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de tous; que chacun use de ses droits et les exerce avec vertu. Chacun pourra reconnaître son Dieu, pratiquer le culte que sa conscience lui inspirera, sans crainte de ne point le voir respecté. La Répuhlique fera tous ses efforts pour vous rendre heureux ; pour faire disparaître les obstacles qui s'y opposent. Le mérite seul servira de ligne de démarcation entre les hommes, tous unis dans un même esprit d'égalité fraternelle et de liberté. Chacun jouira de ses propriétés... Songez d'ailleurs qu'une telle œuvre ne peut être parfaite d'un seul jet; que la vertu, la modération, doivent corriger les erreurs *. »

Remontant alors à cheval, Bonaparte passa sous la Porta Romana, puis sous un arc de triomphe de feuillages et de fleurs élevé un peu plus loin. Ce fut alors du délire dans cette foule bariolée, venue comme à un spectacle. Ce n'étaient plus seulement, comme pour l'entrée de Masséna la veille, le peuple et surtout les Jacobins; c'est la population entière qui l'acclamait. La noblesse était accourue dans ses luxueux équipages. Les belles Milanaises, et elles étaient nombreuses, dans leurs plus resplendissantes toilettes, groupées aux fenêtres ou mêlées à la foule, s'empressaient à saluer les vainqueurs. En une minute, tous les cœurs furent conquis; la foule énamourée. C'est au milieu d'une tempête joyeuse de vivats et d'une pluie odorante de fleurs, que Bonaparte avança par les rues pavoisées, tendues de draperies et fleuries, entre les rangs de la milice urbaine, armes baissées, qui l'escorta tout le parcours. Ces démonstrations chaleureuses n'émanaient pas seulement des patriotes, des démocrates, des révolutionnaires, ni « de cette partie du public habituée à singer l'autre- ». Les esprits éclairés et sages, que n'effrayaient qu'à demi les idées nouvelles, les réformateurs demeurés suspects aux yeux de l'archiduc Ferdinand, Pietro Verri, Beccaria, Parini, mêlaient sans arrière-pensée, du plus sincère de leur cœur, leurs bravos à ceux des utopistes, devant ce jeune vainqueur dans lequel chacun voulait voir le réalisateur de ses pi'opres rêves. Le peuple, sans tant réfléchir, cédant à l'entraînement joyeux de ses sens, se rua, cocarde tricolore en tête, avec une indicible fougue, les femmes plus encore que les hommes, à toute l'expansion de leurs sentiments d'amour subit. Une gaie floraison de cocardes tricolores, éclose en un rayon de soleil, panacha la ville, toute sonore d'hymnes patriotiques, de « canzonettc », de cris de fête et de rumeurs joyeuses. « Nobles et prolétaires; prêtres, moines et soldats; grandes dames et gi-isettes, tous encocardés », se

i. Cusaai, t. IV, p. 346; Melzi, p. 144. 2. Carlo Botta, p. 430.

donnèrent la main dans une gigantesque farandole, au cliant de la Carmagnole, autour de l'emblème révolulionnaire, cet arbre de la Liberté dont les vertes branches s'étalaient, par une sorte de génération spontanée, partout où paraissaient les Français'.

« La masse de bonheur et de plaisir qui fit irruption en Lombardie avec ces Français si pauvres ^ » fut incalculable et mit à l'envers toutes les cervelles italiennes. Ce n'est pas sans raison qu'on publia alors une brochure, « Milan à l'hôpital des fous ^ » ! 11 n'y eut pas que Milan qui déraisonnât d'amour; partout la môme exaltation là où un Français mettait le pied!

« Cette époque de bonheur imprévu et d'ivresse ne dura que deux petites années* », mais alors on la croyait éternelle. Qui eût pu croire qu'une telle puissance de vie, une telle poussée de sève débordante et vivace, une si généreuse exubérance de santé et de joie fécondantes, trouveraient une fin si rapide? « La joie folle, la gaîté, la volupté, l'oubli de tous les sentiments tristes ou seulement raisonnables, furent poussés à un tel point, depuis le lo mai 179G que les Français entrèrent à Milan jusqu'en avril 1790 qu'ils en furent chassés. .. que de vieux marchands millionnaires, de vieux usuriers, de vieux notaires, pendant cet intervalle, ou]>lièrent d'être moroses et de gagner de l'argent =. »

Ce fut une heure unique, une minute de joie enivrante, exquise, un éclair d'universel enthousiasme où chacun oublia passé, rancunes, projets, opinions; où toutes les classes se fondirent en un inouï chœur d'amour que peu de conquérants ont soulevé. Le peuple qui, la veille, ne sentait pas le besoin d'une révolution, en ignorait le but; le clergé et la noblesse qui la redoutaient, l'un s'en méfiant, l'autre voyant s'en aller en fumée son bien-être", tous se trouvèrent soudain d'accord pour acclamer, pour bénir ce jeune vainqueur au masque glabre, ù l'œil fatal. C'était l'heure où la fortune lui riait sur toutes les lèvres ; « sorriso di donna... sorriso d'avenire ' » ; l'heure oùMadamede Staël même, nature en-

1. Vittorio Fioiini : I Francesi in Ilalia [La Vita Ilaliana, p. 139.).

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