CHAPITRE XI
Communications avec les Turcs et les Anglais ; Bonaparte apprend dans quelle fâcheuse situation se trouve la France ; ses inquiétudes ; sa résolution de retourner à Paris ; préparatifs de départ ordonnés à Ganteaume. — • Bonaparte quitte Alexandrie et revient au Caire; soins qu'il donne pour les besoins de l'armée, l'organisation des provinces et l'administration des finances. — Situation de l'armée et de l'Egypte au moment de son projet de départ. — Lettre au Grand Vizir (17 août); tentative de négociation ; politique de la France ; danger des alliances russe et anglaise. — Lettre au Divan du Caire (17 août) ; Bonaparte annonce son départ pour la basse Egypte ; confiance à maintenir parmi le peuple. — Ganteaume annonce à Bonaparte que tout est prêt pour le départ. — Bonaparte quitte le Caire et arrive à Alexandrie le 24 août. — Entrevue de Bonaparte avec Menou. — Lettre à Junot ; regrets de ne pouvoir l'emmener en France; assurance affectueuse d'amitié. — Instructions et conseils à Kleber en lui laissant le commandement en chef de l'armée d'Orient. — Adieux à l'armée. — Bonaparte monte À bord de la Muiion (i'2 octobre) et quitte l'Egypte; il s'arrête à Ajaccio et à Fréjus (9 octobre). — En route pour Paris. — D'Aix (lO octobre) il écrit au Directoire » son retour motivé, — Arrivée à Paris (15 octobre). — Jugement sur le départ de Bonaparte.
Si le général en chef de l'armée d'Orient n'adressait à ses légions que des paroles sincères, lorsqu'il leur parlait de combattre avec elles des ennemis nouveaux sur cette terre où leur valeur
avait opéré déjà tant de prodiges, il devait bientôt oublier cet engagement pris avec la victoire sur le champ de bataille d'Aboukir, pour former et exécuter d'autres projets.
Avant de rentrer dans les murs d'Alexandrie, après la bataille qui fut livrée le 25 juillet, Bonaparte envoya deux parlementaires, l'officier de marine Descorches et l'aide de camp Merlin, au Commodore Sidney-Smith, pour traiter de l'échange des prisonniers. Ceux-ci furent bien accueillis sur le navire anglais, et Sidney-Smith, alTectant de leur témoigner la plus exquise courtoisie, leur confia des journaux anglais et la Gazette française de Francfort, des mois d'avril, mai et juin. Bonaparte, qui était depuis dix mois sans nouvelles de France, parcourut ces journaux avec un empressement facile à concevoir ; il v vit tous les maux qui alfllgeaient la République. La seconde coalition était victorieuse. Les armées de Russie et d'Autriche avaient battu le général Jourdan sur le Danube, Sclierer sur l'Adige, Moreau sur l'Adda. La République Cisalpine était détruite, ^Nlantoue assiégé. Les Cosaques étaient arrivés sur les frontières des Alpes. Masséna se soutenait avec peine dans les rochers de la Suisse. En France, la Vendée était en pleine insurrection. L'armée navale n'avait pas été plus heureuse; elle n'avait pas essuyé de défaite, il est vrai, mais elle était sortie de Brest, forte de vingt-deux vaisseaux que soutenaient dixhuit frégates, elle était arrivée au détroit, et était paisiblement rentrée à Toulon sans oser attaquer
les Anglais, qui n'avaient pourtant que dix-huit bâtiments a lui opposer. L'escadre espagnole était également passée de Cadix à Carthagène, où elle avait rallié vingt-sept vaisseaux de guerre, dont quatre à trois ponts; mais les flottes anglaises n'avaient pas tardé à les suivre et à mettre le blocus devant les ports qui les renfermaient. Malte était bloquée, Corfou avait été pris par la famine, la garnison reconduite en France, où la loi sur les otages, l'emprunt forcé et les violences des conseils, avaient de nouveau soulevé toutes les passions.
11 n'échappa pas à Bonaparte que le désastre des armées françaises était le résultat des mauvais plans de campagne adoptés à Paris. Si les armées du Danube, d'Helvétie et du bas Rhin, n'eussent formé qu'une seule masse; si l'armée de Naples et celle d'Italie eussent été réunies en mars sur l'Adisfe, la République n'eut essuyé aucun revers. « Bonaparte résolut de rentrer en France, il comprit qu'à son aspect tout changerait; les trois journées du 18 fructidor, du 22 floréal et du 30 prairial avaient détruit la Constitution de 1795 ; il comprit qu'il lui serait facile de se mettre à la tête de la République; il était résolu, à son arrivée à Paris, de lui donner une nouvelle face et de satisfaire l'opinion nationale, qui, dès 1798, l'avait appelé à la tête du gouvernement. La loi du 22 floréal 1798 avait dissipé chez lui tout prestige républicain (1). »
Tant que cette seconde coalition existerait et que la France aurait à soutenir la euerre sur ses fron-
o (1) Œuvres de Napoléon à Sainte-llclcnc.
tières, elle ne pourrait envoyer aucun secours à l'armée d'Orient, et la Porte ne voudrait entendre à aucune transaction ; il serait donc impossible de rien entreprendre en Asie ; il faudrait se borner à conserver l'Egypte, à en perfectionner l'administration, à en accroître les moyens de défense. L'Egypte n'était d'ailleurs menacée d'aucun côté. Les naturels du pays étaient soumis, le plus grand nombre était affectionné. Les Mameluks n'étaient plus rien. Les deux armées que la Porte avait réunies en Syrie et à Rhodes, au commencement de la campagne, étaient détruites. La première avait perdu six mille hommes aux diverses affaires d'El-A'rych, huit mille à JaHa, six mille à Saint- Jean-d'Acre ; trente mille avaient été dispersés au mont Thabor, quarante bouches à feu composant son équipage de campagne avaient été prises à Jaffa, ainsi que ses magasins et ses équipages d'outrés. La seconde armée avait perdu douze mille hommes à Saint-Jean-d'Acre, savoir : quatre mille hommes composant les deux premiers secours détachés de cette armée, huit mille hommes qui étaient arrivés le 7 mai. Dix-huit mille hommes venaient de périr sur le champ de bataille d'Aboukir, trente-deux bouches à feu formant son équipage de campagne y avaient été prises, ainsi que le vizir ^Nlustafa, pacha de Roumélie, commandant en chef. La Porte n'avait plus aucun corps de troupes réuni, si ce n'est sept à huit mille janissaires formant l'arrière-garde de larmée de Rhodes, qui n'avaient pas eu le temps d'arriver a Aboukir et qui se trouvaient aux Darda-
nelles. Le Grrand Vizir avait quitté Constanlinople, passé le Bosphore et était campé à Scutari avec quatre mille hommes, qui formaient sa Maison. Il lui fallait bien du temps pour rassembler une armée. Il n'était pas au pouvoir des janissaires de la Porte de lutter contre l'armée française. Une force européenne pouvait, sans doute, arriver par mer, débarquer à Aboukir ou à Damiette ; mais, depuis que la seconde coalition avait renouvelé la guerre, l'Egypte était devenue un objet secondaire. C'était dans Milan, dans Amsterdam ou dans Bruxelles, peut-être dans les plaines de Flandre ou de Champagne, que l'Angleterre voulait désormais reconquérir l'Egypte.
