‹ Bonaparte en Égypte, 1798-1799Chapitre 14 sur 14 · L'EGYPTE SOUS MENOU · texte numérisé non relu

L'EGYPTE SOUS MENOU

Menou succède à Klebcr dans le commandement en chef de l'armée d'Orient (l'i juin 1800). — Situation de l'Egypte au point de vue militaire et administratif. — Théâtre du Caire; le premier Consul Bonaparte invite le ministre de l'intérieur à envoyer une troupe de comédiens. — Apparition de la flotte anglaise ; mesures prises par Menou. — Débarquement des Anglais; forces respectives des deux armées, — Combat du lac Ma'dyeh (13 mars 1801). — Réunion de l'armée française à .\lexandrie; position des Anglais ; le général en chef de l'armée anglaise Abercromby, mouille dans la rade d'Aboukir. — Bataille du camp des Romains ou de Canope, (21 mars) ; mort du général Abercromby. — Capitulation du fort Jullien (19 avrilj. — Combat d'El-Ràhmanyeh (9 mai) : combat d'El-Khànqah (16 mai). — Blocus du Caire par les Anglais (20 juin), capitulation du Caire (23 juin). — Marche de l'armée anglaise sur Alexandrie; siège [d'Alexandrie (lO août). — Capitulation d'Alexandrie (2 septembre).

Après la mort de Kleber, le général ]Menou prit par intérim le commandement de l'armée. «11 avait soixante ans, un esprit agréable, des connaissances étendues, était grand travailleur, bon administrateur, quoique un peu faiseur, il n'avait jamais commandé d'armée, si ce n'est celle de l'intérieur. Soit défiance de ses forces, soit modestie, il offrit le commandement en chef au général Reynier, qui était le plus ancien après lui; celui-ci, comme de raison le refusa, la loi était précise.

Le général Reynier était né à Lausanne, v avait été élevé pour être ingénieur-géographe, connaissait bien la carte, avait fait les campagnes des armées du Nord et du Rhin, y avait acquis la réputation d'un homme de bon conseil; mais il manquait des qualités les plus nécessaires à un chef; il aimait la sollicitude, était d'un caractère froid, silencieux, se communiquait peu, ne savait ni électriser ni dominer les hommes.

« La nouvelle de la mort de Kleber arriva en Europe au mois d'octobre 1800. Le premier Consul eut un moment l'idée de rappeler Menou et Reynier, et de confier à Lanusse le commandementen chef; c'était le plus ancien après eux. 11 avait commencé sa carrière dans les Pvrénées-Orientales, s'était distingué pendant les campagnes d'Italie. Brillant devant l'ennemi, il avait le feu sacré, un caractère décidé, actif, entreprenant, et était dans la force de l'âge. Mais, quand et comment arriverait en Egypte cette nomination? Tout calculé, il v avait plus d'inconvénients à chang^er l'ordre naturel qu'à s'y abandonner. Le premier Consul ne pouvait alors avoir aucune idée de cette complète privation de toute qualité militaire qu'on a depuis reconnue clans Menou.

« Le général Menou s'était montré très contraire à la convention d'El-A'rych; il était vu très favorablement par les naturels du pays, dont il avait embrassé la religion, il s'était marié à une musulmane ; son esprit, ses connaissances, sa probité, n'étaient contestés par personne. Sans doute, le

soldat se raillait quelquefois d'AbclalIah-Menou, qui priait la face tournée vers l'orient, et dont la femme avait toujours le visage voilé; mais son âge, sa brillante bravoure, l'éclat qui rejaillissait sur lui d'avoir été un des pères de la liberté française (1), son attachement au général Bonaparte, qu'il manifestait avec chaleur; tout cela lui concilia l'opinion <le l'armée. Il renvoya en France les malveillants qui nourrissaient encore quelque idée d'évacuation, et, peu de semaines après avoir pris le commandement, il avait détruit tous les partis et rallié l'armée. Les douze millions de contribution que Kleber avait imposés à la ville du Caire n'était pas perçus ; INIenou les fit rentrer avec exactitude. Les quatrevingts bâtiments turcs et leur chargement qui avaient été séquestrés dans le port d'Alexandrie n'étaient pas encore vendus ; il en tira cinq millions pour le trésor public. Le Nil, en 1800, monta plus haut que les autres années ; la récolte fut aussi plus abondante, et les contributions plus considérables ; il en améliora la perception. Estève, administrateur des finances, jeune homme plein de zèle, dc'truisit beaucoup d'abus et éclaira l'administration tortueuse des Coptes. La douane de

(1) Mcnou [Jacqiies-Françoisi était né en 1730, à Boussay de Loches. <lans la Touraine. Sa famille était noble et ancienne. Son père, capitaine des grcnadi'-TS de France le lit entrer de bonne heure au service, et il vivait le grade de maréchal de camp depuis le 5 décembre 1781. Il avait été membre de l'Assemblée constituante avait voté avec la minorité de la noblesse ; proscrit depuis, sous le règne de la Montagne, il se réfugia dans l'armée républicaine de la Vendée, y servit comme général de brigade, et y tut blessé grièvement. Après le 9 thermidor, il fut élevé au commandeiiient en chef de l'armée de llatérieur, fut destitué le 12 vendémiaire 171)3, traduit devant une commission militaire et acquitté. II désira fairrfié's- campagnes d'Italie, mais ne put y parvenir. Il fut plus heureux en 1798 ; le général Bonaparte le dé'signa pour faire partie de l'expédition d'Egypte. Il mourut en 1810 à Venise où il était gouverneur.

Suez rendit davantage, toutes les In'anches du revenu furent plus productives; l'administration se ressentit de cette abondance ; l'armée fut exactement soldée, bien habillée, bien nourrie ; les hôpitaux et les lazarets, fournis de tout ce qui leur était nécessaire ; la cavalerie et l'artillerie, bien montées. Cette dernière eut jusqu'à cent pièces de campagne attelées, avec double approvisionnement. Le régiment des Dromadaires fut porté au grand complet et imprima dans le désert une salutaire terreur. Des moulins à vent, des poudrières, des manufactures de drap et d'autres établissements que dirigeait Conté pourvurent aux besoins de larmée (i).

Les haljitants du pays avaient appris quelques mots français, et les F'rançais quelques mois d'arabe ; beaucoup le parlaient de manière h se faire entendre, Menou inspira aux cheiks plus de confiance que son prédéceseur : il était innocent de l'outrage qu'ils avaient reçu dans la personne d'El-Sàdat.

Le chef de brigade Damas, aide de camp de Kleber, que celui-ci avait envoyé en France, pour justifier sa conduite auprès du premier Consul et protester de son dévouement, rapporta en Eg>'ple la nouvelle de la victoire de Marengo et de l'état prospère de la République. Une fête funèbre fut célébrée au Caire en l'honneur du brave Desaix, mort sur le champ de bataille de Marengo, le 14 juin 1800, le même jour, ii la même heure que

(1) Œuvres lie y'apolcon.

EN KCYPTE W.i

Klebcr succombait sous le poignard duu vil assassin 1).

Des amateurs formèrent une société et élevèrent un théâtre au Caire. Les cheiks et les ulémas furent assidus aux représentations et parurent s'v plaire. Une troupe de comédiens pour les opéras et ballets étaient en route. Bonaparte n'ignorait pas que tout ce qui tend à maintenir la gaieté dans une armée française éloignée de sa patrie était d'une réelle importance. Dès son retour à l^aris il écrivait à Laplace, ministre de l'Intérieur : - (c Les Consuls de la République, vous invitent à vous occuper de suite des moyens de rassembler une troupe de comédiens pour l'Egypte. Il serait bon qu'il y eût quelques danseuses. Le ministre

(1) « Le général Dcsaix partit dWloxandrie sur le bâtiment ragusiu appelé la Madnne de t^rdcc de Saùtt-Aiiioiiic de l'adotic. 11 avait des passeports du Grand Vizir, du commandant anglais devant .Alexandrie, qui, pour assurer davantage son passage, avait mis à son bord un officier anglais. 11 fut arrêté par l'amiral Keith et conduit à Livourne, contre lo droit des gens. C'est en vain qu'd montra ses passe-ports et que l'officier anglais qu'il avait à son bord se récriait contre cette insigne mauvaise foi. .Arrivé dans la rade de Livourne, on dégréa le bâtiment, on lui ôta son g uvernail, l'exposant ainsi à échouer.

