L-omment pouvait-il en avoir
troujjc se grossirait bien vite, et ]"''^fl"''l non a jamais eu que 'JaO,
il viendrait nous inquiéter, sans ^' V'^ "^'•''i' ^'"'i ''r P^f'^s dans
doute^ jusque dans'^la capitale, '"^rf .l'y .l^^'^à;!'- 'i^^r^e sep-
qui, maigre la plus grande sur- tcmbie, un seul homme de l'armée
EN KCYPTE
veillanco, n'a cessé jusqu'à ca jour de lui procurer des secours en arji'eiit et en armes.
Ibraliiin est à Gaza, avec environ 2,000 Mameluks, et je suis inlornu'; que 30,000 hommes de l'armée du Grand Yizir et de Djezzar-Pacha, y sont déjà arrivés.
//. Le Grand Vizir est parti de Damas, il y a environ vingt jours ; il est actuellement campé auj)rt's d'Acre.
/. Telle est, Citoyens Directeurs, la situation dans laquelle le général Bonaparte m'a laissé l'énorme fardeau de Tarmée d'Orient ; il voyait la crise fatale s'approcher. Vos ordres, sans doute, ne lui ont pas permis de la surmonter. Que cette crise existe ; ses lettres, ses instructions, sa négociation entamée, en font f(3i : elle est de notoriété publique, et nos ennemis semblent aussi peu l'ignorer que les Français qui sont en Egypte.
« Si cette année, me dit le gé- « néral Bonaparte, malgré toutes « les précautions, la peste était « en Egypte, et que vous perte diez plus de 1,500 soldats, /) perte considérable, puisqu'elle «t serait eu sus de celle que les « événements de la guerre occa- « sionneraient journellement : je n dis que, dans ce cas, vous « ne devez pas vous hasarder à « soutenir la campagne pro- « chaine : et vous êtes autorisé « à conclure la paix avec la « Porte Ottomane, quand même « l'évacuation de l'Egypte en sert rait la condition principale.»
Je vous fais remarquer ce passage. Citoyens Directeurs, parce qu'il est caractéristique sous plus d'un rapport, et qu'il indique surtout la situation critique dans laquelle je me trouve.
(lu Grand Vizir on Syrie : au contraire, Dje/.zar-Pacha avait retiré ses propres troupes de Gaza pour les concentrer sur .\cre. Il n'y avait à Gaza que les 400 Mameluks d'ibrahini- Hev.
//. Le Grand Vizir n'était point on en Syrie, le ta septembre: il n'était ])as même à .«Vlep : il était au-delà (lu mont Taurus.
/. Cette crise fatale était dans l'imagination du général, et surtout des intrigants c|ui voulaient l'exciter à quitter le ])ays.
Napoléon avait commencé les négociations avec Constantinople, dés le surlendemain de s(jn arrivée à Alexandrie ; il les a continuées en Syrie : il avait plusieurs buts, d'abord d'empêcher la Porte de déclarer la guerre ; puis de la désarmer, ou au moins rendre les hostilités moins actives,: enfin de connaître ce qui se passait par les allées et venues des agents turcs et français qui se tenaient au courant des événements d'iMirope
Où était la crise fatale? l'armée russe, qui, soi-disant, était aux Dardanelles, était un premier fant(ime; l'armée anglaise, qui déjà avait passé le détroit, en était un second; enlin, le Grand Vizir, à la fin de septembre, était encore bien éloigné de l'Egypte. (Juand il aurait ]}assé le mont Taurus et le Jourdain, il avait à lutter contre la jalousie de Djezzar; il n'avait avec lui ([uo .5,000 hommes; il devait former son armée en Asie, et peut-être y réunir 40 à 50,000 hommes qui n'avaient jamais fait la guérie, et qui étaient aussi peu redoutables que l'armée du mont Thabor : c'était donc, en réalité, un troisième fanfi'ime.
I^es troupes de Mustafa-Pacha étaient les meilleures troupes ottomanes ; elles occupaient à Aboukir une position redoutable : cependant elles n'avaient opposé aucune résistance. Le Grand Vizir n'aurait Jamais osé passer le désert devant l'armée française, ou, s'il l'avait osé. il aurait, été très facile de le battre.
L'Egypte ne courait donc de danger que par le mauvais esprit qui s'était mis dans l'état-major.
Que peuvent être quinze cents bomuKîs de plus ou de moins ■dans l'immensité du terrain que j'ai à dél'endre, et aussi journellement à combattre?
J. Le général dit ailleurs :
« Alexandrie et El-Arych, voilà « les deux clefs de TEgypto ».
El-Arych est un méchant fort, à quatre journées, dans le dessert. La grande difficulté de l'approvisionner ne permet pas d'y jeter une garnison de plus de deux cent cinquante hommes :
six cents Mameluks pourront, quand ils le voudront, interc pter sa communication avec Qatyeh ; et, comme lors du départ ■de Bonaparte, cette garnison n'avait pas pour quinze jours de vivres en avance, il ne faudrait pas plus de temps pour l'obliger à se rendre sans coup férir.
Les Arabes §euls étaient dans le cas de faire des convois soutenus dans les brûlants déserts ; mais, d'un cùté, ils ont été tant de fois trompés, que, loin de nous offrir leurs services, ils s'éloignent et se cachent ; d'un -autre côté, l'arrivée du Grand Vizir, qui cnflammo leur fanatisme ci leur prodigue dos dons, conlri])U(' tout autant à nous eu faire abandonner.
K. Alexandrie n'est j)oint une place, c'est un vaste camp retranché ; il était, ù la vérité.
La peste qui avait afflige'' l'armùc, en IT'Jïl, lui avait iail ])cTdre 700 liomnios. Si celle qui l'aflligerait en 1800 lui en faisait perdre l.oUO. elle serait donc double en malignité. Dans ce cas, le général, partant, voulait prévenir les seuls dangers que pouvait courir l'armée, et diminuer la responsabilité de son successeur, l'autorisant à traiter, s'il no recevait pas de nouvelles du gouvernement avant le mois de mai 1800, à condition que l'année française resterait en Egypte jusqu'à la paix générale.
Mais enfin, le cas n'était point arrivé : on n'était pas encore au mois de mai, puisqu'on n'était qu'au mois de Septembre; on avait donc tout l'hiver à passer, pendant lequel il était probable que l'on recevrait des nouvelles de Fi-anee : enfin la peste n'affligea pas l'armée en 1800 et
J. Le fort d'El-A'rych, (|ui peut eontouir 5 ou (i,000 hommes de garnison, est construit en bonne maçonnerie; il domine les puits et la foret de palmiers de l'Oasis de ce nom. C'est une vedette située près do la Syrie ; la seule porte par où toute armée qui veut attaquer l'Egypte par terre -toit ))asser. Les localités ofTrent beaucoup de difficultés aux assiégeants. C'est donc à juste titre qu'il peut être appelé une des clefs du désert.
K. Il y avait dans Alexandrie 'i50 bouclies à feu de tous calibres.
Les 'i'i pièces que l'on avait perdues
assez bion défendu par une nombreuse artillerie de siège; mais depuis «pie nous avons perdu «•ett<> artillerie dans la désastreuse canipag-ne de Syrie, depuis que le général Bonaparte a retiré toutes les pièces de marine pour armer au complet les deux frégates avec lesquelles il est parti, ce camp ne peut plus ofTrir qu'une (aible résistance.
L. Le général Bonaparte, enfin, s'était l'ait illusion sur l'effet que •devait produire le succès qu'il a obtenu aux portes d'Aboukir :
il a, en effet, détruit la presque totalité des Turcs qui avaient débarqué : mais qu'est-ce qu'une perte pareille jiour une grande iKition à laquelle on a ravi la l)lus belle partie de son empire, et à qui la religion, l'honneur et l'intérêt prescrivent également de se venger, et de reconquérir ce que l'on avait pu lui enlever .' Aussi cette victoire n'a-t-elle pas retardé d'un instant, ni les préparatifs, ni la marche du Grand Vizir.
M. Dans cet état de choses <|ue puis-je .' Que dois-je faire ?
Je pense, Citoyens Directeurs, <pie c'est de continuer les négociations entamées par Bonaparte ; quand elles ne donneraient d'autres résultats que celui de gag'ncr du temps, j'aurai déjà lieu d'être satisfait. Vous trouverez ci-jointe la lettre que j'écris en •conséquence au Grand Vizir, en lui envoyant duplicata de celle •de Bonaparte ; si ce ministre répond à ces avances, je lui proposerai la restitution de l'Egypte, aux conditions suivantes :
Le Grand Seigneur y établira un j)acha comme par le passé :
on lui abandonnerait le myri que la Porte a toujours perçu de ■droit et jamais de fait.
