H. de Sybel, t. IV, p
ici BONAPARTE EN ITALIE
Jusqu'à ce que le feu intérieur qui couvait en lui et dont il sentait toute la force eût éclaté au grand air et ébloui de ses rayons les plus prévenus, il laissait donc au Directoire le soin d'arrêter le sens des vues politiques qu'il entendait faire prévaloir à l'égard de tous lesÉtatsde l'Italie. Il lui permettait d'en élaborer le texte dans ce langage à la fois terne et grandiloquent qui était la caractéristique de ce gouvernement à cinq têtes, irrésolu, solennel et verbeux, cachant sous des phrases entortillées et pompeuses, sous des attitudes empanachées, le vide ou le vague de ses conceptions.
On pouvait croire, et le Directoire en paraissait tout le premier convaincu, que les peuples d'Italie étaient loin de partager les préventions de leurs gouvernements contre la France républicaine. On les croyait simplement comprimés alors qu'ils étaient réellement déprimés. On espérait qu'au coup de clairon de la République, l'engourdissement morbide dans lequel ils semblaient ensevelis cesserait par enchantement et qu'ils accourraient d'un pas pressé se mêler aux phalanges républicaines dans leur ascension vers la liberté, unir leurs voix au mâle concert qu'entonneraient sur leur sol renouvelé les hardis conquérants de la Bastille, les propagandistes des Droits de l'Homme.
Toute la politique directoriale envers l'Italie était basée sur cette opinion que quelques réfugiés pohtiques italiens n'avaient pas peu contribué à faire naître et à propager. C'est Ceracchi, le futur conspirateur contre la vie du Premier Consul; c'est Buonarotti, cet arrière petit-neveu de Michel-Ange, devenu un apôtre de la démocratie internationale, qui assurait que « les patriotes italiens étaient prêts à appuyer les Français », et que seule la conduite de quelques agents indisposait le peuple et l'empêchait d'aider à ses libérateurs*. C'est le libraiie vercellan Ranza- ; ce sont les émigrés piémontais Bonafous, Baratta et leurs coryphées qui se nourrissaient volontiers d'illusions et s'imaginaient naïvement que leur seule présence à la tête des colonnes françaises provoquerait l'éveil de leurs compatriotes empressés à proclamer leur indépendance. Les Directeurs accordaient une oreille trop complaisante à ces divagations plus ou moins sincères et se laissaient aisément persuader que les peuples d'Italie n'enviaient rien tant que le bonheur de vivre, comme la France, sous un gouvernement tel que le leur, et de jouir des bienfaits de la Constitution de l'an III.