‹ Bonaparte en EgypteChapitre 7 sur 24 · VI PRÉFACE · texte numérisé non relu

VI PRÉFACE

« Les Français semèrent en Egypte ces germes de civilisation que Méhémet a cultivés ; la gloire de Bonaparte s'accrut ; un rayon de lumière se glissa dans les ténèbres de Tislamisme et une brèche fut faite à la barbarie » (1).

Aussi actuelle qu'il y a cent ans, la question d'Egypte est encore à résoudre, et le programme de Bonaparte exposé au Directoire en 1798 reste toujours renouvelable. .

« ... Plus la période noire s'allonge, plus s'approche l'amour des fières aspirations... Le sphinx de granit qui rêve sur les sables, celui qui vit passer Bonaparte et son effort, Lesseps et son œuvre, n'a pas encore dit son dernier mot... n'a pas murmuré la sentence suprême. Plus le mauvais destin s'acharne, plus nous devons appeler à notre aide les grands exploits qui gonllent les poitrines ettendent les résolutions (2).

(l) Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombe.

{t) Paroles prononcées par rhéroïquo commandant Marchand, lors de Tenthousiasto réception qui lui et été faite au cercle français, dans la capitale de l'Egypte.

Projets d'expéditions en Egypte sous Louis XIV et sous Louis XVI. — Les idées de Bonaparte sur l'Egypte au moment des négociations de Campo-Formio ; lettres à ce sujet au Directoire et à Talleyrand (août-septembre Î797). — Bonaparte nommé général en chef de l'armée d'Angleterre (26 octobre) ; il quitte l'Italie pour se rendre au Congrès de Rastadt ; ses adieux à l'armée (9 novembre) ; son retour à Paris (5 décembre) ; fête donnée par le Directoire pour la réception du traité de Campo-Formio; discours de Bonaparte (10 décembre). — Bonaparte est nommé membre de l'Institut (25 décembre) ; il inspecte les côtes de l'Océan (10 février) ; de retour à Pans, il songe plus que jamais à une expédition en Egypte ; son projet est adopté par le Directoire (5 mars 1798) : il reçoit pleins pouvoirs pour l'organisation de l'armée de terre et de mer; secret gardé sur le but de l'expédition; inquiétudes des Anglais. — L'armée d'Angleterre devient l'armée d'Orient; Bonaparte en est nommé général en chef (12 avril) ; instructions qu'il reçoit du Directoire pour s'emparer de l'île de Malte et de l'Egypte. — Note de Bonaparte au Directoire sur un projet de descente en Angleterre (13 avril). — Incident survenu à Vienne; lettre de Bonaparte au comte de Cobenzl (25 avril). — Bonaparte quitte Paris (3 mai) ; son arrivée à Toulon (9 mai) ; proclamation aux soldats de terre et de mer (10 mai 1795); situation des effectifs de l'armée d'Orient; la Commission des arts et des sciences ; savants et artistes qui accompagnent Bonaparte; la flotte quitte Toulon (19 mai).

En 1672, lorsque Louis XIV se préparait h envahir la Hollande, Liebnitz, dont l'esprit embras-

sait toutes choses, essaya de prouver au roi, dans un mémoire écrit à ce sujet, qu'il viendrait bien plus sûrement à son but en s'emparant de l'Egypte. En effet, l'Angleterre n'était rien dans les Indes à cette époque ; le commerce de l'Asie appartenait presque entièrement à la Hollande, et l'Egypte était la grande voie de communication. Cette ligne coupée, le commerce était perdu, et la puissance de la Hollande disparaissait. C'est ce que Leibnitz. démontrait au roi.

« Sire, ce n'est pas chez eux que vous pouvez vaincre ces républicains. Vous ne franchirez pasleurs digues, et vous mettrez l'Europe de leur côté- C'est en Egypte quHl faut les frapper. Là, vous trouverez la grande route du commerce de l'Inde ; vous enlèverez le commerce aux Hollandais ; vousassurerez l'éternelle domination de la France dans le Levant ; vous réjouirez toute la chrétienté ; vous remplirez le monde d'étonnement et d'admiration ; l'Europe vous applaudira, loin de se liguer contre vous. »

