PRÉFACE. VII
assez grand nombre, pour que, au retour, aidé de sa mémoire encore fraîche et des lettres arrivées à son père, il put reconstituer les données principales.
Sa mort prématurée en 1806 Tempècha de terminer le travail dont se chargea son fils. Notes et lettres furent triées puis amalgamées par celui-ci; il en fit un tout dont il donna lecture le i®' janvier i85o, à la Société jurassienne V Émulation^ sous le nom de Fragments de la Relation du séjour en Egypte du capitaine Thurman.
Ce sont ces souvenirs simplement écrits, instructifs, intéressant à plus d'un *titre et inconnus du public, que nous tirons des archives où ils étaient destinés à dormir, pour les offrir aux lecteurs épris d'autobiographies et de détails inédits sur l'Epopée.
Si nous avons donné à cet ouvrage le nom de Bonaparte en Egypte, c'est que le vainqueur des Pyramides s'y profile en
VIII PRÉFACS.
grande lumière dans toute la première partie du volume. Quelques appendices anecdotiques, tirés des récits de témoins oculaires, . de nombreuses gravures signées de grands maîtres du dessin combleront les lacunes qu'offrent inévitablement des souvenirs personnels. Tel quel, ce petit livre, même venant après tant d'autrès, sur l'Expédition d'Egypte (i), apportera donc sa petite pierre à l'édifice, et, en même temps, sauvera momentanément de l'oubli un enfant d'Alsace, intelligent, instruit et brave, qui servit bien son pays et mérite un souvenir.
(i) Les derniers en date : Villiers du Terrage, Desvernois, etc. Un jour, j'aurai à publier les papiers des frères Caffarelli.
Paris, 3; germÏDol, an 6 (i:gS)- CUER PÈBE,
Je devais partir, comme vous le savez, le 29, pour BoiiIogne-sur-Mer; mais j'ai reçu hier, en même temps, contre-ordre puis ordre de me rendre à Toulon. Je ne sais qu'en penser et préférerais faire partie de l'expédition la plus importante. Quel est le
bttt àe celle de Toulon ? Des savants en tout genre, géomètres, physiciens, chimistes, ingénieurs des ponts et des mines, tous hommes du premier mérite, des élèves de toutes ces branches, des peintres, des sculpteurs, etc., doivent s'y rendre dans le plus bref délai. J'ai vu emballer des instrumeats de tout genre: quarts-de-cercle, lunettes astronomiques, miroirs solaires, etc., etc. Estce pour dérouter les suppositions sur le vrai^ but de l'expédition ? Avec tout cela, 4o,ooo hommes. On parle de l'Egypte : mais peu de monde ici y ajoute foi. Néanmoins, il peut se faire qu'on aille occuper l'isthme de Suez pour s'ouvrir une route aux Indes et contrarier les possessions anglaises, sans doubler le Cap. Si telles sont les vues du gouvernement, nous aurons besoin de soldats, de poudre et de plomb. Quoi qu'il en soit je ferai comme les autres, mettant plus de confiance à nos baïonnettes qu'en nos
télescopes
Je suis très occupé ici chez le général Gaffarelli (i) avec plusieurs de mes cama-
(i) Louis-Marie-Joseph-Maximilien CûfiParelli du Falga, né en 1756, commandant le génie en Egypte. Il avait perdu
rades. Vous ne sauriez vous imaginer son extrême affabilité. Quoique porteur d'une jambe de bois, cela ne l'empêche pas de faire la guerre. J'aimerais à servir sous ses
ordres Si l'expédition est destinée aux
Indes, comme on le suppose, Dieu sait quand je reviendrai. Je me confie à la Providence et suis prêt à tous les dévouements. J'aurai, cher père, toujours présents à la mémoire vos conseils d'honneur et vos exemples de vertu. Je puiserai des lumières dans l'invocation à Celui qui gouverne tout.
Lyon, 4 floréal, an 6.
Les conjectures sur l'expédition de
Toulon sont qu'on ira en Egypte, En tous cas, cette expédition sera d'un caractère nouveau et singulier. Bonaparte sera à Toulon un de ces jours. J'ai fait le voyage de Paris ici, avec la citoyenne Menou, femme du général de ce nom(i) BerthoUet et la bri-
une jambe à l'armée du Rhin ; il mourut ù Saint-Jean-d'Acre le 9 avril 1799 des suites d'une nouvelle amputation.
(i) Jacques-François, baron de Menou, 1750-1810, qui commandera en chef après la mort de Kléber et sera obligé de capituler en i8oa.
gade des élèves de l'Ecole polytechnique sont en route. Les préparatifs sont immenses, Taffluence des troupes considérable.
L'embarquement ne tardera pas à se faire
Toulon, 10 floréal, an 6.