Bonaparte confia sa résolution de passer en Europe à Berthier, à Bourrienne et au contreamiral Ganteaume. Il ordonna h Gantcaume de préparer les deux frégates la Miiiron et la Carrère, et deux petits chebecs la Revanche et la Fortuney avec un approvisionnement de trois mois d'eau et (juatrc mois de vivres pour quatre cents passagers. Les deux frégates étaient de construction véni-
tienne, ayant un peu plus de capacité que les frégates de quarante-quatre françaises; mais, comme elles tiraient moins d'eau, elles tenaient moins bien le vent ; elles pouvaient soutenir un combat, mais, chassées par des forces supérieures, elles ne pouvaient leur échapper. Les deux petits chebecs étaient doublés en cuivre; ils étaient bons marcheurs; ils devaient servir pendant ([ue les frégates attireraient l'attention des bâtiments ennemis, si
l'on était poursuivi. Bonaparte recommanda à Ganteaumc le secret sur le but de l'armenieut de cette petite division, et d'agir avec assez de prudence pour que la croisière anglaise n'ait aucune connaissance de cet armement. Quant au général Bonaparte il cacha et dissimula son départ avec le plus grand soin.
Pendant que ces préparatifs se faisaient dans l'arsenal d'Alexandrie, le général Bonaparte arriva au Caire le 11 août. Le vizir jNIustafa y avait fait son entrée quelques jours avant. La vue des trophées de la bataille d'Aboukir excita la satisfaction de la population du Caire. Bonaparte s'occupa encore avec la plus grande activité à pourvoir à tous les besoins de l'armée.
L'armée française avait perdu, depuis le l'"" janvier 1799, en Syrie: sept cents hommes morts aux hôpitaux, spécialement par la peste; cinq cents tués sur les champs de bataille de Syrie ; deux cents morts aux hôpitaux d'Egypte, mais blessés en Syrie ; six cent cinquante tués dans la haute et la basse Egypte, sur les divers champs de bataille, ou morts par suite de leurs blessures (les pertes essuyées à Aboukir y sont comprises) ; quatre cents hommes étaient morts de maladie dans les hôpitaux : l'armée avait donc perdu deux mille six cent cinquante-neuf hommes. L'on a vu qu'elle était de vingt-neuf mille sept cents hommes au 1"' janvier 1799 ; il lui restait donc vingt-sept mille cinquante hommes au 1*^'' septembre 1799, dont quatre cents étaient des vétérans, mais bons pour le service des places. La
cavalerie comptait trois mille chevaux en état d'entrer en campagne; l'artillerie avait un matériel très considérable, capable de suffire aux pertes de plusieurs campagnes. Les arsenaux d'Alexandrie et de Gyzeh étaient en activité; les hôpitaux et les lazarets étaient aussi bien établis qu'ils l'étaient en France. L'armée j^ouvait réunir sur le champ de bataille vingt-quatre mille hommes, outre deux mille auxiliaires; trois mille cinq cents hommes étaient ou vétérans, ou malades, ou non combattants, ou hommes de dépôt. Les équipages des flottilles d'Alexandrie et du Nil n'étaient pas compris dans ces effectifs. Le général en chef avait arrêté la démarcation des provinces, fixé les attributions des commandants, déterminé les communications, les rapports qu'ils devaient avoir entre eux, des marchés étaient passés pour renouveler l'habillement des troupes. Le contrôleur général Poussielgue avait ordre de presser la rentrée du mirv, d'innover peu, d'entretenir les bonnes dispositions des cheiks ; le général Dugua, au Caire, tout en commandant avec douceur, devait être sans pitié pour ia révolte.
La fête du Prophète fut encore célébrée avec une grande solennité.
Restait la dancrereuse influence des firnians de la
Porte Ottomane. Le vizir était encore au delà du Taurus, réunissant quelques milliers de malheureux sans aucune habitude de la guerre ; mais son nom pouvait suffire encore pour soulever les tribus, agiter les fellahs. Bonaparte voulut hasarder une
nouvelle ouverture auprès du généralissime ennemi, persuadé que, si elle ne le désarmait pas, elle pourrait du moins rendre les hostilités moins actives. Il fit venir un efl'endi lait prisonnier ii Aboukir, l'éblouit par l'appareil des forces qu'il étala à ses yeux, et lui rendit la liberté en le chargeant de -cette lettre :
Au Grand Vizir,
Au Grand Vizir, grand parmi les grands éclairés, seul dépositaire de la confiance du plus grand des sultans.
J'ai l'honneur d (îcriro à Votre Excellence, par l'effendi qui a été fait prisonnier à Aboukir et que je lui renvoie, pour lui faire connaître la véritable sitviation de l'Egypte et entamer entre la Sublime Porte et la République Française des négociations qui puissent mettre fin à la guerre qui se trouve exister pour le malheur de l'un et de l'autre Etat.
Par quelle fatalité la Porte et la France, amies de tous les temps et dès lors par habitude, amies par l'éloignement do leurs frontières, la France ennemie de la Russie et de lEmpereur, la Porte ennemie de la Russie et de l'Empereur, sont-elles cependant en guerre?
Comment Votre Excellence ne sentirait-elle pas qu'il n'y a pas un Français de tué qui ne soit un appui de moins pour la Porte ?
Comment Votre Excellence, si éclairée dans la connaissance de la politique et des intérêts des divers États, pourrait-elle ignorer que la Russie et l'Empereur d'Allemagne se sont plusieurs fois entendus pour le partage de la Turquie, et que ce n'a été que l'inlcrvention de la France qui l'a empêché ?
Votre Excellence n'ignore pas que le vrai ennemi de lislamisme est la Russie. L'empereur Paul I"" s est fait Grand-Maître de Malte, c'est-à-dire a fait vœu de faire la guerre aux Musulmans. N'est-ce pas lui qui est le chef de la religion grecque, c'est-à-dire des jjIus nombreux ennemis qu'ait l'islamisme ?
La France, au contraire, a détruit les chevaliers de Malte, rompu les chaînes des Turcs (jui étaient détenus en esclavage.
et croit, comme 1 ordonne l'islamisme, qu'il n'y a qu'un seul Dieu.
Ainsi donc la Sublime Porte a déclaré la guerre à ses véritables amis et s'est alliée à ses véritables ennemis!
Ainsi donc la Sublime Porte, qui a été l'amie de la France tant que cette puissance a été chrétienne, lui a fait la guerre dès l'instant que la France, par sa religion, s'est rapprochée de la croyance musulmane!
La Pvussie et l'Angleterre ont trompé la Sublime Porte; elles ont intercepté nos courriers par lesquels nous lui faisions part de l'expédition d'Egypte, et l'ont représenté comme le commencement de l'empire musulman : comme si je n'avais pas toujours déclaré que l'intention de la République Française était de détruire les Mameluks, et non de faire la guerre à la Sublime Porte, était de nuire aux Anglais, et non à son grand et fidèle allié l'empereur Sélim.
La conduite que j'ai tenue avec tous les gens de la Porte qui étaient en Egypte, envers les bâtiments du Grand Seigneur, envers les bâtiments de commerce portant le pavillon ottoman, n'est-elle pas un sûr garant des intentions pacifiques de la République Française ?
La Sublime Porte a déclaré la guerre, dans le mois de janvier, à la République Française avec une précipitation inouïe, sans attendre l'arrivée de l'ambassadeur Descorches, qui déjà était parti de Paris pour se rendre à Constantinople, sans me demander aucune explication, ni répondre à aucune des avances que j'ai faites.
J'ai cependant espéré, quoique sa déclaration de guerre me fût parfaitement connue, pouvoir la faire revenir, et j'ai, à cet effet, envoyé le citoyen Beauchamp, consul de la République, sur la caravelle. Pour toute réponse, on l'a emprisonné; pour toute réponse on a créé des armées, on les a réunies à Gaza et on leur a ordonné d'envahir l'Egypte. Je me suis trouvé alors obligé de passer le désert, préférant faire la guerre en Syrie à ce que l'on me la fît en Egypte.
Mon armée est forte, parfaitement disciplinée et approvisionnée de tout ce qui peut la rendre victorieuse des armées, fussent-elles aussi nombreuses que les sables de la mer. Des citadelles et des places hérissées de canons se sont élevées sur les côtes et sur les frontières du désort : je ne crains donc rion, et je suis ici invincible ; mais je dois à
l'humanité, à la vraie ])olilique, au plus ancien comme au plus vrai des alliés, l'empereur Sélim, la démarche que je lais.