Il ne fut pas donné suite à ce projet. Plus tard cependant on revint aux idées de Leibnitz. Il s'agissait cette fois de contrebalancer l'influence future de la Russie en Orient. Les victoires de Catherine II contre les Turcs, qui avaient porté ses frontières si près de Constantinople, ne pouvaient manquer d'éveiller la sollicitude du Cabinet de Versailles. On songea, non à empêcher la ruine de l'empire ottoman, qui paraissait inévitable, mais à s'assurer une part dans les dépouilles. Il fut ques-

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tion de V occupation de V Egypte, M. de Sartines, ministre de la marine, la proposa formellement. « C'est le seul moyen, disait-il, de conserver notre commerce dans le Levant. L'Egypte civilisée deviendra pour nous une admirable colonie, et qui nous dédommagera delà perte de toutes les autres. Maîtres de la mer Rouge, nous pourrons attaquer les Anglais dans l'Inde, ou établir dans ces parages un commerce rival du leur. L'Angleterre et la Russie s'opposeront sans doute a ce que nous occupions l'Egypte ; mais nous aurons pour nous l'Autriche en lui promettant une partie de la Turquie d'Europe, et l'Espagne qui est notre alliée naturelle dans toute guerre maritime. Celle-ci joindra sa flotte à la nôtre. L'Egypte est conquise si nous pouvons y débarquer. »

# Le baron de Tott se rendit sur les lieux en 1777, sans autre but en apparence que de faire des observations astronomiques pour l'Académie des Sciences, et des recherches sur l'histoire naturelle, mais avec mission de reconnaître les côtes d'Egypte et de Syrie, celles de la Grèce et des îles de l'Archipel, et d'examiner surtout l'île de Candie, dont l'occupation préalable paraissait nécessaire pour faciliter celle d'Egypte. On lui recommanda de s'assurer si la partie de la cote entre Alexandrie et Aboukir ne serait pas l'endroit le plus favorable pour opérer le débarquement. Un enseigne de vaisseau lui fut adjoint [)Our sonder tous les mouillages. Un autre officier lut chargé de se rendre h Suez et dans la mer Rouge, pour

examiner toutes les côtes de cette mer, et reconnaître l'île de Mehun, située à son entrée, et dont il pourrait être utile de s'emparer. Cet olEcier, à son passage au Caire, leva le plan de la ville et du château.

On rechercha dans les anciennes chroniques, tout ce qui est relatif à l'expédition de Saint-Louis, pour voir ce qui l'avait fait échouer. On se flattait toutefois que l'Egypte, plus faible sous les Mameluks que sous le gouvernement des soudans, opposerait moins de résistance.

Plusieurs années s'écoulèrent sans qu'il fut question davantage de ce projet. Le comte de Saint-Priest, ambassadeur de France à Constantinople, écrivit, en 1781, pour en presser l'exécution : c( Les Russes ont à Kerson, quinze frégates et deux vaisseaux de soixante-quatre ; ils en ont autant à Tangarock. Cette escadre n'a qu'a paraître devant Constantinople pour y opérer une révolution. Son apparition sera le signe du soulèvement des Grecs. Les Turcs auront quitté l'Europe avant qu'on puisse arriver pour les secourir. C'est a la France de ne pas se laisser prendre au dépourvu par ce grand événement. Il faut quelle se hâte d'occuper V Egypte, La conquête de ce pays sera facile. Il n'est défendu que par cinq ou six mille Mameluks qui n'ont jamais vu le feu, et qui ne possèdent pas une pièce de canon. »

Le gouvernement, déterminé par ces considérations, avait résolu de tenter l'entreprise. Vingt mille hommes devaient être embarqués, au mois

de juillet, sur plusieurs divisions de la flotte, qui, parties de différents ports, se seraient ralliées au port de Paleo-Castro, a Test de Candie. On se serait porté de là sur Alexandrie et Damiette aux deux bouches du Nil ; on aurait occupé Aboukir et Rosette. On comptait sur le secours de nombreux chrétiens répandus au Caire et dans la haute Egypte, qui gouvernaient le pays pour les beys et en faisaient tout le commerce. Les événements de la guerre d'Amérique empêchèrent le départ de l'expédition ; ceux de la Révolution qui surgirent ensuite, permirent encore moins de s'en occuper. Mais Bonaparte songea aussi à l'Egypte. A la fin d'août 1797, à Passeriano, pendant que se négociait le traité de Campo-Formio, au moment où une paix glorieuse allait le rappeler d'Italie, il s'inquiétait déjà du repos auquel allait être condamné son génie ; et cherchant un nouvel aliment à son activité, il tournait ses regards vers l'Orient ; il savait que Leibnitz avait invité Louis XIV à faire la conquête de TÉgypte ; que le même projet avait été présenté à Louis XV et à Louis XVI. Pourquoi n'appartiendrait-il pas au vainqueur d'Italie d'accomplir ce qu'avaient médité ces deux grands hommes ? Une fois cette pensée éveillée dans son esprit, Bonaparte s'y arrêta avec ténacité. Il y avait d'ailleurs, dans l'entreprise elle-même, quelque chose de merveilleux et de poétique qui s'accordait parfaitement avec les aspirations d'une imagination ardente. Les mystérieuses destinées de l'Orient, ses grands empires, ses colossales