Je retrouve ici la plupart de mes camarades de l'armée du Rhin. Le général CafiFarelli, notre commandant en chef, est arrivé hier dans l'après-midi. Vous ne sauriez vous imaginer la foule qu'il y a ici. Le train d'une armée entière concentré dans un port et comme sur un seul point Nous ne tarderons pas à nous embarquer. Dans dix jours nous aurons perdu la France de vue.
Où nous allons, c'est ce que personne ne sait : le secret est des mieux gardé. En tout cas, nous allons loin ; tout l'indique. Quant à moi, je suis enchanté de faire partie de l'expédition. Toutefois je me prépare,
comme bien d'autres, au mal de mer Je
profiterai de tous les moyens possibles pour vous écrire. Bonaparte arrive aujourd'hui ou demain. Nous aurons plus d'un ennemi à combattre : les gens du pays, la mer, le
climat et probablement l'Anglais ! mais ne vous alarmez pas, je suis jeune, bien portant et résolu.
Toulon, i6 floréal, an 6.
Tout commence à être prêt pour le départ. Aujourd'hui trois demi-brigades se sont embarquées. Notre distribution en divisions est faite. Je suis avec le chef de brigade du génie, Poitevin, le capitaine Bachelu et un adjoint, sur le Tonnant^ vaisseau de 80 canons, un des principaux de l'Escadre, capitaine Dupetit-Thouars. Il porte I 200 hommes, non compris l'équipage. Le général Gaffarelli est à bord de V Orient y vaisseau de 120, vice-amiral Brueys, et portant le général Bonaparte.
Nous sommes partagés par 4, 3 ou 2 sur les différents vaisseaux de ligne ou frégates ; il en est de même des savants : on n'a pas voulu confier la science au sort d'un seul bâtiment
Toulon, ai floréal, an 6.
Je m'embarque aujourd'hui à 4 heures.
J'ignore où nous allons. Notre absence sera
BOHAPASTB EN ÉGÏPTE.
au moins de 3 ou 4 ans- Je saurai remplir mes devoirs Adieu, cher père : donnezmot votre bénédiction paternelle.
Halte, iS prairial, an 6.
Voici quelques détails sur noire voyage { i ) dont le but est vraisemblablement l'Egypte.
En mer (|wr H. Bbuitoi),
Nous levâmes l'ancre, le 3o du mois dernier, en compagnie de i3 vaisseaux de guerre et de près de 200 voiles de convoi, par un vent favorable.
Le i" au matin, nous avions passé de beaucoup les îles d'Hyères. Un gros temps
(1) Voir VÀpptndicc. I et II,
donna le mal de mer à tout le monde, et j'en pris largement ma part. Le 3, nous étions à la hauteur de Gênes ; le 4, en vue de la Corse, où nous fûmes obligés de louvoyer près de quatre jours devant Bastia, pour attendre nos petits bâtiments. Après avoir passé devant Capraja et les rochers stériles de Monte-Christo, nous arrivâmes à peu près à la hauteur de Rome vers le 12. — Nous louvoyâmes quelques jours, tantôt sur les côtes de Sardaigne, tantôt sur celles d'Italie, et atteignîmes la hauteur de Cagliari où l'on s'arrêta pour attendre les convois de Gênes et de Civita-Vecchia. Une forte fièvre qui me tourmentait depuis quelques jours me quitta sur lès côtes de l'île de Maritimo ; nous passâmes très rapidement devant la Sicile; enfin, le même jour au matin, nous atteignîmes Goze et, le soir, Malte.
A la pointe méridionale de la Sicile, commença le branle-bas général. Le lendemain de notre arrivée devant Malte, dont nous n'étions qu'à une demi-lieue au plus, on opéra la descente dans les différentes calles, à droite et à gauche de la ville. Je fus de la division du général Lahu, et m'embarquai
avec lui, plusieurs autres officiers généraux et le chef de brigade Poitevin, pendant la nuit, dans une chaloupe suivie de toutes nos troupes.
L'aurore était superbe et le spectacle magnifique. Le pavillon tricolore brillait sur nos innombrables bâtiments. Sur les six heures, nous prîmes terre dans la calle Saint-Julien, sans éprouver aucune résistance, et sans aucune démonstration des batteries qui la défendaient. Nous sommâmes les tours qui se rendirent sans tirer. Toutefois, leur garnison, en les quittant, se rassembla et fit feu sur nos troupes déjà rangées sur le rivage, le général Bonaparte en tête.
Mais au pas de course et à la première décharge de nos hommes, tout prit la fuite.
Nous grimpâmes les murs et les rochers à leur poursuite : la ville fut rapidement investie, et le soir tout le côté gauche était occupé de très près par la division Lahu.
