‹ Bonaparte en Égypte, 1798-1799Chapitre 4 sur 14 · BONAP.VETE · texte numérisé non relu

BONAP.VETE

Ce divan ou conseil municipal devait servir par une bonne direction, à gagner l'esprit des flgyptiens, en les consultant, et à s'instruire par eux de tous les détails de l'administration intérieure. Ce divan nomma le gouverneur de la ville, le chef des troupes indigènes, le trésorier, les conseillers et le président du divan ; presque tous les choix se portèrent sur des notables de la cité qui avaient souffert de la tyrannie des INIameluks. Les scellés furent mis sur les maisons des cheiks fugitifs, et les mesures les plus sévères furent adoptées pour arrêter le pillage ; dans sou projet de succéder aux droits des Mameluks, on fit saisir leurs propriétés et on continua au profit de l'armée française la perception des droits établis précédemment. Partout dans les

(1) .\rchivos du Uùpnl do l.i <;iiorro. Correspondance, piècu 2837.

EN É(;ypte 129

provinces déjà occupées, tous les chevaux de selle furent réquisitionnés pour remonter les corps de cavalerie venus de France sans leur monture, les détenteurs en étaient indemnisés (1).

T/administration des provinces fut organisée conformément aux avis exprimés par le divan du Caire, auquel le général en chef adressa plusieurs questions sur la formation, la composition et les appointements des divers provinciaux, sur les successions, sur la manière de rendre la justice, sur les propriétés et les impositions (2). Les réponses du divan furent pleines de sagacité, rappelèrent les lois et les usages qui régissaient l'Egypte, et satisfirent complètement le général en chef. En conséquence il ordonna :

Article 1"''. — Il y aura dans chaque province de l'Egypte un divan composé de sept personnes, chargées de veiller aux intérêts de la province, de me faire part de toutes les plaintes qu'il pourrait y avoir, d'empêcher la guerre que les villages se font entre eux, de surveiller les mauvais sujets, de les châtier, en demandant la force au commandant français, d'éclairer le peuple toutes les fois que cela sera nécessaire.

Art. 2. — Il y aura dans chaque province un aga des janissaires, qui se tiendra toujours avec le commandant français; il aura avec lui une garde de soixante hommes du pays, armés, avec lesquels il se portera partout où il sera nécessaire pour maintenir le bon ordre et faire rentrer chacun dans l'obéissance et la tranquillité.

Art. 3. — Il y aura dans chaque province un intendant chargé de la perception du myry, de la perception du feddàu et de tous les revenus appartenant ci-devant aux Mameluks

(11 « On prendra et tiendra note de tous ceux qui donnent des chevaux, afin qu'on puisse les indemniser, et on leur en fera donner un reçu. I) (Ordres divers du général en chef datés des 25, 26, 27 juillet).

(2) Questions adressées au divan général d'Egypte par le général en chef. Quartier général au Caire (27 juillet).

130 BOXAPAKTE

et qui appartiennent aujourd'hui à la République : il aura sous lui le nombre d agents nécessaires.

Art. 4. — Il y aura auprès dudit intendant un agent français tant pour correspondre avec l'administration des finances que pour faire exécuter tous les ordres qu'il pourrait recevoir, et se trouver toujours au fait de l'administration (1).

Le général en chef prescrivit également que tous les propriétaires d'Egypte seraient confirmés dans leurs propriétés ; que les fondations pieuses affectées aux mosquées seraient conservées; que toutes les transactions civiles et commerciales continueraient à avoir lieu, et que la justice continuerait à être administrée comme par le passé.

(1) Ordre du 27 juillet 1798. Correspondance, pièce 2858.

Combat d'El-Khânqah (2 août). — Bonaparte quitte le Caire (7 août) pour combattre Ibrahim-Bey; son entrée à Belbeys(9aoùt). — Combat de Sàlheyeh (10 août) ; Ibrahim-Bey est chassé de l'Egypte. — Commandement et organisation du nouveau territoire conquis. — En route, Bonaparte reçoit la nouvelle du désastre de 1 escadre à Aboukir ; il rentre au Caire (15 août). — Récit du combat naval d'Aboukir. — Brueys est tué sur son banc de quart; mort héroïque de Du Petit-Thouars ; Casablanca et son jeune fils périssent dans l'explosion de V Orient. — Lettres de Bonaparte au Directoire, à la veuve de l'amiral Brueys, au contre-amiral Thevenard. — Ganteaume est nommé contreamiral et commandant en chef de la marine de l'Armée (15 août).

Il ne sulTisait pas de donner h la ville du Caire et aux provinces soumises une organisation civile et militaire ; il importait pour conserver notre conquête d'achever la ruine des Mameluks, de soumettre les provinces où les agents du Pacha rassemblaient des forces et se préparaient à de nouveaux combats. Kleber était h Alexandrie; Menou occupait Rosette. Du quartier général de Gyzeh, Bonaparte avait envoyé Desaix à Terseh, dans le Fayoum, pour observer et contenir Mourad auquel il avait fait, d'autre part, proposer un traité de paix et d'alliance (1) ; en venant au Caire,

(1) Bonaparte avait donné au citoyen Rosetti, consul d'.4.utriche à -Alexandrie, les pleins pouvoirs pour négocier avec Mourad-Bey. (Correspondance de Napoléon, Letlies du 1" .\oùt 17981.

132 nONAPARTE

il avait laissé Belliard à Gyzeh ; Vial fut envoyé à Damiette et les troupes qu'il commandait furent réparties, tant dans cette dernière ville que sur les bords de la branche orientale du Nil, jusqu'à la mer; le général Yerdier, avec une des brigades de la division Kleber, s'était dirigé de Gyzeh aux Grandes Pyramides pour y protéger la construction d'une redoute étoilée pouvant contenir cent hommes et deux pièces de canon. Kleber reçut l'ordre d'envoyer le général Dumuy avec une colonne de cinq cents h six cents hommes et une pièce d'artillerie prendre le commandement de la province de Bahvreh et de protéger la navigation du Nil ; le général Zajonchek fut nommé gouverneur de la province de Menout ; Murât gouverneur de celle de Qelyoub; Fugière de la province de Gharbyeh ; tous avaient pour instruction de désarmer les habitants, de requérir des chevaux pour la cavalerie, de bâtir des fours pour cuire le pain, d'établir des hôpitaux, d'activer le travail des commissions pour l'inventaire des biens appartenant aux Mameluks, d'étudier et de faire connaître l'espèce des habitants, la population et les ressources pécuniaires des provinces, d'y répandre des proclamations, et enfîn d'en faire lever, aussi bien que possible, le plan par les officiers du génie ou de l'état-major. Afin de contenir les ennemis de l'armée, le général en chef recommandait à ses lieutenants la plus grande sévérité. « Il faut, écrivait-il, prendre avec ces peuples le ton nécessaire pour qu'ils obéissent; et pour eux, obéir, c'est craindre. »

Ibrahim-Bey s'était retiré à Belbeys, d'où il cherchait h soulever les fellahs du Delta, et où il attendait le retour de la caravane de la Mecque, dans l'intention de rallier à lui les Mameluks, et de profiter de ce renfort pour exécuter contre les Français un plan d'attaque combiné avec Mourad-Bey et les Arabes, Comme ce voisinage était dangereux, le général en chef donna le 1" août l'ordre au général Leclerc de se rendre sur la route de Belbeys, depuis environ trois a cinq lieues en avant de la place du Caire afin d'éclairer tout ce qui pourrait revenir au Caire, soit par la route de Belbeys, soit par celle de Suez. Il devait aussi faire parvenir au général en chef toutes les nouvelles dont il aurait connaissance, soit venant de la caravane, d'Ibrahim-Bey ou de la Syrie. Le lendemain, 2 août, Leclerc fut attaqué h El-Khânqah par quatre cents Mameluks et Arabes que plusieurs décharges d'artillerie mirent en fuite; mais les fellahs soulevés se représentaient constamment et harcelaient les avant-postes. La situation pouvait devenir critique; le général en chef résolut d'en finir avec Ibrahim-Bey. Le 7 août il laissa au général Desaix le commandement du Caire et partit avec les divisions Lannes (i) et Dugua ; l'armée se réunit le 8 à l'avant-poste du général Leclerc, et bivouaqua le 9 h Belbeys. Ibrahim-Bey n'avait pas cru prudent de l'attendre et s'était retiré vers Sàlheyeh :

Nous marchâmes à grandes journées sur la Syrie, poussant toujours devant nous Ibrahim-Bey et larmée qu'il

(1) Lannes avait pris le coinmandemcnt de la division Menou .

commandail. Avant d'arriver à Belbcys, nous délivrâmes une partie de la caravane de la Mecque, que les Arabes avaient enlevée et conduisaient dans le désert, où ils étaient déjà enfoncés de deux lieues. Je l'ai fait conduire au Caire sous bonne escorte. Nous trouvâmes à Koràym une autre partie de la caravane, toute composée de marchands qui avaient été arrêtés d'abord par Ibrahim-Bey, ensuite relâchés, et pillés par les Arabes. J'en fis réunir les débris et je la fis également conduire au Caire.

Le pillage des Arabes a dû être extrêmement considérable. Un seul négociant m'assure qu'il perdait, en châles et autres marchandises des Indes, pour deux cent mille écus. Ce négociant avait avec lui, selon l'usage du pays, toutes ses femmes. Je leur donnai à souper et leur fis procurer les chameaux nécessaires pour leur voyage au Caire; plusieurs paraissaient avoir une assez bonne tournure, mais le visage était couvert, selon l'usage du pays, usage auquel l'armée s'accoutuma le plus difficilement.

Nous arrivâmes à Sàlheyeh, qui est le dernier endroit habité de lEgypte où il y ait de la bonne eau ; là, commence le désert qui sépare la Syrie de l'Egyjîte (1).

Le 10 août, au moment où l'avant-garde composée d'environ trois cents hommes de cavalerie, entrait à Sàlheyeh, Ibrahim-Bey surpris fuyait à hi hâte, couvrant son arrière-garde forte d'un millier de Mameluks. L'infanterie française était encore à une lieue et demie en arrière ; les chevaux étaient harassés de fatigue, des nuées d'Arabes couvraient la plaine, attendant l'issue du combat pour tomber sur les vaincus ! La seule arrière-oaixlc d'Ibrahim- Bey était trois fois plus nombreuse que l'avantgarde française. Malgré l'infériorité du nombre, le général Bonaparte, à la tète de cette avant-garde, n'hésita pas à la poursuivre dans le désert. Deux

(1) Lettre de Bonaparte au Directoire (19 août 17U8).

cents l)raves, tant du 7" régiment de hussards que du 22" de chasseurs, et des guides emportés par leur fougue, chargèrent avec impétuosité. Ils furent enveloppés : la charge devint générale ; les guides suivirent les hussards ; les généraux, les aides de camp, se jetèrent dans la mêlée. Bonaparte resta presque seul. Des deux côtés on se battit en désespérés. Chaque officier, chaque cavalier, eut à soutenir un combat particulier. Enfin, le 3*^ de dragons s'avança, et par une fusillade bien diriaée, força les Mameluks à se retirer abandonnant deux pièces de canon et une cinquantaine de chameaux charo-és de tentes et d'autres effets. Mais Ibrahim-Bey, quoique blessé pendant le combat, parvint à sauver avec lui ses équipages, dans lesquels étaient ses femmes, celles de ses Mameluks, ses trésors et les plus riches marchandises de la caravane. Il avait disparu quand l'infanterie française arriva à Sâlheyeh, où elle prit position. Ibrahim continua à fuir vers la Syrie, dont le séparaient neuf jours de marche à travers le désert. Tous les Français, chefs et soldats, montrèrent une valeur extraordinaire : le chef d'escadron Détrès, du 7* de hussards, y fut renversé de cheval, couvert de plus de vingt blessures, toutes très graves, et qui firent craindre longtemps pour sa vie (1) ; Sulkowosky, aide de camp du général en chef, fut blessé de sept coups de sabre et de plusieurs coups de feu. Lassalle, alors chef de brigade

(1) L'élat fie cet officier supérieur était tellement grave que dans son rapport au Directoire, en date du 19 août, le général Bonaparte fait savoir que <• Détrès a été mortellement blessé. »

du 22"= de chasseurs, ayant laissé tonibei" son sabre au milieu de la mêlée, fut assez adroit et assez heureux pour mettre pied à terre et se trouver à cheval pour se défendre et attaquer iin des Mameluks les plus intrépides, auquel il fit mordre la poussière. Les chefs de bataillon Duroc et Leturcq, le premier aide de camp de Bonaparte, le second du général Berthier, le capitaine Colbert, l'adjoint Arrighi, engagés trop avant par leur ardeur dans le plus fort de la mêlée, coururent les plus grands dangers. Le général Caffarelli, malgré sa jambe de bois, n'en combattit pas avec moins d'ardeur et '\ de dévouement. Le général Murât s'était montré, avec son intrépidité ordinaire, à la tête du 3^ de dragons.

L'on sait cjue Seid Abou-Bekr, pacha d'Egypte, avait accompagné Ibrahim-Bev dans sa fuite : cela contrariait le général Bonaparte dans ses desseins, qui s'était annoncé comme l'ami des Turcs, et comme ne venant point attaquer les droits du Grand Seigneur, ne faisant la guerre qu'aux Mameluks usurpateurs. Le lendemain du combat de Sâlheyeh un Arabe fut chargé de porter la lettre suivante à Ibrahim-Bey :

Quartier général, Sâlheyeh, 25 thermidor an VI (12 avril! 798).

La supériorité des forces que je commande ne peut plus être contestée; vous voilà hors de l'Egypte et obligé de passer le désert.

Vous pouvez trouver dans ma générosité la fortune et le bonheur que le sort vient de vous ùter.

Faites-moi de suite connaître votre intention.

Le pacha du Grand Seigneur est avec vous : envoyez-le-

moi, porteur de votre réponse : je l'accepte volouliers comme médiateur (1).

Cette lettre resta sans effet, et le général en chef n'acquit même pas la certitude qu'elle eût été remise.

Les Mameluks d'Ibrahim étant rejetés hors d'Egypte, il fallait les empêcher d'y rentrer et de se mettre en mesure de défendre en outre la frontière de Syrie, si elle était attaquée. « Sâlheyeh est à trente lieues du Caire et à soixante et seize lieues de Gaza ; c'est le dernier point où arrive l'inondation du Nil. Au delà des palmiers de Sâlheyeh commence le désert aride qui sépare l'Afrique et l'Asie. Il était nécessaire d'y établir un fort ; ce serait h la fois une vedette pour observer le désert, et une place de dépôt pour l'armée qui serait obligée de manœuvrer sur cette frontière ou même qui voudrait se porter en Syrie. Le général Caffarelli reçut des instructions pressantes à ce sujet :

Mon intention, lui écrit le général en chef, est de réunir à Sâlheyeh des magasins de guerre et de bouche suffisants pour pourvoir aux besoins d'une armée de trente mille hommes pendant un mois.

Vous sentez qu'il est indispensable que des magasins aussi précieux soient contenus dans une forteresse qui les mette à l'abri d'être enlevés par une attaque de vive force, et qui fasse que sept ou huit cents hommes de garnison obligent l'ennemi à un siège d'autant plus long qu'il ne peut charrier son artillerie qu'au travers de neuf jours de désert. Une fois cette forteresse construite, on pourra, si on le juge nécessaire, y appuyer un camp retranché, soit pour tenir pendant longtemps les corps de l'ennemi éloignés, soit pour

(1) Correspondance, pièce 3005.

y pouvoir protég-cr un corps d'armée inférieur, mais trop considérable pour y tenir garnison... (1).

La division Reynier fut laissée h Sàlheveh. Le général fut chargé en outre d'organiser la province de Charqyeh dont il fut nommé gouverneur (2). Le général Dugua fut envoyé, en la même qualité, dans celle de Mansourah (3). Après avoir bien, prescrit toutes les mesures nécessaires pour sauvegarder Sâlheyeh, le général en chef se mit en marche le 13 août, avec le reste de l'armée pour revenir au Caire. Mais, il n'était pas éloigné de deux lieues de Sâlheyeh, qu'un des aides de camp de Kleber arriva au devant du général en chef et lui apportait les plus navrantes nouvelles de la perte de la flotte française à Aboukir : la fortune venait d'infliger à Bonaparte le plus redoutable de toufe les revers ; cependant il avait recommandé à l'amiral Brueys de mettre son escadre à l'abri des Anglais, soit en la faisant entrer dans Alexandrie, soit en la dirigeant sur Corfou; mais surtout de ne pas rester dans la rade d'Aboukir, car il valait mieux rencontrer l'ennemi à la voile que de le recevoir à l'ancre (4).

En parcourant le rapport rédigé par le contreamiral Ganteaume, Bonaparte ne laissa paraître sur son visage aucun trait qui put faire connaître les sensations extraordinaires que cette lecture devait nécessairement occasionner dans son esprit. Il prit i» pai't lenvové de Kleber et lui demaiula quelques

(1) (2) (3) Archives du Di'pôt de la guerre et Currospontl.Tnce de Napoléon: lettre du 13 aoitl ITOS.

(4) Correspondance de Napoléon, pièces 2727, 2728

EX KGYPTE 13î>

détails de vive voix. Lorsque l'aide de camp eût à peu près terminé son récit, le général en chef, qui l'avait écouté avec la plus grande impassibilité, lui dit avec le même sang-froid : « Nous n'avons plus de flotte : Eh bien, il faut rester en ces contrées, ou en sortir grands comme les Anciens. » Il était impossible de taire longtemps une pareille nouvelle, aussi Bonaparte fut le premier à la communiquer à ceux qui l'entouraient. Le calme du général en chef, et bientôt après le ton d'inspiré avec lequel il s'efforça de dérouler aux yeux de ses soldats un avenir de gloire et de prospérité, écartèrent de leur imagination toute pensée trop chagrine. Toutefois la dépêche du général Kleber détermina Bonaparte à revenir au Caire en toute diligence ; il n'employa qu'un jour et demi à faire le trajet, le 15 août il était rentré dans la capitale. Les vilemas de Gâma el-Azhar lui présentèrent les principaux négociants. Ils témoignèrent leur gratitude pour la protection accordée à la caravane ; les Français qui savaient déjà la nouvelle d'Aboukir, étaient dans la consternation. Mais la présence du général en chef, la noble assurance qu'il témoignait dans le malheur commun, et la confiance extraordinaiic qu'il savait si bien inspirer à tous ceux qui l'approchaient, eurent bientôt dissipé les premières alarmes, auxquelles succédèrent le calme et l'espérance, et ils accueillirent avec joie le retour de l'armée. Il parla aux ofliciers et aux soldats :

« Nous voila dans l'obligation de faire de grandes choses : nous les ferons : de fonder un ofrand

empire : nous le fonderons. Des mers, dont nous ne sommes pas maîtres, nous séparent de la patrie; mais aucune mer ne nous sépare ni de l'Afrique ni de l'Asie. Nous sommes nombreux, nous ne manquerons pas d'hommes pour recruter nos cadres. Nous ne manquerons pas de munitions de guerre, nous en avons beaucoup, au besoin Champy et Conté (1) nous en fabriqueront (2).»

Ce fut le i*^'" août, à deux heures et demie après midi, que l'escadre anglaise apparut à l'horizon d'Aboukir, toutes voiles dehors. Il ventait grand frais nord-ouest. L'amiral était à table avec ses officiers. Une partie des équipages et des chaloupes étaient à Alexandrie, à Rosette ou à terre sur la plage d'Aboukir. Son premier signal fut d'ordonner le branle-bas ; son second, d'ordonner aux chaloupes qui étaient à Alexandrie, à Rosette et à terre de rejoindre leurs vaisseaux; le troisième, d'ordonner aux équipages des bâtiments de transport qui étaient à Alexandrie de se rendre par terre à bord de ses vaisseaux pour en renforcer les équipages ; le quatrième, d'ordonner de se tenir prêt à combattre ; le cinquième, d'ordonner de se tenir prêt à appareiller; le sixième, à cinq heures dix minutes, d'ordonner de commencer le feu. L'escadie anglaise arrivait avec la plus grande rapidité, mais elle ne montrait que onze vaisseaux de soixante-quatorze, un de cinquante et une petite corvette. Il était cinq heures après-midi,

(I) Savants attaclios à l'cxpcklition.

(2^ Dictées de McipoUon à Saintc-Ilclinc .

il ne paraissait pas possible qu'avec des forces si inférieures l'amiral anglais voulût attaquer la ligne. Mais deux autres vaisseaux étaient à l'ouest d'Alexandrie, hors de vue; ils n'arrivèrent sur le champ de bataille qu'à huit heures du soir.

La ligne d'embossage de la flotte française était composée : la gauche, par le Guerrier (capitaine Trullet-Timothée), le Conquérant (capitaine Dalbarade, jeune), le Spartiate (chef de division Emériau), et VAquiloji (capitaine Thevenard), tous les quatre de soixante-quatorze; Za iSéWewse, frégate de trente-six (capitaine Martin), était derrière le Guerrier; le centre, par le Peuple-Souverain, de soixante-quatorze (capitaine Racord), le Franklin, de quatre-vingts (contre-amiral Blanquet du Chayla et capitaine Gilet), V Orient, (vice-amiral Brueys et capitaine Casabianca), de cent vingt, le Tonnant, (chef de division du Petit-Thouars), de quatre-vingts, r Arthémise , frégate de quarante (capitaine Stendelet), r Alerte et le Castor, deux petites corvettes, mouillaient derrière l'amiral ; la droite était composée de V Heureux , de soixante-quatorze (chef de division Etienne), le Timoléon, de soixante-quatorze (capitaine Trullet, jeune), le .Guillaume Tell, de quatre-vingts (contre-amiral Villeneuve et capitaine Saulnier), le Mercure, de soixante-quatorze, (capitaine Cambon), le Généreux, de soixante-quatorze (chef de division Lejoille); derrière le Généreux étaient mouillées les frégates la Diane, (contreamiral Decrès et capitaine Soleil), et la Justice,

(capitaine Villeneuve), chacune tle quarante-quatre, les meilleures de la flotte.

L'escadre anglaise marchait dans l'ordre suivant : 1» le Culloden en tête, 2" le Goliath, 3" le Zélé, 4° r Or-ion, 5° V Audacieux, 6" le Thésée, 1° le Vanguard, vaisseau amiral, 8° le Minotaure, 9° le Bell éropho/i, 10" la Défense, 11° le Majestueux, tous de soixante-quatorze ; 12*^ le Léandre, de cinquante, et la Mutine, corvette de quatorze canons; 13° l'Alexandre, 14" le Swiftsure; ces deux vaisseaux étaient hors de vue, à l'ouest d'Alexandrie.

L'opinion générale dans la flotte française était que la bataille serait remise au lendemain, si toutefois d'autres vaisseaux ne venaient renforcer l'ennemi dans la nuit; car il ne paraissait pas possible que Nelson risquât une bataille avec ceux qu'il montrait. Le branle-bas fut fort mal fait. On laissa substituer sur P Orient les cabanes construites par les passagers. Le Guerrier et le Conquérant ne dégagèrent qu'une seule batterie et encombrèrent la batterie du côté de terre. Il parait que Brueys avait le projet d'appareiller, mais qu'il attendait les matelots d'Alexandrie, qui n'arrivèrent qu'à neuf heures du soir. Cependant l'escadre ennemie était h portée de canon, et, au grand étonnement des deux armées, l'amiral français ne faisait pas le signal de commencer le feu.

