‹ Bonaparte en EgypteChapitre 19 sur 24 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

CuiumuDications avec les Turcs et les Anglais; Bonipirte apprend dans quelle fâcheuse situation se trouve l* France ; sos inquiétudes ; sa résolution de retourner à Paris; préparatifs de départ ordonnés à Ganteanme. *^ Bonaparte quitte Alexandrie et revient au Caire; BOÎni qu'il donne pour les besoins de l'armée, rorganisation det provinces et l'administration des finances. — Situation de l'armée et de l'Egypte au moment de son projet de départ. — Lettre au Grand Vizir (17 août); tentative de négociation ; politique de la France; danger des alliance! russe et anpjlaisc. — Lettre au Divan du Caire (17 août); Bonaparte annonce son départ pour la basse Egypte; eoiiiancc à maintenir parmi le peuple. — Ganteaume annonce à Bonaparte que tout est prêt pour le départ. — Bonaparte quitte le Caire et arrive à Alexandrie le 24 août. — Entrevue de Bonaparte avec Mcnou. — Lettre à Jonot; regrets de ne pouvoir l'emmener en France; assuraïc* alFoctucuse dainitié. — Instructions et conseils à Kleber en lui laissant le commandement en chef de l'armée d'Orient. — Adieux à l'armée. — Bonaparte monte ■ bord de la Muiron (it octobre) et quitte l'Egypte; U s'arrùt(» à Ajaccio et à Fréju-s (9 octobre). — En route pour Paris. — D'Aix (it) octobre) il écrit au Directoire î son retour motivé. — Arrivée à Paris (15 octobre).— Jugement sur le départ de Bonaparte.

Si le nénéral en chef de l'armée d'Orient n'adre»sait à ses légions que des paroles sincères, lorsqu'il leur parlait de combattre avec elles dc8 ennemis nouveaux sur cette terre où leur valeur

jà

vaît opéré déjà tant de prodiges, il devait bientôt tublîcr cet engagement pris avec la victoire sur le hamp de bataille d'Aboukir, pour former et exéuter d'autres projets.

Avant de rentrer dans les murs d'Alexandrie, près la bataille qui fut livrée le 25 juillet, Bonaarte envoya deux parlementaires, l'officier de larine Descorches et l'aide de camp Merlin, au ommodore Sidney-Smith, pour traiter de l'échange es prisonniers. Ceux-ci furent bien accueillis sur 5 navire anglais, et Sidney-Smith, affectant de îur témoigner la plus exquise courtoisie, leur onfia des journaux anglais et la Gazette française e Francfort y des mois d'avril, mai et juin. Bonaarte, qui était depuis dix mois sans nouvelles de rance, parcourut ces journaux avec un empresselent facile à concevoir ; il y vit tous les maux qui lïligeaient la République. La seconde coalition tait victorieuse. Les armées de Russie et d'Autrihe avaient battu le général Jourdan sur le Danube, ►chcrer sur FAdîge, Moreau sur l'Adda. La Repuilique Cisalpine était détruite, Mantoue assiégé. ^es Cosaques étaient arrivés sur les frontières des Llpes. Masséna se soutenait avec peine dans les ochers de la Suisse. En France, la Vendée était n pleine insurrection. L'armée navale n'avait pas té plus heureuse; elle n'avait pas essuyé de déaite, il est vrai, mais elle était sortie de Brest, ortc de vingt-deux vaisseaux que soutenaient dixluit frégates, elle était arrivée au détroit, et était ►aisiblement rentrée à Toulon sans oser attaquer

40S PONAPARTB

les Anglais, qui n'avaient pourtant que dix-huit bâtiments à lui opposer. L*escadre espagnole était également passée de Cadix à Carthagëne, où elle avait rallié vingt-sept vaisseaux de guerre, dont quatre à trois ponts; mais les flottes anglaises n'avaient pas tardé à les suivre et h mettre le blocus devant les ports qui les renfermaient. Malte était bloquée, Corfou avait été pris par la famine, la garnison reconduite en France, où la loi sur les otages, l'emprunt forcé et les violences des conseilS| avaient de nouveau soulevé toutes les passions.

11 n'échappa pas à Bonaparte que le désastre des armées françaises était le résultat des mauvais plans de campagne adoptés h Paris. Si les armées du Danube, d'Helvétie et du bas Rhin, n'eussent formé qu'une seule masse; si l'armée de Naples et celle d'Italie eussent été réunies en mars sur l'Adige, la I{épu])lique n'eut essuyé aucun revers. « Bonaparte résolut de rentrer en France, il comprit qu a son aspect tout changerait; les trois journées da 18 fructidor, du 22 floréal et du 30 prairial avaient détruit la Constitution de 1795; il comprit qu'il hii serait facile de se mettre à la tête de la Répnbli([n(^; il était résolu, a son arrivée h Paris, de lui donner une nouvelle face et de satisfaire l'opinion nationale, (|ui, des 1798, l'avait appelé ii la tète di gouvernement. La loi du 22 floréal 1798 avait dissipé chez lui tout prestige républicain (1). »

Tant que cette seconde coalition existerait et qn6 la Vranc(^ aurait à soutenir la guerre sur ses fron-

il: (KuiTcs de yapoU'on à Sainte-llclcnc.

[Pî^T^"^:.^^^

tières,' elle ne pourrait envoyer aucun secours à l'armée d'Orient, et la Porte ne voudrait entendre à aucune transaction ; il serait donc impossible de rien entreprendre en Asie ; il faudrait se borner a conserver l'Egypte, à en perfectionner l'administration, à en accroître les moyens de défense. L'Egypte n'était d'ailleurs menacée d'aucun coté. Les naturels du pays étaient soumis, le plus grand nombre était affectionné. Les Mameluks n'étaient plus rien. Les deux armées que la Porte avait réunies en Syrie et à Rhodes, au commencement de la campagne, étaient détruites. La première avait perdu six mille hommes aux diverses affaires d'El-A'rych, huit mille à Jafïa, six mille h Saint- Jean-d'Acre ; trente mille avaient été dispersés au mont Tliabor, quarante bouches à feu composant son équipage de campagne avaient été prises a Jaffa, ainsi que ses magasins et ses équipages d'outrés. La seconde armée avait perdu douze mille hommes à Saint-Jcan-d' Acre, savoir : quatre mille hommes composant les deux premiers secours délachés de cette armée, huit mille hommes qui étaient arrivés le 7 mai. Dix-huit mille hommes venaient de périr sur le champ de bataille d'Aboukir, trente-deux bouches à feu formant son équipage de campagne y avaient été prises, ainsi que le vizir Miistafa, pacha de Roumélie, commandant en chef. La Porte n'avait plus aucun corps de troupes réuni, si ce n'est sept à huit mille janissaires formant l'arrière-gardc de Tarmée de Rhodes, qui n'avaient pas eu le temps d'arriver à Aboukiret qui se trouvaient aux Darda-

