‹ Bonaparte et Hoche en 1797Chapitre 10 sur 12 · CHAPITRE II LE CO0P d'État (i · texte numérisé non relu

CHAPITRE II LE CO0P d'État (i

Les élections de 1797 avaient mis le Directoire en minorité dans les Conseils et porté Pichegru, chef de la coalition des royalistes et des modérés, à la présidence des Cinq-Cents. Dès le mois de juin, les « triumvirs », Larevellière, Reubell et Barras, se concertèrent pour a sauver la République de la subversion totale » dont elle était menacée. Il s'agissait d'expulser du Directoire Carnot et Barthélémy, suspects de connivence avec la majorité, et à'épurer les Conseils en proscrivant les députés nouvellement élus. Larevellière et Reubell étaient assez en confiance Pun avec l'autre. Ils se méfiaient tous les deux de Barras : ils le soupçonnaient de conspirer à la fois avec les roya-

(i) Outre les ouvrages cités dans la précédente étude, j'ai consulté pour celle-ci : les Procès-verbaux du Directoire y la correspondance de Hoche, aux Archives de la guerre; Victor PiBKRE, 7^ Fructidor f documents, Paris, 1893 ; — Mémoires de BouRRiBNNE, Thibaudbau, Bigabré ; — Stbel, Histore de l'Europe pendant la Rholution française; — Lanfrev, Histoire de Napoléon /•'; — Bougier, le Général Cher in [Revue historique, 1878); — Baillbu, Correspondance de Sando!(,

listes et avec les anarchistes, avec les meneurs des faubourgs et avec les agents du comte de Provence. Mais, comme Barras leur était nécessaire et pour former une majorité et pour préparer le coup de main, ils s^ouvrirent à lui. Il leur « donna sa parole d de tout tenter avec eux. Le premier point était de s^assurer des moyens d'exécution. Les triumvirs, qui étaient capables d'ourdir un complot, étaient hors d'état de Pexécuter. A eux trois, ils ne faisaient pas un homme Il leur fallait des troupes, et un militaire pour faire marcher les soldats. Rien désormais, dans la République, même le pouvoir civil, même les derniers représentants de l'esprit conventionnel, ne pouvait plus prévaloir et gouverner que par la force organisée et commandée, par Parmée, en un mot, et par les généraux. Ils hésitèrent entre Moreau, Bonaparte et Hoche. Moreau passait pour pur, mais il s'était montré singulièrement hésitant et tiède depuis les élections, il se piquait de légalité, et ses liaisons avec Pichegru inquiétaient les Directeurs. Bonaparte semblait trop envahissant, d'ailleurs il était nécessaire en Italie.

Hoche était inoccupé; l'armistice le neutralisait en quelque sorte. Il n'avait pas de liaisons parmi les hommes politiques. Il passait pour républicain, sans épithète. On le savait hostile au parti modéré parce que ce parti se confondait avec les monarchistes et la a faction des anciennes limites », quHl ferait la paix, disperserait les armées, mettrait les généraux en réforme et les dépouillerait du rôle qu'ils avaient pris

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d'arbitres de la République. Hoche se prononçait très fortement contre toute tentative de restauration : ses convictions, très sincères, son patriotisme et ses intérêts rattachaient irrévocablement à la république. Pas plus que Bonaparte, il ne se serait contenté d^un titre de maréchal et il ne se serait résigné à tomber du premier rang où il s'était élevé dans l'Etat, à celui d'officier de fortune, classé à la suite de l'état-major des émigrés rentrés. Sa grande réputation de droiture, ce fonds de candeur qu'il avait conservé des temps héroïques, permettaient aux Directeurs d'attendre de lui ce qu'ils ne pouvaient espérer de Bonaparte, un instrument docile, une dupe vaillante, loyale et magnanime, « sous la triple couronne de chêne, de myrte et de laurier ».

En l'appelant à ce rôle, d'ailleurs compromettant, les Directeurs l'opposaient publiquement à ses émules militaires, et, en attisant la rivalité des généraux, ils les affaiblissaient tous. Ajoutez les petites passions qui, pour ces politiques mesquins, valaient de grands motifs. Hoche n'aimait ni Carnot, qui l'avait fait destituer et enfermer au temps de la Terreur, ni Pichegru, son rival de 1793, alors courtisan de Saint-Just, devenu un rival politique, courtisan du comte de Provence, passé des terroristes aux clichyens, et aussi détestable à Hoche dans l'un que dans l'autre personnage. Quant à Bonaparte, Hoche l'admire et témoigne noblement de cette admiration. Mais, rapporte Larevellière, « rival de gloire de Bonaparte, il voulait aussi rivaliser de patriotisme avec lui.

et ne pas le laisser, en quelque sorte seul, plus en vue que tous les autres généraux, dans les chances que pouvaient amener de si graves circonstances ». Enfin, il avait des troupes disponibles, et un prétexte, Pexpédition dMrlande et d^Angleterre, pour déplacer ces troupes par détachements et les rapprocher immédiatement de Paris.