Le commerce sera ouvert ré- •ciproquement entre l'Egypte et la Syrie.
en Syrie appartenaient à l'équipage <Ic siège, et u 'avaient jamais été destinées à faire partie de l'armement fie cette place. Les An<;lais y ont trouvé, en ISOl, plus de 400 pièces do canon, indopendamnient des pièces qui armaient les frégates et autres bâtiments.
L. L'armée de Jlustafa, Pacha de Pouniélie, qui débarqua à Aboukir, était do 18,000 hommes; c'était l'élite des troupes de la Porte qui avaient fait la guerre contre la Russie. Ces troupes étaient incomjiarativement meilleures que celles du mont Thabor et toutes les troupes asiatiques, dont devait se com • poser l'armée du Grand Vizir.
Le Grand Vizir n'a reçu la nouvelle de la défaite d'Abiiukir qu'à Erivan, dans rArméuie, près la mer Caspienne.
M. Ceci est bien projeté, mais a été mal exécuté : il y a loin de là à la capitulation d'EI-A'rvch.
Tout traité avec la Porte, s'il avait ces deux résultats, de lui faire tomber les armes des, mains et de conserver l'armée en Egypte, était bon.
Les Français demeureraient dans le pays, occuperaient les places et les forts, et percevraient tous les autres droits avec ceux des douanes, jusqu'à ce que le gouvernement eût fait la paix avec l'Angleterre.
Si ces conditions préliminaires et sommaires étaient acceptées, je croirais avoir fait plus pour la patrie qu'en obtenant la plus éclatante vi<'toire ; mais je doute que l'on veuille prêter l'oreille à ces dispositions : si l'orgueil des Turcs ne s'y opposait pas, j'aurais à combattre l'influence des Anglais ; dans tous les cas, je me guiderai d'après les circonstances.
A'. Je connais toute l'importance de la possession de l'Egyple; je disais en Europe qu'elle était pour la France le point d'appui par lequel elle pouvait remuer le système du commerce des quatre parties du monde ; mais, pour cela, il faut un puissant levier : ce levier, c'est la marine.
La nôtre a existé, depuis lors tout est changé, et la paix avec la Porte peut seule, ce me semble, nous offrir une voie honorable pour nous tirer d'une entreprise qui ne peut plus atteindre l'objet qu'on avait pu s'en proposer.
Je n'entrerai point, Citoyens Directeurs, dans le détail de toutes les combinaisons diplomatiques que la situation actuelle de l'Europe peut ofTrir:
ils ne sont point de mon ressort.
Dans la détresse où je me trouve, et trop éloigné du centre des mouvements, je ne puis guère m'occuper que du salut et de riionneur de l'armée que je commando. Heureux si dans mes sollicitudes je réussis à remplir vos vœux ! Plus ra[)proché de vous, je mettrai toute ma gloire à vous obéir.
Je joins ici, Citoyens Direc-
.Y. La destruction de onze \aisscanx de guerre, dont trois étaient hors de service, ne changeait rien à la situation de la République, qui était en 1800 tout aussi inférieure sur mer qu'eu 1798 : si l'on eût été maître de la mer, on eût marché droit à la fois sur Londres, sur Dublin et sur Calcula c'était pour le.
devenir que, la République voulait posséder l'Egypte. Cependant la Republique avait assez de vaisseau.x pour pouvoir envoyer des renforts en Egypte, lorsque ce serait nécessaire. Au nioment où le général écrivait cette lettre, l'amiral Brueys, avec quarante-six vaisseaux de haut- )>Ord, était maître de la Méditerranée : il eût secouru l'armée d'Orient, si les troupes n'eussent été nécessaires en Italie, en Suisse et sur le Rhin.
EX KGYPTE
leurs, un état oxiu't do ce ([lii nous manque on matériel poar l'artillerie, et un tableau sommaire de la dette coiilraetée et laissée par Bonaparte.
Salut cl respect,
Kleber.
0. Posl.-Scn'ptum. Au moment, Citoyens Directeurs, où je vous expédie cette lettre, quatorze ou quinze voiles turques sont mouillées devant Damiette, attendant la flotte du capitanpacha, mouillée à Jaffa, et portant, dit-on, quinze à vingt mille hommes de débarquement ; quinze mille sont toujours réunis à Gaza, et le Grand Vizir s'achemine de Damas : il nous a renvoyé ces jours derniers un soldat de la 25° demi-brigade, fait prisonnier au fort d'El-A'rych, après lui avoir fait voir tout le camp ; il lui a intimé de dire à ses compagnons ce qu'il avait vu, et à leur général de treniblcr. Ceci parait annoncer ou la confiance que le Grand Vizir met dans ses forces, ou un désir de rajjprochement ; quant à moi, il me serait de toute impossibilité de réunir plus de cinq mille hommes en état d'entrer en campagne. Nonobstant ce, je tenterai la fortune, si je ne puis parvenir à gagner du temps par des négociations. Djezzar a retiré ses troupes de Gaza, et les a fait revenir à Acre.
Kleber.
O. Cette apostille peint l'état d'agitation du général Kleber: il avait servi huit ans, comme officier, dans un régiment autrichien ; il avait fait '?? campagnes de Joseph II, qui s'était laissé battre par les Ottomans : il avait conservé une opinion fort exagérée do ceux-ci. Sidncy-Smith, qui avait déjà fait perdre à la Porte l'armée de Mustafa, Pacha do Itoumélie, qu'il avait débarquée à Aboukir. vint mouiller à Damiette, avec soixante transports, sur lesquels étaient embarqués 7,000 janissaires, de très bonnes troupes : c'était l'arrière-gardc de l'armée de Mustafa- Pacha : au 1" novembre, il la débarqua sur les plages de Damiette, L'intrépide général Verdier marcha à eux, avec 1,000 hommes, les prit, les tua, ou les jeta dans la mer; six pièces de canon furent ses trophées.
Le capitan-pacha n'était pas à Jafla, le Grand Vizir n'iHait point entré en Syrie; il n'y avait donc pas 30,000 hommes à Gaza. Les armées russes et anglaises ne songeaient jjoint à attaquer l'Egypte.
Cette lettre est donc pleine de fausses assertions. On croyait que Napoléon n'arriverait point en France; on s'était décide- à évacuer le pays: on voulait justifier cette évacuation, car cotte lettre arriva à Paris, le 12 janvier: le général Berthier la mit sous les yeux du premier Consul; elle était "accompagnée des rapports et des comptes de l'ordonnateur Daure, du payeur Estève, et de vingt-huit rapports (le colonels et de chefs de corps d'artillerie, infanterie, cavalciie, dromadaires, et(!.
Tous ces états que fit dépouiller le ministre de la guerre, j>résentaient (les rapports qui contredisaient le général en chef. Mais heureusement pour l'Egypte, qu'un duplicata do celte lettre tomba entre les mains de l'amiral Koith, qui l'envoya aussitôt à Londres. Le ministre anglais écrivit sur-le-champ pour qu'on ne reconnût aucune capiti.l.ition, qui
;iiirait pour but de ramoner raniire d'Kg.vple en France, el que, si déjà elle était en mer, il fallait la prendre et la conduire dans la Tamise.
Par un second bonheur, le colonel Latour-Maubourg, jiarti de France à la fin de janvier, avec la nouvelle de l'arrivée de Napoléon en France, celle du 18 brumaire, la Constitution de l'an VIII, et la lettre du ministre de la guerre, du 12 janvier, en réponse il ci'lle de Kleber, ci-dessus, arriva au Caire, le 4 mars, dix jours avant le terme fixé i)onr la remise de cette capitale au (rrand Vizir.
Kleber comprit qu'il fallait vaincre ou mourir, et n'eut qu'à marcher.
Ce ramassis de canailles qui se disait l'armée du Grand Vi/.ir, fut rejeté au-delà du d('sert, sans faire aucune résistance. L'armée française n'eut pas cent hommes tués ou blessés, en tua 15,000, leur prit leurs tentes, leurs bagag.'S et leur équipage de campagne.
Kleber changea alors entièrement; il s'appliqua sérieusement à améliorer le sort de l'ariiiée et du pays; mais, le 14 juin 1800, il périt sous le poignard d'un misérable fanatique.
S'il eût vécu lorsque, la campagne suivante, l'armée anglaise débarqua à .\boukir, cette armée eût été perdue : peu d'Anglais se fussent rembarques, et 1 Egypte eût été conservée à la France.