On s'empara de l'aqueduc qui partant de la Cité-vieille fournit l'eau à la ville. Ce ne fut qu'après un feu assez vif, qu'on chassa dans la ville les paysans armés et les troupes maltaises, en leur prenant deux
drapeaux. Il y eut de part et d'autre très peu de tués ou blessés. Sur le soir, on avait déjà débarqué quelques canons que Poitevin et moi fîmes braquer contre le fort Manuelo qui dirigeait sur nous et nos convois une canonnade assez vive. Le feu continua d'être vif pendant la nuit du côté de la Cité-Cotonnière, puis des forts Manuelo et Saint-Elme, ainsi que de la pointe de Dragut. Le i*i au matin, un parlementaire se présente à bord du général, et, dans la matinée, les drapeaux blancs furent substitués au pavillon maltais. Vers une heure, convaincus que la ville se rendrait, l'impatience nous fit avancer, deux de mes camarades et moi, jusqu'aux portes, qu'on nous ouvrit en effet.
Nous entrâmes les premiers à Malte.
La consternation y régnait, et nous fûmes accueillis par des embrassades et des baisemains. Malgré ces démonstrations, je dois dire que je n'étais pas trop à mon aise, et que j'entendis avec plaisir le premier coup de canon annonçant la reddition. Bientôt nos troupes entrèrent tambour battant et
enseignes déployées. J'entrai le même soir
iO BONAPARTE EN EGYPTE.
en garnison au fort Manuelo qui nous avait si bien canonné. Du reste, j'eus un logement en ville chez le chevalier de Belmont, français et dauphinois, qui nous reçut fort bien. C'est de chez lui que je vous écris
La chaleur est déjà très forte : mais il faut s'y faire et se préparer à un climat incomparablement plus chaud
Le Grand Maître part demain pour Vienne avec plusieurs chevaliers : la France leur a fait un sort dont ils ne sauraient être mécontents
Le séjour de Malte me plaît infiniment :
cependant il faut se rembarquer demain ou après-demain au plus tard
Alexandrie, ao messidor, an 6.
Je me hâte de profiter du départ d'une frégate pour vous faire parvenir de mes nouvelles, si toutefois les ondes et l'ennemi le permettent
Nous partîmes de Malte le 3o du mois passé, après avoir laissé bonne garnison dans l'île et la cité. L'ordre de départ me surprit avec mes camarades Poitevin, Vinache, Gérard l'anatomiste et quelques autres, en promenade : de retour en ville, tout avait été mis à la voile sans nous, sauf quelques galères et avisos. Les vaisseaux disparaissaient presque à l'horizon. Vous devez penser quelles furent notre inquiétude et nos craintes sur l'interprétation qui serait donnée à nos retards.
Sans plus de réflexion nous n'eûmes rien de plus pressé que de louer, à poids d'or, une gondole maltaise fort légère, pour rejoindre à la voile et à force de rames l'escadre avant la nuit. Nous nous livrâmes donc aux flots dans ce frêle esquif. Bientôt le château de Saint-Elme disparut, puis le sommet du phare. La mer était houleuse, et le jour commençait à baisser, que nous étions encore loin de portée des derniers bâtiments de la flotte. Nous suons sang et eau d'angoisse et de travail, ballottés par la vague qui souvent nous inondait dans notre barque. La nuit nous surprit ainsi à plusieurs lieues en pleine mer, luttant contre les courants et sans provisions. Le pilote maltais avait renoncé à l'espoir de rejoindre l'escadre. Notre situation ne laissait pas d'être critique. Heureusement pour nous, sur ces entrefaites, l'escadre mettait en panne. Ce repos nous sauva, et redoubla nos forces. Bientôt nous pûmes apercevoir les fanaux, et un dernier effort nous amena, à 1 1 heures du soir, au bord de V Aquilon qui nous reçut et où nous passâmes la nuit, après avoir payé largement notre Maltais.
Que devint-il? C'est ce que j'ignore. Le lendemain la yole nous conduisit à bord du Tonnant où Ton était inquiet de notre disparition.
Le même jour, 2 messidor, les courants entraînèrent une partie de l'escadre vers le Goze. Le Tonnant fut sur le point de se briser contre les roches escarpées de cette île.
On en fut quitte pour la peur et pour de vigoureuses manœuvres.
Notre traversée n'a, du reste, rien offert de bien important à vous signaler. L'étude des auteurs qui ont traité de l'Afrique, et, en particulier de TÉgypte, a principalement occupé mon temps et rempli ces tristes instants où l'on ne voit que le ciel et Teau. Quoique rien d'officiel n'ait été annoncé, il n'y a plus à se méprendre sur le but de notre voyage. Je me suis donc mis à lire avec soin tout ce que nos livres m'ont pu fournir sur l'Egypte, sa topographie, son sol, son climat, ses usages, ses origines historiques, ses maladies, etc. Mais, il est évident que tout ce que l'on sait est bien superficiel. Espérons que l'expédition fran-
çaîse en apprendra davantage au monde savant.