Hoche fut sondé; le fut-il par lettres directes? On n^en a point trouvé de traces. Par émissaires? Cest le plus vraisemblable. Il avait auprès de lui, pour les ordres secrets et le secrétariat intime, Chéri n, cidevant généalogiste de France, volontaire de 1792, républicain par patriotisme et par amour de la gloire; homme de Tancien monde, cultivé, répandu, politique; chef d'état-major de Tarmée, il fut à la seconde partie de la vie de Hoche, la partie de grande action, ce que Le Veneur avait été aux années d^apprentissage.

Il paraît bien que, depuis vendémiaire an IV, Hoche avait arrêté ses vues sur une intervention militaire dans les rues de Paris; Barras avait pensé à lui, à ce moment-là; les rapports entre eux avaient continué. « Il nous donna, rapporte Larevellière, les assurances d^un entier dévouement à la cause que nous défendions. » Il donna davantage. Un plan d^action fut arrêté, et il fallait qu'il y en eût un, sans quoi les triumvirs se laissaient prévenir, envelopper par Pichegru, et d^épurateurs devenaient épurés. Toutefois, Larevellière affirme qu^il ne s'en occupa point, et que Reubell y demeura aussi étranger que

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lui (i). Le fait est possible. Reubell était assez retors, et il se montra, dans rafiaire, assez pusillanime et enclin à la fuite (2), pour vouloir ignorer des mesures compromettantes, sauf à en profiter si elles réussissaient. Il entrait dans la vertu de Larevellière de se glorifier devant l'histoire d'avoir sauvé la République, et de désavouer les moyens grossiers et les instruments brutaux du Salut public. 11 qualifiait volontiers ces mesures de « tripotages » et en laissait la responsabilité à l'homme a sans conscience », c'est-à-dire à Barras. Il ferma les yeux : en cas de scandale, il pourrait tout rejeter sur ce collègue discrédité, et condamner comme a hasardeux et inutiles » des préparatifs qui mériteraient d'être jugés ainsi, puisqu'ils auraient échoué. Ce fut donc Barras qui se chargea de donner les ordres.

Hoche était convaincu, il était impatient, il ne demanda pas de garanties, il se lança en avant, se découvrit et se livra tout entier. Le 29 juin, à son retour de Hollande, il reçut, à Gueldre, Tordre de reprendre les préparatifs d'une expédition en Irlande et de rassembler, à cet effet, à Brest, dix mille hommes tirés de

(i) Barras contredit formellement Larevellière, sur cet article. Il dit (t. II, p. 484) : a Mes collègues m^avaient autorisé à traiter cette afiaire avec Hoche, et l'approche des troupes était le résultat de nos conférences. »

(2) Il était c< hors de lui » le 17 fructidor^ la veille du coup d'Etat. Il dit à Larevellière : « Je ne veux pas rester stupidement sous le fer des bourreaux, je te déclare que je pars. » Voir les Mémoires de Larevellière, p. 77 et suiv., 120 et suiv., et ceux de Barras, t. III, p. 16, 17.

Tannée de Sambre-et-Meuse. Il les avait triés d'avance. Avertis, endoctrinés par Chérin, les chefs, ardents patriotes comme leur général, attachés comme lui à la Révolution qui les avait élevés aux premiers rangs, comme lui adversaires acharnés d^une restauration monarchique, qui les rejetterait dans la foule, ne demandaient qu^à marcher contre les « infâmes royalistes ». Le 3o juin, Lefebvre fut désigné pour faire partie de l'expédition, u Je suis bien aise, écrivait-il à Chérin, de quitter enfin les bords du Mein, mais je suis encore plus aise si je suis destiné à aller faire peur aux malheureux qui veulent déchirer notre pauvre patrie. Ces monstres ne sont pas faits pour se présenter devant des braves qui ont osé attaquer et vaincre toutes les puissances de TEurope... J^aurai le 10* régiment de hussards... je saurai bien les faire marcher, ou le diable m^emporteral... Soyez persuadé du désir ardent que j^ai de maintenir le gouvernement en tout jusqu'au tombeau, car je ne change pas aisément quand j'aime une chose ou une personne... »

Les troupes se composaient de la division Richepanse et de la fameuse a légion des Francs » organisée, en 1796, pour l'expédition dUrlande et commandée par Humbert : troupe de deux mille six cents hommes d'élite, tous volontaires, « d'un choix tout particulier », dit Bigarré qui s'y engagea; avec des officiers jeunes, robustes, de bonne volonté, indifférents aux dangers, avides de gloire, idolâtres de leur général. Ils partirent le 9 juillet. Ils savaient qu'ils marchaient sur Paris, a A ce nom de Paris, rapporte l'un d'eux, un Fran-