Le général Desaix fut mis .lu Lazaret dans une espèce de prison. L'amiral Keitk eut la bassesse de joindre Tinsulte à la violation, du droit des gens il lui envoya proposer vingt sous par jour à lui et à chacun des soldats français prisonniers en ajoutant, avec une plate ironie, que l'égalité ])roclaniée en P'rance voulait quil ne fiit pas mieux traité qu'eux.

Il fut. en conséquence, mis dans la même cour que les soldats, et on lui refusa toute espèce de secours, jusqu'aux gazettes et quelques livres militaires. « Je ne vous demande rien, répondit Desaix, que de me délivrer de votre présence. Faites, si vous le voulez, donner de la paille aux blessés qui sont avec moi. J'ai traité avec les Mameluks, les Turcs, les Anatoliens. les .Arabes du grand désert, les Ethiopiens, tes noirs du Darfour. les Tartares: tous respectaient leur parole lorsqu'ils l'avaient donnée et ils n'insultaient pas des hommes dans le malheur. « L'amiral Keith, fît plus, il eût la lâcheté d'engager le patron du bâtiment sur lequel était le général Desai.v de déclarer q ue ce bâtiment lui appartenait lui promettant 1,000 guinées pour récompense ; il voulait fonder sur cette déclaration un libellé contre le général Desaix. Le bon patron génois s'y refusa formellement iBitllctùi de l'armée de Réserve du [s juin IWO] . Enfin le brave Desaix put arriver à Toulon lo 10 mai 180(1. Le 14 juin il trouvait une mort glorieuse sur le champ de bataille de Marengo.

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de la marine vous fournira des moyens de transport » (1).

Les communications avec la France furent cette année-lîi très fréquentes. Les malles arrivaient presque tous les mois en Egypte. Le Gouvernement français avait donné des primes considérables aux armateurs qui y poitaient des vins et des marchandises d'Europe. Les denrées y étaient à un prix convenable. Le sentiment d'union, d'attachement au Gouvernement et à la République, cet esprit de gloire et de bonheur qui animait alors tout le peuple français se répandirent sur l'armée d'Orient. Au récit des journées de Marengo, de Hohenlinden, du Mincio, elle n'éj^rouvait qu'une crainte, celle de se trouver en arrière; elle désirait avec ardeur l'arrivée d'une armée anglaise pour acquérir quelque gloire et se maintenir de pair avec les autres armées.

Plusieurs mois s'écoulèrent sans qu'aucune hostilité vînt troubler la paix de l'Egypte. Cependant une armée anglaise était arrivée dans la Méditerranée, et dès le mois de décembre, cette armée avait reçu à Rhodes et îi Macri tout ce qui était nécessaire pour ouvrir la campagne. L^ flotte qui la transportait sortit de ce dernier port, dès qu'on eut la nouvelle que le capitan-pacha avait mis à la voile de Constantinople avec un renfoit de six mille Albanais et janissaires. Le l*^"" mars 1801, les Ano-lais arrivèrent devant la rade d'Aboukir. Mais ils furent forcés de retarder leur débarcpiement,

(1) Corrcsi)oii(laiicc, (piùcc 439'i), l'o novembre 1709.

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les vents du nord et du nord-est rendant la mer trop houleuse.

Le jour même de l'arrivée de la flotte anglaise dans la rade d'Aboukir, la frégate française la Rc^énéréc entra dans le port d'Alexandrie. Elle venait de Rochcfort, et portait deux cents hommes de la 51*^ demi-brigade, une compagnie d'artillerie et des munitions. Le brick le Lodi, qui arriva le même jour de Toulon, avait laissé dans ce port la flotte de Ganteaume, portant un renfort de quatre à cinq mille hommes, destiné à l'Egypte. Cette nouvelle prouva à l'armée d'Orient que le gouvernement pensait sérieusement à la secourir.

L'apparition de la flotte anglaise fut connue au Caire le 4 mars; le général Menou avait jusqu'alors dédaigné les avis qui lui arrivaient de tous les côtés sur cette expédition. Il n'avait même pas voulu que des bâtiments fussent envoyés pour observer les préparatifs des Anglais et surveiller leurs mouvements. Il n'existait sur la côte aucun corps que l'on put opposer avec succès audébarquement ; les places négligées depuis la mort de Kleber n'étaient pas suffisamment approvisionnées.

Tous les rapports donnaient la certitude que le Vizir n'était pas encore prêt h agir, et qu'il ne franchiraitle désert que lorsqu'il apprendrait d'une manière positive le succès des Anglais. On savait qu'Aboukir était le seul point de la côte qui put leur convenir pour opérer une descente et se porter ?ur Alexandrie. La seule disposition à prendre était

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clone de réunir toutes les forces de l'armée et de marcher sur Aboukir.

Les généraux s'attendaient à en recevoir l'ordre, lorsqu'à leur grand étonnement, Mcnou prit des dispositions toutes contraires. Il ordonna au général Reynier de partir sur-le-champ pour Belbevs avec deux demi-brigades et l'artillerie de sa division; au général Morand d'aller promptement à Damiette avec cinq cents hommes de la division Rampon qui, précédemment, avait été appelée au Caire, et au général Bron de partir pour Aboukir avec le 22'' régiment de chasseurs, fort seulement de deux cent trente chevaux. Le reste de la cavalerie dut attendre des ordres à Boulaq. La division Lanusse ne partit que le 14 mars, pour Rahmânyeh, et encore la 38", la plus forte demi-brigade de cette division, fut-elle appelée au Caire.

C'est en vain que plusieurs généraux de division cherchèrent à faire comprendre au général en chef la nécessité de rassembler promptement l'armée d'Aboukir. Il ne voulut rien écouter, et n'entendant pas parler du débarquement qui, comme nous l'avons dit, avait été retardé par les vents contraires, il resta persuadé que les dispositions qu'il avait prises étaient excellentes.

Le 7 mars, les vents soufflant du nord-ouest, la mer devint plus calme, elles Anglais purent s'occuper de leur débarquement. Ils envoyèrent des chaloupes armées vers la bouche du lac Ma'dveh, dans le but de s'emparer du lac et d'interrompre la communication directe d'Alexandrie avec Rosette :

mais les cent hommes, qui descendirent à terre pour cette opération furent culbutés par quarante grenadiers et leur entreprise n'eut pas de résultat.

Dès l'arrivée de la Hotte anglaise, le général Priant avait envoyé cent cinquante hommes à Rosette, quatre cent cinquante à Edko et à la jNIaison-Carrée, et quinze cent cinquante fantassins, cent quatre-vingt cavaliers et dix canons à Aboukir. Il ne conserva pour la garde d'Alexandrie que les marins et les invalides.

Ce faible corps ne suffisait pas pour empêcher le débarquement d'une armée qui avait à sa disposition un grand nombre de chaloupes et tous les moyens de la marine britannique. Aussi les Anglais ne fondaient-ils quelque espérance de succès que sur la faiblesse numérique des troupes qu'ils savaient devoir leur être opposées. Ils désignèrent, pour opérer le premier débarquement, l'élite de leurs troupes, réunirent toutes leurs chaloupes, et y embarquèrent, le 8 mars, six mille hommes sous les oi'dres des majors généraux Moore et Ludlow.

Les chaloupes, formées sur une ligne séparée en cinq divisions, s'approchèrent lentement de la côte. Les troupes françaises, pour se garantir du feu des chaloupes canonnières ennemies, disposées en avant et sur les flancs de barques de transport, prirent positions derrière les mamelons de sable dans l'ordre suivant: la 61" demi-brigade, avec une pièce de douze, deux obusiers et ses deux pièces de cjuatre, près du lac Ma'dveh, sa droite appuyée à la Jtète de la digue ; le IS"^ de dragons, :• la gauche

de cette demi-brigade; le 20'' de dragons, et la 75" sur le revers occidental de la Hauteur dite des Puits. Les détachements de la 25* et de la 51", formèrent, avec deux pièces de huit et un obusier, une réserve entre ce dernier corps et le fort d'Aboukir. La Hauteur des Puits était un mamelon de sable mouvant, a pente rapide, surtout du côté de la mer. Il était le seul offrant, à des troupes qui débarcjuent, une position militaire avantageuse.

