G8 BONAPARTE
nisons; total cinq cents Français. Ce fut la plus grande perte qu'elle éprouva clans la campagne. Cette catastrophe, dont le souvenir se conserva longtemps, affecta sensiblement les soldats, qui reprochèrent avec raison h leur général de n'avoir pas placé sa flottille sous la protection d'un de ses forts et d'avoir espéré à tort qu'elle pourrait suivre l'armée dans une saison où le Nil est si bas (1). »
« Le généralBelliard, instruit que Hassan descendait le Nil, partit d'Esné, passa sur la rive droite et se porta sur Qeneh. Chemin faisant, il apprit par la rumeur du pays qu'une grande bataille avait eu lieu, que les Français avaient été battus, avaient perdu une grande quantité d'hommes et surtout d'immenses trésors et beaucoup de bagages. Le 8 mars, à la hauteur de Coptos,il rencontra l'armée ennemie qui revenait triomphante. Elle était précédée par des têtes de Français portées au haut des piques; elle était grossie par une foule d'habitants, couverts d'habits d'Européens, armés de leurs armes marchant au son des instruments de musique : c'était un épouvantable charivari. Le désordre, l'ivresse de cettte multitude était une véritable saturnale ; Hassan d'Yanbo proclamait partout d'un ton prophétique que le temps de la destruction des Français était enfin arrivé; que désormais ils n'éprouveraient plus (|ue des dé(\iites; que tous les pas des fidèles seraient des victoires (1). »
Le général BcUiard forma aussitôt sa petite troupe en bataillon carré, flanqué seulement d'une
(1) Œuvres de Napoléon.
pièce de trois et de quinze hommes du 15" de drajions. Les Arabes enj^affent la fusillade: alors Belliard détache deux compagnies d'éclaireurs, qu'il soutient avec le carré, qui s'avance à leur suite, A la vue des tirailleurs français, Hassan détache lui-même cent de ses plus braves fanatiques, et leur ordonne solennellement d'égorger les infidèles qui se présentent. Les tirailleurs se réunissent et attendent de pied ferme le choc qui les menace : un combat corps à corps s'engage, dont le succès était encore indécis, lorsque les quinze dragons qui flanquaient un des côtés du carré chargent avec impétuosité, séparent lescombattants, sabrent un grand nombre d'Arabes, et donnent le temps aux éclaireurs de se reformer et d'attaquer à leur tour. Plus des deux tiers des Arabes agresseurs sont massacrés. L'adjudant-major Laprade, de la 21'^ légère, en tua deux de sa main; trois drapeaux sont enlevés. Pendant cette action, des coups de canon bien dirigés empêchaient le chérifde donner des secours à ses éclaireurs, et firent rebrousser chemin aux deux autres colonnes ; mais les Mameluks avaient tourné le carré et faisaient mine de vouloir le charger en queue ^ on détache vingtcinq tirailleurs qui les continrent longtemps :
Le général Belliard fait continuer la marche; et, après avoir passé plusieurs fossés et canau.K défendus et pris de suite, il arrive près d'Abnoud. Le canon tirait déjà sur nos tirailleurs; Belliard reconnaît la position des ennemis qui avaient placé là quatre pièces de canon de l'autre côté d'un canal extrêmement large et profond. Il fait former les carabiniers en colonnes d'attaque, et ordonne que l'on enlève
ces pièces au moment où le carre passerait le canal et menacerait de tourner l'ennemi.
En effet, on bat la charge, et les carabiniers allaient enlever les pièces, lorsque les Mameluks, qui avaient rapidement fait un mouvement en arrière, se précipitent sur eux à toute bride. Nos carabiniers ne sont point étonnés, font halte et font une décharge de mousquetcrie si vive, que les Mameluks sont obligés de se retirer promptemcnt, laissant plusieurs hommes et chevaux sur la place. Les carabiniers se retournent, se jettent à corps perdu sur les pièces, y massacrent une trentaine d'Arabes d Yaubo, les enlèvent et les dirigent sur les ennemis qui se jettent dans une mosquée, dans une grande barque, dans plusieurs maisons du village, surtout dans une de Mameluks dont ils avaient crénelé les murailles, et où ils avaient tous leurs effets, leurs munitions de guerre et leurs vivres.
Alors le général Belliard forme deux colonnes : l'une destinée à cerner de très près la grande maison, l'autre à entrer dans le village et enlever de vive force la mosquée et toutes les maisons où il y aurait des ennemis. Jugez quel combat, mon général. Des Arabes d'Yanbo qui font feu de toutes parts; nos soldats qui entrent dans la barque et qui mettent à mort tout ce qui s'y trouve. Le chef de brigade Eppler, excellent officier et d'une bravoure distinguée, commandait dans le village. Il veut entrer dans la mosquée; il en sort un feu si vif qu'il est obligé de se retirer. Alors on l'embrase et les Arabes d'Yanbo qui la défendent périssent dans les flammes. Vingt autres maisons subissent le même sort; en un instant le village ne présente plus que des ruines, et les rues sont comblées de mort. Jamais on n'avait vu un pareil carnage. La grande maison restait à prendre. Eppler se charge de cette expédition. Par toutes les issues on arrive à la grande porte; les sapeurs de la demi-brigade la cassent à coups de hache, pendant que les sapeurs de la ligne faisaient crouler la muraille du flanc gauche, et que des chasseurs mettaient le feu à une petite mosquée attenant à la maison et où les ennemis avaient renfermé leurs munitions de guerre. Les poudres prennent feu; vingtcinq Arabes d'Yanbo sautent en l'air, et le mur s'écroule de toutes parts. Aussitôt Eppler réunit ses forces sur ce point; et, malgré nos forcenés ennemis, qui, le fusil dans la
jnain droite, le sabre dans les dents, et nus comme des vers, veulent en défendre l'entrée, il parvient à se rendre maître de la grande cour. Alors la plupart vont se cacher dans des réduits où ils sont tués quelques heures après.
Le général Belliard me mande que d?ns cette journée les Arabes d'Yanbo ont eu douze cents morts et beaucoup de blessés. Nous avons repris toutes nos barques, excepté la djermo l'Italie, neuf pièces de canon, et deux drapeaux que je vous enverrai à la première occasion. J'oubliais de vous dire que le chérif Hassan a été trouvé parmi les morts. De son côté, le général Belliard a eu une trentaine de morts et autant de blessés. Au nombre des premiers se trouve le citoyen Bulliand, capitaine de carabiniers, officier qu'il regrette beaucoup. Il ne peut peindre la bravoure de ses troupes; officiers, sous-officiers et soldats, tous ont bravé les plus grands dangers (i).
Dans ce combat acharné, les Français se battirent un contre six. Cette journée fit honneur au général Belliard. Il sauva ainsi sa colonne et la haute Egvpte, qu'il eût lallu conquérir de nouveau si Hassan eût eu la victoire. Sans communications avec Desaix et manquant de munitions, Belliard se hâta de revenir à Qeneh où il arriva le 12 mars. Il écrivit à Desaix, alors à Syout, dans quelle position critique il allait se trouver, attendu que les Mameluks de Hassan et de Osman-Bey et les Arabes d'Yanbo venaient de redescendre à Byr el- Bàr. Desaix réunit aussitôt les bâtiments armés qui lui restaient, remonta le Nil le 18 mars et le lendemain se mit en marche accompagnant le ■convoi :
Ici le genre de guerre change. Nous avions battu partout les ennemis, mais ils n'étaient point détruits, et je voulais atteindre ce but. Pour ce faire, j'adoptai les dispo-
(1) Itapport du général Desaix au général Bonaparte.
sitions de colonnes successives, de manière à forcer les ennemis à rester dans les déserts, et au moins à faire de très grandes marches pour arriver dans le pays cultivé. Le 30 mars, j'arrivai à Qeneh avec la flottille; je ravitaillai les troupes du général Belliard, et le lendemain nous nous mîmes en marche pour aller combattre les ennemis, qui depuis deux jours étaient postés à Kous, A notre approche, ils rentrèrent dans les déserts et se séparèrent. Hassan- Bey et Osman-Bey allèrent à El-Gytah, et le chérif descendit vers Abou-Marràh, où était déjà Osman-Bey-Cherkaoui ; mais six à sept cents habitants d'Yanbo et de Djeddah l'abandonnèrent, et retournèrent à Qoseyr. Alors j'envoyai le général Belliard, avec le 20" et le 21" dragons, au village de Hagâzy, principal débouché d'El-Gytah, et où il y a une bonne citerne. Par ce moyen les ennemis ne pouvaient sortir des déserts sans faire quatre jours de marche extrêmement jîénible. J'ordonnai au général Belliard de rassembler des chameaux pour porter de l'eau et de marcher à El-Gjtah, laissant un fort détachement à Hagâzy. Hassan et Osman eurent avis de ces préparatifs et partirent. Le !«'■ avril, à onze heures du soir, ils arrivèrent à une hauteur dans les déserts ; j'appris que leur intention était de rejoindre les Arabes d'Yanbo. Je donnai de suite avis de ce mouvement au général Belliard, et lui ordonnai d envoyer un détachement de sa brigade me relever à Byr el-Bâr, pendant qu'à travers les déserts je me rendrais à Qeneh, où cependant j'avais laissé trois cents hommes.
