MENOU GÉNÉRAL EN CHEF
DE l'armée d'Orient,
3 ANS ET UN MOIS APRÈS l'aRRIVÉE DES FRANÇAIS EN EoYPTE.
(i) C'est ainsi que ce nom est partout orthographié dans les notes du capitaine Thurman.
Sanson^ général en chef de Parme du génie, C — , chef de bataillon, directeur des fortifications.
Construit par Louis Thurman,
capitaine du génie, né à Colmar
département du Haut-Rhin.
Traduction arabe de la base supérieure.
Traduction arabe de la base inférieure.
Comme je vous l'ai dit, cette pierre, jusqu'à son entier recouvrement, devra être gardée et surveillée avec soin, car les Arabes et même nos soldats sont convaincus qu'elle recèle un trésor. J'ai beaucoup travaillé à leur ôter cette belle idée sans y
réussir. Pour compléter éventuellement la donnée historique que signale cette pierre, j'ai fait, en grand secret, creuser dans une autre pierre de taille une cavité d'environ 6 pouces sur 8 ; j'y ai déposé une petite collection de monnaie de l'époque, et j'ai ajouté une copie, sur papier fort, des inscriptions de la pierre angulaire. Le trou a été soigneusement bouché, cimenté à la poix, et la pierre placée à une certaine distance delà première De ce moment, les travaux marcheront avec rapidité, car tout est prêt.
Bourlos, i5 vendémiaire, an 9.
Je reviens d'Aboukir où j'ai fait une visite à Vinache. Je lui portais un cadeau de pas-tèques, de melons et raisins. Je Tai trouvé merveilleusement logé. Il a conservé l'emplacement que j'avais choisis à mon dernier séjour, au pied de l'ancienne Redoute. Son logement est formé d'une grande baraque en planches avec cours et écuries. L'intérieur en est entièrement garni de tapis; elle prend ses jours au moyen d'une fenêtre en canevas.
Il a, en outre, une magnifique tente de Mameluk, pavée en dalles bien polies, entourée de riches divans et éclairée par un lustre.
Les villages et la Redoute sont complément rasés. Le Fort est remis en très bon état et bien garni d'artillerie Nous pas-
sâmes la journée à causer. Il me régala de confitures et de bon vin. La conversation roula sur le Fort et sa situation militaire, sur le peu de chance de résistance qu'il offre à un débarquement, sur le pourquoi le Fort ordonné à son départ par Bonaparte à la hauteur du puits (seul point convenable) n'a pas été exécuté, sur la probabilité d'une prochaine attaque des Anglais que l'on dit à Rhodes, sur l'arrivée d'une nouvelle armée du Grand-Visir par l'Arabie-Pétrée, sur la conduite de Bonaparte, sur l'oubli que la
France paraît faire de nous Tout cela se
disait en nous promenant sur les tranchées comblées en face de la rade, en vue de deux champs de bataille, et sur la tombe encore bien fraîche de plus de quinze mille
hommes L'avenir nous apparaissait bien
sombre.
Et cependant le séjour d'Aboukir avait bien changé. Ce n'est plus le temps où tout y manquait, et où l'on ne pouvait, sans danger imminent, s'éloigner des postes On
se promène maintenant ici en sécurité aussi long et aussi large que le regard peut embrasser, et, au lieu de baraques empestées,
on y a de véritables salons. Cela durera-
t-il? J'avais fait, de Bourlos à Aboukir,
le trajet par eau. Vous ne sauriez croire la magie d'aspects qu'offrent ces rivages vus de la mer aux différentes heures du jour.
Tantôt ils apparaissent comme des nuages rougeâtres flottant sur la surface des eaux, tantôt ils disparaissent et se confondent avec la mer en vapeurs resplendissantes.
Ici un monticule se dessine en colonne de feu, là un minaret, une tour, le sommet d'un palmier surnage isolé du sol par un plan vaporeux, plus loin les lacs intérieurs se dressent comme une fournaise sous une arcade sombre
Bourlos, brumaire, an 9.