Les vents nord-ouest grand frais se sont constamment soutenus, et nous ont fait
voyager avec célérité, et sans fatigue pour les bâtiments.
Je me suis aussi quelque peu occupé d'étudier les manœuvres J'ai préparé d'après
Danville, et en agrandissant l'échelle, une
LE OeBAROCEHEST. |5
carte d'Egypte destinée à recevoir toutes les
indications stratégiques et autres
Partis de Malle le 3o du mois passé, nous étions, six jours après, en vue de Candie que nous côtoyâmes à cinq lieues envi-
e d'Alenondrie (des
ron. Le ii, nous aperçûmes distinctement la côte d'Afrique et le désert dessiné par des lignes de rochers comme inondés d'un torrent de feu. Le 12 au matin, nous découvrions la Tour-des-Arabes, et le soir nous étions à la hauteur de la Tour-du-Marabout, à cinq lieues d'Alexandrie. Ce fut pendant la nuit du 12 au i3 que se prépara le débarquement. Les chaloupes furent mises à la
milieu d'une mer en fureur, un soleil ardent sur la tête, nos barques se heurtaient en tous sens, se précipitaient violemment les unes contre les autres. Nous ne pouvions réserver les distances qu'àPaide d'un travail continuel au moyen des perches.
Un mal de mer affreux s'empara de tout le monde, jusqu'aux matelots et aux pilotes.
C'est ainsi, horriblement ballottés autour de la galère de Bonaparte, que nous passâmes tout le jour; le soir seulement les chaloupes purent se réunir. J'oublie de vous dire que c'étaient les divisions de Kléber et Lebon, venant des vaisseaux, et celles de Desaix, Régnier et Menou, venant des convois, qui formaient l'armée de débarquement.
La galère de Bonaparte avait fixé le point de réunion tout près du banc de récifs où se trouve la passe qui mène à l'Anse du Marabout. Ce banc ne peut être traversé que la nuit, et non sans de grands dangers.
Il y avait aussi à craindre que la terre ne fût occupée. Enfin nous abordâmes.
Le débarquement s'exécuta immédiatement sur la plage qui borde le désert.
Personne ne parut. Du sable, quelques
lï. DlilJAHOUBHENT.
plantes épineuses et rabougries, voilà tout ce qu'offrait l'horizon. Au moment du débarquement, nous eûmes une assez vive alarme :
on signala une voile de guerre dans le loin-
Le débarquement (dt
tain. Ce pouvait être les Anglais, et vous comprenez que nous n'étions guère prêts à un combat naval. Il y eut un instant de cruelle angoisse. Mais bientôt on sut que c'était un vaisseau français.
Nous passâmes la première soirée assis sur le sable. Elle fut employée à un bon
repas consistant en gigot, volailles et biscuit, arrosés de vin et d'eau.
Mais il est une heure du matin et je remets ma lettre à demain. Je vais me jeter sur mon matelas de coton, où je tâcherai de dormir, si les moustiques et les puces me le permettent. Le silence de la nuit n'est interrompu que parle hurlement des chiens sauvages et par le bruit des vagues qui mugissent contre les tronçons de colonnes granitiques dont est formée la jetée au pied de notre maison.
Alexandrie, 23 messidor, an 6.
J'en suis resté aux sables de la côte. A minuit la générale battit. Je reçus alors l'ordre de me porter en avant avec la colonne de Menou pour reconnaître les Carrières d'Alexandrie : en même temps les autres colonnes faisaient un mouvement dans le même sens en longeant la mer.
Quant à nous, nous cheminâmes à travers des pays affreux. Vers les trois heures du matin, la lune éclaira le paysage et lui donna exactement l'aspect qu'offre chez
LE DËBAUQDIUIENT. 21
nous une contrée couverte de neige. On s'y serait mépris si ce n'eût été la forte chaleur.
Bientôt le soleil s'éleva derrière les tours d'Alexandrie, et, avec les approches de la
soif, nous annonça une journée difficile.
Les Carrières que j'avais à reconnaître sont des rochers calcaires qui, partant du Marabout, s'étendent au loin vers le sud. Elles dominent à l'est des terrains salés ou tourbeux, dans lesquels plus d'un de nos soldats perdit pied. Le tout est, je crois, une continuation de la vallée du Fleuve-sans-eau
Ma reconnaissance rapidement faite, je rejoignis le quartier du général Menou à travers les sables et des nuées de moucherons et de sauterelles. Dans cette petite expédition, les Arabes ne se montrèrent qu'une seule fois, et se retirèrent après avoir égorgé un poste d'éclaireurs de trente hommes avec son capitaine. Mais bientôt la cavalerie des Bédouins apparut de tous côtés en foule. Elle fut aisément repoussée par nos fantassins : nous n'avions pas encore de cavalerie.