Ce que la Sublime Porte n'atteindra jamais par la force des armes, elle peut l'obtenir par une négociation. Je battrai toutes les armées lorsqu'elles projetteront l'envahissement de l'Egypte, mais je répondrai d'une manière conciliante à toutes les ouvertures de négociations qui me seraient faites. La République Française, dès l'instant que la Sublime Porte ne fera plus cause commune avec nos ennemis, la Russie et l'Empereur, fera tout ce qui sera en elle pour rétablir la bonne intelligence et lever tout ce qui pourrait être un sujet de désunion entre les deux Etats.
Cessez donc des armements dispendieux et inutiles. Vos ennemis ne sont pas en Egypte ; ils sont sur le Bosphore, ils sont à Corfou, ils sont aujourd'hui, par votre extrême imprudence, au milieu de l'Archipel.
Redoubez et armez vos vaisseaux ; reformez vos équipages «l'artillerie ; tenez-vous prêts à déployer bientôt l'étendard du Prophète, non contre la France, mais contre les Russes et les Allemands, qui rient de la guerre insensée que nous nous faisons, et qui, lorsqu'ils vous auront affaiblis, lèveront la tète et déclareront bien haut les prétentions qu'ils ont déjà. Vous voulez l'Egypte, dit-on ; mais l'intention de la France n'a jamais été de vous l'ôter.
Chargez vos ministres à Paris de vos pleins pouvoirs, ou envoyez quelqu'un chargé de vos intentions et de vos pleins pouvoirs en Egypte. On peut en deux heures d'entretien, tout arranger, c'est le seul moy^en de rasseoir l'empire musulman, en lui donnant la force contre ses véritables ennemis, et de déjouer leur projet perfide, qui, malheureusement, leur a déjà si fort réussi.
Dites un mot, nous fermerons la mer Noire à la Russie et nous cesserons d'être le jouet de cette puissance ennemie, que nous avons tant de sujets de haïr, et je ferai tout ce cjui pourra vous convenir.
Ce n'est pas contre les Musulmans que les armées françaises aimeraient à déployer et leur tactique et leur courage ; mais c'est, au contraire, réunies à des Musulmans (ju'ellcs doivent un jour, comme cela a été de tout temps, chasser leur ennemi commun.
Je crois en avoir assez dit par cette lettre à Votre Excel»
lence. Elle peut faire venir auprès d'elle le citoyen Beauchamp, que l'on m'assure être détenu dans la mer Noire. Elle peut prendre tout autre moyen pour me faire connaître ses intentions.
Quant à moi, je tiendrai pour le plus beau jour de ma vie celui où je pourrai contribuer à faire terminer une guerre à la fois impolilique et sans objet.
Je prie Votre Excellence de croire à l'estime et à la considération distinguée que j'ai pour elle (1).
Le même jour 17 août, il écrivit au Divan du Caire :
Je pars demain pour me rendre à Menouf, d'où je ferai différentes tournées dans le Delta, afin de voir par moi-même les injustices qui pourraient être commises, et prendre connaissance et des hommes et du pays. Je vous recommande de maintenir la confiance parmi le peuple. Dites-lui souvent que j'aime les Musulmans et que mon intention est de faire leur bonheur. Faites-leur connaître que j'ai pour conduire les hommes les plus grands moyens, la persuasion et la force ; qu'avec l'une, je cherche à me faire des amis ; qu'avec l'autre, je détruis mes ennemis.
Je désire que vous me donniez le plus souvent possible de vos nouvelles, et que vous m'informiez de la situation des choses.
Le 13 août, Ganteaume avait fait savoir à Bonaparte que les quatre bâtiments seraient prêts à prendre la mer le 20 ; toutefois qu'il ne fallait pas penser à pouvoir le faire, avec quelque probabilité de succès, avant le mois de novembre ; alors les vents souffleraient du sud et les lono-ues nuits seraient favorables. ^Nlais le 19 août, à cinq lieures du matin, arriva au Caire un dromadaire porteur de
(1) Arcliivos du Dépôt do la guerra. Correspondance, i)icce i'iCô (17 aoiH 17'.»9).
ck'pêches de l'amiral ; il avisait que, par un bonheur inattendu, la croisière anglaise avait disparu, ne laissant qu'un petit brick en observation devant le port; qu'en conséquence sa division serait mouillée le 24 il midi hors des passes; qu'il fallait être rendu sur le bord de la mer le 24 avant midi, afin qu'il put appareiller et profiter des vents de terre pour s'éloigner de la côte. Cette nouvelle était fort inattendue; elle contrariait le général en chef, qui eût voulu un délai de quinze jours ; car il avait encore bien des choses h. régler ; mais il n'y avait pas h hésiter. Dans la journée du 19 août, le général Berthier expédia aux généraux Desaix, Kleber, Menou, Murât, ^Nlarmont, Bessières, aux membres de l'Institut Monge, BerthoUet, Denon, Perceval et à la compagnie des guides, l'ordre de se rendre en toute diligence ii Alexandrie. Le quartier général s'embarqua le soir sur le Nil, séjourna il Menouf, où commandait le général Lanusse, arriva le 20 h El-Rahmânveh et v débarqua. Le 22, on arrivait à Alexandrie et le 24, à quatre heures de l'après-midi, on était au bivouac sur le camp des Romains, près d'Alexandrie, au bord de la mer. Desaix et Kleber manquaient au rendez-vous; le premier commandait dans la haute Egypte, le second était à Damiette et n'arriva que le lendemain. Cependant le contre-amiral Ganteaume pressait l'embarquement. 11 vit avec peine qu'on tardait jus- ([u'au soir; il était stimulé par la vue du brick anglais qui, à trois heures de l'après-midi, s'était approché assez près pour reconnaître la frégate au
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mouillago et s'être aperçu qu'elle était en appareillage. Ce briek avait immédiatement cinglé sur Chypre, probablement pour en instruire la croisière anglaise. Peu après une brise du sud-est s'éleva ; c'était un prodige au mois d'août, épo([ue à laquelle les vents du nord-ouest, habituels en cette saison, existaient encore. L'amiral jugea que cette brise pouvait pousser la division à trente ou quarante lieues hors des limites de la croisière d'Alexandrie. »
Bonaparte s'entretint quelques instants avec le général Menou et lui laissa des instructions pour le général Kleber et l'ordre pour le général Desaix de se rendre en France en profitant des mauvais temps d'hiver. Il eut bien désiré l'emmener avec lui. Le général Menou était extrêmement peiné; sa confiance dans le général était exclusive, mais il savait combien il était important que Bonaparte arrivât en Europe. C'est a cette occasion que, se promenant sur l'estran, mouillé par le flot de la mer, vis-à-vis de sa tente, le général en chef lui dit : « J'arriverai à Paris, je chasserai ce tas d'avocats qui se moquent de nous et qui sont incapables de gouverner la République, je me mettrai à la tête du gouvernement, je rallierai tous les partis, je rétablirai la République italienne, et je consoliderai cette magnifique colonie (1). »
« Le général Desaix était l'officier le plus capable de commander l'armée d'Orient, mais il était plus utile en France. Kleber tenait le sec )nd ran<T ;
(1) Œin'rcs de ?iapolcon.
Reynicr, le troisième. Bonaparte pensa un moment à les emmener tous trois en France, en laissant le commandement de l'armée au général Lanusse ; mais, considérant les dangers attachés à la traversée, il sentit la convenance de laisser à l'armée d'Orient un général capable : il fit choix du général Kleber. »
Voilà les instructions fort étendues laissées pour Kleber, elles portent la date du 22 août. (1)
Vous trouverez ci-joiiit, Citoyen Général, un ordre pour prendre le commandement en chef de l'armée. La crainte que la croisière anglaise ne reparaisse d'un moment à l'autre me fait précipiter mon voyage de fleux ou trois jours. J'emmène avec moi les généraux Berthier, Andrcossy, Murât, Lannes et Marmont, et les citoyens Monge et Bcrthollet.