Cependant Kleber, se conformant à l'axiome qui dit (jue, si l'on veut la paix, il faut se tenir prêt à la guerre, combina ses principales forces disponibles, de façon à pouvoir promptement les réunir à Sàlheyeh et Belbevs, dans le cas où l'armée ennemie tenterait le passage du désert; en outre, mille huit cents hommes occupaient le Delta, où ils maintenaient l'ordre et la traïujuilllté ; un pareil nombre, commandé par le général Lanusse, défendait Alexandrie et le fort d'Aboukir; le reste des côtes jusqu'à Damiette était occupé par le général Vordicr, avec environ mille hommes;
EN EGYPTE ''l51
douze cents hommes gardaient le Caire, enfin la division Desaix, forte de deux mille cinq cents hommes, répartie sur les points fortifiés de Qoseyr Qeneh, Beni-Souoyf, etc., protégeait la haute Egvpte et la lihre navigation du Nil.
Si l'on pouvait avoir quekjue attaque à redouter du côté de la Méditerranée et de la Svrie, rien ne devait alarmer dans la haute Egvpte. Mourad-Bey avait bien récemment tenté de déboucher au-dessous de Svout et pénétré jusqu'à El-Korâym. Mais le chef de brigade ^Nlorand s'était mis k sa poursuite, et l'avait, après un premier combat, forcé à une prompte retraite. Malgré la rapidité de sa fuite, Mourad n'avait pas pu échapper à une seconde atteinte de son vainqueur, qui, suivant ses traces, et franchissant à la tête de sa colonne cinquante lieues de désert en quatre jours se montra tout h coup à la hauteur de Samanhoud. — Surpris dans son camp, le Bey vit tailler ses Mameluks en pièces, enlever ses chameaux, piller ses équipages, ce qui le réduisit pour longtemps à l'impossibilité de rien entreprendre.
Ce double échec ne lassa pas néanmoins le courage de l'ancien chef des Beys Mameluks. Avec une partie de ses gens qu'il parvint à rallier, il gagna par le désert la province de Fayoum, dans laquelle il conservait de nombreux partisans. !Mais tous ses mouvements étaient observés par Desaix; à peine le général français eut-il reçu l'avis que le chef arabe venait d'apparaître sur les bords du canal Joseph, qu'il s'avança contre lui avec toutes les
troupes dont il pouvait disposer. Une des colonnes françaises, commandée par l'adjudant général Boyer, suivant la rive gauche du canal, rejoignit les Mameluks, le 9 octobre, auprès du village de Sédiman. Pour arriver plus vite, l'inlanterie était montée sur des dromadaires; Mourad, crovant n'avoir affaire qu'à de la cavalerie, s'avança soudain pour la charger. Le feu nourri d'un carré, qui renversa les plus braves Mameluks, lui fit connaître son erreur. Il était trop avancé pour reculer, mais tous ses efforts pour enfoncer le carré furent inutiles; les Mameluks, découragés, se débandèrent et prirent la fuite. Mourad, resté un des derniers, eut lui-même beaucoup de peine à écliapper à la poursuite des Français.
Telle fut l'issue du dernier combat que la division de la haute Egypte eut à soutenir contre les Mameluks. Kleber, jugeant que leurs forces épuisées ne leur permettaient plus de réunir un corps considérable, ordonna au général Desaix de venir
au Caire, et de laisser à l'adjudant général Boyer le commandement des colonnes mobiles, qui continuèrent à parcourir la contrée dans toutes les directions.
Une entreprise tentée ii la même époque par les Anglais contre Qosevr n avait pas une issue plus favorable. Deux frétâtes s'embossèrent sous le fort
Irançais, et, après une canonnade (jui dura quatre heures sans interruption, mirent leurs chaloupes à la mer. Pendant ce temps, les soldats français étaient restés à l'abri, tranquillement établis dans
EX ÉCYPTE 453
le village; les embarcations les ayant a[)eiçLis, virèrent de bord et regagnèrent les IVégates. Le feu n'en continua pas moins toute la nuit. Les Anglais changèrent le lendemain leurs dispositions : tandis que leur artillerie battait le fort en brèche, ils jetèrent à la côte un fort détachement (|ui, protégé par le feu des frégates, marcha résolument sur les positions Irançaises. Mais reçu par une vive décharge de mousqueterie et chargé à la baïonnette, il ne put résister au choc, et retourna promptement vers ses chaloupes, laissant aux Français le soin de relever ses morts et ses blessés. Malgré cet échec, le commandant anglais conservait encore quelque espoir. 11 fit augmenter \r léu des frégates, couvrit le fort de boulets et d'obus, et quand il crut la garnison ébranlée, il opéra un nouveau débarquement sur la plage, située au sud des ouvrage français. Cette second tentative n'eut pas un sort plus heureux que la première. Les troupes ennemies, accueillies de front et de flanc par la vive fusillade des postes que le général Donzelot avait embusqués dans les tombeaux et dans les ravins qui longent le désert, furent culbutées et forcées de regagner leurs embarcations. Ce résultat ne découragea pas encore les Anglais. Les deux frégates firent pendant toute la nuit un feu terrible et soutenu contre Qosevr; au point du jour, leurs embarcations s'avancèrent vers le rivage. Les Français les laissèrent tranquillement approcher, et au moment où le débarquement allait s'effectuer, se ruèrent sur les chaloupes avec
la plus vive impétuosité; en un instant, toute l'escadrille fut dispersée et obligée de se réfugier sous le canon des frégates. Les Anglais, convaincus enfin que tous leurs ell'orts seraient inutiles, s'éloignèrent de Qoseyr, et la haute Egypte n'eut plus à craindre d'ennemi.
(Cependant les préparatifs de la Turquie étaient terminés. Le Grand Vizir avait pris le commandement de l'armée ottomane (jui, forte de trente mille janissaires et topidjis, et de vingt-cinq a trente mille hommes de milices des pachalicks d'Asie, se porta vers la fin d'octobre sur Gaza ; cette armée comptait un grand nombre d'officiers de terre anglais. En même temps, une division de huit mille janissaires, commandés par Sayd-Ali- Bey, s'embarqua pour aller attaquer les côtes de Damiette, afin de détourner l'attention des Français de la frontière de Syrie et de faciliter à l'armée du Vizir le passage du désert.
Cinquante-trois bâtiments de toutes grandeurs, dirigés par le Commodore Sidnev-Smitli, arrivèrent, le 29 octobre, à renibouchuic du Xil, et Commencèrent par s'emparer de la tour du Bogaz qui en défend le passage, et où ils établirent un poste et une pièce de canon, Mais, parmi singulier esprit de temporisation qui est, du reste, assez comniun aux Turcs, le débar(pienient fut fî.vé seulement au troisième jour, c'est-à-dire au l^"" novembre, (le retard donna an général ^ erdior le lenqis de prévenir Kleber, et de rallier les troupes peu nombreuses qui se trouvaient aux environs de Damiette.
Aussitôt que le général en cher reçut lu nouvelle de ce débarquement, il ordonna au général Desaix qui, déjà était arrivé au Caire, de s'avancer sur Damictte avec deux bataillons et cent cinquante dragons.
Après leur débarquement, les janissaires se retranchèrent sur le rivage, Ils occupaient cette partie de la côte qui s'étend entre la rive droite du Nil, la mer et le lac Menzaleh, mais ils ne gardèrent pas longtemps cette position. Le général Verdier, qui était campé entre le fort Lesbé et la côte, ne les eut pas plus tôt vus s'établir sur le rivage, que, sans consulter la disproportion de ses forces, il courut h eux, les attaqua avec impétuosité, tua plus de deux mille hommes, fit huit cents prisonniers, enleva trente-deux drapeaux, une pièce de vingt-quatre et cinq pièces de campagne avec tous leurs approvisionnements. Cette victoire fut d'autant plus brillante, cjue le général n'avait pas avec lui plus de mille hommes, formés de détachements de la 2° demi-brigade légère, de la 32*^ de lio-ne et du 18® régiment de drao-ons.
Les Français lirent plusieurs prisonniers de mar- ([ue, parmi lesquels se trouvaient le lieutenant du chef des janissaires, et le capitaine d'un vaisseau de ligne] turc, lis ne perdirent (pi'une trentaine d'hommes et eurent seulement quatre-vingt blessés.
La défaite des janissaires avait disposé le Grand Vizir a un accommodement, l'espoir d'entrer en possession de l'Egypte, sans courir la chance des
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armes, le fit consentir aux négociations. Eji conséquence, le Commodore sir Sidney-Smith écrivit à Kleber pour le prévenir, en réponse aux ouvertures faites par Bonaparte au Grand Vizir, que d'après le traité du 5 janvier 1799, la Turquie ne pouvant conclure un arrangement sans le concours de l'Angleterre et de la Russie, il lui offrait son intervention.