Nos trois colonnes continuaient à s'avancer l'une le long de la mer, l'autre sur les hauteurs de sable, la troisième sur la droite dans le désert. L'ennemi la harcelait continuellement, s'avançant au galop jusqu'à
portée, et tournant bride aussitôt après feu. II était cinq heures du matin.
Je fus alors chargé avec le chef de brigade Poitevin et le chef de bataillon T. (?) de faire la reconnaissance d'Alexandrie. A cet effet, nous nous portâmes en avant des colonnes, seuls, à pied, sabre au côté, pistolets à la ceinture. Nous parvînmes ainsi jusque sous les murs de la ville. Un coup d'œil nous apprit qu'ils étaient en très mauvais état, et, de même que les tours à l'antique, dans un délabrement général :
en un mot, Alexandrie était très mal fortifiée.
Nous étions occupés à cette exploration, lorsque se présentèrent subitement sept cavaliers arabes; trois s'avancèrent sur nous à toute bride, tandis que deux nous tournaient. Notre position devenait difficile, lorsqu'une de nos colonnes avancées déboucha d'un pli de terrain et les intimida; ils hésitèrent, et bientôt tournèrent bride craignant apparemment d'être eux-mêmes enveloppés. Dans cette circonstance nous aurions pu être malmenés. . La matinée s'avançait, et la chaleur était
suffocante. Après la pénible journée de la veille et la nuit passée à marcher, la lassitude était extrême et la soif horrible : c'est une. souffrance que j'ignorais jusque-là. La soif par un soleil ardent et presque vertical, au milieu de ces sables brûlants, est un véritable supplice. J'aurais donné dix ans de ma vie pour un verre d'eau. Comme vous le pensez, je n'étais pas le seul.
Presque tout le monde buvait de l'eaude-vie à grandes gorgées pour se rafraîchir; mais ce soîilagement momentané augmentait le mal ùii instant après. La seule ressource était d'ouvrir la bouche au vent du nord qui néanmoins paraîtrait brûlant dans nos climats.
Du reste, le géniéral Bonaparte n'était pas mieux servi que nous, et il fut impossible de lui trouver un verre d'eau. On lui découvrit cependant des oranges, qu'un officier avait apportées de Malte. A midi nous occupions les hauteurs situées vis-àvis la célèbre colonne de Pompée.
Nous succombions presque à la fatigue.
C'était là que l'ennemi nous attendait. On commença à le fusiller d'importance, et.
- H. Bi;u,:iN<.li|
tambour battant, on le conduisit jusque sous les murs. Je fus dans ce moment envoyé porter à la division Lebon l'ordre de s'emparer des avenues et de la Porte-de- Rosette.
Chassant toujours l'ennemi de:^ant nous, nous lui coupâmes le chemin de la ville, et le vîmes prendre à toute bride la route du Caire. Nous entendions le canon et une vive fusillade, ce qui annonçait l'assaut de la ville par les autres divisions. Nous étions à une porte que l'on enfonça à coups de hache, faute de canon. La 4® demi-brigade se précipita par ce passage, et le restant de la division Lebon, dont je faisais partie, continua sa route sous le feu des tours et des murs.
Ce circuit nous conduisit du côté de la
mer où nous escaladâmes les brèches malgré
le feu de l'ennemi qui finit par nous jeter
ses pièces du haut des tours. Mais c'est dans
la ville que de plus grands dangers nous
attendaient, car depuis les terrasses on
tirait sur nous presque à bout portant.
Kléber fut blessé à l'attaque de gauche,
Lebon à celle de droite mais l'ennemi
2& BONAPARTE EN ËGïPTE.
perdit beaucoup de monde Les blessures des nôtres étaient souvent rendues dangereuses par l'emploi de balles coupées
selon leur diamètre puis réunies par un fil
d'archal
Bonaparte avait défendu le pillage : aussi n'y eut-il aucun désordre, et ce fut l'affaire de la journée que tout redevint calme. Le
phare et quelques tours tirèrent jusqu'au soir, où le pavillon tricolore remplaça partout le drapeau rouge.
Mon premier soin fut de boire, ce que je
fis chez le consul de France Certes les
Français sont braves mais, entre nous,
je puis vous assurer que la soif de nos soldats fut le premier mobile de la prise d'Alexandrie : au point où l'armée en était, il fallait trouver de l'eau, ou périr
Quel contraste entre Taspect de cette cité africaine et celui de nos villes d'Europe !
Je reste en garnison ici avec le citoyen Crétin, chef de brigade du génie sous les ordres duquel j'étais déjà au siège de Kehl.