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çais éprouve ce qu'éprouvait un Romain à trois cents lieues de Rome. Le bonheur de revoir son pays, celui de se trouver au milieu de la plus belle capitale du monde, nous enivrèrent au point que nous faisions mille folies, mille conjectures et autant de projets sur ce voyage. Les uns pensaient que le Directoire, voulant célébrer la paix avec magnificence, faisait venir une division de chaque armée à Paris;... d'autres prétendaient que le gouvernement était menacé par des factieux et que nous nous rendions à Paris pour les secourir. Ce qu'il y avait de plus positif dans tout cela^ c'est que les armées en France étaient essentiellement obéissantes, que nous ne faisions qu'exécuter les ordres de ceux qui avaient le droit d'en donner, et que, sans nous mêler des raisons qu'on mettait en avant pour nous faire mouvoir, nous marchions gaiement vers la capitale de notre république... » Hoche suivit ses hommes, alla, en passant, voir sa jeune femme à Metz, et arriva à Châlons le 19 juillet.

Trois jours avant, le 16 juillet, la crise attendue avait éclaté dans le Directoire. Carnot avait proposé de renvoyer plusieurs ministres, notoirement hostiles aux Conseils, et de les remplacer par des hommes dont les noms seraient plus conformes « au vœu de la majorité ». Les ministres furent changés, en effet; mais les triumvirs en désignèrent de plus prononcés encore dans l'opposition aux Conseils. Ils s'étaient entendus avant la séance. Larevellière avait indiqué Hoche pour la guerre. Reubell et Barras objectèrent que ce général n'avait pas Tâge requis par la Constitution.

(c Je le sais, répliqua Larevellière, et nous ferons un autre choix ; mais le sien aura été ]X)ur l'armée entière la preuve que cVstla majorité du Directoire qui dirige Padministration de la guerre et que Carnot n^y a plus d'influence. Il est dans la nature de Thomme, et surtout du militaire, de se ranger du côté ou se distribuent les grades et Pargent. » Ils comptaient bien que, dans Pintervalle, les troupes seraient arrivées et que le coup serait frappé : Hoche serait ministre juste le temps qu'il faudrait pour investir le Corps législatif et emprisonner les députés. En cela, le calcul des « triumvirs » les trompa. Ils voulaient tenir secrètes, pendant quelques jours, les nominations qu'ils avaient arrêtées. Ni Carnot, ni Barthélémy contre qui elles se faisaient, n'avaient intérêt à les cacher. Elles furent connues aussitôt. En même temps, le bruit des mouvements des troupes transpira, et l'on établit entre ces mesures et le choix, d'ailleurs inconstitutionnel, du ministre de la guerre, un rapprochement très inquiétant pour les Conseils.

Le 1 7, de nombreux députés allèrent confier leurs alarmes à Pétiet, le ministre de la guerre disgracié, mais encore en fonction. Pétiet confirma le fait qu'une partie de l'armée de Hoche s'était mise en marche; il ajouta qu'il n'en avait point été avisé. Carnot, interpellé par les mêmes députés, assura qu'il ignorait complètement que les ordres eussent été donnés. Les députés menacés se crurent à la veille du coup d'Etat qui paraissait imminent à tout le monde, mais qu'ils étaient aussi incapables de déjouer que de

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prévenir. Un des inspecteurs de la salle, chargés de veiller à la sécurité du corps législatif, se rend, le 19, au Directoire. Carnot, qui préside, affirme, avec une entière bonne foi, que Hoche a agi sans ordre, qu'il a voulu rassembler à Brest des troupes en vue de l'expédition d'Irlande, et que, dans tous les cas, contre-ordre va lui être donné par le Directoire. Ce discours ne suffit point à rassurer les Conseils. Déjà Lacuée avait proposé d'arrêter Barras; Pichegru demande qu'on réorganise les gardes nationales. Le 20 juillet, Aubry, aussi méfiant de Hoche qu'il Pétait de Bonaparte, et pour les mêmes motifs, fait voter un message au Directoire. Le Directoire y adresse une réponse dérisoire : La marche des troupes est le résultat de l'inadvertance d'un commissaire des guerres! Cette défaite est accueillie par des murmures; le message directorial est renvoyé à une commission de cinq membres; Pichegru, Willot, Pontécoulant en font partie. On ne parle que de bataille. <c Puisqu'on veut nous faire monter à cheval, aurait dit Pichegru, nous y monterons. Le Luxembourg n'est pas une Bastille, il sera réduit en une demi-heure. »

Le jour même, Hoche, mandé officiellement au Directoire par Carnot pour s'expliquer, secrètement par les triumvirs pour se concerter avec eux, arrive à Paris. Il écrit aux Directeurs : « Ce n'est qu'hier, à mon passage à Châlons, que j'ai appris des nouvelles de Paris, oti je n'ai et ne veux avoir que fort peu de connaissances. » Mais il est fort connu, et, dès qu'on est averti de sa présence, on annonce le coup d'Etat.