nellcs. Le Grand Vizir avait quitté Constantinople, passé le Bosphore et était campé à Scutari avec quatre mille hommes, qui formaient sa Maison. II lui fallait bien du temps pour rassembler une armée. H n'était pas au pouvoir des janissaires de la Porte de lutter contre Tarmée française. Une force européenne pouvait, sans doute, arriver par mer, débar({uer h Aboukir ou à Damiette ; mais, depuis ([lie la seconde coalition avait renouvelé la guerre, rKgyptc était devenue un objet secondaire. Cétait dans Milan, dans Amsterdam ou dans Bruxelles, peut-être dans les plaines de Flandre ou de Champagne, que r Angleterre voulait désormais recon- (|uérlr TEgypte.

Bonaparte confia sa résolution de passer en iMirope à Berthicr, à Bourrienne et au contreami rnl Gantcaume. Il ordonna h Ganteaume de préparer les deux frégates la Muiron et la Carrère, ci deux petits chebecs la Revanche et la Fortune, avec nu approvisionnement de trois mois d'eau et (|uatr(* mois de vivres pour quatre cents passagers, r.es deux frégates étaient de construction vénitienii(\ ayant un peu plus de capacité que les frégates de quarante-quatre françaises; mais, comme elles liraicMit moins d'eau, elles tenaient moins bien 1(^ v(Mit ; elles pouvaient soutenir un combat, mais, chassées par des forces supérieures, elles ne pouvaient leur échapper. Les deux petits chebecs étaient (l()ul)lés en enivre; ils étaient boDS marchcMirs; ils devaient servir pendantque les frégates attireraient l'attention des bâtiments ennemis, si

l'on était poursuivi. Bonaparte recommanda à Ganteaume le secret sur le but de l'armement de cette petite division, et d'agir avec assez de prudence pour que la croisière anglaise n'ait aucune connaissance de cet armement. Quant au général Bonaparte il cacha et dissimula son départ avec le plus grand soin.

Pendant que ces préparatifs se faisaient dans l'arsenal d'Alexandrie, le général Bonaparte arriva au Caire le 11 août. Le vizir Mustafa y avait fait son entrée quelques jours avant. La vue des trophées de la bataille d'Aboukir excita la satisfaction de la population du Caire. Bonaparte s'occupa încore avec la plus grande activité k pourvoir à ;ous les besoins de l'armée.

L'armée française avait perdu, depuis le 1^^ janvier 1799, en Syrie : sept cents hommes morts aux lopitaux, spécialement par la peste; cinq cents tués ur les champs de bataille de Syrie ; deux cents norts aux hôpitaux d'Egypte, mais blessés en Syrie ; ix cent cinquante tués dans la haute et la basse îgypte, sur les divers champs de bataille, ou morts )ar suite de leurs blessures (les pertes essuyées à ^boukir y sont comprises) ; (juatre cents hommes îtaient morts de maladie dans les hôpitaux : l'armée ivait donc perdu deux mille six cent cinquante-neuf lommes. L'on a vu qu'elle était de vingt-neuf mille lept cents hommes au l*''' janvier 1799 ; il lui restait lonc vingt-sept mille cin<|uante hommes au 1^*' sepembre 1799, dont quatre cents étaient des vétérans, mais bons pour le service des places. La

cavalerie comptait trois mille chevaux en état d'entrer en campagne ; Tartillerie avait un matériel très considérable, capable de suffire aux pertes de plusieurs campagnes. Les arsenaux d'Alexandrie et de Gyzch étaient en activité; les hôpitaux et les lazarets étaient aussi bien établis qu'ils Tétaient en France. L'armée pouvait réunir sur le champ de bataille vingt-quatre mille hommes, outre deux mille auxiliaires; trois mille cinq cents hommes étaient ou vétérans, ou malades, ou non combattants, ou hommes de dépôt. Les équipages des flottilles d'Alexandrie et du Nil n'étaient pas compris dans ces cdectifs. Le général en chef avait arrêté la démai'catlon des provinces, fixé les attributions des commandants, déterminé les communications, les rapports (ju'ils devaient avoir entre eux, des mar- j chés étaient passés pour renouveler rhabilloment des troupes. Le contrôleur général Poussielgoe avait ordre de presser la rentrée du mîrv, d'innover peu, d'entretenir les bonnes dispositions des cheiks; le général Dugua, au Caire, tout en commandant avec douceur, devait être sans pitié pour ia révolte.

La lùte du Prophète fut encore célébrée avec une grande solennité.

Restait la danorereuse influence des firmans delà Porte Ottomane. Le vizir était encore au delà du Tau rus, réunissant (|uelques milliers de malheureux sans aucune habitude de la guerre ; mais sou nom pouvait suffire encore pour soulever les tribus, agiter les fellahs. Bonaparte voulut hasarder une

..ÇN EGYPTE 413

nouvelle ouverture auprès du généralissime ennemi, persuadé que, si elle ne le désarmait pas, elle pourrait du moins rendre les hostilités moins actives. 11 fit venir un eflendi fait prisonnier à Aboukir, i'éblouit par l'appareil des forces qu'il étala à ses yeux, et lui rendit la liberté en le chargeant de cette lettre:

Au Grand Vizir,

Au Grand Vizir, grand parmi les grands éclairés, seul dépositaire de la confiance du plus grand des sultans.