Nous sommes occupés à lever, niveler, et fortifier Alexandrie , ce qui , vu le peu de monde que nous avons à notre disposition, nous donne beaucoup de travail. Nous verrons cette ville, création d'Alexandre, jadis si puissante, maintenant si avilie, sortir de ses ruines à la voix d'un nouvel Alexandre, le général Bonaparte.
Comme attaché à la colonne mobile du général Dumay, je serai souvent dans le cas d'aller à Rosette et plus loin La colonne
mobile est destinée à faire la reconnaissance du pays, protéger les convois, correspondre avec Tarmée, etc. Mon poste n'est rien moins que doux
C'est le 19 que nos troupes sont parties pour le Caire, organisées en caravane avec ânes, chevaux et chameaux chargés de provisions. L'ensemble offrait un coupd'œiltout nouveau pour nous. L'armée a un assez grand désert à traverser. La colonne mobile l'accompagna un bout de chemin jusqu'à Redale, mauvais village arabe abandonné de ses habitants, mais qui possède un puits d'eau saumâtre, le seul que nous trouvâmes depuis Alexandrie.
Nous avions laissé, sur la gauche, le canal qui fournit l'eau du Nil à Alexandrie pendant les inondations; il était à sec. Il est bordé de palmiers sur les deux rives et traversé par trois ponts en pierre d'une singulière construction, très élevés sous la clef pour laisser passer les bâtiments avec leur mâture, et d'architecture arabe. Nous traversâmes aussi une partie du lac Mariouth également à sec et dont le fond est formé d'un mélange grisâtre de sable et de limon.
LE DÉBARQUEUENT.
Durant notre retournons ne fûmes que peu
inquiétés
Il est probable que je me rendrai au Caire (i) dès que les principaux travaux
Lh marche sur le Caire (H. Bilusci).
seront ici en bonne voie d'exécution
Si l'on n'était pas occupé, Alexandrie serait un séjour des plus tristes. Du reste la conliance parait y régner; les boutiques sont ouvertes, et les habitudes de la population ont repris leurs cours : on se procure des vivres assez facilement.
Aboukir, i6 thermidor, an 0.
J'étais encore, avant hier i4, à Alexandrie occupé de mes levées, inondé de sueur sous un soleil ardent, quand vers le midi, on vit pointer en mer à Touest une escadre nombreuse. Nous attendions le second convoi qui devait être escorté par l'escadre espagnole. La vue de ces bâtiments nous mit la joie au cœur. Je quitte sur-le-champ ma planchette, je donne congé à mes piqueurs, et, montant avec Vinache* sur la hauteur de l'Observation, je contemple à l'œil nu l'escadre qui s'avançait toutes voiles dehors, par un vent favorable et un temps superbe.
Après avoir rapidement satisfait ma première curiosité, je redescends en toute hâte pour chercher mes longues-vues chez
moi. Toute la ville était déjà sur les terrasses; le pavillon national s'arborait sur tous les forts en signe d'allégresse et de bienvenue. Bientôt cependant trois vaisseaux de l'escadre se distancèrent, et longeant les côtes à demi-portée de canon, vinrent raser le phare et le port sans sortir de pavillon.
Alors nous pûmes compter distinctement quinze vaisseaux, et constater qu'ils faisaient voile vers Aboukir. Notre joie avait été de courte durée, et bientôt, à leur forme, nous reconnûmes que les bâtiments étaient anglais. Nous les suivîmes quelque temps encore lunette en main, du haut des terrasses et des hauteurs de l'Observation, d'où Ton découvrait assez bien notre escadre embossée en ligne dans la rade d'Aboukir.
Cependant Dumay fait rassembler la colonne mobile; on y joint tous les matelots, canonniers et marins qui se trouvaient à Alexandrie, et l'on se dirige à marche forcée par le désert vers Aboukir que je devais voir pour la première fois sous de funestes auspices. II était 5 heures i/4 du soir. Nous étions en route, harcelés par les
Bédouins, quand une vive canonnade nous annonça que l'engagement commençait. Le soleil était près de se coucher quand nous arrivâmes
Notre escadre était embossée sur une ligne droite à la hauteur d'un îlot situé à quelques milles de la pointe d'Aboukir.
Entre l'îlot (sur lequel la marine avait commencé une batterie encore inachevée, et placé deux mortiers) et le premier bâtiment français, régnait un espace assez considérable dominé par leurs feux. Du reste, cet espace occupé par des bas-fonds avait été jugé par l'amiral Brueys impassable pour des vaisseaux.
Au moment de notre arrivée au château sur le haut du donjon duquel nous montâmes, un vaisseau anglais nommé le G — , ayant voulu franchir cet espace, s'y était échoué; il faisait néanmoins feu sur notre vaisseau de tête qui lui répondait. L'îlot n'était point en état de faire feu.