Loin de repousser cette proposition, le général en chef français l'accepta avec empressement. Il répondit à Sidnev-Smith, que dès que le Vizir aurait choisi ses plénipotentiaires, il enverrait de son côté, a bord du Tigre, le général Desaix, et l'administrateur Poussielgue, revêtus de ses pleins pouvoirs. Les deux partis annonçant des dispositions si pacifiques, on devait supposer que les résultats ne s'en feraient pas attendre. Mais l'éloignement du quartier général turc et les vents contraires qui rejetèrent l'escadre anglaise dans la haute mer, retardèrent tellement les communications, que le mois de novembre et presque tout le mois de décembre se passèrent en pourparlers préliminaires. Ce ne fut que le 22 décembre que les plénipotentiaires français se rendirent à bord du Tigre.
Les agents du Vizir n'y étaient pas enco)'e arrivés, ce qui n'empêcha pas les conférences de s'ouvrir aussitôt avec le conimodore, qui se qualifiait de ministre plénipot(Mitiairc de Sa ^lajesté britannique, près la Sublime-Porte. On convint d'abord d'un armistice qui devait se prolonger tout le
KN É(;ypte 457
temps des négociations. Malheureusement cet armistice ne fut pas communiqué assez tôt à l'armée ottomane, ce qui amena de fâcheux événements.
l'encouragé par la victoire de Damiette, Kleber, dans ses instructions ï\ Dcsaix et à Poussielgue, élevait des prétentions qui rendaient les négociations plus difficiles. Il consentait bien ii évacuer l'Kgvpte et h la rendre au Grand Seigneur, mais il exigeait la dissolution de la triple alliance, la restitution aux troupes françaises des îles vénitiennes, dont les escadres turco-russes s'étaient emparées, et la faculté de descendre avec son armée sur le point où il le jugerait le plus convenable pour les intérêts de la République.
Sidney-Smith fit observer aux envoyés français que ces conditions étaient inadmissibles, et ne pouvaient être consenties que par les ambassadeurs spéciaux des puissances intéressées, lorsqu'il serait question de conclure la paix définitive ; que, pour le moment, il ne s'agissait que d'une convention militaire purement locale, et que tout ce qu'il était autorisé h stipuler, consistait dans le départ de l'armée française avec armes et bagages. Il termina en proposant aux commissaires de se rendre avec lui au quartier général du Vizir, afin d'accélérer la marche des négociations : ceux-ci y consentirent.
Malgré les négociations entamées, les généraux des deux camps opposés n'avaient pas ralenti leurs préparatifs d'attaque et de défense. Les troupes de Kleber étaient échelonnées à Belbey, Sàlhe.eb,
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et Qatveh ; de son côté, le Vizir avait dirigé des lorces considérables sur Kl-A'rych jour faire le siège de ce fort, qui était déjà réduit à la dernière extrémité lors de la signature de l'armistice.
On a vu quels retards éprouva la nouvelle de la suspension d'armes avant de parvenir à l'armée ennemie; le siège continuait donc avec vigueur. 11 est cependant probable que le courage et Texpérience du chef de bataillon Gazais commandant ii El-A'rvch auraient fait échouer tous les efforts des assaillants, sans l'étonnante conduite d'une partie de la garnison, qui murmurait hautement de l'abandon prétendu où on la laissait. Le 30 décembre, le commandant avait ordonné une sortie pour détruire les ouvrages avancés de l'ennemi. Au moment d'exécuter cet ordre, les troupes refusèrent d'obéir. Gazais se vit alors obligé de consentir à une capitulation; mais, tandis qu'avec des officiers anglais et turcs, il en débattait les articles, des misérables, indignes du nom de soldats, abattaient le drapeau tricolore, et d'autres, h l'aide de cordes» aidaient les Turcs à franchir les remparts. Otte perfidie fut à l'instant même punie par une perfidie non moins horrible. Les soldats ennemis,, entrés dans le fort, tournèrent leurs armes contre ceux-là même qui le leur avaient livré, et en tirent une horrible boucherie : cent cinquante hommes seulement échappèrent à ce massacre, grâce aux efforts des officiers anglais qui négociaient avec le chef de brigade Gazais; mais on comprend que dès lors il ne fut plus question de capitulation.
I.a nouvelle du désastre d'El-A'rych, remplit Kleber de douleur et d'indignation. Ce général se dis[)Osait à tirer une vengeance éclatante de ce (|u'il regardait comme une trahison, quand les explications du Grand Vizir et du commodore Sidney-Smith lui prouvèrent que l'ignorance où les Turcs étaient de l'armistice avait seule amené ce sanglant résultat. Kleber consentit donc à continuer les négociations; il se relâcha même de ses premières prétentions. Ce qui venait de se passer à El-A'rych, et d'autres scènes d'indiscipline du ^ même genre, notamment à Alexandrie, où la contenance ferme du général Lanusse avait pu seule arrêter le désordre, lui prouvaient chaque jour de plus en plus le violent désir que l'armée avait de revoir la France. Ne recevant d'ailleurs aucun secours d'Europe, et jugeant, d'après les nouvelles indirectes qui lui parvenaient, que les débris de l'armée d Orient étaient fortement nécessaires pour la défense du sol français, il prit le parti de convoquer (vers le 15 janvier 1800) un conseil de guerre au camp de Sàlheveh, afin de recueillir les avis des généraux sous ses ordres sur le meilleur parti à prendre dans les circonstances pénibles où se trouvait l'armée.
A ce conseil furent appelés les généraux de division Reynier et Priant, leurs généraux de brigade, les chefs de l'artillerie et du génie, ainsi que l'ordonnateur en chef Daure; et, après l'exposé de la situation des affaires, il y fut unanimement décidé qu'il serait plus avantageux d'évacuer l'Egypte par un traité que de tenter le sort des armes.
En conséquence de cette décision, Kleber se hâta d'envoyer h ses commissaires Desaix et Poussielgue de nouvelles instructions. 11 les autorisait à passer outre, dans le cas où le A'izir, trop fortement lié par le traité de triple alliance du 5 janvier 1799, ne consentirait pas à reprendre la neutralité envers la Républi(jue; il leur donnait pouvoir de stipuler de Tévacuation pure et simple, en évitant seulement de donner à cette reddition la forme dune capitulation, et en s'appli([uant au contraire ii lui imprimer le caractère d'un traité. Kleber terminait ses instructions par les conclusions suivantes ;
« 1" Nous sortirons de l'Egypte aussitôt que le nombre de bâtiments nécessaires à notre transport et approvisionnés de subsistances aura été fourni.
« 2" Les bâtiments français et autres, restés dans le port d'/Vlexandrie, seront armés en guerre et employés de préférence à rembarquement des troupes.
« 3° Nous aurons, ainsi qu'il est déjà convenu, tous les honneurs de la guerre, et nous emporterons armes et bagages, sans qu'aucun bâtiment puisse être visité, sous quelque prétexte que ce soit.
« 4° Jusqu'au moment de la réunion des bâtiments turcs dans les ports de l'Egypte, les armées resteront dans leurs positions actuelles ; la haute Egypte seulement sera de suite et successivement évacuée jusqu'au Caire ; toute l'armée partira en môme temps des ports de l'Egvpte jiour faire route ensemble, ce qui ne pourra être qu'après l'équinoxe du printemps.
EX Ér.YPTE 461
« 5" Les détails relatifs ii la marine seront arrêtés entre le Reis-Effendi et l'ordonnateur de la marine, Le Roy, qui se rendra, à cet efï'et, au lieu indiqué.
« 6" L'armée française percevra les revenus de l'Egypte jusqu'au moment de son évacuation, et il sera consenti jusqu'à cette époque une trêve bien entendue et garantie réciproquement par des otages. »
Tous les obstacles qui s'opposaient à la négociation se trouvant aplanis, la conclusion ne se fit pas attendre, et, le 24 janvier, les plénipotentiaires l'espectlfs signèrent à El-A'rych une convention définitive pour l'évacuation de l'Egypte. Cette convention, qui fut ratifiée quatre jours après par le général en chef, portait que l'armée serait transportée en France avec armes et bagages, tant sur ses propres bâtiments que sur ceux que les Turcs lui fourniraient ; que toutes les places de l'Egypte, à l'exception d'Alexandrie, Rosette et Aboukir, où les Français devaient efTectuer leur embarquement, seraient rendues aux Ottomans dans les délais fixés : le plus reculé, pour la ville du Caire, était de quarante-cinq jours à dater de la ratification. On avait stipulé la mise en liberté de tous les prisonniers des deux nations, et le Vizir s'enwaefeait h paver à l'armée française trois mille bourses (environ trois millions de Irancs) dans les trois mois que devait durer l'évacuation. Par deux articles du traité, le libre retour de l'armée en France était assuré, au moven de saufs-conduits délivrés tant au nom de la Porte que de la Grande-Bretagne.