<f C*est lui! c'est lui! les troupes, les canons! nous sommes cernés, bloqués ! raconte-t-il. Tels furent les cris qui m^accueillirent. » Cependant, il voudrait prendre Pair de la ville, reconnaître le terrain. Ses amis le recherchent, curieux de ce qu'il pense, préoccupés de ce qu'il projette. Parmi eux, un député aux Anciens, Marbot, le père du brillant chroniqueur, cidevant noble, ancien membre de la Législative, général de division après le lo Août, destitué comme ultrarévolutionnaire après Thermidor, jacobin déclaré, acharné contre les émigrés, très chaud pour les triumvirs, de la faction de Barras de qui ses origines le rapprochaient. Il trouve Hoche très affecté de la crise que traversait la République, mais persuadé qu'avec du courage on pourrait la sauver : « Vous nous y aiderez, dit Marbot. — La victoire est aux patriotes, répond Hoche, si Ton veut me seconder avec énergie. Je compte sur quelques hommes de cœur dans le Corps législatif, et sur les trois fidèles Directeurs; mais on ne sent pas assez la nécessité de prendre des mesures sur-le-champ; cependant, les progrès de la royauté deviennent tous les jours plus effrayants ; Louis XVIII peut être sur le trône avant quinze jours, si Ton ne frappe un coup vigoureux. Les corps de troupes qui étaient destinés pour l'expédition d'Irlande se trouvent fort heureusement placés sous la main du Directoire, leur solde est assurée; aussitôt qu'elles en recevraient l'ordre, elles seraient dans Paris avant deux jours. — Êtes-vous sûr de vos troupes ? Vos chefs de corps sauront-ils fouler un moment à leurs pieds le prestige de

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la représentation nationale? Auront-ils le dévouement intrépide de ne pas balancer entre la crainte de la destitution, de réchafaud même, et Tinexécution de vos ordres? — Je suis assuré des officiers et des soldats : les uns et les autres sont républicains; ils respecteraient le Corps législatif, s^il défendait la liberté; ils le méconnaîtront toutes les fois qu'il favorisera la marche des contre-révolutionnaires. Un Corps législatif qui n^est point populaire ne peut avoir l'armée pour lui. » C'est l'esprit du 2 juin, ce sera Tesprit de Brumaire : révolutionnaire et parisienne, organisée et enrégimentée, c'est toujours la force armée qui se fait l'arbitre de la liberté et juge du législateur.

Les intentions de Hoche étaient incontestablement pures, et, décidant de l'Etat comme il décidait de la guerre, les moyens lui semblaient légitimes qui menaient à ses fins. Il s'attendait à lutter contre un insurrection royaliste, et le fait est que cette insurrection couvait : en même temps que Hoche rapprochait ses légions de Francs, Frotté, Rivière, Polignac acheminaient leurs chouans vers Paris. Un second Vendémiaire, en permettant de les écraser, fournirait l'occasion naturelle de grandes mesures politiques. Le gouvernement que Hoche voulait faire prévaloir, dans la République épurée, devait être honnête, probe, austère. C'était chez lui la partie de Tidéal et de l'illusion. Barras la lui laissait.

Le 21 juillet, Hoche se rendit au Directoire. Il s^y trouva très déçu, et fort gêné, dès Tabord, du personnage équivoque que les triumvirs lui faisaient jouer. Carnot l'accusait de conspirer contre la République; Barthélémy opinait comme Carnot. Reubell et Larevellière, que Hoche croyait « fidèles » et dont il se croyait sûr, feignaient de tout ignorer. Barras, qui savait tout, Pabandonna. Aux questions pressantes de Carnot sur la marche des troupes, aux menaces de mise en accusation, s^il ne se disculpait pas, Hoche se troubla, a Tout interdit, rapporte Larevellière, il jetait continuellement les yeux sur Barras, et Barras eut la lâcheté de tenir continuellement les siens sur le papier qu'il avait devant lui, sans oser proférer un seul mot... » Pour se défendre, Hoche aurait dû découvrir les triumvirs; leur secret n^était pas le sien; ils le trahissaient, mais lui, en les trahissant, aurait compromis la cause qu^il servait avec eux, la cause de la République, à laquelle il était prêt à tout sacrifier. Il balbutia, il tâcha d'éluder. Alors, Larevellière, considérant a qu'il n'était plus possible sans compromettre ou, pour mieux dire, sans perdre la République, de désavouer ou de dénoncer les mesures », — interpella Carnot, lui demanda de quel droit il interrogeait le

