LA ROSÉE DE LA SAINT-JEAN
traversées par le désert : c'est toujours la même chose ! Des caravanes formées de détachements plus ou moins considérables, des chameaux, des sables, du soleil, quelques palmiers, de distance en distance un village formé de mauvaises masures, un caravansérail, un santon, un puits ou rien
voilà rÉgypte en dehors des vallées basses.
Alexandrie, fructidor, an 7.
Nous étions à peine depuis cinq jours dans la capitale, où nous venions de nous installer, approvisionner, meubler, qu'il a fallu reprendre campagne. C'était la nuit du 26 au 27 messidor. Je m'étais couché fort tard, je venais de m'endormir et il pouvait être deux heures. On heurte. C'était Hassenfratz :
A cheval dans une heure ! le général Crétin vous le fait dire ; il veut vous parler tout de suite !
En un clin d'oeil je suis auprès du général :
— Thurman, nous allons rejoindre le général en chef à Théramée ; préparez-vous :
vous avez une demi-heure.
— Mais où allons-nous, du reste, général ?
— Mon cher ami, je n'en sais pas plus que vous; ayez soin de faire vos provisions.
On monte à cheval à la pointe du jour; mon domestique fait le malade : reste coquin ! Un sapeur monte mon second cheval jusqu'à Boulach, où j'entraîne un jeune Turc pour domestique ; je le gagne à grand'peine, moitié force, moitié bonne volonté, en lui achetant à la première boutique, turban, babouches, etc. Il enfourche mon bidet et devient mon écuyer. Nous côtoyons les Pyramides qui paraissent interminables.
Nous rejoignons Bonaparte qui avait l'avance.
On marche tout le jour et l'on s'arrête le soir à Théramée. Bref, on marche encore tout le 28, puis le 29, et le 3o nous voilà à Ramanieh. Là, nous nous reposons jusqu'au 5 thermidor au soir. On remonte à cheval dans la nuit et on arrive le 6 vers 1 1 heures du matin à Birket. Dans le trajet, mon Turc avec mon second cheval et tout ce
100 BONAPARTE EN ËQYPTE.
qu'il portait, provisions, effets et piastres, m'avait brûlé la politesse.
J'étais joli garçon! J'ai mangé des oignons en route, puis fourragé et soigné mon cheval moi-même. Mes sapeurs étaient loin. Le
général en chef ne s'arrête jamais. Les guides à cheval, mécontents et grognards, ne veulent pas venir à mon aide. Ma position était détestable. Joignez à cela que j'avais certaine maladie propre aux cavaliers. Je prends mon parti, mais non sans grincer les dents. 11 y a des cas où ces petites ii prennent des proportions intolérables.
BATAILLE D*ÀBOURIR. 101
Maïs où donc va-t-on ?
A Ramanieh, le mystère s'éclaircit. La flotte des Osmanlis est à Aboukir : ils sont maîtres de cette place
En cet endroit, Bonaparte demande le plan du canal d'Alexandrie. Il était dans les malles de Picot, absent. On les force. On étale cent feuilles volantes de brouillon qu'on réduit aussitôt à une plus petite échelle. A peine cela fait, Bonaparte veut le plan d'Aboukir et environs. Personne ne l'a ici.
J'avais habité cinq mois cette place et la connaissais par cœur : je fais un croquis et le porte au général en chef dans sa tente.
Des généraux y sont réunis. On examine et discute. Le général N — prétend que je me suis trompé dans la distance de la Redoute au Fort. Je la savais de quatre cents toises, il la prétendait de neuf cents. J'étais bien sûr de mon fait.
Bonaparte me demande si j'ai de bons chevaux: je lui explique ma position. 11 dit un mot à un aide de camp. Je sors et me rends à ma tente où, un instant après, on m'amène, de la part du général en chef, un beau cheval de cinq ans. Nous partons pour Bir-
ket. Manquant de domestiques, je laisse mon ancien cheval à mon camarade Bouchard, à Ramanieh. Je suis, par ordre, les sapeurs -mineurs ; le guide nous égare.
Nous n'arrivons qu'à onze heures du soir.
Nous recevons l'ordre de fortifier ce village Nous y trouvons des œufs : j'en fais
cuire, et j'allais les manger, quand Crétin m'appelle dans sa tente et me dit que Bonaparte avait ordonné une reconnaissance jusqu'à la Maison-Carrée, la digue de Madieh et, si possible, jusqu'à Etcoz. Il me désigne pour cet effet. Un escadron de dragons m'attendait. Je laisse ma tente, mets mes œufs en poche, règle ma montre, prends du papier, des crayons et pars.
Nous nous dirigeons vers la Maison-Carrée par El-Ouach. Nous cheminons avec précaution. Nous n'apercevons que quelques cavalière habiles en rouge. Arrivés à la Maison- Carrée, nous voyons l'appareil formidable de l'escadre turque mouillée dans la Rade sous pavillon rouge : il était environ deux heures après midi. Nous côtoyons le derrière des mamelons de sable qui mènent à Etcoz : nous apercevons de nouveau quel-
BATAILLE D'ABOURIR. 1Y)3
qiies cavaliers rouges qui s'éloignent à notre approche, vers le désert salé. Nous rencontrons aussi des caravanes d'ânes chargées de selles et de harnais, puis de très nombreux troupeaux de moutons, abandonnés à notre vue par les conducteurs. Nous nous emparons du tout en chassant devant nous.
, L'ennemi ne se montre pas ; les habitants d'Etcoz nous reçoivent bien: il était six heures. Nous cassons la croûte tant bien que mal et débridons. Je commence à dessiner la position du village. Mais mon escorte, inquiète, veut repartir : j'ai beau supplier, et, malgré les officiers, on sonne le boute-selle. Je continue mon opération, seul, au milieu des Arabes : ils me voient faire le tour de l'endroit en dessinant.
Nos coquins avaient une demi-lieue d'avance. Je les rejoins au galop, indigné de leur impardonnable conduite. Nous trottons toute la nuit et je fais mon somme à cheval. Nos bourriques et nos moutons sont toujours en avant avec des conducteurs d'Etcoz.
Nous arrivons le matin à la Maison-Carrée
lOi BONAPABTE EN EGYPTE.
OÙ nous faisons une halte d'une demi-heure en contemplant l'escadre et le campement des Turcs à Aboukir sur les hauteurs du
1 bataille (pat H. Bbu
Puits, de la Redoute et autres. Pour voir de plus près, nous enfilons la langue de sable qui mène aux digues, puis la digue elle-même. L'ennemi y avait des chaloupes canonnières qui nous aperçoivent et nous canonnent sans nous atteindre. Nous avançons jusqu'à la rupture, distinguons toutes
les positions ennemies sur les derrières, fusillons les cavaliers rouges qui appelaient des barques pour passer avec des troupeaux dont on s'empare, et, satisfaits de nos renseignements, nous retournons à la Maison-Carrée, où nous avions laissé nos premières prises sous garde. Après un repos d'une demi-heure, nous reprenons le chemin vers Birket où nous arrivons à 7 heures du soir.
L'armée avait décampé et était partie dès le matin pour Alexandrie. Mon camarade L — et cinquante sapeurs avaient achevé de retrancher le village qui devait être le point central de l'affaire. L'ambulance y était déjà établie. Nos moutons furent les bien venus. J'étais harassé et mon cheval n'en pouvait plus. Cependant L — voulait partir avec les sapeurs et les mineurs. La bataille était probablement pour le lendemain, et je tenais à en être. Je remonte à cheval sans me reposer un quart d'heure.
Le soleil se couche... Nous suivons avec nos cinquante hommes, et nos chameaux chargés d'outils, le canal jusque-là où il touche le lac Madieh près d'El-Ouach. De
là, nous obliquons à gauche au milieu des sables, en nous dirigeant sur les étoiles.
