‹ Bonaparte en Égypte, 1798-1799Chapitre 13 sur 14 · O DO · texte numérisé non relu

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l'amiral turc, loin de vouloir tenter un débarquement, ne désirait que renouer les conférences. Kleber devenu défiant par la surprise d'El-A'rych, défendit toute espèce de communications avec l'ennemi, et revint au Caire avec les troupes, laissant seulement à Rahmànveh six bataillons et deux régiments de cavalerie.

Son dessein n'était cependant pas de renoncer à tout arrangement : il avait acquis depuis peu de temps la preuve des préparatifs des Anglais pour se mettre en possession de Suez, d'Alexandrie et de Damiette, aussitôt après l'évacuation définitive, et il proposait de faire connaître à Sélim III combien les services de ses alliés étaient intéressés. La susceptibilité bien connue du sultan lui faisait supposer que cette démarche, amenant la dissolution totale de la triple alliance déjà rompue par Paul r*", lui donnerait la facilité de correspondre avec la France par Constantinople. Dans ce cas, il eut proposé au Grand Seigneur la restitution de l'Egypte h des conditions également avantageuses aux deux nations.

Cependant le Cabinet de Saint-James, mieux

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instruit de la position de l'armée d'Orient, par son ambassadeur en Turquie, venait de sanctionner la convention d'El-A'rych. Cette résolution fut transmise à Kleber à son retour de Rahmànyeh, par un personnage sans caractère officiel ; et il se disposait h y répondre d'une manière convenable à sa nouvelle situation, lorsque le poignard d'un fanatique vint priver l'armée de son illustre chef.

De retour en Syrie, le Grand Vizir avait publié des manifestes où le général en chef de l'armée française en Egypte était représenté comme un homme sans foi, comme un destructeur de la religion; il rappelait aux dévots musulmans les jouissances éternelles réservées dans le ciel à ceux qui égorgent un infidèle, et il promettait sa protection et des récompenses terrestres h quiconque frapperait le chef des Français en Egypte.

Cet horrible appel ne fut que trop vite entendu !

A Jérusalem vivait un jeune homme qui se faisait remarquer par la piété la plus ardente : c'était Soleyman-el-Halebi, âgé d'environ vingt-quatre ans, et atteint d'une mélancolie profonde qui entretenait dans son âme l'exaltation religieuse. Il s'offrit à remplir les intentions du Vizir. Outre un poignard, on lui donna trentes pièces d'argent et un dromadaire pour la route. Des lettres de recommandation devaient lui procurer au Caire un asile et des appuis. Cet asile était une mosquée, ces appuis étaient des Cheiks, des imans et des mollahs attachés h la mosquée.

Pendant un mois, Soleyman se prépara à son

horrible action par des jeûnes et par des prières; il se mit ensuite à la piste de la victime qu'il devait Irappcr, la suivit tous les jours, étudia avec soin les habitudes de Kleber, et se Tamiliarisa avec les localités du quartier général. Enfin toutes ses dispositions lurent arrêtées, et il ne lui resta plus qu'à trouver un moment favorable.

Kleber demeurait depuis quelque temps ii Gyzeh ; il y habitait la maison de plaisance de INIourad-Bey, en attendant qu'on eût réparé celle qu'il occupait habituellement au Caire, et qui avait été fort endommagée lors du dernier siège. Le 14 juin, après avoir passé une revue dans l'île de Roudah, il entra dans la capitale, et vint demander à déjeuner à son chef d'état-major, le général Damas. Après le déjeuner, le général en chef, prit à part l'architecte Protain, et lui proposa d'aller au quartier général, pour se concerter avec lui sur les réparations à y faire. La maison de Kleber touchait à celle de son chef d'état-major. Comme ils traversaient la galerie qui sépare les deux bâtiments, un homme d'une mise assez commune, profitant du moment où larchitecte était à quelque distance, s'approcha du général en chef, se prosterna en signe de respect et parut vouloir lui présenter un placet. Kleber, touché de l'aspect misérable de cet homme, se pencha vers lui; aussitôt cet homme se releva, tira un poignard, et le plongea au cœur de sa victime. Le général tomba en s'écriant : « Je suis assassiné ! » Protain accourut, et saisissant le meurtrier, chercha h le retenir jusqu'à ce qu'on vint à ses cris; mais

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Soleyman le frappa de six coups de poignaid et le renversa. Il revint ensuite vers Kleber qui était étendu parterre, et lui fit trois nouvelles blessures. La première avait été mortelle!