Le 2 avril, avant le point du jour je me mis en marche, ma cavalerie dans le désert, et à vue de mon infanterie qui longeait avec mon artillerie.
Après une heure de marche environ, un des hussards qui étaient en éclaireurs annonça les Mameluks. L'adjudaut général Rabasse, qui commandait l'avant-garde, prévient le général Davout, et s'avance pour mieux reconnaître l'ennemi et soutenir ses éclaireurs qui déjà étaient chargés. Bientôt il l'est lui-même. Il soutient le choc avec une bravoure et une intelligence admirables, mais le nombre l'accable, et, quoique culbuté avec son cheval, il se retire sans jierte sur le corps de bataille où je venais d'arriver. De suite j envoyai chercher mon infanterie, et j'ordonnai à la cavalerie de prendre position sur un monticule extrêmement escarpe,
OÙ je voulais qu'elle attendit et reçut la charge. Malgré les soins du général Davout et les miens nous ne pûmes jamais parvenir à l'y placer. Unegrande valeur animaitle chef de brigade Duplessis. Il désirait depuis longtemps trouver l'occasion de se signaler. Il ne peut voir arriver de sang-froid les ennemis, et son courage impatient lui fait oublier l'exécution de mes ordres. Il se porte à quinze pas en avant de son régiment, le 7^ de hussards, et fait sonner la charge. Il se précipite au milieu des ennemis, et y fait des traits de la plus grande valeur, mais il a son cheval tué et l'est bientôt lui-même d'un coup de tromblon. Sa raort jette un peu de désordre, et le général Davout est forcé de faire avancer la ligne des dragons. Ces braves soldats, commandés par le chef d'escadron Bouvaquier, chargent si impétueusement les Mameluks qu'ils les obligent à se retirer, nous abandonnant le champ de bataille. L'infanterie et l'artillerie marchant difficilement dans le sable, arrivèrent que tout était fini. Cette affaire nous a coûté plusieurs officiers, entre autres le chef d'escadron Bouvaquier, qui, avant de mourir, s'est couvert de gloire. Nous avons eu plusieurs tués et quelques blessés ; les Mameluks ont eu plus de vingt morts et beaucoup de blessés, dont Osman- Hassan |1). »
Après ce combat, les Mameluks firent un crochet, et retournèrent à El-Gytah, laissant des blessés et des chevaux dans les déserts. Le oénéral Desalx écrivit de nouveau au général Belliard de les V chercher et de les suivre partout s'ils en sortaient. Le même jour, Desaix revint h Qeneh et forma une colonne mobile composée d'un bataillon de la 61*', de trois bouches à (eu et du V de hussards qu'il mit h la disposition du général Davout, en lui donnant l'ordre de détruire jusqu'au dernier des Arabes d'Yanbo, que l'on annonçait être dans les environs d'Abou-Marrah. En même temps le chef de brigade Morand, commandant de Girgeh, avait
(IJ Ilapport du général Desaix.
374 BOXAPAUTE
ordre de se porter au rocher de la rive droite, qui lait lace à cette ville, pour les combattre et les arrêter dans le cas de retraite : ils étaient forcés d'v passer. Les Arabes d'Yanbo sentirent que le moment était difficile : ils n'attendirent pas le général Davout, et passèrent le Nil au-dessus de Bardis. Le commandant de Girgeh en eut avis; il alla le 5 avril les reconnaître, revint à Girgeh prendre deux cent cinquante hommes de sa garnison et marcha à leur rencontre en vue de Bardis, où il prit position. De suite les Arabes d'Yanbo, beaucoup de fellahs, des Mameluks et des Arabes, sortent du village en poussant de grands cris. Repoussés une première fois, ils n'eurent pas plus de succès dans une seconde attaque ; ils laissèrent beaucoup de leurs morts sur la place et s'enfuirent à la faveur de la nuit. Le chef de brigade !Morand en profita aussi pour revenir à Girgeh couvrir ses positions.
Le lendemain vit un nouveau combat. Les Arabes d'Yanbo marchèrent sur Girgeh, où ils parvinrent à pénétrer. . Pendant qu'ils cherchaient h piller le Bazar, Morand forme deux colonnes qu'il dirige, une dans la ville et l'autre en dehors. Cette disposition réussit à souhait : tout ce qui était entré dans la ville fut tué, le reste s'enfuit vers les déserts. Dans ces deux combats, les Arabes d'Yanbo perdirent deux cents morts. Du côté des troupes de Morand il y eut quelques blessés.
Battus à Girgeh, les Arabes d'Yanbo se portèrent à Tahtah, pour dévaster cette ville et faire soulever
le pays. Aussitôt qu'il en eût avis, le chef de brigade Lasalle, avec son régiment, le 22'^ de chasseurs, un bataillon de la SS** et une pièce de canon, partit pour les attaquer. Le 10 avril, à une heure après-midi, il arrive près de Gehyneh où étaient les Arabes d'Yanbo; il fait de suite cerner le village par des divisions de son régiment et marche droit à l'ennemi avec l'infanterie. Les Arabes d'Yanbo font une décharge de mousqueterie, et se jettent dans un enclos à doubles murailles qu'ils venaient de créneler. Malaré le feu du canon et de notre fusillade, ils résistèrent plusieurs heures ; enfin ils furent enfoncés. Ceux qui ne furent pas tués sur-le-champ s'enfuirent ; mais une grande partie fut taillée en pièces par le régiment de Lasalle ; deux cents environ gagnèrent cependant les déserts à la faveur des arbres et des jardins. Parmi les morts, qui s'élevaient à plus de trois cents, se trouvait le chérif, successeur de Hassan. Les Arabes d'Yanbo semblaient détruits ; cependant Davout n'avait pas cessé de les poursuivre depuis le combat soutenu par Lasalle; ce général vint à Syout. Il y était depuis plusieurs jours, lorsqu'il apprit que dans le grand village de Beny-A'dyn, près de Syout, dont les habitants passent pour les plus braves de l'Egypte, se formait un rassemblement de INIameluks, d'Arabes et d'habitants du Darfour, venus de l'intérieur de l'Afrique par les caravanes; on annonçait même que Mourad-Bey devait quitter les oasis pour se mettre à la tête des insurgés ; qu'il avait envoyé
des bevs, des kàchefs de sa Maison pour organiser, diriger et accréditer ce rassemblement :
Le général Davout n'hésita pas un instant de marcher contre ce village. En conséquence, il renforce sa colonne d'un bataillon de la 88^ et du 15« de dragons ; il remplace provisoirement Pinon dans le commandement de la province de Syout, par le chef de brigade Silly et l'emmène avec lui.