Nous laissons non loin, Bedah sur la droite, et entrons dans les terrains desséchés du lac Mariouth. Mais la fatigue nous tuait; mon cheval s'était abattu sous moi, et je le conduisais à la main. Les sapeurs tombaient d'inanition, de lassitude et de sommeil. Ils refusent d'avancer. Nous faisons halte, vers minuit, afin que les traîneurs puissent rejoindre. A peine couchés, nous étions tous endormis. J'avais entouré ma tète d'un mouchoir en turban et tourné la bride de mon cheval autour de mon bras.
Tout à coup je suis réveillé par un mouvement de mon cheval et par des cris : je me lève, mets sabre en main et demande ce que c'est, lorsqu'un violent coup de crosse sur la tôte asséné par derrière me fait voir mille lumières et me renverse sans connaissance. Revenu bientôt, on m'explique l'affaire. Je ne sais quel bruit avait éveillé nos hommes qui, dans l'obscurité, s'étaient mis à se frapper entre eux : mon turban m'avait valu une part qui aurait pu m'être funeste.
J'en fus quitte pour de fortes contusions.
Je n'étais pas le seul maltraité. Cet incident réveilla tout le monde. On reprit la marche, et, le 7 au point du jour, nous rejoignions l'armée.
Alexandrie, fructidor, an 7.
(Ici venait une lettre qui renfermait la description de la bataille d'Aboukir à laquelle mon père avait pris part. Cette lettre est malheureusement égarée. On sait que cette importante affaire vengea dignement la défaite maritime. L'armée turque fut entièrement détruite ou faite prisonnière. Mon père, qui n'était que lieutenant du génie de seconde classe, y fut nommé, sur-le-champ de bataille, lieutenant de première classe par Berthier. Le chef de brigade Crétin fut tué dans les préliminaires de la bataille, ce qu'on va voir dans la lettre suivante.) Note de M. J. Thurman (i).
Alexandrie, fructidor, an 7.
Je vais ajouter à ma lettre précédente quelques détails sur la mort du chef de brigade
(i) Voir à V Appendice, VII, un récit de la bataille d'Aboukir.
BONAPARTE EN ËOYPTE.
du génie Crétin. Après la mort de Caffarellî, et au retour de Syrie, il fut appelé auprès
A Aboukir (par H. BillishO.
de Bonaparte. Je fus choisi par Crétin pour le suivre au Caire.
Crétin, selon les termes du bulletin de Bonaparte, était l'officier dit génie qui possédait le mieux celte science difficile dans laquelle les moindres bévues ont tant d'influence snr le résultat des campagnes et les destinées des États.
C'était un homme d'un certain âge, d'un coeur excellent, d'une loyauté à toute épreuve
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meau chargé de pelles et de pioches passe près de Crétin et le heurte :
— Voilà, nous dit-il, d'un air sombre, les outils qui m'enterreront.
, On arrive sur le champ de bataille. La droite et la gauche étaient formées. Nous étions au centre, vis-à-vis du village d'Aboukir. 11 était occupé par les Turcs et garni de bouches à feu.
Crétin, impatient d'être sur les devants, enfile une rue du village pour abréger ; c'était une témérité : je vis de mon devoir de le suivre. De toutes parts on nous crie :
ne passez pas là ! Crétin n'en tient compte.
— Nos chevaux sont bons, me dit-il :
au galop.
Son domestique nous suit. A peine dans la rue, une grêle de balles nous arrive :
Crétin en reçoit une dans la nuque et tombe ; son domestique a le bras cassé ; je m'arrête au milieu des balles qui me percent mon habit et mon casque sans me blesser ni mon cheval. Déjà les Turcs sortaient des maisons, lorsque les trois divisions de droite, de gauche et du centre arrivent au pas de course et nous sauvent.
BATAILLE D'ABOUKIR. lH
Crétin n'était pas mort, mais il était sans connaissance. On le transporta à l'ambulance et de là dans une barque à Alexandrie : il expire en route. Il fut enterré, pendant le siège d'Aboukir, sur la plate-forme de l'Observatoire : les mêmes outils du Caire, qu'on avait laissés à Alexandrie avant la bataille, servirent, en effet, à creuser sa fosse.
Les obsèques furent magnifiques. Cette mort fut un vrai deuil pour l'armée. Par un ordre du jour, Bonaparte donna le nom de Fort-Crétin au fort de l'Observatoire. Quant
à moi, j'ai fait une perte irréparable
J'avais, à ce qu'il parait, été le seul confident de ses pressentiments que j'ai souvent racontés depuis à nos amis.
Alexandrie, fructidor, an 7.
Je reviens en arrière pour vous donner quelques détails sur la prise de mon pauvre Aboukir par les Turcs. — Vinache m'y avait remplacé. Il était question d'une attaque des Maugrebins et, plus vaguement, d'une descente des Turcs. Aboukir devait nécessairement jouer un rôle dans l'affaire.
Sa position n'était rien moins que forte ; la Redoute était à peine palissadée et armée de trois pièces de campagne seulement. Le Fort offrait plus de ressources. Godard, chef de bataillon , commandant ce poste , était inquiet, et avec raison. Je donnai mes renseignements à Vinache en sa présence.
La Redoute était trop isolée : j'indiquai un projet de retranchement à droite et à gauche
pour empêcher de la tourner et d'arriver le long de la côte jusqu'au second village.
On sentit l'importance de ces observations que j'avais déjà soumises longtemps
auparavant à Crétin et au général Marmont, commandant d'Alexandrie. Mais le destin en avait décidé autrement. Les travaux d'Alexandrie épuisèrent les fonds, et Aboukir en resta au point où je l'avais laissé. En cas de débarquement, je recommandai à Godard d'abandonner la Redoute et de ne
Ii4 BONAPARTE EN EGYPTE.
conserver que le Fort. J'insistai encore sur ce point auprès de Vinache, avant mon départ pour le Caire. Nous ne faisions que d'y arriver, que l'escadre avait déjà paru dans la Rade.
Le général Marmont, contrairement à mon conseil, ordonne expressément à Godard de mettre tout son monde dans la Redoute, et de ne laisser au Fort que le service des batteries.
Il envoie un renfort de 3oo hommes :
il y en avait déjà autant. Il promet, en outre, à Godard d'arriver lui-même avant cinq heures du soir avec des forces imposantes.
Il recommande de tenir ferme dans la Redoute, en attendant.
Ces ordres sont exécutés ; Godard occupe la Redoute, puis envoie Vinache au Fort avec dix sapeurs et mineurs, quelques canonniers, les employés des vivres et les gardes de santé : total 22 hommes.
Au point du jour, les Turcs sont sur leurs barques. Ils abordent à la hauteur du Puits.
Les nôtres, claquemurés dans la Redoute, ne peuvent s'y opposer. Le débarquement est soutenu par le feu des bricks, frégates
et chaloupes qui canonnent le Fort et la Redoute.
On leur répond aussi bien qu'on peut.
Une autre flotille avance vers le Fort pour donner l'assaut. L'ennemi débarqué à la hauteur du Puits avance impétueusement sur la Redoute au nombre de loooo hommes; elle est cernée de toutes parts. On s'y défend en désespérés. Beaucoup de Turcs tombent.
Le Fort ayant à faire face vers la mer, et ayant trop peu de monde, ne peut aider la Redoute de ses pièces qui regardent la terre.
Le temps s'écoule : quatre heures sonnent, et on se défend encore. L'ennemi élève, avec une audace à laquelle il faut rendre justice, et à bout portant des feux de la Redoute, un cavalier-de-tranchée fait de sacs de terre, de morts et de mourants, et finit par dominer : les assiégés sont criblés.
Cinq heures sonnent, et point de secours.
Des six cents hommes, il en restait encore cent. Les Turcs furieux arrachent les palissades, grimpent les talus et sautent dans la Redoute. C'était comme un vaisseau que les vagues en furie inondent de toutes parts.
Ils tuent tout ce qui restait et s'occupent à couper les têtes.