Vous trouverez ci-joints les papiers anglais et de Francfort jusqu'au 10 juin. Vous y verrez que nous avons perdu l'Italie; que Mantoue, Turin et Tortone sont bloqués. J'ai lieu d'espérer que la première de ces places tiendra jusqu'à la fin de novembre. J'ai l'espérance, si la fortune me sourit, d'arriver en Europe avant le commencement d'octobre.
Vous trouverez ci-joint un chiffre pour correspondre avec le gouvernement, et un autre chiffre pour correspondre avec moi.
Je vous prie de faire partir, dans le courant d'octobre, Junot, ainsi que mes domestiques, et tous les effets que j'ai laissés au Caire. Cependant je ne trouverais pas mauvais que vous engageassiez à votre service ceux de mes domestiques qui vous conviendraient.
L'intention du gouvernement est que le général Dcsaix parte pour lEurope dans le courant de novembre, à moins d'événements majeurs.
La commission des arts passera en France sur un parlementaire que vous demanderez à cet effet, conformément au cartel d'échange, dans le courant de novembre, immédiatement après qu'ils auront achevé leur mission ; ils sont,
(1) Archives du Dépôt de la guerre et Correspondance de Napoléonj' pièce 4374. ■" ■
dans ce moment-ci, occupés à ce qui reste à faire, à visiter la haute Egypte. Cependant, ceux des membres que vous jugerez pouvoir vous être utiles, vous les mettriez en réijuisition sans dilficulté.
L'efTendi fait prisonnier à Aboukir, est parti pour se rendre à Damiette. Je vous ai écrit de l'envoyer en Chypre; il est porteur, pour le Grand Vizir, de la lettre dont vous trouverez ci-joint la copie.
L'arrivée de noire escadre de Brest à Toulon, et de l'escadre espagnole à Carthagène, ne laisse plus aucune espèce de doute sur la possibilité de faire passer en Egypte les fusils, les sabres, les pistolets, les fers coulés dont vous avez besoin, et dont j'ai l'état le plus exact, avec une quantité de recrues suffisantes pour réparer les pertes des deux campagnes. Le Gouvernement vous fera connaître alors luimême ses intentions ; et moi-même, comme homme public et comme particulier, je prendrai des mesures pour vous faire avoir fréquemment des nouvelles.
Si, par des événements incalculables, toutes les tentatives étaient infructueuses, et qu'au mois de mai vous n'eussiez reçu aucun secours ni nouvelles de France, et si, cette année, malgré toutes les précautions, la peste était en Egypte et vous tuait plus de quinze cents soldats, perte considérable, puisqu'elle serait en sus de celles que les événements de guerre vous occasioneraient journellement, je pense que, dans ce cas, vous ne devez point vous hasarder à soutenir la campagne prochaine, et que vous êtes autorisé à conclure la paix avec la Porte Ottomane, quand bien même l'évacuation de IKgypte devrait en être la condition principale. Il faudrait simplement éloigner l'exécution de cette condition si cela était possible, jusqu'à la paix générale.
Vous savez apprécier aussi bien que personne. Citoyen Général, combien la possession de l'Egypte est importante à la France. Cet empire turc, qui menace ruine de tous côtés, s'écroule aujourd'hui, et l'évacuation de l'Egypte par la. France serait un malheur d autant plus grand, que nous verrions, de nos jours, cette belle province en d'autres mains européennes.
Les nouvelles des succès ou des revers qu'aurait la République en Europe doivent aussi entrer iJuissamment dans vos calculs.
Si la Porte répondait, avant que vous eussiez reçu de mes nouvelles de France, aux ouvertures de paix que je lui ai faites, vous devez déclarer que vous avez tous les pouvoirs que j'avais, entamer les négociations, persister toujours dans l'assertion que j'ai avancée, que l'intention de la France n'a jamais été d'enlever l'Egypte à la Porte; demander que la Porte sorte de la coalition et nous accorde le commerce de la mer Noire, et enfin six mois de suspension d'hostilités, afln que, pendant ce temps-là, l'échange des ratifications puisse avoir lieu.
Supposant que les circonstances soient telles que vous croyiez devoir conclure ce traité avec la Porte, vous ferez sentir que vous ne pouvez pas le mettre à exécution qu'il ne soit ratifié; et, suivant l'usage de toutes les nations, l'intervalle entre la signature d'un traité et sa ratification, doit toujours être une suspension d'hostilités.
Vous connaissez. Citoyen Général, quelle est ma manière de voir sur la politique intérieure d'Egypte : quelque chose que vous fassiez, les chrétiens seront toujours nos amis. Il faut toujours les empêcher d'être trop insolents, afin que les Turcs n'aient pas contre nous le même fanatisme que contre les chrétiens, ce qui nous les rendrait irréconciliables. Il faut endormir le fanatisme, en attendant qu'on puisse le déraciner. En captivant l'opinion des grands cheiks du Caire, on a l'opinion de toute l'Egypte et de tous les chefs que ce peuple peut avoir. Il n'y en a- aucun moins dangereux pour nous que des cheiks, qui sont peureux, ne savent pas se battre, et qui, comme tous les prêtres, inspirent le fanatisme sans être fanatiques.
Quant aux fortifications, Alexandrie, El-.\"rych, voilà les deux clefs de l'Egypte. J'avais le projet de faire établir cet hiver des redoutes de palmiers : deux depuis Sàlheyeh à Qatyeh, deux de Qatyeh à El-A'rych ; lune de ses dernières se serait trouvée à l'endroit où le général Menou a trouvé de l'eau potable.
Le général de brigade Sanson, commandant le génie, et le général de brigade Songis, commandant 1 artillerie de l'armée, vous mettront chacun au fait de ce qui regarde son armée.
Le citoyen Poussielgue a été exclusivement chargé des finances. Je l'ai reconnu travailleur et homme de mérite. Il
commence à avoir quelques renseignements sur le chaos do l'administration de l'Egypte. J'avais le projet, si aucun nouvel événement ne survenait, de tâcher d'établir cet hiver un nouveau système d'imposition, ce qui aurait permis de nous passer à peu près des Coptes ; cependant, avant de l'entreprendre, je vous conseille d'y réfléchir longtemps. Il vaut mieux entreprendre cette opération un peu trop tard qu'un peu trop tôt.
Des vaisseaux de guerre français paraîtront indubitablement cet hiver à Alexandrie, ou à Bourlos ou à Damielte. Faites construire une tour à Bourlos. Tâchez de réunir cinq ou six cents Mameluks que, lorsque les vaisseaux français seront arrivés, vous ferez arrêter dans un jour au Caire ou dans les autres provinces, et embarquer pour la France. Au défaut des Mameluks, des otages d'Arabes, des Cheiks-el- Beled qui, pour une raison quelconque, se trouveraient arrêtés, pourraient y suppléer. Ces individus, arrivés en France, V seraient retenus un ou deux ans, verraient la grandeur de la nation, prendraient de nos mœurs et de notre langue, et, de retour en Egypte, nous formeraient autant de partisans.
J'avais déjà demandé à plusieurs fois une troupe de comédiens : je prendrai un soin particulier de vous en envoyer. Cet article est très important pour l'armée et pour commencer à changer les mœurs du pays.
La place importante que vous allez occuper en chef va vous mettre à même enlln de déployer les talents que la nature vous a donnés. L'intérêt de ce qui se passe ici est vif, et les résultats eu seront immenses sur le commerce, et la civilisation : ce sera l'époque d'où dateront de grandes résolutions.