Le 18 mai, le général Davout arrive près de Beny-A'dyn, qui est plein de troupes. Le flanc du village vers le désert est couvert par une grande quantité de cavalerie ; Mameluks, Arabes et paysans. Davout forme son infanterie en deux colonnes ; l'une doit enlever le village, pendant que l'autre le tournera; cette dernière était précédée par sa cavalerie, sous les ordres de Pinon, chef de brigade du 15^ de dragons; mais, en passant près d'une maison, ce malheureux officier reçoit un coup de fusil et tombe mort. Le général Davout donne alors le commandement à l'adjudant général Rabasse. En tournant Beny-A'dyn, on aperçut les Mameluks arrivant par le désert. C'étaient ceux de Mourad-Bey. Une colonne d infanterie se porta à leur rencontre; mais à l'approche des soldats français ils rebroussèrent chemin et retournèrent dans les Oasis. Cependant l'attaque du village avait eu lieu. Le village fut investi: l'infanterie y entra au pas de charge, malgré la vive fusillade qui partait de toutes les maisons, et s'en rendit maîtresse. Deux mille hommes, tant Arabes d'Yanbo que Moghrebins, Darfouriens, Mameluks démontés et habitants de Beny- A'dyn, furent tués. En un instant, ce beau village est réduit en cendres et n'offre que des ruines. Nous n'avons perdu presque personne dans cette affaire (1).
« Le pillage fut considérable, on trouva quatre ou cinq mille femmes, esclaves noires, beaucoup d'outrés, des plumes d'autruche, des gommes, des ivoires, beaucoup de chameaux, de grandes caisses de poudre d or, beaucoup d'or monnayé. La fille du roi de Darfour fut au nombre des prisonniers ï (2).
(1) Rapport do Desaix,
(2) Œuvres de yapolcoii.
Pendant que Davout détruisait Beny-A'dyn, les Arabes de Geamah et d'El-Bacouchy menaçaient le Minyet; les villages des environs de cette ville s'insurgeaient, et les débris du rassemblement disperse à Beni-A'dyn y couraient. Le cbef de brigade Destrée avait peu de troupes à Minyet, il aurait désiré qu'un secours vint changer sa position. Le général Davout y marcha, mais il arriva trop tard. Destrée avait fait un vigoureux effort, et repoussé l'ennemi. Néanmoins, le bruit se répandit que les Arabes d'Yanbo marchaient sur Beni-Soueyf, dont les environs étaient aussi en révolte. Davout y courut :
Dans la province de Beni-Soueyf, comme dans toute l'Egypte supérieure, il est reçu chez les habitants que lorsqu'il descend des troupes, c'est que les autres ont été détruites. En conséquence, on court aux armes, et si l'on est en force on vous attaque, sinon on se disperse à vos trousses, et l'on vous vole tout ce que l'on peut trouver, ou encore on vous refuse des vivres, et il faut sévir contre les cheiks pour obtenir ce dont la troupe a besoin. Le général Davout se trouva dans ce dernier cas.
Arrivé près du village d'Abou-Girgeh, son Copie se porte en avant pour faire préparer des vivres. Le cheik répond qu'il n'y a point de vivres pour les Français ; qu'ils sont tous détruits en haut; et que, si lui ne se dépèche pas de se retirer, il le fera bâtonner d'importance. Le Copte veut lui représenter ses torts; on le renverse de son cheval et le cheik s'en empare. Le Copte, fort heureux de se sauver, vient rendre compte de sa réception au général Davout qui, après avoir fait sommer le village de rentrer dans l'obéissance, et avoir porté des paroles de paix, le fait cerner et mettre tout à feu et à sang : mille habitants furent victimes du fol entêtement de leur cheik. Le général Davout continua ensuite sa route sur Beni-Soueyf, mais déjà les Arabes, dont le petit nombre n'était plus inquiétant, avaient
repassé le fleuve. Davout se disposait à les y poursuivre, quand il reçut du général Dugua l'ordre de se rendre au Caire (1).
« Il ne restait plus dans la haute Egypte que Hassan-Bey qui, depuis qu'il s'était retiré du désert de Qoseyr, était resté tranquillement en possession de Syene. Soit qu'on ne connût pas bien ses forces, soit qu'on supposât qu'il avait déjii passé les cataractes et qu'il n'avait qu'une arrière-garde à Syene, le chef de brigade Eppler, qui commandait à Esné, fit partir le capitaine Renaud, avec deux cents hommes d'infanterie seulement, pour b'emparer de Syene ; ces deux cents hommes devaient être perdus. Aussitôt que Hassan fut instruit de leur petit nombre, il sourit à l'espérance d'assouvir sa venoeance dans le sang- des infidèles. Avec cent quatre-vingts Mameluks, deux cents Arabes et trois cents fantassins, il marcha à la rencontre de cette poignée de fantassins isolés et sans canon. Le capitaine Renaud, avec une présence d'esprit admirable, sans se laisser étonner par cette foule d'assiégeants, forma son carré, se tourna vers ses soldats : « Camarades, leur dit-il, les soldats d'Italie ne comptent pas le nombre des ennemis; ajustez bien, que chacun tue son homme, et je réponds de tout! « Effectivement, cent ^lameluks sont jetés par terre à la première décharge; tout se sauve. Peu d'heures après, Renaud entre dans Syene; il fait main basse sur les bagages et les blessés. L'heure du vieux Hassan était arrivée.
(I) Rapport do Dcsaix au giMiéral Bonaparte.
Blessé d'un coup de baïonnette, ainsi qu'Osman- Bey, tous deux moururent à quelques jours de là. Le capitaine Renaud n'eut que quatre hommes tués et quinze blessés. Ce combat est le plus beau de toute la guerre d'Egypte. Mourad-Bey, avec quatre cents hommes, traînait sa misérable existence au fond des déserts; Hassan-Bey et les redoutables Mameluks de sa Maison étaient morts; il n'existait plus un seul chérif d'Yanbo (1). »
Il restait a occuper le port de Qoseyr, la grande et la petite oasis. A cause des chaleurs et du passage du désert trop fatiguant pendant le mois de mai, il fallut remettre l'expédition des oasis au mois de novembre. Mais l'occupation de Qoseyr ne comportait aucun délai. Les bâtiments de l'Arabie, de Djeddah, d'Yanbo, y étaient annoncés chargés de marchandises, et devant, en retour, faire leur chargement avec des riz, des blés et autres denrées nécessaires à la péninsule, surtout à la ^lecque et à Médine.
Le général Belliard fit toutes les dispositions convenables pour prendre possession de Qoseyr et l'armer :
« Il partit de Qeneh le 25 mai 1799, avec deux bataillons, deux pièces de canon et cent chevaux. Il mit trois heures pour aller à Byr el-Bàr ; il s'y arrêta pour compléter sa provision d'eau ; il alla coucher à cinq lieues dans le désert. A une heure du matin, la lune se leva; il arriva à la pointe du jour à El-Gytah. El-Gytah a trois puits, revêtus en briques, fort larges, avec de grandes rampes ; les animaux y descendent. Il y a un fort, un caravansérail : c'est une des maisons militaires que Ptolémce Soter fit construire sur le
JJ Œuvres de yapoleon.
chemin de Bérénice. Le général Belliard se reposa plusieurs heures à El-Gytah, coucha à cinq lieues de là, dans le désert. Le 27, au lever de la lune, il se mit en marche, arriva, après neuf heures de marche, au puits d'El-Haoueh; il campa dans le désert. Enfin, le 28, il arriva au puits de Lambogeh ; c'est une oasis, il y a des acacias, une petite rivière, de l'eau saumàtre ; là, on est à deux heures de Qoseyr.
La ville de Qoseyr est située sur le bord de la mer Rouge, à environ cent lieues sud de Suez en ligne directe. Elle a quatre ou cinq mille toises. La bonne eau lui arrive de neuf lieues de là. Le château domine toute la ville. Tout est désert autour de cette ville. Elle n'est peuplée qu au temps de l'arrivée des bâtiments de Djeddah et d'Yanbo ; on y voit alors beaucoup d'Arabes d'Yanbo et de marchands égyptiens. Les habitants accueillirent les troupes françaises avec des transports de joie. Les Arabes Abàddeh avaient fait leur paix et servaient l'armée française avec zèle. Après y avoir séjourné deux jours, le général Belliard retourna à Qeneh, laissant un commandant, (l'adjudant général Donzelot et une garnison, des vivres et des canons dans le fort de Qoseyr (1). »
Lu haute Egypte pouvait être considérée comme conquise ; il ne restait plus à Desaix qu'une expédition à faire, celle contre Mourad-Bey, dans la Grande Oasis. Il se proposait d'en charger le général Priant, officier justement renommé pour son zèle, sa bravoure et ses talents militaires. Mourad était dans une position misérable; mais, quoiqu'il eût h peine autour de lui quelques débris des Mameluks et des Arabes, c'était encore une puissance qu'il fallait mettre hors d'état de nuire. Ce vaillant chef avait égalé, sinon surpassé, en adresse, en constance, en activité, en courage, les plus habiles généraux français. 11 n'entrait dans
(1) Œuvres de I\'apolci>n .