Les chaloupes anglaises restèrent longtemps au milieu de la baie, paraissant menacer tous les points de la côte. Arrivées h portée du canon, elles se serrèrent davantage et vinrent aborder au pied de la Hauteur des Puits. Les matelots ramaient debout et avec vigueur, sans s'inquiéter du feu de l'artillerie française, l'infanterie était couchée au fond des chaloupes. Aussitôt débarquée, la droite gravit promptement la Hauteur et s'y rangea en bataille. La oauche s'étendit sur le revers de façon à appuyer son flanc à la mer; mais, chargée par la 61" demi-brigade, elle ne put résister à ce premier choc; déjà les soldats jetaient leurs armes, (juand ils furent secourus par la seconde ligne qui venait de débarquer. La 6P, trop faible alors pour culbuter les Anglais et reprendre la Hauteur, borna ses efforts à soutenir le combat.

A la gauche de la 61", le 18" et le 20" de dragons chargèrent les premières troupes formées sur/rt Hauteur. Repoussés à cette première attaque, ilstentèrent une seconde charge sur la (rauche des ennemis; mais le feu de la seconde ligne les força à se retirer^

Lu 75", avertie trop tard du dél)arqueineut, trouva les Anglais formés sur la Iladleiir; son déploiement ne put pas s'effectuer, ses premiers pelotons ayant été en un instant mis hors de combat par les feux de la ligne anglaise. Elle fut forcée d'opérer sa retraite.

Les pièces d'artillerie, placées à la gauche française, ne faisant pas assez d'effet, on chercha à les rapprocher de la Hauteur, ainsi que les détachements de la 51" et de la 25"; mais ce mouvement fut retardé par les sables ; les Anglais eurent le temps de se former avant l'arrivée de ces détachements, (jui rejoignirent alors la 75" demi-brigade retirée à trois cents toises de la ligne ennemie.

La 61" reçut l'ordre de se replier; les soldats, mêlés depuis deux heures avec les Anglais et d'autant plus échauffés, que la chance paraissait tourner en leur faveur, eurent (pielque peine à quitter le champ de bataille On envoya dans x\boukir une compagnie pour renforcer la garnison du fort, et les troupes rentrèrent à Alexandrie, afin de protéger, en cas d'attaque, cette place importante.

Les troupes, qui étaient à Edko, reçurent, par des sionaux, l'ordre de venir aussi à Alexandrie. Mais cet ordre ayant été mal interprété, on évacua et démantela la Maison-Carré, poste fortifié et dont la conservation importait à la défense de la bouche du lac.

Certains de la retraite des Français, les Anglais bloquèrent le fort d'Aboukir, et poussèrent leur avant-garde jusqu'au défilé de l'Embarcadère.

Le 11, à cinq heures du soir, on apprit au Caire le débarquement des Anglais. Ce fut alors que toute l'armée pu apprécier la faute qu'on avait faite de ne pas marcher au premier avis. Menou avait ainsi perdu le temps le plus favorable, et les sept jours écoulés depuis l'apparition des Anglais jusqu'à leur débar(|uement. La cavalerie aurait pu, à marche forcée, arriver le 8; dix mille hommes et cinquante pièces de canon auraient pu être réunis le 10, vers Aboukir, et exterminer l'armée ennemie avant qu'elle eût achevé de s'organiser, débarqué son artillerie et retranché son camp. Cette occasion était perdue. On était instruit des préparatifs du Vizir pour traverser le désert, mais on rie pouvait savoir si on aurait le temps d'aller battre les Anglais et de revenir sur la frontière de Syrie avant l'arrivée des Turcs. Les Anglais avaient-ils poursuivi chaudement les troupes qui s'étaient opposées à leur débarquement.' leur avaient-ils fait éprouver une perte sensible? avaient-ils profité de ce premier succès pour attaquer aussitôt Alexandrie, et s'emparer de cette ville par un coup de main? Voilà ce qu'on ignorait complètement. Alexandrie n'était pas en état de tenir huit jours contre une attaque régulière; on pouvait craindre de n'arriver qu'après sa chute. D'ailleurs, et (|uand même les Anglais n'auraient pas attaqué cette place, ils avaient eu tout le temps nécessaire pour se retrancher dans quelque forte position. — D'après toutes ces considérations, on devait sentir la nécessité de rassembler promptement un corps d'armée

nombreux, d'abandonner plusieurs postes et de ne laisser que de faibles garnisons dans ceux que l'on jugerait à propos de conserver.

Le général Lanussc, arrivé le 8 à Rahmânyeh, y avait entendu le canon d'Aboukir, et était parti aussitôt pour aller au secours du général Priant, avec lequel il eflfectua sa jonction sur les hauteurs de Nicopolis en avant d'Alexandrie.

Le corps de l'armée anglaise débarque h terre, le premier jour, se trouva longtemps livré à luimême. Le débarquement des autres corps ainsi que celui de l'artillerie et des chevaux, retardé par la grosse mer, ne fut terminé que le 11.

Les généraux anglais avaient mis à profit le temps que l'armée avait passé à Malte et en Natolie, pour instruire les troupes, et les préparer aux manœuvres d'un débarquement qui devait être exécuté avec ordre et célérité. On avait appris aux soldats à se former en carré pour soutenir les charges de cavalerie, précaution d'autant plus nécessaire qu'on ne pouvait embarquer que de faibles détachements de cette arme; on s'était appliqué à faire confectionner un grand nombre de fascines et de gabions que la flotte devait transporter au besoin pour le siège d'Alexandrie. — Cette flotte, qui portait le corps d'armée arrivant par la Méditerranée, était commandé par l'amiral Keith; elle se composait de quatre vaisseaux de quatre-vingt canons, de trois de soixante-quatorze, de cinq frégates, de douze corvettes ou bricks, de quarante gros bâtiments armés en flûte, et de plus de quatre-vingts

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navires marchands; ce qui formait un total d'environ cent cinquante voiles.

L'armée anglaise, placée sous les ordres du général sir Ralph Abercromby avant pour lieutenant général sir Hely Hutchinson, était forte de dixsept mille cinq cents combattants, parmi lescjuels on comptait douze cents cavaliers, et cpiatorze cents artilleurs ou pionniers; les renforts qui lui arrivèrent successivement en avril, en juin et en juillet, portèrent son effectif à plus de vingt-deux mille hommes; elle était divisée en dix brigades, dont huit d'infanterie commandées par les généraux Dovle, Ludlow, Coote, Kraddok, Cavan, Stuart, Moore et Oakes et deux de cavalerie commandées par les généraux Finch et LaAVSon.

Ces troupes n'étaient pas les seules forces anglaises que les Français devaient avoir a combattre; un corps était parti de l'Inde et remonta la mer Rouge, dans le but aussi de débarquer en Egypte; ce corps, aux ordres du major général Baird, était composé d'un régiment anglais, et de sept régiments cipaves du Bengale, présentant un effectif de six mille baïonnettes.

Le corps du capitan-pacha, dont nous avons parlé, était composé de six mille Albanais ou janissaires.

L'armée du \'y/Av comptait vingt-trois mille combattants dont plus de dix mille cinq cents cavaliers.

Ainsi, toutes les forces destinées à agir contre les Français ne pouvaient s'évaluer à moins de

cin(jiiante-hiiil luillc hommes, parmi lesquels on en comptait environ douze mille de cavalerie.