L'escadre anglaise défilait sur deuxlignes.
L'une, malgré l'accident arrivé au G. — , passa sous l'îlot et rangea notre ligne au sud, tandis que l'autre lui faisait face au
îlord. Nos vaisseaux de tète se trouvèrent ainsi bientôt entre deux feux. Nos autres bâtiments du reste de la ligne, étant ancrés, ne purent bouger pour les secourir, de sorte que la tête des nôtres où se trouvait rOnent{i)^ fut attaquée à la fois par toute la flotte anglaise, c'est-à-dire avec un feu très supérieur, tandis que nos bâtiments de
queue devenaient inutiles On faisait de
part et d'autre une canonnade désespérée Le soleil se couche Point d'ordre Point de signaux Des tourbillons
de flammes et de fumées enveloppent
V Orient C'était un spectacle afi'reux
Notre angoisse était inexprimable.
Cependant la nuit nous laissait encore quelque incertitude. Le bâtiment enflammé
était-il anglais ou français? Malgré les
flammes, il continuait son feu Nous
voyons un bâtiment anglais amener son
pavillon La flamme augmente Une
explosion eff'royable illumine la mer et fait jaillir en tous sens des gerbes ardentes sur une vaste circonférence Une sombre
(i) Commandé par Casablanca qui mourut héroïquement avec son fils.
horreur et un silence affreux lui succèdent
Le combat est un instant suspendu
Nos cœurs battent avec violence ; nous sommes haletants, frémissants, et, sur notre donjon, pas un mot n^est prononcé Inutile de vous dire, cher père, que je n'ai jamais assisté à pareil spectacle, et senti se presser en moi des sentiments aussi violents d'espoir, de stupeur et d'énergique
vengeance Cependant la canonnade a
recommencé avec plus de force Toute
la nuit les bordées continuent Puis
elles vont en diminuant A la pointe du
jour, le Tonnant^ rasé comme un ponton, se défend encore
L'aurore vient lever nos derniers doutes.
Le champ d'horreur s'étend sous nos yeux, la mer couverte de débris et de morts.
Nous distinguons nos vaisseaux, démâtés, rasés, en lambeaux, entourés par les bâtiments anglais en presque aussi mauvais état. Un vide dans la ligne indiquait la
place de V Orient A 7 heures, le second
de nos bâtiments saute en l'air A 8 h. 1/2,
le Tonnant seul continuait son feu
BATAILLE NAVALE D'ABOUKIR. 3o
Je n'essayerai pas de vous peindre notre
consternation et notre rage Tout le
monde se coucha harassé, pour essayer un
instant de repos impossible La France
n'a plus de flotte ! Il faut maintenant
que la terre égyptienne devienne notre tombeau ou notre patrie !.... Heureusement les affaires au Caire (i) sont aussi glorieuses que celles d'Aboukir sont désespérantes !
Aboukir, 17 thermidor, au 6.
Je continue à vous écrire, bien que je ne sache comment et quand ces lettres vous parviendront.
Notre position ici est fort triste : non seulement nous ne pouvons chasser de notre esprit les souvenirs de la nuit fatale, mais le théâtre du désastre est sous nos yeux. Nous voyons les Anglais, fiers de leur victoire, réparant et remâtant les tristes restes de notre escadre. Tous les soirs, le rivage, de l'autre côté de la rade, se borde de feux sur une étendue de plus de sept lieues : ce sont
(i) Voir V Appendice f III.
les Bédouins qui brûlent nos épaves pour en retirer le fer.
Ces lieux, en eux-mêmes, ne sont pas moins mélancoliques que nos pensées.
Imaginez une presqu'île étroite, formée de sables et de rochers d'une nature stérile et désolée, accidentée de quelques collines, semée de rares palmiers ou dattiers; offrant trois mauvais villages bâtis en pierre, habités par la population la plus grossière et la plus sale; terminée à son extrémité par un château délabré, infect, que domine un donjon à douze faces, avec un phare prêt à crouler, le tout plus semblable à un tas de décombres qu'à une place de guerre.
Du côté de l'entrée de la rade, sur de mauvais affûts, se trouve une batterie de quatre énormes pièces, incapables d'être remuées. Tout fourmille de vermine jusqu'aux murs et aux sables du promontoire.
Quelques puits d'eau saumâtre, seulement, à notre portée; plus loin, au bout de la presqu'île, trois puits d'eau douce constamment entourés de Bédouins, et dont nous n'achetons l'eau qu'à coups de fusil.
Comme dans notre départ précipité d'A-
DEVANT LES prnj (par 11. BULL^tNii
lexandrie, on n'a presque rien emporté, tout nous manque. Aucune ressource en vivres. Du biscuit, quelques poissons de la rade et du lac Madieh sont notre seule nourriture. Faute d'ustensiles de cuisine, nous faisons rôtir le poisson sur la braise.