L'ordre de Nelson fut d'attaquer vaisseau par vaisseau, chaque vaisseau jetant l'ancre et se plaçant par le travers de la proue du vaisseau français^ Le Culloden, destiné à attaquer le Guerrier, qui

EN KGYPTE 143

lonuait l'extrême-gauche de l'armée française, voulant passer entre le Guerrier et l'ilôt d'Aboukir, toucha et s'échoua. Si cet ilôt eut été armé de crros canons, il eût été obligé d'amener ; du moins il fut inutile pendant toute la bataille. Le Goliath^ qui le suivait, passa entre lui et la ligne française ; il voulut jeter l'ancre et mouiller par le travers de la proue du Guerrier, mais il fut entraîné par le vent et le courant ; il doubla le Guerrier qui, ayant sa batterie de tribord embarrassée, ne put s'en servir. Le capitaine du Goliath fut surpris de ne recevoir aucune bordée ni du Guerrier, ni du Conquérant, pendant que le pavillon français y flottait ; il ne connut depuis qu'avec étonnement la raison de cette contradiction. Si le Guerrier eut été mouillé sur quatre ancres, plus près de l'ilôt, il eût été impossible de le doubler. Le Zélé imita la manœuvre du Goliath ; l'Orion suivit, mais il fut attaqué par la frégate française la Sérieuse. Cette attaque audacieuse retarda son mouvement ; il mouilla •entre le Franklin et le Peuple-Souverain. Le Vanguard, vaisseau amiral anglais, jeta l'ancre par le travers du Spartiate^ troisième vaisseau delà ligne française. La Défense, le Bellérophon, le Majestueux, le Mindaure, suivirent son mouvement, et toute la gauche et le centre de la ligne français* se trouvèrent engagés, jusqu'au huitième vaisseau, le Tonnant. Les cinq vaisseaux de la droite ne prirent aucune part à l'action. L'amiral français et ses deux matelots, fort supérieurs par leur échantillon aux vaisseaux ennemis, firent des merveilles. Le

vaisseau anglais, le Bellérophon, fut dégréé, démâté et fut obliffé d'amener. Deux autres de soixantequatorze furent démâtés, obligés de s'éloigner. Si dans ce moment le contre-amiral Villeneuve eût appareillé avec la droite et lût tombé sur la ligne anglaise, avec les cinq vaisseaux et les deux frégates sous ses ordres, la victoire était aux Français. Le vaisseau anglais le Cidloden avait échoué ; le Léandre était occupé à le relever ; V Alexandre et le Siviftsitj-e, il est vrai, paraissaient en vue, mais ils étaient encore loin du champ de bataille, et le Bellérophon avait amené. Nelson ne soutenait le combat qu'avec dix vaisseaux. Le Léandre, voyant le danger que courait la flotte anglaise, abandonna le Cidloden et se jeta au milieu du feu. L'Alexandre et le Swiftsiire arrivèrent enfin, se portèrent sur le Franklin ^XV Orient. La bataille n'était rien moins que décidée et se soutenait encore avec assez d'égalité. Du côté des Français, le Guerrier q\ le Conquérant ne tiraient plus, mais c'étaient leurs plus mauvais vaisseaux ; et, du côté des Anglais, le Culloden et le Bellérophon étaient aussi hors de combat. Les vaisseaux anglais avaient plus souffert que les vaisseaux français, par la supériorité du feu de C Orient, du Franklin et du Tonnant. Il était probable que le feu se soutiendrait ainsi toute la nuit et qu'enfin l'amiral Villeneuve prendrait part à l'action. Mais, sur les neuf heures du soir, le feu prit à V Orient ; h dix heures, il sauta; ce qui décida la victoire en faveur des Anglais. Son explosion fut épouvantable.

Pendant une demi-heure, le combat cessa. La ligne française recommença le feu. Le Spartiate, V Aquilon, le Peuple-Souverain^ le Franklin, le Tonnant, soutinrent l'honneur de leur pavillon. La canonnade fut vive jusqu'à trois heures du matin ; de trois à cinq elle se ralentit des deux côtés ; à cinq heures, elle recommença avec une nouvelle fureur. Qu'eùt-ce été si Z'O/ven^ y avait pris part? A midi, le 2 août, la cano^inade était encore vive ; à deux heures après midi, le décret du destin était prononcé. Alors seulement l'amiral Villeneuve parut s'apercevoir qu'on se battait depuis dix-huit heures : il coupa ses cables et gagna le large avec le Guillaume Tell, de quatre-vingts, le Généreux et les frégates la Diane et la Justice. Les trois auties vaisseaux de sa droite s'étaient jetés à la cote sans presque rendre le combat.

La perte et le désordre des Anglais furent tels que, vingt-quatre heures après le commencement de la bataille, le pavillon tricolore flottait encore sur le Tonnant, et Nelson n'avait aucun vaisseau en état de l'attaquer, tant était grand le délabrement de son escadre. Il vit avec plaisir le Guillaume Tell et le Généreux se retirer. 11 ne fut pas tenté de les faire suivre. 11 dut sa victoire à l'ineptie et h la négligence des capitaines du Guerrier et du Conquérant, il l'accident de VOrient, et à la mauvaise direction du contre-amiral Villeneuve. Brueys déploya le plus grand courage ; blessé à la iigure et à la main dès la première heure de l'action, il rei'usa de quitter le pont. Un nouveau boulet lui

épargne la douleur d'être témoin de la catastrophe qui allait terminer la bataille. Il mourut sur son banc de quart et son dernier soupir fut un ordre de corabattre(l). Thevenard, chef de division, commandant V Aquilon, du Petit-Thouars, Casabianca^ capitaine de l'Orient, officiers distingués, périrent avec gloire. Gasabianca avait avec lui son fils ; quand il vit le feu gagner le vaisseau, il chercha à sauver cet enfant ; il l'attacha sur un mât de hune qui flottait ; mais cet intéressant enfant fut englouti par l'explosion. Casablanca sauta avec V Orient^ tenant à la main le grand pavillon national. On a dit que du Petit-Thouars, au moment où un boulet lui fractura la jambe gauche avait crié : Vive la Rèpiiblique\ On ajouta que, pour pouvoir conserver le commandement sur la proue, il se serait fait placer dans un baquet rempli de son, et qu'avant de mourir, ayant appelé son lieutenant, il lui aurait dit, comme aux marins qui l'entouraient « Braves

(1) Brueys d'Aigalliers (comte Franrois-Paiili, était né à Uzés, le H février 1753. Entré dans la marine à l'âge de treize ans, il fit sa première campagne sur le vaisseau le Protecteur. Nommé garde-marine en 1768, il l'ut employé dans l'escadre destinée à agir contre les Barbaresques. Enseigne en 1777, il était lieutenant de vaisseau au commencemiiit de la guerre de l'Indépendance d'Amérique et suivit le comte de-Grasse dans sa campagne de 1781 et 1782. Eu 1784, il reçut le commandement de l'aviso le Chien de chasse et fut chargé d'un voyage d'exploration dans la mer des Antilles et sur la côte ferme durant lequel il recueillit des renseignements précieux jiour la navigation dans ses parages. 11 a publié une j)artie de ses observations sous le titre A'Iiislructioiis nautiques sur l'île de Tabago (1787). Capitaine eu 1792, il fut envoyé en mission dans les mers du Levant. Destitué comme noble eu 1793, réintégré en 1795, il l'ut bientôt iiromu contre-amiral et reçut en 1706, le commandement de six vaisseaux et de plusieurs frégates dans la Méditerranée. 11 s'empara des îles Ioniennes et desbâtiments vénitiens mouillés à Corfou, seconda les opérations de l'armée de terre en Italie et purgea la Méditerranée des croiseurs anglais. 11 avait été élevé au grad(! de vice-amiral lorsqu'il fut , chargé du comiiiandemenl de la flotte destinée à conduire l'ariiK'e en Egypte. Au moment du départ, \<: général en chef Bonaparte lui avait fait présent comme témoignage de satisfaction, d'une jj^ire de pistolets magnifique» ayant appartenu au prince Eugène.

amis, jurez Je ne pas amener mon pavillon, de couler plutôt que de vous rendre, de jeter mon corps à la mer si les Anglais se rendent maîtres du vaisseau — et l'héroïque commandant du Tonnant jeta encore le cri de Vive la République !

Emériau, chef de division, commandant du Spartiate, le capitaine Racord, commandant le Peuple- Souverain, le contre-amiral Blanquet du Chayla, commandant du Franklin et Gilet, capitaine de vaisseau, étaient parmi les blessés.

« L'opinion des marins des deux escadres est unanime, a dit Napoléon: Villeneuve a toujours pu décider la victoire en faveur des Français ; il l'a pu à huit heures du soir, il l'a pu à minuit, après la perte de VOrient ; il l'a pu encore à la pointe du jour. Ce contre-amiral a dit pour sa justification, qu'il attendait le signal de l'amiral; mais au milieu des tourbillons de lumée, le signal ne pût être aperçu. Est-il besoin d'un signal pour secourir ses camarades et prendre part au combat? D'ailleurs VOrient ?L sauté à dix heures du soir; le combat a fini le lendemain à midi : Villeneuve a donc commandé l'escadre pendant quatorze heures. Cet officier général ne manquait pas d'expérience de la mer; il manquait de résolution et de vigueur; il avait le mérite d'un capitaine de port (1). » A midi,

(1) Villeneuve (Pita're-Charles-Jean-Baptiste-Sylvestre), naquit à Valensoles (Basscs-Alposi, le .31 décembre 1763. Entré au service comme gardeinarine à l'àgc de dix-neuf ans, el nommé garde du i)avillon l'année suivante, il franchit rapidement les premiers grades. Fait capitaine de vaisseau en 1793, chef de division en 1796, il était promu contre-amiral .[uelques mois plus tard. Malgré son écliec dans la catastrophe d'Aboukir. Napoléon 1 éleva en 1804 à la dignité d'amiral. Mais Villeneuve était pii'ilestiné aux désastres. A la batadle de Trafalgar, le 21 octobre 1805, hirsqu'il vil son navire, le Bitcentaure, rasé comme un ponton, la poupe

148 no.NAPAinii

Villeneuve donna l'ordre d'appareiller et prit le large. A la hauteur de Candie, le Guillaume-Tel (Villeneuve) et/e Généreux (Lejoille) se séparèrent ; le Guillaume-Tell entra dans Malte avec les deux frégates la Diane (Decrès), et la Justice (capitaine Villeneuve) ; le Généreux entra dans l'Adriatique et donna la chasse au Léandre, le vaisseau anglais de cinquante, qui était à la bataille d'Aboukir. Le brave Lejoille le prit après un combat de quatre heures, et le mena à Corfou,(l).

Les Anglais perdirent à Aboukir huit cents hommes, tués ou blessés. Ils prirent sept vaisseaux ; deux vaisseaux et une frégate échouèrent et furent pris ; un vaisseau et une frégate s'échouèrent et furent brûlés à la côte par leurs équipages ; un vaisseau sauta en l'air ; deux vaisseaux et deux frégates se sauvèrent. Le nombre de prisonniers ou de tués fut près de trois mille hommes ; trois mille cinq cents hommes entrèrent dans Alexandrie, dont neuf cents blessés rendus par les Anglais. Mille hommes, soldats de marine ou matelots, sauvés de

démolie, les mâts abattus, presque tout son équipage hors de combat. Villeneuve amena son pavillon. Les amiraux Jlagou et (}raviua, tués, dix-sept vaisseaux pris, un de coulé, six à sept mille hommes tués ou noyés et Villeneuve prisonnier des Anglais, telle était la perte des Français dans cette journée, perte dont la mort de Nelson fut ])eut-étre la seule compensation. Villeneuve rentra en France, en 1806, mais le 26 avril de cette année, il fut trouvé mort dans la chambre de Ihôtol ou il était descendu à Rennes, frappé de six coups de couteau au cœur. Il avait laissé sur la table une lettre qui faisait connaître les motifs de sa mort. Cette lettre, que le ministre de la .Marine d'accord avec la famille de l'amiral avait jugé à jiroiios de tenir secrète, fut publiée pour la première fois en 1828, dans le 36" volume des .Itinales maritimes. KUe est à l'adresse de Mme Villeneuve, née Dantoine, et datée du tl avril.

(1) Lajoillo, d'aliord capitaine de marine marchande devint capitaine de frégate et commandant de l'Alcesle qui réduisit le Bcru'ick, vaisseau anglais de 7'», en Tallaquant seul audacieusoment, avant l'arrivée des autres vaisseaux. Plus tard après des pro'iesses de la plus étonnante intrépidité, il mourut sur son banc do quart, tué par un boulet anglais.

l'escadre, furent incorpores clans l'artillerie et l'infanterie de l'armée ; quinze cents formèrent une légion maritime, composée de trois bataillons ; mille servirent à compléter les équipages des deux vaisseaux de 64, des sept frégates et des bricks, corvettes ou avisos qui se trouvaient dans Alexandrie. L'ordonnateur de la marine, Le Roy, s'employa avec activité au sauvetage. Il sauva des pièces de canon, des boulets, des mâts, des pièces de bois, etc. Dans sa lettre où il annonce le désastre d'Aboukir, le général Bonaparte s'exprime ainsi :

« ...L'amiral ne crut pas pouvoir achever le débarquement dans la position où il se trouvait, étant mouillé devant le port d'Alexandrie sur des rochers, et plusieurs vaisseaux ayant déjà perdu leurs ancres ; il alla mouiller à Aboukir, soit pour débarquer notre artillerie, soit pour sonder et marquer la passe d'Alexandrie, il n'y avait pas d'autre parti à prendre que de couper ses câbles, et qu'il était urgent de séjourner le moins possible à Aboukir. Je suis donc parti d'Alexandrie dans la ferme croyance que, sous trois jours, lescadre serait entrée dans le port d Alexandrie ou serait appareillée pour Corfou, Depuis le 18 messidor jusqu'au 6 thermidor (6 et 24 juillet), je n'ai eu aucune espèce de nouvelles, ni de Rosette, ni d'Alexandrie. Une nuée d'Arabes, accourant de tous les points du désert, était continuellement à cinq cents toises du camp. Le 9 thermidor (27 juillet), le bruit de nos victoires et diCFérenles dispositions rouvrirent nos communications. Je reçus plusieurs lettres de l'amiral, où je vis avec étonnement qu'il se trouvait encore à Aboukir. Je lui écrivis sur-le-champ pour lui faire sentir qu'il ne devait pas perdre une heure à entrer à Alexandrie ou à se rendre à Corfou.

L'amiral m'instruisit, par une lettre du 2 thermidor (20 juillet), que plusieurs vaisseaux anglais étaient venus le reconnaître, et qu'il se fortifiait, pour attendre l'ennemi, embossé à Aboukir. Cette étrange résolution me remplit des plus vives alarmes; mais déjà il n'était plus temps, car

la lettre que l'amiral écrivait le 2 thermidor ne m'arrivaque le 12. Je lui expédiai lo citoyen Jullien, mon aide de camp, avec ordre de ne pas partir d'Aboukir qu'il n'eût vu l'escadre à la voile. Parti le 12, il n'aurait jamais pu arriver à temps. Cet aide de camp a été tué en chemin par un parti arabe, qui a arrêté sa barque sur le Nil et l'a égorgé avec son escorte.

Le 8 thermidor (26 juillet), l'amiral m'écrivit que les Anglais s'étaient éloignés, ce qu'il attribuait au défaut de vivres. Je reçus cette lettre le 12. par le même courrier.

Le 11 (29 juillet), il m'écrivait qu'il venait enfin d'apprendre la victoire des Pyramides et la prise du Caire, et que l'on avait trouvé une passe pour entrer dans le port d'Alexandrie. Je reçus cette lettre le 18 (5 août).

Le 14, au soir (1^'' août), les Anglais l'attaquèrent. 11 m'expédiait, au moment où il aperçut l'escadre anglaise, un officier pour me faire part de ses dispositions et de ses projets : cet ofiicier a péri en route.

Il me paraît que l'amiral Brueys n'a point voulu se rendre à Corfou avant qu'il eut été certain de ne pouvoir entrer dans le port d'Alexandrie, et que l'armée, dont il n'avait pas de nouvelles depuis longtemps, fut dans une position à ne pas avoir besoin de retraite. Si dans ce funeste événement, il a fait des fautes, il les a expiées par une mort glorieuse.

Les destins ont voulu, dans cette circonstance, comme dans tant d'autres, prouver que, s'ils nous accordent une grande prépondérance sur le continent, ils ont donné l'empire des mers à nos rivaux. Mais, si grand que soit ce revers, il ne peut pas être attribué à l'inconstance de la Fortune ; elle ne nous abandonne pas encore ; bien loin de là, elle nous a servis dans toute cette opération au delà de ce qu'elle a jamais fait. Quand j'arrivai devant Alexandrie et que j'appris que les Anglais y étaient passés en forces supérieures quelques jours avant, malgré la tempête affreuse qui régnait, au risque de me naufager, je me jetai à terre. Je me souviens qu'à l'instant où les préparatifs de débarquement se faisaient, on signala dans l'éloignement, au vent, une voile de guerre: c'était la Justice, venant de Malte. Je m'écriai ; « Fortune, m'abandonnerais-tu ? Quoi, seulement cinq jours! j Je marchai toute la nuit; j'attaquai Alexandrie à la pointe du jour, avec trois mille hommes, harassés, sans

canons et presque sans cartouches, et durant les cinq jours, j'étais maître de Rosette, de Danianhour, c'est-à-dire déjà établi en Egypte. Dans ces cinq jours, l'escadre devait se trouver à l'abri des Anglais, quel que fut leur nombre ; bien loin de là, elle reste exposée pendant tout le reste de messidor; reçoit de Rosette, dans les premiers jours de thermidor, un approvisionnement de riz pour deux mois ; les Anglais se laissent voir en nombre supérieur, pendant dix jours, dans ces parages; le 11 thermidor, elle apprend la nouvelle de l'entière possession de l'Egypte et de notre entrée au Caire ; et ce n'est que lorsque la Fortune voit que toutes «es faveurs sont inutiles, qu'elle abandonne notre

flotte à son destin

Envoyez à Ancônc cinq cent mille francs et quelques officiers de marine pour armer les trois vaisseaux que nous y avons ; envoyez-en autant à Corfou. Faites réunir tous nos vaisseaux qui sont à Toulon, Malte, Ancône, Corfou, Alexandrie, pour pouvoir nous trouver encore avec une flotte (1). 9

Le chef de division Ganteaume, chef d'étatmajor de l'escadre, qui s'était jeté à l'eau lorsqu'il avait vu V Orient en flammes, et avait gagné terre, fut promu contre-amiral et nommé commandant de la marine de l'armée. Le général en chef lui écrivit:

Quartier général au Caire, 28 thermidor an VI (15 août 1798).

Le tableau de la situation dans laquelle vous vous êtes trouvé. Citoyen Général, est horrible. Quand vous n'avez pas péri dans cette circonstance, c'est que le sort vous destine à venger un jour notre marine et nos amis ; recevezen mes félicitations ; c'est le seul sentiment agréable que j'aie éprouvé depuis avant-hier où j'ai reçu, à mon avantgarde, à trente lieues du Caire, votre rapport que m'a apporté l'aide de camp de Kleber.

Je vous salue et vous embrasse (2).

{\) Archives du Dépôt do la giiorrc. Lettre de Bonaparte au Directoire, datée du quartier général, au Caire, 2 fructidor an VI (19 août 1798).

Puis cette autre lettre portant la même date et toute relative à la prise du commandement en chef de la marine en Egypte :

e Tous prendrez, Citoyen Général, le commandement de tout ce qui nous reste de notre marine eu Egypte, et vous vous concerterez avec l'ordonnateur Le Roy pour l'armement et 1 approvisionnement des frégates VAlccste, la Junon, la Carrère, la Muiron, des vaisseaux le Dubois et le Causse, et de toutes les autres frégates, bricks ou avisos qui nous restent.

Vous nommerez à tous les commandements.

Vous ferez tout ce qui vous sera possible pour retirer de la rade d'Aboukir les débris qui peuvent y rester.

Vous ferez partir de suite sur un aviso pour Corfou, et de là pour Ancône, les dépêches que porte le courrier que j'ai expédié, il y a quinze jours du Caire, et que l'on m'assure être encore à Rosette. Vous adresserez au ministre de la marine une relation officielle de l'affaire telle qu'elle a eu lieu.

Je brûle du désir de conférer avec vous ; mais avant de vous donner l'ordre de venir au Caire, j'attendrai quelques jours encore, mon intention étant, s'il m'est possible, de me porter moi-même à Alexandrie.

Envoyez-moi l'état des officiers, des matelots et des bâtiments qui nous restent.

Vous sentez qu'il est essentiel que vous fassiez prévenir de suite Malte et Corfou, ce qu'aura déjà fait le général Villeneuve, mais afin qu'ils se tiennent eu surveillance et à l'abri de toute surprise.

Je pense bien qu'à l'heure qu'il est les Anglais se seront retirés avec leurs lambeaux.

Je vous salue et vous aime.

A la veuve de l'amiral Brueys il écrivit cette lettre toute pleine de sentiments (1) :

Votre mari a été tué d'un coup de canon on combattant à (1) Elle est datée du 19 août. Colloclion X.npolcon.

son bord. Il est mort sans souffrir et de la mort la plus douce, la plus enviée par les militaires.

Je sens vivement votre douleur. Le moment qui nous sépare do l'objet que nous aimons est terrible ; il nous isole de la terre ; il fait éprouver au corps les convulsions de l'agonie. Les facultés de l'âme sont anéanties; elle ne conserve de relations avec l'univers qu'au travers d'un cauchemar qui altère tout. L'on sent dans cette situation que, si rien ne nous obligeait à vivre, il vaudrait beaucoup mieux mourir, mais lorsque, après cette première pensée, l'on presse ses enfants sur son cœur, des larmes, des sentiments tendres raniment la nature, et l'on vit pour ses enfants; oui, madame, vous pleurerez, avec eux, vous élèverez leur enfance, cultiverez leur jeunesse ; vous leur parlerez de leur père, de votre douleur, de la perte qu'ils ont faite, de celle qu'à faite la République. Après avoir rattaché votre âme au monde par l'amour filial et l'amour maternel, appréciez pour quelque chose l'amitié et le vif intérêt que je prendrai toujours à la femme de mon ami. Persuadez-vous qu'il est des hommes, en petit nombre, qui méritent d'être l'espoir de la douleur, parce qu'ils sentent avec chaleur les peines de l'âme.

Au vice-amiral Thevenard, dont le fils, capitaine de V Aquilon avait été tué à Aboukir. (1)

Votre fils est mort d'un coup de canon sur son banc de quart ; je remplis, Citoyen Général, un bien triste devoir en vous l'annonçant ; mais il est mort sans souffrir et avec honneur : c'est la seule consolation qui puisse adoucir la douleur d'un père. Nous sommes tous dévoués à la mort. Quelques jours de vie valent-ils le bonheur de mourir pour la patrie? Compensent-ils la douleur de se voir mourir sur son lit, environné de l'égoïsrae d'une nouvelle génération? Valent-ils les dégoûts, les souffrances d'une longue maladie ? Heureux ceux qui meurent sur le champ de bataille ! Ils vivent éternellement dans le souvenir de la postérité. Ils n'ont jamais inspiré la compassion, ni la pitié que nous

(Il Datée du 4 soiîtcmbre 1798. Correspondance de Napoléon, pièce

arrache la vieillesse caduque, ou l'homme tourmenté par des maladies aiguës. Vous avez blanchi, Citoyen Général, dans la carrière des armes; vous regretterez un fils digne de vous et de la patrie ; en accordant quelques larmes à sa mémoire, vous direz avec nous que sa mort glorieuse est digne d'envie.

Croyez à la part que je prends à votre douleur, et ne doutez pas de l'estime que j ai pour vous.

Je vous salue,

Combats de Mansourah (1() août), de Rémeryeh (12 août); fêtes du Nil et du Prophète (18 et 20 août) ; départ de la grande caravane du Caire ; lettre au chérif de la Mecque (26 août). — Création de l'Institut d'Egypte. — Lettres à Djezzar, au Grand Vizir. — Koraïm est décapité au Caire (6 septembre). — Fête de l'anniversaii-e de la République. — Combats de Cafr'Schabbas-Ammer (15 septembre), de Damiette et d'El-Choa'rah (15-20 septembre) ; de Soabât (13 septembre) ; de Myt-Ghamar (28 septembre). — Instructions au général Andréossy pour reconnaître le lac Menzaleh (2i septembre). — Opérations du général Dcsaix dans la haute Egypte ; bataille de Sédiman (7 octobre).

Pendant que le général en chef était au Caire, les généraux achevaient, sur les autres points de l'Egypte, la ruine des Mameluks.

Le général Vial, dirigé sur Damiette, n'avait rencontré que fort peu d'obstacles dans sa marche. Il établit des divans dans cette dernière ville et dans celle de Mansourah, ainsi que des compagnies de janissaires pour la police. Le 10 août, 3 ou 4.000 Arabes rassemblés dans la province, à l'instigation des agents d'Ibrahim-Bey, se portèrent sur Mansourah, qui n'était guère gardé que par une compagnie d'infanterie et 60 dragons, chargés de lever une réquisition de chevaux. Après avoir fait une résistance opiniâtre, et perdu quelques hommes,

le faible détachement français, qui s'était d'abord retranché dans une maison, s'ouvrit un passage à la baïonnette, traversa le Nil sur un bateau, et fit sa retraite par la rive droite en remontant vers le Caire. Le général Vial, instruit de cet événement à Damiette et n'ayaut avec lui que 400 hommes, prit le parti de se fortifier et d'informer le général en chef de sa position critique. C'est cette nouvelle qui détermina le départ du général Dugua pour Mansourah, après l'affaire de Sâlheyeh.

Le général Fugière, envoyé avec son bataillon de la 18*^ demi-brigade pour gouverner la province de Charqyeh, était, le 12 août, près du village de Rémeryeh, à quelques lieues au-dessus de Menouf, où commandait le général Zajonchek. Les Français ne tardèrent pas à apercevoir les habitants du village armés de fusils, bordant le revêtement de terrasses dont ils étaient entourés. Le général, étonné de cette contenance hostile, fit demander à parler au cheik et aux principaux habitants. Ceuxci répondirent qu'ils n'avaient rien de commun avec les Français. Sommés d'ouvrir leurs portes et de rendre leurs armes, ils répliquèrent qu'étant maîtres chez eux, ils ne voulaient pas se soumettre, ni recevoir aucun étranger.