J'ai l'honneur d'écrire à Votre Excellence, par l'efTendi qui ,a été fait prisonnier à Aboukir et que je lui renvoie, pour lui faire connaître la véritable situation de l'Egypte et entamer entre la Sublime Porte et la République Française des négociations qui puissent mettre lin à la guerre qui se trouve exister pour le malheur de Tun et de l'autre Etat.

Par quelle fatalité la Porte et la France, amies de tous les temps et dès lors par habitude, amies par l'éloignement de leurs frontières, la France ennemie de la Russie et de l'Empereur, la Porte ennemie de la Russie et de l'Empereur, sont-elles cependant en guerre?

Comment Votre Excellence ne sentirait-elle pas qu'il n'y a pas un Français de tué qui ne soit un appui de moins pour la Porte ?

Comment Votre Excellence, si éclairée dans la connaissance de la politique, et des intérêts des divers Etats, pourrait-elle ignorer que la Russie et l'Empereur d'Allemagne se sont plusieurs fois entendus pour le partage de la Turquie, et que ce n'a été que l'intervention de la France qui l'a empêché ?

Votre Excellence n'ignore pas que le vrai ennemi de rislamisme est la Russie. L'empereur Paul I'»" s est fait Grand-Maître de Malle, c'est-à-dire a fait vœu de faire la guerre aux Musulmans. N'est-ce pas lui qui est le clief do la religion grecque, c'est-à-dire des plus nombreux ennemis qu'ait l'islamisme ?

La France, au contraire, a détruit les chevaliers de Malte, rompu les chaînes des Turcs qui étaient détenus en esclavage.

et croit, comme l'ordonne l'islamisnie, qu'il n'y a qu'on seul Dieu.

Ainsi donc la Sublime Porte a déclare la guerre à Béi véritables amis et s'est alliée à ses Térîtables ennemis!

Ainsi donc la Sublime Porte, qui a été l'amie de la France tant que cette puissance a été chrétienne, lui a fait la guerre dès l'instant que la France, par sa religion, s'est rapprochée do la croyance musulmane!

La Russie et l'Angleterre ont trompé la Sublime Porte; oUcs ont intercepté nos courriers par lesquels nouB loi faisions part de l'expédition d'Egypte, et l'ont représenté comme le commencement de l'empire musulman : comme si je n'avais pas toujours déclaré que l'intention de la République Française était de détruire les Mameluks, et non de faire la guerre à la Sublime Porte, était de nuire aux Angliisi et non à son grand et fidèle allié l'empereur Sélim.

La conduite que j'ai tenue avec tous les gens de la Porte qui étaient en Egypte, envers les bâtiments du Grand Seigneur, envers les bAtiments de commerce portant le pavillon I ottoman, n'ost-clle pas un sûr garant des intentions pacifiques do la République Française?

La Sublime Porte a déclaré la guerre, dans le mois de ) janvier, à la République Française avec une précipitation , inouïe, sans attendre l'arrivée de l'ambassadeur Descorchet, qui déjà était parti de Paris pour se rendre à Constantinople, < sans me demander aucune explication, ni répondre à •acune (les avances que j'ai faites.

J'ai cependant espéré, quoique sa déclaration de guerre me fût parfaitement connue, pouvoir la faire revenir, et j'ai, à cet effet, envoyé le citoyen Beauchamp, consul de la République, sur la caravelle. Pour toute réponse, on l'a emprisonné ; pour toute réponse on a créé des armées, on les a réunies à Gaza et on leur a ordonné d'envahir TËg^ptc. Je me suis trouvé alors obligé de passer le désert, préféraDt faire la guerre en Syrie à ce que l'on me la fît en Ég^ypte.

Mon armée est forte, parfaitement disciplinée et approrisionnée de tout ce qui peut la rendre victorieuse des ar niées, fussent-elles aussi nombreuses que les sables de la mer. Des citadelles et des places hérissées de canons te sont élevées sur les côtes et sur les frontières da désert: je . ne crains donc rien, el jo suis ici invincible ; mais je dois à

BN EGYPTE 415

rhumanité, à la vraie politique, au plus ancien comme au plus vrai des alliés, l'empereur Sélim, la démarche que je fais.

Ce que la Sublime Porte n'atteindra jamais par la force des armes, elle peut l'obtenir par une négociation. Je battrai toutes les armées lorsqu'elles projetteront l'envahissement de rÉgypte, mais je répondrai d'une manière conciliante à toutes les ouvertures de négociations qui me seraient faites. La République Française, dès l'instant que la Sublime Porte ne fera plus cause commune avec nos ennemis, la Russie et l'Empereur, fera tout ce qui sera en elle pour rétablir la bonne intelligence et lever tout ce qui pourrait être un sujet de désunion entre les deux États.

Cessez donc des armements dispendieux et inutiles. Vos ennemis ne sont pas en Egypte ; ils sont sur le Bosphore, ils sont à Corfou, ils sont aujourd'hui, par votre extrême imprudence, au milieu de l'Archipel.

Redoubez et armez vos vaisseaux ; reformez vos équipages d'artillerie; tenez-vous prêts à déployer bientôt l'étendard du Prophète, non contre la France, mais contre les Russes et les Allemands, qui rient de la guerre insensée que nous nous faisons, et qui, lorsqu'ils vous auront affaiblis, lèveront la tête et déclareront bien haut les prétentions qu'ils ont déjà. Vous voulez l'Egypte, dit-on; mais l'intention de la France n'a jamais été de vous l'ôter.

Chargez vos ministres à Paris de vos pleins pouvoirs, ou envoyez quelqu'un chargé de vos intentions et de vos pleins pouvoirs en Egypte. On peut en deux heures d'entretien, tout arranger, c'est le seul moyen de rasseoir l'empire mu- 'sulman, en lui donnant la force contre ses véritables ennemis, et de déjouer leur projet perdde, qui, malheureusement, leur a déjà si fort réussi.

Dites un mot, nous fermerons la mer Noire à la Russie et nous cesserons d'être le jouet de cette puissance ennemie, que nous avons tant de sujets de haïr, et je ferai tout ce qui pourra vous convenir.

Ce n'est pas contre les Musulmans que les armées fran-» çaiscs aimeraient à déployer et leur tactique et leur courage ; mais c'est, au contraire, réunies à des Musulmans qu'elles doivent un jour, comme cela a été de tout temps, chasser leur ennemi commun.