Accoutumé à voir la récompense des peines et des travaux de la vie dans l'opinion de la postérité, j'abandonne avec le plus grand regret l'Egypte. L'intérêt de la patrie, sa gloire, l'obéissance, les événements extraordinaires qui viennent de s'y passer, me décident seuls à passer au milieu des escadres ennemies pour me rendre en Europe. Je serai d'esprit et de cœur avec vous. Vos succès me seront aussi ■chers que ceux où je me trouverais moi-même, et je regarderai comme mal employés tous les jours do ma vie où je ne ferai pas quelque chose pour l'armée dont je vous laisse
le commandement, et pour consolider le magnifiquo établissement dont les fondements viennent d'être jetés.
L'armée que je vous confie est toute composée de mes enfants; j'ai eu, dans tous les temps, même au milieu de leurs plus grandes peines, des marques do leur attachement. Entretenez-les dans ces sentiments : vous le devez par l'estime toute particulière que j'ai pour vous, et pour l'attachement vrai que je leur porte.
A ces instructions était jointe la proclamation suivante adressée a l'armée et datée du 22 aoiit : (1)
Les nouvelles d'Europe m'ont décidé à partir pour la France.
Je laisse le commandement de l'armée au général Kleber.
L'armée aura bientôt de mes nouvelles ; je ne puis en dire davantage. Il me coûte de quitter les soldats auxquels je suis le plus attaché; mais ce ne sera que momentanément, et le général que je leur laisse a la confiance du Gouvernement et la mienne.
Pour son fidèle Junot, Bonaparte laissa cette lettre (22 août) :
Lorsque tu recevras cette lettre, je serai bien loin de l'Egypte. J'ai regretté de ne pouvoir t'emmener avec moi ; tu t'es trouvé trop éloigné du lieu de l'embarquement. Je donne ordre à Kleber de te faire partir dans le courant d'octobre. Enfin, dans quelque lieu et dans quelque circonstance que nous nous trouvions, crois à la continuation de la tendre amitié que je t'ai vouée.
Salut et amitié.
Enfin rembarc[uement ent lieu à sept heures du soir; les généraux Murât, Marmont, les membres-
(1) Archives du Dépôt de la guerre et Correspondance, pièce 4380.
de l'Institut Perceval et Denon, et la moitié des guides, s'embarquèrent sur la Carrera (capitaine Dumanoir) (1). Le général en chef, le général Berthier, Monge, Berthollet, Bourrienne et l'autre moitié des guides s'embarquèrent sur la Muiron (2). Cette petite division appareilla à neuf heures du soir, et à six heures du matin elle se tiouva à trente lieues ouest d'Alexandrie, au delà du cap Deris, mais peu après le lever du soleil, la brise cessa entièrement, le vent habituel du nord-ouest reprit toute sa force; il dura quinze ou vingt jours. Quelquefois en vingt-quatre heures on avait fait deux ou trois lieues en bonne route, et souvent on avait perdu; les bâtiments avaient dérivé, emportés par les courants qui, sur cette mer, se font sentir de l'ouest à l'est. Le vent de l'équinoxe arriva enfin. En trois ou quatre jours la division doubla le cap Bon, filant treize nœuds; après avoir doublé la côte d'Afrique, elle longea la côte de Sardaigne, puis elle prit le canal pour atterrir près du détroit de Bonifacio, d'où elle suivit la côte de Corse, jusqu'aux Sanguinaires, cap du golfe d'Ajaccio. Dans le doute si cette île était encore à la France, le chebec la Fortune donna dans le golfe, communiqua avec des pêcheurs, et fit le signal d'entrer. La division jeta l'ancre le 30 septembre, à deux heures après midi.
Le l*"" octobre, le citoven Barberi, payeur du tré-
(1) Carrère était le nom d'un jjôiKTal d'artillerie tué à Ncamarkt, en Carinthie, dans la campagne de 17;t7.
(2) Cette frégate était ainsi appelée en l'honneur de Muiron tué à .Vrcole en couvrant de son corps le général Bonaparte dont il était un des aides de camp.
sor, vint à bord (1); le général Bonaparte lui demanda des journaux, des nouvelles, et lui témoigna le désir qu'il avait d'être admis en libre pratique dans sa ville natale, quelle que fût la rigueur des règlements. Il n'obtint pas cette faveur, mais Barberi, père, président delà commission sanitaire ayant invité ses collègues à rendre visite au général, le patron du canot qui les conduisait feignit un accident de manœuvre, aborda la Muiron, et mit ainsi les membres de la commission en contact avec l'équipage de ce navire. Forcés dès lors ou de subir eux-mêmes la quarantaine ou d'admettre avec eux dans le port Bonaparte et les siens, ils vérifièrent l'état des bâtiments et prirent ce dernier parti. A peine Bonaparte fut-il à terre, que toute la population de la ville accourut au-devant de lui. Reçu avec les honneurs militaires par les soldats de la garnison, il s'étonna de les voir dans un pitoyable état: on lui npprit alors qu'ils n'avaient pas touché leur solde depuis dix-neuf mois, et que le gouvernement, ne s'occupant d'aucun service public, avait même cessé de correspondre avec les payeurs du trésor. Bonaparte n'avait que quarante mille francs; il s'empressa de les compter à M. Barberi, ne gardant que la somme nécessaire pour payer ses frais de poste jusqu'à Paris.
Pendant sept jours, les vents contraires retinrent Bonaparte dans lé port d'Ajaccio. Il mit à profit les instants, se fit raconter en détail la suite des
(1) Barberi, payeur du Trésor, et son père, président do la commission sanitaire, étaient des amis dévoués de la famille Bonaparte.
événements qui, durant son absence, avaient changé la face des affaires, entendit, accueillit favorablement toutes les plaintes portées contre le Directoire, et promit avec discrétion de réparer le mal. Le 7 octobre, il assistait à un bal qui lui était donné par la ville d'Ajaccio, quand un officier, envoyé par le contre-amiral Ganteaume, vint l'avertir que les vents devenaient favorables et qu'il fallait se presser de quitter le port. Aussitôt il se rendit à bord et donna l'ordre de mettre à la voile. Le soir du 8, on était à huit lieues de Toulon, faisant bonne route, mais dans une brume épaisse. On reconnut qu'on était au milieu d'une escadre et très près des bâtiments, d'après les coups de canon qu'elle tirait. On avait appris en Corse que l'escadre de Bruix était retournée dans l'Océan; on était donc au milieu d'une escadre ennemie. A six heures, il y eut un moment d'éclaircie qui ne dura qu'une minute, mais qui fut suffisant pour faire découvrir que l'on n'était qu'à une portée de canon de plusieurs vaisseaux de soixante-quatorze; le parti à prendre était embarrassant. Ganteaume, d'un caractère extrêmement vif, ordonna de virer de bord pour gagner la Corse. « Que faites-vous? lui dit le général en chef. Vous prenez chasse, vous allez vous faire reconnaître; manœuvrez au contraire sur l'ennemi «. Cela réussit; on ne conçut aucun soupçon. Ganteaume avait sagement pris à Ajaccio deux felouques, espèces de spéronares, bonnes marcheuses, armées de matelots du pays très bons nageurs. Il voulait que les passagers se
jetassent dans ces Celouques et gagnassent Port- Gros, où ils arriveraient nécessairement dans la nuit ; lui et les fréîïiites retourneraient en Corse. Ce ne fut pas le sentiment du général Bonaparte, qui ordonna de naviguer sur Antibes. Peu d'heures après on s'aperçut qu'on avait pris un bon parti. Les coups de canon de signaux s'éloignèrent; l'escadre ennemie paraissait se diriger sur la Corse. Le 9, à la pointe du jour, la division jeta l'ancre vis-à-vis Saint-Piaphaël, dans le golfe de Fréjus. L'enthousiasme fut universel lorsqu'on apprit que le général Bonaparte était à bord des frégates. Là, comme en (]orse, malo-ré les observations et les instances les plus pressantes sur le danger qui pouvait résulteide la non-observance de la quarantaine, les deux frégates furent en un instant remplies de monde, « Venez, général, lui disait la population de Fréjus, nous aimons encore mieux la peste que les Autrichiens. )■> Alors la Santé laissa faire. On était donc en France après quarante-cinq jours de navigation, on avait surmonté beaucoup de périls. On remarqua que, dans le cours de la navigation, le général Bonaparte se confia entièrement à l'amiral et ne manifesta aucune inquiétude. Il n'eut aucune volonté. Il ne donna que deux ordres, qui deux fois le sauvèrent.
