Bonaparte au Directoire, 28 avril (Arcli. G
d'armes ' » la plus belle pcut-ûlre qu'il ait jamais conçue, véritable modèle d'éloquence militaire, énergique, imagée, sonore, où, retraçant et résumant en traits de feu l'immortelle campagne exécutée le mois d'avant, il présageait de nouvelles victoires en en définissant le but avec une précision et une hauteur d'âme extraordinaires :
« Soldats ! Vous vous êtes précipités comme un torrent du haut de l'Apennin; vous avez culbuté, dispersé, éparpillé tout ce qui s'opposait à votre marche.
» Le Piémont, délivrée de la tyrannie autrichienne, s'est livré à ses sentiments naturels de paix et d'amitié pour la France.
» Milan est à vous, et le pavillon républicain flotte dans toute la Lombardie.
» Les ducs de Parme et de Modène ne doivent leur existence politique qu'à votre générosité.
» L'armée qui vous menaçait avec tant d'orgueil ne trouve plus de barrière qui la rassure contre votre courage.
» Le Pô, le Tessin, l'Adda n'ont pu vous arrêter un seul jour; ces boulevards vantés de l'Italie ont été insuffisants; vous les avez franchis aussi rapidement que l'Apennin.
» Tant de succès ont porté la joie dans le sein de la patrie ; vos représentants ont ordonné une fête dédiée à vos victoires, célébrée dans toutes les communes de la République. Là, vos pères, vos mères, vos épouses, vos sœurs, vos amantes se réjouissent de vos succès et se vantent avec orgueil de vous appartenir.
» Oui, Soldats, vous avez beaucoup fait; mais ne vous restet-il donc plus rien à faire? Dira-t-on de nous que nous avons su vaincre, mais que nous n'avons pas su profiter de la victoire ? La postérité nous reprochera-t-elle d'avoir trouvé Capoue dans la Lombardie? Mais je vous vois déjà courir aux armes : un lâche repos vous fatigue ; les journées perdues pour la gloire le sont pour votre bonheur. Eh bien, partons ! Nous avons encore des marches forcées à faire, des ennemis à soumettre, des lauriers à cueillir, des injures à venger.
» Que ceux qui ont aiguisé les poignards de la guerre civile en France, qui ont lâchement assassiné nos ministres, incendié nos vaisseaux à Toulon tremblent : l'heure de la vengeance a sonné.
1. Au quartier général Je Milan, 1" prairial an IV, 20 mai 1796 (Arch. G.).
» Mais que les peuples soient sans inquiétude; nous sommes amis de tous les peuples et plus particulièrement des descendants des Brutus, des Scipion et des grands hommes que nous avons pris pour modèles. Rétablir le Capitole, y placer avec honneur les statues des héros qui se rendirent célèbres, réveiller le peuple romain engourdi par plusieurs siècles d'esclavage, tel sera le fruit de vos victoires. Elles feront époquedansla postérité. Vous aurez la gloire immortelle de changer la face de la plus belle partie de l'Europe.
» Le peuple français, libre, respecté du monde entier, donnera à l'Europe une paix glorieuse qui l'indemnisera des sacrifices de toute espèce qu'il a faits depuis six ans. Vous rentrerez alors dans vos foyers, et vos concitoyens diront en vous montrant:
« Il était de l'armée d'Italie • ! »
1 . Un seul écrivain, un Anglais, Walter Scott, a critiqué le style oratoire de Bonaparte flans sa Vie de Napoléon, et tourné eu ritlicule ce général qui aurait paru, ditil, un comédien à des soldats anglais. M. U. Silvagni, t. II, p.3ôl et 2, l'ait justice des lailleries de Walter Scott et marque d'un trait fort juste les difl'érences de caractère, do tempérament çt d'éducation qui séparent les soldats de Napoléon de ceux de Wellington.
En dépit de Walter Scott, Bonaparte reste l'un des plus puissants orateurs, comme l'un des plus grands manieurs d'hommes (|ui aient existé. Dans ce goure d'éloquence militaiie où il excellait, seul peut-être, mais à un tout autre point de vue, Garibaldi l'a approché ! C'est le même art de parler au cœur et à res])rit du soldat; si le but est autre, le procédé est identique, si toutefois il y a un procédé
A Rome, le 2 mai 1849, Garibaldi promettait à ses hommes : « Voici ce qui vous attend : la chaleur et la soif pendant le jour ; le froid et la faim pendant la nuit. Point de solde, point de repos, point d'abri ; mais eu revanche une misère extrême, des alertes et des marches continuelles, des combats à chaque pas. Que ceux qui aiment l'Italie me suivent ! «
S'adrossant aux Chasseurs des Alpes, à Varese. le 23 mai I8S9, il écrivait : « Aux armes ! Le servuge doit cesser ! Qui peut saisir une arme et ne la saisit pas est uu traître ! »
Plus tard, dans son appel aux Volontaires pour la France, le 29 octobre 1870, il disait : « Apôtres de la paix et de la fraternité des peuples, on nous ol)lige à combattre et nous combattons avec la lière confiance de la justice et eu conservant la devise : Les Républicains sont des hommes, les esclaves sont des enfants. »
Enfin, en prenant possession du commandement de l'Armée des Vosges : « Volontaires, disait-il, francs-tireurs et mobiles que j'ai l'honneur de commander 1 Je ne vous adresse pas de longues paroles. Je compte sur vous ; vous pouvez compter sur moi ! »