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ANECDOTES DU GÉNÉRAL MERLIN

Le i5 thermidor an VII (2 août 1799), huit

jours après la bataille d'Aboukir contre les Turcs, le général en chef Bonaparte, étant à Alexandrie, reçut Tavis que le fort d'Aboukir, dans lequel s'étaient retirés les débris de l'armée turque, capitulait. Il m'expédia aussitôt auprès du général Menou qui commandait le siège de ce fort afin de prendre une connaissance exacte de la situation de la place au moment de la prise de possession, de l'état de la garnison prisonnière, etc.

Il serait hors de propos de retracer ici l'affreuse image de carnage et de destruction qu'offrait ce petit fort qui, destiné à contenir une garnison de deux à trois cents hommes, en avait renfermé, pendant huit jours, environ cinq mille que nos bombes et nos boulets de gros calibre et le manque absolu d'eau et de vivres avaient réduits au nombre d'environ deux mille au moment de la capitulation. Il suffira de dire que jamais tableau plus affreux ne s'est offert à mes yeux pendant le cours de dixsept campagnes, si ce n'est peut-être à la bataille d'Eylau.

Après avoir rempli ma mission dans le fort d'A-

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boukir, je pus rejoindre le général Menou dans sa tente pour y prendre les dépêches pour le général en chef. J'y trouvai le secrétaire du commandant anglais sir Sidney Smith qui venait d*y arriver comme parlementaire sous prétexte de traiter d'un échange de prisonniers. L'objet de sa mission exposé, il ajouta :

<t M. le commandant a reçu, hier, un aviso qui lui a apporté des gazettes d'Europe. Gomme vous en êtes privés depuis longtemps, il a pensé que vous les liriez avec plaisir, et voici un paquet qu'il m'a chargé de vous remettre. »

Le parlementaire parti, on n'eut rien de plus pressé que de parcourir les gazettes, mais on ne put, au préalable, se défendre d'un sentiment d'effroi, présumant avec raison que le commandant Smith n'était aussi obligeant que parce que les nouvelles étaient désastreuses pour la France. Ce funeste soupçon fut bientôt confirmé. Ces journaux contenaient tous les détails des défaites de Schérer sur l'Adige et des événements accomplis depuis ces premiers revers jusqu'à l'arrivée des débris de l'armée française sous les murs d'Alexandrie, la défaite de Jourdan en Souabe, etc.

Je m'empressai de prendre congé du général Menou et de repartir pour Alexandrie pour y porter au général Bonaparte les gazettes funestes, quoique bien précieuses en même temps. Il était dix heures du soir et j'arrivai à Alexandrie à minuit passé. Le général Bonaparte était couché et dor-

mait profondément. J'entre dans la chambre :

— Général, lui dis-je en réveillant, je vous apporte une collection de gazettes d'Europe (c'était la Gazette de Francfort et le Courrier français de Londres). Vous y lirez beaucoup de nouvelles désastreuses.

— Que se passe-t-il donc ? me demande-t-il en se mettant avec agitation sur son séant.

— Schérer a été battu en Italie ; nous avons perdu presque tout ce pays et, à l'époque du premier mai, notre armée avait rétrogradé jusqu'à la Bormida. Jourdan a été battu dans la forêt Noire et a repassé le Rhin.

A ces mots, le général se jeta en bas de son lit et s'empara des gazettes qu'il lut sans interruption et pendant le reste de la nuit. Des exclamations de colère et d'indignation sortaient à chaque instant de sa bouche en voyant comment on avait perdu, dans moins d'un mois, le beau pays qu'il avait conquis avec tant de gloire ?

Le lendemain i6 thermidor (3 août), il fit appeler de grand matin le contre-amiral Gantheaume, avec lequel il s'enferma dans son cabinet pendant deux heures.

Le 17 (4) il partit pour le Kaire. Arrivé à Rahmaniéh, il laisse les chevaux et bagages et tous ceux de son état-major avec ordre d'y attendre son retour et s'embarqua avec nous pour le Kaire, où nous arrivâmes le !io (7). Nous n'y étions que depuis cinq à six jours lorsque le général Bonaparte

annonça pour le lendemain un voyage dans la province de Damiette qui ne devait nous tenir que huit jours absents, et nous ordonna de faire nos préparatifs en conséquence. Quelques mots échappés au général Bonaparte lorsque je lui avais remis les gazettes à Alexandrie, sa conférence mystérieuse avec Gantheaume, m'avaient donné l'éveil sur ses desseins, et l'annonce d'un voyage de peu de jours à Damiette ne me fit pas prendre le change. Je voyais faire, pour cette absence de huit jours, des préparatifs plus considérables qu'on n'en avait fait pour l'expédition de Syrie qui nous avait tenus quatre mois éloignés du Kaire. Bourrienne, secrétaire du général, emballait tous ses papiers et, à ii heures du soir (une heure avant le départ), plus de vingt chameaux étaient rassemblés dans la cour du quartier général et y attendaient leur charge. Tout cela était bien de nature à me confirmer dans l'opinion que j'avais conçue que le général Bonaparte allait quitter l'Egypte.