4G2 BOXAPARTE
Kleber, en prenant le commandement tie rarmée d'Egypte, avait, comme nous l'avons vu, adressé au Directoire un rapport sur la situation de l'armée. Le bâtiment qui portait ses dépêches fut pris par les Anglais dans les eaux de Toulon, et le rapport (ainsi que les autres papiers) envoyé à Londres. La lecture de cette pièce trompa le Cabinet anglais sur la véritable position de l'armée d'Egypte ; il la crut réduite aux dernières extrémités, et il envoya aussitôt à l'amiral Keith, qui commandait dans la Méditerranée, Tordre de n'entendre à aucun arrangement à moins que les Français ne se rendissent prisonniers de guerre.
Sidney-Smitli, selon toutes les probabilités, n'avait pas consenti aux négociations sans en instruire son gouvernement, et sans lui faire part des bases posées par le général français. Ainsi il y a tout lieu de croire que le Cabinet de Saint-James n'approuva les négociations que dans l'espoir de prendre les Français au dépourvu c'est-à-dire, lorsqu'ils auraient déjà livré aux Turcs les places de l'Egypte, et que l'armée d'Orient n'aurait plus aucun moyen d'échapper à la captivité.
Ce qui donne un grand poids à cette opinion, c'est que, quoique la convention d'El-A'rych ait été arrêtée en présence du commodore anglais, elle ne fut pas signée par lui, bien qu'elle contint, entre autres clauses, celle des passe-ports, qui concernait spécialement l'Angleterre, Kleber ne fît pas assez attention à ce manque d'une formalité indispensable, et, trop loyal pour être défiant.
aussitôt après la ratification du Grand Vizir, il donna tous ses soins à l'exact accomplissement du traité.
Après avoir envoyé en France le général Desaix. chargé de porter au gouvernement la nouvelle du retour de l'armée, il était revenu au Caire pour presser l'évacuation. Plusieurs généraux, pressés de revoir la France, s'étaient embarqués avec Desaix. Qatyeh, Sàlheyeh, Belbeys, Damiette et Lesbé étaient déjà rencrés sous la domination des Turcs, le Caire allait leur être cédé, les troupes françaises descendaient de la haute Egypte, et ne possédaient plus dans le Delta que quelques postes peu importants, lorsque le commodore Sidney- Smith fit remettre à Kleber une lettre de l'amiral Keith, qui lui annonçait que l'Angleterre ne ratifiait pas les conventions d'El-A'rych.
Cette lettre, datée de Minorque, 8 janvier 1800, et adressée au général en chef de l'armée française
en Egypte, était ainsi conçue :
a Monsieur,
« Ayant reçu des ordres positifs de Sa Majesté de ne consentir à aucune capitulation avec l'armée française que vous commandez en Egypte ou en Syrie, excepté dans le cas où elle mettrait bas les armes, se rendrait prisonnière de guerre, et abandonnerait tous les vaisseaux et toutes les munitions des port et ville d'Alexandrie aux puissances alliées, et dans le cas où une capitulation aurait lieu, de ne permettre à aucune troupe de retourner en France, qu'elle ne soit échangée, je pense nécessaire de vous informer que tous les vaisseaux ayant des troupes françaises à bord, et faisant voile de ce pays avec des passe-ports signés par d'autres que par ceux qui ont le droit d'en accorder, seront
forcés par les officiers des vaisseaux que je commande de rentrer à Alexandrie ; et que ceux qui seront rencontrés retournant en Europe, d'après des passeports accordés en conséquence d'une capitulation particulière avec une des puissances alliées, seront regardés comme prises, et tous les individus à bord considérés comme prisonniers de guerre. »
« Keith, i)
La position de l'armée française était on ne peut plus critique ; l'armée turque ne campait qu'à une demi-marche du Caire, les forts étaient dégarnis et les munitions de guerre en route pour Alexandrie. Cependant Kleber ne perdit pas courage. Afin de gagner du temps, il entama des conférences avec le Grand Vizir, et profita des quelques jours que durèrent les pourparlers pour faire revenir les convois et remettre le Caire en état de défense. Bientôt le Grand Vizir, prenant les négociations ' entamées par Kleber pour un signe de faiblesse, insista pour qu'aux termes de la convention, le Caire lui fût livré. Sur le refus du général français, il annonça l'intention d'employer la force. Mais Kleber avait atteint son but et était déjà en mesure de résister. — Ces événements se passaient au moment même où la nouvelle que Bonaparte avait été nommé Consul de la République venait d'être apportée en Egypte par le chef de brigade Latour Maubouro-. Celui-ci arriva au Caire le 4 mars ; il apportait en même temps celte proclamation datée du 2 décembre 1799 :
Soldats, les Consuls de la République s'occupent souvent de l'armée d'Orient.
La France connaît toute l'influence de vos conquêtes pour
la rcslauralion de son comiucrce et la civilisation du monde .
L'Europe entière vous regarde.
Je suis souvent en pensée avec vous. Dans quelque situation que les hasards de la guerre vous mettent, soyez toujours les soldais de Rivoli et d'Aboukir : vous serez invincibles.
Portez à Kleber cette confiance sans bornes que vous aviez en moi ; il la mérite.
Solda'.s, songez au jour où victorieux, vous rentrerez sur le territoire sacre, ce sera un jour de gloire et de joie, pour la nation entière.
L'armée avait retrouvé sou ancienne ardeur. Kleber pensait d'ailleurs que sa conduite et les résultats qu'elle avait amenés lui seraient imputés a crime par son ancien général, qu'il devait supposer déjà mal disposé pour lui, â cause du rapport adressé au Directoire ; il sentait qu'il ne lui restait plus d'excuse que dans une victoire. Le salut de l'armée qui lui était confiée lui en faisait une loi.
Son parti fut aussitôt pris : il disposa ses troupes en avant du Caire, et leur fit connaitre le motif de ces nouvelles dispositions par la mise ii l'ordre de la lettre de l'amiral Keith, à laquelle il ajouta ces seuls mots :
w Soldats ! on ne répond à de telles insolences que par i la victoire : préparez-vous à combattre. »
La lettre de l'amiral anglais, les courtes et simpies paroles du général français produisirent sur l'armée un effet impossible à décrire ; tous, soldats et généraux y répondirent par un cri de : « Vengeance ! » Cette unanime indignation était un présage certain de victoire.
La li"-ne de bataille de l'armée française était formée par quatre carrés : ceux de droite aux ordres du général Reynier : l'artillerie légère occupait les intervalles d'un carré à l'autre, et la cavalerie en colonnes, dans l'intervalle du centre, était commandée par le général Leclerc. Les pièces d'artillerie marchaient sur ses flancs et étaient soutenues par deux divisions du régiment des dromadaires.
Derrière la gauche, en seconde ligne, était un petit carré de deux bataillons. L'artillerie de réserve, placée au centre, était couverte par quelques compagnies de grenadiers et par les sapeurs, armés de fusils ; d'autres pièces marchaient sur les deux côtés du rectangle, soutenues et flanquées par des tirailleurs. Enfin des compagnies de grenadiers doublaient les angles de chacjue carré, et pouvaient être employés pour l'attaque des postes. — La première brigade de la division Priant était commandée par le général Belliard, et composée de la 21'' légère et de la 88' de lione; les 61' et 15" de ligne formaient la 2" brigade, aux ordres du général Donzelot. — Le général Robin commandait la 1'^'' brigade de la division Reynier, composée de la 22*" légère et de la 9® de ligne. Le amènerai Laefranofe avait sous ses ordres la 13" et la 85° de ligne, formant la 2'^ brigade de cette division. Le a'énéral Sonois commandait l'artillerie et le général Sanson le aénic.
La force totale do toutes ces troupes ne s'élevait qu'à dix mille hommes.
EN ÉGYPTR 407
Du côté tics Turcs, Nassif-Piicha, commandant ravant-garde, avait deux autres pachas sous ses ordres. Le village de Mataryeh, qu'il occupait avec six mille janissaires d'élite et un corps d'artillerie, avait été retranché et armé de seize pièces d'artillerie. Ses avant-postes se prolongeaient sur la droite jusqu'au Nil, et sur la gauche, jusqu'à la mosquée de Sibil-Yalem. Le camp du Grand Vizir, JussuC-Pacha, était situé entre El-Khânqah et le village de Abouzabal. Son armée rassemblée dans cette plaine y occupait un espace considérable ; on ne peut décrire son ordre de bataille, les Turcs n'en observaient aucun. — La majeure partie des rapports contemporains évaluent les forces de cette armée à quatre-vingt mille hommes; quelques-uns, cependant, prétendent qu'elles ne dépassaient pas soixante mille combattants.