L'armée Irancaise, dont les forces actives, réuunies devant Alexandrie, ne présentaient encore qu'un efTectit de neuf mille sept cents hommes, était réduite léellement à seize mille combattants disponibles, bien que la récapitulation de toutes ses forces présentât un total d'environ vingt-sept mille hommes. Voici d'ailleurs cette récapitulation :

Sous Alexandrie, forces actives 9.710

Au Caire, à Rosette, à Damiette et dans la haute-

És^yple 5.320

Artillerie de campagne 350

Soldats du train et gardes des parcs 750

Officiers 1 . 960

Cavaliers démontés 480

Troupes de garnisons, dépôts, marins, artillerie

des places 6 . 300

Détachement arrivé par la Régénérée 400

Malades aux hôpitaux 996

Employés, 600

Total 26 .^bO

Les troupes réunies à Alexandrie se composaient des brigades Baudot et Delegorgue, aux ordres des généraux de division Damas et Priant, et formant l'aile droite commandée par le général Reynier ; des brigades Eppler, Destaing et Sornet, formant le centre, aux ordres du général Rampon; des brigades Sillv et Valentin, foimant l'aile gauche, aux ordres du général Lanusse;la cavalerie, divisée en trois brigades commandées par les généraux Bron, Broussart et Roize, reconnaissait pour chef supérieur ce dernier général.

Le 12, à huit heures du matin, les Anglais se mirent en marche. Les généraux Priant etLanusse, considérant que le lac Maréotis n'était pas praticable dans cette saison, et que le reste de l'armée française pourra difficilement se réunir à eux, si les ennemis s'établissaient sur des digues du canal d'Alexandrie et du lac Ma'dyeh, résolurent de s'opposer, avec leurs faibles ressources, au mouvement des Anglais, afin de conserver cette importante communication. La garde d'Alexandrie fut laissée aux marins et aux dépôts, et les deux généraux s'avancèrent jusqu'à la pointe du lac Ma'dyeh, sur les hauteurs voisines du camp des Romains, avec seulement quatre mille cinq cents hommes et vingt-deux pièces d'artillerie.

Les ennemis n'avançaient pas vite : leur infanterie avait de la peine à se traîner dans les sables mouvants. Des chaloupes canonnières, entrées dans le lac, s'avançaient à sa gauche, suivies d'un grand nombre de barques chargées de munitions, de vivres et d'eau douce. Dès que les Anglais virent les Français maîtres des hauteurs qu'ils avaient le dessein d'occuper, ils s'arrêtèrent, et on s'envoya réciproquement quelques volées. Mais ils n'osèrent pas attaquer, et à trois heures de l'aprèsmidi, ils établirent leur camp à moins de deux lieues de leur point de départ.

Le lendemain, 13, h la pointe du jour, ils se remirent en marche. Redoutant l'impétuosité française et surtout la cavalerie, ils étaient formés sur trois lignes. Au centre était un carré, dont les

EX l'KiVI'TK .V).")

côtés étaient composés d'inlanterie en colonnes serrées.

L'aile gauche s'ébranla la première ; elle suivit le bord du lac Ma'dyeh afin de s'appuvcr au canal et de tourner la droite des Français ; le centre se mit en mouvement plus tard et la droite après lui.

Le centre s'avançait lentement sur le revers d'une hauteur, où les Français ne pouvaient l'aoercevoir, et l'aile gauche paraissait isolée. Le général Lanusse crut qu'il pourrait la culbuter par une attaque très vive, avant que le reste de Farmée eût le temps de venir à son secours. Après avoir demandé et obtenu l'assentiment du général Friant, il fit avancer la GO*^ sur les hauteurs qui bordent la mer, pour occuper la droite des ennemis, laissa deux bataillons en réserve, et se mit en marche avec le reste de ses troupes et le 22" régiment de chasseurs.

Lanusse venait de commencer son mouvement, quand les Anglais parurent sur la hauteur. La première ligne s'avança, ce qui empêcha les Français d'arriver sur le flanc de l'aile gauche avant de l'attaquer. Le 22® régiment de chasseurs la chargea avec impétuosité, la traversa et fit poser les armes à deux bataillons ; mais les feux, exécutés avec beaucoup de vivacité et de précision par la seconde lione, le forcèrent à faire retraite en abandonnant ses prisonniers. Pendant ce temps la l^- lénère. sous les ordres de ladjudanl aénéral Bovcr, attaquait avec avantage le reste de la première ligne et la faisait ployer. La IS*^ se forma en bataille sur sa gauche ; mais la colonne, qui

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marchait à la droite du centre des Anglais, se déploya rapidement et elle ne put achever son mouvement pour lui faire face. La 4'' et le 22* de chasseurs, trop faibles pour soutenir seuls le combat, commencèrent alors leur retraite.

Pendant ce temps, le général Priant s'était avancé avec les 25* et 75% précédés des tirailleurs qui inquiétaient l'aile gauche des Anglais. La 61* avait aussi marché jusqu'à la pointe du lac Ma'dveh et attaquait cette aile qui avait fait halte et ripostait par des feux très nourris. Mais étant trop inférieure en nombre et le mouvement, projeté par le général Lanusse, n'ayant pas pu être exécuté, elle se retira sur la digue du canal. Le général Priant fit reprendre aux 25* et 75* leur position sur la hauteur.

Les généraux français comprirent qu'il y aurait témérité de leur part à se commettre plus longtemps avec des forces si supérieures à celles dont ils disposaient, et qu'ils feraient de vains elïorts pour empêcher l'ennemi doccuper cette position. Ils ordonnèrent la retraite : une charge, exécutée avec un ensemble remarquable par le 3* de dragons, protégea la retraite de la 4* légère, qui était assez gravement compromise, et ralentit la marche des Anglais. La 69* forma l'arrière-garde de gauche, en suivant le bord de la mer, attendit, h portée de fusil, la droite des ennemis, et exécuta dans le meilleur ordre une retraite par échelon. La 61* fit une pareille retraite sur la droite près du canal. Les troupes françaises prirent position sur les hauteurs de Nicopolis.

J/ariiU'c anglaise, après avoir dépassé les hauteurs du camp des Romains, déploya ses colonnes du centre : elle parut longtemps hésiter si elle attaquerait les Fiançais ; mais Abercromby se borna h faire marcher son aile gauche vers le grand mamelon, au delà des étangs, et à détacher vers le canal un bataillon que le feu des pièces françaises, placé sur la hauteur de Nicopolis, et quelques tirailleurs jetés dans le canal, forcèicnt promptement à la retraite. — La droite ennemie campa au bord de la mer vers le camp des Romains; la gaushe s'établit près du canal d'Alexandrie, visii-vis là pointe du lac Ma'dyeh, et travailla aussitôt sans relâche à lortifier cette position par une ligne de redoutes.

Les Anglais eurent, dans cette affaire, 1.500 hommes hors de combat. Les Français n'en perdirent que 500. Cette différence énorme provient de ce que les Français étaient bien inférieurs en nombre, de ce que leur artillerie avait sur celle des Anglais une grande supériorité, et de la brillante charge du 22*^, qui mit un grand nombre d'ennemis hors de combat, Le brave Lanusse fut légèrement blessé.

Les deux généraux français sentaient que la position des hauteurs de Nicopolis n'était pas susceptible d'être défendue si l'armée ennemie venait à l'attaquer et qu'il fallait avant tout s'occuper de la sûreté d'Alexandrie. Ils laissèrent à Nicopolis une forte avant-garde pour tromper les ennemis, et leur faire croire que leur intention

51) s liOXAPAIiTE

était de défendre cette position. Mais pour soutenir la retraite et préparer les moyens de résistance d'Alexandrie, ils firent réparer l'ancienne enceinte des Arabes et y placèrent la 4^ légère avec deux bataillons do la IS*^ ; le 3" bataillon de cette demi-brigade l'ut établi à la redoute commencée sur la hauteur ditec^e Clèopâtre ; le 3*^ bataillon de la 35*^ occupa les hauteurs près de la colonne de Pompée. On s'occupa eu même temps de perfectionner les fortifications. Comme la cavalerie devenait inutile pour la défense de la place, et que les magasins étaient à peu près dégarnis de fourrages, on ne garda que le 18" de dragons. Le reste fut dirigé pendant la nuit sur Rahmânyeh, au-devant de l'armée. Cette cavalerie éprouva beaucoup de difficultés pour traverser le lac Maréotis.

Les généraux qui étaient à x\lexandrie firent partir, le 16, un bâtiment pour instruire le gouvernement de ce qui s'était passé, et avertir l'amiral Ganteaume, de la position de la flotte anglaise.