Il partit du quartier général à minuit et fut s'embarquer à Boulac sur le bateau qui lui servait à naviguer sur le Nil, joli bâtiment de l'espèce de ceux que l'on nomme dans le pays une djerme. Il était armé de six pièces de canon et avait une chambre spacieuse et bien meublée pour le général et son état- major.

Arrivés à la pointe du Delta que l'on nomme en arabe Bab-el-Bakara, au lieu de prendre à droite la branche de Damiette, il fit suivre celle de Rosette

et se rendit à Menouf, capitale de la province de Menouffieh, dans le Delta. Le général de division Lanusse commandait cette province et Bonaparte s'arrêta pendant vingt-quatre heures chez le général qui, pendant le dîner, lui dit :

— On prétend, mon général, que vous allez vous embarquer à Aboukir pour retourner en France. Si le fait est vrai, j'espère que, rentré dans notre patrie, vous penserez à votre armée d'Egypte.

Le général répondit que ce bruit était faux, que son voyage n'avait d'autre but que de visiter le Delta et la province de Damiette qu'il n'avait pas encore vus.

— Si vous allez à Damiette, lui répliqua le général Lanusse, il serait plus naturel et plus direct de prendre le canal de Menouf qui y conduit en droite ligne et vous procurera l'agrément de traverser le Delta dans son entier. (On était alors dans la saison où le Nil commence à sortir de son lit et où tous les canaux intérieurs sont navigables.)

Le général répondit qu'il avait besoin d'aller d'abord à Rosette et que, de là, il se rendrait à Damiette en traversant le lac de Bourlos. Le général Lanusse ne put pas insister davantage, mais il fut sans doute plus convaincu qu'auparavant du départ du général en chef pour la France.

En quittant Menouf, le général Bonaparte rentra dans la branche de Rosette et continua sa route jusqu'à Rahmaniéh, où il débarqua et où nous trouvâmes les chevaux qu'il nous avait ordonné d'y

laisser lorsque nous nous y étions embarqués dix jours auparavant pour remonter au Kaire.

Aussitôt débarqués, nous montâmes à cheval et ^continuâmes notre route sur Alexandrie. La nuit nous surprit au village de Birket qui n'en est éloigné que de cinq à six lieues. Le général en chef s'arrêta dans cet endroit et y fit dresser les tentes pour y passer la nuit. Jusque-là le plus grand mystère avait été gardé sur le véritable but de notre voyage par le général Bonaparte, le général Berthier et Bourrienne (ces deux derniers étaient seuls dans la confidence du général en chef). Cependant, personne de Tétat-major ne pouvait plus douter du motif de notre prompt retour à Alexandrie depuis que nous avions quitté la direction de Rosette. Bourrienne cessa alors de nous faire un mystère de notre départ, et il nous annonça que notre embarquement aurait lieu le lendemain.

Il faut avoir été éloigné pendant dix-huit mois de sa patrie, en proie pendant tout le temps aux fatigues et aux dangers dans un pays barbare, pour se faire une idée de la joie que nous causa cette annonce!... Peu d'instants après l'établissement de notre camp à Birket, il passa un détachement qui se rendait d'Alexandrie à Rahmaniéh et qui nous annonça que deux frégates françaises étaient à l'ancre en dehors du Port-Neuf et qu'elles n'attendaient que nous pour mettre à la voile. '

Le lendemain, on fit halte au puits de Beda à trois lieues d'Alexandrie, dans le désert. Bour-

rienne me tira à part et me remit, pour en faire un duplicata, Tinstruction que le général Bonaparte adressait en partant au général Kléber en lui remettant le commandement. Assis sur la table, à Tardeur du soleil brûlant de midi, j'éprouvai une vive satisfaction à faire cette copie.

Après être restés une heure environ au puits de Beda, nous continuâmes notre route, mais, au lieu de nous diriger sur Alexandrie, nous prîmes brusquement à droite pour gagner directement le bord de la mer, que nous atteignîmes au bout de deux heures. Arrivés sur la plage, nous aperçûmes distinctement une voile à environ trois lieues au large. Le général en chef en conçut quelque inquiétude ; Sidney Smith avait quitté huit jours auparavant sa croisière pour aller se ravitailler à Chypre et Ton craignait que ce ne fût son escadre qui revînt prendre sa station devant le port d'Alexandrie.