Le général Fugière, n'ayant avec lui qu'un faible détachement, se contenta de faire garder par quelques pelotons les issues du village, en attendant l'arrivée du général Zajonchek, qu'il s'était empressé de faire prévenir. Celui-ci parut bientôt, avec une compagnie de grenadiers, quatre sapeurs

et 126 dragons. Après une heure de combat, il repoussa les ennemis dans le village, les investit, les força, en tua deux cents, et resta maître de la position. Il perdit trois hommes et eut quelques blessés. Le sous-lieutenant Chenet, de la 18®, fut cité par le général comme s'étant distingué dans cette affaire.

Les Arabes du désert de la Libye harcelaient la garnison d'Alexandrie. Le général Kleber leur fit tendre une embuscade, où le chef d'escadron Rabasse, à la tête de 50 hommes du 14^ de dragons, les surprit, le 23 juillet, et leur tua une cinquantaine d'hommes. L'adjudant-général Bribes, envoyé à Damanhour, put s'y maintenir et réprimer les mouvements des Arabes et des fellahs malveillants.

A la sollicitation de Mourad-Bey et des Anglais, les Arabes s'étaient réunis et avaient fait une coupure au canal d'Alexandrie, pour empêcher l'eau d'y arriver. Le chef de brigade Barthélémy, à la tète de 600 hommes de la 69®, cerna le village de Birket-Gheytas, la nuit du 13 septembre, tua plus de 200 hommes, pilla et brûla le village. Ces exemples nécessaires rendirent les Arabes plus sages, et, grâce aux peines et à l'activité de la 4® d'infanterie légère, les eaux arrivèrent à Alexandrie, en plus grande abondance que jamais. Le canal servit à approvisionner de blé Alexandrie, et à faire venir les équipages d'artillerie à Gyzeh (1).

Les généraux Dommartin et Marmont avaient été envoyés à Rosette et h Alexandrie, pour secon-

(1) Lettre au Directoire. (Correspondance, pièce 3632).

der toutes les dispositions prises par les généraux Menou et Kleber, à l'effet de mettre la côte et les communications à l'abri des insultes, et surtout d'augmenter le système de défense du point le plus important, la place et le port d'Aboukir.

Bonaparte savait par expérience que l'éclat des fêtes publiques présente un ressort politique que l'on peut souvent faire mouvoir avec succès ; et puis, si la fortune veut qu'il reste longtemps sur cette rive lointaine, il faut qu'il s'occupe de mériter l'affection des Égyptiens ; il faut qu'il apprenne à connaître leurs usages, leurs mœurs, et qu'il se conforme autant que possible à la manière de vivre de ses nouveaux sujets. Quelques jours après son retour au Caire, il trouva justement une occasion très opportune d'intervenir dans les affaires de la population égyptienne et de se faire valoir près des conservateurs des antiques traditions.

Le débordement du Nil vient de commencer, et l'indolent Cairote, pour lequel il n'y a pas dans tout le cours de l'année d'événement plus important que celui-là, témoigne déjà la plus vive allégresse en apprenant qu'on va célébrer la grande fête du Nil.

Le 18 août, dès le matin, Bonaparte ordonna les préparatifs de la fête, appela près de lui le gouverneur de la ville, le cadi, les membres du divan, ainsi que les autres officiers publics, et fit annoncer au peuple, par les crieurs, que l'heure de se réjouir était venue. Aussitôt on pavoisa tous les bâtiments, tous les bateaux, et la population du

Caire alla se promener sur le Nil, à Moukiar et à Roudah. Bonaparte, entouré des cheiks, de son étatmajor et suivi de toute l'armée, se rendit sur un dais élevé à l'ouverture du canal. Un des cheiks ayant observé l'échelle du Meqyâs, déclara que l'élévation duNil était de vingt-cinq pieds ; cette bonne nouvelle fut promptement transmise de bouche en bouche, et les assistants témoignèrent leur vive allégresse. Bonaparte donne alors le signal : la statue de la fiancée du Nil est lancée dans les flots, la digue est rompue, au son des instruments couverts par les salves de toute Tartillerie française, et le Nil s'élance dans la tranchée, précipitant avec lui les hardis bateliers qui se sont disputé le prix accordé, suivant l'usage, à la première barque qui pénètre dans le canal. C'est Bonaparte qui, lui-même, décerne la récompense si ardemment convoitée. Puis, après avoir distribué trente-huit caftans aux principaux officiers, revêtu le nakibrejah de la tunique blanche, et, de la pelisse noire le mollah auquel est confiée la garde duMeqyàs, il se retire dans son palais. Le soir, toute la ville fut illuminée.

Tout le peuple mêlait aux louanges du Prophète celles des braves de l'Occident, et maudissait la tyrannie des beys. Les ulémas chantèrent dans la grande mosquée des hymnes de reconnaissance. Les grands cheiks disaient à Bonaparte : « Oui, vous êtes venu nous délivrer par l'ordre du Dieu miséricordieux, car vous avez pour vous la victoire et le plus beau Nil qu'il y ait eu depuis un siècle. Ce sont deux bienfaits que Dieu seul peut accorder. »

Cette fête fit diversion sur les esprits encore frappés du désastre d'Aboukir.

Le 20 août, deux jours après la rupture solennelle de la digue, Bonaparte célébrait, avec les clieiks et le peuple du Caire, la fête commémorative de la naissance de Mahomet. Ayant fait venir près de lui le clieik El-Bekyr, Bonaparte lui donna le titre de nakil-el-ascheraf, c'est-à-dire de premier d'entre les chérifs, et lui fit remettre une somme de 1.800 francs, afin de contribuer aux frais de la fête. 11 se rendit ensuite dans le palais de cecheik, qui passait pour être de la famille du Prophète, et prit part aux cérémonies religieuses qui eureat lieu dans ses appartements. Une centaine de cheiks vinrent s'asseoir en cercle sur des tapis, lesjambes croisées, et réciter, en balançant leur corps, les versets d'une longue litanie qui comprenait toute la vie de Mahomet : Bonaparte s'assit, dit-on, auprès d'eux et les accompagna du geste, si ce n'est de la voix. On servit ensuite un grand dîner, auquel furent conviés tous les cheiks qui avaient chanté les louanges du Prophète. Vingt tables environ avaient été dressées dans une vaste salle ; mais les coussins disposés autour de chacune de ces tables ne pouvaient recevoir que cinq ii six personnes. Bonaparte prit place à côté d'El-Bekyr, devant un plateau de bois précieux, orné de marqueterie, sur lequel les esclaves du cheik vinrent déposer successivement un grand nombre de mets, des pilaux de riz, des rôtis, des pâtisseries, de nombreuses compotes. Les cheiks dépeçant tous les plats avec

EN EGYPTE IGl

leurs doigts, Bonaparte fut plus satisfait de leur industrie culinaire que de leur manière de manger. Le soir, Bonaparte et les cheiks vinrent à la place Ezbekyeh, illuminée avec des verres de couleur. Toute la population du Caire s'y trouvait réunie, chantant les litanies du Prophète. C'était un spectacle nouveau pour les Français que cette foule immense de gens qui s'inclinaient tous ensemble, avec une ferveur convulsive, en psalmodiant sur le rythme le plus monotone des versets d'un sens mystérieux : ce fut, pour les Musulmans, une nouveauté plus étrange encore, que les manœuvres militaires dirigées par Bonaparte et exécutées par nos soldats avec une merveilleuse précision. Cette fête fut terminée par un feu d'artifice qui ne les étonna pas moins.

Enfin, l'époque non moins religieuse du départ de la grande caravane du Caire pour la Mecque vint ajouter à la confiance que la discipline sévèrement observée au milieu de leurs villes aurait dû inspirer aux Égyptiens : Bonaparte donna les ordres les plus précis pour la protection des pèlerins et luimême écrivit à Ghabib-In-Mussaïd, chérif de la Mecque :

En vous faisant connaître l'entrée de l'armée française en Egypte, je crois devoir vous assurer de la ferme intention où je suis de protéger de tous mes moyens le voyage des pèlerins de la Mecque ; les mosquées et toutes les fondations que la Mecque et Médine possèdent en Egypte continueront à leur appartenir comme parle passé. Nous sommes amis des Musulmans et de la religion du Prophète ; nous désirons faire tout ce qui pourra vous plaire et être favorable à la religion.

Je désire que vous fassiez connaître partout que la caravane des pèlerins ne souffrira aucune interruption, ■qu'elle sera protégée de manière qu'elle n'aura rien à •craindre des Arabes (1).

Mais le soin que Bonaparte prenait d'assurer la conquête de l'Egypte en cherchant à gagner les esprits de la multitude, ne lui fit point perdre de yue les intérêts des Sciences et des Arts et les promesses qu'il avait faites aux savants et aux artistes qui l'avaient accompagné dans son expédition. Le 22 août 1798, il prenait un arrêté portant création de l'Institut d'Egypte : Cet Institut dont Monge avait accepté la présidence et dont la viceprésidence avait été attribuée à Bonaparte lui-même, dont Fourier avait été élu secrétaire perpétuel et Costaz, secrétaire adjoint, devait jeter les lumières les plus vives sur l'histoire de l'Egypte et sur les ■antiquités qu'elle renfermait :

Article premier. — Il y aura en Egypte un Institut pour les Sciences et les Arts, lequel sera établi au Caire.

Art. 2. — Cet établissement aura principalement pour •objet :

1° Le progrès et la propagation des lumières en Egypte; 2° La recherche, l'étude et la publication des faits naturels, industriels et historiques de 1 Egypte ;

3° De donner son avis sur les différentes questions pour lesquelles il sera consulté par le gouvernement.

Art. 3. — L'Institut sera divisé en quatre sections.

Art. 4. — Ces sections seront celles de mathématiques, de physique, d économie politique, de liltoralure et des arts.

Art. 5. — Chacune des sections sera composée de ■douze membres.

(1) Correspondance de Napoléon, pièce 3110.

Art. 6. — Les séances de l'Institut seront générales, et les sections n'en auront pas de particulières.

Art. 7. — H y aura deux séances par décade. Elles se tiendront le primidi et le sextidi. Elles commenceront à sept heures du malin, et leur durée sera de deux heures.

Art. 8. — Tous les officiers généraux de l'armée française auront leur entrée à toutes les séances.

Art. 9. — L Institut aura un président, qui sera renouvelé à chaque trimestre. Il sera élu au scrutin dans la dernière séance du trimestre précédent.

Art. 10. — Les fonctions du président seront, en général, les mêmes que celles du président de toute assemblée.

En outre, il nommera les membres des commissions qui seront chargées, soit d'examiner les ouvrages présentés par les personnes étrangères à l'Institut, soit de discuter les questions proposées par le gouvernement.

Il pressera les rapports sur ces différents objets.

Il sollicitera les travaux individuels des membres et la lecture des mémoires qui devront composer le recueil de son trimestre.

Art. 11. — Il y aura un vice-président, qui sera renouvelé tous les trimestres et qui sera élu au scrutin.

Il remplacera le président en cas d'absence.

Art. 12. -— Dans l'absence du président et du vice-président, l'Institut sera présidé par le doyen d'âge.

Art. 13. — Il y aura un secrétaire perpétuel de l'Institut.

Il sera élu au scrutin.

Art. 14. — Ses fonctions seront:

1° De tenir le registre des séances de l'Institut;

2° De rédiger la correspondance de l'Institut, soit avec le gouvernement de l'Égjpte, soit avec l'Institut national de la métropole, soit enfin avec les particuliers ;

3° De surveiller l'impression des mémoires, et de faire en sorte que le recueil d'un trimestre soit toujours imprimé dans le trimestre suivant.

Art. 15. — En cas d'absence du seciétaire, le président nommera un secrétaire provisoire pour la séance.

Art. 16. — Il y aura un administrateur, qui sera élu au scrutin et qui sera renouvelé tous les ans.

Art. 17. — Ses fonctions seront :

1° De surveiller tout ce qui a rapport au service de l'Institut :

2° D'inspecter les travaux relatifs aux maisons, jardins et autres dépendances de l'Institut ;

3° De veiller à l'entretien de tout le matériel ;

4" Enfin de solliciter la rentrée des fonds et d'en régler l'emploi conformément aux décisions de l'Assemblée.

Art. 18. — L'administrateur aura sous lui son agent parlant arabe, qui aura un traitement particulier, et dont la durée des fonctions sera illimitée.

Art. 19. — Il y aura un bibliothécaire, élu au scrutin ; la durée de sa fonction sera illimitée ; il sera chargé de la bibliothèque, et l'ouvrira conformément au règlement qui sera fait par l'Institut.

Art. 20- — Il y aura un interprète arabe, qui aura un traitement particulier et qui pourra être membre de l'Institut.

Art. 21. — Les personnes étrangères à l'Institut pourront, avec l'agrément du président, lire des mémoires dans les séances ou présenter des inventions nouvelles. Si elles désirent un jugement de l'Institut, le président nommera une Commission chargée d'examiner 1 ouvrage. Cette Commission, par un rapport écrit, mettra l'Assemblée en état de porter un jugement, et elle proposera une conclusion, sur laquelle l'Institut délibérera. Enfin, si la Commission pense que le mémoire soit digne d'être imprimé dans le recueil, elle le proposera à l'Institut, qui prononcera.

Art. 22. — Dans la séance de chaque trimestre, le président nommera une Commission de cinq membres, chargée de déterminer, parmi les mémoires lus par les membres pendant le trimestre, ceux qui mériteront de composer le recueil. Cette Commission fera son rapport dans la décade, | et présentera lu liste définitive des mémoires qui ne sera |M point sujette à discussion.

Art. 23. — Les mémoires do 1 Institut seront imprimés par trimestre. Le volume contiendra :

i" Les mémoires des membres dont le choix aura été fait par la Commission des cinq ;

2° Les mémoires des personnes étrangères à l'Institut et dont l'impression aura été votée par l'Assemblée ;

3° Les rapports des diverses Commissions sur les questions présentées par le Gouvernement.

Art. 2'i. — Il y aura tous les ans deux prix proposés par rinstitut; l'un pour une question relative aux progrès de la civilisation de l'Egypte, l'autre pour une question relative à l'avancement de l'industrie.

Art. 25. — Pour chacune de ces questions, il sera élu au scrutin une Commission de cinq membres, qui examinera les ouvrages mis au concours et qui adjugera le prix définitivement.

Art. 26. — Les mémoires qui auront obtenu les prix seront imprimés dans le recueil ainsi que ceux qui, ne les ayant pas obtenus, auront été jugés dignes de l'impression par la Commission.

Bo>-APAr,TE.

L'Institut fixa l'attention du peuple. La bibliothèque, tous les instruments de mathématiques, de physique, les pierres, les plantes et autres objets d'histoire naturelle que les savants se procurèrent dans le pays, étaient réunis dans son palais ou dans son jardin. Les habitants furent longtemps à comprendre ce que c'était que cette assemblée de gens graves et studieux, qui ne gouvernaient pas, qui n'administraient pas, qui n'avaient pas la religion pour but : ils crurent qu'ils faisaient de l'or. Ils finirent par en avoir une idée juste, et non seulement les savants furent estimés des docteurs de la loi et des principaux du pays, mais même de la dernière classe du peuple, parce qu'ils eurent de fréquentes relations avec les ouvriers, leur donnant les indications, soit sur les mécaniques, soit sur la chimie, pour diriger leurs travaux. Cela les mit dans une grande estime parmi le peuple (1).

Il) On peut consulter surles séances de l'Institut et sur les importantes questions qui y furent traitées, le Courrier d'ICgypte et les Mtmoirts sur l' Egypte publics pendant les campagnes du général Bonaparte dans les années Vl et VU innirlmés par ortlro du Tribunal, or. iructido!' au IX.

En vue d'entamer des négociations avec le pacha d'Acre, le fameux Djezzar, surnommé le boucher^ le général en chef donna les instructions suivantes au citoyen Beauvoisins, commissaire près le divan du Caire :

Quartier général, au Caire, 5 fructidor an VI (22 août 1798).

Le citoyen Beauvoisins se rendra à Damielte ; de là il s'embarquera sur un vaisseau turc ou grec ; il se rendra à Jaffa; il portera la lettre ci-jointe à Ahmed-Pacha : il demandera à se présenter devant lui, et il réitérera de vive voix que les musulmans n'ont pas de plus vrais amis en Europe que nous ; que j'ai entendu avec peine que l'on croyait en " Syrie que j'avais dessein de prendre Jérusalem et de détruire la religion mahométane; que ce projet est aussi loin de notre cœur que de notre esprit ; qu'il peut vivre en toute sûreté ; que je le connais de réputation comme un homme de mérite; qu'il peut être assuré que, s'il veut se comporter comme il le doit envers des hommes qui ne lui fout rien, je serai son ami. et que, bien loin que notre arrivée en Egypte soit contraire à sa puissance, elle ne fera que l'augmenter; que je sais que les Mameluks, que j'ai détruits, étaient ses ennemis, et qu il ne doit pas nous confondre avec le reste des Européens, puisque, au lieu de rendre les musulmans esclaves, nous les délivrons; et enfin il lui racontera ce qui s'est passé en Egypte, et ce qui peut être propre à lui ôter l'envie d'armer et de se mêler de celte (juerelle.

Si Ahmed-Pacha n'est pas à Jaffa, le citoyen Beauvoisins se rendra à Saint-Jean-d'Acre; mais il aura soin auparavant de voir les familles européennes, et principalement le vice-consul français, pour se procurer des renseignements sur ce qui se j)asse à Constantinople et sur ce qui se fait en Syrie (1).

Ce dernier travail contient une analyse de toutes les sc-anccs de l'Institut et un f^rand uonihn de mémoires de statistique, de googiajihio, d'histoire naturelle, etc., qui y furent lus et discutés. (1) Corrcspondaucc de Napoléon, pièce 3077.

A Ahmed-Pacha, Gouverneur de Seideh et d'Akka (1).

Quartier général, au Caire, 5 fructidor an VI (22 août 1798).

En venant en Egypte faire la guerre aux beys, j'ai fait une chose juste et conforme à tes intérêts, puisqu'ils étaient tes ennemis; je ne suis point venu faire la guerre aux Musulmans. Tu dois savoir que mon premier soin en entrant à Malte, a été de mettre en liberté deux mille Turcs, qui, depuis plusieurs années, gémissaient dans l'esclavage. En arrivant en Egypte, j'ai rassuré le peuple et protégé les muftis, les imams et les mosquées. Les pèlerins de la Mecque n'ont jamais été accueillis avec plus de soin et d'amitié que je ne l'ai fait, et la fête du Prophète vient d'être célébrée avec plus de splendeur que jamais.

Je t'envoie cette lettre par un officier qui te fera connaître, de vive voix, mon intention de vivre en bonne intelligence avec toi, en nous rendant réciproquement tous les services que peuvent exiger le commerce et le bien de tes Etats ; car les Musulmans n'ont pas de plus grands amis que les Français (2).

Au Grand Vizir.

Quartier général, au Caire, 5 fructidor an VI (22 août 1798).

Excellence et puissant Seigneur, l'armée française que j'ai l'honneur de commander, est entrée en Egypte pour punir les beys Mameluks des insultes qu'ils n'ont cessé de faire au commerce français.

Le citoyen Talleyrand-Périgord, ministre des relations extérieures à Paris, a été nommé, de la part de la France, ambassadeur à Constantinople, pour remplacer le citoyen Aubcrt-Dubayet, et il est muni des pouvoirs et instructions nécessaires, de la part du Directoire exécutif, pour négocier, conclure et signer tout ce qui peut lever les difficultés provenant de l'occupation de l'Egypte par l'armée française, et consolider l'ancienne et nécessaire amitié qui doit exister entre les deux puissances. Cependant, comme il pourrait se faire qu il ne fut pas encore arrivé à Constantinople, je

(1) Sidon et Saint- Jean-d' Acre.

(2) CorrespoucUmce do Napoléon, pièce 3078.

m'empresse de faire connaître à Votre Excellence l'intention où est la République Française non seulement de continuer l'ancienne et bonne intelligence, mais encore de procurer à la Porte l'appui dont elle pourrait avoir besoin contre ses ennemis naturels, qui, dans ce moment viennent de se liguer contre elle.

L'ambassadeur Tallcyrand-Périgord doit être arrivé. Si, par quelque accident, il ne l'était pas, je vous prie d'envoyer ici, au Caire, quelqu'un qui ait votre confiance et soit muni de vos instructions et pleins pouvoirs, ou de m'envoyer un firman, afin que je puisse expédier moi-même un agent pour fixer invariablement le sort de ce pays et arranger le tout à la plus grande gloire du Sultan et de la République F"rançaise, son alliée la plus fidèle, et à réternelle confusion des beys et des Mameluks, nos ennemis communs.

Je prie Votre Excellence de croire aux sentiments d estime et à la haute considération que j'ai pour elle (1).

Djezzar, confiant dans ses forces et dans la protection des Anglais, qui avaient pris les devants, fut sourd à tout, ne voulant pas même recevoir Beauvoisins, et ne répondit pas. Un second porteur de lettre eut la tête tranchée à Acre. Les occupations de Bonaparte, au Caire, et la nécessité d'un plus grand alFermissement en Egypte, où l'on commençait seulement à s'organiser, retardèrent seuls, pour le moment, l'invasion de ce pachalik, que provoquaient la vengeance due à des actes si barbares, et la nécessité de détruire ou d'aflPaiblir un si dangereux voisin. En attendant, le général en chef comprit que la sévérité n'était pas moins nécessaire envers les naturels du pays qui se prêtaient k servir d'émissaires et d'espions aux Mameluks. Il fut obligé de faire à leur égard la police à

(1) Archives du Dépùt de la guerre et Correspondance, pièce 3076.

la manière des Turcs. Un exemple de cette justice expéditive fut fait sur la personne de Koraïm. On se souvient que ce chérif avait dès les premiers jours du débarquement d'Alexandrie, obtenu la confiance du général Bonaparte et qu'il avait été maintenu gouverneur de la place. Mais il profita de ses fonctions pour entretenir des intelligences avec Mourad-Bey et les ^Mameluks. Sur l'ordre du général en chef, le traître fut arrêté et amené d'Alexandrie au Caire :

Au général Dupuy (15 août 1798y.

Vous voudrez bien, Citoyen Général, prendre de nouvelles précautions pour vous assurer que Koraïm ne vous échappera pas : après quoi vous lui ferez subir un interrogatoire dans lequel vous lui demanderez qu'il réponde positivement :

1° A-t-il écrit à Mourad-Bey depuis qu'il nous a juré fidélité?

2° A quels Mameluks a-t-il écrit depuis qu'il nous a juré fidélité ?

3'^ Quelle espèce de correspondance a-t-il eue avec les Arabes de Bahyreh ? (1)

Le 5 septembre le général Dupuy reçut de Bonaparte Tordre suivant :

Seid Mohammed-el-Koraïm, convaincu de trahison, d'avoir continué ses intelligences avec les Mameluks après avoir juré fidélité à la République, de leur avoir servi même d'espion, sera fusillé dans la journée de demain. Tous ses biens, meubles et immeubles, seront confisqués au profit de la République.

20 fructidor (6 septembre).

L'exécution du jugement ci-dessus a eu lieu aujourd hui (1) Collection Napoléon, pièces 3247 et 324S.

à midi sur la place de la citadelle. La tête de Koraïm a été promenée dans les rues du Caire (1).

Ce fut dès la fin d'août que Bonaparte s'occupa de la fête de la République. Tout, dans les ordres relatifs à cette cérémonie, dénote son génie particulier. La passion de vivre dans l'avenir domine toutes ses pensées. Il voulut rattacher cette fête aux noms des antiques monuments dont l'origine se perd dans la nuit des temps, et qui subsistent encore presque intacts, tandis que les noms de leurs auteurs sont inconnus, oubliés ou douteux. C'est autour de la colonne de Pompée que la ville d'Alexandrie célébrera sa fête. On inscrira sur cette colonne le nom des braves, morts à la prise de cette ville. Le pavillon tricolore y sera placé. Les antiques ruines de la ville aux cent palais verront aussi célébrer cette fête des soldats français :

Ordre.

Quartier général, au Caire, 9 fructidor an VI (26 août 1798).

Bonaparte, général en chef, ordonne :

Article l''''. — Le 1" vendémiaire, époque de l'ét.iblissement de la République, sera célébré, dans tous les différents points de l'armée, par une fête civique.

Art. 2. — La garnison d'Alexandrie célébrera la fête autour de la colonne de Pompée.

On profitera de cette époque pour exécuter l'ordre du 16 messidor (2).

On plantera le pavillon tricolore au haut de la colonne.

L'aiguille de Cléopâtre sera illuminée.

(1) Corrcspondanco do Napoloon, pièces 3247 et 3248.

(2) V. page 78 que « les noms dus hommes de l'armée française qui ont été tués à la prise d'Alexandrie seront graves sur la culouoe de Pompée. »

Art. 3. — On dressera au Caire, au milieu delà place Ezbekyeh, une pyramide à sept faces, qui seront chacune destinées à contenir les noms des hommes des cinq divisions qui sont morts à la conquête de l'Egypte.

La sixième sera pour la marine.

La septième sera pour l'état-major génôral, la cavalerie, l'artillerie et le génie.