Je crois en avoir assez dit par cette lettre à Votre Excel-

Icncc. Elle peut faire venir auprès d'elle le citoyen Beaûchamp, que Ton m'assure être détenu dans la mer Noire. Kilo peut prendre tout autre moyen pour me faire connaître SCS intentions.

Quant à moi, je tiendrai pour le plus beau jour de ma vie celui où je pourrai contribuer à faire terminer une guerre à la fois impolitique et sans objet.

Je prie Votre Excellence de croire, à l'estime et à la considération distinguée que j'ai pour elle (t).

BoNAPARTEr

Le même jour 17 août, il écrivit au Divan du Caire :

Je pars demain pour me rendre à Menouf, d'où, je ferai difTércntcs tournées dans le Delta, afin de voir par moi-mèinie les injustices qui pourraient être commises, et prendre connaissance et des hommes et du pays. Je vous recommando de maintenir la confiance parmi le peuple. Dites-lui souvent que j'aime les Musulmans et que mon' intention eit de l'aire leur bonheur. Faites-leur connaître que j'ai pour conduire les hommes les plus grands moyens, la persuasioa el la force ; qu'avec l'une, je cherche à me faire des amis ; qu'avec l'autre, je détruis mes ennemis,

Je désire que vous me donniez le plus souvent possible de vos nouvelles, et que vous m'informiez de la situation des choses.

B 0?(APARTE.

Le 13 août, Ganteaume avait fait savoir ii Bonaparte que les quatre bâtiments seraient prêts à prendre la mer le 20 ; toutefois qu'il ne fallaitpas penser l\ pouvoir le faire, avec quelque probabilité de succès, avant le mois de novembre ; alors les vcnls souffleraient du sud et les longues nuits seraient favorables. Mais le 19 août, à cinq heures du malin, arriva au Caire un dromadaire porteur de

(Il ArH)iv<>s du Drpot do la gucrr3. Correspondanco, pièce 43tt

(17 août I7î»l»i.

dépêches de Tamlral ; il avisait que, par un bonheur inattendu, la croisière anglaise avait disparu, ne laissant qu'un petit brick en observation devant le port; qu'en conséquence sa division serait mouillée le 24 a midi hors des passes; qu'il fallait être rendu sur le bord de la mer le 24 avant midi, afin qu'il put appareiller et profiter des vents de terre pour s'éloigner de la côte. Cette nouvelle était fort inattendue; elle contrariait le général en chef, qui eût voulu un délai de quinze jours ; car il avait encore bien des choses à régler ; mais il n'y avait pas à hésiter. Dans la journée du 19 août, le général Berthier expédia aux généraux Desaix, Kleber, Menou, Murât, Marmont, Bessières, aux membres de l'Institut Monge, Berthollet, Denon, Perceval et à la compagnie des guides, l'ordre de se rendre en toute diligence à Alexandrie. Le quartier général s'embarqua le soir sur le Nil, séjourna il Menouf, où commandait le général Lanusse, arriva le 20 h El-Rahmânyeh et y débarqua. Le 22, on arrivait à Alexandrie et le 24, à quatre heures de l'après-midi, on était au bivouac sur le camp des Romains, près d'Alexandrie, au bord de la mer. Desaix et Kleber manquaient au rendez-vous ; le premier commandait dans la haute Egypte, le second était à Damiette et n'arriva que le lendemain. Cependant le contre-amiral Ganteaume pressait rembarquement. Il vit avec peine qu'on tardait jus- (ju'au soir; il était stimulé par la vue du brick anglais qui, à trois heures de l'après-midi, s'était approché assez près pour reconnaître la frégate au

mouîllage et s'être aperçu qu'elle était en appa« reillago. Ce brick avait immédiatement cinglé snr (Ihypre, probablement pour en instruire la croisière anglaise. Peu après une brise du sud-est s'éleva ; c'était un prodige au mois d'août, époque il laquelle les vents du nord-ouest, habituels en . cette saison, existaient encore. L'amiral jugea que cett(* brise pouvait pousser la division à trente ou <[uarante lieues hors des limites de la croisière. d'Alexandrie. »

Bonaparte s'entretint quelques instants avec le général Menou et lui laissa des instructions pour le général Kleber et Tordre pour le général Desâix de se rendre en France en profitant des mauvais temps d'hiver. Il eut bien désiré l'emmener avec lui. Le général Menou était extrêmement peiné; sa coniiance dans le général était exclusive, mais il savait combien il était important que Bonaparte arrivât en Europe. C'est a cette occasion que, se promenant sur l'estran, mouillé par le flot de la nier, vis-à-vis de sa tente, le général en chef lui dit: 0 J'arriverai à Paris, je chasserai ce tas d'avocats <(ui se moquent de nous et qui sont incapables de gouverner la République, je me mettrai à la tète du gouvernement, je rallierai tous les partis, je rétablirai la République italienne, et je consoliderai cette magnifique colonie (1). »

« Le général Desaix était l'officier le plus capable de commander l'armée d'Orient, mais il était plus utile en France. Klcbor tenait le second rang;

il) Œin'ns de Napoléon,

leynîer, le troisième. Bonaparte pensa un moment les emmener tous trois en France, en laissant le

ommandement de l'armée au général Lanusse ;

nais, considérant les dangers attachés à la tra-

ersée, il sentit la convenance de laisser h l'armée

rOrient un général capable : il fit choix du géné-

al Kleber. »

Voilà les instructions fort étendues laissées pour

ileber, elles portent la date du 22 août. (1)

Vous trouverez ci-joint, Citoyen Général, un ordre our prendre le commandement en chef de l'armée. La crainte uc la croisière anglaise ne reparaisse d'un moment à l'autre le fait précipiter mon voyage de deux ou trois jours. J'emlène avec moi les généraux Berthier, Andréossy, Murât, annes et Marmont, et les citoyens Mongc et Berthollot. Vous trouverez ci-joints les papiers anglais et de Francrt jusqu'au 10 juin. Vous y verrez que nous avons perdu 'talie; que Mantoue, Turin et Tortone sont bloqués. J'ai ;u d'espérer que la première de ces places tiendra jusqu'à fin de novembre. J'ai l'espérance, si la fortune me sourit, arriver en Europe avant le commencement d'octobre. Vous trouverez ci-joint un chiffre pour correspondre ecle gouvernement, et un autre chiffre pour correspondre ec moi.