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général : le Directoire ne Ty avait autorisé par aucun acte, par aucune délibération collective, et ses attributions de président ne lui permettaient pas de se substituer au Directoire : « Je m'oppose, pour ma part, à ce que cette espèce d'instruction judiciaire se continue. 3> Puis, s*adressant à Hoche : « Quant à vous, général, ne prenez aucune inquiétude de ces vaines menaces. Vous pouvez compter sur moi... Je ne crains pas de vous donner la même assurance au nom de la majorité des membres qui siègent dans ce conseil... » L'affaire tournait aux querelles quotidiennes des Directeurs. Elle finit comme les autres : Carnot, ne se sentant pas soutenu, s'arrêta; les triumvirs, ne se sentant pas prêts, ajournèrent. Hoche se rendit chez Larevellière qui l'accueillit avec effusion, lui dénonça la perfidie de son collègue Barras, l'engagea à mettre toute sa confiance en lui seul, et à ne travailler qu'avec lui au salut de la République. Jl lui déclara, en outre, que ni lui ni Reubell n'avaient connu les mouvements des troupes : Barras avait pris sur lui seul de les ordonner au nom de la majorité. Hoche se rendit de là chez Barras. 11 se répandit en récriminations : « Les généraux et l'armée sont également mécontents; Carnot et son bureau topographique les abreuvent d'amertume; ils favorisent les aristocrates et font également preuve d'incivisme et de bêtise. » L'insidieux Barras lui démontra sans doute que qui ne sait pas dissimuler ne sait pas conspirer. Hoche sortit du Luxembourg sans illusion sur les Directeurs, mais parfaitement résolu à reprendre la partie, et le plus tôt

possible, avec eux ou sans eux. Cependant, prévenu que Willot allait proposer aux Cinq-Cents un message pour protester contre Tillégalité de sa nomination au ministère, il le prévint, et, le 22 juillet, envoya sa démission au Directoire : a II est douloureux pour un ami de la patrie de ne pouvoir coopérer aux grands travaux dont vous êtes chargés. Je me propose de prendre aujourd'hui même les derniers ordres du Directoire. »

C'était une lettre destinée au public. Hoche ne partit point; toutes ses démarches tendent à prouver qu'il avait partie liée avec Barras, et qu'il n'attendait qu'un ordre ou un aveu des triumvirs pour engager l'action. Il avait assumé la responsabilité des mesures militaires; c'est contre lui que se déchaînaient les journaux et les orateurs des Conseils. Mais il était convaincu que « s'il périssait, il voyait périr en même temps la République ». Il était sûr de ses intentions; il ne l'était ni de celles des triumvirs, ni de celles des autres chefs d'armée. Il comprenait qu'une autorité dictatoriale serait nécessaire, au moins pour un temps : il était prêt à la prendre et décidé à l'abdiquer dès que le péril serait conjuré. « La chose sur laquelle on l'entendait dans toutes ses conversations témoigner son inquiétude, dont il avait autant d'horreur que de la royauté même, c'était le pouvoir militaire. — Je vaincrai les contre-révolutionnaires, disait-il, et, quand j'aurai sauvé la patrie, je briserai mon épée. » D'autres fois, pour pallier l'illégalité qu'il se voyait contraint de commettre, il annonçait que, la

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révolution accomplie, il chercherait une grande diversion au dehors, et tournerait contre les Anglais toutes les passions nationales et toute l'ardeur de Parmée.

Cependant Reubell demeurait impénétrable; LarevelHère conseillait à Hoche de quitter Paris; Barras proférait des discours menaçants et reculait toujours l'action. Il voulait que les Conseils prissent Toffensive et se missent dans leur tort : l'intervention de l'armée eût alors été presque légale, et, dans tous les cas, plus populaire. « Nous tiendrons ferme si nous sommes attaqués et si nous sommes décrétés d'accusation, disait-il, le 22 juillet, à Lavalette, l'émissaire de Bonaparte; alors nous monterons à cheval et nous les écraserons. » Par-dessus tout, l'argent manquait pour entretenir les troupes que Ton acheminait vers Paris. Lavalette avait pour instruction d'offrir, en cas de nécessité, aux Directeurs Taide de Bonaparte. Il jugea le moment venu de les mettre de la sorte, encore davantage, à la discrétion de son chef. « Je lui ai fait votre proposition, écrit-il à Bonaparte en sortant du Luxembourg, il l'a acceptée avec transport. »