Art. 4. — La partie de larmce qui se trouvera au Caire s'y réunira à sept heures du matin, et, après différentes manœuvres et après avoir chanté des couplets patriotiques, une députation de chaque bataillon partira pour aller planter, nu haut de la plus grande pyramide, le pavillon tricolore.

Art. 5. — La place Ezbekyeh sera disposée de manière que le soir, à quatre heures, il puisse y avoir course de chevaux autour de la place et course à pied, et aux courses seront admis ceux des habitants du pays qui voudront s'y présenter. Il y aura des prix assignés pour le vainqueur.

Le soir, la pyramide sera toute illuminée. II y aura un feu d'artifice.

Art. 6. — Les troupes qui sont dans la haute Egypte célébreront la fête sur les ruines de Thèbes.

Art. 7. — Le chef de l'état-major, le général du génie, le général d'artillerie et le commandant de la place du Caire se concerteront pour faire un programme plus détaillé de la fête (1).

Au général Berthier, au quartier général au Caire, le quatrième jour complémentaire an VI (20 septembre 1798).

Le bataillon qui est à El-Qobbeh, en partira avant le jour, pour rejoindre sa division et assister à la fête du l*"" vendémiaire.

Le détachement de la 13", qui est au camp d'Abou-Seyfeny. partira demain, à quatre heures après-midi, pour rejoindre sa division et se trouver à la fête.

Demain, à quatre heures après-midi, deux cents canonniers et un détachement de dix hommes, composé d ouvriers

{1) Correspondance de Xapoléon, pièce 3117.

charretiers et pontonniers, passeront de Gyzeh au Caire, aûn de pouvoir assister à la fête du l^"" vendémiaire.

Demain, à quatre heures après-midi, les pièces des guides, les pièces d'artillerie du général Bon, du général Lannes, se rendront sur la place Ezbekyeh, où elles prendront la position qu'elles doivent avoir pendant la fête.

Le détachement de cavalerie et d'infanterie du poste d'El-Basàtyn rentrera demain à la nuit.

Les troupes formeront un carré en dehors du cercle, le visage tourné vers la pyramide. Le côté de la droite faisant face à la pyramide, entrant par l'arc de triomphe, sera occupé par la division du général Bon et commandé par lui ; celui de la gauche, par la division du général Lannes, et commandé par lui.

Toute la cavalerie occupera le côté opposé à l'arc de triomphe, les hommes à cheval divisés sur les deux flancs, et les hommes à pied au milieu, et sera commandée par le général Dumas. Le 2« bataillon de la 2*^ d'infanterie légère, ceux des 88', 25* et 75«, les différents détachements des dépôts, les détachements d'artillerie, les grenadiers delà 19^ et les guides à pied occuperont le côté de l'arc de triomphe et seront commandés par le général Murât.

Le commandant de la place sera chargé de la police générale.

Les troupes des différents dépôts seront réunies sous les ordres d'un même chef de brigade ou de bataillon, de manière qu'ils ne forment qu'un bataillon.

Vous ferez reconnaître, demainà midi, sur remplacement, aux généraux qui doivent commande!" les différentes colonnes, les emplacements qu'ils doivent occuper.

Après avoir passé la revue des troupes, j'ordonnerai des feux en arrière, de peleton, de demi-rang, de bataillon et de file. Les généraux auront soin de s assurer que les armes soient bien déchargées, que les cartouches que l'on donnera aux soldats soient sans balles, et que le peuple se tienne assez loin pour qu'il n'y ait pas d'accident.

Après l'exécution de ces feux, on fera le commandement, colonne serrée par bataillon: quel que soit le nombre des bataillons qui composent cliaque front, les généraux de division les disposeront de manière que cela ne fasse pas plus de quatre colonnes parlisfue, ce qui en tout fasse seize colon-

nés. Au commandement de marche, elles entreront dans le cercle en battant la charge, viendront prendre leurs places le plus près possible de la pyramide. Vous ferez placer des piquets dans l'endroit où chaque bataillon doit s'arrêter. Alors tous les drapeaux se mettront à la tête des bataillons, s'avanceront près de la pyramide, et on leur attachera avec une épingle, un écj'ileau en lettres d'or où sera écrit : Prise d'Alexandrie, bataille de Chobrâkhyt, bataille des Pyramides; après quoi les drapeaux entreront à leur place.

On lira ma proclamation, on chantera des hymnes patriotiques, et, au commandement de former la ligne, les différentes colonnes feront demi-tour à droite, (1) rejirendront leur poste, se déploieront, après quoi on défilera.

Cette fête du 1" vendémiaire (22 septembre 1798) célébrée par les Français sur tous les points qu'ils occupaient enEgypte, fut, bien entendu, plus brillante au Caire que partout ailleurs, puisque le général en chef y figurait.

Dès le matin, des salves d'artillerie annoncèrent la fête et toute la musique des régiments cantonnés au Caire, se réunit à la place Ezbekyeh. Le bassin Ezbekyeh est situé entre la porte d'Ava et le pont de Duki. A la porte d'Ava, il y avait un arc de triomphe, sur les faces duquel étaient représentés la bataille des Pyramides, le massacre et la fuite des ^Mameluks ; au pont de Duki, s'élevait un autre arc de triomphe également couvert de tentures peintes, où l'on voyait des combats, des figures allégoriques, des légendes françaises et arabes. Entre ces deux absides triomphales, sur le bassin dont on avait au moment de l'inondation interdit

(1) Archives du Dépôt de la guerre. — Correspondance de Napoléon, pièce 3344.

l'accès aux eaux du Nil, on avait construit un vaste plancher, au milieu duquel se trouvait un obélisque à quatre côtés, chargés d'inscriptions; autour de cet obélisque, cent neuf colonnes qui portaient chacune un drapeau, et chaque drapeau le nom d'un des départements de la République. Sur sept autels antiques avaient été déposés des trophées et étaient gravés les noms des braves qui avaient succombé dans les récents combats. A sept heures du matin, les troupes étaient rangées sur la place. Peu après, le général en chef, entouré de ses aides de camp, et accompagné par les généraux, les officiers d'état-major, les chefs des administrations, les membres de l'Institut d'Egypte et de la Commission des Sciences et des Arts, les cheiks du divan du Caire, les députations des divans des provinces voisines, le kiâya du Pacha, les agas et autres officiers de la milice urbaine et des principaux habitants de la ville, v^tus de leurs plus riches habits et montés sur des mules somptueusement harnachées, le général en chef, disons-nous, parut sur la. place où sa présence fut annoncée par des salves d'artillerie. Parvenu au pied de la pyramide, il prononça d'une voix solennelle cette chaleureuse allocution :

« Soldais'

Nous célébrons le premier jour de l'an YII de la République.

Il y a cinq ans, l'indépendance du peuple français était menacée; mais vous prîtes Toulon : ce fut le présage de la ruine de vos ennemis.

Un an après, vous battiez les Autrichiens à Dego.

L'année suivante, vous étiez sur le sommet des Alpes.

Vous luttiez contre Mantoue, il y a deux ans, et vous remportiez la célèbre victoire de Saint-Georges.

L'an passé, vous étiez aux sources de la Drave et de risonzo, de retour de l'Allemagne.

Qui eût dit alors que vous seriez aujourd'hui sur les bords du Nil, au centre de l'ancien continent?

Depuis l'Anglais, célèbre dans les arts et le commerce, jusqu'au hideux et féroce Bédouin, vous fixez les regards du monde.

Soldats, votre destinée est belle, parce que vous êtes dignes de ce que vous avez fait, et de l'opinion qu'on a de vous. Vous mourrez avec honneur, comme les braves dont les noms sont inscrits sur cette pyramide, ou vous retournerez dans votre patrie couverts de lauriers et de l'admiration de tous les peuples.

Depuis cinq mois que nous sommes éloignés de l'Europe, nous avons été l'objet perpétuel des sollicitudes de nos compatriotes. Dans ce jour, quarante millions de citoyens célèbrent l'ère du gouvernement représentatif, quarante millions de citoyens pensent à vous; tous disent : C'est à leurs travaux, à leur sang, que nous devons la paix générale, le repos, la prospérité du commerce et les bienfaits de la liberté civile (1).

A la fin de ce discours éclatèrent de toutes parts les cris de : Vice la République! {flife le général Bonaparte! Un détachement alla planter le drapeau tricolore sur la plus haute des pyramides de Gyzeh, et Bonaparte rentra dans son palais, où il avait convié deux cents personnes à un splendide repas.

Dans la soirée, la place Ezbekyeh, les arcs de triomphe, l'obélisque furent éclairés par les feux d'une multitude de lampions; des danses, des courses à pied et à cheval, des salves d'artillerie et un feu d'artifice terminèrent cette fête.

(1) Correspondance pièce, 3365.

Avant de relater les phases de la glorieuse expédition de Desaix dans la haute Egypte, l'on doit faire connaître ce qui s'était passé dans quelques provinces du Delta.

Le général Menou, chargé du gouvernement de la province de Rosette, après avoir donné ses premiers soins à la sûreté de cette ville et de la partie des côtes de l'Egypte qui l'avoisine. résolut de parcourir le territoire dont l'administration lui avait été confiée : il avait été joint par le général Marmont, chargé par le général en chef d'une mission spéciale. Ces deux officiers généraux, accompagnés de plusieurs membres de la commission des Sciences de l'Institut d'Egypte, qui voulaient profiter de l'occasion pour visiter le pays et y faire les recherches relatives à leur objet, partirent dé Rosette le 10 septembre. Tant que la petite caravane française suivit les bords du Nil, elle n'eut rien à redouter de la part des habitants des villages qui s'y trouvent : ceux de Bezimbal, de Metoubis et de Fouah, rivalisèrent de zèle pour bien accueillir les généraux et leur escorte; il n'en fut pas de même lorsqu'on s'enfonça dans l'intérieur des terres.

Pour reconnaître, ainsi qu'ils avaient projeté, l'est de la province de Rosette, les deux généraux voulurent suivre la rive droite du canal ; mais les inondations les en empêchèrent ; il fallut passer au travers des eaux sur des petites digues larges de deux pieds, qui servent à soutenir les eaux dans les points les plus élevés, pour ménager ensuite aux terrains inférieurs des arrosements successifs.

EN ÉGYPTK 177

C'est sur ces digues faciles à rompre, difficiles à parcourir que la colonne française arriva au village de Cafr'Schabbas-Ammer le 15 septembre. Confiants dans la manière dont tous les villaires les

avaient reçus, Menou et Marmont devancèrent leur escorte, accompagnés seulement de sept à huit cavaliers. Ils allaient entrer dans le village, lorsqu'ils furent assaillis par une troupe nombreuse d'habitants armés de fusils et de lances. Les cavaliers qu'escortaient les généraux, étaient les savants et artistes dont il est parlé plus haut : Ils prirent la fuite à la vue des agresseurs. Dans le même temps, un autre rassemblement d'Egyptiens s'avança au milieu des eaux pour s'emparer de la digue, par laquelle les Français devaient se retirer. Ce nouvel incident détermine Menou et Marmont à suivre les fuyards ; un peintre, nommé Joly, qui faisait partie de la petite escorte, perdant tout à fait la tête, descendit de cheval, croyant échapper plus facilement au danger. Ce fut vainement que le général Marmont voulut le faire monter en croupe derrière lui : frajDpé de stupeur, il ne pouvait plus faire usage de ses jambes; on est forcé de l'abandonner, et il est massacré à vingt pas de ses compagnons. Ceux-ci eurent bientôt rejoint le gros de la troupe. Les deux généraux, laissant un détachement pour garder les équipages, s'avancèrent de nouveau avec environ cent quarante hommes, mais les paysans avaient déjà coupé la digue en plusieurs endroits, et il fallut passer dans l'eau jusqu'au dessus de la ceinture. Ce ne fut qu'avec les plus

178 BONAPAUTE

grandes peines que cette petite troupe put déboucher sur le village. Les paysans, embusqués derrière une butte de terre, ne tinrent qu'un moment, et se retirèrent dans les maisons et dans les tours qui défendent Cat'r'Schabbas-Ammer.

Le général Marmont, à la tête d'une compagnie de carabiniers de la 4*^ demi-brigade légère, marcha jusqu'à la porte même de la grande tour ; mais l'élévation de celle-ci, la force de la porte, les coups de fusil qui partent des créneaux, les pierres qui sont lancées avec vigueur, paralysent un moment l'effort des soldats. Pendant ce temps, le général Menou était entré dans le village : son cheval est tué par une balle, et lui-même tombe dans un fossé de trois pieds de profondeur. Marmont, autant pour épargner ses soldats que pour précipiter l'évacuation du village par les habitants, fait mettre le feu à plusieurs maisons, et démolir une partie de l'enceinte. Cependant le feu des tours continua jusqu'à la nuit. Vers onze heures du soir, une autre troupe de paysans, bien armés, accourut des villages circonvoisins au secours des assiégés. Trente soldats embusqués sur une des digues mirent en fuite cette troupe ennemie. A minuit, le feu de la grande tour et d'une autre qui tenait encore, cessa tout à coup ; les fellahs se sauvèrent à travers l'inondation, et il fut impossible de les poursuivre au milieu des eaux et des ténèbres. Les Français achevèrent d'incendier le village et détruisirent la tour principale. Trois carabiniers furent tués, et dix-neuf blessés. Les fellahs perdirent

une trentaine d'hommes. Les généraux Menou et Marmont, ayant reconnu que la saison n'était pas favorable pour une incursion dans le Delta, remirent cette opération à la fin de l'inondation et rentrèrent à Rosette.

Des événements semblables se passèrent vers la même époque, dans les provinces de ^Nlansourah, de Damiette et de iNIenzaleh. Une partie des Arabes de la province de Cliarqyeh, renforcés par les Arabes de Derne et de tous ceux du lac Menzaleli, sous la conduite d'un chef puissant dans ces contrées, nommé Hassan-Toubâr, allié et principal agent des Mameluks, attaquèrent dans la nuit du 15 au 16 septembre, la garnison de Damiette. On fut bientôt sous les armes et l'ennemi fut repoussé de tous côtés.

Le 16, le village d'El-Ghoa'rah, situé à une portée de canon de Damiette, se révolta, et tous les Arabes s'y réunirent et en firent leur quartier général. Le 17 et le 18, ils reçurent beaucoup de renfort de Menzaleh. La garnison de Damiette reçut également un renfort d'un bataillon de la 25® demi-brigade. Le général Vial se décida le 28 septembre, à la pointe du jour, d'attaquer le village d'El-Choa'rah. Le général Andréossy prit le commandement de la flottille et vint débarquer au delii du village. L'ennemi était rangé sur un seul rang et occupait tout l'espace depuis le Nil jusqu'au lac Menzaleh, au nombre de plus de 10.000 hommes. Le général Vial envoya une compagnie de grenadiers de la 25'' pour atta-

quer la droite de l'ennemi et lui couper la retraite par le lac ^lenzaleli, dans le temps qu'il attaquait de front, au pas de charge, cette nuée d'ennemis, qui fut culbutée dans l'inondation du Nil et dans le lac. Le village d'El-Choa'rah fut emporté et livré aux flammes. Il y eut plus de 1.500 Arabes tués ou noyés. On leur prit deux très I belles pièces de canon de bronze de 4, et trois drapeaux enlevés par le grenadier Jaussoux, de la 25^ demi-brigade, par le dragon Pampeno, du 18*^ régiment, Lefort, sergent de la 13* demi-brigade. De notre côté, il n'y eut qu'un homme de tué et quatre de blessés. Ainsi, 10.000 Arabes furent attaqués et battus par 4 à 500 Français. Le capitaine du génie Sabatier fut cité comme s'étant particulièrement distingué. Le général en chef écrivit au général Vial : « L'attaque cjue vous avez faite. Citoyen Général, du village d'El-Choa'rah fait autant d'honneur à vous qu'aux troupes... (1). »

Le général Verdier, avec une colonne de 600 hommes, chargé de marcher sur le village de Sonbàt, dans la province de Mansourah, s'acquitta de cette mission avec bravoure et succès, malgré la résistance des Arabes, dont il tua une cinquantaine, sans autre perte que celle d'un grenadier de la 25^, blessé au genou.

Plusieurs autres expéditions, peu importantes d'ailleurs par leurs résultats, eurent également lieu dans la basse Egypte, a la fin d'août et pendant le mois de septembre. Partout les Arabes et

11) Ordre du jour et lettre du ii septembre.

les lellahs révoltés furent battus; mais l'insurrection était comme l'hydre au cent têtes, qui se repioduisaient à mesure qu'on les coupait. Les bataillons français, disséminés dans les provinces du Delta, étaient souvent insuffisants pour les marches et les courses continuelles qu'exigeaient les soulèvements qui se manifestaient h la fois sur presque tous les points de cette partie de l'Egypte.

Les Arabes de Derne occupaient le village de Dondeyt; environnés de tous côtés par l'inondation, ils se croyaient inexpugnables et infestaient le Nil par leurs pirateries et leurs brigandages. Les généraux Murât, commandant de la province de Qelyoub, et le général Lanusse eurent l'ordre d'y marcher, et y arrivèrent le 28 septembre. Les Arabes furent dispersés après une légère fusillade. Nos troupes les suivirent pendant cinq lieues, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture. Plus de 500 (If ces Arabes furent tués ou noyés. Leurs troupeaux, chameaux et une grande quantité d'ânes, restèrent en notre pouvoir. La perte française fut seulement de quelques blessés ; mais presque tous les soldats étaient sans chaussures; elles étaient restées dans les marais. Murât fit dans son rapport le plus grand éloge de la conduite des troupes, et cita particulièrement Tadjoint aux adjudants généraux Netherwood. comme un officier de haute distinction (1).

(1) Netherwood, suédois d"origine, continua à se faire remarquer durant toute la campagne et mérita d'être promu chef de brigade. Il fut blessé mortellement en 1803, à l'assaut du Petil-Goave, à Portau-Prince.

182 liONAl'AKTE

Bonaparte regardait la position du lac Menzaleh comme des plus importantes; on en peut juger par ses instructions si précises données au général Andréossy :

Quartier général, au Caire, 3 vendémiaire an VII (24 septembre 1798).

J'ai appris, Citoyen Général, avec plaisir votre arrivée à Damiette. Il paraît que vous y êtes arrivé à temps pour aider le général Vial de vos conseils et rendre un nouveau service à l'armée.

Vous devez, à l'heure qu'il est, avoir beaucoup de troupes à Damiette, où le général Dugua doit se trouver. Je lui donne l'ordre de s'emparer d'El-Menzaleh ; de faire entrer le plus de djermes possible, armées, dans le lac, et des bateaux armés de petites pièces de canon. Je lui ai ordonné de visiter les différentes îles du lac Menzaleh, de prendre des otages de tous les villages qui se seraient mal comportés ; enfin de faire tout ce qui est nécessaire:

1° Pour être souverain maître du lac Menzaleh ;

2° Pour que vous arriviez à Peluse;mes propres mots sont ceux-ci: < Dussiez-vous y faire marcher toute votre division, il faut que le général Andréossy arrive à Peluse. »

Je crois que l'Egypte ne peut être attaquée que par le lac Menzaleh. Ainsi, pour l'offensive, comme pour la défensive, c'est de votre reconnaissance que tout dépend ; il faut donc le faire lentement et n'avancer que des choses bien sûres; car une fausse donnée pourrait me faire faire de faux calculs.

1° Combien de barques y a-t-il dans le lac Menzaleh ?

2° Combien chacune peut-elle contenir de monde ?

3° Quel est le fond du lac ?

4*' Un aviso, une chaloupe canonnière, une djcrme comme la Carniole, peut-il y naviguer ?

5° Quelle est la profondeur des trois bouches?

6° Une chaloupe canonnière; une ta»'tane peut-elle y entrer ?

7° Quelle est la population, 1 étendue des îles du lac?

8° Comment communique-t-on de Damiette au lac ?

9° Les troupes qui longeraient entre la mer et le lac, comment feraient-elles pour passer les boucles ?

10° L'eau du lac est-elle saumâtre ou salée?

N'allez à Peluse qu'avec de grandes forces ; ayez au moins six bataillons armés chacun d'une pièce de canon.

S'il n'y a point d autre moyen, ne serait-il pas possible de faire passer des djermes dans le lac Menzaleh en franchissant les douze cents toises?

Enfin ne parlez pas de Daraietle que vous n'ayez quatre ou cinq cents hommes et six bateaux armés de pièces de canon.

Emportez de l'eau et des vivres pour pouvoir rester à Peluse cinq ou six jours, et même jusqu'à dix, s'il est nécessaire (ayez avec vous une pièce de canon de 3) :

1° Pour en bien connaître les ruines ;

2° Pour pouvoir tracer un fort capable de contenir sept à huit cents hommes et servir de dépôt à larmée (de quoi pourra-t-on en faire le revêtement?) ;

3° Faire des essais pour reconnaître si, en creusant, on ne trouve pas d'eau douce; en général, nous avons reconnu que, dans le désert, on a toujours de l'eau douce en creusant.

Envoyez-moi aussi des notes sur tout ce que vous pourrez )'ecueiUir de la reconnaissance de Damiette à El-Menzaleh et d'El-Menzaleh à Sàllieyeh, ainsi que tout ce qui est relatif à Damiette, au ?sil et à la défense de la rade (1) .

Le général Andréossy, de retour à Damiette, après le combat d'El-Choa'rah, s'occupa activement de la mission qui lui était confiée. La flottille d'Andréossy, composée de seize djermes, dont trois armées, partit de Damiette le 3 octobre, à deux heures du matin, descendit le Xil et passa le boghàz à sept heures. Le général se mit en marche vers la même heure, avec 100 hommes, en suivant par terre la plage qui sépare le lac Menzaleh de la

[l, Correspondance de Napoléon, pièce ^'.i'ô.

mer; le reste des troupes, d'un nombre pareil au détachement, était sur les djermes. A trois heures et demie, la flottille et la faible colonne Andréossy étaient rendues au petit hameau de Dybeh, où le lac communique avec la mer par une bouche qui porte le nom du hameau. Le boghàz avait été passé sans difficulté. Pendant cette marche de huit heures et demie sur une langue de terre aride, où l'on ne trouve pas une goutte d'eau douce, ni le moindre abri, les soldats français ne firent entendre aucun murmure.

Le 4, à la pointe du jour, Andréossy sonde le boghàz de Dybeh, les entrées des canaux qui se trouvent à son débouché, et qui sont formés par plusieurs îles adjacentes, et fit fouiller, pour y trouver de l'eau, une trentaine de cabanes qui sont à la pointe de l'île de l'ouest, en face de la bouche de Dybeh; on en trouva plusieurs jarres. Vers le milieu du jour, le général se mit en route et pénétra dans le canal de droite, au sortir du boghàz de Dybeh, compris entre l'île de l'est et la terre qui tient au continent de Damiette.

Le général Andréossy prenait la direction de Mataryeh, lorsqu'à trois heures de l'après-midi, on aperçut, au sud-est, un très grand nombre de voiles allant à l'est, et cachées en partie par les îles derrière lesquelles elles se trouvaient. Ces îles, ainsi que toutes celles où la flottille avait navigué jus(|u'alors, étaient basses, sans culture et stériles. L'intention du général était de se porter entre Mataryeh et les barques emmenant, d'après

les conjectures, les mécontents de la nombreuse population de ce même village, et de négocier avec les habitants qui y restaient. Les pilotes du pays, qui s'étaient déjà effrayés, ainsi que l'interprète du général, à l'apparition d'un si grand nombre de djermes ennemies, conduisirent la flottille en arrière de la pointe de IVIataryeh, en sorte que les Français aperçurent par le travers de la presqu'île les minarets du bourg- de Menzaleh. Dans le même moment, les djermes ennemies débouchèrent de derrière les îles et se dirigèrent sur la flottille. .Le jour baissait, les Français se trouvaient à cinq lieues de Damiette, sur un lac, et au milieu de plages inconnues, entre les mains de pilotes qui, d'après les signes qu'ils faisaient, croyaient à chaque instant voir tomber leurs tètes. Andréossy se trouvant avoir trop peu de troupes, résolut de rabattre vers Damiette. Les djermes ennemies firent route parallèlement à la flottille, et pénétrèrent, en passant entre deux îles, dans le même canal où naviguaient les Français; et bientôt ceuxci se trouvèrent en présence de plus de cent barques. Aussitôt, mille cris barbares, poussés avec l'accent de la fureur, se firent entendre; l'ennemi joignait à ce vacarme effroyable les sons aigus d'instruments de cuivre et le bruit d'une sorte de tambourin. A ces premières démonstrations succéda bientôt une vive fusillade.

Cependant le général avait fait diminuer de voiles, pour laisser arriver trois djermes qui se trouvaient très en arrière, et il avait fait mettre, en

attendant, les autres djernies à la traîne les unes des autres, attachées par de bonnes amarres, résolu, ayant ainsi ses embarcations réunies en masse, de combattre ses agresseurs, qui continuaient à tirer, mais sans succès. Les djermes arrivèrent et s'amarrèrent à celles qui les précédaient. Alors les Français, rangés sur leurs bâtiments, firent un feu de file bien nourri, appuyé de six coups de canon. Ce feu, exécuté dans l'obscurité, étonna l'ennemi, qui, au lieu de continuer à marcher à la hauteur de la flottille, se contenta de harceler la queue de cette colonne de bâtiments, en la suivant jusqu'au mouillage du village de Minyet, à Test de Damiette, au même endroit où il avait débarqué quelques jours auparavant, pour venir attaquer le général Vial. Là, recommencèrent les mêmes vociférations qui furent entendues de Damiette.