Je vous prie de faire partir, dans le courant d'octobre, not, ainsi que mes domestiques, et tous les effets que j'ai issés au Caire. Cependant je ne trouverais pas mauvais que us engageassiez à votre service ceux de mes domestiques li vous conviendraient.

L'intention du gouvernement est que le général Desaix rte pour l'Europe dans le courant de novembre, à moins événements majeurs.

La commission des arts passera en France sur un parmentaire que vous demanderez à cet effet, conformément i cartel d'échange, dans le courant de novembre, iiiiniéatement après qu'ils auront achevé leur mission ; ils sont,

[1} Archives du Dépôt de la guerre et Correspondance de Napoléon, fice 4374.

dans ce moment-ci, occupes à ce qui reste à faire, à Tifliter ]a haute Egypte. Cependant, ceux des membres que vous jugerez pouvoir vous être utiles, vous les mettriez en réquisition sans difficulté.

L'eiTondi fait prisonnier ù Aboukir, est parti pour w rendre à Damiette. Je vous ai écrit de l'envoyer en Chypre; il est porteur, pour le Grand Yizir, de la lettre dont toqs trouverez ei-joiut la copie.

L'arrivée de noire escadre de Brest à Toulon, etdel'eBcadre espagnole à Carihagènc, ne laisse plus aucune espèce (le doute sur la possibilité de faire passer en Egypte le» l'usils, les sabres, les pistolets, les fers coulés dont vont avez besoin, et dont j'ai l'état le plus exact, avec une quantité de recrues sufiisantes pour réparer les pertes des denx campagnes. Le TTOuvernement vous fera connaître alors Inimcmc ses intentions ; et moi-même, comme homme publie et comme particulier, je prendrai des mesures pour vous faire avoir fréquemment des nouvelles.

Si, par des événements incalculables, toutes les tcntatÏTes étaient infructueuses, et qu'au mois de mai vous n'eussiez reçu aucun secours ni nouvelles de France, et si, cette année, malgré toutes les précautions, la peste était en Egypte el vous tuait plus de quinze cents soldats, perte considérable. puisqu'elle serait en sus de celles que les événements de guerre vous occasioneraient journellement, je pense que, dans ce cas, vous ne devez point vous hasarder à Boatenir la canii)agne prochaine, et que vous êtes autorisé à conclure la paix, avec la Porte Ottomane, quand bien même l'évacoa- (ion de M^gypte devrait en être la condition principale. Il faudrait simplement éloigner l'exécution de cette condition si cela était possible, jusqu'à la paix générale.

Vous savez apprécier aussi bien que personne, Citoren Généial, combien la possession de l'Egypte est importante à la France. Cet empire turc, qui menace ruine de touscâtët* s'écroule aujourd'hui, et l'évacuation de TËgyptc par la France serait un malheur d'autant plus grand, que nous verrions, de nos jours, cette belle province en d'autres mains européennes.

Les nouvelles des succès ou des revers qu'aurait la Républic|ue en Europe doivent aussi entrer puissamment dans vos calculs.

Si la Porte répondait, avant que vous eussiez reçu de mes nouvelles de France, aux ouvertures de paix que je lui ai faites, vous devez déclarer que vous avez tous les pouvoirs que j'avais, entamer les négocialions, persister toujours dans l'assertion que j'ai avancée, que l'intention de la France n'a jamais été d'enlever l'Egypte à la Porte; demander que la Porte sorte de la coalition et nous accorde le commerce de la mer Noire, et enfin six mois de suspension d'hostilités, afin que, pendant ce temps-là, l'échange des ratifications puisse avoir lieu.

Supposant que les circonstances soient telles que vous croyiez devoir conclure ce traite avec la Porte, vous ferez sentir que vous ne pouvez pas le mettre à exécution qu'il ne soit ratifié; et, suivant l'usage de toutes les nations, l'intervalle entre la signature d'un traité et sa ratification, doit toujours être une suspension d'hostilités.

Vous connaissez, Citoyen Général, quelle est ma manière de voir sur la politique intérieure d'Egypte : quelque chose que vous fassiez, les chrétiens seront toujours nos amis. II faut toujours les empêcher d'être trop insolents, afin que les Turcs n'aient pas contre nous le même fanatisme que contre les chrétiens, ce qui nous les rendrait irréconciliables. II faut endormir le fanatisme, en attendant qu'on puisse le déraciner. En captivant l'opinion des grands cheiks du Caire, on a l'opinion de toute l'Egypte et de tous les chefs que ce peuple peut avoir. II n'y en a aucun moins dangereux pour nous que des cheiks, qui sont peureux, ne savent passe battre, et qui, comme tous les prêtres, inspirent le fanatisme sans être fanatiques.

Quant aux fortifications, Alexandrie, EI-A'rych, voilà les deux clefs de l'Egypte. J'avais le projet de faire établir cet hiver dos redoutes de palmiers : deux depuis Sâlheyeh à Qatyeh, deux de Qatyeh à El-A'rych ; l'une de ses dernières se serait trouvée à l'endroit où le général Menou a trouvé de l'eau potable.

Le général de brigade Sanson, commandant le génie, et le général de brigade Songis, commandant l'artillerie de l'armée, vous mettront chacun au fait de ce qui regarde son armée.

Le citoyen Poussielgue a été exclusivement chargé des finances. Je l'ai reconnu travailleur et homme de mérite. Il

422 BONAPARTB

-commence à avoir quelques renseignements sur le chaos de radministration de l'Egypte. J'avais le projet, si aucun nouvel évdnumcnt no survenait, de tAcher d'établir cet hiver va nouveau système d'imposition, ce qui aurait permis de noni passer à peu près des Coptes ; cependant, avant de l'entreprendre, je vous conseille d'y réfléchir longtemps. Il vnt .mieux entreprendre cette opération un peu trop tard qn'nn peu trop tôt.

