Tivaroai, p
On a été parfois bien injuste et bien dur, surtout dans leur propre patrie, pour ces premiers artisans de l'indépendance italienne. D'aucuns les ont envisagés nettement comme des traîtres et ne leur ont épargné ni les paroles amères, ni les propos malsonnants et injurieux. Des Français se sont unis dans ces diatribes aux fanatiques Italiens, chez lesquels du moins de tels scrupules patriotiques étaient plus explicables. Ainsi, après trois années écoulées, Paul-Louis Courier, officier malgré lui et artilleur morose, parcourant l'Italie, plutôt à l'afliit d'un palimpseste grec qu'en vue d'y faire son métier, exerçait avec entrain sa verve sarcaslique sur ces nobles esprits, plus sévère, plus cruel à leur égard que les plus susceptibles, les plus jaloux de leurs compatriotes.
« Quelques grands seigneurs d'Italie, écrit-il, qui prêtent leur maison, et qui font, pour bien vivre avec les Français, des bassesses souvent inutiles, sont des gens ou mécontents des gouvernements que nous avons détruits, ou forcés par les circonstances à paraître aimer le chaos qui les remplace ; ou assez ennemis de leur propre pays pour nous aider à le déchirer et à se jeter sur les lambeaux que nous leur abandonnons. Tels sont, à Milan les Serbelloni; ici (à Rome) les Borghese et les Santa- Croce ' . »
De pareilles insinuations ne sauraient porter plus à faux que sur le galant homme, le vrai patriote, le sincère démocrate, que fut le duc Galeazzo Serbelloni. Qu'il fût un homme de peu de portée d'esprit, inconsistant d'opinions, frivole, ami du faste, vain do jouer à tout prix un rôle parmi ses concitoyens, de parader en bel uniforme dans les cérémonies civiques*, nul ne le conteste. Son gros œil rond et fixe, son nez allongé, ses lèvres pincées, qui lui donnent un peu la tête d'un brochet, dénotent assez une intelligence des plus ordinaires. Mais ce grand d'Espagne, plus que quinquagénaire, avec son énorme fortune, les privilèges, les faveurs, que lui valaient son nom et sa famille sous la domination autrichienne, ne peut à aucun degré être classé parmi les déclassés, les brouillons, les mécontents, les ambitieux servîtes, avides de se frayer un chemin aux honneurs et à la richesse. Caractère faible, intelligence médiocre, mais cœur chaleureux et aimant, il
1. Lettre à Chlewaski, 8 janvier 1799. — On est étonné de trouver Melzi parmi les contempteurs de Serbelloni.
2. Cusani, t. IV, p. 217 ; t. V, p. 13, d'après Pietro Verri.
s'était épi'is sur le tard d'une belle passion pour les idées démocratiques qu'il avait adoptées sans réticence, car au delà il entrevoyait, sous l'égide de la République française, la libération de sa patrie, l'indépendance et la résurrection de l'Italie. « Très brave boninie qui désire la liberté et le bonbcur de son pays ' », il ne croyait ni l'Iiuinilier devant la France, ni s'humilier luimême, en réclamant son intervention, et c'est se montrer souvei-ainement injuste que de clore les aménités qu'on décochait à lui et à ses pareils, comme le fit Paul-Louis Courier, par cette insultante exclamation : « C'est trop dégoûtant - ! »
Bonaparte, si bon appréciateur du mérite, si chatouilleux sur la dignité humaine, si peu accessible alors aux flagorneries et peu porté à savoir gré de la i)latitudc, était loin de partager les sentiments de réprobation que souleva parfois l'attitude si franche de Serbelloni. Il le marqua d'une façon éclatante en allant s'installer dans le i)aiais de ce Serbelloni si décrié par certains pui-istes de l'aristocratie lombarde, ce qu'il aurait eu certainement scrupule à faire, s'il avait nourri à son égard la moindre prévention. Descendu, le jour de son entrée à Milan, à l'archevêché, où il demeura quelques jours et mit tout en œuvre pour séduire le vieil et vénérable prélat, M^'' Visconli, il ne tarda pas à transporter le quartier général dans le confortable et massif palais Serbelloni, récemment construit au Corso délia Porta Orientale', palais encore debout, qui, après avoir abrité sous ses somptueux lambris les rêves de Bonaparte et ses amours avec Joséphine qui l'y rejoignit peu après, eut pour hôte, soixante-trois ans plus tard, par une singulière destinée, le descendant, l'héritier de ce roi de Sardaigne vaincu par Bonaparte, qui, allié de la France, venait de faire refleurir, aux champs de Magenta, ce rêve de l'unité italienne que son aveugle aïeul avait tant concouru à écarter*.
1. « Le citoyen Serbelloni. .. est patriote, ce qui a produit ici un effet d'autant plus avantageux qu'il jouit d'une gi'ande considératiou étant de la première lamille du Milanais et loit riclie » (Bonaparte au Directoire, de Milan, 11 juin 1796, Arch. G.I. « Serbelloni est un très brave liominequi désire la liberté et le bonheur de son pays. Vous l'accueillerez comme un ami vrai de la liberté a droit de l'être par vous ; il s'est prononcé d'une manière décidée pour la République » (Bonaparte à Carnet, 2S août 17'JG).