‹ Bonaparte en Égypte, 1798-1799Chapitre 3 sur 14 · A GÈNES · texte numérisé non relu

A GÈNES

4 obusiers de G pouces,

4 pièces de 8,

4 pièces de 12,

12 pièces de 3,

500 coups à tirer par pièce,

2 compagnies d'artillerie à cheval, 2 compagnies d'artillerie de ligne.

LE GÉNÉRAL DoMMARTlN, NiCE ET AntIBES

20 pièces de 24, 4 mortiers à la Gomer de 12 pouces 6 — — de 8 pouces,

500 coups à tirer par pièce de ligne, 2 compagnies d'artillerie.

A Toulon

6 obusiers de 6 pouces,

6 pièces de 8,

6 pièces de 12,

4 mortiers à la Gomer de 12 pouces,

4 — — de 8 pouces.

500 coups à tirer par pièce,

4 compagnies d'artillerie à pied, 2 compagnies d'artillerie à cheval.

A Cività-Yecchia, le général Masséna peut être chargé de noliser les bâtiments les plus grands qu'il trouvera dans ce port, d'y embarquer les troupes et ladite artillerie, et les faire partir sur-le-champ pour se rendre et rester jusqu'à nouvel ordre dans le port d'Ajaccio. On peut prendre sur les contributions de Rome de quoi subvenir aux frais de cet embarquement ; on doit spécialement y affecter les galères du Pape qui seraient dans le cas de tenir la mer.

Le général qui commande dans la Cisalpine peut exécuter le même ordre à Gènes, et le général Baraguey d'Hilliers peut s'y rendre à cet effet; il faut, au préalable, envoyer l'argent nécessaire.

On demandera au Directoire exécutif de la République cisalpine deux galères qui serviront à aider à transporter les troupes et à escorter le convoi.

Quant à Nice et Antibes et Marseille, il faut que le ministre de la marine,

1° Frète les plus grands bâtiments de commerce sufGsamment pour porter les troupes de l'artillerie désignées ci-dessus ;

2" Travaille aux approvisionnements nécessaires ;

3° Que le ministre de la guerre donne ordre pour y faire passer les troupes ci-dessus, avec l'artillerie et autres approvisionnements.

Nous avons à Toulon six vaisseaux de guerre, des frégates, des corvettes; il faudrait y joindre six tartanes canonnières.

Tous ces bâtiments réunis seraient dans le cas de porter la partie des troupes qui doit être embarquée à Toulon.

Cette escadre, selon le rapport du ministre de la marine, sera dans quinze jours prête à partir, mais elle manque entièrement de matelots. Il n'y aura donc qu'à noliser et mettre l'embargo sur les bâtiments nécessaires au transport de l'artillerie.

Pour réussir dans cette expédition, on doit calculer sur une dépense extraordinaire de cinq millions, sans compter les dépenses ordinaires, tant pour l'approvisionnement, armement et solde de l'escadre que pour la solde, la nour-

riture et l'habillement des troupes, que jiour les dépenses de l'artillerie et du génie auxquelles il est indispensable de pourvoir en ellectif, ce qui forme donc une somme de huit à neuf millions qu'il faudrait que le Gouvernement déboursât d'ici au 20 germinal.

Le 5 mars 1798 (15 ventôse an VI) l'expédition fut résolue. Le Directoire donna à Bonaparte les pouvoirs les plus étendus et ne recula devant aucun sacrifice. Le secret fut convenu, et pour qu'il lut mieux gardé, on ne se servit pas de la plume des secrétaires. Merlin, le président du Directoire, écrivit l'ordre de sa main, et l'ordre lui-même ne désignait pas la nature de l'entreprise. « Vous trouverez ci-jointes, Général, les expéditions des arrêtés pris par le Directoire exécutif pour remplir promptement le grand objet de l'armement de la Méditerranée. Vous êtes chargé en chef de l'exécution. Vous voudrez bien prendre les moyens les plus prompts et les plus sûrs. Les ministres de la guerre, de la marine et des finances sont prévenus, écrivait-il au général, de se conformer aux instructions que vous leur transmettrez sur ce point important dont votre patriotisme a le secret, et dont le Directoire ne pouvait mieux confier le succès qu'à votre génie et à votre amour pour la vraie gloire. » Il fut convenu que Bonaparte pourrait emmener trente-six mille hommes de son ancienne armée d'Italie, un certain nombre d'officiers et de généraux à son choix, des savants, des ingénieurs, des géographes, des ouvriers de toute espèce, et l'escadre de Brueys, renforcée d'une partie des vais-

seaux restés à Toulon. Ordre lut donné a la Trésorerie de lui donner un million et demi par décade. On lui permit de prendre trois millions sur les huit du Trésor de Berne.

Ainsi, les membres du Gouvernement s'effaçaient ; entr'eux et les ministres s'interposait la puissance de Bonaparte qui, jouissant d'un blanc-seing, organisera son matériel comme il le voudra, puisera sans contrôle dans le Trésor public, dans les arsenaux, et réunira les éléments d'une armée bien moins remarquable par le nombre des soldats que par leur choix et le mérite des chefs chargés de la conduire.

L'activité que »..eployait Bonaparte était prodigieuse ; il forma d'abord la Commission chargée de parcourir les ports de la Méditerranée et d'y préparer tous les moyens de transport ; elle était composée du contre-amiral Blanquet du Chayla, du commissaire de la marine Le Roy, de l'ordonnateur en chef Sucy (1). Il fixa quatre points pour la réunion des convois et des troupes : le principal convoi devait partir de Toulon, le second de Gênes, le troisième d'Ajaccio, le quatrième de Civitii- Vccchia :

Instruction pour la Commission cha/'^ce de l'inspection des côtes de la Méditerranée.

Paris, 17 ventôse an VI (7 mars 1798).

1" Le premier soin de la Commission doit être de conférer à Toulon avec les chefs du port cl de prendre toutes

(1) Arrêté du 5 mars 1798.

les mesures pour que les six vaisseaux, les quatre frégates qui s'y trouvent, les quatre frégates que le citoyen Perrée amène avec lui d'Ancône, six corvettes, six chaloupes canonnières, six tartanes canonnières et quatre bombardes portant un mortier de dix ou douze pouces, ayant à bord pour trois mois de vivres, soient prêts à partir de la rade de Toulon au 15, ou, au plus tard, au 20 germinal.

On placera sur chaque chaloupe ou tartane canonnière, indépendamment de ces pièces, un mortier de quatre à cinq pouces.

2" Faire prendre des mesures pour que les approvisionnements pour deux mois soient embarqués sur lesdits vaisseaux, à raison de six cents hommes par vaisseau de guerre, deux cent dix par frégate et cent par corvette.

S'' Faire préparer la solde et les vivres, également pour trois mois, pour l'escadre de l'amiral Brueys, de manière que cette escadre puisse, le 15 germinal, sortir de quarantaine pour reprendre la mer.

4° Faire armer le Conquérant, les gabares, les vieilles frégates, etc., en flûte, de manière à pouvoir porter le supplément de dix mille hommes que doit embarquer le port de Toulon, dans le cas où Brueys ne rejoindrait pas à temps.

5° Donner des ordres pour que l'on embarque sur-lechamp, à bord des six vaisseaux de guerre et des six frégates ou gabares : vingt pièces de vingt-quatre en bronze, avec deux affûts, un porte-voix, cinq on six cents coups à tirer par pièce ; dix mortiers à la Gomer de douze pouces, dix mortiers à la Gomer de huit pouces, avec cinq cents coups à tirer par mortier, double crapaud et les camions nécessaires pour transporteries mortiers; six forges pour rougir les boulets, avec leurs soufflets et leurs ustensiles ; quatre millions de cartouches avec les pierres à feu eu proportion ; vingt mille fusils ; trente mortiers de quatre à cinq pouces ayant chacun six cents coups à tirer, et tous les ustensiles et approvisionnements nécessaires à un équipage de siège de quarante bouches à feu ; spécialement une grande quantité d'objets pour artifices.

Nota. — Une partie de ces objets est portée sur le tableau joint aux instructions du Gouvernement comme devant être embarqués à Nice ou à Antibes ; mais il sera possible de

les faire embarquer sur les vaisseaux de guerre, si cela ne les obstrue pas trop.

6° Faire embarquer sur les vaisseaux de guerre et frégates : six obusiers de campagne, six pièces de huit, six pièces de douze, cinq cents coups à tirer par pièce.

7° Faire transformer en ûcuries deux ou trois gabares ou autres bâtiments de transport, de manière à pouvoir transporter deux cent cinquante chevaux.

8° Se procurer et faire embarquer trois paires de bœufs, sur chaque bâtiment de guerre, avec les harnais et les hommes nécessaires, afin de pouvoir s'en servir pour le transport de l'artillerie.

9° La Commission fera charger à Antilles ou à Nice, sur deux ou trois très gros bâtiments, des approvisionnements, de manière à ce que léquipage de campagne qui s'embarque à Cività-Vecchia, à Gènes, à Nice, à Toulon et à Marseille, et qui se trouve composé de seize obusiers de campagne, seize pièces de douze ; seize pièces de huit; seize pièces de trois, ait, sur <:es bâtiments, un approvisionnement de réserve de trois cents coups par pièce.

L'on pourra également faire embarquer à Nice ou à Antibes un supplément extraordinaire d'artifices, d'outils et autres objets nécessaires au grand parc de l'armée, indépendamment de onze cents hommes que l'on doit faire embarquer dans ce port.

Le général Dommartin donnera des ordres pour toute la partie de l'artillerie, et fournira les états nécessaires.

10° La Commission fera mettre l'embargo et nolisera à Marseille de gros bâtiments en suffisance pour embarquer de quatre à cinq mille hommes, et des écuries pour deux cents chevaux, et fera en sorte que ces bâtiments soient approvisionnés d'un mois d'eau, de deux mois de vivres, et que ce convoi soit prêt à partir le 15 germinal.

11° La Commission correspondra avec le consul de Gènes; elle enverra de suite un officier de marine intelligent qui puisse lui rendre compte de tout. Indépendamment des deux cent mille francs que le payeur y fait passer, il y fera passer tous les fonds qui seraient nécessaires.

12° La Commission ne correspondra qu'avec moi.

13" Si l'amiral Brueys arrivait à temps pour pouvoir partir le 20 germinal, la Commission ferait sur-le-champ armer

EN EGYPTE 2o

en flûte les six vaisseaux vénitiens qu'il amène avec lui, ce qui diminuerait d'autant le convoi.

14° La Commission correspondra avec le général Vaubuis en Corse, pour l'embarquement de deux mille hommes que ce général a reçu du Gouvernement l'ordre de faire embarquer. Indépendamment des deux cent mille francs que l'on a envoyés dans cette île, elle y fera passer ce qui pourrait être nécessaire pour l'établissement d'un hôpital de cinq cents lits et un magasin de rafraîchissements que l'ordonuateur de la division de Corse a reçu l'ordre d'établir à Ajaccio.

15° Indépendamment de tous ces objets, la Commission formera à Toulon et à Marseille un magasin de seize mille paires de souliers, mille paires de bottes, seize mille chemises, huit mille gibernes, six mille chapeaux, seize mille paires de bas. poui- pouvoir être distribués aux troupes.

16° Elle fera également acheter un million de pintes de vin et cent vingt mille pintes d eau-de-vie, qu'elle fera charger sur de gros bâtiments, auxquels elle donnera ordre de se rendre dans le port d'Ajaccio, où ils resteront sans décharger jusqu'à nouvel ordre ; les équipages ayant de l'eau pouiun mois et des vivres pour deux.

17° Le commissaire ordonnateur Sucy ordonnera toutes les dépenses relatives aux troupes de terre ; le citoyen Le Roy, celles relatives au fret de bâtiment et en général à la marine, et l'on mettra à la disposition des directeurs d'artillerie les sommes nécessaires pour les dépenses de l'artillerie.

18° Les dix mille hommes qui s'LMubarqueront à Toulon, les cinq mille autres qui s'embarqueront à Marseille, ceux qui s'embarquent à Gènes, doivent avoir chacun une ambulance avec les chirurgiens, médecins et approvisionnements nécessaires.

19° Indépendamment du million que le payeur de la Commission recevra demain, la Commission recevra, chaque décade, à commencer du 20 ventôse, cinq cent mille francs jusqu'au 30 germinal. Elle aura soin de gardei- en réscive, et pour être* employés sur un ordre exprès de moi, deux cent mille francs sur le million qu'elle touche demain, et deux cent mille francs sur le demi-million qu'elle touchera chaque décade ; ce qui fera, au 30 germinal, qu'il y aura dans la caisse du payeur un million en réserve.

Lorsque la Commission fera des marchés, elle réservera une partie du payement desdits marchés pour être fait en floréal.

20° La Commission m'enverra le plus tôt possible, l'état des sommes présumées nécessaires pour l'exécution du présent ordre.

21° La Commission formera une compagnie de vingt-cinq armuriers, avec leurs outils ; deux compagnies d'ouvriers bourgeois de la même formation que celles de l'artillerie, avec leurs outils, destinées également à être embarquées.

Au citoyen Sucy.

Paris, 10 germinal an VI (.30 mars 1798).

Indépendamment, Citoyen Ordonnateur, de votre qualité de membre de la Commission, vous remplissez plus spécialement les fonctions de l'ordonnateur en chef de l'armée qui va s'embarquer.

Je compte assez sur votre discrétion pour vous faire part de suite de la composition de toute l'armée dont vous êtes chargé, en vous enjoignant surtout de garder le plus profond silence.

L'armée sera composée de cinq divisions :

1° Les trois demi-brigades qui s'embarquent à Cività- Vecchia, qui ont ordre d'embarquer avec elles deux commissaires des guerres, un chef de chaque administration, une ambulance et des vivres pour deux mois ;

2° La division qui s'embarque à Gènes, composée de trois demi-brigades, et qui a ordre d'embarquer deux commissaires des guerres, un chef de chaque administration, une ambulance et des vivres pour deux mois ;

3° Une division qui s'embarque à Toulon, composée de la 2^= d'infanterie légère, de la 18« et de la 32^ de ligne; vous y attacherez deux commissaires des guerres, un chef de chaque administration, une ambulance ;

4° Une division qui s'embarquera à Marseille, composée des 9"^ et 85'^ de ligne, à laquelle vous attacherez également un chef de chaque administration, deux commissaires des guerres et une ambulance.

Vous ferez bien attention surtout que la manière dont je viens de classer les divisions n'est point par les numéros

qu'elles doivent garder ; j'ai suivi leur position géou;raphi- ■que ; ainsi, vous désignerez les deux divisions qui sont à Toulon, l'une sous le nom de Solliès, l'autre sous celui de la Seyne ; sans leur donner aucun numéro .

Toutes ces troupes, avec un corps de cavalerie et d'artillerie à proportion, doivent être réunies sur un seul point pour concourir à une même opération. 11 est donc nécessaire que vous ayez avec vous, pour les employer selon les circonstances, sept ou huit bons commissaires des guerres, un chef d'attelage d'artillerie et huit ou dix hommes entendus, pour pouvoir, lorsque notre débarquement sera opéré, les charger des différents services de l'armée, sans cependant leur désigner encore aucune fonction.

Le général Dommartin commande l'artillerie de ladite armée ; vous vous entendrez avec lui pour tous les détails.

Le citoyen Desgenettes est médecin en chef, le citoyen Larrey, cliirurgien en chef. Dix-huit chirurgiens et médecins doivent être partis, et, à l'heure qu'il est, être rendus à Toulon. Indépendamment de cela, vous prendrez le plus de chirurgiens et de médecins que vous pourrez, soit en faisant venir de l'armée d'Italie, soit en prenant ceux de quelque mérite que vous pourriez trouver dans le pays où vous •êtes : vous n'en aurez jamais de trop.

Vous organiserez aussi une pharmacie, que vous prendrez dans les hôpitaux de Marseille et de Toulon.

Chaque vaisseau de guerre ou vaisseau de transport doit avoir sa pharmacie pour les malades qui pourraient survenir pendant le passage, et vous devez aussi embarquer une quantité de médicaments proportionnée à la force de l'armée, qui se trouve être de trente mille hommes.

Procurez-vous deux ou trois cents infirmiers, huit ou dix bons directeurs d'hôpitaux, un bon architecte, douze ou quinze maçons, cinq ou six gardes magasins et un agent en chef des hôpitaux. Vous avez là-dessus liberté tout entière.

Dans les instructions de la Commission, j'ai demandé beaucoup de souliers ; indépendamment des besoins qu'aura la troujie au moment de l'embarquement, il faudra encore y «uppléer jusqu'à ce que nous ayons pu faire des établissements dans le pays oîi nous allons.

Le payeur général sera le citoyen Estève. Il faut qu'il y ait autant de payeurs qu'il y a de divisions, indépendam-

ment des bureaux et des payeurs qui peuvent lui devenir nécessaires.

N'oubliez pas de vous procurer quelques artistes vétérinaires.

Le général de division ne pourra embarquer que trois chevaux ; le général de brigade deux, et tous les officiers qui ont le droit d'avoir des chevaux, un ; le commissaire ordonnateur en chef, trois, et les commissaires des guerres, un ; les administrateurs aucim. Mais tout Je monde a la liberté d'embarquer le nombre de selles et de palefreniers que la loi lui accorde.

Faites-vous i-endre compte s'il y a des tentes dans l'arrondissement où vous vous trouverez ; s'il y en avait, il faudrait les faire mettre en état ; je désirerais en avoir un millier.

Le deuxième bataillon du 4* régiment s'est embarqué, le 5, à Lyon, pour Avignon ; ainsi il sera déjà rendu à Toulon quand vous recevrez cette lettre.

J'ai donné ordre que l'on embarque cinquante chevaux d'artillerie à Cività-Vecchia, cinquante à Gènes ; nous en embarquerons le plus que nous pourrons à Toulon et à Marseille. Dans les instructions que j'ai données à la Commission, cet article de l'artillerie est spécialement détaillé.

Bonaparte fit diriger sur Toulon, Marseille et Gènes les détachements de l'armée d'Italie qui rentraient en France, et vers Civith-Vecchia l'une des divisions qui avaient marché sur Rome ; il régla le service du crédit affecté à la Commission d'armement; il fit traiter en France et en Italie avec des capitaines de vaisseaux marchands, et se procura ainsi, dans les ports qui devaient servir de points de départs, quatre cents navires; il réunit une nombreuse artillerie; il choisit deux mille cinq cents cavaliers, des meilleurs, les fit embarquer sans chevaux, parce qu'il se proposait de les faire équiper aux

dépens des Arabes; il ne voulut emporter que des selles et des harnais, et ne fit mettre à bord que trois cents chevaux, pour avoir en arrivant quelques pelotons de cavaliers montés, et quelques pièces attelées ; il réunit des ouvriers de toute espèce (1). Il s'occupait des moindres détails relatifs h la flotte, h l'armement ainsi qu'aux bagages des troupes; il adressait au Directoire, aux ministres, aux commissaires ordonnateurs, aux généraux des notes explicatives, des instructions précises, et de plus organisait un corps d'artistes, de littérateurs et de savants. Il fit prendre à Rome les imprimeries grecque et arabe de la Propagande, et une équipe d'imprimeurs.

« Nous aurons avec nous un tiers de l'Institut, écrivait-il à Monge. Je compte spécialement sur l'imprimerie arabe de la Propagande et sur vous dussè-je remonter le Tibre avec l'escadre pour vous prendre (2).

Il forma une collection complète d'instruments de physique et de mathématiques et n'oublia pas d'emporter une bibliothèque.

Les noms les plus illustres s'associaient à son entreprise.

Avec ses invincibles soldats de l'armée d'Italie, il emmenait avec eux la plupart des chefs qui les avaient guidés sur tant de champs de bataille.

Tout \e monde voulait s'attacher à la fortune du

(1) Tous CCS arrêtés portant les dates du 5 au li mars, signés parles Directeurs, ont été rédigés parle général Bonaparte; ils n'étaient pas insérés au bulletin des actes du gouvernement.

(2) Au citoyen Monge, à Rome, 13 germinal au VI (2 avril 1798).

30 BONAPAIITE

jeune général. On ne savait où l'on irait aborder; mais l'on était prêt à le suivre partout. Et, chose étonnante, en France, où tout ce qui ne se dit pas se devine, le secret, si nécessaire au succès d'une opération de cette nature, fut gardé religieusement. Il n'en transpira rien, même pour ceux qui étaient appelés à y concourir, Bonaparte seul suffit h tout avec son énergie surhumaine.

Tout est organisé, terminé. Alors le 12 avril le Directoire signe l'arrêté qui porte formation de l'armée d'Orient et qui en nomme le général Bonaparte, général en chef. D'autres arrêtés du même jour prescrivirent que « le général en chef de l'armée d'Orient dirigera sur l'Egypte les forces de terre et de mer dont le commandement lui est confié, et il s'emparera de ce pays.

« Il chassera les Anglais de toutes les possessions de l'Orient où il pourra arriver, et notamment il détruira tous leurs comptoirs sur la mer Rouge.

« 11 fera couper l'isthme de Suez, et il prendra les mesures nécessaires pour assurer la libre et exclusive possession de la mer Rouge à la République française.

« 11 s'emparera de l'Ile de ^Nlalte, mais qu'autant qu'il le jugera possible sans compromettre le succès des autres opérations dont il est chargé. »

Comme dans la pensée du général Bonaparte, l'expédition d'Egypte n'empêchait pas celle d'Angleterre, il remit au Directoire la note suivante, qui traçait le plan de la descente et indiquait par quels

moyens on devait s'y préparer. Cette note est datée du 13 avril 1798 (1).

Dans notre position nous devons faire à l'Angleterre une guerre sûro, et nous le pouvons.

Que nous soyons en paix ou en guerre, il faut quarante ou cinquante millions pour réorganiser notre marine. Notre armée de terre n'en sera ni plus ni moins forte, au lieu que la guerre oblige l'Angleterre à faire des préparatifs immenses qui ruinent ses finances, détruisent l'esprit de commerce, et changent absolument la constitution et les mœurs de ce peuple.

Nous devons employer tout l'été à armer noire escadre de Brest; à faire exercer nos matelots dans la rade, à achever les vaisseaux qui sont en construction à Rochefort, à Lorient et à Brest. Si l'on met quelque activité dans ces travaux, nous pouvons espérer d'avoir, au mois de septembre, trentecinq vaisseaux de guerre à Brest, y compris les quatre ou cinq nouveaux que l'on peut construire à Lorient ou à Rochefort.

Nous aurons, vers la fin du mois, dans les difTérents ports de la Manche, près de deux cents chaloupes canonnières. Il faut les placer à Cherbourg, au Havre, à Boulogne, à Duukerque et à Ostende, et employer tout l'été à amariner nos soldats.

En continuant à donner à la Commission des côtes de la Manche trois cent mille francs par décade, nous pourrons faire construire deux cents autres chaloupes d'une dimension plus forte et propre à transporter des chevaux.

Nous aurions donc au mois de septembre, quatre cents chaloupes canonnières à Boulogne, et trente-cinq vaisseaux de guerre à Brest.

Les Hollandais peuvent avoir également, dans cet intervalle, douze vaisseaux de guerre au Texel.