cîtés, ses formidables révolutions devenaient le texte de ses conversations journalières. Durant ses longues promenades du soir dans le magnifique parc de Passeriano, il se plaisait a rappeler les souvenirs fameux de ces belles contrées, trahissant souvent par ses exclamations les pensées gigantesques d'une ambition illimitée ; avec la verve qui lui était habituelle lorsqu'il suivait une thèse qui lui plaisait, il démontrait aux généraux qui l'écoutaient tous les avantages d'une expédition en Egypte : l'établissement d'une colonie sur le Nil, l'ouverture d'un immense débouché à nos manufactures dans TAfrique, l'Arabie et la Syrie; et ce qui le touchait surtout, c'était la facilité d'aller attaquer la puissance anglaise dans l'Inde, en partant de l'Egypte comme d 'une place d'armes, pour porter sur l'Indus soixante mille hommes qui, avec l'aide des Mahrattes et des autres populations soulevées, renverseraient facilement Torgueilleuse domination des Marchands britanniques. Telles et plus gigantesques encore étaient les pensées qui occupaient les loisirs de Passeriano. Ses compa* gnons, pleins d'ardeur, applaudissaient à ses conceptions, et, confiants dans sa fortune comme dans son génie, ils se déclaraient prêts à le suivre partout où il les conduirait. Monge était presque toujours de la conversation, et ce savant qui avait l'esprit et le cœur ardents, abondait dans le sens du général en chef, et excitait encore avec sa chaleur d'esprit la vive imagination de Bonaparte.

En même temps qu'il exaltait l'esprit de ses

•officîers, le général préparait le gouvernement à ridée de l'expédition qu'il méditait :

Les temps ne sont pas éloignés, écrivait-il au Directoire, le 16 août 1797, où nous sentirons que pour détruire véritablement l'Angleterre, il faut nous emparer de l'Egypte.- Le Taste Empire ottoman, qui périt tous les jours, nous met ^ans l'obligation de penser de bonne heure à prendre des moyens pour conserver notre commerce du Levant

Et cette lettre adressée à Talleyrand, ministre

des Relations extérieures, datée du quartier général

de Passeriano, le 13 septembre, est encore plus

explicite; on y trouve non seulement le projet sur

l'Egypte, mais encore celui de prendre Malte.

a... Je pense que désormais la grande maxime de la République doit être de ne jamais abandonner Corfou, Zante, etc. Nous devons, au contraire, nous y établir solidement; nous y trouverons d'immenses ressources pour le commerce, et elles seront d'un grand intérêt pour nous dans les mouve- ;ments futurs de l'Europe.

c Pourquoi ne nous emparerions-nous pas de l'île de Malte ? L'amiral Brueys pourrait très bien mouiller là et s'en emparer. Quatre cents chevaliers et, au plus, un régiment de cinq cents hommes sont la seule défense de la ville de la Valette. Les habitants qui montent à plus de cent mille, sont très portés pour nous et fort dégoûtés de leurs chevaliers, qui ne peuvent plus vivre et meurent de faim. Je leur ai fait exprès confisquer tous leurs biens en Italie. Avec l'île •de Saint-Pierre, que nous a cédée le roi de Sardaigne, Malte, Corfou, etc., nous serons maîtres de toute la Méditerranée.