Des vaisseaux de guerre français paraîtront indubitablement cet hiver à Alexandrie, ou A Bourlos ou à Damiette. Faites construire une tour à Bourlos. Tâchez de réunir ciaq •uu six cents Mameluks que, lorsque les vaisseaux français seront arrivés, vous ferez arrêter dans un jour au Caire ou dans les autres provinces, et embarquer pour la France. Au: défaut des Mameluks, des otages d'Arabes, des Cheiks-el« Beled qui, pour une raison quelconque, se trouveraient arrêtés, pourraient y suppléer. Ces individus, arrivés en France, y seraient retiMuis un ou deux ans, verraient la grandeur de la nation, prendraient de nos mœurs et de notre -langue, et, de retour en l']gyptc, nous formeraient autant de partisans.

J'avais déjà demandé h plusieurs fois une troupe de comédiens : je prendrai un soin particulier de vous en envoyer. (^et article est très important pour l'armée et pour commencer à changer les mœurs du pays.

La place importante que vous allez occuper en chef va vous mettre à même enfin de déployer les talents que la nature vous a donnés. L'intérêt de ce qui se passe ici est vif, et les résultats en seront immenses sur le commerce, et la civilisation : ce sera l'époque d'où dateront de grandes révolutions.

Accoutumé à voir la récompense des peines et des travaux (le la vie dans l'opinion de la postérité, j'abandonne avec le plus graud regret l'Egypte. L'intérêt de la patrie, sa gloire, l'olxassance, les événements extraordinaires qui viennent de s'y passer, me décident seuls à passer au milieu (les escadres ennemies pour me rendre en Europe. Je serii (lesprit et de c(eur avec vous. Vos succès me seront anssi cliers que ceux où je me trouverais moi-même, et je regarderai connue mal employés tous les joùrs do ma vie où je ne ferai j)as quel(|ue chose pour l'armée dont je vous laisse

le commandement, et pour consolider le magnifique établissement dont les fondements viennent d'être jetés.

L'armée que je vous confie est toute composée de mc& enfants; j'ai eu, dans tous les temps, même au milieu de leurs plus grandes peines, des marques de leur attachement. Entretenez-les dans ces sentiments : vous le devez par l'estime toute particulière que j'ai pour vous, et pour l'attachement vrai que je leur porte.

A ces instructions était jointe la proclamation suivante adressée h l'armée et datée du 22 août : (1}

A l'armée.

Les nouvelles d'Europe m'ont décidé à partir pour la France.

Je laisse le commandement de l'armée au général Kleber.

L'armée aura bientôt de mes nouvelles ; je ne puis en dire davantage. Il me coûte de quitter les soldats auxquels je suis le plus attaché ; mais ce ne sera que momentanément, et le général que je leur laisse a la confiance du Gouvernement et la mienne.

Pour son fidèle Junot, Bonaparte laissa cette lettre (22 août) :

Lorsque tu recevras cette lettre, je serai bien loin de l'Egypte. J'ai regretté de ne pouvoir t'emmener avec moi; tu t'es trouvé trop éloigné du lieu de l'embarquement. Je donne ordre à Kleber de te faire partir dans le courant d'octobre. Enfin, dans quelque lieu et dans quelque circonstance que nous nous trouvions, crois à la continuation de la tendre amitié que je t'ai vouée.

Salut et amitié.

Enfin l'embarquement eut lieu à sept heures du soir; les généraux Murât, Marmont, les membres-

(1) Archives du Depot de la guerre et Correspondance, pièce 4380.

de rinstitiit Perceval et Denon, et la moitié des guides, s'embarquèrent sur la Carrère (capitaine Dumanoir) (1). Le général en chef, le général Be^ thicr, Monge, Berthollet, Bourrienne et Tautre moitié des guides s'embarquèrent sur la Muiron (2). Cette petite division appareilla à neuf heures du soir, et a six heures du matin elle se trouva à trente lieues ouest d'Alexandrie, au delà du cap Deris, mais peu après le lever du soleil, la brise cessa entièrement, le vent habituel du nord-ooest reprit toute sa force; il dura quinze ou vingt jours. Quelquefois en vingt-quatre heures on avait fait deux ou trois lieues en bonne route, et souvent on avait perdu ; les bâtiments avaient dérivé, emportés par les courants qui, sur cette mer, se font sentir de l'ouest à Test. Le vent de Téquinoxe arriva enfin. En trois ou quatre jours la division doubla le cap Bon, filant treize nœuds; après avoir doublé la côte d'Afrique, elle longea la côte de Sardaigne, puis elle prit le canal pour atterrir près du détroit de Bonifaeio, d'où elle suivit la côte de Corse, jusqu'aux Sanguinaires, cap du golfe d'Ajaccio. Dans k doute si cette lie était encore à la France, le chebec , la Fortune donna dans le golfe, communiqua avec des pécheurs, et fit le signal d'entrer. La division jeta l'ancre le 30 septembre, à deux heures aprèi midi.

r.e i^*" octobre, le citoyen Barberi, payeur du tré-

(1) ('arrcTG éUiit lo nom d'un p^éïK-ral d'artillorio taë à NeanuuW, •■ C;ii*iiillii(N dans la canipagno do 1797. ^

l2i ("-i'»tc frc'gato ôtail ainsi appelée en l'honneur de Muiron tnc à Arwj <'n «'(jiivraut do son corps le général Bonaparte dont il était un de» ùdtf <1<> camp.

sor, vint à bord (1); 'le général Bonaparte lui demanda des journaux, des nouvelles, et lui témoigna le désir qu'il avait d'être admis en libre pratique dans sa ville natale, (Juelle que fût la rigueur des règlements. Il n'obtint pas cette faveur, mais Barberi, père, président de la commission sanitaire ayant invité ses collègues à rendre visite au général, le patron du canot qui les conduisait feignit un accident de manœuvre, aborda la Midron, et mit ainsi les membres de la commission en contact avec l'équipage de ce navire. Forcés dès lors ou de subir eux-mêmes la quarantaine ou d'admettre avec eux dans le port Bonaparte et les siens, ils vérifièrent l'état des bâtiments et prirent ce dernier parti. A peine Bonaparte fut-il a terre, que toute la population de la ville accourut au-devant de lui. Reçu avec les honneurs militaires par les soldats de la garnison, il s'étonna de les voir dans un pitoyable état : on lui apprit alors qu'ils n'avaient pas touché leur solde depuis dix-neuf mois, et que le gouvernement, ne s'occupant d'aucun service public, avait même cessé de correspondre avec les payeurs du trésor. Bonaparte n'avait que quarante mille francs; il s'empressa de les compter à M. Barberi, ne gardant que la somme nécessaire pour payer ses frais de poste jusqu'à Paris.