La situation de l'armée française devenait difficile. ÏNlaitres des digues, les Anglais s'opposaient à la réunion des troupes sous Alexandrie, à moins que les Rrançais ne parvinssent à découvrir dans le bassin du lac Maréotis un chemin praticable pour l'artillerie. Les ennemis pouvaient même y faire entrer l'eau de la mer par une coupure h la digue qui sépare ce lac du lac Ma'dyeh. — Le général Rampon, arriva, le 17, à llahmànyeh. Le lendemain, on découvrit ii travers le lac Maréotis

EN Écni'IK 50',)

une route praticable pour rartllloric. Le 20, rarniée fut enfin réunie devant Alexandrie,

Pendant ce temps, Aherciomby avait fait le siège d'Aboukir. (]c petit fort, éci-as('î par une artillerie supérieure et par les bombes, capitula le il), pour éviter d'être pris d'assaut. Les Anglais avaient achevé de retrancher leur position ; ils y avaient transporté des vaisseaux, une forte artillerie pour armer les redoutes. ()nelqnes escarmouches avaient eu lieu. — Le 18, un escadron de dragons anglais rencontra vers Beydah cinquante hussards français, détachés avec une compagnie de carabiniers pour reconnaître les positions de l'ennemi sur le canal. Les dragons et les hussards se chargèrent simultanément ; mais ces derniers traversèrent l'escadron anglais, et, faisant brusquement volte-face, prirent à dos les ennemis qui, ne pouvant s'arrêter, furent ainsi poussés sur la compagnie des carabiniers qui acheva de les exterminer.

Les troupes une fois réunies, il n'y avait plus à attendre pour attaquer l'ennemi. Une victoire assurait la possession de l'Egypte, elle donnait les moyens d'arrêter la marche du Vizir et celle du corps anglais venu de l'Inde. Il valait mieux risquer une défaite que de rester en présence d'Abercromby à temporiser et ii consommer les faibles approvisionnements d'Alexandrie, tandis que l'armée du Vizir, répandue dans l'intérieur du pays, aurait le temps de prendre Damiette. Sidheyeh et les autres petits forts, d'en massacrer les faibles garnisons et

510 BONAI'ARTIÎ

de soulever les habitants. Il lallait aussi éviter que l'armée anglaise eût le temps de recevoir des r en Torts et de se fortifier davantage.

Le lac Maréotis n'était pas navigable dans la saison où l'on se trouvait, sans quoi, mieux eût valu retarder l'attaque, afin d'essaver par un mouvement rétrogade, d'engager les Anglais à se diviser pour faire le siège d'Alexandrie, et les attirer ainsi sur un champ de bataille plus vaste, oii l'armée républicaine, profitant de sa supériorité en artillerie légère et en cavalerie, aurait, sans aucun doute, remporté la victoire ; mais le lac était trop marécageux pour que l'on pût y penser.

Les ennemis étaient supérieurs en nombre, ils occupaient une position si bonne, que le succès était plus que douteux ; on ne pouvait en attendre que d'un coup de vigueur sur une de leurs ailes.

— Le plus embarrassant était de faire prendre de bonnes dispositions k iNIenou, tout à fait étranger à la guerre et ne voulant écouter aucun avis.

— Ce général fit cependant demander un plan d'attaque au général Lanusse, et celui-ci lui envoya un projet combiné de concert avec le général Reynier. Menou adopta ce projet, le fit rédiger en ordre du jour et l'envoya aux généraux il dix heures du soir.

Les Anglais n'occupaient par leur position que 1,300 toises de développement. Leurs deux ailes appuyés, la droite à la mer et la gauche au lac, étaient flanquées par des chaloupes canonnières ;

KN ÉGYE'TE 511

la gauche était, en outre, fortifiée par des redoutes

construites sur la digue du canal d'Alexandrie et

couverte par dos étangs. D'autres redoutes, placées

sur les hauteurs occupées par le centre de l'armée,

prenaient h revers toute la gauche; enfin le centre

était également flanqué par la position de l'aile

droite et par une redoute élevée à côté de l'ancien

camp des Romains. Ces ouvrages contenaient une

nombreuse artillerie. Des troupes étaient campées

derrière, sur deux lignes ; la réserve formait une

troisième ligne en arrière de la gauche. L'attaque

de la droite était seule praticable. On pouvait

espérer de la culbuter par une vigoureuse charge,

et de la déborder par la marche supérieure de

l'infanterie française : il convenait de faire ensuite

donner toutes les troupes sur le centre, tandis que

l'aile gauche serait occupée par une fausse attaque,

et enfin de profiter du moment favorable pour

décider le succès avec la cavalerie, et acculer les

Anglais au lacMa'dyeh.

Les forces de l'armée française s'élevaient à huit mille trois cent trente hommes d'infanterie, mille trois cent quatre-vingt de cavalerie et à quarante-six pièces de canon. L'armée anglaise était forte de seize cent mille fantassins et de deux cents cavaliers; elle avait douze pièces de canons attelées et trente en position dans les redoutes, sans compter celles des chaloupes canonnières.

Une heure avant le jour, l'armée française fut réunie aux avant-postes. Le général Lanusse, commandant la gauche, pensait que des grenadiers,

soutenus par la tt^le des colonnes, emporteraient facilement les redoutes anglaises. 11 forma ses deux brigades en colonnes serrées, pour les déployer au-delà de la grande recloute et du camp des Romains, afin d'attacpier la droite de l'armée ennemie. La brigade Silly devait marcher directement sur la redoute, et celle du général Valentin, suivre le bord de la mer et passer entre elle et le camp des Romains. Pour obéir à la disposition générale, le centre aurait dû marcher près de la droite de la brigade du général Sillv, la suivre en seconde ligne, et après un premier succès, attaquer vivement, soutenu par l'aile droite, la position et les redoutes du centre des Anglais ; mais sa division en deux corps, commandés chacun par un chef difierent, et subdivisés en outre par la séparation des grenadiers, l'empêcha de suivre le plan arrêté, en lui ôtant l'unité d'action nécessaire. L'aile droite, aux ordres de Reynier, devait se déplover entre les étangs et le centre, pour attaquer le centre des ennemis aussitôt que la gauche aurait enfoncé leur droite ; elle devait aussi détacher un corps enti'c les deux lacs pour occuper la gauche des Anglais, et les empêcher d'envover sur Alexandrie des troupes qui, vu la supériorité de leur armée, auraient embarrassé les Français. Ce corps devait être renforcé par le général Bron, détaché dans le bassin du lac Maréotis avec deux régiments de cavalerie ; il devait être, en outre, protégé par une fausse attaque des dromadaires sur le canal, du coté de Beydah. On était d'autant

EN k(;ypte 513

pliisfoiulôà croire que cette lausse attaque occuperait beaucoup les Anglais et y retiendrait leurs troupes, qu'ils n'avaient pas connaissance de la réunion de l'armée à Alexandrie, et pouvaient craindre d'être attaqués de ce côté, ce cjui permettait d'agir sur leur droite avec égalité de force. La cavalerie devait marcher en seconde ligne derrière l'inlanterie, jusqu'à ce que la gauche eût enfoncé la droite ennemie, et alors profiter du désordre pour faire une charge qui décidât la victoire.

Au point du jour, les dromadaires commencèrent leur fausse attaque; ils surprirent la première redoute, y firent vingt prisonniers, se servirent d'une pièce de canon qu'ils y trouvèrent pour tirer sur les autres redoutes et fixer fortement sur ce point l'attention des Anglais. Le général Lanusse et les autres divisions se mirent alors en mouvement. Un premier redan fut promptement enlevé par une compagnie de carabiniers de la 4*^ légère, qui y prit une pièce. La brigade du général Silly marcha sur la grande redoute. Le général Lanusse s'aperçut alors que le général Valentin avait quitté le bord de la mer, et dirigeait sa brioade dans le rentrant de la redoute et du camp des Romains, où les feux croisés, auxquels elle était en butte la faisaient hésiter ; il v courut, la rallia et la ramena à la charge. Il reçut en ce moment une blessure mortelle. Cet événement ralentit l'impulsion, on n'ordonna pas le déploiement de cette brigade, et les soldats, exposés au feu meurtrier de l'ennemi, furent contraints de se disperser derrière les mamelons. La 4*^ légère, qui

formait la tète de la brigade du général Silly, rencontra, vers l'angle de la redoute, la 32^ qui, dans l'obscurité, s'était dirigée trop à gauche ; ces deux corps se mêlèrent, ce qui occasionna un peu de désordre; la 4'' légère ne put franchir les fossés de la redoute, elle glissa sur leur flanc gauche et fut repoussée par la première ligne ennemie. La 18% qui en avait été séparée parla 32% ne put seule forcer la redoute.