a S'il arrivait qu'à notre paix avec l'Angleterre nous fussions obligés de céder le cap de Bonne-Espérance, il faudrait •nous emparer de TEgypte. Ce pays n'a jamais appartenu à iine nation européenne. Les Vénitiens y ont eu une certaine prépondérance, il y a bien des siècles, mais une prépondéârance précaire. L'on pourrait partir d'ici avec vingt-cinq .mille hommes, escortés par huit ou dix bâtiments de ligne

oa frégates Téoitiennes, et s'en emparer. L'Egypte n'appartient pas au Grand Seigneur.

fl Je désirerais, citoyen Ministre, que vous prissiez à Paris quelques renseignements pour me faire connaître quelle réaction aurait sur la Porte notre expédition d'Egypte. Atcc des armées comme les nôtres, pour qui toutes les religions sont égales. Mahométans. Coptes, Arabes, idolâtres, etc.. tout cela nous est fort indifférent : nous respecterions les ans comme les autres il). >

Le 23 septembre, Talleyrand lui répondait :

Quant à l'EgA-pte. vos idées sont grandes, et l'utilité doit en être sentie; je tous écrirai sur ce sujet plus an largue. Aujourd'hui je me borne à tous dire que si l'on en faisait la conquête, ce devrait être pour déjouer les intrigues russes et anglaises qui se renouTellent si souvent dans ce malheareux pays. Un si grand service rendu aux Turcs les engagerait aisément à nous y laisser la prépondérance et tous les avantages commerciaux dont nous aTons besoin. L'Ég^'pte comme colonie, remplacerait bientôt les prodnc» tions des Antilles, et, comme chemin nous donnerait le commerce de l'Inde. Car, en matière de commerce, tout réside dans le temps, et le temps nous donnerait cinq Toyages contre trois par la route ordinaire.

Bonaparte resta quelque temps, mais très peu de temps, sans s'occuper de l'Egypte, parce que, aussitôt le traité de Campo-Formio terminé, il fut nommé le 26 octobre, général en chef de l'armée d'Angleterre, armée (2) qui véritablement n'avait pas encore de destination fixe; puis, deux jours après cette nomination, le Directoire le délégua

ii) Arrhivcs des affaires étrangères.

(2) (l«'|><Midant, cette armée était déjà en partie organisée parles soins de Bonaparte : « Je vous envoie, écrivait-il au Directoire le 12 noTembre 1707. la distribution de l'année d'Italie, en armée d'Angleterre. J'ai fait toutcH les dispositions et donné tous les ordres en conséquence, afin qiH* d«*s l'instant que l'échange des ratifications aura eu lieu, et qae nous Hérons dans Mayence, on puisse commencer à mettre les colonnes en marrlie pour l'Océan » (Correspondance de Napoléon 1"', pièce 2354).

comme plénipotentiaire de la République française au congrès de Rastadt, avec Bonnier et Treilhard. Il ne fallait pas une grande* perspicacité pour démêler les inquiétudes secrètes qui agitaient les directeurs, jaloux de la popularité que s'était si glorieusement acquise le jeune général, ils le relèguent dans un congrès dont on ne peut prévoir le terme, et croient tromper leur orgueil par un commandement illusoire. Bonaparte ne fut pas dupe de cette comédie administrative. Mais il avait besoin de n'en rien témoigner. Il lui était facile de se dérober à son exil diplomatique, et déjà il méditait une destination plus certaine à cette armée qu'on mettait à sa disposition. Enfin le 14 novembre, à Milan, il prenait congé en ces termes de son armée d'Italie :

c Soldats, je pars demain pour me rendre au congrès de Rastadt .

En me trouvant séparé de l'armée, je ne serai consolé que par l'espoir de me revoir bientôt avec vous, luttant contre de nouveaux dangers.

Quelque poste que le Gouvernement assigne aux soldats de l'armée d'Italie, ils seront toujours les dignes soutiens de la liberté et de la gloire du nom français .

Soldats, en vous entretenant des princes que vous avez vaincus, des peuples qui vous doivent leur liberté, des combats que vous avez livrés en deux campagnes, dites-vous : Dans deux campagnes nous aurons plus fait encore (1). >

Cette proclamation était suivie d'un ordre du jour qui contenait tous les titres de gloire de ses braves soldats ; Bonaparte réunissait pour ainsi dire en un seul faisceau tous les trophées de deux

(1) Correspondance de Napoléon, pièce 2361.

campagnes, comme pour mieux resserrer les liens qui attachaient les destinées de cette armée à celle de son général.

