LA VIE AU CAIRE
Je désire que les diverses lettres que je t'ai écrites, mon bon ami, te soient arrivées. Tu y verras la continuité de nos victoires, comme la continuité dé ma santé ; elle est toujours la même, à une légère indisposition près, qui est une maladie commune et qui est un peu augmentée par le grand travail que me donne ce commandement.
Gela serait-il possible autrement ? Une ville de six cent mille âmes où Ton ne peut être entendu de personne et où nous devons faire tout par nousmêmes, c'est-à-dire que nous formons une colonie et des établissements de tous genres. Tout semble prospérer et la fortune n'abandonne pas notre héros comme notre ami. Nous célébrons ici avec enthousiasme les fêtes de Mahomet. Nous trompons les Égyptiens par notre simulé attachement à leur religion, à laquelle Bonaparte et nous ne croyons pas plus qu'à celle de Pie le défunt. Cependant, et quoi qu'on en dise, ce pays deviendra pour la France un pays inappréciable et, avant que ce peuple ignare revienne de sa stupeur, tous les colons auront le temps de faire leurs affaires.
Nous remplaçons ici des scélérats qui ne laissaient au peuple que la chemise, et, en le faisant contribuer d'une manière uniforme, il trouvera
encore un grand changement. Déjà la rudesse du caractère des habitants s'adoucit. Notre aménité leur paraît extraordinaire et, peu à peu, nous les rendrons moins farouches, quoique nous soyons obligés de les tenir sous un régime sévère pour leur inspirer une crainte nécessaire en en faisant punir quelques-uns de temps à autre. Gela les tiendra au point où ils doivent être.
Bonaparte est toujours le même. Il n*a pas dormi qu*il n'ait eu chassé les deux beys régnants : l'un, Ibrahim, dans les déserts de Syrie, et l'autre, Mourad Bey, dans la haute Egypte, au-dessus des cataractes du Nil. Toutes ces expéditions ont été exécutées avec la rapidité ordinaire et, aujourd'hui, nous sommes en repos. Voilà encore une des plus grandes provinces romaines conquise en quinze jours et, si ce n'était la guerre continuelle que nous avons avec les Arabes et les Bédouins, je t'assure que nous serions aussi tranquilles qu'à Paris.
Nous avons célébré avant -hier l'ouverture du Nil ; c'est la plus belle fête de l'Egypte et nous y avons déployé toute la gaieté et la folie françaises. Dans trois jours, nous devons célébrer la fête de Mahomet; tu ne le croiras pas, mais je t'assure que nous sommes aussi fervents que les pèlerins les plus fanatiques. Enfin, voilà la troisième pantomime que nous allons faire, car l'entrée solennelle de la caravane de la Mecque que nous avons faite ici n'est pas peu de chose ; tu aurais ri de me voir
avec nos musiciens à la tête de ces pèlerins.
Voilà, mon ami, à peu près toutes les nouvelles de ce pays; je t*en donnerai d'autres par le premier vaisseau qui partira pour la France. Dieu veuille qu'elles t'arrivent I Je n'écris point à ma bonne mère, cette lettre lui est commune. Va la voir, mon ami, embrasse-la, dis-lui qu'elle se tranquilise, que plus tôt qu'elle ne pense j'aurai le plaisir de l'embrasser, car je ne désespère pas que Bonaparte dans ses jours de gaieté ne me donne quelque ordre pour aller en commission en France. Comme je saisirai cette circonstance ! Je t'assure qu'alors je passerai par Toulouse pour aller embrasser ma bonne mère et mes amis. Plût au ciel que cela fût bientôt, car je t'assure que j'aime la Garonne, mais aussi j'aime bien Bonaparte !