EX EGYPTE 38i
la pensée d'aucun d'eux de le considérer comme un ennemi méprisable. Libre des soins de la guerre, Desaix se consacra tout à l'administration. La haute Egypte fut divisée en deux gouvernements, dont les chefs-lieux furent Syout et Qeneh. Desaix s'établit à Svout et confia celui de Qeneh à Belliard.
Bientôt la haute Egvpte offrit l'aspect d'une contrée soumise il un gouvernement paternel. Les deux généraux, non moins habiles administrateurs que braves guerriers, portaient sur tous les objets qui dépendaient de leurs attributions une attention vigilante. Ils parcouraient les villages, pour régler avec les cheiks et les habitants les travaux des canaux et des digues; ils discutaient avec les hommes capables du pays les plans d'amélioration; ils cherchaient il concilier les intérêts du gouvernement et ceux des indigènes. Ceux-ci, paisiblement occupés des travaux de leurs terres, apportaient des rafraîchissements aux soldats, dont la contenance amicale les rassurait. Les indigènes riches ne cachaient pas leur fortune et en usaient sans crainte.
L'influence de la sagesse et de la bienveillance se faisait sentir sur les mœurs. Les villagres a])oIirent d'abord entre eux l'usage du rachat du sang et renoncèrent l\ tirer vengeance à main armée des injures, des dommages et des crimes, s'en remettant à la justice des Français. Bonaparte avait reçu le surnom de Grand Sultan ^Desaix celui non moins glorieux du Sultan Juste.
Desaix reçut ce témoignage du général en chef :
Je vous envoie, Citoyen Général, un sabre d'un très beau
travail, sur lequel j'ai fait graver : Conquête de la haute Egypte, qui est due à vos bonnes dispositions et à votre constance dans les fatigues. Voyez-y, je vous prie, une preuve de mon estime et de la bonne amitié que je vous ai vouée (1).
Les généraux Belliard et Friant reçurent chacun un sabre dont la poignée était enrichie de diamants.
(1) Correspondance, pièce 4346, datée du quartier général, au Caire, 20 thermidor au VII (13 aoiH 1799).
EN EGYPTE 38.'i
Préparatifs de la Porte. — Apparition des Mameluks dans la basse Egypte; Mourad-Bey s'avance jusqu'aux Pyramides (13 juillet). — Bonaparte se rend aux Pyramides (l'i juillet) : il apprend le débarquement des Turcs à Aboukir; prise du fort d'Aboukir par les Turcs. — Bonaparte marche sur Alexandrie; positions des deux armées. — Bataille d'Aboukir (25 juillet) ; victoire de l'armée française; retour du général Bonaparte à Alexandrie; Lannes est blessé devant le fort d'Aboukir; reddition du fort d'Aboukir (2 août). — Ordre du jour à l'armée; lettre au Directoire sur la bataille d'Aboukir; la victoire est due à la cavalerie de Murât. — Effets produits à Paris et en Europe par la victoire d'Aboukir ; ses conséquences pour la paix générale.
Depuis son alliance avec la Russie et l'Angleterre, la Porte s'occupait d'une expédition en Egypte; mais le désordre de ses finances, l'esprit d'insubordination des pachas gouverneurs de provinces, la révolte du pacha de Widdin, avaient en partie paralvsé ses efforts. Stimulé par l'heureuse issue de la défense de Saint-Jean-d'Acre, et surtout par les victoires remportées en Europe par les armées coalisées, le divan redoubla d'activité. Le grand vizir lui-même se rendit en Syrie pour y rassembler une armée; des officiers anglais lurent envoyés à Rhodes, afin de presser un armement qui devait transporter dans la basse Egypte un corps
nombreux, commandé par Seïd Mustafa, pacha de Roumélie, destiné a former l'avant-garde du vizir et h rallier les Arabes et les Mameluks. Ainsi les motifs graves qui avaient décidé le général en chef il quitter le siège de Saint-Jean-d'Acre, ne devaient pas tarder à être justifiés.
Le Commodore Sidney-Smith se persuada qu'il était possible d'enlever Alexandrie d'un coup de main, et que cela obligerait cette armée d'invincibles à capituler. Il communiqua sa résolution ii Patrona-Bev, vice-amiral turc, et au sérasquicr de l'armée de Rhodes, vizir Mustafa, qui avait encore dix-huit mille hommes, restes de son camp de Rhodes et sept mille janissaires d'élite, qui étaient à sa disposition aux Dardanelles. Les généraux turcs avaient cependant une certaine hésitation à s'engager dans une opération en plaine, sans cavalerie et sans aucun attelage d'artillerie. Mais les Mameluks et les Bédouins du désert eurent ordre de se réunir : Ibrahim-Bey et Elfy-Bey, avec les Arabes des trois déserts de la Thébaïde, des Ermites et de Suez, dans lOuàdy de Tomlàt; Mourad-Bey, avec les Arabes des oasis de la Syrie au lac Natroun. Ces deux divisions de cavalerie fournissaient six ou sept mille cavaliers à Musta fa- Pacha; il aurait donc une armée d'au moins trente mille hommes dans la presqu'île d'Aboukir. Kflectivement, Elfy-Bey et Osman-Bey, avec trois cents cavaliers de leur ^Maison, descendirent par la rive droite du Nil, furent joints par trois ou quatre cents Bédouins, et campèrent le 7 juillet, près
des puits de Saba'Byàr; ils se proposaient de soulever la province de Cliarqych; mais le général de brigade Lagrange, avec une brigade de cavalerie et la moitié du régiment des dromadaires, se mit à leur poursuite, cerna le camp dans la nuit du 10 au il juillet; Osman-Bev lut tué dans l'attaque; on s'empara de sept cents chameaux, de tous les vivres et l'on fit prisonniers trente des plus braves Mameluks et leurs familles, et leurs bagages. Les deux beys ne se sauvèrent qu'avec peine et purent regagner dans la plus grande détresse le désert de la Nubie. Ibrahim-Bev, qui était déjà à deux jours de Gaza pour attendre ses anciens alliés, lut averti de leur désastre et retourna en Svrie. Dans le même temps, ^lourad-Bov se laissa voir sur la lisière du Fayoum, y rallia quelques centaines de Bédouins, et prit position au lac Natroun. Le général Murât lui donna la chasse avec quelques escadrons de cavalerie et de dromadaires, le joignit, l'attaqua, lui prit un kàchef et quinze Mameluks, lui en tua plusieurs et dispersa le reste dans le désert. « Mourad fit une contre-marche, se porta aux Pyramides, monta sur la plus grande, et de là s'entretint par signes pendant toute la journée du 13 avec sa femme, Sidem, qui était montée sur la terrasse de sa maison. Ce prince, chef de cette belle et brave milice, n'était plus suivi que de quelques centaines d'hommes découragés et dénués de tout. Le maître de cette productive vallée n'avait plus rien. Quelques jours après, sa femme, inquiète des bruits qui se répan-
386 BOXAPARTE
dirent contre elle dans la ville au sujet de criminelles intelligences, se rendit chez le général en chef pour en détruire l'effet. Elle fut reçue favorablement et comprit que chez un peuple civilisé de pareilles dénonciations n'étaient point accueillies. « Si vous aviez voulu voir votre mari, lui dit le général, je lui aurais accordé vingt-quatre heures de suspension d'armes pour donner à lui et avons cette satisfaction » (i).
Cependant, que voulait donc le bey? Pourquoi tant de marches au milieu de ces arides déserts, dans une saison brûlante? Pourquoi s'approcher du Caire à l'est ou à l'ouest? Cela marquait quelques desseins. Bonaparte crut à propos de quitter le Caire. Il écrit à Berthicr (ordre du 14 juillet) :
Le quartier général se portera ce soir aux Pyramides. Les guides à cheval et à pied, l'artillerie des guides, les six compagnies de grenadiers de la 32'' et de la 18^, commandées par le chef de bataillon Nugues et les deux compagnies d'éclaireurs de ces deux demi-brigades, marcheront avec le ijuartier général.