Bonaparte arriva à Rastadt le 25 novembre. Sa présence donna tout à coup de l'importance aux

. deux autres plénipotentiaires français Bonnier et Treilhard. Jusque-là les ministres étrangers et les petits princes allemands qui assiégeaient le congrès s'étaient montrés assez dédaigneux à leur égard. La gloire de leur collègue devait leur profiter. Bonaparte d'ailleurs, outre la conscience de sa supériorité personnelle, avait un profond sentiment de la dignité de la France, et savait tenir la place

' qui appartenait à ses représentants. Il alla vite en affaires ; en présence des obstacles que présentaient les négociations particulières à la France, il se hâta de terminer ce qui avait rapport à la remise de Mayence aux troupes de la République, k celle de Palma-Nova et de Venise aux troupes autrichiennes. Le 30 novembre, les ratifications ayant été échangées avec les ministres de l'empereur d'Autriche, il avertit le Directoire de son prochain départ; en effet, Bonaparte arriva le 5 décembre, h Paris, et descendait à sa maison de la rue Chantereine bientôt changée en rue de la Victoire (1).

(1) Au numéro 60 de la rue Chantereine, à l'extrcmitô d'une lar^ ut bollu avenue, s'élevait au milieu d'un grand jardin un hôtel hiUi par rarchitertu Ledoux pour le marquis de Condorcet. Kn 171)1, crt hùtul était la propriété de Julie Carreau lorsqu'elle épousa Talmn. Cet hôtel fat céaé ensuite ii Joséphine, veuve du général de Benuharuaîs, et c'est là que le général Bonaparte vint habiter après son mariage, et c'est de là aussi qu'il partit pour se mettre à la tète de l'armée d'Italie dont les triomphes dét«'rminèrent le pouvoir exécutif à prendre un arrêté, on date du 28 décembre 1797, qui donnait le nom de la rue de la Victoire à la rue Chantereine.

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« Dès le lendemain il était l'objet d'une curiosité ardente, à laquelle il feignit de vouloir se dérober; onais ce fut en vain : la foule se trouvait partout • où il allait, et partout elle Taccueillait avec des cris d'enthousiasme. On admirait sa simplicité, sa dou- ■ceur, l'extrême délicatesse de sa figure, la frêle apparence de sa personne, qui contrastait avec le vivant souvenir de tant d'héroïques et gigantesques travaux. Le Directoire ne put pas refuser au héros populaire les honneurs du triomphe. Le 10 décembre, il se fit au palais du Luxembourg pour la réception du traité de Campo-Formio une pompeuse <;érémonie, où il n'y eut de bien remarquable que le discours prononcé par Bonaparte, discours empreint d'un hautain dogmatisme révolutionnaire et philosophique. L'opinion en fut fortement frappée » (1). Voici son discours :

c Le peuple français, pour être libre, avait des rois à «ombattre.

Pour obtenir une Constitution fondée sur la raison, il ayait dix-huit siècles de préjugés à vaincre.

La Constitution de l'an III et vous, avez triomphé de tous ces obstacles.

La religion, la féodalité et le royalisme ont successivement, depuis vingt siècles, gouverné l'Europe ; mais la paix que vous venez de conclure date l'ère des Gouvernements représentatifs.

Vous êtes parvenus à organiser la grande nation, dont le vaste territoire n'est circonscrit que parce que la nature en a posé elle-même les limites.

Vous avez fait plus.

Les deux plus belles parties de l'Europe, jadis si célèbres par les arts, les sciences et les grands hommes dont elles

(1) Rapetti, Biographie de Napoléon, p 245.

furent le berceau, voient, avec les plus belles espérances, le génie de la liberté sortir des tombeaux de leurs ancêtres.

Ce sont deux piédestaux sur lesquels les destinées vont placer deux puissantes nations.

J'ai l'honneur de vous remettre le traité signé à Campo- Formio et ratifié par Sa Majesté l'Empereur.

La paix assure la liberté, la prospérité et la gloire de la République.

Lorsque le bonheur du peuple français sera assis sur les meilleures lois organiques, l'Europe entière deviendra libre (1). »

Le 25 décembre, l'Institut lui offrit une place dans la section de mécanique. Dès le lendemain, Bonaparte écrivit à ce propos en remerciant ses nouveaux collègues (2).

Citoyen Président, le suffrage des hommes distingués qui composent l'Institut, m'honore.