Le général Bonaparte avait donné rendez-vous au général Menou et au contre-amiral Gantheaume à la première citerne que Ton rencontre en allant d'Alexandrie à Aboukir et qui est à une lieue de ce fort. Il m'ordonna de m'y transporter et de guider ces deux généraux vers l'endroit où il se trouvait à les attendre. Je partis avec un seul guide au risque d'être enlevé par les Arabes, ce qui, dans ce moment, eût été jouer de malheur, et je trouvai effectivement Menou et Gantheaume à l'endroit désigné. Gantheaume prit l'alarme lorsque je lui parlai du

bâtiment que nous venions d'apercevoir ; il monta sur une dune de sable pour le reconnaître et ne tarda pas à se convaincre que ce navire courait la bordée vers l'île de Chypre ; ce qui lui fit conjecturer qu'il avait été envoyé pour reconnaître ce qui se passait dans le port d'Alexandrie. Il se hâta de rejoindre le général Bonaparte pour lui faire part des craintes que ce bâtiment lui inspirait et pour l'engager à ne pas perdre un instant pour s'embarquer.

L'endroit où nous avions joint le bord de la mer et où nous avions fait halte est éloigné d'une petite lieue d'Alexandrie. Depuis cet endroit jusqu'à la ville, la côte est bordée de dunes peu élevées qui s'abaissent vers la mer en pente douce. Une demiheure avant le coucher du soleil nous cheminâmes le long du rivage, et couverts par les dunes qui empêchaient notre troupe d'être aperçue, nous nous dirigeâmes vers le Pharillon, situé à la pointe orientale du Port-Neuf, à un demi-quart de lieue de la ville de laquelle on ne pouvait nous découvrir. La nuit était close et obscure lorsque nous arrivâmes au Pharillon, et les chaloupes des frégates qui devaient s'y trouver pour nous recevoir n'étaient pas encore arrivées.

Rendus au lieu de l'embarquement, tout le monde mit pied à terre et le général Menou envoya un aide de camp en ville pour en ramener du monde afin de prendre nos chevaux et ceux des cent cinquante guides ou environ qui allaient s'embar-

APPENDICE. 29n

quer avec le général Bonaparte. Ces chevaux, en attendant, furent abandonnés sur le rivage aux soins du petit nombre d'individus qu'on laissait à terre et au nombre desquels se trouvaient tous les palefreniers égyptiens accoutumés à suivre à pied leur maître, même dans les courses les plus pénibles.

Cependant, quoique nous fussions depuis une demi-heure sur le rivage, les chaloupes n'arrivaient pas, et au risque de donner Téveil à la ville, on fut obligé de brûler des amorces pour les avertir de notre arrivée et leur indiquer l'endroit où nous étions à les attendre. Elles répondirent à la fin à ce signal sans lequel on ne nous eût trouvés qu'avec beaucoup de temps et de difficultés, tant la nuit était noire. Les chaloupes arrivées, chacun, sTans distinction de rang ni de grade, s'empressa de s'embarquer et se mit pour cela dans l'eau jusqu'aux genoux, tant l'impatience était grande, et tant on craignait d'être laissé en arrière. C'était à qui entrerait le premier dans les embarcations et on se poussait pour y arriver avec assez peu de ménagement et de considération. Il en résulta, dans le moment, entre les officiers de Tétat-major quelques querelles qui furent oubliées dès qu'on fut arrivé à bord des frégates.

Les frégates le Muiron et le Carrère, destinées à transporter le général Bonaparte, son état-major et les officiers généraux qu'il emmenait avec lui, étaient mouillées en dehors de la passe du Port- Neuf, à demi portée de canon du Pharillon. Le

général Bonaparte arriva à neuf heures à bord du Muiron, Il faisait un calme plat et on se mit à table en arrivant, en formant des vœux pour obtenir promptement un peu de vent pour appareiller. On désirait pouvoir, avant le jour, se trouver hors de vue de la terre, tant par la crainte de la croisière anglaise qui pouvait reparaître d'un moment à l'autre, qu'à cause de la garnison d'Alexandrie dont on craignait le mécontentement à la nouvelle de l'embarquement de Bonaparte.

Le lendemain 7 fructidor an YII (24 août 99), au lever du soleil, le même calme régnait encore et, pendant plus de trois heures, nous pûmes distinguer la foule qui s'était portée sur les avancées du Port-Neuf pour nous examiner. Aucun symptôme de mécontentement ne se manifesta, aucun mouvement n'eut lieu pour s'opposer au départ du général en chef.

Vers neuf heures du matin, il s'éleva une légère brise de terre dont on se hâta- de profiter pour mettre à la voile. Au bout d'une heure, cette brise fraîchit un peu et, à midi, nous avions perdu de vue les côtes d'Egypte (i).

(i) Note fournie à Arnault de l'Académie française.

Général Eugène Merlin, aide de camp de Bonaparte en Egypte.

Merlin, né ù Douai en 1778. Sous-lieutenant de hussards en 95 ; aide de camp de Bonaparte en 98 ; nommé lieutenant en 99 (( en récompense du zèle qu'il a mis dans son service en Egypte et notamment de la prise de possession de Cathiéh, où il a accompagné le général Lagrange ». — Lieutenant-général en i832. — Pair de France,

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