. Pendant cette boucherie, un des nôtres, désespéré, s'est glissé dans le magasin à poudre et y met le feu : une effroyable explosion balaie en un instant amis et ennemis ! Un petit tambour, jadis mon cuisinier, traîné hors de la Redoute avant l'explosion, échappe en faisant profession de foi au Prophète, ou plutôt en gagnant les bonnes grâces d'un infâme qui le sauve. Au milieu du désordre, il échappe à son amoureux musulman, se glisse le long de la mer sous les rochers, traverse Canope, et arrive heureusement à Alexandrie pour y donner ces déplorables détails.
Au monient où la Redoute sautait, le renfort arrivait sur les hauteurs de Canope!
Le sacrifice était consommé. Il ne fallait pas en faire un second : le renfort se replia en hâte sur Alexandrie que l'ennemi devait, selon les probabilités, ne pas tarder à attaquer.
La Rédoute prise, l'ennemi se précipite dans le village, y met le feu, égorge les habitants, pille, viole, massacre sans examen.
APRÈS LA BATAILLE. Ii7
et approche du Fort. Les vingt-deux défenseurs occupés du côté de la mer sont un instant indécis. L'ennemi est aux portes. Il faut penser au plus pressant. On laisse les canonniers à leurs pièces vers la mer, et le reste se précipite sur les murs du côté delà terre.
Les Turcs escaladent les rochers et les murs avec une incroyable audace depuis la mer, puis, grimpant les uns sur les autres, emportent d'assaut les batteries et massacrent les canonniers. Un hasard inexplicable fait qu'en même temps un boulanger ouvre une porte du côté de terre : il est tué ainsi que les premiers qui se présentent.
Le reste, désespéré, se retranche dans le donjon où sont les poudres.
Un mineur approche Vinache et lui dit, le briquet en main : a Commandant, je vais mettre le feu?» Vinache l'arrête et ouvrant la porte du donjon, lui répond: «J'ouvre; va aux poudres; si tu vois qu'on ne nous laisse pas de quartier, fais sauter ! »
L'ennemi était las de carnage : il entre dans le donjon, il maltraite, mais ne tue pas. Les dix hommes sont faits prisonniers.
On les conduit garrottés au camp déjà dressé entre la Redoute et le village. Là, près d'un tente magnifique, s'entassaient des monceaux de têtes qui étaient payées d'une pièce d'or à chaque porteur. De là, ils sont menés à bord et jetés à fond de cale, où on les laisse presque mourir de faim. A la fin du siège, ils furent échangés et je les revis à Aboukir même, dans un état déplorable, mais s'estimant fort heureux. C'est de Vinache lui-même que je tiens tous les détails ci-dessus.
A lieu de songer à Alexandrie, Tennemi commença à se retrancher dans la Redoute, et, sous la direction d'ingénieurs anglais, y exécuta précisément le tracé que j'avais indiqué à droite et à gauche de cette construction. Ce fut sa troisième ligne. La seconde était le premier village avec des retranchements des deux côtés. La première sur la hauteur du Puits jusqu'à la digue, et les autres mamelons qui s'étendent dans cette direction vers la mer.
Aboukir, fructidor, an 7.
Me voici de nouveau installé à Aboukir.
Je suis chargé avec mon camarade T — de réparer les désordres du bombardement, de démolir et raser les villages et la Redoute, de faire le projet d'un autre fort sur la hauteur du Puits, etc. J'ai ici un détachement, puis nos sapeurs, mineurs, etc., enfin les prisonniers turcs
L'infection répandue par la putréfaction des cadavres m'a forcé d'asseoir mon camp hors du champ de bataille, dans la plaine, sur les devants de la première ligne qu'occupait l'ennemi au moment du combat. Gela me rapproche des puits d'eau douce.
Nous sommes ici au milieu d'innombrables débris de tout genre provenant de la bataille. Le plus pressant est d'enterrer les morts. Ce sont nos Turcs qui sont chargés de cette triste besogne dont ils ne s'acquittent qu'avec une extrême répugnance, notamment quand il s'agit de toucher à un cadavre français. On enterre dans les tran-
chées ce qui sert en même temps à les combler.
Nos soldats fouillent les morts, les maisons, les sables, et vont jusqu'à plonger dans la mer pour recueillir les objets de valeur. J'ai acheté d'eux plusieurs armes précieuses ; un beau damas à fourreau en vermeil, un cangiar très riche, une paire de pistolets et une magnifique tente à l'orientale que j'ai fait dresser: tout cela moyennant quelques pourboires.
Rien de plus triste et de plus révoltant que le spectacle de ruine, d'incendie, de désolation et de mort qui règne partout ici.
L'air est empesté. Les chaleurs sont très fortes. Les mouches pullulent et ne quittent les cadavres que pour venir s'abreuver sur nos lèvres et se noyer dans nos cocos d'eau ou de café. Le cœur saigne et bondit à chaque pas. Il semble que ces affreuses funérailles soient interminables. La seconde opération a consisté à compléter la démolition des villages encore fumants.
Tout cela se fait en vue de l'escadre qui croise toujours dans la Rade. On y met toute la célérité possible, afin de rendre le
Fort susceptible de défense. On répare les brèches, les batteries; on replace quelques pièces de canon ; on vide les citernes infectées de sang, pour les remplir d^eau apportée à dos de chameau. Je travaille activement à mon projet de fort et au mémoire à l'appui. Mais l'infection de Tair, les chaleurs et la fatigue m'ont rendu malade. Il vient à plusieurs de nos hommes une sorte de
gale
Je viens d'être rappelé à Alexandrie, et c'est encore Vinache qui me remplace ici :
je quitte de nouveau et avec joie cet abominable séjour.
Alexandrie, fructidor, an 6.
Cet Alexandrie qui, dans un temps, me paraissait si horrible, est maintenant comme mon lieu natal, ma seconde patrie. Je ne suis à l'aise en Egypte qu'ici et le cœur me
battait en approchant Je donne une
larme en passant au Fort-Crétin On me
charge de la surveillance des ateliers Il
y a longtemps que je n'ai eu autant de loisir Je cherche des livres, mais ils sont
122 BONAPARTE KN EGYPTE.
bien rares. Les nuits d'Young me tombent sous la main : c'est un livre merveilleusement assorti à l'Egypte, pays des ruines et des tombeaux J'ai découvert un Bernardin de Saint-Pierre, les Études; voilà une lecture vraiment consolante comme tout ce qui vous rapproche de la nature; l'épigraphe en est vraie et bien choisie : miseris sueur rere disco.
Alexandrie, jours complémentaires, an 7.
Bonaparte, avant de quitter l'Egypte, a ordonné qu'il serait construit une tour fortifiée à Birket. J'ai été chargé de cette besogne et je reviens de faire une reconnaissance des lieux avec mémoire et propositions à ce sujet. Ce voyage n'a pas été sans périls. Côtoyant le canal, notre détachement accompagné de vingt-cinq chameaux arriva à Birket sans autres difficultés que quelques coups de fusils échangés. Après un jour consacré à l'examen du terrain, nous nous remîmes en route le lendemain.
A peine hors de Birket, nous fumes assaillis par un nombre d'Arabes à cheval très supérieur à notre petite caravane. Nous entrâmes dans le lit encore à sec du canal,
pour nous couvrir de ses bords comme parapet, et cheminâmes ainsi jusqu'à Alexandrie, en faisant une défense presque continuelle et très pénible. Nous avons perdu
Bonoparte et Kléber (par Cmuiit).
six hommes et avons beaucoup de blessés ; mon cheval est légèrement atteint. Voici quelques détails sur Birket et mon projet.
C'est un pauvre village arabe entouré de murs en briques, crénelés sur plusieurs rangs de hauteur et flanqués de tourelles.