L'ordonnateur en chef restera au Caire et viendra travailler avec moi toutes les fois que cela sera nécessaire, en passant par Gjzeh, où il y aura toujours des escortes.
Même ordre à l'administrateur des finances.
Le commandant de la place m'enverra tous les jours un adjoint avec un rapport de la place.
Les citoyens Monge, Berthollet et Nouel seront prévenus.
Le payeur restera ici (au Caire) et m'enverra le rapport de la caisse, toutes les fois qu'il n'aura rien à me dire.
BoN\P.\RTE.
C'est dans ce camp au pied des Pyramides que,
il) Œuvres de Mapoléoii.
le io juillet, h deux heures après-midi, Bonaparte reçut du général Marmont la nouvelle que treize vaisseaux de quatre-vingts et de soixante-quatorze, neuf frégates, trente chaloupes canonnières et quatre-vingt-dix bâtiments de transport chargés de troupes turques avaient mouillé, le 12 au soir, dans la rade d'Aboukir.
Le fort qui commande la rade d'Aboukir était en bon état ; Marmont qui commandait la place d'Alexandrie, devait pour se conformer aux ordres du général en chef, raserXe village d'Aboukir et construire au devant du fort un glacis, un chemin couvert et une demi-lune en maçonnerie, mais il avait cru pouvoir s'écarter de ces instructions; au lieu de raser le village, il l'avait conservé pour cantonner quelques troupes; en avant du village, à quatre cents toises du fort, il avait simplement fait établir une redoute, laquelle, ne joignant pas les deux rives de la presqu'île d'Aboukir, pouvait être tournée ou facilement enlevée.
Mustapha-Pacha avait débarqué sans obstacle le 14 juillet; il avait campé sur les monts du Puits et du Cheik, et attaqué la redoute du Vizir. Le commandant du fort (Godard) s'était enfermé dans la redoute avec trois cents hommes, et avait laissé le capitaine du génie Yinache dans le fort avec soixante hommes. La redoute était armée de cinq pièces de canon, et tint ferme toute la journée. Mais à cinq heures du soir les tirailleurs turcs pénétrèrent dans le village et manacèrent de couper la redoute du fort. Elle fut cernée ; alors, les
Turcs, le kandjar au poing-, montèrent à l'assaut. Ce fut en vain que les soldats français, ralliés et ranimés par leur commandant, firent des prodiges de valeur pour repousser les assaillants; épuisés de fatigue, accablés par le nombre, ils se firent massacrer sur les pièces de la redoute plutôt que de se rendre. Le commandant Godard s'était précipité des premiers au-devant de l'ennemi et avait trouvé la mort. La prise de la redoute laissait sans ressource le petit nombre des Français renfermés dans le fort. Cependant le capitaine Vinache osa soutenir un siège de deux jours contre toute l'armée turque ; toutefois, ne pouvant plus compter sur aucun secours, et se vovant hors d'état de résister au double feu des batteries de terre et des chaloupes canonnières, cet officier entra en pourparlers, et obtint une capitulation, par laquelle il restait prisonnier de guerre ainsi que les trentecinq hommes qui lui restaient de sa garnison. Pendant ce temps, Marmont qui avait entendu la canonnade, sortait d'Alexandrie, à la tête de douze cents hommes ; mais, ayant appris qu'il allait se trouver avec cette faible escorte, en présence de toute une armée, il craignit de s'avancer plus loin et rentra précipitamment dans Alexandrie.
Tel était le contenu des dépêcîhes que reçut Bonaparte pendant qu'il était aux Pyramides. Peu satisfait de la conduite de Marmont ([ui, pour n'avoir pas exécuté ses ordres avait, dit-il, compromis la défense d'Aboukir. Le général en chef ne considéra pas toutefois comme un événement
grave l'occupotion de ce fort par l'ennemi. Les dispositions prises par Mustaia le préoccupèrent davantage. Il jugea que « c'était évidemment le reste de l'armée de Rhodes qui exécutait le plan qu'on avait abandonné par l'efFet des événements de Syrie; car enfin était-il prudent, avec vingt ou trente mille Turcs, de vouloir combattre l'armée d Orient? On comprit alors que le mouvement des boys avait pour but de se joindre à cette armée, qui, venant par mer, était privée de cavalerie. Cependant, pour trouver quelque sagesse dans cette coml>inaison militaire, il fallait supposer qu'une division anglaise s'y était jointe. Bonaparte donna ses ordres comme s'il eut été assuré que les choses étaient ainsi (i). )>
Le quartier général se rendit à Gyzeh. et à dix heures du soir Berthier avait expédié tous les ordres pour mettre l'armée en mouvement, depuis Syene jusqu'à Damiette, depuis El-A'rych, jusqu'il Alexandrie. Des commissaires étaient partis pour préparer les vivres sur la route. Desaix reçut l'ordre d'évacuer toute la haute Egypte et de se porter au Caire ; Reynier, qui était à Belbeys, de laisser trois cents hommes en observation à Sàlheyeh et de se diriger à marches forcées par le chemin le plus court sur El-Rahmànyeh; Kleber qui était à Damiette, reçut le même ordie ; sou dépôt et quelques vétérans seraient suffisants pour la garde de Lesbé. La division Lannes, l'ancienne division Bon, et la cavalerie qui se trouvait au
(1) Œuvres de Napoléon.
Caire, se mirent en marche a une heure du matin pour se rendre à El-Rahmânyeh. Le général Dugua resta pour commander au Caire avec quelques compagnies de Grecs. Les vétérans et les dépôts formaient les garnisons de la citadelle et de Gyzeh. Toute Tarmée serait réunie ainsi dans un seul camp près d'El-Rahmânyeh; cette réunion opérée, elle devait être forte de vingt mille hommes d'infanterie, trois mille chevaux et soixante pièces de canon. Ces troupes étaient les meilleures du monde ; tout ce qui était au pouvoir des hommes, elles le feraient.
Le 19 juillet, le quartier général arriva h El- Rahmànyeh, ayant fait trente-six lieues en trois jours. D'El-Rahmûnyeh, Bonaparte écrivit aux Cheiks de Gamà cl-Azhar « qu'une flotte ottomane-anglaise avait mouillé à Aboukir, y avait débarqué une aimée d'Arnautes et de Russes ; qu'il allait l'attaquer, l'envelopper, la faire entièrement prisonnière ; que sous peu de jours ils verraient au Caire les drapeaux, les canons, les captifs entrer par la porte des Victoires. Il leur recommanda, ainsi qu'au divan du Caire et à celui de Rosette de veiller à la tranquillité publique » (1). Les cheiks et les membres des divans firent des proclamations pour éclairer les populations, les mettre en garde contre les menées des malveillants. Ils disaient que les Français n'évacuaient pas l'Egypte, mais se concentraient pour attaquer et faire prisonnière une armée de Russes, d'Arnautes et d'Anglais, qui était débarquée à Aboukir; ils ordonnèrent des prières
(1) CorrL'spondancc de Napoléon, pièces i.-OG, 4."J'J7, 'i.ii'JS.
pour celui que le Prophète protégeait et qui combattait pour garantir le pays des ravages de la guerre. Les Egyptiens restèrent tranquilles.
Depuis le 17, les Turcs n'avaient fait aucun mouvement, mais ils occupaient la presqu'île, travaillaient à des retranchements, et avaient débarqué leur artillerie. Mustafa attendait l'arrivée de sa cavalerie, de ses attelages et de sa division de Janissaires des Dardanelles. Il avait réuni deux cents chevaux d'officiers, dont il se servait pour se garder et faire quelques patrouilles. Quand Bonaparte reconnut les positions, il vit que les Turcs avaient coupé les pontons établis pour la communication avec Rosette, entre le lac Ma'dyeh et la rade d'Aboukir; leur nombre qui croissait de jour en jour, pouvait être évalué à environ dix-huit mille hommes; quelques Arabes s'étaient déjà réunis à eux, mais ils paraissaient attendre de plus grands renforts, et la réunion concertée avec Mourad-Bey, pour former l'investissement d'Alexandrie. Le général Bonapaite, afin d'être à portée de suivre les mouvements de Mustafa, porta, le 23 juillet, son quartier général au village de Birket-Gheytàs, à la hauteur du lac Ma'dyeh. De là il était à portée de tomber sur la place gauche de l'armée turque, si elle marchait sur Alexandrie; sur son flanc droit si elle marchait sur le Nil. Le 24, il y avait huit mille hommes à Birket-Gheytàs, le camp fut levé et porté au Puits, au milieu de la presqu'île entre Alexandrie et Aboukir. Le quartier général fut établi à Alexandrie où les travaux de défense étaient
302 nONAPARTE
dans un état aussi satisfaisant que possible; l'activité et les bonnes directions que leur avait données le chef de brigade Crétin lui attirèrent les éloges du général en chef.