Nous avons dans la Méditerranée deux espèces de vaisseaux ; douze vaisseaux de construction française, qui peuvent d'ici au mois de vendémiaire, être augmentés de deux nouveaux ; neuf vaisseaux de construction vénitienne. H serait possible, après l'expédition que le Gouvernement projette

(1) Correspondance do Napoléon I", pièce 2.502. — Xote pour le Directoire.

dans la Méditerranée, de faire passer ces quatorze vaisseaux, à Brest et de garder simplement les neuf vaisseaux vénitiens ; ce qui nous ferait, dans le courant du mois de vendémiaire et de brumaire, cinquante vaisseaux de guerre français à Brest et presque autant de frégates.

Il serait possible alors de transporter quarante mille hommes sur le point de l'Angleterre que l'on voudrait, en évitant même un combat naval si l'ennemi était plus fort, dans le temps que quarante mille hommes menaceraient de partir sur les quatre cents chaloupes et autant de bateaux pêcheurs de Boulogne, et que l'escadre hollandaise et dix mille hommes de transport menaceraient de se porter en Ecosse.

Exécutée de cette manière, et dans les mois de brumaire et frimaire, linvasion en Angleterre serait presque certaine.

L'Angleterre s'épuiserait par un effort immense et qui ne la garantirait pas de notre invasion.

En effet, l'expédition dans l'Orient obligera l'Angleterre à envoyer six vaisseaux de guerre de plus dans l'Inde et peutêtre le double des frégates à l'embouchure de la mer Rouge; elle serait obligée d'avoir de vingt-deux à vingt-cinq vaisseaux à l'embouchure de la Méditerranée, soixante vaisseaux devant Brest et douze devant le Texel; ce qui formerait un total de cent trois vaisseaux de guerre, sans compter ceux qu'elle a aujourd'hui en Amérique et aux Indes, sans compter dix ou douze vaisseaux de cinquante canons, avec une vingtaine de frégates, qu'elle serait obligée d'avoir pour s'opposer à l'invasion de Boulogne.

Nous nous conserverions toujours maîtres de la Méditerranée, puisque nous y aurions neuf vaisseaux de construction vénitienne. Il y aurait un autre moyen d'augmenter nos forces dans cette mer, ce serait de faire céder par l'Espagne trois vaisseaux de guerre et trois frégates à la République ligurienne. Cette République ne peut plus être aujourd'hui qu'un département de la France; elle a plus de vingt mille excellents marins. Il est d'une très bonne politique, de la part de la France, de favoriser et d'exiger même que la République ligurienne ait quelques vaisseaux de guerre.

Si l'on prévoit des difficultés à ce que l'Espagne cède, à nous ou à la République ligurienne, trois vaisseaux de guerre, je croirais utile que nous-mêmes nous vendissions à

la République lif^urionne trois vaisseaux des neuf pris aux Vénitiens, et que nous exigeassions qu'ils en construisent trois autres. C est une bonne escadre, montée par de bons marins, que nous nous trouverons avoir gagnée. Avec l'argent que nous aurons des Liguriens, nous ferons faire à Toulon trois bons vaisseaux de notre construction; caries vaisseaux de construction vénitienne exigent autant de matelots qu'un bon vaisseau de soixante-quatorze ; et les matelots, c'est notre partie faible.

Dans les événements futurs qui peuvent arriver, il nous est extrêmement avantageux que les trois Républiques italiennes qui doivent contre-balancer les forces du roi de Naples et du grand-duc de Toscane aient une marine plus forte que celle du roi de Naples.

Tout était prêt, tout était disposé pour l'embarquement lorsqu'une émeute qui éclata le 13 avril (1) contre Bernadotte, notre ambassadeur à Vienne, fit craindre un moment la reprise des hostilités avec l'Autriche. Le Directoire, en effet, crut voir dans cet événement une rupture et donna sur-le-champ contre-ordre à Bonaparte ; il voulait même qu'il partit pour Rastadt, afin d'imposer à l'Empereur et de le forcer, ou à donner des satisfactions, ou à recevoir la guerre. Mais Bonaparte, que rien ne pouvait retenir, apaisa la querelle avec tant d'impétuosité que les menaces de guerre se suspendirent à Vienne. Il écrivit au comte de Cobenzl (25 avril 1798):

Lorsque le Gouvernement a appris. Monsieur, l'événe-

(1) Le 13 avril on célébrait à Vienne l'anniversaire de la levée des volontaires impériaux. Bernadotte voulut répondre à une fête par une autre : il fit célébrer dans son hôtel l'une.des victoires de l'armée d'Italie, dont c'était l'anniversaire, et arbora à sa porte le drapeau tricolore avec les mots : Libirté, Égalité. La populace de Vienne excitée par des émissaires, se précipita sur l'iiotel de l'ambassadeur Bernadotte, en brisa les vitres et y commit quelques désordres. Bernadotte se retira alors à Rastadt. Le Cabinet autrichien s'empressa de publier une désapprobation de l'événement et envoya des excuses à notre ambassadeur.

ment arrivé à Vienne \c 2'i germinal dci-niei-, il n'a pas douté que l'intention du Cabinet de Vienne no fut d'avoir la guerre...

11 nous sera facile, en écartant toutes les passions, de détruire tous les soupçons, de concilier tous les intérêts, de déjouer l'intrigue des puissances ctrangoi-es aux maux du continent, et qui ne cherchent, en y suscitant du trouble, qu'une occasion de faire leur paix.

Mais, si cette influence ou des intérêts individuels guidaient la chancellerie de Vienne, comme ils ont paru guider les opérations de la police dans la journée du 2't germinal, il ne resterait plus à la nation française qu'à se laisser effacer du nombre des puissances de l'Europe, ou à effacer elle-même la Maison d'Autriche ; lutte teirible qui peut présenter une vaste carrière militaire à parcourir, mais que l'homme qui connaît les maux que produirait une guerre de cette nature ne peut envisager qu'en vouant à l'exécration des peuples et de la postérité ceux qui l'auraient provoquée.

Je vous prie de croire, Monsieur, à la haute estime et à la considération distinguée que j'ai pour vous.

BoMAP.\^RTE.

Libre enfin de s'élancer vers ses destinées nouvelles, Bonaparte quitta Paris le 3 mai ; le 5, il couchait à Chtilon-sur-Saône ; le 6, il traversait rapidement Lyon et Valence ; le 8, il s'arrêtait quelcjues heures à Aix, et arrivait le 9 à Toulon, a l'hôtel de la marine. Sa présence au milieu des troupes répandit parmi elles l'allégresse et l'espérance, et l'exaltation de ces deux sentiments n'eut plus de bornes lorsqu'il leur adressa cette proclamation :

Aux soldats de ter-re et de mer de Varmèe de la Méditerranée.

Quartier général, Toulon, 21 floréal an VI (10 mai 1798). Soldats!

Vous êtes une des ailes de 1 armée d'Angleterre. Vous

avez fail la guerre de montagnes, de plaines, de sièges : il vous reste à faire la guerre maritime.

Les légions romaines, que vous avez quelcjucfois imitées, mais pas encore égalées, combattaient Carthage tour à tour sur cette même mer et aux plaines de Zama . La victoire ne les abandonna jamais, parce que constamment elles furent braves, patientes à supporter les fatigues, disciplinées et unies entre elles.

Soldats, l'Europe a les yeux sur vous.

Vous avez de grandes destinées à remplir, des batailles à livrer, des dangers, des fatigues à vaincre. Vous ferez plus que vous n'avez jamais fait pour la prospérité de la patrie, le bonheur des hommes et votre propre gloire.

Soldats-matelots, fantassins, canonniers ou cavaliers, soyez unis, souvenez-vous que le jour d'une bataille, vous avez besoin les uns des autres.

Soldats-matelots, vous avez été jusqu'ici négligés. Aujourd'hui la plus grande sollicitude de la République est pour vous. Vous serez dignes de l'armée dont vous faites partie.

Le génie de la liberté, qui a rendu la République, dès sa naissance, l'arbitre de l'Europe, veut qu'elle le soit des mers et des contrées les plus lointaines.

Un tel langage dans la bouche d'un général déjà environné de tous les prestiges de la gloire, électrisa toutes les âmes. Généraux, officiers, soldats et marins, tous ne virent que les lauriers à cueilllir, sans s'arrêter aux périls de l'entreprise ; un cri général d'enthousiasme et d'impatience s'éleva pour hâter le moment du départ. Bonaparte resta quelques jours à Totilon pour achever ses dispositions. Outre les bâtiments de transport réunis dans ce port et dans celui de Marseille, trois autres convois avaient été préparés à Cività-Vecchia, à Bastia et à Gènes.

liO.VAl'AItTE

L'état de situation de ces expéditions était le suivant (1) :

l'orts d'cmbariiuemenl

ïaiiseaiix ligne

Frc'galcs

Corvettes

et avisos

Flûtes

iloiiiiiies à liord

Cliovauv à bord

Toulon. . .

Marseille. .

Corse . . .

Gènes . . .

Civiti-Yeccliia .

Total. . .

Sur les treize vaisseaux de ligne qui composaient l'escadre, un des plus beaux, ayant toutes les qualités qu'on pouvait souhaiter, était l'Orient, de cent vingt canons; c'était le vaisseau amiral, c'est celui sur lequel monta le général en chef; trois autres étaientde quatre-vingts et neutde soixante-quatorze. Parmi ceux-ci le Guerrier et le Conquérant, vieux et iTiauvais. Parmi les flûtes du convoi il y avait deux vaisseaux vénitiens de soixante-quatre, [le Causse et le Dubois); quatre frégates de quarante canons,, et dix corvettes-avisos, qui lui servaient d'escorte. Le vice-amiral Brueys avait sous ses ordres les contre-amiraux Villeneuve, Blanquet- Duchayla, Decrès. Le chef de division Ganteaume était le chef d'état-major de l'escadre. 11 y avait dix mille hommes environ d'équipage. « Le vice-

(1) Ces chiffres et les effectifs (lui suivent sont extraits de la relation de La Campugiu- d'ilj^i/ptc et de Syrie écrite à Saiute-Hélène (OEuvrcs de Napoléon).

EN KGYPTE 37

amiral Biueys, officier de l'ancienne marine, qui avait commandé l'armée précédente, passait pour un des meilleurs marins de la République. Les deux tiers des vaisseaux étaient bien commandés, mais l'autre tiers Tétait par des officiers incapables » ,1). L'escadre et farniée étaient approvisionnées pour cent jours de vivre et quarante jours d'eau.

L'armée de terre était composée, sauf quelques changements de corps, tel que le comportait le projet du 5 mars soumis au Directoire, de quinze demi-brigades d'infanterie, sept régiments de cavalerie et de vingt-huit compagnies d'artillerie, d'ouvriers, de sapeurs, de mineurs, savoir : des 2°, 4", 21^, 22® demi-brigades d'infanterie légère; des 9^, 18% 19% 25% 32% 61% 69% 71% 80% 85% 88" demibrigades d'infanterie de liffue : chacune de trois bataillons, chaque bataillon de neuf compagnies.

Des 7"* de hussards, 22" de chasseurs, 3% 14% 15% 18% 20" de dragons; de seize compagnies d'artillerie; huit compagnies d'ouvriers, de sapeurs, de mineurs; quatre compagnies du train d'artillerie. La cavalerie avait ses selles et brides, et seulement trois cents chevaux. L'artillerie avait triple approvisionnement, beaucoup de boulets, de poudre, d'outils, un équipage de siège et tout ce qui est propre à l'armement d'une grande côte, douze mille fusils de rechange, des équipements, des harnais pour six mille chevaux. Au total il y avait : infanterie, vingt-quatre mille trois cents hommes; cavalerie, quatre mille; artillerie, trois mille ;non-

il) D'après les dictées de Napoléon.

38 BONAPAKTE

combattants, mille ; total trente-deux mille trois cents hommes.

Le général Alexandre Berthier était le chef de l'état-major général de l'armée. Le général CafFarelli du Falga commandait le génie et avait sous ses ordres un bon nombre d'officiers des plus distingués de cette arme. Le général Dommartin commandait l'artillerie, avec les généraux Songis et Faultrier. Desaix, Kleber, Menou, Reynier, Vaubois, Bon, Dugua étaient les divisionnaires; Lannes, Murât, Lanusse, Vial, Veaux, Rampon, Davout, Priant, Belliard, Alexandre Dumas, Leclerc, Verdier, Andréossy étaient les généraux de brigade; Junot, Eugène Beauharnais, Louis Bonaparte, Sulkowski, Jullien, Duroc, Croizier. étaient parmi les aides de camp du général Bonaparte.

La Commission des artistes et des savants était composée des académiciens Monge et Berthollet, Dolomieu, Denon; des ingénieurs en chef des ponts et chaussées Le Père (J.-^NL), Girard; des mathématiciens Fourier, Costaz, Corancez ; des astronomes Nouet, Beauchamp et Méchin ; des naturalistes Geoffroy Saint-Hilaire, Savigny ; des chimistes Descotils, Champy et Delile; des dessinateurs Dutertre, Redouté; du musicien Villoteau; du poète l^arseval; des architectes Le Père, Protain. Norry; « enfin de Conté, qui était à la tète des aérostiers, homme universel, ayant le goût, la connaissance et le génie des arts, précieux dans un pays éloigné, bon à tout, capable de créer les arts de la Franco au milieu des déserts de l'Arabie.

li.N litiYPTK 39

A la suite de cette Commission étaient une vinfr-

taine d'élèves de l'Ecole Polytechnique ou de celle des Mines, parmi lesquels se sont fait remarquer .lomard, Dubois aîné, Lancret, Chabrol, Rozières, Cordier, Regnaud, etc. Puis d'habiles interprètes choisis parmi les professeurs et les meilleurs élèves de l'Ecole des langues orientales. Venture, Raicre, Bellest, Chézy, Laporte et Jaubert. 11 y avait des bibliothèques, des imprimeries française, turque, arabe, grecque.

Le 19 mal, la flotte mit à la voile. Bonaparte en donna immédiatemen* avis au Directoire exécutif.

30 floréal an YI (19 mai 1798).

« 11 est sept heures du matin. L'escadre légère est sortie, le convoi défile, et nous levons l'ancre avec un très lieau temps... »

On n'avait pas vu depuis le temps des croisades, autant de voiles réunies dans la Méditerranée. Le ciel est pur; lastre qui se lève à l'Orient semble inviter l'escadre à suivre la voie que lui tracent ses lumineux rayons : le vent vient de la côte, et les voiles inclinent leurs flancs arrondis vers la patrie de l'homme dont la pensée dirige cette aventureuse expédition. Trente-deux mille soldats, de toutes armes, occiq^ent le pont et l'entre-pont des navires. Où vont-ils .' ils l'ignorent. On ne leur a rien appris, si ce n'est qu'ils vont combattre pour la France et contre l'Angleterre. -Mais il leur importe peu d'en savoir plus, puisqu'ils sont commandés par Bonaparte.

En mer. — Mouvement de la flotte anglaise. — Bonaparte arrive devant Malte (9 juin) : causes des hostilités contre l'Ordre de Malte; négociations inutiles; débarquement des troupes et attaques sur divers points de l'ile (10 juin) ; le chef de brigade Marmont s'empare d'un drapeau; le Grand Maître demande la suspension des hostilités ; reddition de la place (11 juin) ; signature de la Convention; (12 juin). — Lettre du général Bonaparte à l'évêque de Malte. — Prise de possession de 1 île ; organisation du gouvernement; lettre au pacha de Janina (17 juin). — Le général Baraguey d'Hilliers est chargé d'apporter à Pari» les drapeaux enlevés à Malte. — Le général Vaubois reste comme commandant de Malte. — Départ de Bonaparte (19 juin).

Tandis que notre flotte, ayant laissé les îles d'Hyères, traverse le golfe de Gênes vers la pointe du cap Corse et rallie deux convois, l'un de soixante et l'autre de cent vingt voiles, une escadre anglaise de dix vaisseaux, commandée par l'amiral Rogers, est conduite dans les eaux de Cadix au secours de Jervis. (1) Celui-ci, négligeant l'affaire du blocus en cette grave conjoncture, avait envoyé Nelson dans la Méditerranée avec une escadre légère de trois vaisseaux, chargée de surveiller les côtes d'Espagne, de Provence, et de Sardaicfne, et de transmettre h Cadix tous les renseignements qu'elle pourrait recueillir. A la date

(1) Jervis, comte cl? Sainl-Vinccnl, amiral anglais.

(lu 21 mai, aucun pavillon français n'avait été signalé même dans le golfe de Lyon ; on ne savait ce qu'était devenue cette flotte attendue devant Cadix avec vingt-huit navires bien équipés et préparés, depuis quelques jours, h livrer un grand combat. Jervis détacha alors dix de ses vaisseaux, leur donna l'ordre de joindre Nelson et resta devant Cadix pour fermerle détroit à la flotte espagnole. Où était Nelson? Dans la nuit du 19 mai, un coup de vent l'avait porté sur les îles Saint-Pierre, en Sardaigne : après avoir réparé ses avaries, il avait repris la mer, et ayant rencontré l'escadre dont Jervis lui avait confié le commandement, il arrivait devant Toulon, le l"^"" juin, espérant encore y trouver la flotte française. Le 15 il errait sur les côtes de Toscane ; le 20, il était devant Naples, et il apprenait du gouvernement napolitain que, le 9, la flotte partie de Toulon avait touché l'ile de Malte. En effet, c'était a la pointe de !NLdte que Bonaparte avait donné rendez-vous au général Baraguayd'Hilliers, qui devait lui amener, outre sa division, le convoi de Cività-Vecchia. Le même jour, 9 juin, le général reçut les instructions suivantes: Au général Baraguey d'Hilliers.

En conséquence des dispositions du général en chef, Citoyen Général, vous vous tiendrez prêt à débarquer, soit à la cale des Vieilles Salines ou délia Mellecha, soit à la cale de Saint-Paul, île de Malte, côte du Nord. L'amiral Brueys a donné des ordres pour que tout le convoi de Gênes se réunisse autour de la frégate la [Sérieuse. Vous ferez reconnaître tous les points qui vous paraîtront le plus favorable pour débarquer, soit dans une cale, soit dans une autre.

42 BONAPAUTE

L intention du général en chef est que, jusqu'au moment où il vous enverra l'ordre pour effectuer le débarquement, vous ayez soin de ne rien faire qui puisse alarmer ni donner la moindre inquiétude aux habitants.

Lorsque vous recevrez l'ordre de débarquer, vous aurez soin de surprendre le débarquement en faisant approcher plusieurs bâtiments de votre convoi demandant à faire de l'eau, et faisant porter plusieurs chaloupes chargées de monde sur le point que vous jugerez le jilus à propos : dès l'instant que vous aurez débarqué, vous ferez faire de l'eau.

L'intention du général en chef est que vous ne débarquiez que le nombre de troupes nécessaire pour vous rendre maître des batteries, des tours et des positions qui assurent votre mouillage.

Vous aurez soin de tenir votre convoi prêt à partir au premier ordre et d'avoir également les moyens de faire rembarquer les troupes que vous aurez mises à terre et qui ne seront pas destinées pour rester à Malte. Le général en chef présume que vous aurez trois ou quatre jours pour faire votre eau.

Vous ferez prévenir le général en chef aussitôt que vous aurez effectué votre débarquement, d après les nouveaux ordres que vous recevrez. Il vous fera parvenir les ordres sur les nouvelles dispositions, soit par mer, soit par lîle de Malte.

L'intention du général en chef est que vous ne vous occupiez d'autre objet, dans l'île de Malte, que, ce que prescrit cette instruction, d'occuper les points qui couvriront le mouillage où vous ferez votre eau. Le général en chef défend qu'il soit débarqué aucun cheval (1). >

Par ordre du général en chef.

Des ordres en vue du débarquement furent donnés également à l'amiral Brueys et au général Desaix. Le général Reynier avait mission de s'emparer de toute l'île du Gozzo, le général Vaubois devait partir à deux heures du matin sur un des

(1) Correspondance de Napoléon I". i>i('ce 2G2II.

points de la côte depuis la pointe Saint-Julien à la cale de la Madeleine. Le chef de brigade !Mainiont était désigné pour s'emparer des batteries qui pourraient s'opposer à l'entier débarquement de la division et de prendre ensuite position au Jardin Spinola. Le général Lannes devait s'emparer des autres batteries qui maîtrisent la cale de la Madeleine, telles que la tour de Saint- Marc.

Les prétextes ne manquaient pas pour justifier les hostilités contre Malte. Les Anglais avaient reçu du Grand ^laitre l'autorisation de faire à Malte une levée de matelots. Après la conquête de la Corse, ils avaient obtenu vingt-cinq milliers de poudre du gouvernement maltais, ce qui était d'autant plus hostile envers la France, que l'Ordre ne possédant rien en Angleterre, pouvait, sans inconvénient pour ses intérêts, conserver une stricte neutralité. Lorsque l'Espagne s'était unie à la coalition européenne, le Grand Maître lui avait fourni quatre mille fusils et laissé la faculté de recruter des matelots dans l'île. Plusieurs armements d'émigrés contre la France avaient eu lieu publiquement à ^lalte. Jusqu'en 1796, tous les bâtiments français de commerce entrant dans le port étaient contraints de baisser le pavillon national. Tous les paitisans de la Révolution ont été persécutés, plusieurs d'entre eux, exilés sans formalité, et dans le mois de mai 1797, un grand nombre arrêtés et emprisonnés comme des criminels ; Vassello, un des hommes les plus recommandables

du pays par ses profondes connaissances, condamné à être renfermé pour la vie.

Enfin rOrdre de Malte venait, par une singulière mesure de se mettre sous la protection du czar Paul P' et le traité que ce souverain envoyait au Grand Maître pour annoncer son acceptation, était tombé entre les mains du général Bonaparte. De tous ces faits, il résultait que Malte était l'ennemie de la France depuis la Révolution, et de son manifeste, qu'elle était en état de guerre contre elle dès 1793 (1).

D'un autre côté, Bonaparte connaissait tous les moyens de résistance qui pouvaient lui être opposés : c'est pourquoi il voulut tenter la voix des négociations avant d'employer celle de la force (2). Il prévoyait d'ailleurs qu'en s'arrêtant devant Malte il donnerait peut-être a l'amiral Nelson le temps de joindre la flotte française. Si la valeur des troupes, le nombre des vaisseaux et la bonne disposition des équipages, permettaient d'espérer 1 avantage, au moins devait-il craindre que les Anglais ne réussissent à disperser le convoi, et ne fissent échouer ainsi la grande entreprise en s'emparant eux-mêmes de l'île de Malte. Afin donc de tenter de nouveau les dispositions dos chevaliers de

(1) Exposé fait par le génôral Bonaparte de la condnilc de Malte à l'égard de la France pondant la Révolution, daté du quartier général de Malte, 25 prairial, an VI, (13 juin 1T!I8). Recueil de pièces offieielles publiées en l'an VIII, par ordre du |>reniicr Consul.

(2) Poussielgue fut envoyé à Malte pour sonder le terrain avant qu'on en fit l'attaque. Les rapports qu'il fit furent très utiles et rendirent un service essentiel. (Mémorial de Sainte-U'elcnc).