Les triumvirs reprennent quelque confiance. Ce sont, comme toujours, les nouvelles d'Italie qui relèvent leur courage. Bonaparte est avec eux, décidément! Un courrier leur arrive apportant les adresses des divisions, la proclamation fulminante du général en chef, le 14 juillet, a Hoche assure que l'armée de Sambreet-Meuse est dans les mêmes dispositions. » Ils ont déjà les pièces extraites du portefeuille de d'Antraigues, la dénonciation de la trahison de Pichegru, la pré*

3oO LES VUES DE HOCHE.

somption de la complaisance de Moreau : Pichegru, Tespoir des royalistes; Moreau, le refuge des républicains modérés, des « loyalistes » de la Constitution. Ils livrent ces pièces à la publicité (i). Barras espère que, l'argent de Bonaparte aidant, avec de larges distribu tions, à coups de grosses sommes, on évitera une effusion de sang. Il le dit, le 23 juillet, à Lavalette : « Je pense que, sans commotion violente, nous rétablirons Tordre. » Il écrit lui-même à Bonaparte : a Moi, Reubell et Larevellière, nous défendrons la Constitution jusqu'à la mort. Nous arrêterons à la fin ce cours d'assassinats... Hoche est ici, il va préparer son expédition d'Irlande. Nous allons nous occuper d'épurer Tintérieur. » L'argent, qui purifie tout, sera rinstrument de cette épuration. Mais le temps presse, l'Italie est loin. Les Directeurs confient leur détresse à Hoche.

Le 24 juillet, au matin, il vient prendre congé de Barras, et il met sa caisse à la disposition du Directoire. Cette caisse n'est pas aussi bien garnie que celle de Bonaparte; toutefois, les réquisitions levées en Allemagne y ont laissé quelques réserves. Barras raconte que, dans cet entretien, Hoche lui dit « en le serrant dans ses bras d : « Le royalisme nous déborde; avec quel regret je vous quitte! Rappelez-vous que, pour nous, il n'y a pas de transaction; si vous ne prévenez pas ceux qui veulent nous tuer, on fera mieux

(1) Moniteur du i3 juillet et note dans le Rédacteur du 26 juillet.

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que nous tuer : on nous livrera, et la liberté sera perdue... Si vous n'êtes pas soutenu ici, il faut que vous vous rendiez à Parmée que je commande. Nous prendrons ensemble une vigoureuse détermination... » Barras répond que son poste est à Paris, que ses collègues et lui sont « irrévocablement résolus à agir, et sous peu de jours »; mais il est instant que Hoche retourne à son armée et mette ses troupes en marche. Barras fera approuver ces mouvements par le Directoire, Hoche fera faire des adresses par son armée; il correspondra avec Barras, il enverra à Paris son chef d'état-major général, Chérin, « homme sûr et patriote éclairé ». Hoche s'en va, très ému (i).

En sortant de chez Barras, il aperçoit, près deSaint- Sulpice, Marbot qui passait dans la rue. Il fait arrêter sa voiture : « Il n'y rien de changé, dit-il à Marbot, je pars pour ma destination »; et, lui serrant fortement les mains : « Dites aux patriotes, ajouta-t-il, qu'ils comptent sur Hoche; je suis à vous à la vie, à la mort. » Avant de partir, il adressa à Chérin cette lettre significative : « Il est on ne plus urgent que vous m'envoyiez deux cent mille livres à Reims, avec la plus grande diligence, c'est-à-dire en poste. Faites, pour plus de célérité, que j'aie beaucoup d'or. » Et il se mit en route pour Charleville. Tout, cette fois, semblait arrêté en vue d'une action rapide.

(i) George Duruy, Mémoires de Barras, t. II, p. 497. Les dates données par Barras, dans ses notes, ne sont pas toujours d'accord avec les procés-verbaux du Directoire et les correspondances.

Cependant Barras, après a avoir serré Hoche dans ses bras », se retourne vers Bonaparte, et, le même jour, 24 juillet, lui écrit : « Point de retard; songe bien que c'est avec lui seulement (/uz, c^est l'argent promis par Lavalette) que je puis remplir tes honorables et généreuses intentions. » Le 26, il fait prendre par le Directoire un arrêté approuvant Hoche d'avoir détaché six mille fantassins, deux mille cavaliers et mille artilleurs de l'armée de Sambre-et-Meuse, et lui enjoignant de les conduire dans POuestoti ils s'embarqueront pour rirlande. L'accord se fait un moment, entre les cinq Directeurs, sur cet ordre équivoque. Carnot et Barthélémy le prennent à la lettre : c'est, pour eux, un moyen d'enterrer l'affaire et de se débarrasser de Hoche; c'est pour les triumvirs un moyen de garder Hoche et ses soldats à leur disposition et de masquer la marche sur Paris. Les Conseils n'en sont pas dupes. Le même jour, Pichegru fait un rapport aux Cinq-Cents : « Quel est donc ce nouveau pouvoir qui fait mouvoir à son gré, d'une extrémité de la République à l'autre, des corps de troupes suivis d'une artillerie considérable? » Il propose et fait voter une mention portant que la distance constitutionnelle de six myriamètres que les troupes ne peuvent franchir, autour de la capitale, sera marquée par des colonnes établies sur les routes, et que tous ceux qui la franchiraient ou ordonneraient de la franchir, sous quelque forme que ce fût, se rendraient coupables d'attentat contre les libertés publiques; qu'aucun déplacement de troupes n'aura lieu, sur le territoire de la Républi-

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que, que sur un ordre du minisire de la guerre, en vertu d'un arrêté du Directoire.