Pendant sept jours, les vents contraires retinrent Bonaparte dans le port d'Ajaccio. Il mit à profit les instants, se fit raconter en détail la suite des

(1) Barberi, payeur du Trésor, et son père, président deLi couimission 'unitaire, étaient des amis dévoués de la famille Bonaparte.

événements qui, durant son absence, avaient changé la face des affaires, entendît, accueillit favorablement toutes les plaintes portées contre le Direc- j toire, et promit îivec discrétion de réparer le mal. TjC 7 octobre, il assistait à un bal qui lui était donné par la ville d*Ajaccio, quand un officier, envoyé par le contre-amiral Ganteaume, vint l'avertir que les vents devenaient favorables et qu'il fallait se presser de quitter le port. Aussitôt il se rendit a bord et donna Tordre de mettre à la voile. Le soir du 8, on était à huit lieues de Toulon, faisant l)(>nne route, mais dans une brume épaisse. On reconnut qu'on était au milieu d'une escadre et très près des bâtiments, d'après les coups de <^îinon qu'elle tirait. On avait appris en Corse que l'escadre de Bruix était retournée dans l'Océan; on était donc au milieu d'une escadre ennemie. A six heures, il y eut un moment d'éclaircie qui ne dura qu'une minute, mais qui fut suffisant pour faire découvrir que l'on n'était qu'aune portée de canon (le plusieurs vaisseaux de soixante-quatorze; le parti il prendre était embarrassant. Ganteaume, d'un caractère extrêmement vif, ordonna de virer de bord pour gagner la Corse. « Que faites-vous? lui dit le général en chef. Vous prenez chasse, vous allez vous faire reconnaître; manœuvrez lU conlraire sur l'ennemi ». Cela réussit; on ne conçut aucun soupçon. Ganteaume avait sagement prisa Ajaccio deux felouques, espèces de spéronares, bonnes marcheuses, armées de matelots du pays tri's bons nageurs. Il voulait que les passagers se

jetassent daDs ces felouques et gaguassent Port- Gros, où ils arrlveraieut nécessairement dans la nuit ; lui et les frégates retourneraient en Corse. Ce ne fut pas le sentiment du général Bonaparte, qui ordonna de naviguer sur Antibes. Peu d'heures après on s'aperçut qu'on avait pris un bon parti. Les coups de canon de signaux s'éloignèrent; l'escadre ennemie paraissait se diriger sur la Corse. Le 9, à la pointe du jour, la division jeta l'ancre vis-à-vis Saint-Raphaôl, dans le golfe de Fréjus. L'enthousiasme fut universel lorsqu'on apprit que le général Bonaparte était à bord des frégates. Là, comme en Corse, malgré les observations et les instances les plus pressantes sur le danger qui pouvait résulter de la non-observance de la quarantaine, les deux frégates furent en un instant remplies de monde. « Venez, général, lui disait la population de Fréjus, nous aimons encore mieux la peste que les x\utrichiens. » Alors la Santé laissa faire. On était donc en France après quarante-cinq jours de navigation, on avait surmonté beaucoup de périls. On remarqua que, dans le cours de la navigation, le général Bonaparte se confia entièrement à l'amiral et ne manifesta aucune inquiétude. Il n'eut aucune volonté. Il ne donna que deux ordres, qui deux fois le sauvèrent.

Tandis que l'escadron des guides, qui était venu d'Egypte avec le général en chef, va finir sa quarantaine à Toulon, celui-ci monte dans une chaise de poste et se dirige sur Paris où il arrive le 13 octobre.

Pendant un arrêt à Aix, il annonça en ces termes son arrivée au Directoire :

Aix, 18 vendémiaire an VII (10 octobre 1799).

Citoyens Directeurs, depuis mon départ de France, je n\ai reçu qu'une seule fois de vos dépèches ; elles me sont arrivées le 5 germinal (25 mars 1799) devant Acre ; elles étaient datées du 14 brumaire (4 novembre 1798) et 5nivùse (23 décembre 1798) ; elles me donnaient It nouvelle de nos succès contre Naples, ce qui me faisait conjecturer une guerre prochaine sur le continent; et dès lors j'ai pressenti que je ne devais pas rester longtemps éloigné de Frunce. Mais, si j'avais détruit dans ma campagne de Syrie les armées qui menaçaient d'envahir TÉgypte en traversant ledésert, il me restait à voir Tissue de l'expédition maritime qaise préparait avec beaucoup d'activité dans la mer Noire. Le débarquement ne pouvait s'opérer qu'à Alexandrie ou à Damiette, et me tins prêt à me porter sur Alexandrie. Voss avez vu dans mes dernières dépêches l'issue de la bataille d'Aboukir. L'Egypte à l'abri de toute invasion, est entièrement à nous. Je me procurai, à l'issue de plusieurs conférences, diplomatiques, les gazettes d'Angleterre, jusqu'au 0 juin, par lesquelles je fus instruit des défaites de Jourdan, eu Allemagne, et de Scherer, en Italie. Je psirtis sur-lechamp, à l'heure même, avec les frégates la Muii*oneiU ('ancre, quoique mauvaises marcheuses. Je n'ai pas penaé devoir calculer les dangers ; je devais me trouver où ml présence pouvait être le plus utile. Animé de ces sentiments, je me serais enveloppé dans mon manteau et serais parti sur une barque, si je n'eusse pas eu de frégates.

J'ai laisse l'Egypte bien organisée et sous les ordres di général Kleber. Elle était déjà toute sous l'eau, et le IfQ était plus })eau qu'il ne l'avait été depuis cinquante ans.