Le général Rampon, à la tète de la 32% attaqua ensuite la première ligne des Anglais; mais il fut repoussé, démonté, et eut ses habits criblés de balles. L'adjudant général Sornet fut blessé mortellement en marchant aussi sur la ligne ennemie, et les grenadiers qu'il commandait ne purent l'entamer. Le général Destaing suivit la route d'Aboukir et traversa l'intervalle de la droite et du centre de la première ligne des Anglais ; la seconde ligne et les redoutes dirigèrent contre lui un feu très vif, et il se retira blessé légèrement. Le chef de bataillon Hausser, qui commandait sous ses ordre la 21'' légère, avait eu la cuisse emportée. Cette demi-brigade resta donc sans chef au milieu de l'armée anglaise; un réaiment ennemi fut détaché pour lui couper la retraite ; le second bataillon parvint à se dégager; mais trois compagnies du 3^ bataillon, composé en grande partie de Coptes enrôlés dans la haute Egypte, et qui étaient dispersées en tirailleurs, furent forcées de se rendre. Trente hommes ([iii gardaient le drapeau se firent tuer avant de l'abandonner à l'ennemi. Le chef de brigade Kppler, qui

avait marché un peu plus à droite, fut blessé, et ses grenadiers furent repoussés. Le centre, composé de petits corps séparés, s'était trop avancé avant d'avoir sa gauche appuyée parla prise de la grande redoute. Presque toutes les troupes avaient attaqué à la fois, isolément et sans seconde ligne. L'obscurité avait jeté du désordre dans leur marche, les principaux chefs étaient hors de combat. Les soldats, qui se voyaient exposés à un feutres vif sans recevoir^d'ordres, se dispersèrent derrière les dunes.

D'après le plan convenu, l'aile droite attendait, à petite portée de canon du centre des Anglais, le succès de la gauche pour commencer son attaque. Le général Reynier n'eut pas plus tôt appris que Lanusse venait d'être blessé, et que la gauche et le centre étaient en pleine déroute, qu'il fit avancer son aile pour les soutenir. Il laissa le général Damas entre les deux étangs avec la 13® demi-brigade pour occuper la gauche des Anglais et pousser des tirailleurs vers le canal.

Cette première attaque n'ayant pas réussi, les troupes étant en désordre et le général Lanusse blessé à mort, il était inutile de tenter de nouveaux efForts, puisqu'avant l'action on n'avait d'espoir que dans le succès du premier choc. Les trois cinquièmes de l'armée étaient dispersés. L'aile droite était trop faible pour attaquer seule le centre des Anglais, protégés par les feux de revers de la grande redoute du camp des Romains et de l'aile droite. En se retirant alors l'armée n'aurait éprouvé qu'une perte peu sensible, les ennemis auraient considéré

51G nONAPAIÎTE

cette affaire comme une grande reconnaissance, et les Français seraient restés encore assez forts pour tenir la campagne et pour tenter une nouvelle attaque à la première occasion favorable.

Le général Reynier, n'entendant pas parler du £fénéral Menou, se décida à faire une seconde ten-

tative sur l'aile droite anglaise. Il espérait, en cas de succès, pouvoir rallier les troupes dispersées et les faire agir de nouveau. — Tandis que la division Priant et la 85° marchaient à l'ennemi, et que rartlllerie légère avançait pour éteindre le feu des redoutes, Revnier se porta sur des mamelons voisins de la grande redoute, afin de bien étudier les dispositions des ennemis, et devoir celles qu'il convenait de prendre pour les attaquer avec quelque chance de réussir.

Dès que les Anglais s'aperçurent que leur droite était le but de la principale attaque, ils y envoyèrent leur réserve. Le général Hutchinson, qui commandait la gauche y resta cependant toujours immobile avec six mille hommes, quoiqu'il n'eût devant lui que huit cents hommes d'infanterie, trois cents chevaux et cent dromadaii-es.

Pendant toutes ces opérations, le général Menou se promenait derrière l'armée. — Lorsque Lanusse avait été blessé, il avait fait dire au général en chef qu'il désirait ([ue le général Damas le remplaçât ; Menou n'avait rien répondu et n'avait pris aucune mesure pour réorganiser les troupes; mais ayant rencontré la cavalerie, il lui donna l'ordrt^de charger. On chercha à lui persuader que le moment

i:x j';(;yi'ti- 517

n'élail pas opporlun, et quecétaiL la saori(i('i' sans en espérer aucun avantage : il insista. Le général Roize, <[ui commandait cette cavalerie, attendit un troisième ordre pour se mettre en mouvement. Il fallut enfin obéir. Malheureusement, en passant daris les intervalles des 61" et 73'''demi-brio:ades, la cavalerie arrêta leur marche. Le oénéral Revnier, après s'être convaincu qu'on ne pouvait tenter une attaque avec les seules divisions Lanusse et Rampon, revenait chercher la division Priant et la 85*', lorsqu'il trouva la cavalerie de Roize déjà sous le feu de l'infanterie anglaise. Il n'était plus temps d'empêcher cette charge déplacée ; on aurait perdu presque autant de monde en restant en place c|u'en achevant de l'exécuter. Le général Reynier fit accélérer le mouvement de ses troupes, afin qu'elles pussent la protéger; mais la 61" arrivait h peine au pied de la redoute, que déjà la cavalerie, après avoir mis un moment le désordre dans la première ligne anglaise, était repoussée.

Le général Silly venait d'avoir la cuisse emportée, plusieurs chefs de corps étaient blessés. Le général Baudot l'était mortellement.

Le général Roize et tous les chefs de son corps avaient vu la faute ([u'on leur faisait commettre; mais irrités par la certitude d'être sacrifiés inutilement, ils combattirent avec le plus vif acharnement. La première ligne, commandée par le général Boussart, et formée des 3*^ et 14® de draoons charofea la première ligne ennemie derrière la grande redoute; le 14^, arrêté par les fossés creusés sur le

ois BONAPARTE

(Vont du camp, fut obligé de les tourner ; les soldats se jetaient ventre à terre et se réfugiaient dans les tentes, où les chevaux s'embarrassaient. Un grand nombre d'officiers et de dragons ayant été tués, blessés ou démontés par le feu de flanc des redoutes et celui des secondes lignes, on fut obligé de se retirer. Le général Boussart avait été frappé de deux balles. L'infanterie anglaise reprit alors l'offensive et fut renforcée par la réserve; mais dans les efforts qu'il fit pour la rallier, le général eu chef Abercromby fut blessé à mort. Le général lloize avait été tué; un grand nombre d'officiers curent le même sort; d'autres furent blessés et démontés. La cavalerie française se retira en désordre, et lorsqu'elle se fut reformée derrière l'infanterie, elle était diminuée de plus des trois quarts.

La destruction de la cavalerie ôtait tout espoir de succès. Le seul parti à prendre était de se retirer pour éviter de nouvelles pertes et de chercher à réorganiser l'armée. Le général Reynier se rendit à plusieurs reprises auprès du général Menou, pour lui démontrer la nécessité de cette retraite; celui-ci ne sut à quoi s'arrêter; les troupes restaient exposées au feu des lignes et des batteries ennemies sans faire aucun mouvement, et voyait à chaque instant leurs pertes s'accroître. Les munitions de l'artillerie étaient épuisées. Les Anglais firent avancer quelques corps qui prirent en flanc la ^^ légère, et la débusquèrent des mamelons qu'elle occupait. Les tirailleurs, qui étaient sous la grande

redoute, furent aussi obligés de se retirer. Enfin, après deux heures d'indécision, le général Mcnou ordonna la retraite, qui se fit dans le plus grand ordre. Les Anglais n'osèrent pas quitter leurs retranchements, et l'ai'méc française reprit, à onze heures du matin, sa position sur les hauteurs de Nicopolis.