Ses maisons sont comme toutes celles des
APRÈS LE DÉPART DE BONAPARTE. i35
Fellahs, de vrais pigeonniers dont le bas est occupé par des maîtres. Il est placé sur la route naturelle de Ramanieh à Alexandrie, puis au Caire, et près du canal, sur une hauteur artificielle de terres rapportées. On y voit quelques champs inondables, d'orge, de dourah et de pastèques. A une portée de fusil du village et autant du canal, se trouve une butte avec un puits d'eau saumâtre assez bonne. Tout cela fait de Birket une station importante pour les voyageurs, et, également au point de vue militaire.
Ramanieh, sur le Nil aux confins du Bahyreh et à la naissance du canal, est un point de première importance. Birket est une halte intermédiaire de Ramanieh à Alexandrie. Il protège le canal contre les tentatives des Arabes pour priver d'eau cette dernière ville. C'est un poste d'observation entre Aboukir, Alexandrie et le Fort-Julien ; il voit ce qui se passe sur le lac Madieh et assure la route d' Aboukir à Rosette, malgré la grande distance.
L'intention du général en chef est de travailler à rendre les communications moins dangereuses. A cet eflFet, il s'agit de cons-
12a BONAPARTE EN EGYPTE.
truire en endroit propice, de six lieues en six lieues, des tours fortifiées avec puits ou citerne, approvisionnements, une pièce de canon et une garnison de six hommes. Les avantages de ce projet sont innombrables, mais l'exécution en est dispendieuse et difficile.
J'ai projeté ma tour sur une hauteur voisine du puits : je la propose en briques. Le canal offre de la terre glaise, et le lac des roseaux. On fera venir du bois de palmier des environs, aussitôt la crue qui va arriver. Les habitants de Birket sont rentrés chez eux, et on pourra avoir des manœuvres, etc.
Le plan en main, vous verrez que la tour et la redoute qui la ceint forment citadelle contre le village. La contrescarpe de la redoute renferme les magasins et forme caravansérail. On n'entre dans la tour qu'au premier étage par une échelle à retirer de nuit. Le rez-de-chaussée sert de magasin à poudre et à vivres, comme aussi de citerne en cas d'attaque. Le premier étage sert de caserne et de lieu de défense. La redoute est pour le cas où une caravane s'y serait abritée. La contrescarpe en est crénelée
tant pour défendre le pied de la tour que pour servir de refuge en cas où les défenseurs extérieurs seraient accablés; audessus de la porte de la tour est un mâchicoulis ; au haut de la tour une terrasse avec parapet en barbette crénelée, et, au milieu, une pièce de 12 tournant gaîment sur une crapaudine pour se diriger vers un point quelconque.
Le séjour ici ne sera, comme vous le pensez, que médiocrement agréable. J'y resterai probablement longtemps, car il faut tout créer. Nous aurons, sans nul doute, une guerre continuelle avec les Arabes et il pourrait bien nous arriver, avant que le Fort fût bâti, comme à la garnison de Da-
manhour Mon départ toutefois n'est pas
encore fixé.
Ramanieh, 3 vendémiaire, an 8.
Picot blessé à Aboukir vient de mourir à Alexandrie. J'ai ordre de le remplacer à Ramanieh. Je dois en même temps diriger les constructions de la tour de Birket.
J'ai fait le trajet d'Aboukir ici par Rosette
et le Nil avec forte escorte. A Rosette, j'ai couché chez Hautpoul où les cousins m'ont dévoré. Avant d'y arriver, et dans la forêt de palmiers, la caisse portée sur une bourrique manqua nous être volée par le con-
Les statues de Uemnoa (d(
ducteur arabe que je dus poursuivre assez loin, car j'étais seul à cheval, puis ramener à coup de plat de sabre, et le pistolet sous le nez. Il était plus mort que vif. Notre trajet sur le Nil qui commence à hausser fut agréable.
Ce fleuve est majestueux et l'on ne saurait se rassasier de la vue des belles campagnes du Delta. Nous vîmes se succéder Bérimbal, Montoubis, Sïndiou et Deirout. Partout d'énormes buffles font tourner les roues à
aubes qui arrosent les cultures; les Fellahs chantent à l'ardeur du soleil ; les propriétaires fument, gravement assis à l'ombre des mûriers ou des bananiers ; les barques sillonnent la rivière en tous sens à la rame et à la voile, transportant des denrées ; ici ce sont des rizières, là des cannes à sucre ; partout la nature est souriante et contraste avec nos souvenirs de Lybie.
A Fouah, nous arrêtâmes chez le cheik El-Arab, que je ne connaissais pas et qui parait l'ami des Français. J'allais entrer dans un café, quand un petit juif vint d'un air affable m'inviter à me rendre chez lui pour dîner. Nous marchons toujours armés, et notre défiance n'est que trop souvent justifiée.
J'avais déposé ma carabine sur un divan, à mes côtés. J'avais, en outre, mon sabre et des pistolets à la ceinture. Le petit juif prend ma carabine et me dit : « Sultan français, tu n'as pas besoin d'armes ici, tu es avec des amis; mets-les dans ta conja et dis à tes soldats de nous suivre. » La bonne foi se peignait sur la figure de cet homme. Je lui répondis : « En vérité, je m'en
rapporte à ta parole. » Nous parcourons beaucoup de rues étroites de cette ville qui est assez grande. Partout des saluts affables. Le cheik, homme âgé, sec etde haute taille, assis, fumant son tombac sur un divan, se lève, me salue et me fait placer à sa droite. Je commence à comprendre l'arabe, et le juif ajoute quelques explications en langue franque. Il fait l'éloge des Français et de Bonaparte. Je lui explique le but de mon voyage. En apprenant que je remplace Picot, il redouble de civilités : je vis des larmes dans ses yeux quand je lui appris sa mort.
Un joli petit esclave, blanc comme un Européen, m'avait apporté le café et la pipe. Mes sapeurs se régalaient dans l'antichambre.
Tandis que nous causons, d'autres esclaves tous jeunes et remarquablement blancs, étendent la nappe au milieu de la salle, sur des nattes, et nous servent du miel, des pastèques, des sorbets. Le cheik m'invite à manger. J'accepte et en profite de bon cœur. Durant ce repas, des notables viennent faire leur cour au cheik. Ils laissent leurs pantoufles à la porte et vont respectueusement baiser la main du chef.
Le cheîk veut ensuite me retenir pour le dîner. Je le remercie, en lui expliquant la nécessité d'arriver de bonne heure à Ramanieh. Je prends congé et donne un bon bacchich à l'interprète.
Deux heures après nous étions arrivés
Le général Rampon y commande. La garnison est forte et bien logée. Il y a un hôpital et des magasins
Je ne vois pas de fin à notre séjour en Egypte. Bonaparte, s'il parvient en France, songera sans doute à nous. Mais pourra-t-il nous envoyer du monde ? Sommes-nous donc expatriés pour toujours ? Et le but actuel de tout cela? Je vous Tavoue, cher père, je ne vois pas trop ce que la France peut y gagner, si ce n'est quelques découvertes savantes L'idée que tant de sang répandu et tant de souffrances sont en pure perte est ici au fond de tous les cœurs.
Nos grognards la traduisent souvent par ces énergiques paroles : « Que diable f.....-nous ici ? ))
Ramanieh, a3 vendémiaire, an 8.
Je viens d'adresser un mémoire militaire avec plans et dessins au général Sanson, concernant la position de Ramanieh. Je vais essayer de vous donner une idée rapide de la topographie du lieu et des conséquences importantes qui en découlent au point de vue des opérations en Egypte.
(Cette lettre entre dans de fort longs développements, d'abord géographiques, puis techniques, destinés à débattre et établir le système de défense le plus convenable à Ramanieh. Elle insiste sur les difficultés de tout genre qu'offraient les constructions.
Elle justifie Picot des reproches qu'on lui adressait pour le défaut de solidité des travaux exécutés jusqu'alors. Elle se plaint de
RAMÂNIEH. 133
rignorance et de la présomption des officiers des autres armes qui trouvaient partout à blâmer, sans avoir examiné. Enfin elle termine par l'indication des travaux projetés.)
Ramanieh, a5 vendémiaire, an 8.