Hoche prépare activement la concentration de ses troupes à Reims. Le Directoire a prescrit la marche de neuf mille hommes vers TOuest, Hoche en achemine quinze mille sur Paris. En passant, il les inspecte, les exhorte. Le 28, il est à Charleville, il presse les agents, a Comme Pexpédition dont il s'agit est de la plus haute importance, mande-t-il à Pordonnateur Jujardy, le retard que feraient éprouver les subsistances pour la marche des troupes demeure sous votre responsabilité. » Là-dessus, il reçoit un contre-ordre : c'est Teffet de la proposition de Pichegru. Le nouveau ministre de la guerre, Schérer, qui n'est pas dans le secret et qui s'émeut fort des menaces des Conseils, s'étonne de voir quinze mille hommes en route, quand, paraît-il, les états n'en annoncent que huit mille; il ordonne de les faire rétrograder. Hoche le mande aussitôt à Jujardy : <c Les troupes que je devais réunir à Reims rétrogradent toutes sur l'armée de Sambre-et-Meuse. » Il arrête le mouvement en avant; mais il ne commande pas la retraite. Sa lettre envoyée, il se demande s'il est, encore une fois, joué, trahi par Barras. Il s'impatiente, il s'agite, et il prête

aux troupes les inquiétudes qui le troublent lui-même. « Dix fois au moins, écrit-il à Schérer, elles ont été en avant et ont rétrogradé par suite des ordres qu'ont donnés les généraux et les ministres. Fatiguées^ harassées, elles ne savent plus qui entendre, et à peine osé- je leur adresser des ordres en conséquence de ceux que je viens 'de recevoir de vous... » Puis il réfléchit. Il attendra; il gardera les soldats dans leurs cantonnements et sous sa main. « Les troupes, ajoute- t-il aussitôt, continuant sa lettre à Schérer, ont besoin de quatre jours de repos. Marquez-moi, par le retour du porteur de la présente, si définitivement elles doivent aller à rOuest. Rappelez-vous, citoyen ministre, qu'on peut aimer son pays sans cependant prétendre sacrifier son existence à des erreurs telles que sont celles qui ont eu lieu depuis dix jours. »

Dans la soirée, nouvelle instruction du Directoire : Se porter vers TOuest. Est-ce une feinte? Est-ce un désaveu? Entend-on l'écarter, le paralyser, se débarsasser de lui? Il ne s'y prêtera pas. Il refusera d'aller en Irlande; il retournera au Rhin. Il le décide, il le fait répéter dans les cantonnements et dans les garnisons. Toutefois, il ne part pas encore. Il ordonne, le 28 à sept heures du soir, « que les troupes soient arrêtées et séjournent 0(1 elles se trouvent, jusqu'à ce que les généraux qui les commandent reçoivent de nouveaux ordres de lui personnellement j>. C'est sa réponse à la motion de Pichegru. Comme il lui faut un prétexte pour différer l'exécution des ordres de Paris, il le prend dans la fotigue et Tirritation des sol-

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dats. Fatigue réelle, irritation très vraisemblable, mais non contre leur chef ni contre Texpédition projetée* Un des officiers de la légion des Francs représente, dans ces jours-là mêmes, Parmée célébrant à Charleville son retour en France, « savourant le Champagne » et filant gaiement les amours de garnison. Mais le prétexte est plausible : on y croira, on aura peur, et le temps sera gagné. Hoche écrit à Schérer, le 29 juillet, qu^il va répondre à Pichegru et à Willot : « Mon honneur y est intéressé. » oc Je me suis porté ici (Dînant) contrairement à ma lettre d'hier, afin de visiter et de calmer les troupes dont le mécontentement est à son comble; il a pour cause les différentes marches qu'on leur a fait faire et le défaut absolu de solde. Hier, le 2* bataillon de la 9* demi-brigade a refusé net' de marcher. Je doute qu^aucunes troupes veuillent aller maintenant à Brest, Tarmée étant informée de mon refus d'embarquer. »