Poussielgue avait dija été employé dans l'armée d'Italie pour des services diplomali(|ues. — .Vprès la prisi; de Malte, il accompagna encore Bonaparte en Égyi'te où il fui administrateur des finances.

l'Ordre et des Maltais, Bonaparte fit demander au Grand Maître, Ferdinand Hompesch, l'entrée du port pour l'armée navale. Cette immense flotte s'étendait depuis l'ile du Gozzo jusqu'à Marsa Scirocco, et menaçait en même temps tous les points attaquables.

Le Grand Maitre assembla le Conseil de l'Ordre. Après une délibération fort vive, on refusa d'accueillir la Hotte française dans les eaux de la Valette. La réponse fut apportée à Bonaparte par le consul français Caruson ; Bonaparte l'avait prévue et Lavait peut-être désirée, car, dans tous les cas, ses dispositions de débarquement étaient bien prises. Malgré cela il envoya au Grand Maître de l'Ordre, la missive suivante écrite à bord de V Orient dans la nuit du 21 au22prairial an VI (9 au lOjuin 1798) :

Éminence, ayant été appelé pour aller à bord du vaisseau amiral, porter la réponse que Votre Eminence avait faite à la proposition de permettre à l'escadre de faire de l'eau, le général en chef Bonaparte a été indigné de ce qu'Elle ne voulait accorder la permission de l'eau qu'à quatre bâtiments à la Ibis ; et, en effet, quel temps ne faudrait-il pas à cinq ou six cents voiles pour se procurer, de cette manière, l'eau et d'autres choses dont ils ont un pressant besoin? Ce refus a d'autant plus surpris le général Bonaparte, qu il n'ignore pas la préférence accordée aux Anglais et la proclamation faite par le prédécesseur de Votre Eminence.

Le général Bonaparte est résolu à se procurer de force ce qu'on aurait dû lui accorder, en suivant les principes de l'hospitalité qui est la base de votre Ordre.

J'ai vu les forces considérables qui sont aux ordres du général Bonaparte, et je prévois l'impossibilité où se trouve l'Ordre de résister. Il eût été à souhaiter que, dans une circonstance si majeure, Voire Eminence, par amour pour

40 BONAPAnTE

son Ordre et ses chevaliers, et toute la population de Malte, eût pu proposer quelque moyen d'accommodement.

Le général n'a point voulu que je retournasse dans une ville qu'il se croit obligé désormais de traiter en ennemie, et qui n'a plus d'espoir que dans la loyauté du général Bonaparte. Il a donné les ordres les plus précis pour que la religion, les mœurs et les propriétés des Maltais soient scrupuleusement respectées.

Par ordre du général en chef,

Caruson (1).

Le 10 juin, ù la pointe du jour, FOrient donna le signal du débarquement. Le général Bonaparte débarqua avec trois mille hommes, entre la ville et la cale de Saint-Paul. Le capitaine de frégate Motard commanda les chaloupes de débarquement. Aussitôt que l'on fut à portée des tours et des batteries, elles commencèrent le feu. Quelques canonnières armées de 24 y répondirent. Les chaloupes continuèrent à s'avancer dans le plus bel ordre. La mer était calme; cela était nécessaire, carie débarquement s'opérait sur les rochers.

L'infanterie ennemie s'opposa à la descente. Les tirailleurs s'engagèrent. En une heure de temps, les batteries, les tours furent prises, et l'ennemi chassé daas la ville. Le général Baraguey d'Hilliers s'empara des cales Saint-Paul et de Malte. Après une légère résistance, il se rendit maître des batteries, des tours et de tout le midi de lilc. Le général Desaix fit débarquer le général Belliard avec la 21^ demi-brigade légère; il s'empara de toutes les batteries de Marsa-Scirocco. A midi, la Valette

(\) Collection Napolôon, j)i<jec 2629.

était cernée de tous côtés; les troupes françaises étaient sous ses formidables remparts, à mi-portée de canon. Le général Vaubois se porta a la Yille- Noble, qui avait une enceinte, et s'en rendit maître. Le général Reynier s'empara de toute l'ile du Gozzo, qui était défendue par deux mille cinq cents hommes, la plupart naturels du pays, et fit prisonniers tous les chevaliers qui la défendaient. Sur un autre point les assiégés firent une sortie, le chef de brigade Marmont, à la tète de la 19*^ demi-brigade, les repoussa, leur fit quelques prisonniers et s'empara lui-même d'un drapeau ; cette action d'éclat lui valut d'être promu général de brigade. A sept heures du soir, un peu avant la nuit, un nombreux essaim de peuple se présenta pour sortir : le cas avait été prévu ; le passage fut refusé. Au signal du canon d'alarme, une grande partie des habitants de l'île étaient accourus se réfugier avec leurs familles et leurs bestiaux dans les remparts de la capitale ; ce qui avait augmenté le désordre. On conduisit au général en chef les prisonniers faits dans les tours, et s'étant adressé à quelques chevaliers de la Langue de France, il leur a dit : « Puisque vous avez eu le courage de prendre les armes contre vos compatriotes, il faut avoir le courage de mourir. Allez, je ne veux point de vous pour prisonniers; retournez à la Valette, tandis qu'elle ne nous appartient pas encore. » Les chefs de l'Ordre sont consternés : assemblés en Conseil, incertains sur le parti qu'il leur reste à prendre, n'ayant qu'une confiance équivoque dans leurs formidables retran-

48 BOXAPAUTE

chements dont on assure que les Français ont gagné les défenseurs, ils ordonnent à tout le clergé de la Valette de sortir des églises, bannières déployées, de parcourir, de bénir les positions que menace le canon de l'escadre, et d'invoquer la protection de Saint-Paul, patron du pays. Vaine et frivole démonstration, qui trahit, aux yeux de la population maltaise, les alarmes et l'impuissance de son gouvernement!

Le général en chef retourne le soir h bord V Orient.

La nuit venue, la terreur et la confusion augmentent encore. A tout instant on répand de fausses alertes ; une vive fusillade s'engage sur plusieurs points de la ville entre les patrouilles des assiégés : le Grand Maître, ignorant s'il est entouré d'amis ou d'ennemis, fait recevoir à coups de fusil quiconque s'approche de son palais. Cependant, réunis à la maison de ville, les jurats délibèrent : la situation leur semble désespérée, et ils réclament une suspension d'armes, désirant apprendre du général Bonaparte s'il est venu déclarer la guerre aux chevaliers ou aux habitants de MaUe. Une députation est chargée d'aller communiquer cette résolution au Conseil assemblé dans le palais, sous la présidence du Grand Maître. On fait d'abord le plus mauvais accueil aux députés de la bourgeoisie maltaise : le vice-chancel,ier de l'Ordre s'écrie que leur démarche est un crime digne de la potence; un commandeur propose une atténuation de peine en faveur de ces messaoers de la rébellion, et il demande simplement qu'on les mette aux fers. Plus sage,

moins passionné, moins brave, dit-on, que ses conseillers, Ilompesch est déjà sur le point de s'unir aux députés maltais pour demander une suspension d'armes, quand il apprend que deux chevaliers ont été massacj'és par la population impatiente : en recevant cette nouvelle, il croit déjà voir son palais assiégé par les gens de la ville, et il prend le parti d'envoyer sur-le-champ un parlementaire au général Bonaparte, avec cette lettre du consul de la République batave à Malte :

« Le Grand Maître et son Conseil m'ont

chargé de vous marquer. Citoyen Général, que, lorsqu'ils vous ont refusé l'entrée du port, ils avaient prétendu seulement savoir en quoi vous désiriez qu'ils dérogeassent aux lois que leur neutralité leur impose. Le Grand Maître et son Conseil demandent donc la suspension des hostilités, et que vous donniez à connaître qu'elles sont vos intentions, qui seront sans doute conformes à la générosité de la nation française et aux sentiments connus du célèbre général qui la représente. »

Junot, Faide de camp du général en chef, partit de suite pour la Valette, et signa, h deux heures du matin, la suspension d'armes:

« Il est accordé pour vingt-qualre heures, depuis six heures du soir d'aujourd'hui 11 juin 1798 jusqu'à six heures du soir demain 12 du môme mois, une suspension d'armes entre l'aimée de la République française, commandée par le général Bonaparte, représenté par le chef de brigade Junot, premier aide de camp dudit général, et entre le Grand Maître de Saint-Jean-de-Jérusalem. >-

Le li, à la pointe du jour, les plénipotentiaires

50 BONAPAHTJi

du Grand ^Maître se présentèrent à bord de V Orient avec les pouvoirs nécessaires pour traiter de la reddition de la place. Ils avaient à leur tète le commandeur Bosredon de Ransijat, ce chevalier de la ci-devant Langue d'Auvergne, qui, du moment où il vit que l'on prenait les armes contre nous, écrivit sur-le-champ au Grand Maître que son devoir, comme chevalier de Malte, était de faire la guerre aux Turcs, et non à sa patrie ; qu'en conséquence il déclarait ne vouloir prendre aucune part à la mauvaise conduite de l'Ordre dans cette circonstance. Il fut sur-le-champ mis en prison, et il n'en sortit que pour être chargé de venir négocier.

Pendant toute la journée du iO, le désordre avait été croissant dans la Valette. A chaque nouvelle que l'on recevait de la prise des tours et batteries, des progrès des assiégeants, les habitants se livraient aux plus grands désordres. Les préparatifs du bombardement excitaient le mécontentement des milices. Plusieurs chevaliers furent tués dans les rues, et ce levain de haine qui fermentait depuis longtemps dans le cœur des habitants éclata sans contrainte. Les membres du Conseil qui avaient le plus provoqué à la résistance furent ceux qui sollicitèrent davantage la protection du général français, parce qu'ils étaient le plus en butte à l'indignation du peuple. La convention fut signée à bord de V Orient, le 12 juin, à deux heures du matin (1).

(1) Convention relative à la remise de la ville et des forts de Malte aux Français arrêti^o entre la République Française, représentée par le citoyen Bonaparte, général en chef, d'une part et l'Ordre des Chevaliers de Saint-Jean-dc-.Jériisalom, représenté jiar MM. le bailli de Torio Frisari, le commandeur IJosredon Ransijal, le baron .Mario Testafcrrata, le

Toutes les conditions proposées par le général Bonaparte furent acceptées sans clilHculté- La convention portait en substance : que les chevaliers remettraient ;i l'armée française la ville et les forts de Malte; qu'ils renonceraient en faveur de la République à leurs droits de propriété et Je souveraineté tant sur l'île de Malte, que sur celles du Gozzo et de Cumino. — De son côté, le général en chef Bonaparte promettait au Grand Maître de demander pour lui, au congrès de Rastadt, une principauté équivalente en Allemagne, et, en attendant, il s'engageait à lui faire accorder une pension de trois cent mille francs, et l'avance de deux années de cette pension, pour indemnité de son mobilier; — il garantissait aux chevaliers de la nation française reçus avant l'année 1792, la faculté de rentrer dans leur patrie, sept cents francs de pension, et mille francs pour les sexagénaires. La publication de la capitulation rassura les esprits, calma l'insurrection et rétablit l'ordre.

D'un autre coté, le général Bonaparte écrivit à Mgr Gabini, évêque de Malte, pour tranquilliser les prêtres, qui étaient fort alarmés :

A bord de l Orient, devant Malte, 2'i prairial au VI (12 juin 1798).

J'ai appris avec un véz'itable plaisir, Monsieur l'Evèque,

docteur Xirolo Muscat, Tavocat Benedetto Sembri et le conseiller Bonnano, do l'autre part.

Et sous la uiOdiation de Sa Majesté catholique le Roi d'Espagne, représentée par M. le chevalier Felipe de Amati, son chargé d'alfaires à Malte. Fait double à bord du vaisseau l'Orient, devant Malte le 24 prairial an VI delà République Française (vieux style, 12 juin 1798).

Le texte se trouve in-extenso dans la Correspondance, t. IV, pièces 2637 et 2638, et dans le Moniteur du 10 août IT'JS.

la bonne conduite que vous avez eue et l'accueil que vous avez fait aux troupes françaises.

Vous pouvez assurer vos diocésains que la religion catholique, apostolique et romaine sera non seulement respectée, mais ses ministres spécialement protégés.

Je ne connais pas de caractère plus respectable et plus digue de la vénération des hommes qu'un 2>rètre qui, plein du véritable esprit de l'Evangile, est persuadé que ses devoirs lui ordonnent de prêter obéissance au pouvoir temporel et de maintenir la paix, la tranquillité et l'union au milieu d'un diocèse.

Je désire. Monsieur l'Evêque, que vous vous rendiez sur-le-champ dans la ville de Malte, et que, par votre influence, vous mainteniez le calme et la tranquillité parmi le peuple. Je m'y rendrai moi-même ce soir. Je désire que, dès mon arrivée, vous me présentiez tous les curés et autres chefs d'Ordres de la ville de Malte et des villages environnants.

Soyez persuadé. Monsieur l'Evêque, du désir que j'ai de vous donner des preuves de l'estime et de la considération que j'ai pour vous (I).

Le 12, à huit heures du matin, les portes et les forts de la Valette furent remis aux troupes :

L'armée est prévenue, disait l'ordre du jour (2}, que l'ennemi s'est rendu; l'étendard de la liberté flotte sur les forts de Malte.

Le général en chef rappelle l'armée à la plus exacte discipline ; il veut que les personnes et les propriétés soient respectées, et que le peuple de Malte soit traité avec amitié.

L'entrée du ocnéral en chef fut annoncée pour le lendemain. Mais à une heure après-midi, il débarqua incognito, fit le tour des remparts, et visita tous les forts ; il admirait les beautés des foitifica-

(1) Corresi)on<I;inco do Na|)oIéon I", pioco 2C38.

(2) Archives du dépôt de la guerre.

lions de la place taillées dans le roc, et s'étonnait lui-même de la facilité avec laquelle il s'en était emparé. « Il faut avouer, lui dit le général CafFarelli à qui il communiquait ses réflexions, que nous sommes bien heureux qu'il se soit trouvé du monde dans cette ville pour nous en ouvrir les portes. » Bonaparte se rendit chez le Grand Maître pour lui faire une visite, à la grande surprise de celui-ci (1).

L'escadre entra le 13 à la pointe du jour ; les trois cents voiles se placèrent sans confusion. Ce fut un splendide coup d'œil.

Tout aussitôt Bonaparte s'occupa de régler le gouvernement de l'ile. Une commission de neuf membres, composée de négociants et notables de l'ile, fut chargée de l'administration générale ; Regnaud de Saint-Jean d'Angely y fut attaché comme commissaire du gouvernement ; en outre les citoyens Matthieu Poussielgue, Caruson et Roussel composèrent une sous-commission chargée de faire l'inventaire de tous les biens de l'Ordre de Malte. L'égalité de tous les habitants fut proclamée ; les trois îles de ^lalte, du Gozzo et de Cumino, divisées en cantons ou arrondissements ; la cité de Malte partagée en deux municipalités ; la police générale attribuée au général gouverneur des îles ; les pouvoirs des autorités militaires et civiles furent bien distincts ; les titres féodaux ainsi que l'esclavage abolis. Mais le général en chef retint les esclaves r.iahométans, et les fit embarquer sur l'escadre, les destinant à être échan-

(ll OEiivrt's (lu N'apoli'on.

54 liOXAI'AUTE

gés contre les prisonniers français qui pourraient être au pouvoir des beys d'Egypte.

En ordonnant le désarmement général des habitants, le général créait dans la cité deux bataillons de garde nationale, de neuf cents hommes choisis parmi les citoyens les plus aisés, et, par conséquent, les plus intéressés au maintien de la tranquillité de la ville. On ordonna, en outre, la formation de quatre compagnies de vétérans, pris parmi les vieux soldats qui avaient été au service de l'Ordre et qui ne pouvaient plus accomplir un service actif. Ces compagnies devaient être envoyées à Corfou immédiatement après leur formation, Bonaparte jugeant qu'il était prudent de ne pas trop laisser dans l'ile des hommes habitués au service de l'Ordre. Quatre compagnies de canonniers furent également créées pour la défense des côtes. Des jeunes gens de l'âge de neuf à quatorze ans durent être choisis dans les plus riches familles pour être envoyés à Paris, à l'effet d'y être élevés dans les écoles de la République; et l'ordonnateur de la marine eut ordre de désigner parmi les jeunes Maltais appartenant également aux familles les plus considérables, ceux de l'âge de quatorze à dix-huit ans qui lui paraîtraient propres à entrer dans la marine comme aspirant.

Il fut prescrit aussi que tous les prêtres, religieux ou religieuses qui n'étaient point nés dans l'ile de Malte, en sortiraient dans un délai limité. Les cures et bénéfices vacants furent exclusivement réservés aux naturels de l'ile. Défense fut faite de

|)r(jnoncer des vœux avant l'âge de trente ans. Les fondations particulières, tels que couvents d'Ordres, lie, et les corporations de pénitents furent supprimes. Les Juifs reçurent la promesse d'être autorisés à fonder une synagogue. Il fut défendu aux iiiélres latins d'officier dans les églises possédées nar les chrétiens grecs, et à l'évêque et aux ecclésiastiques de rien recevoir pour l'administration des sacrements, et d'avoir recours à aucun métropolitain, et même au Pape. Les produits des droits et impôts et ceux provenant des domaines nationaux furent afïectés aux services publics. Une ('■(•(•le centrale remplaça l'Université de Malte et (juinze écoles primaires furent créées :

Akticle premier. — Il sera établi dans les îles de Malte cl du Gozzo quinze écoles primaires.

Art. 2. — Les instituteurs des écoles enseigneront aux .lèves à lire et à écrire en français, les éléments du calcul et du pilotage, et les principes de morale et de la Constitution française.

Art. 3. — Les instituteurs seront nommés par le commissaire du Gouvernement.

Art. 4. — Ils seront logés dans une maison nationale à laquelle sera attaché un jardin.

Des élèves de l'Ecole Polytechnique furent appelés de France pour démontrer l'arithmétique, la géographie descriptive, l'algèbre, la mécanique et la physique.

II fut affecté pour établir un jardin de botanique un terrain de trente arpents désigné parmi les terrains les plus fertiles et les plus près de la ville.

Le meilleur hôpital, celui qui était servi par les rhevaliers, fut exclusivement destiné aux Français;

il était prescrit d'y faire des leçons d'anatomie, de médecine et d'accouchement. Les fonds des couvents ou dotations supprimés, jusqu'à concurrence de quarante mille francs de rente, furent affectés à l'entretien et aux dépenses de cet hôpital. En même temps l'ordre fut donné d'établir un nouveau lazaret comprenant un espace assez étendu pour pouvoir contenir différentes bastides et de quoi caserner cinq cents ou six cents soldats, un général et plusieurs officiers supérieurs. Ce lazaret, dans la pensée du général Bonaparte, était destiné à faire faire quarantaine, soit aux convalescents qui seraient obligés de retourner en France, soit aux différents détachements de l'armée.

Telle fut l'organisation que laissa Bonaparte dans la première étape de sa campagne; rien ne fut oublié.

Il écrivit à Charles IV, roi d'Espagne, pour le remercier de sa médiation dans la convention de Malte :

La République Française a accepté la médiation de Votre Majesté pour la capitulation de la ville de Malte.

M. le chevalier de Amati, votre résident dans cette ville, a su être à la fois agréable à la République Française et au Grand ^Maître. Mais par l'occupation du port de Malte par la République, la place de M. de Amati se trouve supprimée. Je le recoinmande à Votre Majesté, pour qu'EUe veuille bien ne pas l'oublier dans la distribution de ses grâces.

Je prie Votre Majesté de croire aux sentiments d'estime et à la très haute considération que j ai pour elle (1).

BONAP.'IRTE.

Il écrivit aussi à Garât, ministre de la République à Xaples « de donner connaissance h la Cour, connaissance pure et simple de l'occupation

(1) Correspondance do XapoK'-on I'', pièce 2682.

de Malte. » Il fit part également de la prise de Malte aux consuls à Tunis, à Tripoli et à Alger en leur disant d'en aviser les beys et de « leur laisser entrevoir cjue la puissance qui a pris !Malte en trois ou quatre jours serait dans le cas de les punir, s'ils s'écartaient un moment des égards qu'ils doivent à la République, »

Knfin avant de quitter Malte, Bonaparte chercha à s'assurer un point d'appui en Albanie et dans l'Epire. A cet effet, il envoya son aide de camp, Lavallette avec une lettre pour le fameux Ali, pacha de Janina, qui jusqu'alors avait montré des dispositions favorables envers la République Française :

Quartier général, Malte, 29 prairial an YI (17 juin 1798).

Mon très respectable ami, après vous avoir offert les vœux que je fais pour votre prospérité et la conservation de vos jours, j'ai l'honneur de vous informer que depuis longtemps je connais l'attachement que vous avez pour la République Française; ce qui me faisait désirer de trouver le moyen de vous donner des preuves de l'estime que je vous porte.

L'occasion me paraissant favorable, je me suis empressé de vous écrire cette lettre amicale, et j'ai chargé un de mes aides de camp de vous la porter pour vous la remettre en mains propres. Je l'ai chargé aussi de vous faire certaines ouvertures de ma part, et, comme il ne sait point votre langue, veuillez bien faire choix d'un interprète fidèle et sûr pour les conversations qu'il aura avec vous. Je vous prie d'ajouter foi à tout ce qu'il vous dira de ma part, et de me le renvoyer promptement avec une réponse écrite en turc, de votre propre main. Veuillez bien agréer mes vœux et les assurances de mon sincère dévouement (1).

Bo>"APARTE.

(l) Correspondance de Napoléon I", pièce 2G84, et Instructions au citoyen Lavallette, pièce 2G83.

58 liONAPARTt;

Malheureusement le pacha était alors hors de son gouvernement, occupé à combattre Passawan- Oglou. 11 avait joint les Turcs au camp sous Widclin, avec un contingent de quinze mille hommes, et il commandait de ce côté, toutes les forces de la Porte Ottomane. Cette absence d'Ali contraria les projets de Bonaparte; les négociations ne purent être entamées, et tout se réduisit à quelques lettres sans résultat.

L'Ordre avait un vaisseau de guerre de soixantequatre sur la rade, et un sur le chantier. L'amiral français prit, pour augmenter les bâtiments légers de la flotte, deux demi-oralëres et deux chebecs. Il fit embarquer à bord de ses vaisseaux les matelots qui étaient au service de l'Ordre. Huit cents Turcs, qui étaient esclaves au bagne, furent habillés et répartis entre les vaisseaux de ligne. Une légion des bataillons dit maltais suivit l'armée ; elle fut formée par les soldats qui étaient au service de l'Ordre. Les grenadiers de la garde du Grand INIaître furent embarqués aussi. Des habitants parlant arabe s'attachèrent aux généraux et aux administrations. .

Il y avait dans la place douze cents pièces de canon, quarante mille fusils, un million de poudre. L'artillerie fit embarquer, de ces objets, tout ce qu'elle jugea lui être nécessaire pour compléter et augmenter son matériel. L'escadre fit son eau et ses vivres. Les magasins de blé étaient très coi>sidérables; il y en avait pour nourrir la ville pendant trois ans.

i:\ iccYPTK 59

Le Grand Maître partit le 17 pour Trieste. Quant aux clievaliers, les uns furent autorisés à rester à Malte en raison de leur attachement à la Fiance; les autres rentrèrent dans leurs pays ou accompagnèrent le Grand Maître, et trente-quatre sollicitèrent l'honneur de servir sous les drapeaux de la République Française. Il furent embarqués comme volontaires h la suite de l'armée (1).