(Cette lettre traite des causes de la dépopulation et de l'infertilité actuelle de la province de Bahyreh, de son ancien état de prospérité et des moyens de l'y ramener un jour. C'est une controverse roulant sur des données alors mal connues, et entrées depuis dans le domaine positif des faits historiques ou géographiques. Tout en dépeignant leur misère, elle fait l'éloge du caractère, de la douceur des mœurs et de l'aptitude intellectuelle des populations égyptiennes.)
Vous ne sauriez concevoir jusqu'où va
ici la misère de ces villageois. A peine le cultivateur qui pourrait posséder cent arpents déterre peut-il se donner une chemise bleue par an ; il est entassé avec sa famille, et pèlemèle, ses chiens, ses chèvres, ses buffles,
ses chameaux, dans une cabane dégoûtante, où la vermine foisonne ; sa sobriété est telle que la nourriture journalière d'un de nos habitants des bords du Rhin suffirait ici à une nombreuse famille pour plusieurs jours.
Je n'exagère pas. L'abrutissement moral est extrême. Et cependant au milieu de tout cela règne un enjouement, une affabilité dont on est frappé. Un observateur attentif voit percer souvent une délicatesse des sentiments, et une aptitude intellectuelle certainement bien supérieures à celles de nos paysans de France. La férocité que nous attribuons en Europe à ces populations, même sans en excepter les nomades pillards, n'est qu'une fureur passagère, et le fond des mœurs est réellement doux. Il semble que les animaux obéissent à la même loi. Le buffle traîne la charrue avec soumission, l'étalon est docile, le serpent se glisse sous la natte du pauvre Fellah et vit familièrement avec lui, le crocodile, contrairement à ce que l'on nous en raconte, est un animal timide, le chien ne
connaît pas la rage Il y a dans ce climat,
dans ces peuples, tous les meilleurs éléments de civilisation Il ne faudrait qu'un
RÂMANIEH. 135
concours de circonstances politiques qui amenassent le régime d'un gouvernement ferme et éclairé.
Ramanîeh, 27 vendémiaire, an 8.
Mon temps se passe ici assez agréablement. Je fais de fréquentes excursions à Fouah, chez le cheik El-Arab, dont la bienveillance, de même que celle de la population, ne s'est pas démentie. Je me suis même hasardé, une fois, à faire le trajet seul avec mon interprète Ibrahim, en suivant la route par terre sur la rive droite, où se trouvent différents villages chrétiens qui me fournissent des ouvriers. Je ne voudrais pas en faire autant sur la rive gauche, toujours infestée des Bédouins. Fouah est de la grandeur de Rosette, avec nombreux minarets. Visrà-vis, sur le Nil, est une île charmante. J'en ai pris une vue, ainsi que de la ville et de plusieurs points des environs.
L'horizon toutefois y est borné par les plantations et les déblais des anciens canaux.
Les maisons sont jolies, bâties en briques, à un étage avec terrasses. L'endroit est com-
BONAPARTE EN É0YPT8.
merçant et tout y abonde. L'affiuence des djermes y est grande. Les rues et bazars sont fort animés et, le plus souvent, couverts en nattes. Quant à la malpropreté, je
.^afe*^!**?
Un temple (par H. I
la pardonne en faveur du bon accueil et de la sûreté. Je serais un ingrat si je n'aimais pasFouah. J'affectionne réellement mon bon cheik et ne manquerai aucune occasion de lui être utile.
Cependant le rideau de verdure qui entoure Fouah ne fait que cacher le désert,
tout près derrière lui. Un jour, sur la terrasse du cheik, je lui exprimai mon étonnement du peu d'efforts faits pour étendre les conquêtes de la culture*
« Sultan français, me répondit-il, c'est l'ouvrage des Mameluks. Vois-tu ces hauteurs rougeâtres qui nagent sur ce désert.
Ce sont des villages en ruines. J'ai encore vu les eaux du fleuve arroser leurs terrains
et aller se déverser dans le lac Bourlos
Mais Dieu l'a voulu, et j'aime les Français, parce qu'ils protègent les Fellahs. »
Il m'apprit aussi que, par les très grandes eaux, le canal de Deirout était déversé vers le lac salé d'Etcoz, où la mer mènie le rejoignait.
Un jour que je dînais chez lui, il me demanda la permission d'inviter mes sapeurs à notre repas. J'y consentis. Mes braves, assis les jambes croisées, n'avaient jamais assisté à pareille fête et étaient fort embarrassés de leur contenance. Ils firent toutes sortes de maladresses et d'incongruités, jusqu'à une des plus graves que vous devinez, et qui était apparemment provoquée par la position.
138 B05APARTE EX EGYPTE.
Heureusement les Turcs ne sourcillèrent pas, mais il n'est sorte de mot affable que le cheik ne découvrît pour les tirer d'embarras. En revanche, les Turcs rotaient (passezmoi l'expression, la périphrase ne me vient pas; bruyamment et à qui mieux mieux :
c'est prétendent-ils, un signe de gravité, et ils y procèdent, en effet, avec un sérieux, qui serait du plus drôle d'effet à une table française (i)
Moitié étude à bâtons rompus, moitié par l'oreille, la connaissance de la langue arabe m'arrive peu à peu. Mon allemand m'a été fort utile pour la prononciation des ch que nos Français ne peuvent articuler. Je ne néglige aucune occasion de causer vaille que vaille. Du reste, je n'ai pas affaire à des puristes, et l'on est très tolérant sur mes barbarismes. Un de mes premiers soins a été do savoir compter, et j'en remontrerais maintenant à la plupart, car bien qu'il existe proha])lomcnt au Caire des savants qui possèdent les quatre premières règles, je n'en ai
(i) Coci est d'un usage constant en pays musulman, roter veut dire : je suis nourri à ma satisfaction, je suis gorgé.
pas encore rencontré qui dépassassent la soustraction. Je parle des Arabes, car les Cophtes et les Juifs font le métier de colporteurs, compteurs, changeurs, vérificateurs des marchés. On les nomme les seraphis : ils marchent toujours, un encrier et une plume à la ceinture.
Vous pourrez vous faire, du reste, une idée de l'état des connaissances arithmétiques par le trait suivant. J'étais en djerme sur le Nil avec un des principaux architectes de Fouah. Je dis architecte, bien qu'un plan ou un devis estimatif lui soient chose totalement inconnue. Il tira son roseau et se mit à calculer, probablement pour faire parade de son savoir. Le calcul était long et je le voyais se gratter l'oreille. Assis à ses côtés, je jetai un coup d'oeil sur son travail, et vis qu'il procédait à la multiplication de 25o par 3o (ou deux nombres pareils terminés par des zéros), en écrivant 3o fois 25o pour arriver au résultat par l'addition. Je lui offris mon aide qu'il accepta, très convaincu qu'il allait jouir de m.Qn propre embarras. Vous comprenez que le produit fut fait en un trait de plume,
140 BONAPARTE EN ËGÏPTB.
eurtout grâce aux zéros. A la vue de cette merveilleuse rapidité :
« Allah, s'écria-t-il, les Français sont
En Haute-Egj'pte (pu H. Billikii).
sorciers, aussi sûr que Mahomet est l'envoyé de Dieu! Tu connais le secret de notre premier séraphîs! Est-ce qu'il te l'a appris ? 11 — Je lui répondis qu'en qualité d'officier.
je devais savoir tout cela et plus encore, et que, du reste , il n'y avait pas parmi les Français un sergent- major qui n'en fît autant.
Il était stupéfait. Je l'entendis qui marmottait la profession de foi musulmane, apparemment pour conjurer le malin esprit.
Rosette, frimaire, an 8.
Je vais vous donner quelques détails sur la reconnaissance que je viens de faire du lac , ou plutôt de la lagune de Bourlos.
Bonaparte, à son départ, a ordonné à Kléber la construction d'un fort sur ce point. Il paraît que j'en serai chargé (i).