Je sens bien qu'avant d'être leur égal, je serai longtemps leur écolier.

S'il était une manière plus expressive de leur faire con* naître l'estime que j'ai pour eux, je m'en servirais.

Les vraies conquêtes, les seules qui ne donnent aucun regret, sont celles que l'on fait à l'ignorance.

L'occupation la plus honorable comme la plus utile pour les nations, c'est de contribuer à l'extension des idées humaines.

La vraie puissance de la République Française doit cousis* ter désormais à ne pas permettre qu'il existe une seule idée nouvelle qu'elle ne lui appartienne.

Il n'y avait donc plus de coalition contre la France. Mais la paix n'était rien moins qu'assurée. Le congrès de Rastadt discutait sans arriver à une

't) Moniteur Universel y 12 décembre 1797.

(3) Au citoyen Camus, Président de l'Institut national. Lettre datée du 26 décembre 1797. — Correspondance de Napoléon I*', pièce 2392.

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conclusion ; la guerre avec toute T Allemagne pouvait sortir incessamment de ces interminables débats. La Russie gardait une attitude réservée et menaçante; elle semblait n'attendre pour intervenir, qu'une occasion; et l'Angleterre, ennemie déclarée, ne remplissait pas seulement de ses hostilités toutes les mers, elle assiégeait les Cabinets de ses intrigues pour renouer contre la France une seconde coalition, coalition d'autant plus imminente que le Directoire follement enorgueilli après son triomphe du 18 fructidor, venait lui-même de rompre brusquement les négociations de Lille, et de décréter la formation d'une armée d'Angleterre commandée par Bonaparte ; c'était pour celui-ci une expédition digne de sa haute fortune. Seulement il fallait savoir si des mesures suffisantes avaient été prises pour la réussite d'un projet aussi important. Bonaparte résolut de s'en assurer par lui-même ; il partit pour le Nord le 10 février. « Ce voyage aux côtes ne fut qu'une rapide excursion ; c'était pour examiner le fond de la question qu'il fit ce voyage qui dura huit jours. Nous étions quatre dans sa voiture, lui, Lannes, Sulkowsky et moi (1). Moustache était notre courrier. Bonaparte ne fut pas peu surpris de lire dans Le Moniteur du 10 février cet article par lequel on donnait à sa petite excursion une importance qu'elle n'avait pas :

tt Le général Bonaparte est parti pour Dunkerque avec quelques officiers du génie et de la marine. Ils vont visiter les côtes, en préparer les opéra-

(1) Mémoires de Bourrienne, t. Il, page 36.

tions premières relatives à la descente ; on peut observer qu'il ne retournera pas à Rastadt, et que le congrès touche à la fin de sa session.

« Quelle que soit la conduite des princes composant les cercles de l'Empire, nous prenons les avances. Toutes les places fortes de la rive gauche du Rhîn seront en noire pouvoir, et nous attaquera qui voudra. »

« La vérité c'est que Bonaparte visita Etaples, Ambleteuse, Boulogne, Calais, Dunkerque, Furnes, Newport, Ostende et l'île Walcheren. Il prit dans ces différents ports tous les renseignements dont il avait besoin, avec cette patience, cette présence d'esprit, ce savoir, ce tact, cette perspicacité qu'il possédait à un si haut degré. Il entendait, jusqu'à minuit, les matelots, les caboteurs, les contrebandiers, les pêcheurs. Il faisait des objections, et écoutait attentivement les réponses. Nous revînmes à Paris par Anvers, Bruxelles, Lille et Saint-Quentin. Le but de notre voyage était atteint lorsque nous arrivâmes dans la première de ces villes.

« Eh ! bien, général, lui dis-je, que pensez-vous de votre voyage ? Etes-vous content? Pour moi je vous avoue que je n'ai pas trouvé de grandes ressources et de grandes espérances. » Bonaparte me répondit assez vivement en faisant un mouvement de tôte négatif. — « C'est un coup de dé trop chanceux; je ne le hasarderai pas. Je ne veux pas jouer ainsi le sort de cette belle France. » Ce fut sa seule réponse. Je me vis au Caire. »

De retour à Paris, Bonaparte songea plus que

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jamais à TEgypte comme il avait pensé deux ans - auparavant k ritalie, « comme il pensait à tout, c'est-à-dire avec une irrésistible violence. » Il y songeait, d'autant plus, que tout récemment le consul français au Caire, M. Magallon, homme distingué et très au fait de l'état de l'Egypte et de rOrient, avait adressé des mémoires au Gouvernement, soit pour dénoncer les avanies que les Mameluks faisaient subir au commerce français, «oit pour faire sentir les avantages qu'on retirerait des représailles exercées contre eux. Bonaparte s'était entouré de tous ces documents, et avait formé son plan d'après leur contenu.

