvernement qu'il allait suivre les négociations entamées par son prédécesseur, et il donnait pour motifs assez plausibles de sa résolution, l'armée réduite d'un tiers et diminuant encore tous les jours dans une proportion alarmante ; le désordre des financeSy le manque absolu de ressources; la réunion en Syrie d'une nouvelle armée d'Osmanlis. et le désir vivement exprimé par les troupes françaises de revoir leur patrie.
Ce rapport était vrai dans quelques points; mais dans beaucoup d'autres, il était exagéré. Kleber avait eu grand soin de ne présenter au Directoire que les considérations nécessaires pour lui faire obtenir de prompts secours, dans le cas où Tod n'approuverait pas ses projets de négociation, ce qui ne Tempècha pas d'expédier en Syrie un parlementaire chargé, pour le Grand Vizir, d'un duplicata de la lettre de Bonaparte, avec l'expresiioa de son désir d'entrer en arrangement.
Le rapport de Kleber est devenu célèbre, surlort parce qu'il a servi de base aux accusations de» ennemis de Napoléon. L'Empereur l'a jugé d'ailleurs historiquement assez important pour le réfuter |)ar des observations dictées k Sainte-Hélène.
Il est à remarquer que par suite de la révoli-
tîon du 18 Brumaire, le rapport de Kleber adressé au Directoire arriva en France au premier Consul, mais un diplicata fut intercepté par les Anglais. Ce duplicata eut du moins le résultat de les tromper sur la situation de l'armée d'Orient, qu'il présentait sous une face trop défavorable, et loin d'avoir accéléré la perte de l'Egypte, comme quelques historiens militaires l'ont écrit, il fit mettre plus de lenteur dans les préparatifs de l'expédition préparée par l'Angleterre.