Actuellement que nos travaux sont en pleine exécution, j'ai un peu plus de temps
à moi Je n'ai, à vrai dire, encore jamais
joui d autant de loisir. Malheureusement, je manque totalement de livres. Si j'étais naturaliste, il y aurait ici mille choses dignes d'intérêt que j'aurais un plaisir extrême à
-étudier et à décrire, car il doit s'y trouver bien du nouveau. Que la nature est riche, même au milieu de ces sables brûlants ! . . . Un de leurs principaux habitants est le fourmilion; on l'y rencontre partout. Rien de plus curieux que ses habitudes, ses manœuvres, ses ruses de guerre, ses embuscades. Je passe des heures entières couché à l'ombre, occupé à l'étudier. — Du reste, cet insecte n'est pas rare en France, mais je doute que l'on soit aussi bien en position de l'observer qu'ici : il est encore plus commun à Alexandrie.
Plût au ciel que mon existence si triste pût se passer ainsi tout entière à jouir de la nature ! Mais je suis bientôt ramené à la dévorante réalité de notre position.
Ce à quoi l'on ne s'habitue pas ici, c'est
à l'absence totale d'arbres et de verdure
Car, excepté les palmiers épars des collines de l'autre côté du Bogasse, puis, dans les lointains du lac, quelques groupes de roseaux ou de soudes, il n'y a pas trace d'herbe dans un grand rayon. La mobilité
du sol y est un obstacle insurmontable
Que n'avons-nous autour de nos tentes
cinquante bananiers des jardins de Rosette !
Et cependant, souvent, à peu de profondeur sous ces sables meubles, on rencontre l'eau saumàtre ou douce. Cela est fréquent au pied des monticules qui attirent et absorbent les rosées et les vapeurs en grandes masses, comme nos montagnes le font à regard des pluies, et les filtrent jusqu'à leurs bases. Comme ces monticules sont souvent des espèces de dunes bordant la mer à une certaine distance, et pénétrées plus ou moins par le passage des eaux salées, il arrive que le degré de douceur de l'eau résultant du mélange des deux provenances est en proportion avec la hauteur des massifs; c'est-à-dire que l'eau est d'autant plus piire de sel que la colline est plus élevée.
J'ai pu observer et constater ce qui précède à Aboukir, à Canope, à Etcoz, à Rosette, auMisteran, etc. Les fontaines de Moïse à Suez sont un fait entièrement semblable.
Ces lieux sont ordinairement signalés par la présence de quelque végétation comme les palmiers, les figuiers, les tamarins, di-»
verses plantes herbacées, et, dans les lieux habités, par la culture des vignes, des pastèques, des melons, etc. Ce concours de circonstances a aussi très souvent déterminé l'établissement d'habitations, caravansérails, santons et villages.
J'ai fait faire de fréquentes fouilles en plaine, dans des portions de terrains éloignées de tout monticule, et je n'y ai jamais trouvé trace d'eau. Cela tient à deux causes, la première que les surfaces absorbantes y sont moindres sur un point donné, la seconde que la profondeur du sable mobile y est plus grande et son déplacement continuel, vu qu'il n'est arrêté par aucun obstacle qui contribue à le fixer. On voit que l'absence de végétation est due essentiellement à la mobilité des sables qui y empêche toute absorption permanente, et non à leur qualité comme sol végétal, puisqu'il sufRt qu'ils deviennent fixes et humectés pour alimenter aussitôt la végétation. Il serait intéressant d'observer le phénomène de ces dépôts d'eau au pied des monticules de la Haute-Egypte, loin des vapeurs de la mer.
J'ai vu des collines pareilles au lac Natron,
et dans le Fayoum également caractérisées par la présence des tamarins, mais je n'ai pu y faire constater l'existence de l'eau.
Je crois que Ton pourrait poser ce principe utile aux voyageurs dans ces déserts :
« Si tu rencontres dans ta route des hauteurs de sable, tu es presque certain de trouver à leur pied de quoi t'abreuver. Si elles sont couvertes de tamarins, d'autres arbrisseaux ou d'herbes, sois assuré que tes recherches ne seront pas infructueuses. »
J'ai souvent vu les Arabes se conduire en conséquence de ce principe. Cependant ils agissent, en quelque sorte, d'instinct, et ne se sont pas rendu compte de cette règle, car ils la négligent souvent là où l'application en serait aisée et utile.
Bourlos, brumaire, an g.
Le vin ici est très cher et mauvais. Nous nous en passons. Et cependant il est très
désiré et bien venu quand il se trouve
Ces jours derniers, un des Reïs qui nous fournit des matériaux, gaillard grand, sec et noir, qui a été corsaire, marin intrépide
qui brave journellement le Bogasse, vint me trouver mystérieusement. Il ine proposa de lui fournir de l'argent pour aller chercher du vin à Couprôs, c'est-à-dire Chypre.
