LA ROSÉE DE LA SAINT-JEAN
Alexandrie, messidor, an 7.
La Saint-Jean, avec ses rosées tant désirées, est enfin venue. On lui attribue la propriété de faire cesser la peste. Cette rosée, appelée dans le pays goutte-sereine par les Francs, est plus forte encore dans cette saison que de coutume. Les murs, les pavés, les vêtements et jusqu'au linge dans l'intérieur des maisons, en sont couverts et pénétrés.
Nous sommes au i3 messidor, et nous avons, par conséquent, dépassé de quelques jours le terme assigné par l'opinion populaire. En effet, tout nouveau cas de peste a disparu, et à part quelques victimes qui se trouvent encore à l'hôpital, la ville est saine ! La joie, les rassemblements recommencent ;
on traverse les bazars avec confiance; on se heurte, on se touche sans danger, et les amis peuvent se serrer la main; les barricades tombent, les maisons s'ouvrent ; quelques vaisseaux seulement sont encore en contumace.
Nous avons perdu près de 2 4oo Français.
Un seul homme a échappé de notre cavalerie. Presque tous les officiers de santé ont péri. Les canonniers ont aussi été maltraités. Le chiffre des morts de la population sédentaire est très difficile à apprécier, à cause de l'absence de déclarations et du secret que gardent les habitants pour éviter le lazaret. On brûle partout les effets des maisons en contumace et ceux des hôpitaux ; on mure les lazarets et l'on remercie le ciel.
On attribue à la rosée qui tombe dans la nuit du 28 au 29 juin une singulière propriété : c'est de fermenter la pâte ou de la changer en levain. C'est à ce caractère que l'opinion populaire reconnaît la vraie gouttesereine. Cette croyance, ou, si l'on veut, ce préjugé superstitieux, nous a été confirmé par les habitants français : elle est, du reste,
LÀ ROSÉB DE LA SÂINT-JEÂN. 95
signalée par plusieurs voyageurs, notamment par le citoyen Maillet, ancien consul de France.
Un de nos camarades, le lieutenant Sainte- Colombe, Maltais (ancien chevalier de Malte), et adjoint à l'armée du génie, voulut essayer du fait, plutôt pour le combattre que pour le constater. Il appela plusieurs camarades à l'expérience, et j'étais du nombre. Nous devions contrôler ses opérations. Une boule de pâte, de forme aplatie, confectionnée avec de la farine blanche et de l'eau, fut pétrie devant mes yeux, placée dans la soucoupe d'une tasse à café et portée sur la galerie de pavillon de VOsiris, le 26 juin au soir: le 27 au matin, elle n'avait pas éprouvé de changement.
Pareille pelote fut préparée et mise au même endroit dans la soirée du 27 : le 28, elle n'avait pas fermenté. Enfin une troisième, absolument dans les mêmes conditions, et mieux surveillée encore par nos défiances, déposée le 28 au soir, fut trouvée le matin très bien levée, de gros volume, offrant le goût et les caractères du levain ordinaire. Nous sommes tous convaincus
qu'il n'y a pas eu de supercherie, et Sainte- Colombe n'était pas moins surpris que les autres. Sans vouloir vous imposer la vérité du fait, je le livre à vos réflexions, en vous priant de le rapprocher de l'opinion générale.
Le Caire, messidor, an 7,
..... Nous descendîmes de cheval devant la maison dû quartier-général du génie, sur la place de l'Esbékieh. Cette maison, qu'occupait notre malheureux Cafi'arelli, est dans un délabrement et un dénûment tels que nous fûmes obligés de coucher sur
les dalles de marbre Tout fut bientôt
organisé tant bien que mal.
La chaleur est excessive. La montagne de Mokattan reflète les rayons du soleil sur toute l'enceinte de la ville. Les rues sont étroites et sales, malgré les arrosements continuels. Une poussière habituelle règne partout et pénètre jusque dans l'intérieur des maisons. Du reste, la ville est très grande, les places immenses, l'animation extrême Je ne vous décris plus nos
(|iar II. BELLA^GÉ)