Tandis que l'escadron des guides, qui était venu d'Egypte avec le général en chef, va finir sa quarantaine à Toulon, celui-ci monte dans une chaise de poste et se dirige sur Paris où il arrive le 13 octobre.
Pendant un arrêt à Aix, il annonça en ces ternies son arrivée au Directoire :
Aix, 18 vendémiaire an YII (10 octobre 1799).
Citoyens Directeurs, depuis mon départ de France, je n'ai reçu qu'une seule fois de vos dépêches ; elles me sont arrivées le 5 germinal (25 mars 1799) devant Acre; elles étaient datées du 14 brumaire (4 novembre 1798) et 5 nivôse (23 décembre 1798); elles me donnaient la nouvelle de nos succès contre Naples, ce qui me faisait conjecturer une guerre prochaine sur le continent; et dès lors j'ai pressenti que je ne devais pas rester longtemps éloigné de France. Mais, sij'avais détruit dans ma campagne de Syrie les armées qui menaçaient d'envahir l'Egypte en traversant ledésert, ilmerestait à voirrissuedel'expédition maritime qui se préparait avec beaucoup d'activité dans la mer Noire. Le débarquement ne pouvait s'opérer qu'à Alexandrie ou à Damiette, et me tins prêt à me porter sur Alexandrie. Vous avez vu dans mes dernières dépêches l'issue de la bataille d'Aboukir. L'Egypte à l'abri de toute invasion, est entièrement à nous. Je me procurai, à l'issue de plusieurs conférences diplomatiques, les gazettes d'Angleterre, jusqu'au G juin, par lesquelles je fus instruit des défaites de Jourdan, en Allemagne, et de Scherer, en Italie. Je partis sur-lechamp, à l'heure même, avec les frégates la Muiron et la Carrère, quoique mauvaises marcheuses. Je n'ai pas pensé devoir calculer les dangers ; je devais me trouver où ma présence pouvait être le plus utile. Animé de ces sentiments, je me serais enveloppé dans mon manteau et serais parti sur une barque, si je n'eusse pas eu de frégates.
J'ai laissé l'Egypte bien organisée et sous les ordres du général Kleber. Elle était déjà toute sous l'eau, et le Nil était plus beau qu'il ne l'avait été depuis cinquante ans.
J'ai traversé plusieurs croisières anglaises : j'ai des obligations à l'activité et aux bonnes manœuvres du contreamiral Ganteaume d'avoir débarqué à Fréjus sans aucune espèce d'accident. Je serais à Paris presque en même temps que ce courrier; mais l'air sec et froid qu'il fait ici me saisit et me fatigue extrêmement : ce qui m'occasionne un retard de trente ou quarante heures. Bon-^parte.
Le départ du général en chef de l'armée d'Orient a été l'objet de vives attaques. « On a écrit que c'était un honteux abandon, ne l'imputant qu'à la crainte d'être oblige de mettre bas les armes. Il y a plus que de l'injustice dans un pareil reproche; il y a de la mauvaise foi. Dans des temps ordinaires, et sous un gouvernement stable, nul doute qu'un départ arbitraire ne lui eût attiré une disgrâce. Mais dans la situation actuelle, il en était tout autrement; l'intérêt de la chose publique semblait étroitement lié au sien, et la crainte ne dut entrer pour rien dans sa résolution; car si l'avenir offrait quelque danger, c'était encore dans le lointain (i). »
En partant de France, le général en chef Bonaparte avait été revêtu d'une autorité illimitée. Il avait reçu carte blanche du Gouvernement, soit pour les affaires de Malte, soit pour celles d'Egypte et de Syrie, soit pour celles de Constantinople et des Indes. Il avait la faculté de nommer à tous les emplois, même de choisir son successeur et d'opérer son retour en France, quand et comme il le voudrait. Il avait des pouvoirs, revêtus de toutes les formes et scellés du grand sceau, pour traiter avec la Porte, la Russie, les diverses puissances des Indes et des régences d'Afrique. Sa personne était donc désormais aussi inutile en Orient qu'elle était nécessaire en Occident.
Voici une lettre écrite par le roi Joseph le 26 mai 1826 qui confirme ce que nous venons de dire :
(1) Joinini.
Je n'ai point trouvé d'instructions écrites du Directoire. Par ses lettres au général Bonaparte, on voit qu'il avait été autorisé avant son départ, à ordonner, en son nom, aux ministres, toutes les dispositions nécessaires à son expédition. Le général Bonajiarte m'avait dit qu'il était autorisé à faire tout ce qui lui semblerait bien, le Directoire ne voulant d'autre garantie que celle qu'il trouvait dans la gloire du vainqueur d'Italie. Le général Bonaparte était autorisé à rester ou à quitter la conquête, selon les nouvelles qu'il recevrait d'Europe et la situation des pays occupés par son armée; c'est ce que le général Bonaparte m'a dit plusieurs fois avant son départ et que je lui ai entendu dire à des membres du Directoire, lesquels m'ayant un jour proposé l'ambassade do Prusse, lui dirent en ma présence : que peutêtre ferais-je mieux d'y renoncer étant mieux placé au conseil des Cinq Cents pour correspondre avec lui, sur tout ce qui pourrait déterminer ses résolutions par la suite. Je me décidai à rester à Paris, et je puis assurer que mon frère me dit plusieurs fois : <t Je suis libre de rester en Orient ou de revenir en Europe. Si l'on peut se passer de moi ici, je resterai en Orient; si l'on a encore la guerre en Europe, si l'opinion me rappelle, je reviendrai ; si la République peut véritablement s'affermir, tant mieux; si nos vieilles habitudes monarchiques, en contradiction avec nos lois actuelles, mettent aux prises l'opinion et le Gouvernement républicain et qu'il faille une main unique et forte pour soutenir nos institutions nouvelles, jusqn'à ce qu'elles soient soutenues par les mœurs et par elles-mêmes; si l'opinion m'appelle, je reviendrai. Si l'on peut aller sans moi, tant mieux. Un assez vaste champ de gloire est ouvert devant moi en Egypte : d'un côté, Constantinople. de l'autre, l'Inde. »
Je promis de correspondre avec lui et j'ai tenu parole. Lorsque le Directoire, répondant aux plaintes portées sur son administration par les deux Conseils, dont les membres étaient réunis en comité général dans la bibliothèque, fit la faute d'accuser le général Bonaparte de la perte de l'Italie, je ne pus me contenir, et renonçant à la réserve que je m'étais imposée, je répliquai au citoyen Garât, qui portait la parole, d'une manière qui me sembla applaudie par tous les députés. Ne comptant plus sur la bonne volonté du Directoire pour aller au secours du général Bonaparte, je dépêchai
lin Grec, nommé Bourhaki eu mandant à mon frère la vérité. Il vint lui-même solliciter les secours qu'on ne lui envoyait pas. Talleyrand avait dû être envoyé à Constantinople, par le Directoire, et il n'était pas parti de Paris. Dans ses dépèclies au Directoire, le général Bonaparte parle plusieurs fois de soit retour éventuel, et l'on ne voit jamais que le Directoire s'y oppose.
Non, le Directoire ne s'opposait pas au retour de Bonaparte, bien au contraire, par la dépêche suivante, datée du 7 prairial an VII (26 mai 1799), il lui donne positivement l'ordre formel de revenir en France :
Au général Bonaparte, commandant en chef de l'armée d'Orient.