Je m'embarquai à Rosette le i8 brumaire au matin avec une escorte de trente hommes de la deuxième légère, et un cheval pour moi. Après avoir remonté le Nil jusqu'à l'intersection du canal de Bérimbal maintenant navigable , nous l'enfilâmes pour arriver au lac. Ce canal, bordé de deux
(i) « Des vaisseaux de guerre français paraîtront indubitablement cet hiver à Alexandrie, Bourlos ou Damiette. Faites construire une bonne tour à Bourlos. » — Lettre laissée à Kléber pour instruction.
talus très * relevés en pignons et souvent couverts de roseaux, fait d'innombrables détours. Il est bordé de fréquents villages et d'assez bonnes cultures où règne l'activité. Nous débarquons à Rousse pour passer une écluse. C'est un sale village, mais très commerçant. Je m'arrête dans chaque localité pour prendre des informations chez les cheiks. On nous reçoit, en général, bien. A Rousse, je soupe chez le cheik qui me témoigne le désir que le fort soit aussi rapproché que possible du village pour le protéger contre les incursions des Bédouins.
De là, nous montons sur des barques particulières à la navigation de ces eaux basses.
Enfin, au milieu des soudes et des roseaux, nous entrons dans le lac de Bourlos tout en chassant, pour nous distraire, les sarcelles et les corbeaux qui sont innombrables. Il est peu profond, et la sonde ne dépasse le plus souvent pas trois pieds sur un fond de vase ; les poissons s'enfuient de toutes parts ; les rives sont des collines rougeâtres rappelant nos mines de fer. Les cigognes, les pélicans et les barques de pêcheurs nous regardent d'un air tranquille et étonné.
Je me fais descendre sur plusieurs îlots couverts de ruines formées de briqués tombant en poussière, et j'y trouve plusieurs monnaies de cuivre. Je voudrais m'y arrêter. Mais mon cheik qui nous accompagne et nos bateliers attachent à ces lieux je ne sais quelle terreur superstitieuse, et, à nos recherches, quelque idée de sorcellerie. Ils me conjurent de remonter, ce que je fais' pour ne pas éveiller leur méfiance. Ils ne font, du reste, aucune difficulté de relâcher partout où il n'y a pas de ruines.
Nous nous dédommageons des antiquités par les œufs de pélicans et autres gros oiseaux dont nos soldats se régalent et font provision: Ces îles sont basses et souvent recouvertes par les hautes eaux du Nil dont l'arrivée produit dans ces lagunes un mé-' lange annuel d'eaux douces.
Après avoir ainsi visité de nombreuses îles où je ne trouvai rien qui pût être utile aux travaux projetés, si ce n'est les roseaux et autres herbages pour brûler, nous arrêtons au village de Baltime, ou, du moins, à un quart de lieue sur des plages de vases que nous sommes obligés de traverser à
pied, excepté moi sur mon cheval. Nous y passons la nuit. Le cheik de Tendroit nous y loge dans un grand bâtiment tout neuf, construit et à peine achevé par les Mameluks, et régale ma troupe de pain de dourah, de riz, de miel, etc. Il me donne des détails nécessaires à mes projets avec une respectueuse affabilité.
Il est convenu que je ferai démolir le bâtiment en question pour en employer les matériaux à Bourlos, ce qui réjouit les habitants qui y voient une sorte de vengeance contre les Mameluks dont ils avaient éprouvé les vexations. Je leur fis comprendre aussi que le voisinage du fort leur serait avantageux, et que les ouvriers seraient bien payés.
Au point du jour, je me rends sur la hauteur qui domine le village. On y jouit d'une vue étendue, propre à donner une idée de
l'ensemble de la région Les îles du lac
vues de ce point semblent flotter à sa surface. Ici, sur une largeur de plus de 200 mètres, les eaux sont encore douces et jaunâtres, et se soutiennent ainsi le long de la
côte jusqu'au Bogasse de Bourlos, où les
eaux salées prennent le dessus. Dans la quinzaine, les eaux du canal seront à leur plus grande hauteur, et l'eau douce dominera dans le lac, pour en être chassée plus tard par les eaux marines.
Ce courant d'eau douce nous conduisit donc en peu de temps au Bogasse, et nous débarquâmes sur la plage du Fort. Après avoir examiné l'emplacement et placé quelques signaux de reconnaissance, nous traversâmes le Bogasse et arrivâmes sur le Gap, au village de Bourges.
Il est grand, formé partie de maisons en briques, partie de huttes coniques en roreaux couverts de nattes. Les hauteurs de sable l'engloutissent graduellement. Du haut de la colline en pain de sucre qui le domine, on découvre Baltime à l'autre angle du Gap vers le sud ; à l'est une vaste plaine aride entourée de mamelons sablonneux où sont cultivées les bonnes pastèques dites de Bourlos; à l'ouest, la barre qui mène à Rosette; enfin au nord-est, les côtes montueuses de la mer qui conduisent à Damiette.
Le Gap était occupé par une garnison de
trois cents hommes, misérablement baraqués au milieu des sables et très mal nourris. Il y avait là en station un vaisseau plat commandé par le capitaine M — , et un brick, capitaine Boucher, avec environ cinquante marins.
Je soupai chez le premier. La conversation roula sur la construction de ce vaisseau plat qui avait été fabriqué à Boulach
exprès pour la station J'appris aussi
qu'il existait autrefois à l'issue du Bogasse, en dehors, un ancien fort dont les ruines existent encore à trois ou quatre pieds sous l'eau et à certaine distance de la côte.
Je voulus le lendemain visiter ces ruines et m'y fis conduire. Les plongeurs retirèrent en ma présence de grosses pierres de taille qui me réjouirent infiniment, car je ne doutais pas de pouvoir les utiliser. 11 aurait fallu, sans cela, en faire venir d'Aboukir qui ne m'en aurait même pas fourni d'aussi grandes
Après avoir donné mes instructions aux cheiks de Bourges et des environs, et laissé quelques indisciplinés à la garnison pour certains travaux, je pris le parti de
retourner à Baltime par terre avec mon escorte, en même temps que mes barques suivaient par le lac.
Le lendemain, à la pointe du jour, mes hommes et moi, sous la direction d'un guide, nous nous mettions en route à cheval sur autant d'ânes que les cheiks, sans m'avertir, avaient eu la galanterie de faire tenir prêts. Sur ce trajet, et dans toute cette contrée, point de Bédouins et sécurité entière : on y respire à l'aise. J'en profite pour vagabonder et observer en détail. Une heure après nous arrivions à Baltime. Ici je changeai mon itinéraire primitif.
Après avoir fait quelques provisions, nous coupâmes la Plaine-des-Pastèques. Nous arrivâmes au bord de la mer que nous côtoyâmes vers l'est, à travers un pays de sables mouvants traversé par un petit canal et occupé par deux mauvais villages. Nous fûmes obligés de bivouaquer pendant une nuit très froide où nous étions glacés.
Le soir du second jour, nous arrivâmes au Nil que nous traversâmes pour atteindre sur l'autre bord la tour de Lesbieh, petit Fort bâti par les Français, d'où l'on aperçoit
les minarets de Damiette, ses palmiers, ses
jardins (De là, la reconnaissance remonte
le Nil jusqu'au canal de Sémoncel qu'elle redescend jusqu'au lac pour rejoindre Baltime.)
Repartant pour la troisième fois de Baltime et comblés des bons témoignages de tous les Bourlosiens, nous côtoyâmes la rive du lac appartenant au Delta, jusqu'à Rousse. Sur ce trajet, le pays est inhabité.
Des sables, des promontoires hérissés de roseaux et de soudes, des mamelons couverts de ruines rougâtres, où les monnaies abondent, une infinité de canaux comblés, voilà tout ce qu'on rencontre. Il est évident que cette contrée a été autrefois florissante, et tout y porte l'empreinte d'une ancienne vitalité détruite par les barbares aidés des sables mouvants. Il y a ici un vaste champ d'études pour l'antiquaire.