Ce fut le 20 mars, vers trois heures du matin, que l'armée française se mit en marche de la plaine de la Koubbé, où elle était rangée en bataille. L'aile droite arriva au point du jour près de la mosquée de Sibil-Yalem, où les Turcs avaient une grande garde de six cents chevaux, que quelques coups de canon firent se replier. Les deux carrés de gauche arrivèrent devant le village de Mataryeh ; ils s'v arrêtèrent hors de portée de canon et donnèrent à la division de droite le temps de venir se placer entre Héliopolis et le village d'El-^Larq, afin de s'opposer à la retraite de l'avant-garde turque, et . d'empêcher l'arrivée des renforts que le Vizir pourrait y envoyer.
468 BoxAPAnrE
Penchint roxécutiou de ce mouvement, on distingua un corps de cavalerie et d'infanterie turque réuni à une forte troupe de Mameluks, qui se dirigeait vers le Caire après avoir fait un long détour dans les terres cultivées. Les guides reçurent l'ordre de les charger ; ceux-ci acceptèrent la charge, et renforcés successivement par de nouvelles troupes, enveloppèrent les Français. Le résultat de cette mêlée eût été funeste pour l'armée de Kleber, si le 22*^ régiment de chasseurs et le 14* de draa'<>ns ne fussent accourus. Malgré ce renfort, le coml)at fut long et opiniâtre; mais enfin les Mameluks mis en fuite s'enfoncèrent dans les terres, en continuant toujours de se diriger sur la capitale de l'Kgypte.
La division du général Revnier commença l'attaque de Mataryeh. Des compagnies de grenadiers reçurent l'ordre d'emporter les retranchements et l'exécutèrent avec impétuosité. Pendant que les grenadiers s'avançaient au pas de charge sous le feu de l'artillerie ennemie, les janissaiies sortirent de leurs retranchements et s'élancèrent h l'arme blanche sur la colonne de gauche. Mais accueillis de front par une vive fusillade, tandis que la colonne de droite les prenait en flanc, tous, jusqu'au dernier furent tués. Leurs corps mutilés comblaient les fossés dont ils s'étaient couverts; les troupes françaises s'élancèrent sur leurs cadavres, (ranchirent tous les obstacles et emportèrent le camp. Drapeaux, aitillerio, munitions, effets de campement, tout tomba dans les mains du vair"-
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queiir. L'inranterie turque s'était jetée en vain dans lés maisons, cheiciiant à s'y défendre, on l'y poursuivit, on l'y l'orea, et tous ceux qui firent (juelque résistance lurent éf^orgés ou brûlés avec les maisons où ils s'étaient retirés.
L'ennemi avait abandonné ses tentes et ses bagages, mais les Français, sentant la nécessité tle ne pas laisser au Grand A'izir le temps de se reconnaître et de réparer l'échec éprouvé par son lieutenant, abandonnèrent le butin aux Arabes, qui entouraient les deux armées, prêts ix accabler et à piller les vaincus quels qu'ils lussent, et continuèrent leur mouvement,
Nassil-Pacha, désirant parlementer, avait demandé un oflîcier de marcjue. Kleber lui avin't envoyé le chef de brigade Baudot, son aide ce camp, pour recevoir les ouvertures qu'il avait i» l'aire, mais dès que les troupes ottomanes aperçurent cet officier, elles se précipitèrent sur lui avec rage. Blessé à la tète et a la main, Baudot allait être mis en pièces, lorsque deux Mameluks du Pacha, qui l'accompagnaient, parvinrent ;i l'arracher à ce danger. Ils le conduisirent auprès du Grand Vizir qui le fit arrêter.
Pendant ce temps, le général Reynier avait rassemblé sa division auprès de l'obélisque d'Héliopolis. — ■ Tout à coup l'horizon disparut derrièie des nuages de poussière : c'était l'armée du Grand Vizir qui s'avançait, conduite par Jussuf-Pacha en personne, et qui prenait position sur les hauteurs qui séparent les villages de Syriacous et d'El-!Marc(|.
Le ^ izir alla s'établir derrière le bois de palmiers qui entoure le dernier de ces villages.
L'armée française se porta à sa rencontre, Priant sur la gauche, Reynier sur la droite, et reprit peu à peu son premier ordre de bataille. Les tirailleurs ennemis furent repoussés et chassés du bois qui les protégeait; le groupe de cavalerie qui entourait le quartier général du Yizir fut criblé d'obus et de mitraille; les Ottomans ripostèrent, le feu s'échauffa, la canonnade devint terrible ; mais les boulets de l'ennemi se perdaient au-dessus des carrés français, et ses pièces, accablées par des projectiles lancés avec justesse et précision, ne tardèrent pas à être démontées. Les Ottomans réunirent leurs drapeaux épars sur toute la ligne; c'était le signal d'une charge générale; les Français se disposèrent à la soutenir. Le général Priant, laissant les Turcs s'approcher, démasqua ses pièces, et couvrit les assaillants de mitraille. Clette décharge les ébranla; et, après quchpies instants d'hésitation, ils prirent la fuite. L'infanterie n'avait voulu tirer qu'à bout portant, elle ne brûla pas une amorce.
Le terrain, qui, sillonné de profondes gerçures, avait ralenti l'impétuosité de la cavalerie turque, empêcha les escadrons français de poursuivre les fuyards.
Le Grand Vizir restait dans sa position derrière le bois de palmiers voisin d'El-Marcq. Le général Priant l'y attaqua sans s'arrêter, et le contraignit de fuir vers le village d'El-Khânqah où les troupes françaises le suivirent, et arrivèrent avant le cou-
cher du soleil. A leur approche, les Turcs se rejolièrent en désordre sur la route de Sâlheyeh.
Mourad-Bey, qui, avec ses Mameluks était campé non loin du camp du Grand Vizir, ne prit aucune part à la bataille. Dès qu'il vit l'action engagée, il se jeta dans le désert et disparut.
Un immense butin couvrait la plaine, théâtre du combat. Le camp du Vizir renfermait, outre des effets de campement et les équipages, des objets précieux, de magnifiques tapis, de riches armures. I>es tentes étaient encore dressées, et l'armée, accablée par la marche et le combat de la journée, espérait s'y reposer de ses fatigues. Mais elle ne devait pas encore y jouir du repos dont elle avait bes!)in.
Les troupes battues le matin à Héliopolis et à El-^Iarcq avaient pris le chemin du Caire. Le bruit du canon annonça à Kleber l'attaque de cette ville. Il envoya aussitôt la brigade Lagrange, pour porter secours aux généraux Verdier et Zajonchek, qu'il avait laissés dans les forts avec environ deux mille hommes, et après avoir fait reposer ses troupes, il les porta dans la nuit même sur Belbeys, que la garnison turque abandonna au bout de vingt-qmitre heures.
De Belbeys, Kleber envoya encore sur le Caire le général Priant, avec des brigades de sa division. Lui-même, avec son armée réduitepar ces divers détachements, marcha, le 23, sur Sàlheveh,où le Vizir avait rallié les débris de l'armée turque. Celui-ci, pensant que le général français ne demanderait pas
mieux qiie dé renouer les négociations, lui envoya un parlementaire que Kleber refusa d'entendre. L'armée continua sa marche, et Reynier, après avoir culbuté à Koraïm un corps de cavalerie qui s'opposait à son passage, vint prendre position dans la soirée à deux lieues de Sàlheyeh.
Mais les préparatiis d'attaque faits par le général en chef furent inutiles. Le Vizir ne jugea pas à propos délivrer une nouvelle bataille aux vainqueurs d'IIéliopolis, et se retira pas le désert en Syrie.
Kleber chargea le général Lanusse, qui commandait à Alexandrie, de soumettre le Delta, de concert avec les troupes descendues de la haute Egypte, plaça Reynier à Sîdheyeh pour observer la frontière de Syrie, et revint le 27 mars devant le Caire.
