‹ Bonaparte en Égypte: souvenirsChapitre 22 sur 37 · TOULON. — SAVANTS ET ARTISTES · texte numérisé non relu

TOULON. — SAVANTS ET ARTISTES

LA MISSION d'aRNAULT

Le séjour de Bonaparte à Paris devait fatiguer le gouvernement ; aussi le gouvernement ne reculait-îl devant aucun sacrifice pour se débarrasser du général. La descente en Angleterre ayant été reconnue impossible dans les circonstances, on en revint à l'expédition d'Egypte dont Bonaparte avait eu ridée avant son retour d'Italie et à laquelle les préparatifs déjà faits pouvaient s'appliquer.

Un bruit se répandit alors qu'indépendamment de la descente en Angleterre on ferait une expédition dans le Levant, expédition tout à la fois scientifique et militaire dont la Grèce serait le théâtre et Corfou le centre.

On engageait sous ce prétexte les savants et les artistes que le général désignait comme propres à concourir au succès de ses projets de colonisation.

J'entendais parler depuis quelque temps de cette expédition que Bonaparte devait conduire et dont

il ne me parlait pas et je regardais ce bruit comme dénué de fondement, quand Lenglé, Torientaliste, me demanda un rendez-vous pour affaire pressée. « Tirez-moi d'embarras, me dit-il, je m'adresse à vous en toute confiance quoique je n*aie pas rhonneur d'être connu de vous. J'ai reçu du gouvernement une lettre par laquelle on m'annonce que, comme versé dans la connaissance des langues orientales, je suis mis à la disposition du général Bonaparte, qui me donnera des indications ultérieures. J'ignore ce qu'il veut faire de moi. Je lui suis dévoué, mais je ne puis quitter Paris; j'ai des devoirs à remplir ici et comme conservateur de la Bibliothèque nationale et comme professeur d'arabe, de turc, de persan, de syriaque, de chinois, de sanscrit et de mantchou (Lenglé savait toutes les langues qu'on parlait à la tour de Babel); cela m'impose des devoirs, ainsi que je l'ai représenté au général. Veuillez faire en sorte qu'il me permette de les remplir. »

Je me chargeai de la négociation et ce ne fut pas sans peine que je réussis à soustraire le professeur de turc, d'arabe, de persan, de chinois, de sanscrit et de mantchou à la réquisition dont le général le prétendait passible : « C'est justement parce qu'il est salarié de l'Etat, disait-il, qu'il est à la disposition de l'Etat. » Il ne voulut pas se départir de ce principe; Lenglé, de son côté, ne voulut pas quitter Paris. Il y resta, mais jamais

Bonaparte ne le lui a pardonné. C'est au refus de Lenglé que Jaubert, présenté par Bonaparte pour remplacer celui-ci comme interprète de l'armée d'Orient, a dû sa fortune.

Cette médiation amena tout naturellement

le général à s'expliquer sur la mission dont il voulait charger Lenglé : « Au printemps, me dit-il, nous ferons parler de nous; vous serez des nôtres. Mais je désirerais emmener, indépendamment de vous, un poète, un compositeur de musique et un chanteur : trouvez-moi cela. Proposez la chose à Ducis, à Méhul et à Lays. Voilà les gens qui me conviendraient; ils seront en rapport intime avec moi, ils recevront 6000 francs de traitement pendant tout le temps de l'expédition et cela indépendamment des traitements attachés aux places qu'ils pourraient avoir et reprendraient à leur retour.

— Mais où les mènerez-vous, général ?

— Où j'irai. Je m'expliquerai là-dessus quand le temps sera venu; en attendant, qu'ils se fient à mon étoile. »

Me voilà donc recruteur en pied pour une expédition dont j'ignorais le but. Mes négociations n'eurent pas d'abord un grand succès.

Ducis s'excusa sur son âge; Méhul, sur les devoirs qu'il avait à remplir; Lays, sur ce qu'il pouvait gagner un rhume.

Quand je rendis compte de cela au général :

« Au fait, me dit-il, Ducis est un peu vieux, il nous faut quelqu'un de jeune. Méhul tient à son

Conservatoire et plus encore à son théâtre sans doute, c'est tout simple : là sont ses moyens de gloire. Qu'il nous compose quelques marches militaires! Son génie sera avec nous, cela nous suffira. Toutes réflexions faites, un musicien fort sur Texécution me conviendrait mieux qu'un compositeur. Quant à Lays, je suis fâché qu'il ne veuille pas nous suivre, c'eût été notre Ossian; il nous en faut un, il nous faut un barde qui, dans le besoin, chante à la tête des colonnes. Sa voix eût été d'un si bon effet sur le soldat I Personne, sous ce rapport, ne me convenait mieux que lui. Tâchez de me trouver un chanteur de son genre, si ce n'est de son talent. »

Cette fois, je fus moins malheureux. Lemercier, à qui je m'adressai, accueillit ma proposition de la manière la plus gracieuse; Rijel, habile professeur de piano à qui Méhul m'avait envoyé, accepta mes ofires avec le même empressement, et Villoteau, qui doublait Lays à l'Opéra, ne se fit pas prier pour le remplacer.

« A propos, me dit le général, il faut que

vous me fassiez encore une commission. J'emporte avec moi une bibliothèque de campagne.

Le choix des livres de sciences qui doivent y entrer est fait; j'ai même désigné déjà les livres d'histoire qui en feront partie. Choisissez des livres de littérature pour la compléter, mais ne les prenez que dans le format in-ia et au-dessous, nous avons si peu de place. »

Cette commission me fut d'autant plus agréable qu'en la remplissant je travaillais pour moi. Je composai cette bibliothèque littéraire comme j'aurais composé la mienne et, malgré mes instructions, y faisant entrer des in-octavo, j'y plaçai, indépendamment de nos classiques, le théâtre des Grecs, V Iliade y V Odyssée ^ Shakespeare, Rabelais, Montaigne, Rousseau et l'élite de nos moralistes et de nos romanciers.