De Rousse, au lieu de me rendre directement à Rosette, je poussai ma reconnaissance sur Montoubis, en passant par le Delta et Bérimbal. J'y fis des découvertes utiles Montoubis est le séjour de prédilection de toutes les aimées et filles pu-
bliques des environs : elles y jouissent du droit de cité sous la surveillance de magistrats particuliers qui ont rapidement dégénéré en protecteurs et introducteurs
De là, je poursuivis ma route jusqu'à Fouah,
où je visitai mon cher cheik El-Arab
Ensuite, traversant le Nil à Sindiou, je le côtoyai en suivant la zone étroite des cultures déjà atteintes jusqu'à ce point, et refoulées par les sables salins du désert d'Etcoz. Je rencontrai à Deirout le canal qui va se perdre dans les sables et les arrose encore dans les grandes inondations jusqu'à rejoindre les eaux salées de Madieh et de la Maison- Carrée Enfin je rejoignis Rosette après
quelques jours d'absence.
Dans cette excursion, j'ai vu autour du lac Bourlos les ruines de plus de vingt lieux autrefois habités et d'autant de canaux. Ce pays a dû être un des plus populeux et des plus prospères du Delta. Ce n'est en réalité plus qu'un désert L'entretien et le rétablissement des canaux, c'est là tout le secret de la prospérité égyptienne, ou, du moins, sa première et essentielle condition.
Ce qui reste partout des vestiges des
LA LAGUNE DE BOURLOS. iU
anciennes constructions de ce genre est immense et donne une haute idée de l'activité administrative de l'ancienne Egypte. Il est évident que, grâce à ses efforts, des districts tout entiers, dont la nature n'avait fait que des déserts, étaient devenus et ont été longtemps fertiles et prospères, mais qu'abandonnés par le génie civilisateur, la nature a repris ses droits et en a largement usé pour effacer ce qui avait été fait. Cependant il serait encore facile de reproduire le plan de l'ancien état des choses. Ce sera sans doute un des soins de la commission scientifique du Caire Que fait-elle ? C'est
ce qu'on ne nous apprend guère. A vrai dire, nous avons à penser à tout autre chose.
Bourlos, prairial, an 8.
Mè voici établi dans les sables de Bourlos. Le général Kléber a adopté mon projet et m'a chargé de l'exécuter. 11 y a dix jours que je suis ici, et m'y voilà pour longtemps. L'arrivée par mer des convois d'approvisionnements, tentes, batterie de cuisine, outils, matériaux, etc., a été fort difficile, à
BONAPARTE BS EGYPTE.
cause du courroux du Bogasse dans la saison des pluies. Cette fois, je me suis rendu ici par terre depuis Rosette en côtoyant la mer. Vous devez être rassasié de ces des-
Kléber (pir H. Billaiiii).
criptions de voyage qui se ressemblent toutes. Cependant je veux encore vous dire un mot de celui-ci, que j'ai fait à cheval avec un détachement de quinze hommes de la deuxième légère, un guide et des chameaux. Nous partîmes le premier prairial à la pointe du jour. Nous passâmes le Nil sur
les ponts volants, et le côtoyâmes jusque vers le Fort-Julien. Coupant ensuite vers le nord-est, nous traversâmes des collines sablonneuses, puis une bonne lieue de sables bourbeux, interrompus par des flaques qui, selon les saisons, se rejoignent au lac Bourlos, et atteignîmes la mer. De là, tournant à l'est, nous suivîmes des côtes plates, arides et désertes, durant six lieues. A notre droite, brillaient d'un jaune rougeâtre, dans le lointain, les hauteurs de Bérimbal, semées de palmiers, et les vapeurs éclatantes du lac. Devant nous s'élevait une sorte de colonne de feu qui semblait nous indiquer le chemin, et qui m'a rappelé celle de Moïse. Cette apparence trompeuse était produite par la haute colline du Misteran, à l'extrémité de notre horizon. Nous l'atteignîmes à midi.
C'est un groupe de mamelons couverts, exceptionnellement pour ce district, de câpriers, de tamarins et d'autres arbrisseaux.
Notre guide, par plusieurs détours entre ces buttes, nous conduisit à un puits saumâtre mais potable, bien ombragé. Tout auprès, sous un berceau naturel, s'élève un modeste
tombeau récrépi en plâtre, au-dessus duquel sont suspendues aux branches plusieurs lampes allumées et munies de ce qui est nécessaire à leur entretien. Cet endroit était délicieux. Nous savourâmes, en un espèce de recueillement pieux, la verdure et la fraîcheur de cette petite oasis qui fait un contraste si inattendu avec les sables et les ruines pulvérisées qui l'entourent. Tout y respirait une sorte de mystère, et le silence profond qui y régnait n'était interrompu que par le bruit lointain de la lame se brisant sur la plage. Ce tombeau est celui du cheik Ab-Dallah, chef musulman qui, dans une guerre contre les Francs, perdit la vie dans ces lieux, après en avoir tué vingt de sa propre main. Il y avait ici autrefois un Bogasse et un village : les sables ont comblé le premier et envahi le second qui a été abandonné de ses habitants. Ils ont émigré à Rousse, et c'est par leurs soins pieux que sont entretenues les lampes du tombeau d' Ab-Dallah. Cette migration n'est pas ancienne, et des hommes âgés assurent avoir
encore vu le village Ce lieu est charmant
et assorti à mes idées mélancoliques. Il me
rappelle certaines îles de notre Rhin : il est dans mon voisinage, et j'y viendrai en pèlerin penser à vous , à notre Alsace
Quand vous reverrai-je ?
Après nous être reposés, avoir mangé une volaille froide, bu le café, fumé une pipe et abreuvé nos chameaux, nous reprîmes
notre marche Du, Misteran à la Pointe
du Fort, le paysage est facile à décrire, ce n'est que sable, ciel et eau. Le cap Bourlos seul accidente l'horizon.
Arrivés au pied de la hauteur où doit s'élever le Fort, au soleil couchant, nous établîmes notre camp. Nous avions fait douze lieues et étions fatigués. Nous remîmes les affaires au lendemain.
Si j'étais minéralogiste, j'aurais à vous faire sur ce trajet plusieurs observations.
Ainsi, entre le Bogasse de Rosette et le Misteran, on voit sur le bord de la mer et sous le sable des alluvions considérables de glaise pure qui se durcit et passe à l'état de roc.
Ailleurs, entre le Misteran et le Bogasse de Bourlos, le rivage est couvert de pierres plates couvertes de glaise, offrant tous les passages de Tétat mou à la plus grande
15e BONAPARTE EN EGYPTE.
dureté et consolidation. Souvent, les fragments en sont roulés par les vagues et deviennent de vrais cailloux. Ils sont remplis de coquillages qui m'ont paru, comme la substance même de la pierre, entièrement
L'aseaBsinat de Kléber (psr H. BiiuiutJ.
semblables à ce que j'ai vu des limons du Nil.
J'en ai recueilli 11 me semble qu'il
y a là matière à réflexions utiles pour nos savants en mines
Ici devrait prendre place un récit de la mort de Kléber. La lettre sans doute a été égarée. On sait que Kléber fut aasassiné par le muaulman Solej'maD sur la lerraase du
quartier général au Caire (14 juin). Les funérailles, très imposantes eurent lieu le 19 juin. On procéda, ensuite à l'exécution des Irois cheiks complices de l'assassin, puis à l'empalement du misérable. Le supplice fut d'une affreuse longueur; un soldat français eut pitié de lui et lui passa à boire au bout d'une perche, ce qui le fit aussitôt mourir. Dutertre a fait un dessin du supplice.
Bourlos, messidor, an 8.
J'ai employé les premiers jours à m'installer provisoirement, en attendant mieux.
Nous campons. Mais le séjour des tentes étant intolérable pendant la chaleur du jour constamment reflétée par le sable et Teau qui seuls nous entourent, j*ai fait construire des baraques en bois de palmiers, nattes et roseaux : on peut au moins y résister.