Depuis le départ du général en chef, le Caire avait été le théâtre de graves événements. Le 20 mars, avant même que la bataille d'Héliopolis fut engagée, l'insurrection éclatait à Boulaq. Excités par quelques agents des Tur<^s, les habitants s'armèrent de fusils, dei sabres, qu'ils gardaient cachés depuis longtemps, et se portèrent contre le lort Camin dont la garnison n'était forte que de dix hommes. Le commandant fit tirer sur eu.x à mitraille; ils prirent la fuite, mais revinrent à la charge. Le poste du quartier général fut obligé d'accourir au secours. « Trois cents Egyptiens, dit Berthier, sont couchés dans la poussière; ils se retirent, se barricadent, et font feu sur les troupes françaises de quelque part qu'elles se présentent
pour entrer clans la ville. Le peuple du Caire a été moins impétueux. Dès que les premiers coups se firent entendre, il se porta hors de l'enceinte, et attendit pour se décider quelle serait l'issue de la l)ataille. Il vit arriver successivement des corps de Mameluks et d'Osmanlis qui nous étaientéchappés, et assuraient que notre défaite était inévitable. Bientôt après, Nassif-Pacha se présenta à la Porte des Victoires. Il était accompagné d'Osman-Effendi, Kiâya-Bey, l'un des personnages les plus considérables de l'Empire, d'Ibrahim-Bey, de iNIehemet-Bey-El-Elfv, d'IIassan-Bey-Jeddauod, en un mot, de tous les chefs de l'ancien gouvernement, excepté Mourad. Ils annonçaient que nous avions été taillés en pièces, qu'ils venaient prendre possession de la capitale au nom du sultan Selim, et y célébrer le triomphe de ses armes sur les Infidèles. Ils étaient accompagnés d'environ dix mille cavaliers turcs, de deux mille Mameluks, et de huit à dix mille habitants des villages qui s'étaient armés. Personne ne douta plus de la victoire, chacun s'efforça de faire éclater sa joie. Les uns étaient charmés de voir triompher le Prophète, les autres avaient à faire oublier les liaisons qu'ils avaient eues avec les Infidèles,
« Nassif-Pacha profite de cet élan de la multitude, et se rend de suite au quartier des Francs. Il ■en fait ouvrir les portes, et pendant que deux négociants tombent à ses pieds en lui montrant la sauvegarde du Vizir, la foule se jette dans l'enceinte. Elle force les maisons, pénètre dans les
magasins, les comptoirs, pille, massacre, incendie. En quelques instants tout est détruit, égorgé; et ce quartier, tout à l'heure si florissant, n'est plus qu'un monceau de cendres.
« Le pacha profite de l'exaltation publique, et pousse la multitude sur nos soldats. Il en inonde la place, les avenues (|ui conduisent au quartier général, et s'avance à la tête de ses troupes pour la soutenir. L'adjudant général Duranteau n'avait pas deux cents hommes à opposer à ces flots d'ennemis; néanmoins il tente une sortie et les repousse. Déconcerté par cette résistance inattendue, Nassif fait occuper les maisons et appelle le peuple aux armes. On arbore des drapeaux blancs; on prêche, on remue toutes les passions. Dans un instant la population entière est sur pied; on attaque les Coptes, on massacre les Grecs, les Syriens; partout le sang ruisselle. On se porte à la police, on saisit Mustafa-Aga et on l'empale. La populace regarde le supplice de ce magistrat comme le gage de l'impunité; elle applaudit et se livre avec fureur à la sédition et au pillage.
(c Sept soldats français se trouvaient auprès de Mustafa lorsqu'il fut arrêté. Les séditieux se promettaient de les tailler en pièces, et réussirent à en mettre trois hors de combat; mais percés euxmêmes à coups de baïonnettes, ils n'osèrent faire tète à ces braves, qui, attaquant, se défendant, emportant leurs blessés, arrivèrent enfin à la citadelle, après s'être débattus pendant une lieue, au milieu des flots qui les pressaient...
L'insurrection durait depuis deux jours, et les forces réunies des Mameluks, des Osnianlis et des séditieux, n'avaient pu triompher de la résistance de deux cents Français. Nassif-Pacha préparait une nouvelle attaque, lorsqu'il aperçut la colonne du général Lagrange qui arrivait d'El-Khànqali. Il retire aussitôt ses troupes, rassemble quatre mille chevaux et court à sa rencontre. Le général forme ses carrés, et ouvre la fusillade. Les assaillants se dispersent, il continue son mouvement, et entre au quartier général. Il apportait un secours aussi nécessaire qu'inattendu, et la première nouvelle de la victoire.
Le quartier général devint un poste inexpugnable; la citadelle et le fort Dupuy continuèrent à tirer sur la ville, dont le bombardement avait commencé dès les premiers instants de la révolte. Bientôt les généraux Priant et Donzelot se réunirent à Lagrange, et aussitôt les Français reprirent roffensive.
Les Turcs se défendirent en désespérés; ils avaient élevé dans les rues de la ville des barricades de douze pieds de hauteur et a double rang de créneaux; ils ne paraissaient pas disposés à céder, lorsque arriva le général en chef. Kleber, naturellement porté aux voies conciliatrices, sachant son armée affaiblie, possédant d'ailleurs peu de munitions, sentit qu'il fallait agir de ruse. Aussi, tout en faisant de grands préparatifs, annonçant qu'il voulait agir de rigueur, il s'occupa de se créer des intelligences dans la ville, où il sema la défiance
entre les habllants et les Osmanlis. — Bientôt une capitulation fut proposée par les chefs des troupes turques. Il en accepta les principaux articles ; mais à cette nouvelle, le peuple, craignant de justes représailles, refusa de les exécuter; et lorsque les Français se présentèrent conformément au traité, ils lurent reçus en ennemis.
Pendant que le Caire persistait ainsi dans l'insurrection, Kleber signait un traité d'alliance avec Mourad-Bey. Ce valeureux chef de Mameluks, reconnaissant enfin la supériorité des armes françaises, avait, un peu avant la bataille d'IIéliopolis, fait quelques démarches de rapprochement, que l'issue de la bataille lui fit renouveler; sur l'invitation de Kleber, il était venu camper près de Gyzeh. Dès ce moment, il garda la plus exacte neutralité. Son alliance valut à l'armée l'avantage de n'être pas disséminée. Mourad se chargeant d'expulser les Turcs de la haute Egypte, dont il reçut le commandement, et où il fut pour les Français un trijjutaire de bonne foi et un allié fidèle.
Cependant le retard nécessaire à la concentration des corps, et la nécessité de faire venir des munitions de Rosette, avaient laissé aux insurgés le temps d'augmenter leurs movens de défense. Ils avaient réussi à fabriquer de la poudre et même à fondre des canons (1). La ville était devenue un
(1) Un des ])rinoipaiix chefs de la population ëtçyplicnnc qui favorisèrent les tentatives de paeificalion de Kleber, fut le clieik Kl-Modhy, que Bonaparte avait nommé secrétaire du Grand-Divan.
« Pendant les hostilités (raconte dans une notice fort intéressante M.Marcel, ancien directeur de l'imprimerie do l'armée d'Orient), et tandis que les divers quartiers du Caire étaient altiTnativemcnt pris par les rebelles et i épris par nous, le chcik El-Mohdy restait assidu-
camp véritable, et tous ses habitants avaient juré de s'ensevelir sous ses décombres plutôt que de se rendre. Pour arrêter les progrès de cette exaltation, qui pouvait gagner le reste de l'Egvpte, Kleber donna l'ordre au général Priant d'enlever Boulaq de vive force.
Le 15 avril, cette ville, qui l'orme le port du Caire, fut cernée de toutes parts, et, après plusieurs heures d'un bombardement terrible, le général Priant la somma de se rendre. — Les habitants
ment au quartier général, prouvant par là sa fidélité pour les Français et son éloignement du parti des révoltés.
<( Eh bien, Cheik, lui dit un jour Kleber, que viens-je d'apprendre? « On dit que les gens de la \ille veulent fabriquer des canons: vous « m'avez dit quelquefois que le Koraii renfermait toutes les connais- « sances utiles aux hommes; est-il aussi question d'artillerie? — Oui, <i général, répondit le Cheik; Dieu y dit à son envoyé : Nous avons mis « entre tes mains nos tonnerres vengeurs, et tu foudroieras les rebelles u mais tu pardonne ras aux égarés. »
« L'allusion était délicate, et le général en chef sentit qu'elle contenait pour lui, non-seulement une flatterie ingénieuse, mais encore une invitation à la clémence : ce plaidoyer indirect ne manqua pas son eflet,
n Les Orientaux ont beaucoup plus de finesse que nous ne leur en supposons ordinairement; ils savent surtout parfaitement apprécier les hommes, et distinguer les nuances de leurs caractères et do leurs talents. Ces appréciations sont souvent exprimées par la manière dont ils altèrent les noms étrangers pour leur donner une signification dans leur langue; car on sait que tous les noms orientaux ont un sens; et la première question qu'ils nous faisaient, après nous avoir demandé notre nom, était celle-ci : « Que signifie ce nom? »
« Ce genre d'appréciation a été un jour appliqué par, le cheik El- Mohdy aux trois génér.iux en chef qui se sont succédé en Egypte.
« Déjà les habitants du Caire avaient exi)rimé par deux épilhètes la différence qu'ils trouvaient entre le génie de Bonaparte et la belle prestance militaire de Kleber, dont le mérite guerrier ne leur avait pas encore été attesté par la victoire d'Héliopolis. Ils disaient : Klehber taouyl, Boundbartch kebyr ; Kleber est long (grand de taille), Bonaparte est grand.
(( L'api)réciation faite par le cheik El->rohdy est plus ingénieuse.