Le général Baraguey d'Hilliers. pour des raisons de santé, demanda à retourner en France. Il s'embarqua sur la frégate la Sensible (capitaine Bourde) et fut chargé par le général en chef d'apporter au Directoire (2) le grand drapeau de l'Ordre de Malte, les drapeaux du régiment de Malte et des Gardes du Grand Maître ; le drapeau pris par le chef de brigade Marmont, une pièce de quatre qui, par son travail méritait d'être conservée ; le modèle en argent de la première galère qu'avait eue l'Ordre de Rhodes ; un surtout de table venant de Chine, très bien travaillé et qui servait au Grand ^laître dans les crrandes ccrémonies (3).

« Le général Vaubois prit !>■ commandement de l'île avec trois mille hommes environ, neuf cents de la 7"^ légère ; cinq cent dix-huit de la C*^ demibrigade de ligne ; deux cent quatre-vingt-cinq de

(1) Archives fin Dépôt f!e la Guerre. — L'st(? des chevaliers d"aprés un ordre de Bonaiiarte du 15 juin 1798. Uautres chevaliers, dont les nom.s ne figurent pas sur cette liste, partirent également en Egypte et y remplirent des l'onctions

(2) Ordre à Berthier du 10 juin et lettre ii Directoire du 18 juin.

(3) La frégate qui ramenait le général B.ir.iguey d'Hilliers fut prise par les Anglais le 26 juin 1798, malgré une intrépide* défense à laquelle prit une bonne part le général.

60 nONAPAIîTE

la 41" ; six cent cinquante de la 80^; sept cents de la 19'' (deuxième bataillon) et cinq compagnies d'artillerie ; il en fallait huit mille pour la défendre. Le général Berthier donna des ordres pour que six mille hommes des dépôts de l'armée qui étaient à Toulon s'y rendissent ; que mille hommes y fussent envoyés de Corse, cjuinze cents de Cività- Vecchia, quinze cents de Gênes. Pour compléter les vivres, il manquait des viandes salées et des médicaments ; il le fit connaître à l'administration de la marine. Le général en chef fit sentir au Directoire la nécessité de faire passer h la A alette les renforts et les approvisionnements qui manquaient, afin d'assurer le service de cette place importante : huit mille hommes pouvaient se maintenir maîtres de l'île, et se trouveraient alors en position de recevoir des rafraîchissements ; mais, selon sa coutume, le Directoire ne pourvut h rien. Vaubois fut abandonné à ses propres forces (1) ».

L'armée d'Orient s'afFaiblissait de trois mille hommes, mais elle se renforça de deux mille hommes de la léoion maltaise.

Le vaisseau amiral donna le signe du départ le 19 juin, juste un mois après avoir quitté la rade de Toulon. La prise de Malte ne retarda la marche de l'armée que de dix jours.

(IjOEuvres de N'apoli'Oii. Correspondance do Napoléon. Lettres au Directoire.

EN JiGYPTE 61

La flotte prend sa direction sur Candie. — Occupations de Bonaparte sur l'Orient. — Nouvelles de la flotte anglaise. — Proclamation à l'armée faisant connaître le but de l'expédition (22 juin). — La flotte arrive en vue d'Alexandrie (!«'' juillet). — Ordres pour le débarquement. — Bonaparte découvre la colonne de Pompée. — Assaut et prise d'Alexandrie (2 juillet). — Proclamation au peuple de l'Egypte. — Renvoi des esclaves turcs dans leur patrie. — Les Arabes-Bédouins. — Bonaparte organise tous les services à Alexandrie. — Ordre du jour pour faire respecter la religion, les personnes et les propriétés. — Création d'un divan. Travaux de défense. — L'escadre mouille à Aboukir. — Instructions à Kleber, nommé commandant d'Alexandrie (7 juillet).

La flotte française, en quittant les parages de Malte, poussée par un vent frais du nord-ouest, continua sa route directement à l'est dans la grande mer qui sépare l'île de ^lalte de celle de Candie. II fut connu qu'on se dirigeait d'abord sur Candie. Les opinions se partagèrent sur la destination ultérieure. Allait-on relever Athènes ou Sparte? Le drapeau tricolore allait-il flotter sur le sérail ou sur les Pyramides et les ruines de l'antique Thèbes ? Ou allait-on d'Alger se diriger sur l'Inde ? Ces incertitudes entretinrent celles de Nelson.

« A bord de l Orient., le général Bonaparte se plaisait à causer fréquemment avec Monge et Berthollet; ces entretiens roulaient le plus habituelle-

■62 BONAPAUTE

ment sur la chimie, sur les mathématiques et la religion. Le général Caffarelli, dont la conversation nourrie de faits, était en même temps vive, spirituelle et gaie, était un de ceux avec lesquels il s'entretenait le plus volontiers. Quelquefois Bonaparte causait avec l'amiral Brueys ; c'était presque toujours pour s'instruire des différentes manœuvres, et rien n'étonnait plus l'amiral que la sagacité de ses questions. Souvent aussi, il s'entretenait pendant des heures entières avec les capitaines des bâtiments que l'on hélait. Jamais il ne manquait de leur demander d'où ils venaient ; quel était le lieu de leur destination ; quelles rencontres ils avaient faites; quelles mers ils avaient parcourues. Sa <îuriosité satisfaite, il les laissait continuer leur route, après avoir exigé d'eux la promesse de ne rien dire de la rencontre qu'ils avaient faite de l'escadre française. La politique de la France l'occupait fréquemment, et surtout il se plaisait à reporter ses regards sur l'éclat de ses dernières campagnes, cherchant à lire dans ses triomphes passés le présage heureux de ses triomphes futurs. VOrient présentait presque l'image d'une ville ih)nt les femmes auraient été exclues, et cette ville flottante était alors peuplée de deux mille habitants, parmi lesquels se trouvait un grand nombre d'hommes distingués ; aussi, chaque jour, le général invitait-il plusieurs personnes h diner avec lui, sans compter Brueys, Berthier, les chefs de brigade et sa maison oïdinaire (1). m

(1) Môiuoircs de Bourricnno.

Après sept jours d'une navigation fort douce, l'escadre arriva devant Candie. Le lendemain, la frégate qui avait été détachée sur Naples rejoignit V Orient et apporta la nouvelle que Nelson, avec treize vaisseaux de soixante-quatorze, avait paru devant cette capitale le 20 juin, d'où il s'était dirigé sur Malte. A ces nouvelles, le général Bonaparte ordonna de naviguer de manière h attaquer l'Afrique à trente lieues h l'ouest, vers le cap Deris (El-Herf), au vent d'Alexandrie, afin de ne se présenter devant ce port qu'après avoir reçu les rapports de ce qui s'y passait. Le but de l'expédition n'était déjà plus un secret pour personne. Alors que l'on interrogeait encore l'horizon et que la terre n'apparaissait pas encore, le général Bonaparte avait fait distribuer à bord de tous les bâtiments la proclamation suivante :

Proclamation à V armée de terre (1).

Quartier général à bord de V Orient, 4 messidor an YI (22 juin 1798).

Bonaparte, membre de l'Institut national, général en chef de l'armée d'Egypte.

Soldats !

Vous allez entreprendre une conquête dont les effets sur la civilisation et le commerce du monde son incalculables.

Vous porterez à l'Angleterre le coup le plus sûr et le plus sensible, en attendant que vous puissiez lui donner le coup de mort.

(1) Cette proclamation, rédigée et imprimée à bord <le l'Orient, le 4 messidor (22 juin) n'a été mise à l'ordre de l'armée que le 10 messidor (2S juin), avant-veille du débarquement à Alexandrie.

Nous ferons quelques marches fatigantes ; nous livrerons plusieurs combats ; nous réussirons dans toutes nos entreprises; les destins sont pour nous.

Les beys mameluks qui favorisent exclusivement le commerce anglais, qui ont couvert d'avanies nos négociants et tyrannisent les malheureux habitants du Nil. quelques jours après notre arrivée n'existeront plus.

Les peuples avec lesquels nous allons vivre soutmahométans ; leur premier article de foi est celui-ci :

« Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète. » Ne les contredisez pas ; agissez avec eux comme nous avons agi avec les Juifs, avec les Italiens ; ayez des égards pour leurs muftis et leurs imains, comme vous en avez eu pour les rabbins et les évèques.

Ayez pour les cérémonies que prescrit r./4/co/'fl7î, pour les mosquées, la même tolérance que vous avez eue pour les couvents, pour les synagogues, pour la religion de Moïse et de Jésus-Christ.

Les légions romaines protégeaient toutes les religions. Vous trouverez ici des usages différents de ceux de l'Europe : il faut vous y accoutumer. Les peuples chez lesquels nous allons traitent les femmes différemment que nous ; mais, dans tous les pays, celui qui viole est un monstre.

Le pillage n'enrichit qu'un petit nombre d'hommes; il nous déshonore, il détruit nos ressources, il nous rend ennemis des peuples qu'il est de notre intérêt d'avoir pour amis.

La première ville que nous allons rencontrer a été bâtie par Alexandre. Nous trouverons à chaque pas des souvenirs dignes d'exciter l'émulation des Français.

C'était la première fois que Bonaparte, parlant officiellement de l'Egypte, prenait le titre dégénérai en chef de l'armée qui allait la conquérir; et pour faire entrevoir que cette invasion avait un caractère non seulement pacifique, nuiis sérieux; pour indiquer que, dans sa marche, l'étude du pays, la sainte cause de la civilisation le préoccu-

peraient d'une manière essentielle, il plaçait en tête de sa proclamation le titre de membre de VInstitut avant celui de général.

A l'époque dont nous écrivons l'histoire, la population de l'Egypte se compose de trois races principales, les Coptes, les Arabes et les Turcs. Les Coptes, qui sont encore chrétiens, sont les anciens naturels du pays. Ils sont au nombre de 90 à 100.000 âmes. Ils ne sont pas guerriers, ils sont hommes d'affaires, receveurs des finances, banquiers. Ils ont leurs évèques, des églises et des couvents ; ils ne reconnaissent pas le Pape.

Les Arabes, anciens compagnons d'Amrou, lieutenant d'Omar, ont été pendant longtemps les seuls maîtres du pays, et forment encore la partie la plus nombreuse de la population. Les uns habitent les villes ; les autres sont répandus dans les campagnes, dans le désert. Ils obéissent à des cheiks, dont quelques-uns sont de la famille du Prophète, magistrats populaires et qui sont à la fois les plus nobles et les plus instruits d'entre les Arabes: dans les divans, les cheiks représentent l'autorité municipale ; dans les mosquées, ils interprètent la loi. Ils possèdent de nombreux troupeaux d'esclaves, originaires des sources du Nil. Au-dessous des cheiks sont les marchands arabes, la foule des propriétaires du sol et les fellahs, ouvriers à gages ou mendiants. Les Arabes du désert ou Bédouins sont une population nomade, partagée en soixante tribus qui comptent environ cent vingt mille âmes. Ils ne

66 I50NAPARTE

connaissent pas le travail, mais ils ont des troupeaux

nombreux qu'ils engraissent clans les oasis tle la

rive gauche du Nil et qu'ils vendent ensuite dans

les marchés ; ils servent, en outre, d'escorte aux

caravanes. Leur principal métier est le brigandage.

Il n'y a pas une ville, en Egypte, dont on puisse

franchir les portes avec sûreté ; autour de tous les-

lieux habités rôdent quelques Arabes montés sur

des chevaux agiles, épiant leur proie, prompts à la

saisir et h s'enfuir dans les montagnes; quelquefois

même, ils se réunissent, attaquent des villages, et

retournent ensuite au désert, chargés de butin. Il

y a telle tribu d'Arabes de quinze cents âmes qui

occupe un territoire de cent lieues carrées, et qui,

n'y trouvant pas même sa subsistance, dispute

constamment aux tribus voisines la possession de

quelques landes, de quelques mares près desquelles

les chameaux trouvent à brouter des arbustes nains

et des ronces desséchées. Les Arabes du désert

peuvent fournir dix-huit à vingt mille cavaliers,

braves, mais bons pour harceler l'ennemi, jamais

pour le combattre.

La troisième race se partage en Turcs et en Mameluks. — La race ottomane. Turcs ou Osmanlis, se compose des descendants des familles qui firent la conquête du pavs dans le xvi" siècle, ou de ceux ([ui s'y sont établis depuis, venant de la Turquie, en qualité d'effendis, de cadis, d'émirs, ou pour occuper des places dans les six corps de milice. Cette race, avec les femmes, les enfants, les vieillards, est en 1798, au nombre de quarante mille^

tous demeurant au Caire, à Alexandrie, Damiette et Rosette.

Les Mameluks se sont établis en Egypte dans le X® siècle. Saladin Le Grand était Mameluk. Ils régnèrent en Égvpte et en Syrie jusqu'au xvi" siècle. Sélim, empereur des Ottomans, détruisit leur domination et réunit la Syrie et l'Egypte à son empire. Il laissa quarante mille hommes pour garder sa conquête, et les divisa en sept corps de milice : six composés d'Ottomans, le septième de Mameluks; il réunit h cet effet tous ceux qui avaient survécu à leur défaite. Il confia à un pacha, à vingt-quatre beys, a un corps d'effendis, à deux divans, le gouvernement du pays. De ces vingtquatre beys, l'un était le kiâya ou lieutenant du pacha; trois commandaient les places d'Alexandrie, de Damiette, de Suez; ils recevaient des ordres directement de Constantinople; le cinquième était trésorier ; le sixième émir-hadji; le septième chargé de porter le tribut au sultan ; quatre étaient chargés du commandement des provinces frontières; les treize autres beys restaient à la disposition du pacha. Le grand divan était composé du bey-kiàya» de l'émir-hadji, du trésorier, du premier effendi, des quatre muftis, des quatre grands cheiks et de sept députés des sept corps de milice. L'aga des janissaires était le principal général. LesMoghrebins sont originaires du Maroc, de Tunis, d'Alger, de Tripoli. Ils proviennent des pèlerins de la Mecque qui se sont mariés, à leur passage, avec des iioires ou des femmes d'Abvssinie, du Sennaar, de Berber^

OU des filles de Syriens, de Grecs, d'Arméniens, de Juifs, de Français. Ils formaient, en 1798, une population de cent mille âmes. Le septième corps, celui des Mameluks, composé des plus beaux hommes et des plus braves, devint le plus nombreux. Les six premiers corps s'affaiblirent; bientôt ils ne furent plus que sept mille hommes, tandis que les Mameluks seuls étaient plus de six mille. En 1646, la révolution fut entière; les Turcs furent éloignés des places, et les Mameluks s'emparèrent de tout. Leur chef prit le titre de cheik el-beled du Caire. Le pacha tomba dans le mépris. En 1767, Ali-Bey, cheik el-beled, se déclara indépendant, battit monnaie à son coin, s'empara de la Mecque, fit la guerre en Syrie, s'allia aux Russes. Alors tous les beys furent, comme ils l'ont été depuis, des Mameluks. En 1798, les vingt-quatre beys, égaux de droit, ne l'étaient pas de fait. Ils se faisaient la guerre, et le plus fort, soumettant les autres, avait une souveraineté viagère. Il était tout à fait indépendant du pacha représentant le sultan de Constantinople, le souffrait tout au plus au Caire dans une sorte de nullité, et souvent lui refusait le miri, c'est-à-dire l'impôt foncier, qui, représentant le dioit de la conquête, appartenait au Sultan. L'Egypte était donc une véritable féodalité, comme celle de l'Europe au Moyen âge; elle présentait à la fois un peuple conquis, une milice conquérante, en révolte contre son souverain; enfin une ancienne classe abrutie, au service et au gage du plus fort. On évaluait à cinquante mille les Mameluks, hommes,

femmes, enfants qui existaient en 1798. Ils pouvaient mettre douze mille hommes à cheval.

Les souverains réels de l'Egypte, les chefs principaux des INIameluks étaient a l'époque de l'expédition française, deux beys qui, longtemps ennemis, avaient fini par faire la paix et par se partager le pouvoir. Ibrahim-Bey, sous le titre de Cheik el-beled, dirigeait l'administration, et Mourad-Bey,. en qualité cVEmir-Hadji, était à la tête de l'armée. Unis par l'intérêt, mais toujours rivaux, ces dominateurs de l'Egypte avaient, depuis douze ans qu'ils possédaient le pouvoir, déjoué un grand nombre de trames ourdies contre eux par les anciens beys, et battu les armées que la Porte Ottomane avait envoyées pour ressaisir son autorité. Mourad-Bey avait une taille ordinaire ; son visage coupé par une large balafre, était imposant, son regard vif et perçant, sa physionomie intelligente et spirituelle. La nature l'avait doué d'une grande énergie et d'une force de corps extraordinaire. Il possédait ce maintien et cet air de dignité que donne ordinairement l'exercice d'un grand pouvoir. Il était somptueux dans ses habits, et sa magnificence égalait quelquefois celle des anciens despotes de l'Asie. On lui reprochait plusieurs actes de cruauté, commandés peut-être par les habitudes orientales ; mais on convenait généralement que la fermeté, la franchise et la loyauté formaient le fond de son caractère. . « Bonaparte, qui au génie du capitaine savait unir le tact et l'adresse du fondateur, et qui avait

administré assez de pays conquis pour s'en être fait un art particulier, jugea sur-le-champ la politique qu'il avait à suivre en Egypte. Il fallait d'abord arracher cette contrée à ses véritables maîtres, c'est-à-dire aux Mameluks. C'était cette classe qu'il fallait combattre et détruire par les armes et la politique. D'ailleurs on avait des raisons à faire valoir contre eux, car ils n'avaient cessé de maltraiter les Français ; quant à la Porte, il fallait paraître ne pas attaquer sa souveraineté, et affecter au contraire de la respecter. Telle qu'elle était devenue, cette souveraineté était peu importante. On pouvait traiter avec la Porte, soit pour la cession de l'Egypte, en lui faisant certains avantages ailleurs, soit par un partage d'autorité qui n'aurait rien de fâcheux; car en laissant le pacha au Claire, comme il y avait été jusqu'ici, et en héritant de la puissance des ^Mameluks, on n'avait pas grand'chose à regretter. Quant aux habitants, il fallait, pour se les attacher, gagner la véritable population, c'est-à-dire celle des Arabes. En respectant les cheiks, en caressant leur vieil orgueil, en augmentant leur pouvoir, en flattant un désir secret qu'on trouvait en eux, comme on l'avait trouvé en Italie, coiume on le trouve partout; celui du rétablissement de l'antique patrie, de la patrie arabe, on était assuré de dominer le pays et de se l'attacher entièrement. Bien plus, en ménageant les propiiétés et les personnes, chez un peuple qui était habitué à regarder la conquête comme donnant droit de meurtie, de pillage et de dévastation,

on allait causer une surprise des plus avantageuses il l'armée française; et, si, en outre, on respectait les femmes et le Prophète, la conquête des cœurs (Hait aussi assurée que celle du sol. » Le général Bonaparte va suivre ces errements aussi justes que profonds; dans toutes ces proclamations il va employer le stvle solennel et imposant qui convient à la race arabe.

La flotte arriva le l"*" juillet, à la pointe du jour, devant Alexandrie. Les minarets et les murailles détachant sur un fond bleu d'azur leur silhouette jaunâtre, venaient de signaler à l'armée le Init de son voyage. La frégate /a Junon fut envoyée au port d'Alexandrie pour savoir ce qui se passait dans la ville et faire venir ii bord du vaisseau amiral le consul français, Magallon, neveu. Celui-ci apprit au général en chef que Nelson, avec treize vaisseaux de soixante-quatorze et une frégate, avait paru le 28 juin devant Alexandrie, annonçant •qu'il était à la recherche d'une armée française ; qu'il avait continué sa navigation pour se porter sur les côtes de Caïamauie ; que les Turcs, ibrt alarmés, travaillaient jour et nuit à réparer les brèches de leurs murailles ; que les chrétiens étaient sous le couteau, et qu'il était de toute nécessité d'employer la force pour se rendre maître d'Alexandrie La nouvelle du voisinage de l'escadre anglaise détermina le général Bonaparte à hâter le débarquement. Alors le convoi s'approcha de terre à la hauteur du Marabout. Pendant ces premiers préparatifs, le général en chef écrivait à Idris Boy,

commandant de la caravelle turque en station dans le port d'Alexandrie (1) :

« Les beys ont couvert nos commerçants d'avanies, je viens en demander réparation.

Je serai demain dans Alexandrie, vous ne devez avoir inquiétude ; vous appartenez à notre grand ami le Sultan : conduisez-vous en conséquence. Mais, si vous commettez la moindre hostilité contre l'armée française, je vous traiterai eu ennemi, et a'ous en serez cause, car cela est loin dé mon intention et de mon cœur. »

Le vent s'était levé et la mer était très houleuse; peut-être eût-il été prudent d'attendre encore quelques heures pour opérer le débarquement, surtout sur une côte bordée de récifs, telle que celle d'Alexandrie, mais il n'y avait point de temps à perdre, les Anglais pouvaient paraître d'un moment h l'autre, et Bonaparte sentait bien que s'ils profitaient du désordre inévitable dans une telle opération, il lui serait difficile de ne point essuyer quelque échec, malgré tous les moyens de défense dont il pouvait disposer. Alors, les ordres furent donnés en conséquence pour que les troupes descendissent à terre.

« Le vaisseau amiral, ayant abordé un autre vaisseau, fut obligé de mouiller à trois lieues de la côte. La mer était grosse ; les soldats éprouvèrent beaucoup de difficulté à entrer dans les chaloupes et à traverser les rochers qui ferment la rade d'Alexandrie et qui se trouvent en avant de la

(1) Corrcspoudanoe do Naiioléoii I", pièce 2721.

plage où s'opérait le débarquement. Dix-neuf se noyèrent. L'amiral donna la main au général en ohet pour l'aider à descendre dans son canot, et, le voyant s'éloigner, il s'écria : « Ma fortune m'abandonne (1). »

Le général Menou, avec sa division, débarqua le premier, à neuf heures du soir, au Marabout. Il était conduit par un pilote provençal qui avait la pratique de ces parages. Le général en chef Bonaparte, après quelques fatigues et des risques, mit pied à terre, une heure après minuit, près du santon Sidi el-Palibri. A trois heures, il fit battre au ralliement et passa la revue des troupes débarquées : « La lune brillait de tout son éclat ; on voyait comme en plein jour le sol blanchâtre de laride Afrique. Après une longue et périlleuse traversée, on se trouvait sur la plage de la vieille Egypte, habitée par des nations orientales, bien étrangères à nos mœurs, à nos habitudes et à notre religion. Cependant, pressé par les circonstances, il fallait avec une poignée d'hommes, sans artillerie, sans cavalerie, attaquer et prendre une place défendue par une population sous les armes et fanatisée. Que de périls, que d'événements, que de chances, que de fatigues on avait encore à essuyer ! j)

Desaix, avec six cents hommes de sa division, resta pour garder le débarcadère et organiser les troupes à mesure qu'elles toucheraient terre. La division Kleber, qui se composait de la 2*= demi-

(1) Mémoires de AupoU-oii.