De Bourlos à cette île, il y a 75 à 80 lieues de France. Je lui demandai avec quel bâtiment il comptait faire cette traversée, « Avec ma djerme », me répondit-il. Je voulais le détourner de ce projet d'une témérité incroyable. Mais il l'avait en tète, et insista en me disant que, si je lui refusais des avances, il allait chercher ailleurs. Je suis attaché à cet homme qui m'est très dévoué, et je me faisais scrupule de lui aider à courir pareils hasards. 11 m'avait quitté. Je le fis rappeler et lui demandai combien il lui fallait. « Cinquante piastres me suffisent et je te rapporte du vin pour une valeur quadruple, de l'eau-de-vie, du drap, du cuir. » Je lui remis la somme sur sa parole. Je dois ajouter que mon homme, quoique musulman, tenait fort peu aux lois de Mahomet et buvait aussi bien que n'importe quel cadet de Provence. Du reste, ces parages semblaient libres pour le moment.
ABOUKIR ET BOURLOS. 18f
Je le vis partir par un bon vent. Néanmoins j'étais loin d'être sans inquiétude, et je me faisais des reproches, d'autant plus que pour rentrer, il serait obligé de frauder
nos propres lois de quarantaine Huit
jours après il était de retour, arrivant par Rosette pour détourner les soupçons. Il avait été poursuivi par deux bâtiments anglais, mais il avait le vent sur eux; de plus, la nuit et la petitesse de sa djerme l'avaient sauvé. Il nous apportait . d'excellent vin, mais n'avait pu prendre autre chose, ayant relâché dans un petit village vignoble sans ressources, et étant pressé de repartir par
le vent Nous buvons, mes amis et moi,
à votre santé.
Bourlos, brumaire, an 9.
Nous jouissons de notre tranquillité sans nous éblouir sur l'avenir. Les Anglais ne nous laisseront pas longtemps ainsi, et l'armée du Grand-Vizir se reforme au fond de l'Arabie. L'armée est assez régulièrement payée, mais il n'en est pas de même de la
marine. L'augmentation du prix des den-
rées est si énorme et si subit, qu'on ne peut douter qu'elle ne soit le résultat de quelque manœuvre convenue. Point de nouvelles de France On fait taire ceux qui en parlent Nos forces, singulièrement affaiblies, sont disséminées sur une vaste étendue. On a senti qu'il est essentiel de pouvoir les rallier promptement en cas d'attaque. On a renoncé aux courriers et au projet de télégraphes, et on a pris le parti d'établir, comme sur mer, un système de signaux avec des pavillons. Il est principalement utile pour la côte depuis Tineh jusqu'au Marabout. Là où les postSs sont trop éloignés, comme entre Bourlos et le Fort-Julien, on a organisé des stations de vigies sur des djermes échouées au milieu du lac, de quatre lieues en quatre lieues. Cette distance permet de reconnaître les signaux.
La ligne s'arrête pour le moment ici et sera plus tard, si possible, prolongée par le lac de Menzaleh. On se propose de la suivre le long du Nil jusqu'au Caire. Nous recevons ainsi à Bourlos des nouvelles du Marabout, distant d'environ trente lieues, en moins d'une heure. Un coup de canon annonce
qu'on va signaler. On se met aux lunettes.
Quand le vent est contraire à la bonne direction des pavillons, on les ramène à vue par des perches disposées à cet effet. Des fusées pour la nuit remplacent les couleurs.
Huit pavillons ou flammes de diverses nuances et dessins se combinent d'une soixantaine de manières dont chacune correspond à un numéro. Ceux-ci se traduisent eux-mêmes par une série de phrases, renfermant toutes les nouvelles à transmettre, prévues à l'avance Par exemple, un pavillon carrelé, blanc et rouge en haut, avec flamme bleue en bas, signifie 34, et veut dire : les Anglais se présentent à l'ouest du Marabout J'ai organisé la chose depuis Bourlos à Rousse; cela a fait bon efi*et
sur notre monde
Mon fort avance rapidement Il est
probable que je serai bientôt obligé de le
quitter pour visiter nos places de l'est
Ce n'est qu'à regret que je m'éloignerai de nos bons Bourlosiens.