Ah! mon cher, si tu voyais mes soldats ! Ils
ont chacun un gros âne qui galope ventre à terre ; ils sont on ne peut plus contents, et dans l'affaire qu'a eue ma brigade elle a gagné plus de 3oo ooo francs. L'or roule et loo louis sont une chose commune parmi nos volontaires. Enfin ce pays deviendra plus utile à la France que toutes les îles possibles, puisque, sans travailler, on recueille et que c'est le Nil qui fait tout. Enfin, mon cher, la charge du superbe blé vaut 140 parats ou 5 livres 10 sous et la charge pèse 3 quintaux. Adieu mon ami.
Lettre du général Dupuis, commandant de la place du Caire, au citoyen Deville, négociant à Toulouse. [Archives de la Guerre.)
La ville du Caire est la seconde ville de l'empire ottoman. Elle est plus grande que Lyon, excède Paris en population. Ses rues sont étroites et mal commodes; il n'y a aucune promenade. La foule est toujours dans les rues, tant le peuple y est nombreux; il semble toujours que ce soit jour de foire dans les grandes rues de cette ville. Il y a des marchés tous les jours sur différentes places.
Il y a des ânes en grande quantité qui sont pour porter ceux qui Veulent se promener par la ville en payant. Gela ne coûte pas cher. J'ai fait quelquefois plus de deux lieues dans la ville sur un âne très bien harnaché, une selle et une bride très propres et qui vont très vite, et cela pour ôparats, qui sont 4 sols 1/2 de notre monnaie. J'ai manqué de faire crever plusieurs Turcs; étant monté sur des ânes, je les faisais toujours aller au galop et ces Turcs qui me louaient leurs ânes suivaient à pied et quelquefois tombaient de fatigue plutôt que de s'arrêter et me prier de n'aller pas si vite. Car ils sont si avares qu'ils voudraient avoir l'argent et qu'il ne leur en coûte aucune peine, tant ils sont pressés de se présenter sur les places avec leurs ânes afin de les louer au premier venu.
Chasseur Pierre Millet, manuscrit.
Les armées restèrent en présence pendant
deux heures dans ce silence avant-coureur de la tempête. La canonnade s'engagea enfin entre les batteries turques placées sur les deux monticules et les batteries de campagne des divisions Lannes et Destaing. Le général Murât fit avancer deux colonnes de cavalerie de quatre escadrons, ayant chacune trpis pièces d'artillerie légère; celle de droite se porta entre le monticule du puits et le monticule du Vizir ; l'infanterie turque faisaitbonne contenance; l'engagement des tirailleurs était très vif, mais lorsque les obus et les boulets des pièces d'artillerie légère qui étaient attachées aux colonnes de cavalerie commencèrent à frapper les ennemis par derrière, ils craignirent pour leur retraite et perdirent contenance. Les généraux Lannes et Destaing saisirent l'a propos, gravirent les deux hauteurs au pas de charge ; les Turcs dégringolèrent en descendant dans la plaine, la cavalerie les y attendait; ne pouvant opérer leur retraite, ils furent acculés à la mer, les uns dans l'intérieur de
la rade, les autres dans la haute mer. Poursuivis par la mitraille et la fusillade, chaînés par la cavalerie, ces fuyards bravèrent les flots. Ils cherchèrent à gagner leurs bâtiments à la nage ; mais les neuf dixièmes furent engloutis. Le centre de la première ligne turque marcha alors en avant pour secourir les ailes; ce mouvement était imprudent. Murât commanda par escadron à droite et à gauche et Tenveloppa. L'infanterie de Lanusse découverte par le mouvement de notre cavalerie marcha au pas de charge en colonne par bataillon, à distance de déploiement. Le désordre se mit dans ce centre pressé entre la cavalerie et Tinfanterie. Ne pouvant plus opérer leur retraite, les Turcs n'ont d'autres ressources que de se jeter à la mer, s'échappant parla droite et par la gauche. Ils ont le même sort que les premiers, ils disparaissent engloutis. On n'aperçut bientôt plus sur les flots que plusieurs milliers de turbans et de châles que la mer jeta sur le rivage ; c'était tout ce
qui restait de ces braves janissaires, car ils méritaient ce nom de braves! Mais que peut l'infanterie, sans ordre, sans discipline, sans tactique! La bataille était commencée depuis une heure, et huit mille hommes avaient disparu : cinq mille quatre cents étaient noyés, quatorze cents étaient morts ou blessés sur le champ de bataille, douze cents s'étaient rendus prisonniers; dix-huit pièces de canon, trente caissons, cinquante drapeaux étaient entre les mains du vainqueur.