74 noNAPAnTc

brioade d'infanterie léoère et des 25" et 75* demibrigades de bataille, n'avait guère alors que mille hommes présents sous les armes. La division Menou, lormée par les Tl'^ demi-brigade légère, 13" et 69^ de bataille, avait deux mille cinq cents hommes. Les 4^ légère, 18'^ et 32" de bataille, qui formaient la division Bon, n'avaient de réuni qu'un total général de quinze cents hommes. La division Revnier, composée des O" et 85", n'avait que quelques hommes. La petite armée marcha sur trois colonnes : Menou ii la gauche, Kleber au centre. Bon i» la droite. Le général en chef marchait à pied ; aucun cheval n'était encore débarqué,

La vue d'une flotte de près de trois cents voiles, parmi lesquelles on en comptait un grand nombre de premier rang, fut un spectacle qui agita vivement les habitants d'Alexandrie pendant toute la soirée du {"'juillet. Si cette armée était destinée ;t s'emparer de leur ville, ils s'attendaient qu'elle irait mouiller dans la rade d'Aboukir et que le temps qu'il lui faudrait pour effectuer son débarquement leur donnerait plusieurs jours de répit. Mais à une heure après minuit, INIohammed el-Koraïm, commandant de la ville, apprit par un Arabe-Bédouin, que les iniidides s'étaient emparés du fort du ^larabout, que la mer était couverte de leurs chaloupes et la plage toute noire des hommes qui débarquaient. Il monta à cheval à la tète de vinot Mameluks, 11 se rencontra au jour avec une compagnie de tirailleurs fiançais qui étaient en llanqueurs, la chargea, coupa la tète du cajiitaine qui la commandait et la

promena en triomphe dans les rues d'Alexandrie. Cette vue électrisa la population. A cinq heures, les premiers Bédouins furent aperçus sur les flancs de l'armée, et peu après on en vit (juatre ou cin{| cents ; c'était la trihu des Henàdv, Arabes les plus féroces de ces déserts. Ils étaient presque nus, noirs et maigres ; leurs chevaux paraissaient des haridelles ; au casque près, c'était Don Quichotte tel que le représentent les gravures. IMais ces haridelles se mouvaient avec la rapidité de l'éclair; lancées au galop, elles s'arrêtaient court, qualité particulière au cheval de ces contrées. S'apercevant que l'armée n'avait pas de cavalerie, ils s'enhardirent et se jetèrent dans les intervalles et derrière les colonnes. Il y eut un moment d'alarme. La communication avec le débarcadère fut interceptée. On fit halte pour se former. De son côté Desaix plaça ses postes et se mit sous les armes. Si ces cinq cents Arabes eussent été des ?uameluks, ils auraient pu o!)tenir de grands succès dans ce premier moment, où l'imagination du soldat était éveillée et en disposition de recevoir toutes les impressions ; mais ces Arabes étaient aussi lâches que les Mameluks qui avaient chargé une heure avant étaient br;;ves. Les tirailleurs français se rallièrent quatre ii quatre et se portèrent contre cette cavalerie sans hésiter. La marche de l'armée devint lente ; elle craignait des embûches. Au lever du soleil, la chaleur lut insupportable. Le vent du nord-ouest, si rafiaîchissant dans cette saison, ne se leva que sur les neuf heures.

76 lîONAPAItTK

A six heures, Bonaparte découvrit la colonne de Pompée ; peu après, la muraille dentelée de l'enceinte des Arabes et successivement les minarets de la ville, les mâts de la caravelle turque qui était mouillée dans le port. A huit heures, se trouvant à la portée du canon, il monta sur le piédestal de la colonne de Pompée pour reconnaître la place. Les murailles étaient hautes et fort épaisses ; il aurait fallu de gros canons pour les ouvrir ; mais il existait beaucoup de brèches réparées à la hâte. Ces murailles étaient couvertes de peuple qui paraissaitdansunegrande agitation ; c'étaientdescavaliers, des fantassins armés de fusils et de lances, des femmes, des enfants, des vieillards, etc. Bonaparte donna ses ordres. Le général Kleber partit de la colonne de Pompée pour escalader la muraille, dans le temps que le général Bon forçait la porte de Rosette, et que le général Menou bloquant le château Triangulaire avec une pai'tie de sa division se portait avec le reste sur une autre partie de l'enceinte. La fusillade s'engagea; quoique mal servi, le canon des assiégés fit quelque impression sur les assiégeants qui n'en avaient pas. Les tirailleurs français, avec cette intelligence qui leur est propre, se logèrent sur les monticules de sable. Les trois attaques réussirent. ^lenou entra le premier dans la place. Il reçut sept blessures, dont heureusement aucune n'était dangereuse. Le général Kleber, au pied de la muraille, désignait l'endroit où il voulait que ses grenadiers montassent, mais il reçut une balle au front qui le jeta par terre ; sa blessure,

quoique extrêmement grave n'était pas mortelle ; les grenadiers de sa division en doublèrent de courage et entrèrent dans la place. La 4'' demi-brigade, commandée par le général Marmont, enfonça :i coups de hache la porte de Rosette, et toute la division du général Bon entra dans l'enceinte des Arabes. Alors les ennemis se réfugièrent dans le château Triangulaire, dans le phare et la nouvelle ville. Chaque maison était pour eux une citadelle ; les tirailleurs pénétrèrent a la tête des rues et une vive fusillade s'engagea. Bonaparte envoya le capitaine de la caravelle turque qui l'avait joint, faire des propositions d'accommodement. Cet officier fit comprendre aux cheiks, aux ulémas et aux notables que la ville courait le danger d'une entière destruction. Ils se soumirent. Bonaparte entra au milieu d'eux dans la ville et descendit à la maison du consul de France ; il était midi : comme il tournait une rue, une balle partie d'une fenêtre rasa la botte de sa jambe gauche. Les chasseurs de son escorte montèrent sur le toit, entrèrent dans la maison et trouvèrent un Turc seul, barricadé dans sa chambre, ayant autour de lui, six fusils ; il fut tué sur place. Le gouverneur de la place, Koraïm se retira dans le Phare avec les plus braves de sa garde; il y fut bloqué. Toute la nuit se passa en négociations, qui eurent une heureuse issue, car Koraïm capitula, s'attacha au général en chef, se reconnut son esclave, lui prêta serment ; Bonaparte le chargea de la police des habitants et il s'acquitta de sa mission avec le zèle le plus

78 nONAPAIlTE

ardent, il rétablit l'ordre, fit opérer le désarmement et procura à rarmée tout ce qui était nécessaire.

« Un personnage important par le crédit dont il jouissait, qui s'attacha aussi à Bonaparte et lui l'ut constamment fidèle, le chef El-Messiri était vdema, chérif et chef de la religion de la ville, fort honoré par son savoir et sa sainteté. Plus éclairé que ses compatriotes, il avait des idées de justice et de bon gouvernement, ce qui contrastait avec tous ceux qui l'environnaient. Koraïm avait de l'influence par son audace, la bravoure de ses principaux esclaves et ses grandes richesses ; le cheik El-Messiri, par ses vertus, sa piété et la justice qui guidait toutes ses actions. »

La prise d'Alexandrie nous coûtait une quarantaine d'hommes tués et quatre-vingts à cent blessés. Le général en chef voulant rendre un hommage ii ceux qui avaient succombé dans cette première étape glorieuse décida que tous les hommes de l'armée française tués ;i la prise d'Alexandrie seraient enterrés au pied de la colonne de Pompée et leurs noms seraient gravés sur la colonne (1).

Say, capitaine du génie, fut promu chef de bataillon. Sulkowski, aide de camp du général Bonaparte, Auguste Damas, aide de camp de Kleber, furent nommés clief d'escadron ; Duplessis lut nommé chef de brigade du 1^ de hussards; Pou-

(1) .Vrri'tt- siyiiO Honiiparlo, -l juillet 17il8.

EN e(;yi'te 79

chclon, quai'tier-maitre, lut noiiimr lieutenant à la 32° et le sergent Baptiste, de la 18'' demibrigade, sous-lieutenant. Rigal, lieutenant ii la 25*^ demi-brigade, lut promu capitaine ; Sabatier, sergent-major, fut nommé sous-lieutenant (i).

Dans la soirée du 2 juillet, le convoi entra dans le Port-^ ieux. les deux vaisseaux de soixante- (juatre et les deux frégates d'escorte en tète. L'artillerie, le génie, l'administration, choisirent leurs magasins, leurs emplacements; ils travaillèrent toute la nuit à débarquer les chevaux, les bagages et le matériel. Le général Desaix sortit le soir même pour se rendre au village d'El-Beydah, à trois lieues d'Alexandrie, sur la route du Caire. l*ar ce moyen, il formait l'avant-garde de l'armée. Le sfénéral en chef lui disait :

Vous ne rencontrerez probablemenl que cjuelques pelotons de cavalerie ; masquez votre cavalerie : ne leur présentez que fies pelotons d'infanterie, ce qui leur donnera la conGance de se tenir à portée de la cavalerie, et pourra vous mettre à même den prendre quelques-uns. Ne faites point usage de votre artillerie légère. Il faut la ménager pour le grand jour où nous aurons à combattre quatre ou cinq mille chevaux.

Ne faites aucun usage de votre artillerie à moias que ce ne soit contre des maisons.

L'art, ici, consiste à tenir tous mes moyens extraordinaires cachés, pour n'en faire usage, et les surprendre

(1) Aprc'S la lecture du message faite par le Directoire dans la séance <lu 14 septembre, annonçant l'entrée des Français en Kgypte, Charrier paie un tribut de reconnaissance aux vaiuquears de l'Egypte, dont les rapides succès, dit-il, épuisent l'admiration, moins encore que des iiKivens del'exprinïer : il fait décréter que « l'année française victorieuse <ii If^ijplc, a bien mérité de la patrie » {Moniteur du 16 sei)t. 1798).

d'autant plus, que lorsque nous aurons de grandes forces à combattre (1).

La division Bon suivit de près Desaix, mais pour prendre position à une lieue seulement d'Alexandrie (2) et être entre lui et le général en chef.

Le o;énéral Berthier fit afficher dans la ville la proclamation suivante, imprimée en français, en arabe et en turc :

Quartier général, Alexandrie, 14 messidor an YI (2 juillet 1798) 18 du mois de muharrem, 1 au de 1 hégire.

Bonaparte, membre de l'Institut national, général en chef.

Depuis assez longtemps les beys qui gouvernent l'Egypte insultent à la nation française et couvrent ses négociants d'avanies : l'heure de leur châtiment est arrivée.

Depuis trop longtemps ce ramassis d esclaves achetés dans la Géorgie et le Caucase tyrannise la plus belle partie du monde ; mais Dieu, de qui dépend tout, a ordonné que leur empire finît.

Peuples de l'Egypte, on vous dira que je viens détruire votre religion ; ne le croyez pas ! Répondez que je viens vous restituer vos droits, punir les usurpateurs, et que je respecte, plus que les Mameluks, Dieu, son prophète et YAlcoran.

Dites leur que tous les hommes sont égaux devant Dieu ; la sagesse, les talents et les vertus mettent seuls de la différence entre eux.

Or, quelle sagesse, quels talents, quelles vertus distin gueut les Mameluks, pour qu'ils aient exclusivement tout ce qui rend la vie aimable et douce.

Y a-t-il une belle terre? elle appartient aux Mameluks. Y a-t-il une belle esclave, un beau cheval, une belle maison ? cela appartient aux Mameluks.

Si l'Egypte est leur ferme, qu'ils montrent le bail que

(1-2) Correspondance de Napoléon, pièces 2722, 27i4, 2T25.

EN É(ÎYPTE 81

Dieu leur en a fait. Mais Dieu est juste et miséricordieux pour le peuple.

Tous les Égyptiens seront appelés à gérer toutes les places ; les plus sages, les plus instruits, les plus vertueux gouverneront ; et le peuple sera heureux.

Il y avait parmi vous jadis de grandes villes, de grands canaux, un grand commerce. Qui a tout détruit, si ce n'est l'avarice, les injustices et la tyrannie des Mameluks ?

Cadis, cheiks, imams, tchorbadjis, dites au peuple que nous sommes amis des vrais musulmans.

N'est-ce pas nous qui avons détruit le Pape, qui disait qu'il fallait faire la guerre aux musulmans ? N'est-ce pas nous qui avons détruit les chevaliers de Malte, parce que ces insensés croyaient que Dieu voulait qu'ils fissent la guerre aux musulmans ? N'est-ce pas nous qui avons été dans tous les siècles les amis du Grand Seigneur (que Dieu accomplisse ses désirs !) et l'ennemi de ses ennemis ? Les Mameluks, au contraire, ne se sont-ils pas toujours révoltés contre l'autorité du Grand Seigneur, qu'ils méconnaissent encore ? Ils ne font que leurs caprices.

Trois fois heureux ceux qui seront avec nous ! Ils prospéreront dans leur fortune et leur rang. Heureux ceux qui seront neutres ! Ils auront le temps d'apprendre à nous connaître, et ils se rangeront avec nous.

Mais malheur, trois fois malheur à ceux qui s'armeront pour les Mameluks et combattront contre nous ! Il n'y aura pas d'espérance pour eux: ils périront.

Article l*"". — Tous les villages situés dans un rayon de trois lieues des endroits où passera l'armée enverront une députalion pour faire connaître au général commandant les troupes qu'ils sont dans l'obéissance, et le pi-évenir qu'ils ont arboré le drapeau de l'armée bleu, blanc et rouge.

Art. 2. — Tous les villages qui prendront les armes contre l'armée seront brûlés.

Art. 3. — Tous les villages qui se seront soumis à l'armée mettront avec le pavillon du Grand Seigneur, notre ami, celui de l'armée.

Art. 4. — Les cheiks feront mettre les scellés sur les biens, maisons, propriétés qui appartiennent aux Mameluks, et auront soin que rien ne soit détourné.

Art. 5. — Les cheiks, les cadis et les imams continueront

82 BoxAPAinE

les fonctions de Icnrs places. Chaque habitant restera chez lui, elles prières continueront comme à l'ordinaire. Chacun remerciera Dieu de la destruction des Mameluks et criera : Gloire au Sultan ! gloire à l'armée française, son amie ! malédiction aux Mameluks et bonheur aux peuples d'Egypte! (1)

Puis, Bonaparte fit porter au Caire par un officier turc de la caravelle, la lettre destinée h Seid Abou- Bekr, pacha d'Egypte qu'il avait écrite le .'iO juin étant encore sur V Orient (2) :

Le Directoire exécutif de la République Française s'est adressé plusieurs fois à la Sublime Porte pour demander le châtiment des bcys d'Egypte, qui accablaient les commerçants français.

Mais la Sublime Porte a déclaré que les beys, gens capricieux et avides, n'écoutaient pas les principes de la justice, et que non seulement elle n'autorisait pas les outrages cju'iis faisaient à ses bons et anciens amis les Français, mais que même elle ôtait sa protection,

La République Française s'est décidée à envoyer une puissante armée pour mettre lin aux brigandages des beys d'Egypte, ainsi qu'elle a été obligée de le faire plusieurs fois, dans ce siècle, contre le bey de Tunis et d'Alger.

Toi, qui devrais être le maître des beys, et que cependant ils tiennent au Caire sans autorité et sans pouvoir, tu dois voir mon arrrivée avec plaisir.

Tu es sans doute instruit que je ne viens point pour rien faire contre VAlcoran ni contre le Sultan. Tu sais que la nation française est la seule et unique alliée que le Sultan ait en Europe.

Viens donc à ma rencontre, et maudis avec moi la race impie des beys.

BONAPAKTK.

Les sept cents esclaves turcs délivrés à Malte

(1) Archives du Dépôt de la guerre et Correspondance de Napoléon. «72.-».

(2) Correspondance de Napoléon, pièce 2711).

furent renvoyés par terre dans leur patrie: il y en avait tic Tripoli, d'Alger, de Tunis, du Maroc, de Damas, de la Syrie, de Smyrne, même de Constantinople. Ils avaient été bien nourris, bien habillés, traités avec distinction ; on leur avait distribué des sommes d'argent suffisantes pour faire leur route ; leurs cœurs étaient pleins de reconnaissance. On leur donna un grand nombre d'exemplaires de la proclamation adressée au peuple d'I^^gypte (1) et ils répandirent dans tout l'empire turc la nouvelle de la victoire des Français, l'opinion de leur puissance, de leurs bonnes intentions pour les musulmans; ils ne tarirent pas sur la générosité de Bonaparte, leur langue suffisait à peine à l'expression de tous les sentiments dont ils étaient pleins. Ils produisirent dans tout l'Orient la plus heureuse sensation.

Il fallait à l'armée des chevaux pour remonter sa cavalerie, des chameaux pour porter ses bagages et ses vivres. Les ressources qu'offrait Alexandrie étaient peu considérables ; les Arabes du Bahyreh pouvaient seuls satisfaire à tout. II était important d'ailleurs de se les concilier, afin de maintenir libres les communications et lesderrières de l'armée. Koraïm, notre allié, leur expédia des sauf-conduits par des dromadaires; il était leur protecteur : ils accoururent à sa voix. Le 4 juillet, trente cheiks des tribus des Henâdy, des Aoulad-A'ly et des Beny-Aounous, se présentèrent au quartier général.

(I) Archives du Dépôt de la guerre. Ordre du jrénéral en clief dati- du -3 juillet 17'J8.

La vue de ces hommes du désert excita vivement la curiosité du soldat, et tout ce qu'ils voyaient à l'armée française excitait vivement la leur : ils touchaient à tout. Ils signèrent un traité par lequel ils s'engagèrent à maintenir libre la route d'Alexandrie à Damanhour, même pour les hommes isolés; à livrer dans quarante-huit heures, pour le prix de deux cent quarante livres, trois cents chevaux, et pour le prix décent vingt livres, cinq cents dromadaires; à louer mille chameaux avec leurs conducteurs ; à restituer tous les prisonniers qu'ils avaient faits. Ils mangèrent et burent avec le général en chef. Ils reçurent comme arrhes et en présent mille louis d'or. L'armée se félicita de cet heureux événement, qui parut d'un heureux présage. Le lendemain ils rendirent les douze soldats qu'ils avaient fait prisonniers, livrèrent quatrevingts chevaux et une centaine de chameaux ; le reste fut promis pour les jours suivants (1). »

Le général en chef employa les cinq jours qu'il resta à Alexandrie à établir l'autorité française, à organiser tous les services avec cette activité et ce talent supérieur que l'on ne pouvait jamais assez admirer. Son premier acte fut d'adresser un ordre du jour aux généraux de division pour faire respecter la religion, les personnes et les propriétés :

Le général en chef veut que les Turcs remplissent leurs actes de religion dans les mosquées comme par le passé ; il il fait expresse défense à tout Français, militaire ou autre, d'entrer dans les mosquées et de se tenir rassemblés à la porte d'une mosquée.

(i) Mémoires de Napoléon (Egypte et Syrie). Correspondance, pièce 2752.

Vous donnerez l'ordre à chaque chef de demi-brigade d'assembler la troupe pour lui lire cet ordre. Vous ferez également relire l'ordre du général en chef relatif au pillage et à ceux qui violent. Vous ferez fusiller ceux qui y contreviendraient. Il est de la dernière importance que le soldat paye tout ce qu'il prend dans la ville, et que les Turcs ne soient ni volés ni insultés. \ous devons nous en faire des amis et ne faire la guerre qu'aux Mameluks.

Il voulut que la justice fut rendue comme avant par les cadis et établit une commission pour percevoir les impôts accoutumés. Il fit former un divan, ou conseil municipal, composé de clieiks et de notables d'Alexandrie, afin de les consulter sur toutes les mesures que l'autorité militaire aurait à prendre (1). Quant à l'organisation militaire et à la défense d'Alexandrie il y pourvut avec la plus grande sagacité. — Tout ce qu'il prescrivit pour l'établissement des fortifications fut exécuté par le chef de brigade Crétin, un des meilleurs olficiers du corps du génie (2).

I Quant à l'escadre, elle n'était pas encore entrée dans le port et il restait beaucoup d'artillerie et de

(1) Archives du Dépôt de la guerre et Correspondance, pièce 2735. Commission pour fixer la valeur des différentes monnaies. (Lettre

à Berthior, Dépôt de la guerre) :

Ordre pour 1 écliange de lingots d'or et d'argent en monnaies du pays (Correspondance, pièce 2766) ;

Ordre pour le maintien des impôts établis ; prélèvement immédiat d'une somme de cent cinquante mille francs. (Correspondance, pièce 2767) ;

Ordre pour l'établissement d'un lazaret, (Correspondance, pièce 2772);

Commission à nommer dans chaque province pour les impôts. (Correspondance, pièce 2783) ;

Ordre pour l'établissement des imprimeries française, arabe et grecque (Dépôt de la guerre).

(2) <( 11 y avait beaucoup d'obstacles ; il les surmonta tous, et en peu de mois il occupa les trois hauteurs dominantes par des forts ; il déploya dans ces travaux tous les secrets de son art. Le Marabout, le Phare et les avenues des ports furent garnis de batteries de 30 et de mortiers à grande portée. Toutes les fois que les .\nglais voulurent depuis s'en approcher, ils eurent lieu de s'en repentir. » (Mémoires de Napoléon).

8G BONAPAKTE

matériel à débarquer ; elle tenait la mer parce que les pilotes turcs s'étaient refusés à dliiger les vaisseaux de soixante-quatorze et, a plus forte raison, ceux de quatre-vingts. Il était cependant urgent et prudent de savoir de l'amiral Brueys si les gros vaisseaux pourraient entrer dans le port d'Alexandrie :

Le général en chef désire que vous preniez toutes vos mesures, avec vos embarcations, pour faire débarquer tout ce qui appartient à l'armée. Le général en chef est persuadé que vous avez déjà fait sonder. Il désire que l'escadre entre dans le port; et en attendant, il pense que vous devriez mettre sous voile et croiser pour vous approcher du port, d'où vous êtes mouillé beaucoup trop loin pour notre communication (lyl...

L'amiral désira aller mouiller dans la rade d'Aboukir pour se débarrasser et s'alléger. Il représenta qu'il lui faudrait huit jours pour le faire à la voile, tandis qu'il le ferait en trois jours au mouillage. Une commission de marins fut chargée de sonder le port et d'en faire un rapport. En attendant la flotte fut mise à l'ancre dans la rade d'Aboukir. Bonaparte ordonna à Brueys de faire décider pi'omptement la question, et de se rendre à Corfou, s'il était reconnu que les vaisseaux ne pouvaient pas entrer dans Alexandrie (2).

(1) Drpôt de la guerre. A l'amiral Uruovs jiar ordre du général eD cliof. (3 juillet 1708).