J'ai traversé plusieurs croisières anglaises : j'ai des obligations à l'activité et aux bonnes manœuvres du contreamiral Clanteaumc d'avoir débarqué à Fréjus sans aucune espèce d'accideut. Je serais à Paris presque en même temps cjue ce courrier; mais lair sec et froid qu'il fait ici me saisit et me fatigue extrêmement : ce qui m'occasionne un retard de treille ou quarante heures. BonapAlRTE.

WVf.'f'-'-t. I *■■

Le départ du général en chef de l'armée d'Orient a été l'objet de vives attaques. « On a écrit que c'était un honteux abandon, ne l'imputant qu'à la crainte d'être obligé de mettre bas les armes. Il y a plus que de l'injustice dans un pareil reproche ; il y a de la mauvaise foi. Dans des temps ordinaires, et sous un gouvernement stable, nul doute qu'un départ arbitraire ne lui eût attiré une disgrâce. Mais dans la situation actuelle, il en était tout autrement ; l'intérêt de la chose publique semblait étroitement lié au sien, et la crainte ne dut entrer pour rien dans sa résolution ; car si l'avenir offrait quelque danger, c'était encore dans le lointain (1). »

En partant de France, le général en chef Bonaparte avait été revêtu d'une autorité illimitée. Il avait reçu carte blanche du Gouvernement, soit pour les affaires de Malte, soit pour celles d'Egypte et de Syrie, soit pour celles de Constantinople et des Indes. Il avait la faculté de nommer ii tous les emplois, même de choisir son successeur et d'opérer son retour en France, quand et comme il le voudrait. Il avait des pouvoirs, revêtus de toutes les formes et scellés du grand sceau, pour traiter avec la Porte, la Russie, les diverses puissances des Indes et des régences d'Afrique. Sa personne Hait donc désormais aussi inutile en Orient qu'elle était nécessaire en Occident.

Voici une lettre écrite par le roi Joseph le 2G mai 1826 qui confirme ce que nous venons de dire :

(1) Jomini.

43) BONÀPÀRTB

Je n'a! poinl trouvé d'instructions écrites du Directoire. Par ses lettres au général Bonaparte, on voit qu'il avait ëlé autorisé avant son départ, à ordonner, en son nom, aux mi' nistres, toutes les dispositions nécessaires à son expédition. Le général Bonaparte m'avait dit qu'il était autorisé à faire tout ce qui lui semblerait bien, le Directoire ne vonlant d'autre garantie que celle qu'il trouvait dans la gloire do vainqueur d'Itiilie. Le général Bonaparte était autorisé à j rester ou à quitter la conquête, selon les nouvelles qu'il recevrait d'Europe et la situation des pays occupés par «m (irmée ; c'est ce que le général Bonaparte m'a dit plusiear» \ fois avant son départ et que je lui ai entendu dire ides membres du Directoire, lesquels m'ayant un jour proposé l'ambassade de Prusse, lui dirent en ma présence : que peut- j être ferais-je mieux d'y renoncer étant mieux placé au conseil des Cinq Cents pour correspondre avec lui, sur tout ce qoi pourrait déterminer ses résolutions par la suite. Je me décidai à rester à Paris, et je puis assurer que mon frère me dit plusieurs fois : c Je suis libre de rester en Orient onde revenir en Europe. Si l'on peut se passer de moi ici, je resterai ou Orient; si l'on a encore la guerre en Europe, si l'opinion me rappelle, je reviendrai ; si la République peut véritablement s'affermir, tant mieux; si nos vieilles habitudes monarchiques, en contradiction avec nos lois actuelles, mettent aux prises l'opinion et le Gouvernement répablictîa et qu'il faille une main unique et forte pour soutenir nos institutions nouvelles, jusqu'à ce qu'elles soient soutenues par les mœurs et par elles-mêmes; si l'opinion m'appelle, je reviendrai. Si l'on peut aller sans moi, tant mieux. Us assez vaste champ de gloire est ouvert devant moi en Ëg^yple: d un côté, Constantinople, de l'autre, l'Inde. »

Je promis de correspondre avec lui et j'ai tenu parole. Lorsque le Directoire, répondant aux plaintes portées sur son administration par les deux Conseils, dont les membres étaient réunis en comité général dans la bibliothèque, fit li faute d'accuser le général Bonaparte de la perte de l'Italie, i je \\o. pus me contenir, et renonçant à la réserve que je m'étais îm])osée, je répliquai au citoyen Garât, qui portait j la parole, d'une manière qui me sembla applaudie par tooi les députés. Xe comptant plus sur la bonne volonté du Directoire pour aller au secours du général Bonaparte, je dépèchii

«n Grec, nommé Bourbaki en mandant à mon frère la vérité. Il vint lui-même solliciter les secours qu'on ne lui envoyait pas. Talleyrand avait dû être envoyé à Constantinople, par le Directoire, et il n'était pas parti de Paris. Dans ses dépêches au Directoire, le général Bonaparte parle plusieurs fois de sou retour éventuel, et l'on ne voit jamais que le Directoire s'y oppose.

Non, le Directoire ne s'opposait pas au retour de Bonaparte, bien au contraire, par la dépêche suivante, datée du 7 prairial an VII (26 mai 1799), il lui donne positivement Tordre formel de revenir en France :

Au général Bonaparte, commandant en chef de l'armée

d'Orient.

Les efforts extraordinaires, Citoyen Général, que l'Autriche et la Russie viennent de déployer, la tournure sérieuse et presque alarmante que la guerre a prise, exigent que la République concentre ses forces. Le Directoire vient, en conséquence d'ordonner à l'amiral Bruix d'employer tous les moyens qui sont en son pouvoir pour se rendre maître de la Méditerranée et pour se perler en Egypte, à l'effet d'eu ramener l'armée que vous commandez. Il est chargé de se concertjcr avec vous sur les moyens à prendre pour l'embarquement et le transport. Vous jugerez, Citoyen Général, si vous pouvez avec sécurité, laisser en Egypte une partie de vos forces, et le Directoire vous autorise, dans ce cas, à en confler le commandement à qui vous jugerez convenable.

Le Directoire vous verrait avec plaisir ramené à la tête des armées républicaines, que vous avez jusqu'à présent si glorieusement commandées.

Treilhard, La Rkveillère-Lépeaux, Barras.

Page 1