?^Iustafa n'avait aucune communication avec l'intérieur de l'Egypte ; la cavalerie de la garnison d'Alexandrie avait occupé toutes les issues de l'isthme et les tenait fermées : on pouvait, dans cette situation espérer de le surprendre dans son camp. Mais un capitaine du génie, avec une compagnie de sapeurs et un convoi d'outils, étant parti ibrt tard d'Alexandrie, s'égara, manqua le camp français, qui était caché derrière des falaises, et se jeta dans les feux de l'armée turque; dix sapeurs furent faits prisonniers. Les Turcs apprirent alors avec étonnement que l'armée française était à une lieue d'eux; ils passèrent toute la nuit sous les armes et firent leurs préparatifs pour repousser une attaque qui leur paraissait imminente.
Le 25 janvier, avant le jour, l'armée française se mit en marche. Le général ^lurat forma l'avantgarde, composée de la cavalerie, de la brigade Destaing et de quatre pièces de canon, en tout deux mille trois cents hommes; Lannes commandait la droite, de deux mille sept cents hommes avec cinq pièces de canon ; Lanusse commandait la réserve, forte de deux mille quatre cents hommes et six pièces de canon; le général Davout, qui arrivait du Caire au moment où l'armée se rangeait en bataille, fut placé en observation avec trois cents chevaux pour surveiller les communications de
EN É(;yi'te 393
rarmée avec Alexandrie et empêcher qu'aucun Bédouin ne s'introduise dans lu presqu'île. Patrona- Bev avait fait entrer dans le lac Ma'dyeh douze chaloupes canonnières qu'inquiétaient le flanc droit de l'armée. Le Général d'artillerie Sonois fit avancor deux pièces de vingt-quatre, trois de douze et trois obusiers. Les canonnières s'éloignèrent après avoir reçu des avaries assez fortes. Le général ^Nlenou était arrivé à neuf heures du matin sur la rive du côté de Rosette avec deux pièces de canon et un bataillon d'infanterie. Les bateaux ennemis craignant détre cernés dans ce lac, l'évacuèrent; l'armée ne fut plus inquiétée dans sa marche. Elle ht halte en présence de l'armée ennemie, qui était langée de la manière suivante :
La première ligne de huit mille hommes, était divisée en trois corps, celui de droite occupait le monticule du Cheik, celui de gauche le monticule du Puits, le troisième touchait aux maisons du faubourg; la deuxième ligne, forte de six ou sept mille hommes, s'étendait a cheval sur le monticule du ^ izir, appuyant sa droite et sa gauche à la mer; son front n'était que de quatre cent cinquante toises; la réserve de quatre ou cinq mille hommes, occupait le village d'Aboukir et le fort; là étaient les bagages, le parc et le camp du Vizir. Plusieurs chaloupes canonnières étaient embossées en pleine mer, appuyant la droite de la ligne ennemie ; d'autres l'étaient dans l'intérieur de la rade, appuyant à gauche ; trente pièces de campagne étaient réparties entre la première et la seconde ligne.
Le général Songis fit avancer les grosses batteries, engagea la canonnade avec les canonnières de droite et de gauche et les obligea à reculer. Une de celles qui étaient mouillées dans la rade fut coulée bas ; presque toutes eurent des avaries plus ou moins graves. Les divisions se déployèrent alors, la cavalerie sur trois lignes au centre, la brigade Destaing h gauche, la division Lannes à droite; Lanusse en deuxième ligne, avec les guides. On voyait sur les deux monticules du Puits et du Cheik des terres récemment remuées. Les janissaires paraissaient faire bonne contenance. Le pacha, avec ses trois queues, était sur le monticule du Vizir. Des officiers anglais caracolaient à portée des lignes françaises ; avec leur curiosité ordinaire, ils s'avancèrent à dix pas et engagèrent la conversation avec des officiers de cavalerie français, au grand scandale et au grand étonnement des Turcs. A une lieue et demie en mer, on apercevait une forêt de mâts; c'était la flotte de guerre et les transports, ainsi que plusieurs canots remplis d'officiers de marine turcs et anglais, parmi lesquels on distinguait le canot de Sidney-Smith. Celui-ci était à terre, il laisait les fonctions d'adjudant du pacha; il était son conseil, quoiqu'il n'eut aucune connaissance en tactique ni aucune expéiience de la guerre de terre. Le sérasquier de l'armée était le vizir ^lustafa, pacha à trois queues, pacha titulaire de la Roumélie.
Les armées restèrent en présence pendant deux heures dans ce silence avant-coureur de la tempête.
La grosse batterie recommença le feu contre les canonnières; plusieurs furent coulées bas; les autres coupèrent leurs cables et s'éloignèrent. La canonnade s'enfraffea enfin entre les batteries turqucs |)lacécs sur les deux monticules et les batteries de campagne des divisions Lanncs et Destaing. Le général Murât fit avancer deux colonnes de cavalerie de quatre escadrons ayant chacune trois pièces d'artillerie légère; celle de droite se porta entre le monticule du Puits et le monticule du Vizir. L'infanterie turque faisait bonne contenance ; l'engagement des tirailleurs était très-vif; mais lorsque les obus et les boulets des pièces d'artillerie légère qui étaient attachées aux colonnes de cavalerie commencèrent à frapper les ennemis par derrière, ils craignirent pour leur retraite et perdirent contenance. Les généraux Lannes et Destaing saisirent l'à-propos, gravirent les deux hauteurs au pas de charge; les Turcs dégringolèrent en descendant dans la plaine, où la cavalerie les attendait; ne pouvant opérer leur retraite, ils furent acculés à la mer. Poursuivis par la mitraille et la fusillade, chargés par la cavalerie, ces fuyards bravèrent les flots. Ils cherchèrent à gagner leurs bâtiments à la nage ; mais les neuf dixièmes furent engloutis. Le centre de la première ligne turque marcha alors en avant pour secourir les ailes : ce mouvement était imprudent. Murât commanda par escadron a droite et à gauche et l'enveloppa. L'infanterie deLanusse, découverte par ce mouvement de notre cavalerie, marche au pas de charge en
colonne par bataillon, à distance de déploiement. Le désordre se mit dans ce centre, pressé entre la cavalerie et l'infanterie. Ne pouvant plus opérer leur retraite, les Turcs n'eurent d'autre ressource que de se jeter à la mer, s'échappant par la droite et par la gauche. Ils ont le même sort que les premiers : ils disparaissent engloutis. On n'aperçut bientôt plus sur les flots que plusieurs milliers de turbans et de châles que la mer jeta sur le rivage; c'était tout ce qui restait de ces braves janissaires, car ils méritaient ce nom de braves. Mais que peut l'infanterie, sans ordres, sans discipline, sans tactique? M (1) La bataille était commencée depuis une heure, et huit mille hommes avaient disparu : cinq mille quatre cents étaient noyés, quatorze cents étalent morts ou blessés sur les champ de bataille, douze cents s'étaient rendus prisonniers; dix-huit pièces de canon, trente caissons, cinquante drapeaux étaient entre les mains du vainqueur.
On reconnut alors la seconde ligne de l'armée ennemie; elle occupait une position formidable. La droite et la gauche étaient appuyées à la mer, flanquées par des chaloupes canonnières et couvertes par dix-sept bouches i» feu de campagne. Le centre occupait la redoute du mont du Vizir. Il parut impossible de l'attaquer, même après le succès qu'on venait d'obtenir. Le général en chef pensa h prendre position sur les deux monts que l'on avait occupés, mais il reconnut qu'au pied de la falaise
(1) Œuvres de Napoléon.