(2) Cependant le capitaine Barré fit son rapport le 13 juillet. 11 déclara que l'escadre pouvait entrer sans crainte. Bonaparte on expédia sur-leclianip l'ordre à l'amiral. Mais le rapport du capitaine Barré l'ut critiqué. Lamiral assembla ses contre-amiraux et ses capitaines d(! vaisseaux ; ce conseil maritime décida «[u'il fallait une vérification. Dans ce temps le général en chef partit d'Alexandrie pour se diri<;<M' sur le Caire. En ])a riant il réitéra l'ordre d'entrer dans le port d'.Vlexandrii' ;. mais, si l'ela était reconnu impossible, il lui ordonnait de se n'ndre à (Corfou, où il trouverait des ordres du ministre de P'rancè à Constantinople, et, dans le cas où il n'en trouverait pas, de faire route pour Toulon et d'y

On était en juillet, le Nil allait inonder les campagnes. Bonaparte voulait arriver au Caire avant rinondation, et puis il n'iguorait pas que sous le voile des traditions se cachent quelquefois des vérités profondes dont il faut étudier le sens, si l'on veut exercer sur le pays conquis l'inlluencc que la force des armes ne saurait seule garantir. Il savait que d'après les traditions, l'occupation du Caire deviendra le signal de la prise de TÉgypte ; il devait donc se hâter de s'emparer de la ville sainte pour frapper d'une terreur soudaine l'esprit superstitieux du peuple ; il mit l'armée en mouvement, afin d'atteindre son but. Tout d'abord il laissa une bonne uainison de huit à neuf mille

hommes à Alexandrie et en donna le commandement ainsi que celui de la colonne mobile du général Dumuy à Kleber, que sa blessure condamnait à ne pas faire des marches pénibles. Il lui laissa ces instructions :

Quartier général, Alexandrie, 19 messidor an YI (1 juillet 1798) (1).

Vous prendrez. Citoyen Général, le commandement d'Alexandrie, d'Aboukir et de la colonne mobile que commande le général Dumuy, et qui est destinée à se tenir sur les derrières de l'armée pour faciliter ses communications.

L'état-major vous fera connaître les différents individus qui composent l'état-major de la place d'Alexandrie et chaque

Ï)rendro sous son escorte le eonvoi qu'il trouverait prêt à partir, sur oquel étaient six mille hon\mes appartenant aux régiments de l'armée, et qui étaient restés en arriére pour cause de maladie, de congé, la marche des troupes sur Toulon ayant été secrète et rapide. (Mémoires de Napolcitn).

(1) Archives du DéjMjt de la guerre et Correspondance de Napoléon, pièce 277S.

88 liONAPAlîTE

chef d'arme ; ils vous feront part des ordres qu'ils ont reçus de moi pour l'organisation des différents services.

Un des objets les plus essentiels est de pourvoir de suite à l'établissement d'un lazaret ; de suivre les différentes consignes que cela exige avec la plus grande rigueur, et de faire établir deux hôpitaux distincts dans Alexandrie, un pour les blessés, l'autre pour les malades.

Maintenir autant que cela sera possible, une bonne inlolligencc avec les Arabes.

Avoir les plus grands égards pour les muftis et les principaux cheiks du pays.

Dès l'instant qu'il n'y aura plus à Alexandrie que la garnison, les services pourront se régulariser et diff"érents magasins s'établir.

L'escadre va mouiller à Aboukir. Elle doit chercher à mouiller de manière à être protégée par les batteries que nous y établirons. Si elle jieut réussir, vous sentez combien il est intéressant de pousser vivement les travaux.

Il est également essentiel que le général Dumuy se mette en campagne, avec sa colonne mobile, le plus tôt possible. La première position que je désirerais qu'il vînt occuper, c'est entre Alexandrie et Damanhour, à El-Keryoun, où il y a beaucoup d'eau. L'ordonnateur en chef lui fera donner dix tentes, avec lesquelles il pourra camper avec la plus grande partie de son monde.

Il sera essentiel de lui recommander de faire nettoyer les puits d'El-Beydah.

Il sera nécessaire également que vous veillez à ce qu il y ait toujours sur le lac d'Aboukir, jjour la communication d'Alexandrie à Rosette, par terre une trentaine de barques du pays.

L'état-major vous enverra l'ordre que j'ai donné pour l'organisation du pays. Il faut accoutumer ces gens peu à peu à nos manières et à notre manière de voir, et, en attendant, leur laisser entre eux une grande latitude dans leurs affaires intérieures, surtout ne point se mêler de leur justice, qui, étant toute sur des lois divines, tient entièrement au Coran,

Je vous engage cependant à ne vous livrer à ces différentes occupations que tout juste ce qu'il faut pour ne pas retarder le rétablissement de voire santé, qu'il est plus essentiel pour

le bien de l'armée de conserver dans ces climats éloignes de la France que partout ailleurs.

Je vous salue,

Koraïm, le gouverneur d'Alexandrie avant l'arrivée des Français, fut maintenu dans ses fonctions. Le général en chef lui annonça ainsi sa nouvelle investiture :

A Seid Mohammed El-Koraïm.

Quartier général, Alexandrie, 19 messidor an VI (7 juillet

Le général en chef, extrêmement satisfait de la conduite qu'a tenu depuis l'arrivée de l'armée française Seid Mohammed El-Koraïm, le nomme à la place de gouverneur de l'arrondissement d'Alexandrie. Il lui transmettra ses ordres par le général Kleber, qui commande tout l'arrondissement, ce qui ne l'empêchera pas de correspondre avec le général en chef toutes les fois qu'il le désirera.

Le général Kleber s'adressera à lui pour tous les besoins qu'il pourra avoir pour le service de l'armée française et la police de l'arrondissement des Arabes (1).

(1) Dépôt de la guerre et Correspondance. Pièce 2783.

90 noNAïuniK

Mouvement en avant des divisions Desaix, Bon, Reynier ; Dcsaix forme Favant-garde de l'armée : sourfrancos endurées par les troupes ; les effets du mirage dans le désert. — Bonaparte quitte Alexandrie (9 juillell : il arrive à Damanhour ; mort du général Mireur; combat d'El-Rahmànyeh (10 juillet); bataille de Chobràkhyt (12 juillet) ; les soldats appellent les Anes des savants; pourquoi le général Caffarelli a toujours un pied en France : on aperçoit les Pyramides (19 juillet) ; bataille des Pyramides (21 juillet); Allocution de Bonaparte. — Le général Uupuy preud possession du Caire (22 juillet); Proclamation aux habitants ; les grands cheiks se rendent auprès du général Bonaparte au Caire (25 juillet); ses premières mesures pour assurer les positions de l'armée ; établissement des hôpitaux pour les malades et les blessés; création d'un divan. — Organisation administrative et militaire des provinces.

Le 6, le général Vial était parti à Daiiianhour, eu suivant la même route que les généraux Desaix, Bon et Reynier, et passant par El-Beydah, El-A'Krych et Birket-Glieytas; Menou se rendit h Rosette prendre le commandement de tout l'arrondissement de Rosette. 11 avait pour garnison un bataillon d'inCanteric, une batterie d'artillerie non attelée, cinq cents cavaliers à pied ayant leurs selles et auxquels il devait procurer des chevaux, enfin deux bâtiments armés. Le 5 juillet, le général Dugua avec la division Klcber et les deux bri<rades de cavaliers à pied (chacune de quinze cents lunuuies sous les généraux Zajonclit'k et Andréossy)

E\ k(;ypte 91

[);iitit d'Ahoukir pour Rosette où il arriva le () (Ml même temps qu»^ la flotllle légère comiiiandé^î par le chef de division l^crrée : deux (Ifini-galères, trois demi-chebecs, quatre avisos et six djermes armées ; total : quinze bâtiments, montés par six cents marins. Cette flottille, char- ;j,.'C de vivres, d'artillerie, de munitions et de liiigages, avait ppur mission de longer la côte ju. - ([iTii remboucbure du Nil, et le remonter en même Icinps que l'armée. Le général Andréossy, directeur des équipages de pont était sur la flotille. lue réserve de deux mille six cents bommes cl. lit sous les ordres du général Murât. L'artilliiie à pied et à cheval était composée de <[iiarante-deux bouches h feu, six forges, six affûts di' rechange, cinquante caissons, le tout attelé {);ir cinq cents chevaux ou mulets; le reste des lipprovisionnements était porté à dos de mulet. La (oice totale était de vingt-et-un mille hommes de toutes armes (1).

Deux routes se présentaient pour la marche sur le Caire : l'une traverse une partie du désert à la sortie d'Alexandrie, passe par la ville de Daiiianhour, vient gagner la rive o-auche du Nil au bourod'El-Rahmânyeh, suit cette route jusqu'au village d'Embabev, où l'on traverse le Nil pour parvenir il Boulak, espèce de faubourg du Caire et part de cette ville, sur la rive droite. L'autre chemin suit le rivage de la mer jusqu'au village d'Ldko, d'où elle s'en éloigne pour gagner Rosette, située sur la

l; Œuvres de JSapolcoii.

branche du Nil qui porte le nom de cette ville, à quelque distance de son embouchure ou boghâz; le chemin prend ensuite la rive gauche du Nil, en passant par Homad, Deirout et El-Alfi, et vient aboutir à la route d'El-Rahmânyeh.

Le chemin par Rosette offrait moins de difficultés que celui par Damanhour, mais ce dernier était plus court, il était à quinze lieues d'Alexandrie, et Bonaparte, accoutumé aux voies promptes, se déter- 1 mina à marcher par le désert, en longeant le canal qui conduit l'es eaux du Nil à Alexandrie, dans le ( temps des inondations, et qui se trouvait alors " | entièrement à sec, jusqu'au bourg d'El-Rahmânyeh. ; Bonaparte quitta Alexandrie, avec tout l'état-major ; général, le 9 juillet, à cinq heures précises (1). ;

La division Desaix, qui formait l'avant-garde et ; présentait un effectif de quatre mille six cents com- * battants, avait quitté Alexandrie comme on sait, dans la nuit du 3 au 4 juillet. Elle prit sa direc- ) tion vers la petite ville de Damanhour, à travers i un pays absolument désert, et arriva à la pointe du jour, au village d'El-Beydah. Là, le général ne rencontra que les vestiges de quelques habitations détruites depuis longtemps, et deux puits que les Arabes du désert avaient récemment comblés avec des pierres et cette terre salée d'où l'on extrait le natron (2).

(1) Dépôt de la jruerrc. — Ordre au soiis-chef de l'état-major de se tenir prêt à brider à cinq heures jirécises ])Our partir.

(2) Natron ou Natruin, carbonate de soude natif, composé salin, d'un blanc grisâtre, qui se i'ornio journellement à la surlace des terrains sablonneux, tantôt sous une l'orme i)ulvéruleiite, tantôt en masses solides et compactes comme la pierre. Le natron abonde dans les contrées

Desaix donna sur-le-champ des ordres pour faire vider et curer ces puits, et la troupe put s'y procurer de l'eau, mais en quantité tellement insuffisante, que la cavalerie fut obligée de s'écarter sur la gauche, pour gagner un village à une lieue et demie de distance, à l'effet d'y faire boire les hommes et les chevaux. L'infanterie était trop harassée de sa marche de nuit pour que le général put lui offrir cette ressource que le prompt tarissement des deux puits rendait nécessaire. Les troupes prirent position en avant du canal d'Alexandrie qui touche l'emplacement d'El-Beydah, faisant face à la plaine, et ayant à dos ce canal et le lac Ma'dyeh qui l'avoisine.

La division de Desaix eut tellement à souffrir du manque d'eau et de l'ardeur du soleil, que Desaix lui-même, si difficile à émouvoir dans les plus grands dangers, partagea l'abattement de ses soldats. Il écrivit au général en chef : « Si l'armée ne traverse pas le désert avec la rapidité de l'éclair, elle périra. » Les troupes supportaient avec impatience des fatigues si nouvelles pour des hommes habitués à combattre dans les plaines fertiles de l'Italie et de l'Allemagne. Leur soif ne pouvait être suffisamment étanchée par l'eau saumâtre du petit nombre de puits qu'ils rencontraient sur leur route. Elle s'augmentait au contraire par les illusions décevantes du mirage, qui changeait en une eau fraîche et limpide les vapeurs brûlantes exalées du sein de la terre. C'était le supplice de Tantale

méridionales ; mais aucune ncn produit une quantité aussi considérable que l'Egypte.

<)4 noXAl'AIîTE

renouvelé cha([ue jour ! L'onde liivait à mesure qu'on cherchait à s'avancer vers elle. Un grand nombre de soldats succombèrent ainsi abattus par la soil. «

Lu division Bon devait marcher immédiatement après celle du général Desaix. En conséquence, le général Marmont partit aussi d'Alexandrie le 3 juillet, dans l'après-midi, avec la 4'^ demi-brigade légère, et vint prendre position à une lieue de la ville dans la direction d'El-Beydah. Marmont fut rejoint dans cet endroit par l'adjudant-général Beauvais, chargé par le général en chef de préparer remplacement du quartier général de l'armée. Le 4 juillet, le reste de la division Bon et les divisions Rcynier et ^Nlenou suivirent le mouvement des troupes précédentes.

Le général en chef marcha toute la nuit; il traversa les bivouacs de plusieurs divisions. A trois heures apiès minuit, la lune était couchée; il laisail extrêmement obscur ; le fendes grand'gardes de l:i division Bon était éteint ; les chasseurs d'escorte donnèrent dans ces bivouacs ; la sentinelle tira. Un seul cri : Aii.v armes ! mit toute la division sur pied. Le feu de deux rangs commença et dura assez longtemps. Enfin on se reconnut. L'armée était saisie d'une espèce de terreur, les imaginations étaient fort échauHées; tout était nouveau, et tout lui déplaisait.

« A huit heures du matin, après une marche de seize heures, Bonaparte aperçut enfin Damanliour. f.,a ville était environnée d'une forêt de palmiers.

EX i':(;yi'te 95

Les mos([iiécs paraissaient iioniljreuscs, des minarets se dessinaient avec grâce. Plnsieurs monticnles voisins étaient couverts de santons (i). La ville se présentait à son avantage : c'était Modène, Crémone ou Ferrai'e. Il y eut du mécompte. Desaix se porta i\ la rencontre du général en chef et le mena dans une espèce de grange, sans fenêtres, sans portes. Lii, étaient icunis les cheiks el-beled, le chaheb, le serraf, les imams, les principaux cheiks, qui lui offrirent une jatte de lait et des galettes cuites sous les cendres. Quel régal pour l'état-major de l'armée d'Italie! Ce n'était pas ainsi qu'il était reçuàlNIilan, il Brcscla, à Vérone, dans la docte Bologne; mais il fallut bien prendre le parti d'en rire. Les F/a ne: qui suivaient l'armée et surtout le citoyen ^lagallon (2), devinrent l'objet des brocards du soldat. Les pauvics gens ! ils ne connaissaient encore de ri^gypte que Rosette et Alexandrie. Descendant le Nil sur des djci mes, sous les yeux inquiets des Turcs, ils n'étaient entrés dans aucun vlllaoe et s'étaient fait des idées du pays sur le pittoresque du tableau qui se présentait ii leur vue du haut des mats. »

(1) Espc'co de iiuiiiics in;\honi('tans, vagabonils, qui lussent loiir l'xistenco en pi'lcrinasjes à .)rTiisaItM\i, à IJntf'liid, a Damas, au iiioia Carmcl et aiilres Hlmin. cprils ont on jrranflt! vi'iKTation parc(^ que Ilmii's I)ri''kMKliis saints y si^nt ciilcrn^s. Leur industrie, t'U icule, consiste a siiutiler la (olic. aiin d'allii-ei' sur eux les regartN et les aumônes de la multitude. Ils sont (^(•ueralenient lète et jambes nues, lu corps à moili ^ couvert d'une mauvaise ])ean do bète sauvage. Vérila!)lcs épicuriens, ils no se reruseiil d'ailleuis aucun des plaisirs qui peuvent sdllVic à eux : l't (piand les ressources de la cliarit('! publique leur uiincpient, ils ne s ■ l'ont pas scrupule de dévaliser les caravanes tpiand CJ.les-ci no sont i)as assez fortes pour se delcudre.

(2l Mafjallon, néy;ociaiit irançais, avait demeuré longtemps au Caire, oii il é'iait consul do Fi-iiice. l'arti do Toulon av(!c Tarmée et euibarqu'', à bord de l'Orii'iil, il élait altaclié an quartier g('n"i-al, et avait fait d : l'Egypti? Il' tableau le |)!us brillant (Général lîerlrand, Quivrcs de JVapolcnii).

96 BONAPAUÏE

Le quartier général s'établit dans une prairie artificielle, sur la lisière d'un très beau bois d'acacias. L'eau était bonne et abondante. Les bivouacs étaient à l'ombre; la paille, les légumes, la viande ne manquaient pas. On avait encore du biscuit de mer. Les hommes et chevaux avaient besoin de repos; ou séjourna le 9. Le général de brigade Mireur, se rendant d'un bivouac à un autre malgré les observations que lui firent les grand'gardes, lut surpris dans une petite vallée à cent pas d'elles par quatre Arabes et percé de coups de lance. C'était un officier distingué; l'armée le regretta (1). Le 10, avant le jour, l'armée se remit en marche. Elle rencontra le Nil, à El-Rahmànyeh, à neuf heures du matin, et salua par des cris de joie la vue de ce fleuve miraculeux. Généraux et soldats, tous s'y précipitèrent tout habillés pour se rafraîchir. El-Rahmànyeh était un gros bourg, moins grand que Damanhour, mais plus fertile et plus riche (2). »

Cependant la nouvelle arriva au Caire, le 5 juillet, qu'une armée d'infidèles était débarquée, qu'elle était fort nombreuse en infanterie, mais qu'elle n'avait pas de cavalerie. Les beys et leurs kàchefs poussèrent des cris de joie; le Caire fut illuminé. « Ce sont des pastèques à couper », disaient-ils. 11 n'était aucun Mameluk qni ne se promit de porter une centaine de tètes ; cette armée fùt-elle de cent mille hommes, serait anéantie, puisqu'il fau-

(1) « Miretir, c'était rhomiue des dangers, des avant-postes; son sommeil était inquiet si l'ctinenii ne se trouvait en face, e (Antomiuarchi).

(2) Mémoires de Napoléon .

<lrait qu'elle traversât les plaines qui bordent le Nil. C'est avec ces illusions qu'ils se préparèrent à marcher à la rencontre de l'armée française. Un bey partit, le 5 au soir, avec six cents Mameluks pour se porter sur Damanhour, rallier les Arabes du Bahyreh et retarder la marche de l'armée. Il arriva le 10 à Damanhour, comme la division Desaix, qui formait alors l'arrière-garde, quittait ses bivouacs. Desaix marchait en colonne serrée, par division, son artillerie a la tète et à la queue, ses bagages au centre entre ses deuxljrigades. A la vue de l'ennemi, il fit prendre les distances de peloton et continua sa marche, côtoyé, escarmouchant avec cette belle cavalerie, qui enfin se décida à le charger. Aussitôt Desaix commanda « par peloton, à droite et à gauche en bataille, feu de deux rangs. » Il serait difficile de peindre l'étonnement et le mécompte qu'éprouvèrent les Mameluks, quand ils virent la contenance de cette infanterie et l'épouvantable feu de mitraille et de mousqueterie qui leur portait la mort, si loin dans toutes les directions. Quelques braves moururent sur les baïonnettes. Le gros de la troupe s'éloigna hors de la portée du canon. Desaix rompit alors son carré, continua sa marche, n'ayant perdu dans ce combat d'El-Rahmânyeh que cjuatre hommes. Quand Mourad-Bey apprit cet étrange événement, qu'il ne pouvait s'expliquer, il s'emporta contre le bey et ses kàchefs, et les traita de lâches, qui s'étaient laissé imposer par le nombre, comme si des Mameluks devaient jamais compter pour quelque chose les piétons en plaine.

!)8 BOXAPAIME

L'armée séjourna le 10, le 11 et le 12 à El-Rahmânyeli. La floltille et la division Dngua la joignirent le 12 au matin. La flottille était nécessaire pour pouvoir manœuvrer sur les deux rives et pour combattre celle des ^Lameluks, qui était nombreuse et bien armée. Le nombre des Bédouins s'accroissait chaque jour. Les Français se trouvaient dans le camp d'El-Rahmànyeh comme bloqués. Les Bédouins avaient des postes à portée de fusil des grand'gardcs. Ils s'étaient aperçus que les chevaux français ne valaient rien, ce qui leur avait inspiré le plus giand mépris pour notre cavalerie.

L'armée se trouvait alars placée de la manière suivante : Kleber était ii Alexandrie avec le convoi et l'escadre, qu'on supposait entrée dans le port ; il tenait garnison dans le château d'Aboukir ; il avait la 69" demi-brigade, mille canonniers, sapeurs et ouvriers, deux mille hommes des dépôts des corps d'infanterie et de cavalerie à pied ; total : six mille cinq cents hommes de ligne et trois mille cinq cents hommes formant les équipages des bâtiments de transport, organisés en garde nationale ; ce qui lui formait, indépendamment de l'escadre, une garnison de neuf ii dix mille hommes. Menou était il Rosette avec mille deux cents hommes et trois avisos. Le camp d'El-Rahmànyeh était de vinat mille hommes. Le génie avait retranché une mosquée située sur la hauteur de Damanhour ; elle contenait trois cents hommes et deux pièces de canon, qui furent enlevés par la garnison d'Alexaidrie. Une redoute jugée nécessaire ii El-Rahmânych

fut construite pour trois cents hommes et trois nièces de canon ; le chef de division Pcrrée y hiissa une b;u({ue armée pour \a police du Ml.

Mourad-Bey était parti, le 6, du Caire, avec trois mille Mameluks, deux mille janissaires à pied et une flottille nombreuse, composée d'une soixantaine de bâtiments, dont vingt-cinq armés. Il avait convoqué tous les Arabes du Fayoum. Il espérait arriver à temps à Damanhour pour soutenir son avant- ^arde. Il était suivi par Ibrahim-Bey avec une force plus considérable encore. Il apprit à Terraneh lévénement d'El-Rahmànyeh, la prise de Rosette et la marche de l'armée sur le Caire. Il se porta sur Chobrâkhyt, y construisit deux batteries de neuf pièces de canon, et fit travailler à retrancher le village, où il porta ses janissaires. Sa flottille prit position, la gauche appuyée au rivage et la droite au Delta.

(( Le 12, à sept heures du soir, l'armée française campa au village de Minyet-Salâmeh, à une lieue d'El-Rahmànyeh. Elle eut ordre de prendre les armes à une heure du matin. Il était de la plus grande importance de ne pas donner à!Mourad-Bey le temps d'achever ses retranchements et de compléter le ralliement de ses troupes. Aussitôt que la lune fut levée, l'armée se mit en marche A huit heures, elle se trouva en présence de Mourad-Bey, qui avait sa droite, toute composée de Mameluks, appuyée au village de Chobrâkhyt ; sa gauche, formée par deux mille Arabes, prolongeait sa ligne dans le désert. Ce coup d'œil frappa d'étonnement.