Les barques ennemies s'approchèrent de terre, et ceux qui les montaient feignirent de vouloir débarquer, comptant sans doute que les Français allaient abandonner leurs djermes, mais le général fit rester les troupes à bord, préférant se défendre des deux côtés plutôt que d'exposer les soldats qui auraient débarqué au feu des djermes. Alors les Français recommencèrent le feu qu'ils avaient fait deux heures auparavant, autant pour repousser l'ennemi que pour avertir le général Vial de la présence de la flottille sur ce point. Mais Vial avait eu la précaution de faire observer le lac pendant le jour, et ayant disposé, vers le soir, des patrouilh^s, une d'elles se présente à Minyet vers

dix heures et demie. L'ennemi se fit entendre jusqu'à minuit, et se retira au lever de la lune, ne laissant que quelques djermes à une certaine distance pour observer la flottille.

Lorsque le général Andréossy prit position devant Minyet, il avait envoyé quelques hommes pour reconnaître le terrain attenant au mouillage : on trouva un canal d'eau douce. Andréossy fit prévenir qu'on pouvait boire à discrétion l'eau qui était dans les djermes. Les soldats répondirent: « Nous n'avons plus soif, ni faim ; nous ne demandons qu'a combattre. » Ces paroles furent rapportées au général par le chef de bataillon Deslonges, de la 25'' demi-brigade, officier distingué dont la haute valeur servait d'exemple aux soldats sous ses ordres. Les Arabes fellahs perdirent un certain nombre des leurs dans cette affaire, où les Français n'eurent même pas un seul homme blessé. Le chef de ce rassemblement ennemi était encore Hassan-Toubâr dont il a été question plus haut. Quelques jours après, le général Dugua fit écrire à ce cheik par un de ses amis, pour l'engager à entrer en accommodement avec les Français. Voici quelle fut sa réponse : « Je ne veux voir les Français ni de loin, ni de près ; s'ils me donnent la certitude de rester tranquille chez moi (au bourg de Menzaleh), je leur paierai le tribut que je payais aux Mameluks; mais je ne veux aucune communication avec ces infidèles. »

Trois jours après cette incursion sur le lac Menzaleh, le général Andréossy, qui se trouvait indis-

188 BOXAl'AUiE

posé, envoya le chef de bataillon des pontonniers, Tirlet (l),avec le capitaine du génie Sabatier, pour continuer les opérations relatives à la reconnaissance du lac ; ces olTiciers rentrèrent à la nuit sans avoir aperçu aucun mouvement de la part de l'ennemi. Cependant, le 8 octobre, à une heure du matin, un nombre de barques encore plus grand que dans la journée du 4, se présenta devant la flottille française, toujours mouillée à Minyet; mais le feu des djermes, soutenu par celui d'une pièce de huit, qui avait été disposée sur la rive pour protéger le mouillage, parvint à éloigner l'ennemi qui se retira en désordre.

En envoyant le général Andréossy pour faire la reconnaissance du lac Menzaleh, le général en chef connaissait d'avance une partie des obstacles que cet officier rencontrerait dans sa mission : c'est pourquoi il avait donné ordre au général Dugua, gouverneur de la province de Mansourah, de détacher une forte colonne pour s'emparer du bourg de Menzaleh, résidence du cheik Hassan- Toubâr, et principal repaire de ces Arabes fellahs dont les djermes infestaient le lac. Le général Dumas fut chargé de cette opération, au retour d'une expédition qu'il venait de faire sur le canal d'Achmoun, au village de Damaney, où il avait dispersé un rassemblement de fellahs insurgés. Il arriva à Menzaleh le 7 octobre, sans rencontrer d'obstacles, et fut joint dans ce village par le général Andréossy. Le résultat des deux opérations

(1) Devenu général de division et inspccteiir-gcncral d'artillerie.

combinées fut de contraindre les djermes ennemies à fuir jusqucs auprès de l'ancienne bouche pelusiaque, et de donner aux Français la facilité d'établir des postes militaires à Mataryeh et à Menzaleh, pour la protection de la flottille destinée à croiser sur le lac.

Allons retrouver Desaix.

Mourad-Bey, réfugié dans TEgypte supérieure après la bataille des Pyramides, avait cherché à mettre à profit le repos momentané qu'on lui avait laissé. Tous les Mameluks dispersés dans la basse et haute Egypte, à l'exception de ceux qui avaient accompagné Ibrahim-Bey en Syrie, s'étaient réunis à Mourad, et celui-ci s'était encore renforcé de plusieurs tribus de Bédouins accourus pour faire cause commune avec les vaincus. Le bey avait établi son camp auprès du village de Behnesé, qui se trouve près du désert à la hauteur d'Abou- Girgey, entre la montagne et le canal de Joseph, et avait réuni, sur ce dernier canal qui porte les eaux du Nil dans la province du Fayoum, des djermes où étaient ses provisions ; ses bâtiments de guerre étaient au-delà de la ville de Minyeh.

Le général Desaix se mit en marche dès le 23 août, de la province de Gyzeh, où il était resté depuis la bataille des Pyramides. Une partie de ses troupes remonta le Nil, embarquée sur un chebec, une demi-galère et six avisos, et l'autre partie suivit la rive gauche du fleuve, malgré l'inondation, qui était alors dans sa plus grande crue. La division arriva à Beni-Soueyf le 26, et, s'avançant avec la

plus grande peine sur le canal de Joseph, il réussit, après avoir traversé huit autres petits canaux et un lac, ayant de l'eau jusqu'au dessus de la ceinture, à atteindre le village de Behnesé, où les Mameluks ne l'attendirent point. Mourad-Bey fit repasser son monde sur l'autre rive du canal et redescendit vers la province du Fayoum, qui est à l'ouest de Beni-Soueyf. Les Français ne purent arriver qu'au moment où le dernier chameau traversait le canal.

Instruit par les habitants que douze barques chargées étaient peu éloignées, Desaix marcha vers elles et réussit à s'en emparer, malgré le feu des Mameluks qui étaient sur la rive gauche du canal. Sur la première de ces barques se trouvaient quelques Mameluks qui se jetèrent à la nage. Deux furent pris par l'aide de camp du général Desaix, le capitaine Rapp, qui les désarma courageusement, car ils refusaient de se rendre. Les barques étaient chargées de vivres et de quelques effets de Mameluks : une d'entre elles portait six pièces de canon et des munitions. La nuit qui survint ne permit point de poursuivre l'ennemi dans sa fuite. Desaix apprit à Behnesé que Mourad-Bey, après avoir passé un mois dans ce village, en était parti il y avait huit jours pour aller h Illaoun, à l'entrée du Fayoum, que le bey Mohammed-Elfy était resté avec une partie des Mameluks, en communication d'IUaoun à Behnesé et que les beys Osman, Rodoan, Omar et les Mameluks du bey Ibrahim, surnommé le Petit, avaient été chaigés de garder

ce dernier poste, au nombre de quatre cents, avec deux tribus d'Arabes. Ces derniers étaient présents à Syoul depuis trois jours et devaient protéger l'arrivée des subsistances de cet endroit, h Behnesé par le canal de Joseph. Desaix n'avait avec lui, dans cette expédition, que le premier bataillon de la 21® demi-brigade. Le reste de la division était encore en arrière.

La flottille des Mameluks, qui se trouvait au dessus d'Abou-Girgeh s'avançait sur ces entrefaites pour protéger les mouvements de ^lourad ; Desaix marcha sur Dàrout-el-Cherif pour aller à sa rencontre. Chemin faisant, différents détachements français arrêtèrent vingt-sept barques chargées de grains et de légumes. Hassan-Bey, qui se trouvait sur la flottille ennemie, ayant appris que les Français avaient chassé les Mameluks de Behnesé, et s'étaient emparés d'une grande partie du convoi de vivres, remonta le Nil avec tous les bâtiments de guerre, leur fit continuer leur marche vers Syene ou Assouan, et, débarquant à Syout, il alla rejoindre Mourad dans le Fayoum. Quant à la navigation de la flottille sur laquelle se trouvaient les troupes de la division française, elle était extrêmement difficile. Le canal serpentant dans les terres, les vents faisaient échouer les bâtiments presque à chaque instant. Les soldats étaient très souvent dans la nécessité de tirer les barques et de se plonger, à cet effet, jusqu'à la ceinture, dans une eau vaseuse. Rien ne peut se comparer à la fatigue qu'ils éprouvèrent dans cette marche de plusieurs jours et de

192 BOXAPAUÏE

plusieurs nuits sans presque aucune relâche. Vis-àvis le village de Melaoueh, Desaix renvoya dix des plus grandes djermes qui ne pouvaient pas suivre, en y faisant placer les nombreux malades de sa colonne, par le canal du même nom qui aboutit au Nil. Les malades devaient être conduits à Beni- Soueyfpoury être soignés et se trouver à portée de rejoindre la division après leur guérison. Les Français arrivèrent à Behnesé, où ils espéraient rencontrer les Mameluks, comme quelques paysans l'avaient annoncé; mais ils n'y trouvèrent aucun ennemi. Ce ne fut qu'au village de Benkiah, le 4 octobre, qu'on aperçut les premiers détachements de Mourad-Bey, au nombre de cent cinquante jNIameluks et autant d'Arabes. Une colonne de quatre cents Français, marchant le long du canal, à la hauteur de la flottille, força ces détachements à s'éloigner, et permit à la division de suivre sa route.

Le 5 octobre, les Français virent paraître un corps de six cents Mameluks, qui, placés en assez bon ordre sur la rive droite du canal, passant en cette partie sur la lisière du désert, se disposaient a faire feu sur la flottille. Il était impossible de débarquer en cet endroit, à cause des inondations ; le général Desaix fit rétrograder les bâtiments à une demi-lieue, pour mettre les troupes à terre et marcher sur l'ennemi; celui-ci envoya un détachement, afin de troubler les opérations; mais les carabiniers de la 21® légère ne permirent pas aux ^Mameluks d'approcher de la rive ; la

division put débarquer et se former sans empêchement. Desaix fit aussitôt mettre à terre deux pièces de canon attelées, et les troupes s'avancèrent dans le désert en côtoyant l'iiiondation. Cependant, les Mameluks se retiraient lentement devant les Français; les pelotons de ceux-ci, qui marchaient en avant-garde, firent pendant plus de quatre heures un feu continuel sur cette cavalerie, qui essayait de riposter sans charger, et qui perdit quelques chevaux; elle était commandée par le bey Mohammed-Elfy, créature et favori de Mourad. Desaix s'arrêta pour attendre ses barques, qui suivaient, gardées par deux cents hommes et montées par deux cents hommes blessés ou malades. La division bivouaqua dans le désert.

Le lendemain, 6 octobre, les troupes se remirent en marche un peu avant le jour, et la flottille suivit, malgré les vents contraires. Bientôt on aperçut l'armée de Mourad-Bey placée sur toutes les hauteurs parallèles au Nil. Desaix marcha surle-champ pour le déposter, et y réussit après quelque résistance. Mourad reforma ses troupes dans la plaine en arrière des hauteurs, sur une ligne très étendue.

Le général Desaix forma sa division en carré, éclairé par deux pelotons, dans le même ordre, de deux cents hommes chacun. Ces deux petits carrés soutenaient, l'un devant, l'autre derrière, deux autres pelotons de tirailleurs, opposés aux tirailleurs ennemis, qui venaient tirer jusque sur le grand carré. Lorsque les Français furent arrivés

à une certaine distance du centre ennemi, ils firent halte pour se reposer et se rafraîchir un instant, car ils marchaient depuis trois heures; ils purent alors apercevoir Mourad-Bey sur le devant de sa tente, entouré de ses beys et kàchefs, et des principaux officiers de sa maison. La division ne tarda pas à se remettre en mouvement au pas de charge. Les Mameluks n'osèrent point attendre le choc, et se replièrent après avoir reçu plusieurs coups de canon tirés avec une étonnante précision par l'artillerie légère, qui leur tua quelques hommes et quelques chevaux. Le reste de la journée on marcha inutilement à leur poursuite. L'intention de Mourad était d'attirer les Français dans le désert afin de les éloigner de leur flottille et de leurs provisions. Desaix avait trop d'expérience pour ne pas pénétrer le dessein de son adversaire; c'est pourquoi, après avoir repoussé les Mameluks, il se rapprocha du canal pour couvrir ses bâtiments : l'ennemi ne tarda pas à revenir en poussant de grands cris, mais le feu des pelotons avancés suffit pour le tenir à une distance respectueuse.

Le 7 octobre, au matin, la division se remit en marche. Desaix venait d'être informé que Mourad se retranchait au village de Sédiman, où il avait rassemblé toutes ses ressources, tous les Arabes de son parti, et que, fort de quatre h cinq mille chevaux, il se disposait à tenter un vigoureux efi'ort. Le général Desaix résolut d'attaquer Sédiman par le côté qui touche au désert, et s'éloigne à cet effet de l'inondation. Le pays était formé de

monticules irréguliers, une vallée assez profonde séparait les deux partis.

Les Français étaient formés à peu près dans le même ordre que dans la journée du 6. Après deux heures de marche, Desaix vit la cavalerie ennemie s'avancer rapidement vers lui, au son d'une musique barbare. Les pelotons avancés étaient à peine repliés sur les petits carrés, et les deux pièces d'artillerie légère mises en batterie, lorsque les Mameluks se précipitèrent de toutes parts sur les Français. Ceux-ci les virent arriver avec le plus grand sang-froid. Desaix avait commandé aux grenadiers de la 21*^ légère de faire feu : « A vingt pas, Général, répondirent ces braves; nous ne tirerons pas avant. » Le canon éloigna les Mameluks du front du grand carré; mais ils se jetèrent sur les deux petits carrés placés aux angles, l'un devant, l'autre derrière. Le capitaine Vallette, qui commandait celui de droite, ordonna à ses chasseurs (de la 21* légère) de ne faire feu qu'à dix pas et de croiser la baïonnette. Cet ordre fut exécuté; l'ennemi, trop nombreux pour être arrêté d'abord par un feu trop court et trop peu nourri, arrive jusque sur les baïonnettes; il ne peut rompre le petit carré; le feu des second et troisième rangs le foudroie, et les baïonnettes du premier éventrent les chevaux. Les Mameluks jettent alors sur leurs adversaires, fusils, tromblons, haches, pistolets, masses d'armes, et jusqu'à leurs sabres et leurs poignards; plusieurs soldats succombent sous ce nouveau genre de traits; les Mameluks pénètrent dans le carré; douze

196 HONAPARTE

Français tombent morts, trente sont blessés; mais l'ennemi paye cher cet avantage; autant des siens mordent la poussière. Bientôt la mitraille et le feu du grand carré parviennent à dégager les intrépides chasseurs du capitaine Vallette, qui rentrent dans ce carré après avoir dépouillé ceux de leurs riches adversaires qui sont restés sur le terrain. La conduite de ces trop braves soldats qui. pour la plupart, n'avaient voulu se battre qu'à la baïonnette, est au-dessus de tout éloge.

Pendant que cela se passait au petit carré de droite, d'autres Mameluks, aussi nombreux que les premiers, s'étaient avancés sur le carré de gauche, commandé par les capitaines Sacrost, de la 21^ légère, et Geoffroy de la 61« de ligne, mais le feu de cette troupe, beaucoup plus prompt et mieux nourri que celui du carré de droite, repousse la charge. L'ennemi se porta alors sur le côté du grand carré formé par la SS''; il fut accueilli de même. Avant de marcher sur le gros des troupes ennemies, il fallut transporter les blessés Malgré toute la diligence que mirent les Français à cette opération, Mourad-Bey eut le temps de faire placer quatre pièces de canon sur un monticule : déjà ces pièces faisaient un grand ravage, lorsque Desaix ordonna de marcher dessus au pas de charge La mitraille ne put arrêter la marche du carré, non plus qu'une charge vigoureuse entamée sur le front de la 88", au milieu de la course. L'ennemi, étonné de cette intrépidité, s'enfuit dans le plus grand désordre; et le capitaine Rapp, aide de camp

de Desaix, à la tète des tirailleurs, s'empare des quatre pièces. Embarrassé de ses blessés, et voulant reposer ses soldats, haletant de soif et de fatigue, Desaix arrêta la division sur les bords de l'inondation du Fayoum. Après quelques instants de repos, les troupes marchèrent sur Sédiman, évacué par les troupes de Mourad, pour que les blessés y fussent pansés et transportés ensuite sur les djermes de la flottille.

Les Français avaient perdu dans le combat quarante hommes tués et quatre-vingts blessés. Le capitaine Humbert, de la 21® légère, fut du nombre des morts. Le chef de la6P demi-brigade, Conroux et Rapp, aide de camp du général Desaix, furent blessés. Plus de trois cents Mameluks restèrent sur le champ de bataille, et Mourad emmena un plus grand nombre de blessés; la plaine était couverte de cadavres et de chevaux. Les beys et les kàchefs, autant par bravoure personnelle que pour animer leurs gens, s'étaient plus particulièrement exposés au danger'; aussi plusieurs d'entre eux reçurent-ils la mort ou des blessures graves. Les beys Sélim- Aboudix, Osman-Bardizy,Osman-Tamburdji étaient au nombre des tués. Mohammed-Elfy-Bey avait reçu un coup de feu à la cuisse. Ici, comme à la bataille des Pyramides, les soldats firent un butin considérable. Pas un Mameluk sur lequel on n'aittrouvé quatre ou cinq cents louis. Les chefs de bataillon Eppler et Morand (1), les capitaines Vallette, Sacrost, Geoffroy, les lieutenants Horman

(1^ Devenu général de division.

et Nicolier, les sergents Pierre Laurent, Jérôme, les soldats Parilès, Rougereau, Richouy, Tremier, Gérard, Tissot, Châtelain, Denionge, Marchand, Duchêne et Morin, méritèrent une mention plus particulière dans les rapports des généraux et chefs de corps. Il n'est pas besoin d'ajouter que ces derniers donnèrent de nouvelles preuves de leur sangfroid ordinaire : notamment le général Priant, l'adjudant général Donzelot, et les chefs de brigade Robin et Conroux.

Bonaparte reçut la nouvelle de cette victoire avec la plus vive satisfaction ; Robin fut promu général de brigade. « Vous mettrez à l'ordre, écrivait le général en chef au général Berthier, que les citoyens Gérard, caporal de la 21^, Petitjean, Châtelain, Claude, Tissot, Claude des Acoules et Julien Marchand, chasseurs de la 21®, ont montré beaucoup de valeur à la bataille de Sédiman ; extrait de l'ordre sera envoyé à leurs communes (i). »

L'Egypte n'avait point encore vu de combat plus opiniâtre et plus meurtrier, et ce qui rend encore le succès obtenu par les Français plus remarquable, c'est que les troupes de Mourad-Bey étaient six fois plus nombreuses que celles de Desaix ; celui-ci avait à peine deux mille hommes. Le résultat de cette action brillante, fut la séparation des Arabes d'avec les Mameluks, et l'occupation de la fertile province du Fayoum, où Desaix alla s'établir pour reposer ses troupes. Les Mameluks se retirèrent d'abord derrière le lac de Gaza et, de là, au

(1) Correspondance de Napoléon, pière 3489.

village de Delgé, à la hauteur de celui de ^lelaoueh, sur le Nil. Un autre avantage de la victoire de Sédiman, fut de démontrer à Mourad-Bey son impossibilité de vaincre l'infanterie française en bataille rangée. Il faut attribuer à l'expérience qu'il fît dans cette journée de l'intrépidité surnaturelle de nos soldats, le parti-pris par ce chef des Mameluks de ne plus se mesurer franchement avec eux. Il résolut de les harceler, de fuir quand il serait poursuivi et ne se laisser jamais approcher d'assez près pour être contraint d'engager un combat désavantageux. Cette tactique de Mourad était celle des Arabes. Ce ne fut pas sans une extrême répugnance que ce guerrier se soumit à des manœuvres si opposées à son courage impétueux et à son audace naturelle. Quoiqu'il en soit, cette nouvelle manière de faire la guerre aux Français, tint ceux-ci dans un mouvement continuel, et leur fit éprouver, dans les marches et contre-marches auxquelles ils furent forcés, plus de mal qu'ils n'en auraient eu dans des combats réguliers.

Le général en chef, désireux de faire connaître au Directoire l'état réel de l'armée d'Orient, de présenter les drapeaux conquis, et de savoir exactement ce qui se passait en France, choisit son frère pour cette mission délicate (1). Louis Bonaparte s'embarqua, vers le 15 octobre, sur le brick !a Revanclie. Après un voyage de deux mois, durant lequel il échappa, comme par miracle, aux vaisseaux

il) Correspondance, pièce 3439. — Lettre nu Directoire.

turcs, russes, anglais et même portugais et à des tempêtes journalières, il aborda à Tarente en Calabre, y fit une quarantaine de vingt-sept jours, et arriva à Porto-Vecchio, en Corse. Il croyait si peu échapper à la mer , h cause du mauvais état du bâtiment, soutenu par une seule et mauvaise pompe, qu'il donna l'ordre au capitaine d'entrer à Messine, quoiqu'il sut que la guerre était déclarée entre la France etNaples, Mais la force du vent jeta le bâtiment hors du détroit de Messine et une frégate anglaise le poursuivit. Cela fut cause qu'il jeta à la mer les drapeaux qu'il devait présenter au Directoire.

Révolte au Caire (21 octobre); Rapport de Bonaparte au Directoire. — Tentative des Anglais contre Aboukir (24 octobre). — Rétablissement du divan du Caire ; proclamation du général Bon aparté (21 décembre) ; travaux de défense exécutés au Caire : usines, fonderies, manufactures, établissement d'un Tivoli. — Combat de Fayoum par le général Desaix (9 novembre). — Excursions des membres de l'Institut. — Excursion de Bonaparte à Suez; passage de la Mer Rouge ; canal des deux mers (24 décembre 1798).

Deux mois étaient écoulés depuis l'entrée des Français dans le Caire et jusqu'alors la population de cette immense capitale avait paru étrangère à toutes les trames ourdies contre les nouveaux dominateurs de l'Egypte par les agents secrets des Beys, des Turcs et des Anglais. Le général Bonaparte n'avait négligé aucun des moyens qui pouvaient établir la confiance chez les principaux habitants, paralyser les intrigues des ennemis des Français et rendre, sans effet, les déclamations frénétiques des ulémas, des imams et autres ministres de la religion mahométane. Le divan établi par lui était consulté sur les moindres intérêts, et il s'empressait de faire droit aux demandes ou réclamations légales que lui adressait cette Assem-

blée municipale. Il avait mis ses soins à respecter lui-même et à faire respecter par tous ce qui tenait aux usao-es relimeux et civils. Cette conduite avait concilié, au général en chef, l'estime et la vénération de plusieurs personnages en crédit parmi le peuple, et, dans leur reconnaissance, ils l'avaient appelé Ali. Le nom du gendre de Mahomet, digne successeur de l'auteur du Coran, et Prophète comme lui, leur avait paru le plus convenable pour exprimer l'opinion qu'ils avaient conçu du caractère et des grandes qualités du vainqueur des Mameluks.

Mais plusieurs des chefs de la religion, et tous les sectateurs de l'islamisme, étaient loin de partager l'enthousiasme de ceux dont nous venons de

parler; au lieu de regarder comme un bienfait la protection que le général français accordait aux musulmans, ils ne voyaient dans ses démarches qu'une profanation insultante, un grand avilissement. Les ennemis de la République trouvèrent donc, parmi ces fanatiques, des gens disposés à se rendre les instruments de leur haine et de leurs machinations. Les dernières classes du peuple ne tardèrent pas à recevoir l'impulsion qui leur fut donnée dans ce sens. L'esprit d'insurrection se propagea avec activité : les meneurs n'attendaient plus qu'une occasion favorable pour jeter le masque et lever l'étendard de la révolte, lorsque, malheureusement, cette occasion fut hàlée par les Français eux-mêmes.

En Egypte, comme dans toutes les contrées de

l'Orient où régnait le despotisme, presque toutes les propriétés n'étaient que des concessions temporaires du gouvernement ; elles pouvaient être retirées ou renouvelées, suivant le caprice du maître absolu, à la mort du fellah.