« Cette entreprise audacieuse avait ensuite, aux yeux de Bonaparte, les avantages d'à-propos. D'après les lumineux rapports du consul Magallon, c'était le moment de partir pour l'Egypte. On pouvait, en activant les préparatifs et le trajet, arriver aux premiers jours de l'été. On devait trouver alors la récolte achevée et recueillie, et des vents favo-« râbles pour remonter le Nil. Bonaparte soutenait qu'avant l'hiver il était impossible de débarquer en Angleterre ; que d'ailleurs elle était trop avertie ; que l'entreprise de l'Egypte, au contraire, était tout à fait imprévue, ne rencontrerait pas d'obstacles ; que quelques mois suffiraient pour l'établissement des Français ; qu'il reviendrait de sa personne en automne pour exécuter la descente en Angleterre ; que le temps serait alors favorable ; que l'Angleterre aurait envoyé dans l'Inde une partie de ses flottes et qu'on rencontrerait bien

tnotTxi ri'ob:tàc!es p)ar aborder sur ses rÎTages. L^ \nTt<:\fjiT^ •:[a'ona accusé d'aToir voulu sedébarna^rr ir B or. aparté en TenToyaiit eu Eç^ypte, faisait arj contraire de srandes objections contre ce projf:*. Là Revellîére-Lépeaux surtout était un des p|(jç oLstinés a le combattre. Il disait qu'on allait exposer trente ou quarante mille des meilleurs soldat* de la France. les commettre au hasard d'une bataille navale, se priver du meilleur général, de celui que l'Autriche redoutait le plus, dans un moment ou le continent n'était rien moins que pacifié, et ou la création des républiques nouvelles avait excité de ^"iolents ressentiments ; que de plus, on allait peut-être exciter la Porte à prendre les armes, en envahissant une de ses provinces. Bonaparte trouvait réponse à tout. Il disait que rien n*était plus facile que d'échapper aux Anglais, en les laissant dans l'ignorance du projet; que la France, avec trois ou quatre cent mille soldats , n'en était pas h dépendre de trente ou quarante mille hommes de plus ; que pour lui il reviendrait hientôl; que la Porte avait perdu l'Egypte depuis lon;rtemps par Pusurpation des Mameluks; qu'elle verrait avec plaisir la France les punir ; qu'on pouriait s'entendre avec elle: que le continent n'éclaterait pas de sitôt, etc., etc. Il parlait aussi de Malte, qu'il enlèverait en passant aux chevaliers, et qu'il assurerait à la France. Les discussions furent très vives. Bonaparte, dans un mouveuieut crimpaticnce, prononça le mot de démission. « Je suis loin de vouloir qu'on la

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donne, s'écria La Revellière avec fermeté ; mais si ; vous l'offrez, je suis d'avis qu'on l'accepte. Depuis , cet instant, Bonaparte ne prononça plus le mot de démission (1). » Vaincu enfin par les instances et les raisons de Bonaparte, le Directoire consentit à l'expédition proposée. Il fut séduit par la grandeur de l'entreprise, par ses avantages commerciaux, par la promesse que fit Boîiaparte d'être de retour l'hiver, et de tenter alors la descente en Angleterre.

Voici le projet que Bonaparte soumit au Directoire :

Note au Directoire exécutif,

Paris, 15 ventôse an VI (5 mars 1798) (2).

Pour s'emparer de l'Egypte et de Malte, il faudrait de vingt à vingt-cinq mille hommes d'infanterie et de deux à trois mille de cavalerie, sans chevaux.

L'on pourrait prendre et embarquer ces troupes de la manière suivante, en Italie et en France :

A Givita-Vecchia

Hommes Généraux Hommes

21« d'infanterie légère. 2.000 j

61e de ligne 1.600 t Belliard et Priant . 5.200

88« de ligne 1.600 \

20e dragons ^^^ | Mireur 800

7® hussards .... 400 J

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