Les efforts extraordinaires, Citoyen Général, que l'Autriche et la Russie viennent de déployer, la tournure sérieuse et presque alarmante que la guerre a prise, e.xigent que la République concentre ses forces. Le Directoire vient, en conséquence d'ordonner à l'amiral Bruix d'employer tous les moyens qui sont en son pouvoir pour se rendre maître de la Méditerranée et pour se porter en Egypte, à 1 effet d en ramener l'armée que vous commandez. Il est chargé de se concerticr avec vous sur les moyens à prendre pour l'embarquement et le transport. Vous jugerez, Citoyen Général, si vous pouvez avec sécurité, laisser en Egypte une partie de vos forces, et le Directoire vous autorise, dans ce cas, à en confier le commandement à qui vous jugerez convenable.
Le Directoire vous verrait avec plaisir ramené à la tête des armées républicaines, que vous avez jusqu à présent si glorieusement commandées.
Treilhard, La. Réveillère-Lépeaux, Barras.
dangers que présente une navigation entreprise dans une saison peu favorable, sur une mer étroite et couverte d'ennemis, n'ont pu l'arrêter; il s'agissait de votre bien-être. Soldats, un puissant secours va nous arriver, ou bien un paix glorieuse, une paix digne de vous et de vos travaux, va vous ramener dans votre patrie. En recevant le fardeau dont Bonaparte était chargé, j'en ai senti l'importance et tout ce qu'il avait de pénible. ^Nlais, appréciant d'un autre côté votre valeur, tant de fois couronnée par les plus brillants succès, appréciant votre constante patience à braver tous les maux, à supporter toutes les privations, appréciant enfin tout ce qii'avec de tels soldats on peut faire ou entreprendre, je n'ai plus consulté que l'avantage d'être a votre tête, que l'honneur de vous commander, et mes forces se sont accrues. »
Les soldats furent tristes pendant plusieurs jours ; leur confiance était exclusive dans le général qui depuis quatre ans les avait tirés avec gloire de tant de pas difficiles; mais, après ces premiers sentiments donnés à leur affection, ils s'entretinrent des désastres de la République, des défaites des armées d'Allemagne et d'Italie, des changements que l'arrivée de leur général allait produire dans de pareilles circonstances : Il ramènera la victoire sous les drapeaux français, il reconquerra l'Italie ! Le Kalmouk qui foule aux pieds la République Cisalpine ira prendre rang auprès des Beaulieu, d.es \Vurmser, des Alvinzi : des partis (|ui divisent 1:1 République se rallieront autour d'un homme si
éminemment investi de la confiance nationale. Tenant le timon de l'I'^tat, il créera de nombreuses armées, mettra en mer de grandes escadres, dissoudra cette seconde coalition comme la première; ce qui lui permettra de secourir son armée de prédilection. Mais parviendra-t-il, avec des bâtiments mauvais marcheurs, à traverser ces mers étroites, couvertes de tant de vaisseaux anglais et russes?
On attendit des nouvelles d'Alexandrie avec inquiétude. Les premières annoncèrent que la rafale du sud-est avait duié trente-six heures. Peu après on apprit que le commodore anglais, accouru de (Ihypre, avait été déconcerté de ne plus apercevoir les frégates dans le port.
Les soldats connaissaient peu Kleber, mais sa belle tenue militaire, la blessure qu'il avait reçue it la prise d'Alexandrie, sa contenance à la bataille du mont Thabor, l'opinion qu'en avaient les officiels qui avaient servi à l'armée de Sambre-et-Meuse, tout était propre à leur inspirer de la confiance.
« Kleber n'avait jamais commandé en chef une armée. Il donnait la préférence sur toutes les autres, aux manières, à la discipline, au mécanisme de l'armée allemande; il n'avait pas une juste idée de ce qu'on peut faire avec des Français. Les deux frères Damas, dont l'un était son aide de camp^ l'autre son chef d'état-major exerçaient une grande influence sur lui. Kleber avait servi huit ans comme officier dans un réoinient d'infanterie en
Autriche, il avait fait contre les Turcs la campagne dans laquelle l'empereur Joseph II fut battu; cela
436 noxAPAUTE
lui avait laissé des impressions fort exagérées sur la puissance de la Porte. 11 croyait qu'elle pouvait disposer de deux cent mille janissaires, braves et capables de tout faire » (i).
((En arrivant, l'armée s'était prévenue contre l'Egypte, mais ses opinions avaient été changées par l'influence du général Bonaparte, et elle s'était insensiblement livrée à d'autres sentiments. Mais lorsque Kleber et son état-major se prononcèrent contre le p«iys, ils réveillèrent des sentiments mal éteints; cependant l'armée resta fidèle à la gloire et au devoir. jNIenou, Reynier, Lanusse, Lagrange, Songis, tous les officiers du génie, de l'artillerie, la plupart des chefs de brigade de la cavalerie, les cinq sixièmes de ceux de l'infanterie, manifestèrent ouvertement ces opinions. L'état-major, une centaine d'officiers ou de commissaires des sfueries, quelques employés de l'administration, voulaient, au contraire, à tout prix retourner en France; ils faisaient répandre avec profusion les discussions du Conseil des Cinq Cents, du mois de juin, dans lesquelles des orateurs de l'opposition blâmaient l'expédition d'Egypte, et en faisaient un sujet d'accusation contre le Directoire. Ces officiers affectaient de s'alarmer sur l'état de la Ré|nibli(jue.
« L'évacuation de l'Egypte, disaient-ils. aura deux résultats : elle rendra ii l'armée française une poignée de braves, parmi lesquels se trouvent un grand nombre tl'officiers de la première distinction, et à la République une alliée, la Sublime-Pprte,
(1) Œin'its de Niipo'xnii.
qui lui est nécessaire pour contre-balancer la Russie et l'Autriche. D'ailleurs il est impossible de se maintenir désormais dans ce pays, puisqu'on ne peut plus espérer de secours, quand même les mers seraient ouvertes. La France a besoin de toutes ses troupes pour défendre son territoire. Nous avons à lutter contre le climat, la peste, les Mameluks, les Bédouins et les armées ottomanes, russes et anglaises. Comment résister l\ tant d'ennemis.^ 11 faudra donc finir par succomber! Déjà le Grand Vizir s'approche de la Syrie avec quatre-vingt mille hommes ; une armée russe de dix mille hommes est arrivée aux Dardanelles: dix mille Anolais ont passé le détroit de Gibraltar; comment faire face à ces trois armées? Nous succomberons donc, et, si nous attendons les événements, nous ne pourrons plus prétendre à un arrangement honorable. Puisqu'il est impossible de sauver l'Egypte, il faut au moins négocier à temps pour sauver l'armée. »
On leur répondait : « Les discussions du Conseil des Cinq Cents ne signifient rien. Il est tout simple que les Français, à la vue des dangers qu'ils courent, regrettent que tant de braves soient éloignés; mais vingt-cinq mille hommes ne peuvent pas être un poids décisif dans une pareille lutte. On sent surtout le besoin d'une tète pour diriger tant de bras, et cette tête est partie. L'Egypte nous tiendra lieu de toutes nos colonies à sucre. Elle nous assurera tôt ou tard la souveraineté de l'Hindoustan. Mourad-Bey n'est plus qu'un partisan, il
4r56 BONAPARTE
lui avait laissé des impressions fort exagérées sur la puissance de la Porte. Il croyait qu'elle pouvait disposer de deux cent mille janissaires, braves et capables de tout faire » (1).