Une des principales maisons du village le plus voisin du fort sert de logement à l'Etat-major et au Génie. Notre lit commun est une vieille et très sale natte.
Nous ne nous déshabillons point. Nous sommes constamment sur le qui-vive, entourés des Bédouins, des Anglais et des habitants qui ne nous inspirent guère de confiance. Une planche sert de bureau à nos buralistes.
Je fais réparer les principales brèches du fort ; heureusement j'ai découvert parmi les Maltais quelques maçons, et, chez le cheik, une petite provision de chaux. Je fais aussi retrancher, le mieux possible, notre camp situé en avant du village du centre. Une hauteur reçoit une batterie de deux pièces de bataillon que nous avons avec nous.
Je fais faire des fascines avec des branches de dattier. Je manque, du reste, abso-
lument d'outils : on a fait des truelles en bois, et nos sabres servent de haches. Heureusement, dans ce sable, on n'a besoin ni de pelles ni de pioches. On remplit à la main des couffas; c'est ainsi que se construisent nos retranchements en attendant des outils.
Demain, je ferai la reconnaissance d'une digue qu'on aperçoit d'ici, formant plusieurs angles, avec des obélisques.... J'accompagnerai incessamment le général Dumay, à
Rosette Les Bédouins nous entourent,
et nous ne pouvons faire un pas en dehors de nos sentinelles.
lY A ROSETTE
Aboukir, 20 thermidor, au 6.
Je viens d'opérer la reconnaissance de la digue qui sépare le lac Madieh de la mer.
Je m'y suis transporté, accompagné d'une escorte maltaise, en côtoyant les bords de la Rade, sur l'emplacement présumé de l'ancienne Canope. Ce chemin est accidenté ou bordé par des monticules de sable dominant au sud une plaine semée de palmiers.
Au pied d'un de ces monticules à talus assez raide, du côté de la mer, se trouvent des puits d'eau douce. C'est un fait assez remarquable que ces sortes de puits, au milieu de sables salins. Du reste, si au pied de ces talus, l'on plonge et retourne un bâton dans le sable à une faible profon-
deur, le trou conique qui en résulte se remplit aussitôt d'eau douce.
Ce fait a été souvent constaté par nos soldats qui l'ont utilisé pour étancher leur soif. Je crois en avoir deviné l'explication, que je remets toutefois après plus ample observé. Remarquez qu'il rappelle le miracle de Moïse
Je laissai mon escorte à l'entrée de la digue, et la parcourus accompagné de quelques hommes. Elle est formée de deux massifs en maçonnerie réunis par un remblayage en terre glaise, le t.out formant une largeur de 36 pieds. Le côté de la mer, revêtu en pilotis, est miné par les vagues; celui du lac est ensablé par les alluvions.
Des éperons rompent la vague de distance en distance, insérés à angle obtus sur la digue. A chaque coude s'élève une sorte d'obélisque en briques, de quinze pieds de hauteur. Quelques-uns portent des inscriptions arabes. Ils paraissent avoir servi de fanaux.
La digue est, du reste, rompue, ensablée, ou recouverte par les eaux en plusieurs endroits sur d'assez grandes longueurs, et
jusqu'à quelques centaines de toises
J'étais occupé à cet examen qui soulèverait bien des questions intéressantes, lorsque
une fusillade du côté de notre escorte m'annonça qu'elle était attaquée.
Noua nous hâtâmes de la rejoindre, et le fîmes heureusement. Les Arabes l'entouraient en nombre supérieur, et nous battîmes en retraite en échangeant des coups de fusil, par le même chemin qui nous avait amenés. Nous n'eûmes que quatre hommes blessés.
Aboukir, le 22 thermidor, on 6.
Je suis de retour de Rosette depuis hier.
Ce voyage m'a fait du bien. Il m'a un peu réconcilié avec l'Egypte, et m'a appris qu'il ne faut pas en juger par les déserts. Lyhiens que j'ai habités jusqu'à présent.
Le général Dumay, son aide de camp et moi, montés sur de mauvais chevaux, accompagnés d'environ 3oo hommes, dont les deux tiers maltais, plus, d'une trentaine de cavaliers, de deux pièces de campagne, enfin de quelques chameaux chargés de vivres et d'eau, nous quittâmes Aboukir le 22, à la pointe du jour, en côtoyant le bord de la Rade.
Nous passâmes de nouveau près des puits d'eau douce, et atteignîmes la rupture de la digue où quelques chaloupes, envoyées à l'avance, opérèrent notre passage : il fut long et difficultueux à cause des chevaux et des chameaux qui se refusèrent obstinément à entrer dans les barques,
et qu'il fallut traîner à la nage Cela
nous conduisit jusqu'à quatre heures de l'après-midi.