Après l'échec éprouvé à Alexandrie, le seul parti à prendre était de ne laisser que les dépôts en garnison au Caire et dans les places les plus importantes des côtes, d'évacuer la haute Egypte, et de marcher avec toutes les forces actives sur un point du Delta d'où l'on put à volonté tomber sur l'armée du Vizir ou sur l'armée anglaise, lorsque celle-ci quitterait son camp pour opérer dans l'intérieur. INIais le général Menou persista à rester devant Alexandrie. Il se borna à prescrire au général Donzelot de descendre de la haute Egypte sur le Caire, h rappeler quelques postes peu importants, et à enjoindre aux généraux Belliard et Morand de diriger sur Rahmânyeh onze cents hommes tirés des garnisons des places.

Le général Hutchinson avait succédé à Abercromby dans le commandement de l'armée anglaise. Il fut rejoint, le 30 mai, par le capitanpacha, débarcjué à la Maison-Carrée avec six mille Albanais, et sonoea aussitôt à étendre le cercle des hostilités. Il marcha d'abord sur Rosette, dont il s'empara le 18 avril. La garnison, composée de quatre cents hommes, se retira sur la rive droite du Nil, laissant dans le fort Jullien une garnison de cent cinquante invalides.

520 IJOXAPAr.TE

Pour ronlorcer sa position, Ilutchinsou fit passer les eaux du lac Ma'dyeh dans le bassin du lac Maréotis, en coupant la digue qui les séparait, afin de pouvoir v faire circuler des canonnières. L'inondation engloutit les terres de trente villages et réduisit à la misère plusieurs milliers de Fellahs. Ces événements auraient dû engager le général Menou à concentrer ses forces sur Rahmânyeh pour s'opposer à Hutchinson qui, après l'occupation de Rosette, n'osa pas marcher en avant, et resta plus de vingt jours campé ii El-Hamed. — Le 9 mai, le général anglais reçut d'Europe un renfort de trois mille hommes, et prit la résolution d'avancer sur Rahmànveh. Toutefois, il ne le fit qu'en hésitant, et laissant dans le camp d'Alexandrie six mille hommes sous les ordres du général Coote. Le général Lagrange, qui s'était replié sur Rahmànveh, vit qu'il ne pourrait résister aux forces ennemies, et opéra dans la nuit sa retraite sur le Caire, abandonnant sa flottille avec les vivres et les munitions c[u'elle portait.

Les mauvaises dispositions prises par le général en chef et les événements qui en avaient été la suite, jetèrent la consternation dans Alexandrie ; toute l'armée fit entendre des murmures. Ces marques d'un mécontentement unanime firent craindre à Menou que les troupes ne lui ôtassent le commandement pour le déférer à Revnier qui, par suite de diverses tracasseries, avait renoncé à commander sa division et s'était retiré à Alexandrie, où il ne prenait plus aucune part aux opéra-

KN i':(;Yi'ri: 521

lions. Mciiou le (il iurrtcr et le rcnvoy;! en France, ainsi i[ue l'ancien chcl" crélal-major de Kleber, le «général Damas.

La peste, qui avait lait de grands ravages dans l'armée ottomane, avant cessé, le Vizir réunit envii'on vingt milles combattants qui, divisés en tj'ois colonnes, passèrent le désert successivement, du 8 au 23 avril, et débouchèrent sur Qalyeh.

A l'approche des deux premières divisions conduites par Ïaber-Pacha et par Méhémed-Pacha, les garnisons de Sîdheyeh et de Belbcys se retirèrent sur le Caire. Le 30,1e Vizir arriva h. Sàlheyeh, et détacha Ibrahim, pacha d'Alep, avec deux mille hommes pour prendre possession de Damiette et de Lesbé, qui avaient été évacuées par les Français. Il vint ensuite camper il Koraïm.

En apprenant son mouvement, Belllard fit aussitôt revenir six mille hommes qui, d'après l'ordre du général Menou, descendaient à Rahmânyeh; il rappela Donzelot, et alla s'établir entre Boulaq et le Caire avec environ deux mille cinq cents hommes. Quelque temps auparavant, il avait invité Mourad- Bey à venir le joindre, mais ce chef était mort de la peste, le 22 avril, à Beny-Soueyf.

Lagrange arriva, le 13 mai, au Caire. Belllard, qui eut alors près de neuf mille hommes ii sa disposition, résolut de faire une grande reconnaissance, d'attaquer l'armée turque s'il en trouvait l'occasion, et de la rejeter dans le désert. Ce mouvement eût pu réussir, grâce à la lenteur du général llutchlnson, (jui était encore ii deux journées

de Rahmiuiych. Il aurait lallu que le général français opérât avec toutes ses forces; mais Belliard, n'osant pas prendre sur lui l'abandon de la capitale de l'Egypte, y laissa une partie de ses troupes et en partit, le 15 mai, avec cinq mille cinq cents hommes seulement, dont neuf cents de cavalerie; il avait en outre vingt-quatre pièces de campagne.

Il se mettait en mouvement, le 16, à la pointe du jour, lorsqu'on [aperçut, près du village d'El- Zouameh, un corps ennemi d'environ neuf mille hommes, tant infanterie que cavalerie, appuyé par cinq cents Anglais qui dirigeaient l'artillerie. — Les troupes françaises s'avancèrent sur les hauteurs qui terminent le désert, à l'est d'El-Menayeh. L'infanterie en carré forma les deux ailes ; le centre était occupé par la cavalerie. — Le feu de l'artillerie française eut bientôt éteint celui de l'artillerie ennemie. La cavalerie chargea sur les pièces, en prit deux et mit en fuite l'infanterie turque et la cavalerie anglaise; mais elle ne put pas les poursuivre, parce qu'en s'éloignant de l'infanterie, elle pouvait être écrasée par la cavalerie du Vizir, bien supérieure en nombre, et qui entourait déjà les troupes françaises. Les Turcs tentèrent quelques charges contre les carrés; mais l'expérience des campagnes précédentes leur ayant démontré qu'il était impossible de les rompre, ils n'osèrent s'abandonner à toute leur impétuosité, et le feu de l'artillerie sulfit pour les éloigner.

A mesure que les Français avançaient, les ennc-

EN i:(;yi>tk

mis ciklaicnt du terrain. D(>puis plusieurs heures que ces escarmouches se prolongeaient sans résultat, les soldats, qui souffraient d'une chaleur excessive et surtout de la privation d'eau, commençaient ù être accablés par la fatigue et par la soif; ils firent halte à des puits près d'El-Zouameh. — Pendant cet instant de repos, l'armée du Vizir, qui arrivait de Belbeys, se répandit autour d'eux; ils se mirent en mouvement pour attaquer les Turcs, mais ne purent engager un combat décisif. Quelques corps de cavalerie paraissaient dans l'éloignement prendre la route du Caire. On devait craindre qu'ils ne parvinssent à y pénétrer, ou que les démarches du Vizir, qui évitait un engagement, n'eussent pour but de laisser aux Anglais le temps d'y arriver et de s'en rendre maîtres. Belliard jngea qu'il était urgent de se rapprocher de cette capitale; les troupes y rentrèrent, le 17, et furent réparties de manière à en défendre toutes les avenues.

La position des Français était critique : disséminés dans tous les lorts et sur tous les points de l'enceinte immense du Caire, de la Citadelle, de Boula(j, du Vieux-Caire et de Gyzeh, ils avaient à défendre une ligne de douze mille six cents toises, de développement. Il fallait à la fois résister aux attaques extérieures, et contenir à l'intérieur une populace nombreuse et fort mal disposée.

Il n'y avait aucun espoir de battre les ennemis sous les murs du Caire. — La retraite surDamiette, où il eût été possible de trouver des ressources et de prendre une position défensive, n'était plus pra-

324 liONAi'AinE

ticable, depuis que cette ville et Lesbé étaient, occupées par les Turcs. On ne pouvait pas songer à se rallier aux divisions restées avec le général Menou; les troupes auraient eu beaucoup de peine à y parvenir, même en abandonnant au Caire tous leurs équipages, et elles auraient accéléré la reddition d'Alexandrie, en contribuant à l'cpuisement des magasins. Il ne restait d'autre parti, si on abandonnait le Caire, que de se retirer dans la haute Egypte, mais il aurait fallu pouvoir y transporter des munitions, et presque toutes les barques avaient été perdues à Rahmànyeh. Et quelles ressources espérer dans une contrée où la peste la plus affreuse dévorait les habitants?