Le général Bonaparte n'avait point trouvé dans les finances de l'Egypte les ressources qu'il en espérait. La cessation du commerce extérieur, les trésors emportés par les Mameluks, la méfiance générale des propriétaires et des gens riches, avaient tait disparaître une grande partie du numéraire, dans un pays, d'ailleurs, où ce dernier n'est pas très abondant et où toutes les impositions légales se payent en nature. Pour se procurer l'argent nécessaire aux besoins de l'armée, il aurait fallu recourir à la voie des avanies, moyen odieux, précaire et qui aurait trop rappelé les Mameluks, dont il importait de faire oublier les mesures vexatoires. Un projet de Poussielgue, administrateur général des Finances, consistait d'établir le droit d'enremstrement, de soumettre toutes les concessions à une revision, et de faire enregistrer tous les actes portant confirmation. Ce moyen fiscal, absolument inconnu dans l'Orient, fut regardé comme une avanie déguisée, et excita un mécontentement général, notamment au Caire, séjour habituel de presque tous les grands concessionnaires de l'Egypte. Les mêmes hommes qui, par amour pour^la tranquillité, avaient résisté aux insinuations des malveillants, tant qu'ils avaient cru leurs propres droits en sûreté, partagèrent les ressentiments des ennemis

des Français quand ils se virent attaqués dans leurs intérêts. Cette disposition d'esprit chez les grands propriétaires, patrons des classes inférieures du peuple, gagna promptement celles-ci. Les malveillants, et surtout certains ministres des mosquées, trouvèrent l'occasion favorable pour mettre en œuvre le grand ressort de la religion. Les temples retentirent de prédications séditieuses, où l'on faisait intervenir l'autorité de Dieu et du Prophète. Le fanatisme égara bientôt toutes les têtes, et le désir de secouer un joug qu'on lui représentait comme plus odieux encore que celui des beys, réunit sous l'étendard de la foi musulmane le peuple entier de la capitale de l'Egypte.

Voici le rapport fait par le général Bonaparte au Directoire (i) sur ce mouvement insurrectionnel.

Le 30 vendémiaire (21 octobre'!, à la pointe du jour, il se manifesta quelques rassemblements dans la ville du Caire.

A sept heures du matin, une population nombreuse s'assembla à la porte du cadi Ibrahira-Ekhtem-EQ"endi, homme respectable par son caractère et ses mœurs. Une dcpulalion de vingt personnes des plus marquantes se rendit chez lui et l'obligea à montera cheval, pour tous ensemble se rendre chez inoi. On partait, lorsqu'un homme de bon sens observa au cadi que le rassemblement était trop nombreux et trop mal composé pour des hommes qui ne voulaient que présenter une pétition. Il fut frappé de l'observation, descendit de cheval et rentra chez lui. La populace mécontente, tomba sur lui et sur ses gens à coups de pierre et de bàlon, et ne manqua pas celte occasion pour piller sa maison. Le général Dupuy, commandant la place, arriva sur ces entrefaites ; toutes les rues étaient obstruées.

Un chef de bataillon turc, allaclié à la j)olice, qui venait

(1) Correspondance, ]>iéce 3538 (27 octobre 1"98;.

deux cents pas derrière, voyaut le tumulte et l'impossibilité de le faire cesser par la douceur, tira un coup de tromblon. La populace devint furieuse ; le général Dupuy la chargea avec son escorte, culbuta tout ce qui était devant lui, s'ouvrit un passage. Il reçut sous l'aisselle un coup de lance qui lui coupa l'artère; il ne vécut que huit minutes.

Le général Bon prit le commandement. Les coups de canon d'alarme furent tirés, la fusillade s'engagea dans toutes les rues; la populace se mit à piller les maisons des riches. Sur le soir, toute la ville se trouva à peu près tranquille, hormis le quartier de la grande mosquée, où se tenait le conseil des révoltés, qui en avaient barricadé les avenues.

A minuit, le général Dommartin se rendit avec quatre bouches à feu, sur une hauteur, entre la citadelle et El- Qobbeh, qui domine à cent cinquante toises la grande mosquée. Les Arabes et les paysans marchaient pour secourir les révoltés. Le général Lannes fit attaquer par le général Veaux, quatre à cinq mille paysans, qui se sauvèrent plus vite qu'il n'aurait voulu. Beaucoup se noyèrent dans l'inondation.

A huit heures du matin, j'envoyai le général Dumas, avec de la cavalerie, battre la plaine. Il chasse les Arabes au delà d'El-Qobbeh. A deux heures après-midi, tout était tranquille hors des murs de la ville.

Le divan, les principaux cheiks, les docteurs de la loi, s'élant présentés aux barricades du quartier de la grande mosquée, les révoltés leur en refusèrent l'entrée ; on les accueillit à coups de fusil.

Je leur fis répondre à quatre heures par les batteries de mortier de la citadelle et les batteries d'obusiers du général Dommartin. En moins de vingt minutes de bombardement, les barricades furent levées, le quartier évacué, la mosquée entre les mains de nos troupes, et la tranquillité fut parfaitement rétablie.

On évalue la perte des révoltés de deux mille à deux mille cinq cents hommes ; la notre se monte à seize hommes tués en combattant, un convoi de vingt-et-un malades, revenant de 1 armée, égorgés dans une rue, et à vingt hommes de différents corps et de différents états.

L'armée sent vivement la mort du général Dupuy, que

les hasards de la guerre avaient respecté dans cent occasions (t). Mon aide de camp Sulkowski, allant, à la pointe du jour, le 22 octobre, reconnaître les mouvements qui se manifestaient hors de la ville, a été à son retour, attaqué par toute la populace d un faubourg; son cheval ayant glissé, il a été assommé. Les blessures qu'il avait reçues au combat de Sàlheyeh n'étaient pas encore cicatrisées. C'était un officier des plus grandes espérances (2).

Le châtiment fut terrible. Le Grec Barthélémy, lieutenant du gouverneur du Caire, alla du côté de Sérakout, à la poursuite des fuyards et leva <les impositions dans toutes les bourgades qu'il rencontra sur son passage. Les aides de camp Croizier et Eugène Beauliarnais se rendirent dans la tribu des Arabes qui avaient, aux portes du Caire, surpris et égorgés le détachement de malades de la division du général Reynier. Suivant les ordres du général en chef, ils s'emparèrent des hommes de cette tribu, et oyant jeté leurs têtes dans des sacs, ils revinrent au Caire chargés de ce sanglant trophée. Lés sacs furent ouverts sur la place Ezbekyeh, en présence du peuple, qui fut terrifié par ce terrible spectacle. Le 23, le commandant de

: l) Diipuv (Dominique) était né h Toulouse, en 1764. A dix-neuf ans, il servit en qualité de soldat dans le régiment d'Artois, puis dans les dragons de la garde nationale df ïoulouse; en 1791, il fut uonimé coinnianclant en second du l" bataillon de la Haute-Garonne, qui fut envoyé à l'armée des Pyrénées-Orientales: il contribua par son courage à la ])rise du camp «le j'alès, passa en 1792 à l'armée des .-Vlpcs, fit partie de l'armée d'Italie avec la Ti' demi-brigade et fut grièvement blessé le 15 avril 1795 au combat de Uego; a t'.aldero, n reçut une balle à la tète; il était commandant de Milan, lorsque Bonaparte qui savait apprécier son courage et sa bravoure l'f.'mmena avec lui en Egypte.

(2) Sulkowski, issu d'une des ])lus nobles familles de la" Pologne, n'avait pas voulu demeurer le témoin passif de l'asservissement de. sa patrii^; il était venu clierclur la liberté et la gloire dans les rangs des soldats français, qu'il étonna souvent par son dévouement et son intrépidité.

la place du Caire reçut l'ordre « de faire couper le cou à tous les prisonniers qui ont été pris les armes h la main. Ils seront conduits cette nuit aux bords du Nil, entre Boulàq et le Vieux-Caire ; leurs cadavres sans tête seront jetés dans la rivière (1). »

Les ulémas firent des proclamations; elles calmèrent les révoltes qui s'étaient déjà déclarées sur divers points. Plusieurs d'entre eux, envoyés en mission dans les provinces parlèrent avec chaleur ; leur cœur était plein de reconnaissance pour la généreuse conduite qu'on avait tenue à leur égard. Ils lurent persuadés plus que jamais que Bonaparte aimait le Coran, le Prophète, et qu'il était sincère dans toutes les protestations qu'il leur avait faites sur le désir de voir heureux le peuple de l'Arabie. Mille bruits se répandirent dans la ville et dans les provinces. INIahomet avait apparu au sultan Kêbir au moment de la révolte, et lui avait dit : « Le peuple du Caire est criminel ; tu as été bon pour lui, ainsi tu seras victorieux; tes troupes entreront dans Gama-el-Azhar, mais aie soin de respecter les choses saintes et les livres de la loi; car si tu n'es pas généreux après la victoire, je cesserai d'être avec toi et tu n'éprouveras plus que des défaites. « Tout ceci était vin mélange de superstition et d'orgueil; c'était le Prophète qui avait tout fait et qui continuait à les protéger. A la vérité, Bonaparte tira de sa victoire un avantage précieux, celui d'imprimer dans l'esprit des

(1) Correspondance, pièces 3427, 3429. — Ordres du général Bona— parte.

Egyptiens, et particulièrement des habitants du Caire, une grande idée des forces qu'il avait à sa disposition. iNIalgré tout on remit l'exécution des projets que l'on avait conçus au moment où la paix serait rétaldie avec le sultan de Constantinople, ou bien au moment où quelques événements militaires assez importants auraient dissipé cet orage qui menaçait encore. En effet, tout n'était pas pacifié. L'influence anglaise, qui avait provoqué la sédition du Caire et le soulèvement de toute l'Egypte, parvint aussi à déterminer le divan de Constantinople à des actes d'hostilités contre la France. Un manifeste du Grand Seigneur, rempli d'imprécations et d'invectives, vouait le drapeau de la République à l'ignominie, et ses soldats à l'extermination. Bonaparte répondit à ces outrages et à ces provocations homicides par une proclamation qui se terminait ainsi: « Le plus religieux des prophètes a dit: La sédition est endormie ; maudit soit celui qui la réveillera ! »

Deux jours après que la populace du Caire se fut révoltée, les Arabes accoururent de différents points du désert et se réunirent devant Belbeys. Le général Reynier les repoussa partout : un seul coup de canon à mitraille en tua sept ; après différents petits combats ils disparurent, et, quelque temps après, ils firent leur soumission. ABamleh, où quelques djermcs chargées de chevaux avaient été pillées, et deux dragons tués, il y eut une petite attaque dans laquelle le général Murât tua une centaine d'Arabes.

Le général Lanusse, instruit que le célèbre Abou-Cha'yr, un des principaux brigands du Delta, était à Kafr-el-Cha'yr, put le surprendre dans la nuit du 20 octobre ; le général cerna sa maison, le tua et lui prit trois pièces de canon, quarante fusils, cinquante chevaux et beaucoup de subsistances. Ce cheik, Abou-Cha'yr, faisait sa résidence habituelle dans une espèce de château fort, d'où il sortait de temps à autre pour désoler la contrée. Abou-Cha'yr était possesseur d'un trésor et de biens considérables; plus de vingt villages étaient sa propriété, et l'on trouva chez lui des caisses remplies d'argent monnayé et d'argenterie, beaucoup d'effets pillés sur les Français, une grande quantité d'armes de toute espèce, et trente chevaux fort beaux. Ce brigand pouvait mettre en un moment douze cents hommes sur pied, quand il le voulait ; mais il n'en avait alors qu'une centaine dont une partie parvint à s'échapper. Le général en chef écrivit au général Lanusse (26 octobre) :

« Je vous fais mon compliment, Citoyen Général, sur la mort d'Abou-Cha'yr; c'est une véritable victoire de nous ,avoir défaits de ce brigand »...

La tête d'Abou-Cha'yr fut promenée dans les différents villages de son domaine.

Les Anglais, avec quinze chaloupes canonnières et quelques petits bâtiments, se sont approchés du fort d'Aboukir, les 2'i, 25, 27 et 28 octobre. Ils ont eu plusieurs chaloupes coulées bas. L'ordre était donné de les laisser débarquer; ils ne l'ont pas osé faire. Ils ont perdu quelques hommes ; nous avons eu deux blessés et un tué. Le citoyen Martinet, commandant la légion nautique, s est distingué.

Depuis la bataille de Sédiman, le général Desaix était dans le Fayoum. Dans cette saison, on ne peut, en Egypte, aller ni par eau, il n'y en a pas assez dans les canaux, ni

.parterre, elle est marécageuse et pas encore sèche. Ne pouvant donc poursuivre Mourad-Bey, le général Desaix s'occupa à organiser le Fayoum. Cependant Mourad-Bey eu profita pour faire courir le bruit qu'Alexandrie était pris et qu'il fallait exterminer tous les Français. Los villages se refusèrent à rien fournir au général Desaix qui se porta le 9 novembre, pour punir le village de Kerànych (El- Zàouych el-Kerànyeh), qui était soutenu par deux cents Mameluks ; une compagnie de grenadiers les mit en déroute. Le village a été pris, pillé, brûlé; l'ennemi a perdu quinze hommes.

Dans le même temps, cinq cents Arabes, autant de Mameluks et un grand nombre de paysans, se portaient à Medynct el-Fayoum, pour enlever l'ambulance. Le chef de bataillon de la 21», Eppler, sortit au-devant des ennemis, les culbuta par une bonne fusillade et les poussa la baïonnette dans les

Veins. Une soixantaine d'Arabes, qui étaient entrés dans les

I maisons pour piller, ont été tués (1).

Le ffénéral Destaino' fut nommé commandant de la place du Caire, après la mort du général Dupuy ; et, quelques jours après la révolte de cette ville, la tranquillité s'y trouvait entièrement rétablie. La confiance ne tarda pas à renaître entre les habitants et les Français. Le soin que prit Bonaparte de ne faire peser sa vengeance que sur les principaux moteurs de l'insurrection lui ramena l'affection de la multitude, qui parut se repentir d'avoir cédé trop facilement aux insinuations perfides des agents soudoyés par les beys, le Grand Sciîxneur et les Ani^lais. Satisfait du calme deshabitants du Caire, le général en chef ne voulut

(1) Lettre do Honapai-lo au Dirccloiro. 10 novembre.

pas priver plus longtemps cette ville et l'Egypte entière d'une assemblée représentative qui put discuter avec lui les intérêts nationaux, en rattachant continuellement le peuple à la domination française. Deux mois après la dissolution du premier divan, Bonaparte ordonna la formation d'une nouvelle assemblée des principaux cheiks, tant du Caire que des autres provinces, au nombre de soixante. Parmi ceux-ci, il devait être choisi un comité ou divan permanent, spécialement chargé de l'administration de la justice et des intérêts des habitants de l'Egypte. Un commissaire français fut attaché à ce comité avec voix délibérative, et pour rendre compte de ses opérations au général en chef, il était en outre chargé de requérir au besoin toutes les mesures relatives aux intérêts de l'armée. Cette réorganisation fut annoncée par la proclamation suivante :

Quartier général, au Caire, l^' nivôse an VII (21 décembre 1798).

Aux Habitants du Caire.

Des hommes pervers avaient égaré une partie d'entre vous ; ils ont péri, Dieu m'a ordonné d'être clément et miséricordieux pour le peuple; j'ai été clément et miséricordieux: envers vous.

J'ai été fâché contre vous de votre révolte; je vous ai privés pendant deux mois de votre divan: mais aujourd'hui je vous le restitue; votre bonne conduite a effacé la tache de votre révolte,

Chérifs, ulémas, orateurs des mosquées, faites bien connaître au peuple que ceux qui de gaieté de cœur se déclareraient mes ennemis, n auront de refuge ni dans ce monde ni dans l'autre. Y aurait-il un homme assez aveugle pour ne

pas voir que le destin lui-même dirige toutes mes opérations ? Y aurait-il quelqu'un assez incrédule, pour révoquer en doute que tout, dans ce vaste univers, est soumis à l'empire du destin ?

Faites connaître au peuple que, depuis que le monde est monde, il était écrit qu'après avoir détruit les ennemis de l'islamisme, fait abattre les croix, je viendrais du fond de l'Orient remplir la tâche qui m'a été imposée.

Faites voir au peuple que, dans le saint livre du Coran, dans plus de vingt passages, ce qui arrive a été prévu, et ce qui arrivera est également expliqué.

Que ceux donc que la crainte seule de nos armes empêche de nous maudire, changent ; car en faisant au ciel des vœux contre nous, ils sollicitent leur condamnation: que les vrais croyants fassent des vœux pour la prospérité de nos armes !

Je pourrais demander à chacun de vous compte des sentiments les plus secrets de vos coeurs ; car je sais tout, même ce que vous n'avez dit à personne. Mais un jour viendra que tout le monde verra avec évidence que je suis conduit par des ordres supérieurs, et que tous les efforts humains ne peuvent rien contre moi. Heureux ceux qui, de bonne foi, sont les premiers à se mettre avec moi (1).

Tandis que Bonaparte cherchait, par sa modération et la discipline de ses troupes, à capter la bienveillance et l'affection du peuple égyptien, il s'occupait également des mesures nécessaires pour prévenir un second soulèvement. Déjà les places d'Alexandrie, de Rosette et de Damiette avaient été mises à l'abri des tentatives qui pouvaient être faites contre elles, tant du côté delà mer que celui de terre. Mais l'insurrection du Caire fit sentir la nécessité d'un système de fortifications qui put à l'avenir préserver cette capitale des suites de pareils mouvements. Le général CafTarelli eut ordre de reconnaître et de désigner des emplacements pour la construction

(\) Correspondance de N.apoléon, pièce 3785.

de divers ouvrages autour de la ville, à l'effet de la mettre à l'abri de toute entreprise au dehors et dans l'intérieur (1).

Sur le monticule où l'artillerie avait pendant l'insurrection établi sa batterie de mortiers et d'obusiers (2), le capitaine du génie Bertrand construisit un fort en maçonnerie. Ce fort dominait le quartier le plus mutin; il croisait son feu avec celui de la citadelle ; il battait le grand chemin qui aboutit à la porte des Victoires, et à la gorge qui sépare la citadelle du Moqattam. Une grande mosquée ayant des murs très élevés, située sur le canal du Princedes-Fidèles, sur la route de Belbeys, qui couvrait l'enceinte de la ville du côté du nord, fut convertie en fort sous le nom de Sulkowski (3). Ce fort pouvait contenir plusieurs bataillons et des magasins; peu d'hommes suffisaient pour le défendre. Sur la hauteur qui dominait la ville du côté du nord-ouest, à mi-chemin de Boulâq, on établit une tour qu'on appela le fort Camin (4); il protégeait la place Ezbekyeh et défendait les avenues de la ville. Sur le monticule près du jardin de l'Institut, s'éleva le fort appelé de V Institut; il battait toute l'esplanade entre le Caire, le Vieux-Caire et le Nil, assurait les communications avec Tîle de Roudah; il protégeait

(1) Lettres à Caffarelli, 26 octobre. (Correspondance de Napoléon).

(2) Ordre au général Bon (22 octobre, 2 heures). (Correspondance de Napoléon).

(3) Du nom de l'aide de camp du général Bonaparte, tué vers cet «ndroit pendant l'insurrection.

(4) Du nom d'un adjudant général tué par les Arabes. Cet officier était à bord d'un bâtiment venant de France au mois d'août 1798 ; pousuivi par les An^flais lorsqu'il était déjà en vue d'Alexandrie, le vaisseau français fut obligé de venir mouiller à la Tour des Arabes, et de débarquer les passagers qu'il avait à son bord : ceux-ci furent pris ou massacrés; Camin était au nombre des derniers.

l'hôpital établi dans la maison d'Ibrahim-Bey. Cet hôpital était couvert par un mur crénelé en forme d'ouvrage k cornes, qui était une tète de pont en avant de l'île de Roudah. On plaça des batteries au meqyâs; on convertit en fort la prise d'eau de l'aqueduc du Vieux-Caire. Il y eut ainsi une série de positions retranchées depuis le Caire jusqu'à l'île de Roudah et Gyzeh, située vis-à-vis, sur la rive gauche du Nil. Cette grande ville se trouvait cernée par des forts contenant des batteries incendiaires, qui pouvaient jeter des boml^es et des obus à la fois dans tous les quartiers, qui défendaient les approches et que cinq cents hommes pouvaient garder. Plusieurs autres ouvrages furent ajoutés par la suite à ceux dont nous venons de parler, et reçurent également les noms de plusieurs officiers généraux et supérieurs, morts dans différentes actions, ou massacrés par l'ennemi. On organisa une troupe de gens du pays pour prêter mainforte aux agas de la police et des marchands, afin de surveiller, suivant l'usage de ces contrées, les cafés, les rassemblements, les places publiques, les marchés. Trois compagnies grecques de cent hommes chacune, une au Caire, une à Damiette, une à Rosette furent organisées pour être exclusivement chargées des escortes de diligences (1).

La suppression de toutes les barrières intérieures donna une toute autre physionomie à la ville. Les

(1) Dépôt de la guerre. Ordre du 27 octol)re 1798. La compagnie for- ;A mée au Caire fut confii'-e au capitaine Nicolo Afarco qui avait montré | beaucoup de dévouement pour les Français lors de l'insurrection da Caire.

KX EGYPTE 215

boutiques, cafés, auberges et petites manufactures établies par des Européens, reçurent une nouvelle extension et procurèrent à l'armée des jouissances qui lui rendirent moins pénible son éloignement d'Europe.

Ce changement dans les esprits permit aux Français de se livrer à l'exécution du dessein qu'ils avaient de rendre leur séjour au Caire aussi agréable et aussi utile que possible. Le sieui' Dargeavel, employé dans l'administration civile du pays conquis, avait présenté au général en chef le plan d'un Twoli, dans lequel on trouverait réunis tous les agréments et les plaisirs que les habitants de Paris et les étrangers vont chercher dans les établissements de ce genre que renferme la capitale de la France. Un palais du bey et son jardin furent mis à la disposition de cet entrepreneur, qui réalisa son projet avec autant de succès que les ressources locales purent le lui permettre. Des salles de jeu, de billard, un cabinet de lecture, des orchestres pour les danses, une promenade variée, des divertissements de tous genres, un café, un restaurant, des feux d'artifice, présentèrent aux Français, dans le Tivoli du Caire, les délices de celui de Paris.

D'autre part, les négociants européens qui se trouvaient au Caire résolurent de former une compagnie de commerce, dont ils présentèrent ainsi le plan au général en chef:

c Le commerce qu'interi'ompl le bruit des armes, mais qui devient florissant aux jours tranquilles de l'ordre et de la confiance, languissait dans 1 inaction. Averti qu'il obtien-

drait de l'appui et des encouragements, pourquoi n'osait-il pas cependant se livrer à ses occupations accoutumées ? c'est que les habitants de l'Egypte, témoins de choses si nouvelles et si extraordinaires pour eux, surpris et incertains, étaient comme au sortir d'un songe, et n avaient plus nulle fixité dans leurs idées et dans leurs combinaisons commerciales. Il était besoin de leur donner en quelque sorte l'impulsion et l'exem» pie : et c'est là le but qu'on s'est proposé. Des négociants se sont réunis pour former le plan d'une compagnie qui fit naître cette émulation louable des talents et de l'industrie, et qui servit comme de guide dans la route que tracent les circonstances. Assurée de la bienveillance du Gouvernement, jalouse de concourir de toutes ses forces à la prospérité de la colonie, et composée principalement d'hommes recommandables par leur expérience et leurs connaissances locales, il est à croire que de grands succès la dédommageront de leurs travaux. »

La durée de cette compagnie devait être de trois ans; le fonds capital de 300.000 francs était divisé en actions de 3.000 francs. Le prospectus et le règlement furent imprimés en français et en arabe ; la souscription lut promptement remplie, et le général Bonaparte écrivit au citoyen Poussielgue :

Vous trouverez ci-joint un règlement de Société qui m'est présenté par plusieurs négociants. Faites leur connaître que mon intention est d'encourager ladite société, et, comme ce commerce doit être extrêmement lucratif, je désire qu ils y intéressent la caisse de l'armée pour dix actions. Comme administrateur des finances, c'est à vous de représenter ces dix actions (1).

On vit paraître dans le même temps deux journaux imprimés au Caire, et rédigés par des membres de l'InstiUit et de la Commission des Sciences et des Arts, la Décade égyptienne et Le Courrier d'Egypte.

(l) Correspondance, pièce 3619 (14 novembrel.

Le chef du corps des aérostiers, Conté, doué du ffénie le plus industrieux, étonna les Français euxmêmes par la multitude de ses inventions et par ses talents en physique et en mécanique. Par les soins de cet homme vraiment extraordinaire, le Caire vit bientôt s'élever dans ses murs des fonderies, des usines et manufactures de tous genres, d'où sortirent des canons, des boulets, de l'acier, des sabres, des instruments d'optique et de mathématiques, des draps, des toiles vernissées, du carton, du papier, enfin presque tous les produits des arts européens. On fabriquait de la monnaie. L'œil étonné des Egyptiens vit, pour la première fois, sur les hauteurs du Moqattam, des moulins h vent.

Les citoyens Champy, père et fils, avaient établi de leur côté, des ateliers pour la fabrication de la poudre à canon ; cette dernière était d'une qualité bien supérieure à celle des Egyptiens.

Enfin, ce lut alors que l'armée dut reconnaître la sage perspicacité de Bonaparte, quand il avait eu la pensée d'amener avec lui, dans TOrient, une compagnie aussi recommandable de savants et d'artistes.