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du Puits la plage s'avançait en forme de cap dans la rade; une batterie placée à l'entrée de ce cap prendrait a revers toute la gauche de l'ennemi, fin ed'ct, elle l'obligea à se pelotonner entre la redoute et le village, par un changement de front, la gauche en arrière. Ce mouvement faisait un vide de deux cents toises sur la gauche de la ligne, où Ton pourrait percer; cela s'exécuta. Conduit par le chef de jjrigade du génie Crétin, qui ambitionnait la gloire de rentrer le premier dans sa redoute, Murât pénétra par cette trouée avec six cents chevaux. « Est-ce que la cavalerie a juré de tout faire aujourd'hui? dit le général en chef h ^Murat. »
Au même moment, Lanusse et Destain"- soutcnaient une vive canonnade contre le centre et la droite de l'ennemi. La 18^ demi-brigade, lancée mal il propos, lâcha pied au moment d'emporter la redoute, et laissa cinquante blessés sur le glacis. Les Turcs, selon l'usage, sortirent en foule pour couper la tète de ces malheureux et mériter l'aigrette d'argent. La 69*^ demi-brigade, irritée de ce spectacle cruel, se lança au pas de charge sur la redoute et y pénétra. La cavalerie, passant entre le village et le mont du Vizir, prit en flanc toute cette seconde ligne et l'accula à la mer. Lannes se dirigea droit sur le village et s'y logea; il se porta de là sur le camp du pacha, oir était la réserve. Toute cette extrémité de la presqu'île ne fut plus qu'un champ de carnage, de désordre et de confusion. Le pacha combattait encore vaillamment h la tète de deux cents janissaires, tristes et derniers
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débris de sa formidable armée. Voyant Murât accourir vers lui, il s'avança lui-même rapidement à sa rencontre, et à l'instant où ce général le sommait de se rendre prisonnier, lui tira un coup de pistolet dont la balle l'atteignit au-dessous de la mâchoire inférieure, mais ne le blessa que légèrement. Murât, d'un coup de sabre lui abattit deux doigts de la main droite, et le faisant saisir par deux cavaliers, l'envoya au quartier général. Les janissaires qui formaient sa garde furent faits prisonniers; les autres, épouvantés, fuient devant la mort, et cherchent leur salut dans les flots, préférant ces abimes à la clémence du vainqueur. Sir Sidney-Smith fut sur le point d'être fait prisonnier, et eut de la peine à gagner sa chaloupe. Les trois queues du pacha, cent drapeaux, trente-deux pièces d'artillerie de campagne, cent vingt caissons, toutes les tentes, les bagages, quatre cents chevaux, restèrent sur le champ de bataille.
Cette victoire causa d'autant plus de joie à l'armée française, qu'elle effaçait l'humiliation que le désastre du combat naval du l'"" août de l'année précédente avait attachée au nom d'Aboukir. La division Kleber ne put arriver que trois heures après la défaite de l'armée turque. En rejoignant Bonaparte sur le champ de bataille, Kleber, transporté d'enthousiasme, se jeta dans ses bras en s'écriant : « Permettez, général, ({ueje vous embrasse! Vous êtes grand comme le monde. »
Trois ou quatre mille fuyards s'étaient réfugiés vers le fort : ils se logèrent dans le village qui
E?.' KGYPTE 399
est en avant et s'y crénelèrent. Tout ce qu'on fit pour les déloger fut inutile.
Le vizir Mustafa avait été conduit au camp, près do l'embarcadère et traité avec toutes les marques de la plus grande courtoisie. Le lendemain matin, le général Bonaparte lui rendit une visite, à la suite de laquelle le pacha expédia une tartane à Constantinople. Il conseilla à son fils et ii son kiàja, qui s'étaient renfermés dans le fort, de se rendre par capitulation, en obtenant la permission de se retirer avec la garnison sur l'escadre; mais les Osmanlis s'v refusèrent d'une voix unanime. Ils jurèrent de défendre ce poste jusqu'à la dernière extrémité; il fallut ouvrir la tranchée.
Le général en chef revint à Alexandrie, laissant au général Lannes le soin de réduire le fort d'Aboukir. Le chef de bataillon Bertrand eut la direction du génie et le chef de brigade Faultrier le commandement de l'artillerie. On laissa les assiégés tranquilles deux ou trois jours, temps nécessaire pour se préparer il ouvrir la tranchée. L'ennemi serait alors contenu dans l'enceinte de son fort sans qu il encoiitàt un seul homme aux assiégeants. Le 28, l'ennemi fit une sortie et s'empara de quelques maisons du village ; il devint plus audacieux et sortit, jiienaçant la redoute du mont du cheik. Lannes marcha à lui, le repoussa, mais fut blessé d'un coup de fusil à la jambe, qui l'obligea de quitter le siège. Le général Menou le remplaça dans le commandement.
La tranchée était ouverte depuis plusieurs jours.
les batteries étaient construites, on allait les démasquer, lorsque les assiégés, faisant une nouvelle sortie, s'emparèrent d'une place d'armes. Le général Davout qui était de tranchée, donna à la tète de la réserve, reprit le village, et jeta les assiégés dans le fort. La 22" d'infanterie légère et le chef de brigade Magny qui fut légèrement blessé, montrèrent la plus grande bravoure. Trois batteries de gros canon, deux de mortiers commencèrent alors à jouer. Dans la nuit du 30, le mineur s'enfonça pour faire sauter la contrescarpe. Mais le 2 août, à la pointe du jour, sans capitulation, les assiégés sortirent en foule demandant quartier ; le fils du pacha, son kyàya, deux cents officiers et deux mille hommes furent fait prisonniers. Ces malheureux manquaient d'eau ; le fort était encombré de dix-huit cents cadavres et de plus de trois cents blessés. Menou reçut aussitôt l'ordre suivant :
Vous choisirez deux cent cinquante prisonniers turcs que vous emploierez sur-le-champ à faire enterrer les morts el à soigner les blessés turcs, pour lesquels le général en chef envoie un parlementaire au commandant anglais pour lui proposer de les reprendre. Ces deu.x cent cinquante prisonniers seront également employés à abattre les maisons du village d'Aboukir, qui est une des premières opérations dont on doive s'occuper. Vous aurez soin de faire porter aux blessés turcs qui restent au fort de l'eau, et de leur faire donner tous les secours qui dépendront de vous.
Jamais victoire n'avait été peut-être aussi complète et aussi décisive, jamais armée n'avait été détruite avec autant de rapidité, de bonheur et de gloire. Cette victoire, le général en chef l'annonce a toute l'armée par cet ordre du jour :
EN KGYPTE 401
Le nom d'Aboukir était funeste à tout Français; la journée .du 7 thermidor l'a rendu glorieux. La victoire que l'armée vient de remporter accélère son retour en Europe.
Nous avons conquis Mayence et la limite du Rhin, en envahissant une partie de l'Allemagne. Nous venons de -reconquérir aujourd'hui nos établissements aux Indes et ceux de nos alliés. Par une seule opération, nous avons remis dans les mains du Gouvernement le pouvoir d'obliger l'Angleterre, malgré ses triomphes maritimes, à une paix glorieuse pour la République.
Nous avons beaucoup souffert ; nous avons eu à combattre des ennemis de toute espèce ; nous en aurons encore à vaincre ; mais enfin le résultat sera digne de nous et nous méritera la reconnaissance de la patrie (1).
La nouvelle de la victoire d'Aboukir fut accueillie -par tous les Français, en Egypte, avec ces transports de joie et cet enthousiasme qu'il est bien plus facile de sentir que d'exprimer. Le débarquement des Turcs avait inspiré une crainte si grande, qu'il était naturel que leur destruction excitât une satisfaction universelle. Les Français et les Egyptiens chrétiens s'embrassèrent et se félicitèrent mutuellement; l'allégresse était unanime et sincère. Toutes les passions, tous les intérêts durent se taire devant l'éclat de ce triomphe mémorable qui venait de venger si glorieusement l'affront reçu par la marine française, un an auparavant sur cette même place d'Aboukir.
Mais notre triomphe venait d'être acheté par des pertes cruelles et bien sensibles pour une armée qui ne pouvait point se recruter :
Nous avons eu, dit le général en chef dans son rajjport (1) Archives du Dépôt de la guerre et Correspondance, pièce 4329.