D'ailleurs les approvisionnements étaient en mauvais état, les caisses vides, les magasins de l'artillerie épuisés; la peste s'était déclarée au Caire, quelque temps avant la campagne; le nombre des malades qui entraient au lazaret s'élevait juscju'à cent cinquante par jour.

Dans cette triste position, et après avoir pris l'avis d'un conseil de guerre, Belliard proposa, le 21 juin, une suspension d'armes; les conférences durèrent jusqu'au 26, et enfin le 27, il signa un traité d'évacuation, dont voici les principales conditions :

« Evacuation de toute la partie de la haute et moyenne Egypte occupée par les Français au moment du traité; transport des troupes en France avec armes, bagages et munitions, aux frais de l'ennemi et au plus tard dans cinquante jours ; subsisr

l'N KGYPTE

tances fournies par les Turcs jusqu'à rciiibarquement, et par les Anglais jusqu'au débarquement; escorte fournie à l'armée pour garantir sa sûreté et son libre retour en France ; échange des prisonniers aussitôt après la ratification. »

Le général ^lenou jeta les hauts cris à la nouvelle de la capitulation du (laire ; il refusa d'abord de la ratifier; mais il finit par céder, et les troupes de Belliard s'embarquèrent, emportant avec elles les restes du général Kleber, que l'armée avait tant de sujet de regretter, et qu'elle ne voulut pas laisser exposés aux outrages d'une population fanatique.

De toute l'Egypte, il ne restait aux Français que la seule place d'Alexandrie; la brillante armée d'Orient était réduite à un seul corps de quatre mille cinq cents hommes campé sur les hauteurs de Nicopolis, et qui ne pouvait résister longtemps à des forces décuplées. Une clause du traité du Caire rendait la capitulation commune à la place d'Alexandrie, si le général Menou le jugeait convenable, mais celui-ci, qui espérait de prochains renforts, relusa de profiter de cette clause. Cependant aucun mouvement n'avait lieu : les Anglais restaient immobiles dans leurs lignes, et Menou passait tout son temps à réparer les fortifications de la ville et à hérisser de retranchements inutiles les hauteurs de Nicopolis.

Dans les premiers joursd'aoùl, après l'embarquement des troupes du général Belliard, Hutchinson, ([ui venait de recevoir d'Europe un renfort de deux régiments, prit le parti de forcer les positions du

526 nONAPARTE

général Menou. Pour investir la place et couper les vivres aux Français, il suffisait de s'emparer de la langue de terre où est situé le fort du Marabout. En conséquence, le général anglais fit préparer sur le lac Maréotis une flottille de quatre cents bâtiments de toute espèce, et y fit embarquer quatre mille bommes aux ordres du général Coote. Le 17 août, Coote se dirigea entre le Marabout et Tile Maryout, pendant que Hutchinson, à la tête de la majeure partie de ses troupes, faisait une fausse attaque sur les retranchements de Nicopolis.

Menou, au lieu de rentrer dans la place, afin d'être en mesure de diriger toutes ses forces con-

tre l'attaque du général Coote, ce qui eut prolongé la défense, n'envoya sur le Marabout que cinq à six cents hommes commandés par le général Eppler, détachement trop faible pour empêcher le débarquement. Coote opéra donc sa descente sans opposition, mit le siège devant le Marabout, qui capitula le 21, et la ligne anglaise, renforcée de deux mille Turcs, aux ordres du capitan-pacha, chassa Epplèr du poste qu'il occupait, pendant que le capitaine Cochrane pénétrait dans la vieille rade d'Alexandrie avec sept sloops de guerre, et se plaçait fièrement en bataille devant les frégates françaises.

Alors même, le général Menou ne comprit pas la nécessité de concentrer ses moyens de défense; trois jours après, le général Coote, qui ne s'occupait qu'à bombarder le fort Leturcq, s'aperce-

vaut de la faiblesse des postes qu'il avait devant lui, tenta dans la nuit un coup de main sur la place. Les avant-postes français furent surpris, et un bataillon de la 18® demi-brigade fut presqu'entièrement détruit. Cependant les Anglais, n'ayant pas poussé avec assez de vigueur leur attaque de gauche qui eût décidé du sort de la ville, ne retirèrent d'autre fruit de cette expédition nocturne, que la possession de quelques monticules près delà mer, où ils établirent de l'artillerie pour battre le fort en brèche.

Les jours suivants, le général Coote dirigea toute son artillerie contre le fort Leturcq, et réduisit bientôt les batteries franc-aises au silence.

Les vivres do la place touchaient à leur fin ; les hôpitaux, dépourvus des objets les plus nécessaires, étaient encombrés de deux mille malades ou blessés, et l'on pouvait ii peine réunir deux mille cinq cents hommes en état de se battre. Dans cette extrémité, les généraux, prévoyant qu'il faudrait toujours en venir à une capitulation et qu'une plus longue défense ne servirait qu'à en rendre les conditions plus dures, se réunirent pour faire sentir au général Menou la nécessité d'entamer des négociations. Ce général écrivit à Hutchinson pour lui demander une suspension d'armes de trois jours, à l'effet de traiter de la reddition de la place.

Le général ennemi accueillit avec empressement cette ouverture, et après quelques débats, la capitulation définitive futsicrnée, le 31 août. On convint que l'année française serait transportée en P'rance

52S nONAPAlîTE

avec armes, bagages et dix pièces de canon seulement.

Une clause du traité portait que les collections particulières, les plans, dessins et manuscrits de la Commission des arts, resteraient au pouvoir de l'état-major anglais. Cet article fut à peine connu, que cette Commission députa vers le général Ihit-

chinson trois de ses membres charcrés de lui dé-

clarer que, s'il persistait à exiger la remise de leurs dessins, manuscrits et collections, ils les jetteraient à la mer, et dénonceraient à l'Europe l'odieuse violence qui frappait en eux le monde savant. Cette noble démarche eut un plein succès, et les admirables travaux de la Commission d'Egypte furent conservés à la France.

L'ennemi trouva à Alexandrie quatre cent cinquante pièces de cancui sur les batteries de terre, quatre-vingts sur les bâtiments, deux cents milliers de poudre, huit cents chameaux, trois cents chevaux, des magasins considérables de riz, de café et d'huile.

Le chef de brigade du génie, Bertrand, refusa ' d'adhérer à la capitulation; c'est en vain qu'on lui représenta que toute défense était désormais inutile ; que l'amiral (îanleaume, qui avait tenu la mer pour tenter d'introduire des secours dans la place, était rentré à Toulon ; il répondit « Que les vues d'un gouverneur de place et du conseil de guerre ne devaient pas s'étendre au delà des rempai'ts : avait-on des vivres? était-on menacé d'être enlevé d'assaut? c'étaient ces deux

seules questions qu'il fallait traiter; que les maladies faisaient de grands ravages dans les camps anglais; que les derniers bâtiments qu'on avait reçus d'Europe faisaient connaître qu'on traitait de la paix; qu'en mettant toutes ces considérations de côté, l'honneur des armes voulait que la défense fut prolongée jusqu'au dernier jour; que, déjà, l'acquisition de l'Egypte avait été trop facile aux ennemis; que peut-être on pouvait prolonger la défense encore de deux mois, et que, si au bout de ce temps on était obligé de se rendre prisonniers de guerre, on n'en rentrerait pas moins dans la patrie, avec plus de gloire et plus de considération que par une capitulation pareille à celle d'El-A'rych ; que les capitulations où les intérêts étaient stipulés avec le plus d'avantage n'étaient pas les plus honorables. »

« Si le général Menou, a dit plus tard Napoléon, eût pu se maintenir dans Alexandrie jusqu'au 15 novembre, il eût été délivré par les préliminaires de Londres, et sa position eût été considérée pour quelque chose dans les conditions définitives de la paix d'Amiens. »

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