L'assassin prit la fuite et se cacha dans le jardin, où on ne tarda pas à le découvrir sous le feuillage d'un nopal touffu. Protain, qui avait repris ses sens, déclara le reconnaître, et plusieurs personnes attestèrent l'avoir vu rôder autour des lieux fréquentés par le général. On lui présenta le poignard ensanglanté trouvé près du cadavre ; mais il s'obstina à tout nier, et pour lui arracher l'aveu du crime il fallut lui faire appliquer la bastonnade, suivant l'usage de l'Orient.

Une commission militaire fut aussitôt nommée pour juger Soleyman et les ulémas de la mosquée d'El-Azhar, qu'il avait dénoncés comme ses complices. Trois de ces prêtres furent arrêtés. Accablés par les déclarations de l'assassin et par les reproches de lâcheté que leur adressait ce fanatique, ils restèrent dans une profonde stupeur. Quant à Soleyman, il ne cessa de se glorifier de son action et d'en faire hommaoe à Dieu.

Les trois ulémas furent condamnés à avoir la tète coupée; le tril)unal, pour ôter aux autres iNIusulmans l'envie d'imiter l'action atroce de Solcvman, ordonna que l'assassin aurait d'abord le poing brûlé et ([u'il serait ensuite empalé. Son corps, abandonné sur l'échafaud, devait servir de pâture aux oiseaux de proie. L'exécution du jugement fut fixée au jour des obsèques de la victime.

Le jour venu, c'était le 17 juin, les trois ministres lurent d'abord décapités. Soleyman resta froid en présence de cette sanglante exécution, et regarda avec une dédaigneuse impassibilité le pieu alfdc qui devait servir d'instrument à sa mort. On commença par lui appli(|uer le poignet sur un brasier ardent: le feu dévora ses chairs sans lui arracher un cri. Il supporta avec le même courage les effroyables douleurs du second supplice. Ses traits se décomposèrent à peine, et lorsque le pal, fixé perpendiculairement, l'eût élevé dans les airs^ il promena ses regards sur la multitude et prononça d'une voix sonore la profession de loi des Musulmans : « Il n'y a point d'autre Dieu que Dieu, et « Mahomet est son prophète. »

Soleyman resta vivant sur le pal pendant près de quatre heures; plusieurs fois il avait demandé à boire ; les exécuteurs turcs s'étaient opposés à ce ([u'on le satisfît, le moindre breuvage devant surle-champ lui donner la mort. Mais après leur départ, un factionnaire français, pris de pitié, présenta de l'eau au patient dans un vase placé au bout de son fusil. A peine Soleyman eut-il bu qu'il expira (1).

Ainsi périt sous le poignard d'un fanatique, à l'âge de (juarante-sept ans, le chef d'une grande armée, un illustre guerrier, au milieu de ses soldats qui l'aimaient et qui eussent tous péri pour le sauver. Les regrets des soldats furent sincères; ils auraient été bien plus amers encore, s'ils eussent

(l) Lo squelette de l'assassin de Kkbcr, appoité en l'rance, par le docteur Larrey, lors de l'évacuation de l'Egypte, fut donné par lui au Museuui d'histoire naturelle, où il figure encore aujourd'hui.

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pu prévoir ce qui devait arriver en 1801! Le zèle farouche de l'assassin avait fait plus que les quatrevingt mille hommes de l'armée du Grand Vizir; la disparition de Kleber rendait l'Egypte aux Osmanlis.

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