On sait que le général Marmont avait été envoyé avec une colonne mobile pour protéger la navigation sur le canal qui conduit les eaux du Nil à Alexandrie dans le temps de l'inondation, et pour accélérer les mesures prises pour la défense de la côte d'Egypte, depuis le Marabout jusqu'à Rosette. Après s'être acquitté avec beaucoup de zèle de cette mission, Marmont s'était rendu à Alexandrie.

Les démonstrations de l'escadre anglaise stationnée devant le port et la jonction de plusieurs bâtiments russes et turcs à cette station, faisant craindre une attaque prochaine, exigeaient la présence de forces supplémentaires pour repousser l'agression. D'un autre côté, le général Kleber avait demandé et obtenu la permission de quitter le commandement de la ville pour venir au Caire. Le général Manscourt, qui commandait sous Kleber, n'était point jugé capable de remplir une tâche aussi difficile ; Marmont fut nommé pour remplacer ce général et pour presser l'achèvement de tous les ouvrages destinés à la défense d'Alexandrie.

Les murailles d'enceinte des villes de Rosette et Damiette furent également séparées et retranchées ; des forts et des redoutes furent construits aux embouchures du Nil qui se trouvent près de ces deux places.

Quelques opérations militaires eurent lieu dans les provinces après la pacification du Caire, entre autres dans la province de Gyzeh, où le général en chef dut envoyer le général Dumas pour dissiper un rassemblement considérable d'Arabes. Les Français dépassèrent les grandes pyramides et s'avancèrent jusqu'à celles de la plaine de Sakarah, mais l'ennemi n'osa point les attendre, et ce fut en vain que l'aide de camp Beaumont les poursuivit fort avant dans le désert.

Quant au général Desaix, depuis la bataille de Sédiman, il n'avait pas été inquiété dans la province du Favoum, où sa division se trouvait en

EN k(;yi>te 219

grande partie cantonnée. La saison ne permettant pas de faire de grands mouvements par terre, et les canaux ne se trouvant plus navigables, Desaix s'était vu lui-même dans l'impossibilité de marcher sur Mourad-Bey, qui se tenait toujours sur les lisières du désert, mais qui ne pouvait rien entreprendre pour le même motif. Le général avait employé ce temps d'inaction à organiser sa province et à rassembler des subsistances pour sa division et pour le Caire. Cependant, le 9 novembre, cinq cents Mameluks avec un pareil nombre d'Arabes à cheval, et deux mille fellahs à pied qui s'étaient joints à eux, voulant profiter d'une tournée que Desaix faisait alors dans le pays pour châtier quelques villages rebelles, se portèrent tout à coup sur la ville de Fayoum,, (|ui n'avait pour se défendre qu'un détachement de deux cent cinquante hommes laissés là pour garder un pareil nombre de malades de la division. Ces troupes étaient réunies dans une maison fortifiée ; le général Robia y commandait, mais étant momentanément aveugle par suite de la maladie d'yeux si commune en Egypte, le chef de bataillon Eppler, de la 21* légère, le suppléait. Déjà l'ennemi avait fait replier quelques avant-postes et rentrait dans la ville en poussant de grands cris, lorsque le commandant Eppler, se présentant devant lui, avec deux cents hommes, l'attaqua avec impétuosité, le culbuta et le contraignit à s'enfuir. Tous ceux qui avaient pénétré dans la ville furent tués à coups de baïonnette. Les Mameluks essayèrent de faire volte-face sur les pelotons qui les poursuivaient

avec ardeur; mais, accueillis par la fusillade la mieux nourrie, ils s'empressèrent de gagner le désert. Près de deux cents cadavres ennemis jonchèrent les rues et les environs de Favoum, et le nombre des blessés, qu'on ne put connaître, dut être très considérable. Les Français n'avaient eu que quatre hommes tués et quinze blessés; les habitants de la ville étaient restés neutres pendant l'action.

Les membres de l'Institut et de la Commission des Sciences et Arts mirent à profit la tranquillité qui commençait à régner dans les provinces, pour se livrer, chacune dans son genre, à la recherche de faits et d'observations propres ii enrichir le domaine de l'histoire. Déjà plusieurs savants et artistes avaient fait des excursions plus ou moins heureuses sur divers points de cette terre classique. Malus et Favre reconuurent l'ancienne branche du Nil appelée Tanitique. Dolomieu et Denon avaient parcouru la province de Rosette et une partie du Delta, et se trouvaient alors dans la haute Egypte avec le général Desaix. Berthollet et Fourier visitèrent la vallée où se trouve le lac de Natron, et lecueillirent d'importants détails de singularité physique. Le général Andréossy venait de lever la carte du lac Menzaleh. Dcsgenettes médecin en chef de l'armée, et ses courageux collaborateurs, ne cessaient point d'étudier, avec la plus grande sagacité, le caractère des maladies particulières au climat d'Egypte, et essayaient déjà dans les villes d'Alexandrie, de Rosette et de Damiettc, de conibaltro avec succès le terrible fléau

EX ÊCYPTE 221

de la peste. Une administration générale sanitaire, dirigée par le citoyen Blanc, homme très recommandable par ses connaissances en cette partie, son dévouement et son activité, avait orofanisé des lazarets dans tous les ports, et dans l'Ile de Roudah, pour préserver le Caire et les provinces de toute contagion.

Bonaparte crut devoir appeler toute l'expérience et l'attention des hommes distingués qu'il avait avec lui, sur la possibilité de joindre la mer Rouge à la Méditerranée, au moyen d'un canal pratiqué sur l'isthme de Suez. Une ancienne tradition voulait que la jonction des deux mers eût été pratiquée dans ces temps d'antique et glorieuse mémoire, où l'Egypte, par sa civilisation, son commerce, ses richesses, les sciences et les arts qu'elle cultivait alors avec tant de succès, était le pays le plus florissant du monde connu. On ajoutait encore que ce canal, détruit ensuite par la main des siècles, avait été entrepris de nouveau, mais non achevé, sous le gouvernement des Califes de la dynastie fatimite. Quoiqu'il en soit, la création d'un moyen de communication entre la Méditerranée et la mer Rouge était un projet dont l'exécution eût pu rendre à l'Egypte son ancienne splendeur, et donner à la France un avantage immense dans toutes ses relations commerciales avec l'Afrique et l'Asie. Il était digne de Bonaparte de tenter cette grande et noble entreprise, si toutefois elle était reconnue praticable et, dans tous les cas, il fallait d'abord se rendre maître du port

de Suez, avant de commencer les premières recherches (1).

C'était d'autant plus prudent, que les insurgés échappés du Caire, établis dans la ville de Suez, troublaient la tranquillité du pays. Ils servaient d'intermédiaires à la correspondance d'Ibrahim- Bey qui était dans le Sayd; ils remuaient par leur correspondance toutes les tribus du désert. « Il était nécessaire d'ailleurs d'occuper cette ville importante, ce qui avait été négligé jusqu'alors, parce que, pour y arriver, il fallait traverser un désert très aride, sans eau, sans ombre, de quarante-deux heures de marche, trajet extraordinairement fatigant pendant l'été. On devait éviter tout ce qui pouvait exciter le mécontentement du soldat. Mais à la fin d'octobre, les chaleurs cessèrent d'être incommodes; les belles journées de l'automne répandirent la satisfaction dans l'armée; elle était enfin accoutumée au pays ; elle avait du très bon pain, du riz, du vin de Chypre, de l'eau-de-vie de dattes, de là bière, de la viande, des volailles, des œufs et toute espèce d'herbages. La solde des ofticiers et des soldats, payée sur le même pied qu'en France, était d'une valeur quadruple, vu le bon marché de toutes les denrées. L'ordonnateur

(1) Il était réservé :i un Fr.inçais, .Af. I-Vrdinand do Lessops. ancien consul {jonéral de France au (^aire de réaliscM' les grandes idées du général Bonaparte. L'ouverture du canal maritime à la grande navigation eut lieu le 17 novembre 18G9. Ce canal va presqui- en ligne droite de Port-Saïd dans l'ancienne baie de Peluse à Suez et mesure un parcours total d(! 102 kilomètres: sa largeur est de 22 à 44 mètres an plafond, de GO à 100 mètres à la surface; sa profondeur varie entre H m. et 8 ni.ôO La question économique et commerciale est que sur une movenne de 3 à 6.OO0 lieues, la route commerciale entre l'Occitlent et l'Orient se trouve abrégée d'environ moitié.

Daure (1) faisait donner régulièremement des distributions de café moka; chaque escouade avait sa cafetière. Pour remplacer les fourgons et les voitures d'équipages militaires, il avait donné h chaque bataillon des chameaux en suffisance pour porter l'eau, les vivres, les ambulances et les équipages. IjCS officiers généraux et supérieurs avaient leurs lits, leurs tentes, leurs chameaux. Tout le monde était enfin organisé, selon la mode du pays. Le soldat était revenu à son esprit naturel ; il était plein d'ardeur et du désir d'entreprendre. S'il faisait entendre quelque plainte, c'était sur l'oisiveté dans laquelle il vivait depuis plusieurs mois. Ce changement dans ses dispositions en avait opéré un plus grand encore dans sa manière de voir le pavs. Il était convaincu de sa fertilité, de son abondance, de sa salubrité et de tout ce qu'un établissement solide pouvait offrir d'avantageux aux individus et à la République. C'est le général Bon qui fut chargé d'assurer la marche sur Suez.

Au GÉNÉRAL BeRTHIER

Quartier général, au Caire, 11 frimaire an VII (1" décembre 1798).

Vous voudrez bien. Citoyen Général, donner l'ordre au général Bon de partir demain, dans la matinée, avec cinq «ents hommes du 2« bataillon de la 32* demi-brigade, les officiers et domestiques compris; cent dix hommes delà compagnie Omar; trente canonniers avec deux pièces de

(1) Par suite du départ de Sucy pour la France, l'ordonnateur Daure fut chargé des fonctions d'ordonnateur en chef. (Lettre au Directoire, i5 novembre).

canon traînées par des chameaux ; trente hommes montés du 7* de hussards.

Il prendra ses mesures de manière que le total, tout compris, ne passe pas sept cents hommes et cinquante chevaux ; il se rendra à Suez.

Vous préviendrez l'ordonnateur en chef pour que demain, à la pointe du jour, l'eau pour cinq jours ])Our sept cents hommes et cinquante chevaux, et les vivres pour quinze jours, que je lui ai demandés, (1) partent avec le général Bon.

Le général Bon enverra ce soir au quartier général son aide de camp, auquel je remettrai une instruction particalière sur la conduite qu'il aura à tenir à Suez.

Voici les instructions données au général Bon ; elles portent la même date que la lettre à Berthier (l^"" décembre) (2).

Vous vous rendrez, Citoyen Général, demain à Birket el-Hâggy. Vous partirez après demain, avant le jour, de cet endroit, pour vous rendre, avec la plus grande diligence possible, à Sue^. Il serait à désirer que vous pussiez y arriver le <4 au soir ou le 15 avant midi (3).

Vous m'enverrez tous les jours un e.vprès arabe ; vous leur ferez connaître que je donnerai pltisieurs piastres lorsqu'ils me remettront vos lettres.

Vous aurez avec vous, indépendamment des troupes que le chef de l'étal-major vous a annoncées, le citoyen CoUot, enseigne de vaisseau, avec dix matelots et un moallem, qui aura aussi huit ou dix de ses gens avec lui.

Vous trouverez à Suez toutes les citernes que j ai fait remplir.

Votre premier soin sera, en arrivant, dénommer un officier pour commander la place.

Le citoyen CoUot remplira les fonctions de commandant des armes du port, et les officiers du génie et d'artille-

(1) Correspondance de Napoléon pièce 3G70, 3696.

(2) Correspondance, pièce 3697.

(3) 14 ou 15 frimaire (4 ou 5 décembro).

rie qu y envoient les généraux Caffarelli et Dommartin commanderont ces armes dans cette place; lemoallem remplira les fonctions de nazir ou inspecteur des douanes.

Votre première opération sera de remplir les citernes qui ne sont pas pleines, et de faire un accord avec les Arabes de Thor pour qu'ils continuent à vous fournir toute l'eau existant dans les citernes en réserve.

Vous ferez retrancher, autant qu'il sera possible, tout Suez ou une partie de Suez, de manière à être à l'abri des attaques des Arabes et avoir une batterie de gros canons qui battent la mer.

Vous vivrez dans la meilleure intelligence avec tous les patrons des bâtiments venant de Yambo ou de Djeddah, et vous leur écrirez pour les assurer qu'ils peuvent en toute sûreté continuer le commerce, qu'ils seront spécialement protégés.

Vous tâcherez de vous procurer, parmi les bâtiments qui vont à Suez, une ou deux felouques, des meilleures, qui se trouvent dans ce port, que vous ferez armer en guerre.

Vingt-quatre heures après votre arrivée, vous m'enverrez, toujours par des Arabes et par duplicata, un mémoire sur votre situation militaire, sur celle des citernes, et sur la situation du pays et le nombre des bâtiments.

Vous ferez tout ce qui sera possible pour encourager le commerce, et vous ne ferez rien de ce qui pourrait l'alarmer.

Dès l'instant que je saurai votre arrivée, je vous enverrai un second convoi de biscuit.

Vous ferez commencer sur-le-champ les travaux nécessaires pour mettre tout Suez ou une partie de Suez à l'abri des attaques des Arabes, et, si vous ne trouvez pas dans cette place un assez grand nombre de pièces pour mettre en batterie, indépendamment des deux que vous emmenez avec vous, je vous en ferai passer deux autres.

Mon intention est que vous restiez dans cette place assez de temps pour faire des fortifications, afin que la compagnie d'Omar, les marins et les canonniers suffisent pour la défense contre les entreprises des Arabes, et, si ces forces n'étaient pas suffisantes, vous me le manderez; alors je les renforcerai de quelques troupes grecques.

Je vous recommande de m'écrire, par les Arabes, deux fois par jour.

Vous m'envciTez toutes les nouvelles que vous pourrez recueillir, soit sur la Syrie, soit sur Djeddah ou la Mecque.

Eugène Beauharnais, beau-fils et aide de camp du général Bonaparte, suivit le général Bon. Le 17 décembre, le général lui écrivait :

J'ai reçu, Citoyen, votre lettre avec le croquis que vous m'avez envoyé ; il est très bien fait. Par le uuniéro delà dernière lettre, j'ai vu que j'avais reçu vos trois lettres. Ayez soin de ne pas coucher à l'air et les yeux découverts. Je vous embrasse (1).

Le général en chef partit le 24 décembre pour Suez :

Au GÉNÉRAL Bon, a Suez.

Quartier général, au Caire, 3 nivô se an VII (23 décembre 1 798) .

Je pars demain. Citoyen Général, et coucherai à Birket el-Hâggy avec trois cents hommes à pied et à cheval. Si nous pouvons trouver de l'eau au puits d'Ageroud, au moins pour les chevaux, cela pourrait nous être d'un grand secours.

Il se murmure dans la ville que Mourad-Bey, poursuivi par notre cavalerie, a été taillé en pièces. Il n'y a rien d'officiel (2).

Au CHEF DE BRIGADE BeSSIÈRES.

Quartier général, au Caire, 3 nivôse an VII (24 décembre 1798).

Vous voudrez bien. Citoyen, donner des ordres pour que les 100 guides à cheval et les 200 guides à pied qui partent pour Suez soient demain matin sur la place pour se mettre en marche, à huit heures précises.

Le chef d'escadron Barthélémy commandera la colonne et réglera l'ordre de marche ; il aura une avant-garde de cavalerie, ensuite un corps de cavalerie avec la pièce d'artillerie,

(1) (2) Corrosp(.ii(liuicc, i)ii><-es 3781, 371111.

EX É(;ypte 227

100 guides à pied, tous ics équipages, 100 guides à pied, et ^nfîn une arrière-garde de troupes à cheval, c'est-à-dire de guides.

L'adjoint aux adjudants Arriglii marchera avec lui et l'aidera pour mettre la colonne en marche, établir et maintenir l'ordre.

Il sera ordonné une garde d'un officier et 30 hommes, qui fournira la sentinelle à différentes distances, de manière qu'elle garde tous les chameaux chargés d'eau, et qu'une fois parti de Birket el-Hàggy, personne ne puisse prendre une goutte d'eau sans un ordre de celui qui commande la colonne.

Un caporal et six hommes sont affectés à la garde des équipages du général en chef, et en répondent.

Un caporal et quatre hommes sont affectés à la garde des équipages du chef de l'état-major général, et en répondent.

Demain, à huit heures précises du matin, les tambours des 200 guides à pied feront un roulement qui sera le signal de se mettre en marche, sans autre ordre de l'état-major.

Par ordre du général en chef,

La journée du 2'^ s'acheva à donner des ordres précis et des instructions aux généraux commandant les provinces et aux divers administrateurs du Caire, et le 24, dès les premières heures du matin, le général en chef écrivit à Kleber.

Je donne l'ordre au commandant de la place et à 1 adjudant général chef de l'état-major, qui reste au Caire, de vous faire le rapport de tout ce qui arriverait dans la ville du Caire, dans les provinces de Quolyoub, Atfyey, Gyzeh, alîn que vous puissiez donner vos ordres sur tous les événements qui pourraient survenir.

Je compte être de retour au Caire le 10 ou le 11.

Puis au chel' de brigade Bessières : (1).

Tous les jours vous m'expédierez un Arabe pour me faire le rapport de tout ce qui se passerait dans la place et de

(1 Correspondance, pii-ces 3798, 3799.

tous les bruits qui courraient. Vous mettrez beaucoup d'activité à me faire passer les mauvaises nouvelles qu'il pourrait y avoir, car ce ne sont guère qne celles-là dont il est extrêmement urgent que je sois instruit.

Je serai le 6 au soir à Suez; le 8 au soir je serai sur la route de Suez à Birket el-Hâggy ; il est probable que le

10 ou le 11 je serai ici.

BOXAPARTE.

« La mer Rouge, au nord, se divise en deux bras ; l'un appelé la mer de Suez, a de cinq à dix lieues de large et cinquante de long; l'autre, appelé El-Aqahah, entre dans les terres d'une trentaine de lieues, et a de trois à cinq lieues de large. A l'extrémité est la ville d'^Elana ou Aïlab, située à soixante lieues de Suez, sur le chemin des caravanes de la Mecque.

11 existe à Aïlab un fort dont la petite garnison est turque, des puits dont l'eau est bonne et abondante. Ce port a appartenu auxiduméens, qui rivalisèrent avec Tyr; il était le port de Jérusalem. Le désert de Thor est entre Suez, la mer El-Aqabah et le mont Sinaï. Il est habité par trois tribus d'Arabes de Thor, de quatre à cinq milles âmes. On y trouve des ruines qui ne laissent aucun doute sur les villes qui y ont existé. Dans la vallée de Faran, il y a des bois et des broussailles dont les Arabes font du charbon.

« Pour se rendre du Caire à Suez, il y a trois chemins; le premier passe par le village d'El-Bàsatin, à deux lieues au sud du Caire, d'où il se dirige à l'est, entre la vallée de l'Kgarement, à huit lieues rencontre les puits de Gandely. Ces puits sont au nombre de huit, l'eau y est un pou saumâtre ; les

caravanes qui de Syrie se rendent dans la haute- Egypte séjournent à ces puits. Des puits de Gandely, on chemine pendant seize lieues jusqu'aux bords de la mer Rouge; là on côtoie la mer pendant neuf lieues, et on arrive à Suez : total du Caire à Suez par cette route, trente-cinq lieues, et seulement vingt-six jusqu'à la mer Rouge. 11 pleut dans ce désert. 11 serait facile de construire des citernes toutes les quatre lieues pour les besoins des voyageurs, et d'organiser une aiguade au bord de la mer pour les bâtiments. Cette route était la plus fréquentée par les habitants de Memphis. La deuxième route va du Caire au lac dit Birket el- Hdggy, cinq lieues; de Birket el-Hâggy, où elle entre dans le désert, que l'on traverse sans rencontrer d'eau, jusqu'au château d'Ageroud, qui est la troisième station de la caravane delà Mecque, il y a vingt-trois lieues ; d'Ageroud à Suez il y a cinq lieues : total, trente-trois lieues. La troisième route est par Belbeys. Du Caire à Belbeys, douze lieues ; par le désert jusqu'à Ageroud, dix-neuf lieues ; à Suez, cinq lieues : total trente-six lieues, mais seulement dix-neuf lieues de désert. La distance astronomique de Suez au Caire est de vingtsept lieues et demie ; de Suez à la grande pyramide de Gyzeh, il y a trente-et-une lieues. Toutes ces lieues sont de ving-cinq au degré.

« Le 24 décembre, le camp fut dressé sur les bords du lac dit Birket el-Hâggy. Plusieurs négociants qui avaient affaire à Suez s'y joignirent. Le 25, à deux heures avant le jour, le camp se remit en route.

La caravane marcha toute la journée au milieu d'un sable aride. Le temps était beau, la chaleur n'était pas désagréable. La marche dans le désert est monotone, elle inspire une douce mélancolie. Les Arabes qui servaient de guides s'orientaient sans suivre aucune trace. La caravane fit dans la journée deux haltes, chacune d'une demi-heure, et la nuit elle prit position à l'arbre de Hamrâ (Djamaât Echaramît), à quatorze lieues de Birket el-Hâggy. Le Hamrâ est l'objet du culte des Arabes, la malédiction et les anathèmes sont lancés contre ceux qui seraient assez impies pour toucher à ce prodige du désert. Le soldat n'avait point apporté de bois pour le bivouac ; il souffrit du froid ; il ne fut que médiocrement soulagé par le feu qu'il essaya d'allumer avec des os et quelques plantes sèches de sept ou huit pouces de hauteur qu'il trouva dans une vallée à portée du camp. Ces plantes forment la nourriture des chameaux. A deux heures avant le jour, le 26, la caravane se remit en marche. 11 n'était pas encore jour quand elle passa près du puits El-Batar. C'est un trou de cinquante toises de profondeur, extrêmement large; les Arabes l'ont creusé dans l'espérance d'y trouver de l'eau ; ils ont été obligés d'y renoncer. Près de là, on distingua, mais seulement au clair de la lune, un vieil acacia; il était couvert d'écrits et aulre témoignages de dévotion des pèlerins, qui, revenant de la Mec([ue rendent hommage à cette première végétation qui leur annonce les eaux chi Nil.

« A deux lieures après-midi, le général Bona-

EN É(;VPTE 281

parte arriva à Aoeroud; le chemin en passe à cinq cents toises. Ageroucl est un petit fort placé sur une petite éminence qui domine au loin ; il y a <leux enceintes en maçonnerie, un puits très profond ; l'eau y est abondante, mais saumâtre; elle devient moins saumâtre si elle reste exposée plusieurs heures à l'ail'; elle est excellente pour les chevaux, les chameaux et les animaux; les hommes ne s'en servent qu'à la dernière extrémité. Il y a dans ce fort une mosquée, un caravansérail et des logements pour cent cinquante hommes. Bonaparte y plaça un commandant d'armes, quinze hommes de garnison et deux pièces de canon. On arriva à Suez à la nuit obscure; le général en chef préféra rester dans sa tente et refusa une maison qui lui avait été préparée.

« Suez est au bord de la mer Rouge, située à deux mille six cents toises de l'extrémitédu golfe et à quatre ou cinq cents toises de l'embouchure de l'ancien canal. La ville a joui d'une assez grande prospérité. Les géographes arabes la décrivent comme un oasis. L'eau provenait probablement du canal. Il y pleut assez pour qu'en recueillant l'eau dans des réservoirs on puisse en avoir suffisamment, non seulement pour les besoins de la ville, mais encore pour la culture. Aujourd'hui il n'v a rien ; les citernes sont peu spacieuses et mal entretenues; 1 eau pour les hommes, vient des fontaines de Moïse; pour les chevaux et les chameaux, de la fontaine de Suez, située à une lieue sur le chemin du fort Ageroud. I,a ville contient un beau bazar, quel-

ques belles mosquées, des restes de beaux quais, une trentaine de magasins et des maisons pour une population de deux h trois mille âmes. Dans le temps du séjour des caravanes et des bâtiments de Djeddah, Suez contient en effet cette population; mais quand les affaires sont terminées, elle ne reste habitée que par deux ou trois cents malheureux. La rade est à une lieue de la ville, les navires y mouillent par huit brasses d'eau ; elle a une lieue de tour; elle communique à la ville par un chenal qui a soixante ou quatre-vingts toises de largeur, et à basse mer dix pieds d'eau; ce qui fait quinze ou seize k haute mer. Le fond est bon, les ancres y tiennent; c'est un fond de sable vaseux. La rade est couverte par des récifs et par des bancs de sable. Son vent traversier est le sud-est, qui règne rarement dans ces parages (1). )>

Le général Bonaparte employa la journée du 27 à visiter la ville et à donner quelques ordres pour l'établissement d'une batterie qui put protéger le chenal et le port; puis il prépara pour le lendemain son excursion aux fontaines de Moïse.