On reconnut alors la seconde ligne de l'armée ennemie; elle occupait une position formidable. La droite et la gauche étaient appuyées à la mer, flanquées par des chaloupes canonnières et couvertes par dix-sept bouches à feu de campagne. Le centre occupait la redoute du mont Vizir. Il parut impossible de Tattaquer, même après le succès qu'on venait d'obtenir. Le général en chef pensa à prendre position sur les deux monts que l'on avait occupés, mais il reconnut qu'au pied de la falaise du Puits la plage s'avance en forme de cap dans la rade; une batterie placée à l'entrée de ce cap prendrait à revers toute la gauche de l'ennemi ; en effet, elle l'obligea à se peletonner entre la redoute et le rivage, par un changement de front, la gauche en arrière. Le mouvement laissait un vide de deux cents toises sur la gauche de la ligne où l'on pourrait percer ; cela s'exécuta. Conduit par le colonel Crétin qui ambitionnait la gloire de rentrer le premier dans sa redoute, Murât pénétra dans cette trouée avec six cents chevaux.
Au même moment Lanusse et Destaing soutenaient une vive canonnade contre le centre et la droite de l'ennemi. Le i8* de ligne lancé mal à propos, lâcha pied au moment d'emporter la redoute, et laissa cinquante blessés sur le glacis. Les Turcs, selon l'usage, sortirent en foule pour couper la tête de ces malheureux et mériter l'aigrette d'argent. La 69', irritée d^ ce spectacle cruel, se lança au pas de charge sur la redoute et
y pénétra. La cavalerie, passant entre le village et le mont du Vizir, prit en flanc toute cette seconde Jigne, et l'accula à la mer. Lannes se dirigea droit sur le village et s'y logea; il se porta de là sur le camp du pacha où était la réserve ; toute cette extrémité de la presqu'île n'est plus qu'un champ de carnage, de désordre et de confusion. Le pacha, le kandjar au poing, environné des plus braves, fait des prodiges de valeur ; il est grièvement blessé à la main par le général Murât qu'il avait blessé à la tête d'un coup de pistolet. Il se rend enfin à la nécessité et se rend prisonnier avec mille des siens. Les autres, épouvantés, fuient devant la mort, et cherchent leur salut dans les flots, préférant ces abîmes à la clémence du vainqueur. Sir Sidney Smith fut sur le point d'être fait prisonnier et eut de la peine à gagner sa chaloupie.
Les trois queues du pacha, cent drapeaux, trente-deux pièces d'artillerie de campagne, cent vingt caissons, toutes les tentes, les bagages, quatre cents chevaux, restèrent sur le champ de bataille. Trois à quatre mille fuyards s'étaient réfugiés vers le fort, ils se logèrent dans le village qui est en avant, et s'y crénelèrent. Tout ce qu'on fit pour les déloger fut inutile. La victoire était complète...,. La perte des Français dans cette bataille a été de deux cents hommes tués, de cinq cent cinquante blessés. Les Turcs y ont perdu presque toute leur armée, deux mille tués, trois paille prisonniers, dix ou onze mille noyés; à
peine s'il se sauva douze cents hommes (la garnison du fort est comprise dans ces calculs). Deux petites pièces de canon anglaises dont le roi d'Angleterre avait fait présent au sultan Sélim furent données à la brigade de cavalerie : on y grava les paroles du général en chef: a Est-ce que la cavalerie a juré de faire tout aujourd'hui? », les noms de Murât... de Duvivier et des régiments de cavalerie.
[Mémoireê dictés par Napoléon,)