(I Le général Menou venait de remplacer Kleber; en vain le nouveau général en chef avait embrassé l'islamisme, et signait en réuni ssant assez bizarrement ses noms musulmans et chrétiens Abdallah-Gdk (le serviteur de Dieu, Jacques), il était loin d'obtenir même de ses nouveaux coreligionnaires, le degré d'estime et de considération qu'avaient mérité ses deux prédécesseurs. — On causait de trois généraux devant le cheik, qui, les jugeant tous les trois par un triple jeu de mots : « Le premier, dit-il, est Bonnd-l'akhl (édifice du bonheur) ; le second îat Kalahber (la forteresse du pavs) ; le troisième, Men-iinu'! iquel est-il ?) i>
refusèrent; alors les Français se précipitant par les brèches pratiquées par l'artillerie, pénétrèrent dans l'intérieur; puis, le fer d'une main et la torche de l'autre, mirent le feu aux maisons et massacrèrent tout ce qui se trouva sur leur passage. En un instant la ville fut réduite en cendres et les assiégés passés au fil de l'épée.
Le sort de Boulaq avait dû produire sur les insurgés une vive impression. Kleber voulut en profiter pour soumettre le Caire. Les Turcs s'étaient prin* cipalement retranchés dans les maisons voisines de la place Ezbekyeh. Dans les unes, ils avaient disposé de l'artillerie, établi des postes dans les autres, et crénelé avec soin le palais Setty-Fatmé où s'appuyait leur gauche. C'était là que s'organisaient les sorties, là que se formaient les colonnes qui venaient chaque jour assaillir le quartier général de Kleber. Ce fut par là que les Français résolurent de commencer l'attaque. Cette attaque, tentée de front, eût été meurtrière; on eut recours à l'art: on découvrit l'édifice, on le mina, et en peu de temps, hommes et ]:)àtiments, tout disparut. Aussitôt les troupes s'ébranlèrent, l'action s'engagea et devint générale. De chaque côté on lutta avec une égale fureur. Culbutés à droite par le général Donzelot, les Turcs furent rompus au centre par Belliard, qui les cerna, les força à se replier et les poursuivit de rue en rue; mais ce brave général ayant été atteint d'une balle et mis hors de combat, la poursuite se ralentit, et les vaincus purent se reformer. Ils menaçaient même de revenir à la
charge, quand le généial Revnier ayant forcé la porte Bal-el-Charqyeh, leur enleva toute espérance. Nassil-Pacha chercha en s'éloignant a sauver sa cavalerie. Il s'engagea clans des détours, poussa à travers les décomhres et se crovait hors de danoer, lorsqu'il rencontra, au débouché d'une rue, une compagnie de carabiniers qui le reçut à bout portant. Le Pacha essaya de se faire jour, tous ses efforts furent inutiles, et il n'échappa à la mort qu'en abandonnant son cheval pour se jeter dans une maison, d'où il gagna les quartiers que ses troupes occupaient encore.
Les Turcs qui n'étaient pas restés sur place avaient fui; une seule batterie continuait le feu. Les carabiniers marchaient contre cette batterie, lorsqu'ils se trouvèrent en face de Nassif-Pacha : ils reprirent leur mouvement, escaladèrent les murs de la mosquée, en franchirent les terrasses, arrivèrent à la tour où étaient les pièces et les enclouèrent.
Les Turcs avaient perdu tout espoir; la ville était en feu. Dans cette situation désespérée, les Cheiks pressèrent vivement les insurgés de rendre la place. Ceux-ci y consentirent, mais ils prétendaient obtenir des conditions telles, qu'lbrahim-Bey, qui avec ses ^Mameluks était venu prendre part à la défense du Caire, n'osa pas les transmettre au général Kleber, et se contenta de lui adresser les deux Beys qui en étaient porteurs. Le général reçut ces officiers en présence de son état-major, écouta jusqu'au Ijout les propositions dont ils étaient
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chargés, et, les conduisant h l'embrasure d'une croisée, leur montra l'incendie du Caire et les ruines de Boulaq; ce fut sa seule réponse. Il prit ensuite à part un des envoyés d'Ibrahim, et lui donna connaissance du traité conclu avec Mourad. Le Bey resta stupéfait. A son étonnement on put juger de l'effet que cette nouvelle produirait dans la place dès qu'elle v serait connue.
Les deux envoyés se retirèrent et revinrent bientôt avec des propositions plus raisonnables. Ils demandèrent ensuite une suspension d'armes que le général refusa. Ils insistèrent et demandèrent au moins qu'on ne fit plus d'attaque aussi vive que la dernière. « Au moment de s'entendre sur l'évacuation du Caire, dirent-ils, ces actions meurtrières sont déplorables et n'onf plus de but. » Kleber lut attentivement le projet de capitulation, le modifia, et les envoyés d'Ibrahim le remportèrent.
Pour stimuler les assiégés et augmenter leur consternation, on marclia aux retranchements dès que la nuit fut venue, on culbuta ceux qui les défendaient et on ne s'arrêta que lorsque tout fut débusqué. L'attaque ne tarda pas à recommencer; mais dès que le jour parut, Osman-Aga accourut avec la capitulation, revêtue de la signature de Xassif-Pacha. Alors les hostilités cessèrent, les otages furent échangés, et les postes français établis sur le canal, depuis la prise d'eau jusqu'à la porte Balel-Char([yeh.
Les Turcs se disposèrent sur-le-champ à évacuer la ville, et partirent, emmenant avec eux les princi-
paux chefs de rinsuirection. Trois à quatre mille habitants les suivirent, et se dispersèrent dans les villages pour se soustraire à la vengeance des vainqueurs.
Le général français profita du repos que la soumission du Caire lui assurait enfin, pour s'occuper de l'administration du pays et de son armée. Une contribution de douze millions imposée à la capitale, des mesures analogues envers Samanhoud, Damiette, Tantah et ]\Iéhalet-El-Kébir, ? établirent un peu les finances de l'armée, payèrent ses dettes et pourvurent a ses besoins.
Le général en chef aug^menta le bien-être des soldats et songea à lever sur le sol même qu'il avait conquis, de nouvelles troupes qu'il ne pouvait plus espérer recevoir de la France.
Livré k lui-même, il jugea prudent de faire disparaître le vide causé dans les cadres parles pertes de la dernière campagne. Il y pourvut en exécutant les instructions que Bonaparte lui avait laissées. Un certain nombre de noirs éthiopiens fut acheté et réparti dans les demi-brigades; celle qui occupaient la haute Egypte se recrutèrent de leur côté par des enrôlements volontaires. Les chrétiens du Caire avaient tellement soufTert pendant l'invasion momentanée de Nassif-Pacha, qu'ils demandèrent eux-mêmes à être organisés militairement, et formèrent un bataillon de cinq cents hommes, qui rivalisa bientôt de tenue et de discipline avec les troupes françaises. La légion grecque fut portée à quinze cents hommes; enfin un corps de Syriens
et de Mameluks déserteurs augmenta la cavalerie de l'armée.
Débarrassé de ces premiers soins, Kleber s'attacha à détruire les abus de l'administration intérieure : la confiance que les Egyptiens avaient dans sa modération, la haute idée qu'ils se formaient de sa puissance, permirent de simplifier le mode de perception. Dès lors, il devint inutile d'envoyer des bataillons occuper militairement un village pour assurer le recouvrement de limùt.
La situation de l'Egypte, au mois de mai 1800, était prospère. Le pays était tranquille : quoique réduite à vingt mille hommes, l'armée française se trouvait de fait plus forte qu'après la première conquête, puisque la pacification du pays et l'anéantissement des forces ottomanes la laissaient sans ennemis à combattre. La Porte pouvait, à la vérité, faire de nouveaux armements; mais tout semblait indiquer que l'habileté du premier Consul parviendrait à la détacher d'une coalition qui ne lui offrait aucun avantage réel. Il ne serait alors resté que la Grande-Bretagne dont on put redouter les efforts, si toutefois l'affront qu'elle venait de recevoir en Hollande ne l'avait pas dégoûtée d'une seconde expédition continentale. Dans le cas où l'Angleterre se serait décidée à tenter en Egypte le sort des combats, l'armée, sûre de vaincre sous Kleber, eût vu avec plaisir les troupes anglaises venir expier sur les plages d'Aboukir la mauvaise foi de leur gouvernement.
Le général en chef, tranquille au Caire, s'occu-
pait de ces améliorations, lorsqu'il apprit qu'une nouvelle escadre turque, commandée par le capitanpacha, paraissait en vue d'Alexandrie. Les troupes cantonnées autour du Caire, dans le Delta et dans la province de Damiette, reçurent aussitôt Tordre de se porter sur Rahmànveh, où il arriva lui-même dans les premiers jours de juin. Mais un nouveau courrier du oénéral Lanusse l'eng-aoea h sarrèter;