100 nOXAPAllTK

Chaque Mameluk avait trois ou quatre hommes pour le servir, et les Arabes étaient dans un continuel mouvement. La ligne parut être de quinze k dix-huit mille hommes. »

Les Bédouins du Bahyreh avaient, selon leur coutume, occupé des communications avec El- Rahmànyeh, et caracolaient sur nos derrières et sur nos flancs. Ils étaient aussi autour d'Alexandrie, de Daraanhour et de Rosette. L'armée se rangea en bataille et se déploya sur un espace de dix-huit cents toises, la gauche appuyée h un petit village près du Nil, la droite à un gros village près du désert. Desaix formait la droite, il fit barricader ce village, qu'il occupa par un bataillon et trois pièces de canon : il ranoea sa division en un seul carré de cent cinquante toises de front sur vingt-cinq de flanc. A cent toises en arrière du village, la gauche formée par le général Vial, fit les mêmes dispositions. Les trois autres divisions se placèrent dans l'intervalle, à environ trois cents toises l'une de l'autre, se flanquant entre elles, le centre un peu en arrière. La cavalerie, divisée en cinq pelotons, fut placée au milieu des carrés, la réserve dans deux villages, à mille toises en arrière de la ligne et éloignés entre eux de huit ou neuf cents toises, chaque village étant barricadé et ayant une demibatterie. Si les ennemis surent juger ces dispositions, elles durent leur paraître redoutables. Sur trente-six pièces de canon qui étaient en ligne, dix-huit pouvaient battre au même point. »

« Les deux armées s'observèrent pendant plu-

EN lUîYPTE 101

sieurs heures. Les Français attendaient leur flottille ; mais elle était encore à l'ancre devant El-llahmànyeh ; elle ne pouvait remonter le fleuve qu'avec le vent du nord, qui ne s'éleva qu'à huit heures. Le soleil, qui donnait sur les casques et les cottes de mailles des Mameluks, faisait briller cette belle troupe de tout son éclat. Un grand nombre de combats singuliers se livrèrent h la mode des Orientaux, entre les plus braves des Mameluks et les intrépides tirailleurs des Alpes. Le JNIameluk déployait toute son adresse et son courage ; il excitait notre admiration. 11 était lié à son cheval, qui paraissait partager toutes ses passions ; le sabre pendait au poignet, il tirait sa carabine, son tromblon, ses quatre pistolets, et, après avoir ainsi déchargé six armes à feu, il tournait le peloton de tirailleurs et passait entre euxet la ligne avec une merveilleuse dextérité. Mais on vit les sept-queues avecles pelotons d'hommes d'élite qui leur servaient de garde, se réunir en un point central, sur un petit tertre : c'étaient les beys qui tenaient conseil. Un moment après, cette belle cavalerie s'ébranla, les sept beys h la tête, perça le carré du général Reynier et celui du général Dugua, où était le général en chef, espérant sans doute les trouver ouverts par derrière et les prendre à dos. La mitraille et la fusillade du front des carrés, et immédiatement après des flancs et enfin de l'arrière, en tuèrent et en blessèrent un bon nombre. Quelques braves, lancés sur les derrières des carrés, périrent sur les baïonnettes. Mais, lorsque ^lourad-Bey s'aperçut que le

feu était aussi vif derrière que de front, il s'éloigna rapidement, et donna dans les deux villages letranchés où était placée la réserve. Il en essuya la mitraille, fit alors un a gauche au grand galop, et se porta aune demi-lieue sur le flanc droit de l'armée. 60 Mameluks restèrent sur le champ de bataille. Leurs dépouilles réjouirent le soldat ; leur habitude est de porter tout leur or dans leur ceinture lorsqu'ils vont au combat. Indépendamment de cela, lecheval, l'habillement, l'armement, étaient d'un grand prix ; ce qui fit comprendre qu'un pays qui avait des défenseurs aussi riches ne pouvait pas cependant être aussi misérable qu'on le pensait.

La ligne française reste fixe ; elle s'attendait à une seconde charge. Enfin elle aperçut les mâts de sa flottille. Il était une heure après-midi. Une épouvantable canonnade s'engagea un quart d'heure après sur le Nil. Le chef de division Perrée, en tête, avait formé sa ligne de bataille et dépassé le village de Chol)râkhvt. Il donna au milieu de la ligne des bâtiments ennemis ; accablée par le nombre, une de ses demi-galères fut prise h l'abordage ; lui-même fut en danger, mais il sauva sa flottille par d'habiles manœuvres. Aussitôt que le général Bonaparte s'aperçut du péril que courait Eon armée navale, il ordonna ii la ligne d'infanterie de marchei" en avant. La division de gauche aborda le villa-re de Chobràkhvt. Les batteries turques avaient été démontées. Les deux mille janissaires, menacés d'être coupés et tournés par le

KN EGYPTE 103

mouvement de l'arnK'e, prirent la fuite après quelque résistance. Les Mameluks, effrayés et ne comprenant rien à tout ce qu'ils voyaient, se tenaient hors de la portée du canon, et reculaient à mesure que la ligne avançait. Le feu des tirailleurs placés dans les maisons de Chobrâkhyt et répartis le long de la digue, celui des pièces de douze, de huit et des obusiers réunis sur le bord du Nil, firent changer promptement le sort du combat naval. Les marins turcs, les plus habiles, comprirent le danger de leur position ; ils virèrent de bord et profitèrent du vent pour s'éloigner et refouler le courant ; les autres le firent plus tard ; mais il n'était plus temps : ils lurent contraints de mettre le feu à leurs bâtiments. Le vent du nord cesse habituellement dans cette saison à quatre ou cin(| heures après midi. D'ailleurs, avant d'arriver à Châbour, le Nil forme un coude ; il était donc possible de s'emparer du reste de la flottille. Les cinq divisions de l'armée se mirent en colonnes et marchèrent sur cinq directions, à distance de déploiement, h travers champs. Mourad-Bey, s'apercevant de la frayeur et du découragement de ses gens, quitta la vue de l'armée et se rendit en toute hâte devant le Caire. »

A six heures après midi, l'armée campa à Châbour. Les équipages turcs se voyant coupés, se réfugièrent dans le Delta après avoir mis le feu h leurs bâtiments. On parvint à en sauver quelquesuns. Le camp fut établi dans un bois de sycomores. A la nuit, le chef de division Perrée mouilla à

104 nONAPAIVlE

la hauteur du village. La perte des Français fut dans cette journée de 3 ou 400 hommes tués ou blessés, les trois quarts matelots. Monge, Berthol" let, Bourrienne (secrétaire du général Bonaparte), qui étaient embarqués sur la flottille, montrèrent du sancr-froid et de la résignation au moment du danger. Le chef de division Perrée, blessé au bras

d'un coup de canon, fut promu contre-amiral et reçut cette lettre :

« Je vous envoie, Citoyen général, mon sabre en remplacement de celui que vous avez perdu à la bataille de Chobrâkhyt. Recevez-le, je vous prie, comme témoignage de ma reconnaissance pour les services que vous avez rendus à l'armée dans la conquête de l'Egypte.

Le capitaine du génie Bertrand fut nommé chef de bataillon. Le général Andréossy, qui commandait les troupes de débarquement, fut signalé dans le rapport du général Bonaparte pour sa belle conduite.

Les Mameluks perdirentSOO de leurs plus braves cavaliers, tués, blessés ou prisonniers, 4 ou 500 fantassins ou hommes des équipages de leur flottille, neuf mauvaises pièces de canon de fer, sur affûts marins, qu'ils avaient mises en batteries à Chobrâkhyt, et toute leur flottille.

Dès ce moment, Mourad-Bey désespéra de son salut. Il comprit qu'il n'y avait pas égalité d'armes, que la bravoure n'était pas suffisante pour vaincre, et que l'infanterie n'était pas aussi méprisable qu'il se l'était imaginé jusqu'alors. Au fait, les dix mille Mameluks n'eussent pas craint d'attaquer

EN lÎGYPTE 105

en plaine une armée de cinquante mille Ottomans. Ils rt'pandirent au Caire mille bruits. Tout ce qu'ils voyaient, tout ce qu'ils avaient ouï raconter ou appris par leur propre expérience, bouleversait tellement leurs idées que cela les portait à croire au sortilège. Le sultan français était un sorcier qui tenait tous ses soldats liés par une grosse corde blanche, et, selon qu'il la tirait d'un côté ou d'un autre, ils allaient à droite ou à gauche, se remuant tout d'utae pièce; ils le nommaient le Père du feu, pour exprimer la vivacité du feu, de la mitraille et de la fusillade de son infanterie.

Cependant les Arabes inquiétaient les marches, empêchaient les détachements de s'écarter; ce qui rendait les vivres très dilliciles. Le général Zajonchek et le général Andréossy débarquèrent avec leurs brigades dans le Delta, et marchèrent parallèlement à l'armée, sur la rive droite, n'ayant ni Arabes ni ennemis à combattre; ils firent des vivres en abondance et en fourniient à l'armée. En peu de jours ils se procurèrent une centaine de chevaux; ce qui les mit à même de s'éclairer. La bataille de Chobrâkhyt fut glorieuse pour l'armée française; elle avait, il est vrai, vingt mille hommes et quarante-deux pièces de canon sur le champ de bataille, où son ennemi n'avait réellement que huit mille combattants ; mais c'était la première fois qu'elle se trouvait vis-à-vis de cette belle et redoutable cavalerie (1).

La journée du 13 juillet avait fatigué l'armée.

(1) Dictées de yapoUon à Sainte-Hélène .

106 BONAPAIiTE

Elle avait fait sept grandes lieues, indépendamment des mouvements de la bataille. Le temps avait été fort chaud ; la marche, au travers des terres oercécs, très difficile. La flottille ne ])Ouvait pas appareiller avant neuf heures; c'est à cette heure que s'élevait le vent du nord ; or il fallait marcher de concert afin de maintenir ses communications avec la rive droite et de s'appuyer réciproquement. L'armée partit fort tard le 14, et arriva à la nuit à Koum- Cheryk, à la prise d'eau d'un canal d'irrigation qui porte les eaux du Nil dans la province de Marvout. Les soldats trouvaient en abondance des pastèques ou melons d'eau, fruit cxtraordinairement rafraîchissant, et quoiqu'ils en mangeassent avec excès, ils n'éprouvèrent point d'inconvénient.

Le L5, l'armée campa à A'iqàm, village arabe; elle arriva à Abou-Nochâbeh; elle fit quatre lieues et demie. Là, le désert s'approchait fort du Nil. Le 17, elle campa à Ouàrdâ, à l'ombre d'une forêt de palmiers. Elle reçut un convoi de vivres de la rive droite. Elle marchait à petites journées; elle partait à deux heures du matin et était campée à neuf heures. La cause en était l'excessive chaleur, la difficulté de se procurer des vivres, l'incommodité des Aiabes, qui obligeaient les colonnes à marcher doucement afin que tout le monde pût suivre, la nécessité d'attendre la flottille sur laquelle on plaçait les malades et les hommes fatigués ; ce qui dispensait d'occuper des points intermédiaires qui eussent affaibli Tarmée. Enfin il fallait se trouver à toute heure en mesure de combattre, car on

EN KCYPTE

lo:

recevait tous les jouis des nouvelles des préparatifs lormldahles qui se faisaient au Caire. Les beys, les janissaires, les Arabes, les niilices avaient ([uilté la ville et marchaient ii la rencontie des infidèles. Le ornerai Zajonchek prit position où le Xil se tlivise en deux branches pour former le Delta, point dit le Ventre de la Vache. Les Hébreux, dans b désert de l'Effarement, regrettaient les marmite^ d'Egvptc, pleines de viandes, d'oignons et toutes sortes de légumes dont ils pouvaient manger ii satiété ; les Français ne cessaient d'appeler ii grands cris les délices de l'Italie. Depuis cpiinze jours leur mécontentement avait été en augmentant ; « ils coir.paraient ce peuple barbare qu ils ne pouvaient pas entendre, les demeures de ces misérables fellahs, aussi abrutis que leurs buffles, ces arides plaines découvertes et sans ombre, ce Xil, chétif ruisseau qui charriait une eau sale et boueuse, enfin ces horribles hommes du désert, si laids, si féroces, et leurs fe:nmes plus sales encore, aux plaines fleuries et abondaiites de la Lombardie, au peuj)lc sociable doux et éclairé des Etats vénitiens. Ils se plaignaient d'être dans un pays où ils ne pouvaient se procurer ni pain ni \[n. On leur répondait que, loin d'ètri. miséraljle. ce pays était le plus riche du monde ; qu'ils auraient du pain, du vin aussitôt qu'ils seraient au Caire ; que le pays où ils étaient avait été le grenier de Kome et était encore celui de Constantinople. Mien ne pouvait calmer des imaginations edarouchées. (^uand les Francs racontaient les beautés et l'opulence du Caii'C, les soldats

108 nONAPAUTE

répondaient tristement : « Vous nous avez dit la même chose de Damanhour ! Le Caire sera peutêtre deux ou trois fois plus grand ; mais ce sera un ramassis de cabanes dépourvues de tout ce qui peut rendre la vie supportable (1). »

Le général Bonaparte s'approchait souvent de ses soldats ; il leur disait : « que le Xil, qui répondait si peu dans ce moment à sa réputation, commençait à grossir, et que bientôt il justifierait tout ce qu'ils en avaient ouï raconter ; qu'ils campaient sur des monceaux de blé, et que sous peu de jours, ils auraient des moulins et des fours ; que cette terre si nue, si monotone, si triste, sur laquelle ils marchaient avec tant de difficulté, serait bientôt couverte de moissons et de riches cultures qui leur représenteraient l'abondance et la fertilité des rives du Pô ; qu'ils avaient des lentilles, des fèves, des poules, des pigeons ; que leurs plaintes étaient exagérées ; que la chaleur était excessive, sans doute, mais serait supportable quand ils se trouveraient en repos et seraient organisés ; que, pendant les campagnes d'Italie, les marches, au mois de juillet et d'août, étaient aussi bien fatigantes. » ^lais ces discours ne produisaient qu'un effet passager. Les généraux et les officiers murmuraient plus haut que les soldats. Ce genre de guerre était encore plus pénible pour eux, et contrastait davantage avec les commodités des palais et des casinos d'Italie. Napoléon l'a rappelé plus tard dans ses mémoires :

« L'armée était frappée d'une mélancolie vague

11; Dictées de yapolcoii à Saintc-llclinc.

EX LGYI'TE 100

que rien ne pouvait surmonter ; elle était attaquée du spleen ; plusieurs soldats se jetèrent dans le Nil pour y trouver une mort prompte. Tous les jours, après que les bivouacs étaient pris, le premier besoin des hommesétait de se baigner. En sortantduXil, les soldats commençaient ii faire de la politique, à s'exaspérer, à se lamenter sur la fâcheuse position des choses. « Que sommes-nous venus faire ici ? Le Directoire nous a déportés ! » Quelquefois ils s'apitoyaient sur leurs chefs, qui bivouaquaient constamment sur les bords du Nil, étaientprivés de tout comme le dernieisoldat ; le diner de l'état-major consistait souvent en un plat de lentilles. « C'est de lui qu'on voulait se défaire, disaient-ils; mais au lieu de nous conduire ici, ([ue ne nous faisait-il un signal, nous eussions chassé ses ennemis du palais, comme nous avons chassé les Clichyens (1). » S'étant aperçus que, partout où il y avait quelques traces d'antiquités, les

(1) Après le coup d'Etat extra-parlementaire du 9 thermidor (27 juillol 1794), il se forma à Paris uu club politique d'hommes plus ou moins influents, aspirant malgré le vœu bien constaté de la nation a cette époque, au retour de la royauté légitime, et que le peuple qualifia de moiiarchieiis ou clichiens . Ce dernier nom leur vint de ce qu'ils se réunissaient au ba? de la rue de Clichy, dans une vieille masure appartenant ci un vieux rovaliste, qui offrit cotte retraite mystérieuse à un groupe d'amis, dont le nombre s'accrut rapidement au point de former ce que, pondant les trois années 1795, 1790 et 1797, on appela le Club de Clichy. C'était un assemblage hétérogène de royalistes de toutes nuances, émigrés, mécontents, bourboniens, orléanistes, absolutistes, modérés, constitutionnels à la façon anglaise. Dans le nombre figuraient le général Pichegru, Royer- CoUard, Clausel de Coussergues, Hyde de Neuville, Camille Jordan, etc., etc., qui tous exerçaient une grande influence sur les deux Conseils des Cinq-Cents et dos .\nciens. De ce club émanaient de telles motions que le Directoire se décida le 18 fructidor (4 septembre 1797) à faire un coup d'Etat en déportant à Cayenne un grand nombre de Clichiens, et le club fut fermé. Néanmoins, ceux qui avaient échappé à la déportation ne se tinrent pas pour battus, et conspirèrent encore quand même, il ne fallut rien moins que l'arrivée de Bonaparte au pouvoir pour dissiper les derniers restes de ces conspirateurs permanents.

Le ('Ittb du Manège composé de patriotes luttant sans cesse contre le Directoire, ne survécut pas j^lus que les autres sociétés politiques au coup d'État du 18 brumaire.

llO BONAPARTE

savants s'y arrêtaient et faisaient des fouilles, ils supposèrent que c'étaient eux qui, pour chercher des antiquités, avaient conseillé l'expédition ; cela les indisposa contre eux. Ils appelaient les ânes des savants. CafFarelli était à la tête de la Commission. Ce brave général avait une jambe de bois. Il se donnait beaucoup de mouvement ; il parcourait les rangs pour prêcher le soldat. Il ne parlait que delà beauté du pays, des grands résultats de cette conquête. Quelquefois, après l'avoir entendu, les soldats murmuraient ; mais la gaieté française reprenait le dessus. « Pardi, lui dit un jour un grenadier, vous / vous moquez de cela, mon général, vous qui avez un pied en France ! » Ce mot répété de bivouac en bivouac, fit rire tous les camps. Jamais cependant le soldat ne manqua aux membres de la Commission des arts, qu'au fond il respectait ; et, ce premier mouvement passé CafFarelli et les savants furent l'objet de son estime. L'industrie française venait aussi à l'aide des circonstances. Les uns broyaient le blé pour se procurer de la farine, les autres en faisaient d'abord rôtir le grain dans une poêle, et ainsi rôti, le faisaient bouillir, et en obtenaient une nourriture saine et abondante. »

Le 19 juillet, l'armée arriva à Omm-Dynâr, vis-àvis de la pointe du Delta et à cinq lieues du Caire. Elle aperçut pour la première fois les Pyramides. Toutes les lunettes furent braquées sur ces plus grands et ces plus anciens monuments qui soient sortis de la main des hommes. Les trois Pyramides bordaient l'horizon du désert. Elles paraissaient

EN k(;ypte 111

comme trois énormes rochers ; mais, en les regardant avec attention, la régularité des arêtes décelait des hommes. On apercevait aussi la mosquée du Moqattam. Au pied, était le Caire.

L'armée séjourna le 20, et reçut l'ordre de se préparer à la bataille.

L'ennemi avait pris position sur la rive gauche du Nil, vis-à-vis le Caire, entre Embâbeh et les Pyramides. Il était nombreux en infanterie et en cavalerie. Une flottille considérable, parmi laquelle il y avait une frégate, protégeait son camp. La flottille française était restée en arrière ; elle était d'ailleurs fort inférieure en nombre. Le Nil étant très bas, il fallut renoncer aux secours de toute espèce qu'elle portait et aux services qu'elle pouvait rendre. Les Mameluks, les agas, les marins, fiers de leur nombre et de la belle position qu'ils occupaient, encouragés par les regards de leurs pères, de leurs mères, de leurs femmes, de leurs enfants, étaient pleins d'ardeur et de confiance. Ils disaient « qu'au pied de ces Pyramides, bâties par leurs ancêtres, les Français trouveraient leurs tombeaux et finiraient leur destin. »

De son côté, le général Bonaparte, parcourant le front de son armée et montrant du doigt les Pyramides prononça cette courte harangue : Soldats, quarante siècles vous regardent.

Le 21, à deux heures du matin, l'armée se mit en marche. Au jour, elle rencontra une avant-garde de Mameluks, qui disparut après avoir essuyé quelques coups de canon. A huit heures, les

soldats poussèrent mille cris de joie à la vue des quatre cents minarets du Caire. Il leur fut donc prouvé qu'il existait une grande ville qui ne pouvait pas être comparée à ce qu'ils avaient vu depuis qu'ils étaient débarqués. A neuf heures, ils découvrirent la ligne de bataille de l'armée ennemie. La droite, composée de vingt mille janissaires, Arabes et milices du Caire, était dans un camp retranché en avant du village d'Embâbeh, sur la rive gauche du Nil, vis-à-vis Boulaq, ce camp retranché était armé de quarante pièces de canon. Le centre et la gauche étaient formés par un corps de cavalerie de douze mille Mameluks, agas, cheiks et autres notables de l'Egypte, tous à cheval et ayant chacun trois ou quatre hommes à pied pour le servir; ce qui formait une ligne de cinquante mille hommes. La gauche était formée par huit mille Arabes-Bédouins à cheval, et s'appuyait aux Pyramides. Cette ligne avait une étendue de trois lieues. Le Nil, d'Ambâbeh h Boulaq et au Vieux-Caire, était h peine suffisant pour contenir la flottille, dont les mâts apparaissaient comme une forêt. Elle était de trois cents voiles. La rive droite était couverte de toute la population du Caire, hommes, femmes et enfants, qui étaient accourus pour voir cette bataille, d'où allait dépendre leur sort. Ils y attachaient d'autant plus d'importance que, vaincus, ils deviendraient esclaves de ces infidèles.

L'armée française prit le môme ordre de bataille dont elle s'était si bien trouvée à Chobràkhyt, mais

parallèlement au Nil, parce que l'ennemi en était maître. Les officiers d'état-major reconnurent le camp retranché. Il consistait en de simples boyaux qui pouvaient être de quelques effets contre la cavalerie, mais étaient nuls contre l'infanterie; le travail était mal tracé, à peine ébauché; il avait été commencé depuis deux jours seulement. L'artillerie était de fer, sur affûts marins ; elle était fixe et ne pouvait pas se remuer. L'infanterie paraissait mal en ordre et incapable de se battre en plaine. Son prujet était de se battre derrière ses retran- ' chements. Elle était peu redoutable, ainsi que les Arabes, si nuls un jour de bataille. Le corps des Mameluks était seul à craindre, mais hors d'état de résister. Desaix en tète, marchant par la droite, passa à deux portées de canon du camp retranché, lui prêtant le flanc gauche, et se porta sur le centre de la ligne des Mameluks. Reynier, Dugua,.Vial et Bon, le suivirent h distance. Un village se trouvait vis-à-vis du point de la ligne ennemie qu'on voulait percer; c'était le point de direction. Il y avait une demi-heure que l'armée s'avançait dans cet ordre et dans le plus grand silence, lorsque Mourad-Bey, qui commandait en chef, devina l'intention du général français, quoiqu'il n'eut aucune expérience des manœuvres des batailles. La nature l'avait doué d'un grand caractère, d'un brillant courage et d'un coup d'ccil pénétrant. Il saisit la bataille avec une habileté qui aurait honoré le général le plus consommé. Il sentit qu'il était perdu s'il laissait l'armée française achever son mouvement, et qu'avec sa

nombreuse cavalerie il devait attaquer l'inlanterie peiidant qu'elle était en marche. Il partit comme l'éclair avec sept ou huit mille chevaux, passa entre la division Desaix et celle de Reynier, et les enveloppa.