J*ai ensuite immédiatement établi mes rapports avec les cheiks des environs, en les avertissant de ma présence. Ils sont tous venus me faire leurs visites d'hommage en cérémonie ; je les leur ai rendues de même avec toute la solennité possible, et leur ai fait des présents consistant surtout en pipes fines, blagues et tabac. Tout annonce
que nos relations seront faciles et amicales.
Le tracé général établi, j'ai fait planter un gros mât de pavillon et le (?) messidor, la première pelletée de sable jetée par moi, on baptisa la construction future du nom de Fort-Bourlos. Le café et le tabac furent distribués aux Turcs et Arabes, Teau-devie aux Français, et les travaux proprement dits commencèrent. Le cheik de Bourges, Ismaël Ben-Avan, homme fort intelligent, parlant italien, excellent pilote, qui a fait des campagnes sur mer et a été prisonnier à Malte, m'est devenu fort utile dans le tracé du fort, relativement aux feux qui doivent battre le Bogasse, dont il connaît bien les allures maritimes.
Les paysans des environs abondent pour être occupés aux travaux. J'emploie également des hommes de la garnison et les marins du brick VÉclair. Tous travaillent sous les ordres de mes sapeurs. On a commencé les déblais pour les fondations. Je fais tailler un gros bloc de marbre qui doit servir de pierre fondamentale.
La mer et le lac sont continuellement
chargés de djermes qui transportent les matériaux. J'ai fait des caches pour la chaux, les cendres, le ciment, la terre glaise, etc., car ici tout rôtit ou est emporté et recouvert par les sables mouvants. Les charpentiers construisent des cabestans, des sonnettes, des grues, des cintres, etc.; d'autres sont employés à épointer les pilotis, à préparer les grillages.
Une douzaine de barques remplies de plongeurs tirent du fond de la mer les tailles de l'ancien Fort. On recueille et charrie les roseaux du lac pour alimenter les fours. Sur différents points de l'horizon, des fumées épaisses indiquent des charbonniers pour mes forges. Bref, la plus grande activité règne, et je me trouve ici roi absolu, aussi loin que la vue peut s'étendre
L'eau douce manque : j'en ai fait venir des tonneaux de Rosette. Des chameaux sont continuellement en route pour rapporter des vivres de tout genre. Quand le vent est bon, des djermes sillonnent le lac en tous sens dans le même but. En résumé, nous ne manquons d'aucune denrée essen-
tielle, et nous mangeons même quelquefois du pain frais.
J'ai fait quitter le Gap à la garnison et l'ai fait camper sur une hauteur voisine des travaux.
Les jours se passent avec une étonnante
rapidité! Je serais presque heureux, si
ce n'étaient les souvenirs de la patrie et aussi la conviction de l'inutilité de nos efforts
Boarlos, messidor, an 8.
Le matin du — nous entendons en mer le canon d'alarme d'un bâtiment. Aussitôt on se précipite sur les hauteurs et l'on aperçoit une frégate échouée. Bientôt^ à la grande et très peu humaine joie de nos hommes, on la reconnaît pour anglaise.
Je me hâte de donner les ordres de secours. Des djermes et des chaloupes chargées des moyens de sauvetage se dirigent par mer, tandis que nous gagnons la plage par terre. Ce n'était pas, je dois l'avouer, sans une sorte de secret et féroce plaisir que j'allais voir ce navire d'Albion se brisant
contre les vagues. Le seul mot d*Anglais réveille ici tous les sentiments haineux.
La frégate était échouée sur la côte à peu de distance. Une de ses chaloupes remplie d'hommes luttait contre les lames en furie mêlées de tourbillons de sable. Une autre embarcation avait chaviré, et plusieurs matelots étaient à la nage. D'autres marins étaient encore dans le bâtiment ou s'élançaient dans les flots en s'accrochant à divers objets pour gagner la terre. Trois hommes avaient atteint la plage ennemie, et y étaient assis dans un morne silence. Ils s'aperçurent à peine de notre arrivée.
Le navire n'était qu'à une centaine de toises du rivage, déjà à moitié entr'ouvert et s'abîmant sous les vagues écumantes. On apercevait le capitaine parcourant le tillac et jetant lui-même à l'eau tout ce qui se trouvait sous sa main. Il n'avait pas encore perdu l'espoir. Cette vue, il faut l'avouer, refoula dans nos cœurs les mauvais sentiments , pour faire place à la pitié et au désir de porter secours.
Malheureusement, les djermes et chaloupes étaient encore loin, bien qu'on les
A B0URL08.
aperçût déjà dans la brume. Nous étions, sans pouvoir les secourir, témoins des 'efforts désespérés de plusieurs hommes qui se noyaient; d'autres parvenaient à gagner la terre ; la grande chaloupe s'échouait sur la plage, alternativement abandonnée et reprise par la vague.
Enfin, nos secours arrivèrent, parvinrent à aborder la frégate et à prendre le restant de l'équipage. On fut presque obligé d'arracher le capitaine de son bord.
Je ne vous dépeindrai pas leur consternation en se trouvant ainsi livrés sans défense aux mains de leurs plus mortels ennemis.
Mais toute hostilité envers eux eût été une lâcheté. Ils avaient lutté toute la nuit et étaient épuisés de fatigue ; un grand nombre étaient ivres. Le navire avait fait un sillon de plus de deux cents toises dans les sables. Les côtes sont si basses sur ces parages qu'à peu de distance en mer on ne les aperçoit pas. Les vapeurs des sables se reflètent comme une nappe d'eau à s'y méprendre.
Aussi la fausse route de ce navire, qui avait les voiles et le cap directement contre terre, ne nous étonna-t-elle pas. Ils se croyaient
en pleine mer. La nuit les avait empêchés de voir les minarets de Rosette. Peut-être aussi voulaient-ils sonder ces côtes et reconnaître l'entrée du Bogasse.
Quoi qu'il en soit, après leur avoir déclaré qu'ils étaient prisonniers de guerre, ce qu'ils comprenaient de reste, on les soulagea, sécha, et reposa du mieux qu'on put.
Puis, sous l'escorte d'un détachement de cavalerie qui venait d'arriver pour cela, ils furent conduits à Rosette.
Alors nos marins se hâtèrent d'exploiter le bâtiment et d'en tirer tout ce qui pouvait servir: mâts, cordages, voiles, canons, provisions, vin, rhum, armes, etc., etc. On laissa nos soldats ramasser ces épaves.
J'achetai d'eux, à bas prix, un chapeau, des bas, des chemises, du drap, des bouteilles de Porto, des boîtes à thé, des bougies, etc. On donna aussi carte blanche aux Arabes pour glaner dans ce qui restait. Des chameaux chargés apportèrent pendant plusieurs jours toutes sortes d'objets au Fort:
c'était une précieuse aubaine dans notre situation où nous ne pouvions nous procurer que très difficilement une foule de
A 60URL0S. 165
choses utiles aux travaux, par exemple, des poulies solides qui sont une rareté en Egypte, à cause de l'absence de bois convenable Au bout de deux jours le vaisseau sombrait Je n'ai pas besoin de
vous dire que ce jour fut un régal pour la
garnison Quant aux chefs, nous allâmes
le fêter par un bon repas dans les bosquets du Misteran. — Vous trouvez, cher père, tout ceci un peu Bédouin... . J'avoue que nous prenons peu à peu les mœurs du désert.
Bourlos, thermidor, an 8.
Je viens de poser la pierre angulaire du Fort. Voici les détails de la cérémonie, dont les environs étaient avertis depuis plusieurs jours, et pour laquelle j'avais fait tous les préparatifs, toutes les provisions nécessaires. Le matin, à l'aurore, une salve de toute notre artillerie de terre et de mer annonça la solennité. Les bâtiments furent pavoises et la garnison mise sous les armes.
A six heures on se réunit; le cortège se forma et bientôt défila comme suit, se diri-
géant de la place du camp vers le Fort : la foule des curieux était considérable.