'l02 BOXAPAIITE
au Directoire, cent hommes tués, cinq cents blessés ; parmi les premiers, l'adjudant général Lcturcq (1), le chef de brigade Duvivier (2), le chef de brigade Crétin (3), mon aide de camp Guibert (4) ; les deux premiers étaient deux excellents ofûciers de cavalerie, d'une bravoure à toute épreuve, que le sort de la guerre avait longtemps respectés ; le troisième était l'officier du génie que j'aie connu qui possédait le mieux cette science difficile et dans laquelle les moindres bévues ont tant d'influence sur le résultat des campagnes et les destinées d'un Etat; j'avais beaucoup d'amitié pour le quatrième. Les généraux Lannes, Murât, Fugière (5), le chef de brigade Morangier ont été blessés.
Le gain de cette bataille, qui aura tant d'influence sur la gloire de la République, est dû principalement au général Murât. Je vous demande pour ce général le grade de général de division ; sa brigade de cavalerie a fait l'impossible.
Le chef de brigade Bessières, à la tête des guides, a soutenu la réputation de son corps. L'adjudant général de cavalerie Roize a manœuvré avec le plus grand sang-froid. Le général Junot a eu son habit criblé de balles.
(1) Le général Fugière fut d'abord blessé à la tète, puis un boulet lui emporta le bras gauche. On fut obligé de l'amputer jusqu'à romoplate. La plaie était épouvantable; tout le monde pensait, et P'ugière crevait lui-même qu'il ne survivrait pas à une opération si critique. Le général Bonaparte vint bî voir, et paraissait très affecté de sa funeste destinée. Le Ijlessé lui dit ces paroles bien remarquables : « Ah ! mon (iénéral, peut-être un jour, envierez-vous mon sort; je meurs au champ d'honneur. » Fugière ne succomba pas de son horrible blessure, il ne mourut qu'en ISlî!, étant commandant de la succursale de l'Hôtel des Invalides, à Avignon.
(ijLeturcq fut tué en conduisant un bataillon de la 75"^ demi-brigade à l'assaut de la redoute.
(3) Le chef de brigade Duvivier, commandant le 14' de dragons, fut tué d'un coup de kandjar par un officier du pacha.
(4) Le chei de brigade Crétin n'avait d'abord été que blessé; il mourut le 27 juillet à Alexandrie, où il fut enterré sur le sommet de la montague d'Observation, et qui prit depuis le nom de ce digne officier, (Ordre du général Honaparte du 28 juillet).
(h) L'aide de camp Guibert eut la potrine percée d'un coup de biscaïen. Comme on l'encourageait, ce brave jeune homme répondit : o Le courafjo ne manque pas, mais je soull'r<! trop. » Guibert était le neveu de l'officier général de ce nom, auteur d'un savant traité de tactique. Destiné d'abord à suivre la carrière diplomatique, Guibert fut présenté par le savant Monge à Bonaparte -. celui-ci fit entrer le jeune diplomate dans ses guides, où il servit depuis Malte jusqu'en Kgypte comme simple soldat. Nommé bientôt sous-lieutenant, et employé comme officier de correspondance, Guibert fut jugé digne d'être aiipelé à servir au nombre des aides de camp du général Bonaparte au commencement de l'expédition do Syrie.
J'ai fait présent au général Berthier, de la part du Directoire, d'un poignard d'un beau travail, pour marque de satisfaction des services qu'il n'a cessé de rendre pendant la campagne.
Les officiers du génie Bertrand et Liédot, et le commandant de l'artillerie P'aultrier, se sont comportés avec la plus grande distinction.
Le chef de bataillon de la 69» et le capitaine des grenadiers Baille, de cette demi-brigade, se sont couverts de gloire.
L'intrépide Murât, déjà félicité sur le champ de bataille et cité avec éloge dans le rapport au Directoire, eut encore l'honneur de cet ordre du jour :
Le général en chef, voulant donner une marque de sa satisfaction à la brigade de cavalerie du général Murât, qui s'est couverte de gloire à la bataille d'Aboukir, ordonne au commandant d'artillerie de remettre à cette brigade les deux pièces de campagne anglaises qui avaient été envoyées par la Cour de Londres en présent à Constantinople et qui ont été prises à cette bataille.
Sur ciiaque canon il sera gravé le nom des trois régiments qui composaient cette brigade, le 7^ de hussards, les 3^ et 14"^ de dragons, ainsi que le nom du général Murât et celui de l'adjudant général Roize ; il sera écrit sur la volée: Bataille d' Ahoukir.
Un autre ordre du jour prescrivit que le fort placé sur la montagne de l'Observation à Alexandrie, serait appelé fort Crétin; que le fort Triangulaire serait appelé fort Duvivier et que le fort des Bains portera le nom de fort Leturcq (1) : nobles récompenses accordées au courage et au dévouement, et bien propres à exciter l'émidation des braves qui avaient survécu à ces dignes compagnons de gloire !
(1; Correspondance, pièces 4326 et 4327.
404 BONAPAIîTE
Le chef de brigade Faultrier fut promu général de brigade et le chef de bataillon Bertrand (1), devint chef de brigade. Trois mille livres de gratifications furent accordées aux chirurgiens qui donnèrent leurs soins aux blessés sur le champ de bataille (2).
L'Europe ne tarda point h être informé de ce grand événement qui répandit en France les mêmes sentiments de joie en rappelant plus vivement encore l'attention publique sur le général vainqueur. Le 23 septembre, deux mois après la bataille, le Directoire écrivit à Bonaparte une longue lettre de félicitations, dans laquelle on trouve ce passage :
(( Le Directoire ne cesse d'apprécier l'admirable conduite de l'armée que vous commandez, et vous renouvelle à vous-même, Citoyen Général, avec une satisfaction sans bornes, l'expression de son inaltérable confiance dans vos rares talents qui ont si bien servi la gloire de la République, et qui concourrent nécessairement à accélérer les jours si désirés de la paix. »
A cette lettre flatteuse, était jointe l'expédition
(1) C'est le comte Henri-Gration lîcrirnnd, devenu aide de camp de Napoléon et grand maréclial <ln Palais après la mort de Diiroc. Depuis, il ne quitta plus l'Empereur: il le suivit à l'ile d'Elbe, puis revenait en France, avec lui, combattait à Waterloo, et s'embarquait ensuite à bord du Bellérophnn, pour se reudre à Sainte-Hélène, afin de donner à Napoléon, jusqu'à sa dernière lieure, les soins les plus ))ropres à adoucir son inlortune. Après avoir eu le bonlieur d'accomplir ce pieux devoir, il eut la douce satisfaction de faire (larlie de l'expédition chargée, en 1840, d'aller recueillir à Sainte-Hélène, les cendres de l'illuslre captif, de les ramener en France, de les accompagner pendant leur marche triompliale, de les déposer sous le dôme des Invalides, où il repose lui-même depuis 1844.
C'est le g:énéral Uc'rtrand qui écrivit sous la dictée de Napoléon, à Sainte-Hélène, la partie des OEuvres comprenant les Campagnes d'Egypte et de Syrie.
(2) Pièce 43GO. Ordre du jour signé de Bonaparte.
d'un décret rendu par le Corps Législatif, et qui déclarait que l'armée d'Orient ne cessait point de bien mériter de la patrie.
La Porte lut avec raison très mécontente et le témoigna au commodore sir Sidney-Smith, qu'elle accusa de cette fatale entreprise. Djezzar lui reprochait également de l'avoir entraîné dans plusieurs opérations imprudentes, qui lui avaient occasionné de grandes pertes. Les janissaires de Chypre et les équipages accusèrent le vice-amiral Patrona-Bey de complaisance et de soumission aux conseils des infidèles ; ils le mirent à mort. « Qu'espérait sir Sidney-Smith en conseillant Cette fausse opération ? Conquérir l'Egypte avec dix-huit mille hommes d'infanterie indisciplinés, sans cavalerie, sans attelages d'artillerie? Décider l'armée française à négocier son retour en Europe? Mais il ne devait pas ignorer que Bonaparte était le maître. Cette conduite doit donc être attribuée à l'ignorance absolue où était cet officier des affaires de terre. Il com- -mit une plus grande faute quelques mois après en jetant, à sa ruine, sur la plage de Damiette, une belle division de janissaires des Dardanelles (l). »
(1) Œuvres de Napoléon.