Ce mouvement se fit avec une telle rapidité, qu'on craignit un moment que le général Desaix n'eut pas le temps de se mettre en position ; son artillerie était embarrassée au passage d'un bois de palmiers. Mais les premiers Mameluks qui arrivèrent sur lui étaient peu nombreux. Une décharge en jeta la moitié par terre. Le général Desaix eut le temps de former son carré. La mitraille et la fusillade s'engagèrent sur les quatre côtés. Le général Reynier ne tarda pas à prendre position et h commencer le feu de tous cotés. La division Dugua, où était le général en chef, changea de direction et se porta entre le Nil et le général Desaix, coupant par cette manœuvre, l'ennemi du camp d'Embâbeh et lui barrant la rivière; elle se trouva bientôt à portée de commencer la canonnade sur la queue des Mameluks. Quarante-cinq à cinquante hommes des plus braves, beys, kachefs, Mameluks moururent dans les carrés ; le champ de bataille fut couvert de leurs morts et de leurs blessés. Ils s'obstinèrent pendant une demi-heure il caracoler à portée de mitraille, passant d'un intervalle à l'autre, au milieu de la poussière, des chevaux, de la Inmée, de la fusillade et des cris des mourants. Mais enfin, ne gagnant rien, ils s'éloignèrent et se mirent hors de portée. INIourad-

EN licYPTi; 115

Bey, avec 3.000 chevaux, opéra sa retraite sur Gyzeh, route de la haute l'Egypte. Le reste, se tiouvant sur les derrières des carrés, appuya suv le camp retranché, au moment où la division l'aborda. Le général Rampon, avec deux bataillons, occupa un fossé et une digue qui interceptaient la communication avec Embâbeh et Gyzeh.

La cavalerie qui se trouvait dans le camp, étant repoussée par la division Bon, voulut regagner Gyzeh ; mais, arrêtée par Rampon et par la division Dugua, qui l'appuyait, elle hésita, flotta plusieurs lois, et enfin, par un mouvement naturel, s'appuya sur la ligne de moindre résistance, et se jeta dans le Nil, qui en engloutit plusieurs milliers. Aucun ne put gagner l'autre rive. Le camp retranché ne fit aucune résistance. I/infanterie, voyant la déroute de la cavalerie, abandonna le combat, se jeta dans de petites barques ou ;i la nage. Le plus grand nombre descendit le Xil, le long de la rive gauche, et se sauva dans la campagne, à la faveur de la nuit. Les canons, les chameaux, les bagages, tombèrent au pouvoir des Français.

Mourad-Bey avait fourni plusieurs charges, dans l'espoir de rouvrir la communication avec son camp et de lui faciliter la retraite. Toutes ces charges manquèrent. A la nuit, il opéra sa retraite, et donna le signal par l'incendie de la flotte. Le Nil lut sur-le-champ couvert de feu. Sur ces navires étaient les richesses de l'Egypte, qui périrent, au grand regret de l'armée. De 12.000 Mameluks, 3.000 seulement, avec Mourad-Bey, se retirèrent

liG BONAPARTE

dans la haute Egypte ; 1.200 qui étaient restés pour contenir le Caire avec Ibrahim-Bey, firent depuis leur retraite sur la Syrie ; 7.000 périrent dans cette bataille si fatale h cette brave milice, ([ui ne s'en releva jamais. Les cadavres des Mameluks portèrent, en peu de jours, à Damiette, à Rosette et dans les villages de la basse Egypte la nouvelle de la victoire de l'armée française. Les Arabes, suivant leur coutume, voyant la bataille perdue, s'éloignèrent et se dispersèrent dans le désert. Si la flottille française eût pu arriver, la journée eût été plus décisive. Elle eut fait des prisonniers, elle eût sauvé des bagages. Elle avait entendu toute la journée la canonnade de la bataille. Le vent du nord, qui soufflait, en amortissait le bruit; mais, sur le soir, comme il s'était calmé, le bruit du canon devint plus fort, le feu parut s'approcher. Les équipages crurent que la bataille était perdue. Ils ne Lirent détrompés que par le nombre de cadavres turcs que le Nil charriait. La perte de l'armée française fut de 300 hommes, tués ou blessés ; celle de l'ennemi, en tués, blessés, novés ou prisonniers, se monta à 10.000 Mameluks, Arabes, janissaires; ]Mourad-Bey, lui-même, avait été blessé à la joue d'un coup de sabre.

« L'ai-tillorie s'est spécialement distinguée. Je vous

demande le grade de général de division, pour le général de brigade Dommartin. J'ai promu au grade de général de brigade le chef de brigade Destaiug, commandant la 4e demi-brigade. Le général Zajonchek s'est fort bien conduit dans plusieurs missions importantes que je lui ai conliées. L'ordonnateur en chef Sucy s'était embarqué sur la

flottille du Nil, pour être à portée de faire passer des vivres au Delta ; voyant que je redoublais de marche, et désirant être à mes côtés le jour de la bataille, il se jeta dans une chaloupe canonnière, et, malgré les périls qu'il avait à courir, il se sépara de la flottille. Sa chaloupe échoua. Il fut assailli par une grande quantité d'ennemis ; il montra le plus grand courage. Blessé très dangereusement au bras, il parvint par son exemple, à ranimer l'équipage et à tirer la chaloupe du mauvais pas où elle s'était engagée...

Je vous prie de faire payer une gratification de 1.200 francs à la femme du citoyen Larrey, chirurgien en chef de l'armée. Il nous a rendu au milieu du désert, les plus grands services pai son activité et son zèle. C'est l'officier de santé que je connaisse le plus fait pour être à la tète des ambulances d'une armée (!)■ î

Le quartier général arriva à Gyzeh à neuf heures (lu soir. 11 n'était resté aucun esclave à la belle maison de campagne de Mourad-Bey. Rien de sa distribution intérieure ne ressemblait aux palais de l'Europe. Cependant les officiers virent avec plaisir une maison bien meublée, des divans des plus belles soieries de Lyon ornées de franges d'or, des vestiges du luxe et des arts d'Europe. Le jardin était rempli des plus beaux arbres, mais il n'était percé d'aucune allée. Un grand berceau couvert de vignes et chargé des plus excellents raisins fut une ressource précieuse. Le bruit s'en répandit dans le camp, qui accourut en masse ; la vendange fut bientôt faite.

Les divisions qui avaient pris le campd'Embâbeh étaient dans l'abondance ; on y avait trouvé de nombreuses provisions de bouches, des cantines pleines de confitures et de sucreries ; tous les

'!) Lettre de Bonaparte au Directoire (24 juillet I79S).

bagages des beys et des kâchefs, les tapis, les porcelaines, l'argenterie ; l'espoir d'un riche butin avait ranimé les forces des soldats et la plupart repêchaient les cadavres ennemis noyés dans le fleuve. Les sommes d'argent considérables que les Mameluks avaient la coutume de porter sur eux, (deux ou trois cents pièces d'or), leurs vêtements magnifiques, leurs armes précieuses garnies d'or et d'argent, ornées de belles ciselures, encourageaient les troupes à cette recherche. On mettait a l'encan les dépouilles conquises dans le combat : le champ de bataille était devenu un marché. Au milieu des cadavres, on vendait des chevaux, des armes, des vêtements, des selles, des housses, etc. Il régnait une joie bruvante ; les uns mangeaient et buvaient ; d'autres se paraient de turbans et de pelisses ; on ne songeait plus aux souffrances que l'on venait d'endurer ; bref, suivant le mot de Bonaparte, les soldats se réconcilièrent avec l'Egypte.

Pendant toute la nuit, au travers des tourbillons de flammes des trois cents bâtiments égvptiens en feu, se dessinaient les minarets du Caire. La lueur se réfléchissait jusque sur les parois des Pyramides. Pendant les jours qui suivirent la bataille, les soldats furent occupés à pêcher les cadavres ; beaucoup avaient deux cents ou tiois cents pièces d'or sur eux.

A la pointe du jour, la division Vial passa dans l'ilc de Roudah, mit un bataillon dans le meqyâs. Les tii-ailleurs franchirent le canal et se logèrent

dans la maison de campagne d'Ibrahim-Bey. Le vent du nord soufflait avec force ; cependant la flottille n'ariivait pas. Le chef de division Perrée fit enfin connaître qu'on ne devait plus compter sur lui ; que les bâtiments étaient échoués ; qu'il ne pourrait arriver que quand le Nil aurait monté d'un pied. Cette contrariété était extrême, car le général Bonapaite supposait que l'armée conduite par Ibrahim, se ralliait sous les murs du Caire et qu'il serait besoin de livrer une seconde bataille avant de pénétrer dans cette ville. Il en fut autrement.

Le retour d'Ibrahim dans la ville du Caire, et la nouvelle du désastre éprouvé sur la rive gauche du fleuve, avaient rempli cette capitale de terreur et de confusion. Les beys et les Mameluks qui l'accompagnaient, ceux qui avaient réussi à traverser le Nil à la nage, et tous les partisans de ces dominateurs de l'Egypte, croyant voir arriver les Françiiis à chaque instant sur leurs traces, quittèrent la ville dans la nuit et se dirigèrent sur Belbeys, capitale de la province de Charqyeh, à quelques journées du Caire. Ibrahim sut persuader au pacha d'Egypte, Seid Abou-Bekr, qu'il était dans son propre intérêt de fuir avec lui sans attendre les vainqueurs, qui ne respecteraient pas plus le représentant du Grand Seigneur que les Mameluks. Ce pacha, liomme faible et crédule, auquel les l)eys avaient peut-être dérobé la connaissance de la proclamation adressée par le général Bonaparte (1)

'1) Au moment du débarquement à Alexandrie, le général Honaparte lui avait écrit ponr l'engager à se rallier. (V. page Si).

120 UOXAPAIiTIÎ

au peuple d'Egypte, se détermina h suivre les Mameluks dans leur retraite sur Belbevs, en laissant toutefois son lieutenant ou kiàva dans le château du Caire, pour observer les démarches ultérieures des Français et lui en rendre compte. Alors le peuple du Caire se dit que puisque les chefs s'en vont, le danger est proche. La nuit venue, on se précipite vers les portes de la ville qui regardent l'orient : les marchands abandonnent leurs riches magasins ; les grands oublient qu'ils ont des parents, des amis, des serviteurs, et ne songent qu'à sauver leur tète ; ils s'enfuient, les uns vers le Sayd, les autres vers le désert. En vue de Gyzeh, Mourad a fait mettre le feu à un navire charcfé de munitions, qu'il a craint de voir tomber au pouvoir de l'ennemi ; un autre navire incendié par les marins turcs, brûle encore dans le port d'Embrdjeh. Des murs du Caire, on voit au nord et à l'occident les sinistres lueurs de l'incendie ; on dit que les Francs dévastent Gyzch, qu'ils ont traversé le Nil, et que Boulàq est en flammes. On ajoute même que l'avant-garde des ennemis du Prophète vient d'arriver aux Portes-de-Fer ; quelle massacre les vieillards, enlève les femmes, pille et incendie les maisons. Ces nouvelles, rapidement répandues, causent une telle épouvante, que de toutes parts des clameurs s'élèvent, et que les habitants, suivant l'exemple des chérifs et des cheiks , quittent leurs toits condamnés aux flammes, emportant avec eux tout ce qu'ils peuvent dérober à lennemi : les rues du Caire sont pleines de ces malheuieux qui, pour

la plupart dépourvus de monture, courent vers le désert aussi vite qu'ils peuvent, et traînent avec eux des troupeaux de femmes et denfants nus. A peine ont-ils passé les portes de la ville, que les Arabes s'élancent sur ces tristes convois, enlèvent le butin, déshonorent les femmes, égorgent sans pitié tout ce qui leur résiste. « Cette nuit, dit une relation égvptienne, n'avait jamais rien vu de semblable depuis que le Caire existait. Loreille entend raconter des choses que les yeux n'ont jamais vues. »

Une partie des maisons des beys et des principaux Mameluks furent pillées et dévastées. On mit le feu aux palais de Mourad et d'Ibrahim. Une troupe de ces dévastateurs eût même l'intention de pénétrer dans le quartier de la ville habitée par les Francs ou Européens, mais ceux-ci se barricadèrent et prirent de telles précautions, que les agresseurs furent contenus jusqu'à l'arrivée des troupes françaises.

Ces négociants européens eurent l'heureuse inspiration de représenter au kiàya du pacha qu'il se concilierait la bienveillance du général français, si, dans la situation actuelle de la ville du Caire, il se mettait lui-même à la tète des affaires et entrait en pourparlers avec le vainqueur des Mameluks, pour la reddition de cette capitale de l'Egypte. Le kiàya, dont la position était singulièrement critique, et qui n'avait d'ailleurs aucun moyen de résistance ou de fuite h sa disposition, se laissa facilement persuader ; quelques-uns d'entre ces négo-

clants s'offrirent pour être ses agents auprès du général en chef, et s'embarquèrent à Boulàq, à l'effet de Aenir trouver Bonaparte a son quartier général de Gyzeh. Ils y arrivèrent dans l'aprèsmidi. Ils n'adressèrent au général que cette question énoncée en peu de mots : « Que voulez-vous ? » Bonaparte leur répondit de faire venir les grands et les cheiks, de leur offrir le secours des armées françaises contre les maîtres, les oppresseurs de l'Egypte. L'accueil que leur fit le général en chef leur donna pleine confiance dans la clémence du vainqueur. Après les avoir entendus, le général Bonaparte expédia de suite l'adjudant général Beauvais au général Bon, à Embâbeh, pour lui ordonner de détacher le chef de la 32* demi-brigade, Dupuy, nommé le jour même général de brigade, avec les compagnies de grenadiers, pour se rendre au Caire comme commandant d'armes et prendre possession de la ville.

Dès son arrivée à la citadelle, le général Dupuy fit afficher la proclamation suivante datée du quartier général de Gyzeh, le 4 thermidor an YI (22 juillet 1798) :

Peuple du Caire, je suis content de votre conduite ; vous avez bien fait de ne pas prendre parti contre moi.

Je suis venu pour détruire la race des Mameluks, protéger le commerce et les naturels du pays.

Que tous ceux cjui ont peur se tranquillisent; que ceux qui se sont éloi.s?nés rentrent dans leurs maisons; que la prière ait lieu aujourd hui comme à l'ordinaire, comme je veux qu'elle continue toujours. Xe craignez rien pour vos familles, vos maisons, vos propriétés et surtout pour la religion des |)rophètes que j'aime.

Comme il est urgent qu'il y ait des hommes chargés de

la police, afin que la tranquillité ne soit pas troublée, il y aura un divan composé de sept personnes, qui se réuniront à la Moscjuée de Ver ; il y en aura toujours deux près du commandant de la place, et quatre seront occupés à maintenir la trancpiillité publique et à veiller à la police (1).

Cette proclamation et les paroles rapportées par la députation furent accueillies clans la ville avec la plus vive allégresse. Aussitôt les cheiks Mustapha- Savi, Suleyman-el-Gayouni et d'autres chefs civils ou militaires se rendirent au camp de Gyzeh. Bonaparte leur demanda s'ils étaient les grands cheiks ; ils dirent que les grands cheiks avaient pris la fuite à la nouvelle du désastre d'Embàbeh. Bonaparte ayant refusé de traiter avec eux, les chargea de porter des paroles de paix aux fugitifs. Quelquesuns d'entre ceux-ci, mais en petit nombre, se rendirent au Caire : quand ils y rentrèrent, un triste spectacle s'ofïVit à leurs regards ; la populace, maîtresse de la ville, poussait des cris lurieux contre les chefs devant lesquels elle se prosternait la veille avec une religieuse terreur.

Les négociations se continuèrent le 23 et le 24; Bonaparte fit accompagner les chefs qui étaient venus offrir leur soumission par deux compagnies d'élite. Puis il écrivit au Pacha du Caire :

L'intention de la République Française, en occupant l'Egypte, a été d'eu chasser les Mameluks, qui étaient à la fois rebelles à la Porle et ennemis déclarés du Gouvernement français.

Aujourd'hui qu'elle s'en trouve maîtresse par la victoire signalée que son armée a remportée, son intention est de

(1) Collection Napoléon.

conserver au Pacha du Grand Seigneur ses revenus et son existence.

Je vous prie d'assurer la Porte qu'elle n'éprouvera aucune espèce de perte, et que je veillerai à ce qu'elle continue à percevoir le même tribut qui lui était ci-devant payé (1).

Pendant ces deux journées du 23 et du 24, tout ce que le Caire avait de distingué passa le Nil et se rendit à Gyzeh pour voir le sultan El-Kébir (sultan le Grcuicl, nom donné par les Arabes au général Bonaparte), et lui faire sa soumission. Le général Bonaparte n'oublia rien de ce qui pouvait les rassurer, leur inspirer de la confiance et des sentiments lavorables (2). Mais, avant d'établir son quartier général au Caire, il prit les plus grandes précautions pour assurer les positions de l'armée et ses communications : Desaix reçut l'ordre de se rendre avec sa division à deux lieues en avant de Gyzeh en suivant les bords du Nil, à l'effet d'établir sur ce point un camp retranché, et une batterie destinée à dominer la navigation du fleuve : celle de Duffua partait le 24 à la pointe du jour, avec une avantgarde et de l'artillerie pour les Pyramides afin d'y établir une redoute à l'abri de toute attaque de la part des Arabes. Il prescrivit encore que l'enceinte de Gyzeh contiendrait : le dépôt du grand parc

(1) 23 juillet 1798. Colloction Napoléon.

(2) II était ])nrfaitciiiont sccondi' par son intorprète lo citoyen Venture, qui avait passi' quarante ans à Conslantinople et dans dillVrouls pays musulmans. C'était le premier orientaliste d'Europe; il rendait tous ses discours avec éli';«;ance, facilité, et de manière à produire l'cITet convenable. Venture de l'aradis (Jean-Michel de), était né à Marseille en 1742. Il occupait la chaire de langue turque, à Paris, lorsque Bonaparte l'emmena avec lui en Kfï.vple. .\tteint cii? la dysenterie pendant le siège de Saint-Jean-d"Acre, if succomba lors de la retraite de l'armée.

(rartilleiic, le dépôt du génie, les ateliers de construction de cartouches et d'artifice, celui de la réparation d'armes, le dépôt de boulangerie, avec six fours, un parc pour les bestiaux, des emplacements pour les différentes branches de l'administration, et un hôpital de cent lits. De Rosette il fit acheter sur-le-champ pour être mis à la disposition de l'ordonnateur de l'armée navale : quatorze cents quintaux de riz, quinze cents quintanx de bois, cent quintaux de tabacs et deux cents moutons. Il fit partir pour Rosette une chaloupe canonnière et cinquante djermes toutes chargées de blé.

Le 25 juillet, le général en chef fit son entrée dans le Caire, descendit à la maison d'Elfy-Bey, située sur la place Ezbekyeh, à une extrémité de la ville. Elle avait un très beau jardin, et communiquait par la campagne, avec Boulàq et le Vieux-Caire. — A peine installé avec son état-major, ses premiers instants lurent employés aux malades et blessés et à la façon de bien assurer la subsistance des troupes.

Un ordre prescrivit d'établir en moins de huit jours : un hôpital pour deux cents malades à Boulàq ; un au Vieux-Caire pour deux cents malades; un à Gyzeh, pour cent, un au Caire pour cent.

A Gyzeh, un four, une boulangerie et un magasin de chaque administration ; à Boulàq, six fours et une boulangerie; au Vieux-Caire, trois fours et une boulangerie; au Grand-Caire, trois fours et une boulangerie, et il fut expressément ordonné que le

pain du soldat sera sans aucune espèce de mélange (1).

Puis, pour protéger les populations et donner toute confiance aux vaincus, il fit écrire aux -caravanes de venir sans inquiétude et l'embargo mis sur les bâtiments turcs d'Alexandrie fut levé afin de laisser libre cours au commerce ordinaire (2); par une proclamation il exhorta les Arabes « à bien se comporter et à ne pas faire la guerre aux Français et fit part au peuple des vues bienfaisantes que nous avions à son égard (3). » Un corps de troupes turques, composé de cinq compagnies de soixantecinq bommes, fut formé immédiatement pour être employé sous les ordres du général Dupuy. Les femmes desbeyset des Mameluks, errant aux environs du Caire furent autorisées à rentrer en possession de leurs propriétés.

« Le général en chef, considérant que les femmes des beys et des Mameluks, errant aux environs du Caire, deviennent la proie des Arabes, et mù par la compassion, ce premier sentiment qui doit animer l'homme, autorise toutes les femmes des beys et des Mameluks, à rentrer en ville, dans les maisons qui sont leur propriété, et leur promet sûreté (4). »

Rassurés sur leur personne et leurs propriétés, les habitants le furent bientôt sur l'article si essentiel de leur religion. Du reste Bonaparte se hâta d'employer la politique qu'il avait déjà suivie à

(1), (2), (3), (4) Tous ces ordres furent signi'S dans la journée du 25 juillet. (Correspondance de Napoléon).

Alexandrie, et qui devait lui attacher le pays. Il visita les ulémas et les grands cheiks, les flatta, leur fit espérer le rétablissement de la domination arabe, leur promit la conservation de leur culte et de leurs coutumes, et réussit complètement à les gagner par un mélange de caresses adroites et de paroles imposantes empreintes d'une grandeur orientale. T/essentiel était d'obtenir des cheiks de la mosquée de Jemil-Azar une déclaration en faveur des Français. C'était comme un bref du Pape chez les Chrétiens. Bonaparte y déploya tout ce qu'il avait d'adresse, et il y réussit complètement. Les grands cheiks firent la déclaration désirée, et engagèrent les Egyptiens à se soumettre à l'envoyé de Dieu, qui respectait le Prophète, et qui venait venger ses enfants de la tyrannie des Mameluks. Enfin il confirma les grands cheiks dans tous leurs villages, dans tous leurs privilèges, et les environna d'une plus haute considération que celle dont ils avaient joui jusqu'alors ; c'est d'eux qu'il se servit en formant un divan comme il avait fait à Alexandrie pour le gouvernement du pays :

Quartier général, au Caire, 7 thermidor an VI (25 juillet 1798).

Bonaparte, membre de l'Institut national, général en chef, ordonne :

1° Le Caire sera gouverné par un divan composé de neuf personnes.

2° Les cheiks El-Sâdàt, El-Cherqâouy, El-Saouy, EI-Bekry, El-Fayoumy, El-Arichy, Moussa-Sirsy, le bakin El-Aschraf Seid-Omar, Mohammed el-Emir, se rendront ce soir, à cinq heures, dans la maison du kiàya El-Chaouhied.

Ils composeront le divan.

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Ils nommeront un d'entre eux pour président, un secrétaire jiris hors de leur sein, et deux secrétaires interprètes sachant le français et l'arabe.

Ils nommeront deux agas pour la police.

Ils nommeront une commission de trois pour surveiller les marches et approvisionnements de la ville.

Ils nommeront une commission de trois chargée de faire enterrer tous les morts qui se trouveraient au Caire et à deux lieues aux environs.

3° Le divan sera assemble tous les jours à midi, et il y aura perpétuellement trois membres qui seront en permanence.

4° Il y aura à la porte du divan une garde française et une turque.

5° Le général Berthier et le commandant de la place se rendront ce soir, à cinq heures, au divan, pour l'installer et faire prêter à ses membres le serment de ne rien faire contre les intérêts de l'armée (1).

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