Au gém';ral Berthier

Suez, 7 nivôse, an VII (27 décembre 1798)

Vous voudrez bien donner les ordres nécessaires pour que le contre-amiral Ganteaume, avec soixante guides à pied, parte à trois heures du matin, pour se rendre aux fontaines de Moïse. Les hommes prendront pour trois jours de vivres.

(1) Cette relation de l'excursion du gi^néral en chef à Suez esl extraite des dictées de Napoléon à Salute-Hélone. (Campagnes d'Egypte et do Syrie par le général Bertrand.)

Je partirai à trois heures du matin avec toute la cavalerie disponible pour m'y rendre. Les hommes porteront pour deux jours de vivres, ainsi que pour leurs chevaux.

BOKAPAKTE.

En même temps, Berthier donnait Tordre aux commandants du génie et de l'artillerie d'accompagner le général en chef, pour passer de l'autre côté de la mer Rouge et reconnaître les fontaines de Moïse.

A trois heures du matin, Bonaparte partit à cheval et traversa le Ma'dyeh, bras de mer guéable à marée basse qui a trois quarts de lieue de large. Le contre-amiral Ganteaume monta une chaloupe canonnière, embarqua des sapeurs, les ingénieurs, plusieurs savants et se rendit aux fontaines par mer. Les fontaines de Moïse sont à trois lieues de Suez; on en compte neuf. Ce sont des sources d'eau sortant des mamelons élevés de quelques toises au-dessus de la surface du sol. Elles proviennent des montagnes qui sont à quatre lieues de la. Ces sources sont à sept cents toises de la mer. On y voit les ruines d'un aqueduc et de plusieurs magasins qui avaient été construits par les Vénitiens dans le xv® siècle, lorsqu'ils voulurent intercepter aux Portugais la route des Indes. Les sapeurs commencèrent à fouiller; ils travaillèrent jusqu'à la nuit.

Bonaparte monta à cheval pour retourner à Suez. Ceux qui étaient venus par mer s'embarquèrent sur la canonnière. « A neuf heures du soir, les chasseurs d'avant-garde crièrent qu'ils enfon-

234 BONAPAHTE

çaient. On appelle les guides : les soldats s'étaient amusés à les griser avec de l'eau-de-vie, et il fut impossible d'en tirer aucun renseignement. On était hors de route. Les chasseurs s'étaient guidés sur un feu qu'ils avaient pris pour les lumières de Suez : c'était le fanal de la chambre de la chaloupe canonnière ; ce que l'on remarqua promptement : il changeait de place à chaque instant. Les chasseurs s'orientèrent et déterminèrent la position de Suez. Ils se mirent en marche à cinquante pas l'un de l'autre; mais, après avoir fait deux cents toises, le chasseur de tète cria qu'il enfonçait II fallut reployer cette ligne, et, en tâtonnant ainsi plusieurs directions, ils eurent le bonheur de trouver la véritable. A dix heures du soir, l'escadron était rangé en bataille au milieu du sinus, les chevaux ayant de l'eau jusqu'au ventre. Le temps était noir, la lune ne se leva cette nuit-là qu'à minuit. La mer était un peu agitée et le vent paiaissait vouloir fraîchir; la marée montait, il y avait autant de danger à aller en avant qu'à reculer. La position devint assez critique pour que le général en chef dit : « Serions- nous venus ici pour périr comme Pharaon ? Ce sera un beau texte pour les prédicateurs de Rome ! » Mais l'escorte était composée de soldats de huit ii dix ans de service, fort intelligents. Ce furent les nommés Louis, maréchal des logis, et Carbonncl, brigadier, qui découvrirent le passage. Louis revint à la rencontre; il avait touché bord, mais il n'y avait pas un moment à perdre, l'eau montait à cluujue moment. CaflTa-

EX i';(;ypte 235

relli était plus emban-assant que les autres à cause de sa jambe de bois; deux hommes de cinq pieds dix pouces, nageant parfaitement bien, se chariièrent de le sauver; c'étaient des hommes d'honneur, dignes de toute confiance. Rassuré sur ce point, le général en chef se hâta pour gagner la terre. Se trouvant sous le vent, il entendit derlière lui une vive dispute et des cris. Il supposa que Louis et Carbonnel avaient abandonné le général CafTarelli. Il retourna sur ses pas; c'était l'opposé : celui-ci ordonnait aux deux hommes de l'abandonner. « Je ne veux pas, leur disait-il, être la cause de la mort de deux braves ; il est impossible que je m'en puisse tirer; vous êtes en arrière de tout le monde ; puisque je dois mourir, je veux mourir seul. » La présence du général en chef fit finir cette querelle. On se hâta, on touchala terre; CafTarelli en fut quitte pour sa jambe de bois; ce qui lui arrivait du reste toutes les semaines. La perte fut légère, quelques carabines et quelques manteaux (1).

« L'alarme était au camp, quelques officiers eurent la pensée d'allumer des feux sur le rivage, mais ils n'avaient pas de bois; ils démolirent une maison, ce qui demanda du temps. Cependant le premier feu était allumé sur le rivage lorsqu'on prit terre. Les plus vieux soldats, ceux qui avaient

(1) Le lendemain de son retour au Caire, le général en chef n'oublia pas le sauveteur de CafTarelli. Il écrivit à Herthier :

Le citoyen Louis, guide à clieval, est nommé brigadier. Il lui sera fait présent d'un sabri^ sur lequel sera écrit, sur uu coté : l.e général Bonaparte an guide â cheval Louis; sur l'autre côté : Passage de la mer Rouge.

appris leur catéchisme, racontaient la fuite de Moïse, la catastrophe de Pharaon, et ce fut pendant longtemps l'objet de leur entretien.

« Le 29, les Arabes de Thor, qui, ayant reçu la visite des chaloupes canonnières françaises, avaient appris l'arrivée du sultan El-Kébir>^le général Bonaparte) dans leurs parages, vinrent demander sa protection. Thor est situé sur le bord de la mer, c'est le port du mont Sinaï. Ces Arabes portent au Caire du charbon, de très beaux fruits, et en rapportent tout ce qui leur est nécessaire. Les moines du mont Sinaï montrèrent au général en chef le livre sur lequel était la signature de Mahomet, de Saladin et de Selim, pour recommander le couvent aux détachements de leurs armées. A leur demande, il fit la même recommandation pour leur service de sauvegarde auprès des patrouilles françaises (1).

Le 30, l'état-major partit de Suez. Les tentes, les bagages et l'escorte se dirigèrent sur Ageroud, où l'on dressa le camp à quatre heures après-midi. Le général Bonaparte, avec Monge, plusieurs généraux et officiers d'état-major, côtova la mer Rouge, fit le tour du Sinus. Il retournait sur ses pas, dans la direction de Suez, lors(jue à quatre ou cinq cents toises de cette ville, il découvrit quehjues restes de maçonnerie qui fixèrent son attention. Il marcha dans cette direction perpendiculairement à la mer, soixante ou quatre-vingt toises, et il se trouva au

(1) CoiTospondanci; de Napoléon I", ])iécc 378i. Ordre do Bonaparte pour les privilèges accordés au couvent du mont Sinaï.

milieu des vestiges de l'ancien canal, qu'il suivit pendant l'espace de cinq heures. La nuit approchant, et ayant sept lieues à faire pour gagner le camp à travers le désert, il s'y dirigea au grand galop ; après quelques incertitudes, il le rejoignit, n'ayant avec lui que trois ou quatre personnes, les mieux montées; les autres étaient en arrière. 11 fit allumer de grands feux sur un monticule et sur le minaret de la mosquée du fort Ageroud ; il fit tirer tous les quarts d'heure un coup de canon jusqu'à onze heures du soir, moment où tout le monde avait heureusement rejoint; personne n'était égaré.

« Le 31, le camp fut établi dans une vallée à dix lieux d' Ageroud, où il y avait assez abondamment de ces petites plantes épineuses qu'affectionnent les chameaux. Plusieurs centaines de ces jeunes animaux y paissaient sans être gardés.

Le l*^"" janvier 1799, le camp fut placé à une portée de fusil des fortifications de Belbeys. Les travaux de Belbevs étaient fort avancés ; à défaut de pierre, les olficiers du génie avaient employé des briques séchées au soleil, faite avec le limon du Nil, qui est très propre à cet usage.

Le 3, le général en chef partit avec deux cents dromadaires et chevaux dans la direction de l'Ouady de Tomlàt. A quatre heures après-midi, il arriva au milieu du désert, au puits de Sabà'Byàr. La chaleur était extrême, l'eau du puits peu abondante; elle avait le goût des eaux de Barèges. Pendant qu'on faisait la distribution de cette eau détestable, un chasseur vit arriver un courrier sur droma-

claire, qui, apercevant trop tard les troupes françaises, voulut s'éloigner. Il était porteur des dépêches d'Ibrahim-Bey et de Djezzar-Pacha, pour l'Egypte. Il donna la nouvelle que les hostilités avaient commencé sur la frontière de Syrie, que l'armée de Djezzar-Pacha était entrée sur le territoire d'Egypte, que son avant-garde occupait l'oasis d'El-A'rych et qu'elle travaillait à mettre le fort en état de défense. La nuit, on bivouaqua dans l'oasis, au milieu d'un taillis; elle fut assez froide. Des chacals, espèce de loups du désert, dont les cris ressemblent à ceux de l'homme, firent que plusieurs vedettes crièrent aux armes; elles se crurent attaquées par les Bédouins. Le lendemain, le général Berthier retrouva les vestiges du canal qui traversait rOuàdy pour prendre les eaux du Nil à Bubaste, sur la branche Pelusiaque. Les vestiges de ce canal ont les mêmes dimensions que du côté de Suez. »

Pendant ce temps, la flotte de Djeddah était arrivée à Suez, portant une très grande quantité de café et de marchandises des Indes. Bonaparte traversa le désert et retourna dans cette ville. Les bâtiments étaient de quatre à cinq cents tonneaux. Une caravane était arrivée du Caire ; Suez avait pris de la vie et la physionomie d'une ville indienne. Bonaparte v reçut des agents qui revenaient des Indes. De là, il traversa l'isthme dans une autre direction et se rendit à Sàlheyeh. Les fortifications étaient ii labri d'un coup de main, les magasins abondamment approvisionnés d'orge, de riz, de

lèves et do munitions de iruerre. Il envoya deux bataillons avec de l'artillerie à Qatyeh. Les puits étaient en bon état. Les olliciers du génie construisirent une bonne redoute en palissades de cin- (juante toises de côté, y établirent des plates-formes, le canon battant tous les puits, qui furent nettoyés peu de semaines après. Des blockhaus préparés au Caire furent montés dans la redoute pour servir de magasins. Des convois de chameaux chargés de riz, de farine, d'orge, de fèves, venus du Caire et de Damiette, approvisionnèrent les magasins de cette oasis. Lorsque Djezzar apprit que de l'infanterie française arrivait à Qatyeh, et qu'on y construisait une redoute, il renonça a s'avancer davantage, de peur de compromettre ses troupes. Le général Reynier, dont le quartier général était à Belbeys, envoya une forte avant-garde à Sàlheyeh pour soutenir le poste de Qatyeh.

(^ette position était importante a maintenir, le général en chef s'en préoccupait beaucoup ; dès le 23 décembre, il avait écrit au général Caffarelli :

Le général Reynier va faire occuper Qatyeh. Envoyez-y le chef de brigade Sanson avec tous les outils et ouvriers nécessaires pour construire un fort capable de contenir quatre à cinq cents hommes, deux fours, des magasins moitié de ceux de Salheych, et de résister, bloqué, à une force supérieure turque pendant douze à quinze jours

Il est nécessaire que, le l^"" pluviôse, les fortitications de Qatyeh soient en état, parce que mon intention est de me servir de tous les moyens qu'on pourra ramasser, et avancer do deux jours dans le désert.

Envoyez des ingénieurs pour pouvoir bien reconnaître depuis Qatyeh jusqu'à Peluse, et dans une circonférence à douze lieues de Qatyeh.

240 BONAPARTB

Envoyez-y également des ingénieurs géographes, des ponts et chaussées, pour lever le plan de toute la côte et sonder (1)

C'est dans son excursion à Suez, en rencontrant la caravane escortée par des Arabes montés sur des dromadaires, que le général Bonaparte eut l'idée d'employer une cavalerie de ce genre, tant il lut étonné de l'adresse avec laquelle il vit conduire ces animaux dociles; il ordonna à deux officiers, Eugène Beauliarnais et Edouard Colbert, d'essayer de monter des dromadaires et de les conduire. Satisfait de l'essai de ces officiers, et ayant en vain tenté lui-même de les atteindre en lançant son cheval au galop, il prescrivit l'ordre suivant daté du quartier général, au Caire, le 20 nivôse an VII (9 janvier 1799) :

Article premikr. — Il sera créé un régiment de dromadaires, qui sera composé de deux escadrons; chai[ue escadron, de quatre compagnies; chaque compagnie, d'un capitaine, d'un lieutenant, d'un maréchal des logis chef, de deux maréchaux des logis, d'un brigadier-fourrier, de quatre brigadiers, d'un trompette et de cinquante dromadaires.

Art. 2. — Chaque escadron sera commandé par un chef d'escadron; le régiment par un chef de brigade, avec un adjudant-major, un quartier-maître et les chefs d'ouvriers nécessaires.

Art. 3. — Les hommes seront montés sur un dromadaire, armés de fusil, baïonnette, giberne, comme l'infanterie, et d'une très longue lance. Ils seront habillés de gris, avec un turban et un manteau arabes, conformément au modèle qui sera fait.

Art. 4. — L'ordonnateur en chef, les chefs de brigade Bessières, Détrès, Duvivier, se concerteront j)our faire confectionner un modèle de harnachement et d'habillement com-

(1) Corrcsponilancc de N.ipoléon, inocc :i79C.

plet, qui sera remis ù l'état-major général le 25 nivôse au plus tard.

Les 13'^, 18e, 25e, 32e^ gge^ 75e demi-brigades de ligne, la 21® légère, les guides à pied, auront à fournir chacun quinze hommes. Les 9', 19*, 61", 85'', 88' demi-brigades de ligne, les 4° el 22^ légères, auront à fournir chacune dix hommes pour le fond de la formation du régiment de dromadaires. La légion maltaise et la légion nautique fourniront chacune dix hommes. Les hommes devront avoir moins de vingtquatre ans, plus de quatre ans de service, au moins cinq pieds quatre pouces, et être d'une bravoure reconnue. Ils seront envoyés sur-le-champ au Caire. Le commandant de la place établira leur caserne sur la place Ezbekyeh.

Les officiers seront pris parmi les officiers à la suite de l'armée ; moitié parmi les officiers à la suite de l'infanterie, moitié parmi ceux à la suite de la cavalerie ; les sous-officiers, parmi les sous-officiers existant dans les corps qui en ont plus qu'il ne leur est nécessaire. Les commandants des provinces fourniront les dromadaires qu'ils enverront au Caire dans le plus bref délai (1).

Dans la haute Egypte, Desaix avait organisé un pareil corps de dromadaires. Le dromadaire, leste à la course, suivait un cheval au petit galop, même en portant deux hommes adossés, leurs vivres et leurs munitions ; il supportait lacilementla fatigue, la faim et la soif. Il était très propre à faire des marches dans le désert. Bien dressé et docile, il exécutait toutes les manœuvres avec une rare précision. Au signal de halte, il fléchissait les jamhes, se reposait sur le ventre et restait immohile. Les soldats mettaient pied à terre, se formaient en bataillon carré et

combattaient les Arabes avec leur couraoe habituel.

Les escadrons de dromadaires formés dans la haute

(1) Archives de Dopiit du la guerre, ordres des 20 el 21 nivôse, an Vil (9 et 10 janvier 17«9).

Egypte, agirent efficacement pour réprimer les brigandages des Arabes, et aidèrent beaucoup par leur célérité aux succès des expéditions.

Voici l'équipement et l'armement du corps des dromadaires de la haute Egypte : Chaque cavalier était monté sur un dromadaire. Une selle enclavait la bosse de cet animal, extrêmement doux, qui était sano-lé à l'estomac et aux flancs. La bride

consistait en une espèce de licol garni de drap bleu céleste avec un morceau de fer crénelé à la muserolle, le tout tenu par des rênes ordinaires. Deux grandes sacoches pendaient des deux côtés de la selle, et contenaient les vivres du dromadaire et ceux du cavalier. La coiffure était un chapeau ou un turban blanc surmonté d'une plume d'autruche noire. Le petit costume se composait d'un dolman et d'une ceinture à la hussarde, d'un large pantalon rouge et de bottes de même couleur. En grande tenue, une tunique à la polonaise, en drap bleu céleste, parements rouges et boutons blancs. Les armes étalent un sabre porté à la Mameluk avec des cordons de soie rouge; une giberne comme l'infanterie, un fusil à la dragonne, deux pistolets il la ceinture et deux dans les fontes de la selle. Un grand nombre de cavaliers avaient des damas plus t)u moins riches, pris aux Mameluks.

Retour de Bonaparte au Caire (7 janvier). — Manifeste et déclaration de guerre de la Porte. — Deux armées turques se réunissent à Rhodes et en Syrie. — Bonaparte se décide à l'offensive ; lettres à Tippoo-Sahib, à l'imam de Mascate et au chérif de la Mecque ; lettre au Directoire sur les motifs et le but de l'expédition de Syrie (10 février). — Effectifs et composition de l'armée de Syrie.

— Tentative de bombardement d'Alexandrie par les Anglais. — Marche de l'armée sur la Syrie ; combat d'El-A'rych (10 février). — Bonaparte quitte le Caire pour rejoindre l'armée; il arrive à El-A'rych (17 février; capitulation du fort d'El-A'rych (20 février).

— L'armée passe le grand désert; attaque et prise de Gaza (25 février) ; l'armée campe devant Jaffa ; sommation à Abd-Allah de rendre Jaffa ; assaut et prise de Jaffa (7 mars) ; massacre de la garnison ; Bonaparte visite les pestiférés. — Lettre de Bonaparte à Djezzar pour l'inviter à une alliance (9 mars) ; armistice avec 1 agha de Jérusalem. — L'armée quitte Jaffa pour se diriger sur Saint-Jean-d'Acre. — Combat de Qaqoun (15 mars) ; occupation d'Hayfa (17 mars).

Le général en chef fut de retour au Caire le 7 janvier, quinze jours après en être parti. 11 trouva tout dans un état satisfaisant. Mais, la nouvelle du mouvement de Djezzar dont il avait eu connaissance à Suez, le décidèrent à prendre de grandes mesures de précaution.

En entreprenant l'expédition d'Egypte, Bonaparte avait dû compter sur les promesses du Directoire et du ministre des Relations extérieures, Talleyrand. Il ne doutait pas que ce diplomate habile ne réussit dans la mission dont il avait pro-

mis de se charger et ne conservât la bonne intelligence qui régnait entre la Porte Ottomane et la République française. En effet, il ne devait pas être difficile de prouver au Divan de Constantinople qu'enlever l'Egypte aux Mameluks, qui l'avaient eux-mêmes usurpée sur les Turcs, n'était pas faire la guerre au Sultan, et qu'il était possible de compenser par de grands avantages le faible dommage que l'occupation de ce pachalik pouvait causer au Grand Seigneur. Bonaparte n'avait négligé aucune occasion de prouver qu'il voulait rester en paix avec les Turcs, et sa conduite, en toute circonstance, avait prouvé la sincérité de ses déclarations h ce sujet. Tallevrand se dispensa d'aller à Constantinople et laissa le ministère ottoman livré sans contradiction aux dangereuses influences de l'Angleterre. La Porte déclara la guerre h la République (1). S'il pouvait rester quelque doute sur la part que les intrigues des agents anglais eurent sur cette détermination, la lecture du manifeste turc suffirait pour les dissiper; dans les divers griefs qui v sont reprochés à la Révolution française il est impossible de méconnaître une plume européenne. Voici ce document curieux, dont malgré toute la vigilance française, quelques exemplaires, imprimés avaient pénétré en Egypte à la fin de l'année 1798 :

(1) La Turquie étiiit cq guerre avec la Kranrc depuis le mois il'aoùt 1798. (^élail, coinnie ou devait le prévoir, l'oceupatioa des îles Ioniennes (|ui avait provoqué ces hostilités et, cliose plus dangereuse encore, l'alliance de la Turquie et de la Itussic. Le traité d'alliance offensive el défensive contre la France l'ut conclu entre la Russie et la Porte le 23 décembre 1798. L'Angleterre y accéda le 2 janvier 1799.

« Au nom du Dieu clément et miséricordieux, gloire au Seigneur, maître du monde, salut et paix à Mohammed, le premier et le dernier des prophètes, à sa famille et aux compagnons de sa mission.

c Les Français (Dieu veuille détruire leur pays de fond en comble et couvrir d'ignominies leurs drapeaux) sont une nation d'infidèles obstinés et de scélérats sans frein. Ils nient l'unité de l'Etre suprême, créateur du ciel et de la terre; ils ne croient pas à la mission du Prophète, qui doit intercéder pour les fidèles au jour du jugement ; ils se moquent de toutes les religions ; ils rejettent les croyances d'une autre vie, de ses récompenses et de ses supplices, ne croient ni à la résurrection des corps, ni au jugement dernier ; ils pensent qu'un aveugle hasard préside à leur vie et à leur mort; qu'ils doivent leur existence à la seule matière, et que, dès que la terre a reçu le corps, il n'y a pour 1 homme ni résurrection, ni compte à rendre, ni demande, ni réponse.

« En conséquence, ils ont dépouillé leurs temples de leurs croix et de leurs ornements, ils se sont emparés de leurs biens, ils ont chassé leurs vicaires, leurs prêtres et leurs religieux.

« Les livres inspirés aux divins prophètes ne sont, disentils, que mensonges et impostures ; ils regardent le Coran. \ Ancien Testament et l'Evangile comme des fables. Les prophètes, tels que Moïse, Jésus et Mahomet, ne sont à leurs yeux que des hommes pareils aux autres, qui n'ont jamais eu de mission, et qui n'en ont pu imposer qu'à des ignorants. Ils pensent que les hommes, étant nés égaux, doivent être également libres, que toute distinction entre eux est injuste, et que chacun doit être le maître de son opinion et de sa manière de vivre.

« C'est sur d'aussi faux principes qu'ils ont bâti une nouvelle) Constitution et fait des lois auxquelles a présidé l'esprit infernal. Ils ont détruit le fondement de toutes les religions; ils ont légitimé tout ce qui était défendu; ils ont laissé un libre cours aux désirs effrénés de la concupiscence; ils se sont perdus dans un dédale d'erreurs inextricables ; et. en égarant la vile populace, ils en ont fait un peuple de pervers et de scélérats.

« Un de leurs principes diaboliques est de souffler par-

246 DOXAPAIITE

tout le feu de la discorde, de mettre la désunion parmi les souverains, de troubler les empires, et d'exciter les sujets à la révolte par des écrits mensongers et sophistiques, dans lesquels ils disent avec impudence : « Nous sommes frères et amis, les mêmes intérêts nous unissent, et nous avons les mêmes opinions religieuses. »

« Ensuite viennent de futiles promesses ou des menaces inquiétantes ; car ils ont appris à distiller le crime et à se servir habituellement de la fraude et du parjure. Ils se sont enfoncés dans une mer de vices et d'erreurs; ils se sont réunis sous les drapeaux du démon; ils ne se plaisent que dans le désordre, ne suivent que les inspirations de l'enfer. Leur conscience n'est jamais troublée par les remords et la crainte de faire le mal.

a Aucun dogme, aucune opinion religieuse ne les réunit ; ils regardent le larcin et le pillage comme un butin légal, la calomnie comme la plus belle éloquence, et ils ont détruit tous les habitants de la France qui n'ont pas voulu adopter leurs nouveaux et absurdes principes.

c Toutes les nations européennes ont été alarmées de leur audace et de leurs forfaits, et alors ils se sont mis à aboyer comme des chiens, à hurler comme des loups, et, dans leur rage, ils se sont jetés sur tous les royaumes et sur toutes les républiques pour détruire les gouvernements et les religions, pour enlever les femmes et les enfants. Des rivières de sang ont abreuvé la terre, et les Français ont enfin réussi dans leurs criminels desseins vis-à-vis de quelques nations qui ont été forcées de se soumettre.

« O vous donc, défenseurs de l'Islamisme! O vous, héros de la Foi! O vous, admirateurs d'un seul Dieu, qui croyez à la mission de Mohammed, fils d'Abd-AUah, réunissezvous et marchez au combat sous la protection du Très-Haut ! Ces chiens enragés s'imaginent sans doute que le peuple vrai croyant ressemble à ces infidèles qu'ils ont trompés, et à qui ils ont fait adopter leurs faux principes. Mais ils ignorent, les maudits, que l'islamisme est gravé dans nos cœurs et qu'il circule dans nos veines avec notre sang. Nous serait-il possible d'aliandonner notre sainte religion, après avoir été éclairés de sa divine lumière? Non, non I Dieu ne permettra pas que nous soyons un instant ébranlés ; nous serons fidèles à la foi que nous avons jurée. Le Très-Haut

CARIE de la

Page 1