Au bout de quelques jours : « Il nous faut un autre poète, me dit le général. Lemercier ne vient pas avec nous, sa famille s'oppose à son départ; trouvez-moi quelqu'un. »

..,.. Parceval de Grandmaison n'avait encore rien publié; mais je lui avais entendu réciter plusieurs morceaux pleins de ce talent que le public a reconnu et si vivement applaudi depuis. Le général avait surtout besoin d'un homme en état de mettre en œuvre la riche matière qu'offriraient à la pensée les projets qu'il allait exécuter. La tête épique de Parceval me paraissait plus propre à cela qu'aucune autre. Je le proposai donc, en m'appuyant sur ces considérations, à Bonaparte, qui l'agréa; il fit bien. Il a trouvé en lui l'homme que Vasco de Gama trouva dans le Camoëns, l'homme qui possédait aussi cette bouche faite pour enfler la trompette épique : os magna sonaturum,

Parceval, à qui je fis faire connaissance avec Regnauld, qui faisait aussi partie de l'expédition et avec qui je devais faire le voyage, fut admis dès

lors dans notre société intime comme un compagnon de fortune. Mais cela lui coûta un sacrifice, celui de sa coiffure poudrée à frimas à laquelle il ne renonça pas sans peine. Tôt ou tard il lui aurait fallu prendre cette détermination que hâtèrent les instances de nos dames et que prévint même leur activité. Ainsi que je l'ai dit, le général, à la sollicitation de sa femme, avait permis que ses oreilles de chien et sa queue écourtée tombassent sous les ciseaux de la mode ou du perruquier de Talma, et soudain la coiffure à la Titus était devenue celle de son état-major; elle devint bientôt celle de toute l'armée.

Le désir de partir pour l'Egypte devint bientôt une fureur générale. C'était une folie épidémique semblable à celle qui s'était saisie de nos aïeux à l'époque des Croisades. Quantité de personnes s'adressèrent à moi pour obtenir la faveur de s'expatrier.

De ce nombre est Denon. Intimement lié avec une dame liée intimement elle-même avec madame Bonaparte, il l'accompagnait souvent dans ses visites à la rue de la Victoire. Mais, être bien venu auprès de la femme n'était pas toujours un motif pour l'être auprès du mari. Le général semblait étendre sur le cavalier la répugnance qu'il éprou-« vait pour la dame ; ni la conversation aimable et piquante de ce courtisan qui savait toutes les anecdotes de cour depuis le règne de Louis XI jusqu'à celui de Barras inclusivement, ni les récits aussi

attachants que variés de ce voyageur qui avait parcouru l'Europe depuis les extrémités de la Russie jusqu'à celles de l'Italie, ni la conversation de cet amateur qui avait étudié et pratiqué toute sa vie les arts de l'Italie antique et de l'Italie moderne, rien de tout cela n'avait triomphé de la froideur du général. Denon, qui désirait aussi faire le voyage d'Egypte, n'osait donc pas se proposer. Je fus fort surpris quand un jour, me prenant à part, Joséphine m'en fit la confidence :

— Ce pauvre Denon, me dit-elle, meurt d'envie de partir avec vous autres. Vous devriez bien arranger cela avec le général.

— Moi, madame! Et pourquoi pas vous?

— Si je m'en mêlais, cela ne réussirait pas. Proposez la chose comme de vous-même; vous êtes en mesure de le faire. Le général a confiance en vous, il acceptera Denon présenté par vous. Faites cela, vous m'obligerez.

Le général, qui ne connaissait pas le caractère aventureux de Denon, parut fort étonné qu'à son âge il songeât à s'engager dans une expédition lointaine et fatigante. Mais quand je lui eus fait connaître tout le prix de l'acquisition qu'il ferait en lui :

— Qu'il aille trouver le général Dufalga, me •répondit-il.

Quiconque avait une aptitude reconnue était accueilli ainsi, quelles qu'eussent été ses opinions politiques.

Parmi les hommes qui s'adressèrent à moi se trouvait un émigré. Las surtout de son oisiveté, ce vrai Français voulait profiter de l'occasion pour rentrer dans la carrière militaire et servir sous un nom roturier pour cette France contre laquelle il avait servi comme gentilhomme. Je n'osais, je l'avoue, lui répondre du succès de sa demande. Usant avec le général de la franchise dont mon client avait usé envers moi, je ne lui laissai pas ignorer, en lui faisant part des désirs de celui-ci et en me portant caution pour lui, le cas où il se trouvait.

— Je ne répugne nullement à l'employer, me dit le général. L'aveu qu'il vous a fait est d'un galant homme ainsi que le sentiment qui le porte à reprendre les armes et me donne toute confiance en lui. Sur qui compterais-je si ce n'est sur un homme qui serait en pareille situation? J'accepte ses offres de service, mais je ne puis le faire porter ici sur les états. Ce serait provoquer des enquêtes qui pourraient le mettre en danger. Si quelque imbécile découvrait la vérité, nous serions compromis et votre protégé serait perdu. Qu'il se rende à Toulon; là, vous me le présenterez et nous trouverons bien le moyen de tout arranger.

Cet émigré qui, depuis, s'est acquis, comme patriote, la plus honorable réputation sous son nom de gentilhomme, se nommait alors le citoyen Rousseau. C'est le comte Henri de Saint-Âignan.

A. -Y. Arnault, de l'Académie française, Souvenirs d'un Sexagénaire. (Paris, Dufey, i834.)

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