((En arrivant, l'armée s'était prévenue contre l'Egvpte, mais ses opinions avaient été changées par l'influence du général Bonaparte, et elle s'était insensiblement livrée à d'autres sentiments. Mais lorsque Kleber et son état-major se prononcèrent contre le p«iys, ils réveillèrent des sentiments mal éteints; cependant l'armée resta fidèle à la gloire et au devoir. Menou, Reynier, Lanusse, Lagrange, Songis, tous les officiers du génie, de l'artillerie, la plupart des chefs de brigade de la cavalerie, les cinq sixièmes de ceux de l'infanterie, manifestèrent ouvertement ces opinions. L'état-major, une centaine d'officiers ou de commissaires des guerres, quelques employés de l'administration, voulaient, au contraire, à tout prix retourner en France; ils faisaient répandre avec profusion les discussions du Conseil des Cinq Cents, du mois de juin, dans lesquelles des orateurs de l'opposition blâmaient l'expédition d'Egypte, et en faisaient un sujet d'accusation contre le Directoire, (^es officiers affectaient de s'alarmer sur l'état de la Ré|niblique.
« L'évacuation de l'Egypte, disaient-ils. aura deux résultats : elle rendra a l'armée française une poignée de braves, parmi lesquels se trouvent un grand nombre d'officiers de la première distinction, et à la J-lépublique une alliée, la Sublime-Perte,
(I) Œuvres de yapolcoii.
qui lui est nécessaire pour contre-balancer la Russie et l'Autriche. D'ailleurs il est impossible de se maintenir désormais dans ce pays, puisqu'on ne peut plus espérer de secours, quand même les mers seraient ouvertes. La France a besoin de toutes ses troupes pour défendre son territoire. Nous avons à lutter contre le climat, la peste, les Mameluks, les Bédouins et les armées ottomanes, russes et anglaises. Comment résister h tant d'ennemis? 11 faudra donc linir par succomber ! Déjà le Grand Vizir s'approche de la Syrie avec quatre-vingt mille hommes; une armée russe de dix mille hommes est arrivée aux Dardanelles; dix mille Anglais ont passé le détroit de Gibraltar; comment faire •face à ces trois armées? Nous succomberons donc, et, si nous attendons les événements, nous ne pourrons plus prétendre à un arrangement honorable. Puisqu'il est impossible de sauver l'Egypte, il faut au moins négocier à temps pour sauver l'armée. »
On leur répondait : « Les discussions du Conseil des Cinq Cents ne signifient rien. Il est tout simple que les Français, à la vue des dangers qu'ils courent, regrettent que tant de braves soient éloignés ; mais vingt-cinq mille hommes ne peuvent pas être un poids décisit dans une pareille lutte. On sent surtout le besoin d'une tète pour diriger tant de bras, et cette tête est partie. L'Egypt« nous tiendra lieu de toutes nos colonies à sucre. Elle nous assurera tôt ou tard la souveraineté de l'Hindoustan. Mourad-Bey n'est plus qu'un partisan, il
438 DONAPAHTE
sera même facile de le gagner ; il craint les Ottomans et le fatal cordon. Les Bédouins ne sont plus d'aucune importance ; les Dromadaires ayant acquis la connaissance du désert, les soumettront entièrement. Il est faux qu'une armée russe soit arrivée aux Dardanelles; jamais In Porte ne consentira à ce qu'une armée grecque campe sous les murs du sérail ; le croissant et la croix grecque ne peuvent marcher réunis duns un même camp. D'ailleurs les Russes n'ont-ils pas leurs forces engagées en Itilie et en Allemagne.' Est-il dans la politique du Czar de détruire l'armée d'Orient? L'assertion cju'une armée anglaise a passé le détroit est également hasardée; l'armée anglaise est occupée en Irlande, elle est nécessaire en Europe pour influencer sur le sort de la Hollande et de la Belgique. Le Cabinet de Saint-James sait bien que, si la coalition triomphe, la Républicpie sera obligée d'abandonner l'Egypte par le traité de paix. Le Grand Vizir est encore éloigné de plusieurs centaines de lieues; les correspondances d'Acre, de Dama», de Jérusalem, n'en parlent point. Quand il sera arrivé en Syrie, il aura à combattre Djezzai-. Mais enfin, s'il parvenait a réunii- une armée, elle serait, comme celle du mont Thabor, incapable de résister au choc d'une division européenne. Nous n'avons pas d'ennemis devant nous ; il est possible, sans doute, qu'il en vienne, mais est-ce une laisou pour capituler, non seulement sans nous être battus, mais môme sans avoir donné la peine aux armées ennemies d'arriver.' Lorscpic les Anglais auront
EX KGYPTE
<léharqu('' sur les côtes de la Méditerranée, lorsque le Grand Yizir aura passé le désert, nous serons toujours à temps de capituler; mais on serait bien <'rimincl de faire, quand on n'est pas attaqué, ce que l'on sera à même de laire lorsque l'on aura <'té battu, ou au moins quand ou sera en présence de l'ennemi. Est-ce à des soldats à prévoir des dangers de si loin ? »
<( Comme il arrive d'ordinaire, chacun resta dans son opinion. Mais au milieu de ces discussions la contenance et le moral du soldat s'affail)lirent. La division s'introduisit parmi les officiers ; le général en chef perdit de sa considération; il éloignait de lui les plus braves parce qu'ils ne partageaient pas ses opinions et en manifestaient ouvertement de contraires » (1).
Le nouveau général, après avoir fait reconnaître son autorité par les Cheiks et par le peuple de l'Egypte, porta ses regards sur les diverses branches de la vaste administration qui lui était confiée. Bonaparte, dans son instruction écrite, lui avait bien tracé les règles de sa conduite militaire et politique, mais sans lui laisser aucune notion sur l'intérieur du pays; et Kleber resta anéanti lorsqu'on lui présenta les finances comme en déficit de plus de six millions. Cette découverte n'était pas de nature à détruire l'animosité secrète qu'il conservait contre son ancien général en chef, depuis les discussions qui avaient eu lieu lorsqu'il comjnandait à Alexandrie.
(I) Œuvres de Napoléon,
440 BO?vAPARTE
Il était sous l'empire de ces impressions défavorables, lorsqu'il fit son premier rapport au Directoire, le 26 septembre 1799, un mois après le départ de Bonaparte. Dans ce rapport, où comme on peut le croire, il ne peignait pas sa situation sous des couleurs bien brillantes, il annonçait au gouvernement qu'il allait suivre les négociations entamées par son prédécesseur, et il donnait pour motifs assez plausibles de sa résolution, l'armée réduite d'un tiers et diminuant encore tous les jours dans une proportion alarmante; le désordre des finances, le manque absolu de ressources; la réunion en Syrie d'une nouvelle armée d'Osmanlis, et le désir vivement exprimé par les troupes françaises de revoir leur patrie.
Ce rapport était vrai dans quelques points ; mais dans beaucoup d'autres, il était exagéré. Kleber avait eu grand soin de ne pi-ésenter au Directoire que les considérations nécessaires pour lui faire obtenir de prompts secours, dans le cas où Ton n'approuverait pas ses projets de négociation, ce qui ne l'empêcha pas d'expédier en Svrie un parlementaire <;hargé, pour le Grand Vizir, d'un duplicata de la lettre de Bonaparte, avec l'expression de son désir d'entrer en arrangement.
Le rapport de Kleber est devenu célèbre, surtout parce qu'il a servi de base aux accusations des ennemis de Napoléon. L'Empereur l'a jugé d'ailleurs historiquement assez important pour le réfuter pai' des observations dictées à Sainte-Hélène.
Il est il remarquer que par suite de la révolu-
EX e<;ypte
tlon du 18 Brumaire, le rapport de Kleber adressé au Directoire arriva en France au premier Consul, mais un diplicata fut intercepté par les Anglais. Ce duplicata eut du moins le résultat de les tromper sur la situation de l'armée d'Orient, qu'il présentait sous une face trop défavorable, et loin d'avoir accéléré la perte de l'Egypte, comme quelques historiens militaires l'ont écrit, il fit mettre plus de lenteur dans les préparatifs de l'expédition préparée par l'Angleterre.