MONGE
Monge est venu avec le général Desaix de Rome à Givita-Vecchia pour s'y embarquer et rejoindre de là le général Bonaparte, qu'il s'est engagé à suivre dans son expédition.
... Vous connaissez Monge. Il conserve dans un âge avancé l'enthousiasme de la première jeunesse, ce qui paraît contraster avec ses goûts pour les mathématiques et ses succès dans la science. Sa vie a été consacrée aux études les plus abstraites, aux calculs les plus profonds et cependant, lorsque l'habitude de la méditation et l'âge devraient avoir affaibli son imagination, il se laisse entraîner par elle; il cède à l'enthousiasme comme un jeune homme sans expérience qui n'éprouve que le besoin de nouvelles sensations et de l'expansion de la vie.
Il y a quelques jours qu'il reçut de sa femme une lettre qu'il montre en pleurant à ses amis : « Vieux fou, lui écrit-elle, n'es-tu pas las de courir le monde ; n'es-tu pas heureux dans ta patrie ? n'as-tu pas une bonne femme, des filles qui t'aiment tendrement, une fortune suffisante, une réputation qui doit suffire à ton bonheur; ne devrais-tu pas être content et, au lieu d'aller courir on ne sait où, songer à finir paisiblement ta vie, à jouir des biens que tu possèdes, etc.? » Ses amis lui disent que sa femme a raison ; il en convient, mais, en repliant sa lettre, il ajoute :
« J*ai promis à Bonaparte de le suivre, je suis trop fortement engagé pour me retirer. »
Ainsi la raison cède presque toujours au naturel, à l'imagination et au tempérament.
Général Morand, Lettres intimes. [Archives de la Guerre.)