Ce sont les arguments sans réplique de Bonaparte. Mais Hoche est compromis. Hoche est moins menaçant, Hoche n^a pas frappé les grands coups de prestige de son émule, enfin il ne dispose que de 200,000 livres ! Les triumvirs ne cherchent qu^à gagner du temps : ils sont tout à la crainte, et, pour le moment^ c^est des Conseils qu'ils ont le plus peur. Ils signent une trêve et ils la concluent aux dépens de Hoche. <K Les projets d'oppression contre le Corps législatif ont été abandonnés, écrit Sandoz, le^29 juillet. Les trois Directeurs qui en étaient les complices sont revenus à Topinion de Carnot et de Barthélémy. Ainsi

3o6 LES VUES DE HOCHE.

la division qui régnait à ce sujet dans {^intérieur du Directoire exécutif a cessé pour un moment; mais Barras et Reubell ont failli se trouver dans le plus grand embarras. On a recueilli les preuves matérielles des ordres expédiés de leur part pour la marche des deux régiments sur Paris. Ils devaient être dénoncés et mis en accusation au Corps législatif si le rapprochement ne fût pas survenu. La femme du dernier m'en a fait indiscrètement Paveu. »

Le 3o juillet, la délibération recommence au Directoire, et cette fois solennellement, sur ces fameux mouvements de troupes. Carnot déclare « qu^il rend justice aux intentions du général Hoche, et qu^il le croit très pur » ; mais il est d*avis de ne pas affaiblir Farmée de Sambre-et-Meuse, et il conclut que les détachements de cette armée doivent, jusqu^à plus ample informé, suspendre leur marche vers l'Ouest. Reubell est d'un avis contraire : Texpédition d^Irlande n'est pas une chimère, les renforts sont indispensables à l'armée de l'Ouest, la marche des troupes sur Brest est nécessaire. Il a été établi que l'ordre de route vers le rayon constitutionnel était l'effet de l'ignorance ou de la perfidie d'un subalterne. Les Hollandais proposent une expédition en Irlande : le ministre de la marine leur a promis de les soutenir par un corps de huit à dix mille hommes. D'ailleurs, la Vendée s'agite : une explosion s'y prépare. Il faut effrayer les traîtres. Il n'y a aucune apparence de rupture avec l'Autriche. « L'essentiel est l'intérieur, qu'il faut préserver de toute secousse révolutionnaire :... un mouvement de troupes versTOuest

LE COUP d'État. 3oy

est indispensable pour déjouer les manœuvres des conspirateurs, beaucoup plus dangereux que tous les ennemis du dehors. » Puis, si Ton fait rétrograder ces troupes, on accréditera Timposture qui les destinait à Paris. Larevellière appuya Reubell. Barras trouva l'argument admirable et renchérit : le Directoire se compromettrait en arrêtant la marche des troupes; il fortifierait les « atroces calomnies » colportées de toutes pans?... Nul danger du côté de l'Allemagne. « C'est vers l'Angleterre qu'il faut aujourd'hui diriger tous nos efforts; c'est l'Angleterre seule qui... s'oppose à la pacification générale... Le gouvernement anglais est perdu le jour oti les Français et les Hollandais débarqueront dans leur île. — On nous parle d'alarmes sur la marche des troupes; elles ne peuvent exister que chez les ennemis de la République : ce sont les Anglais, c'est Pîtt, c'est Blankenbourg qui tremblent... » « Une minorité perverse, rapporte-t-il, veut perdre le général Hoche depuis qu'il a donné son assentiment aux pétitions de l'armée. Reubell et Larevellière parlent avec véhémence : ils partageront le sort qu'on réserve à deux généraux qui servent la patrie avec tant de distinction que Hoche et Bonaparte! Carnot est interdit, y»

Sur la proposition de Larevellière, le Directoire arrêta de nouveau que les deux mille cavaliers, six mille fantassins et mille artilleurs détachés de l'armée de Sambre-et-Meuse suivraient leur destination vers l'Ouest. Le reste, s'il en avait été détaché davantage, retournerait à l'armée de Sambre-et-Meuse. Le mi-

3o8 LES VUES DE HOCHE.

nistre de la guerre écrivit, le lendemain, à Hoche, que le Directoire le confirmait dans le commandement de Texpédition d'Irlande, mais que jusqu'^à cette expédition il conserverait « le titre de général en chef de Tarmée de Sambre-et-Meuse ». C'était, comme Tarrété sur les troupes, une mesure à deux fins : l'expédition d^Irlande restait le prétexte, Tintervention à l'intérieur l'objet réel; toutefois, à défaut de cette intervention, ou après cette intervention, les troupes et leur général pourraient reprendre la marche vers rOuest. Quant à Hoche, s'il contribuait à la révolution, le Directoire préférait, le coup accompli, réloigner de Paris. Ce général menaçait de devenir trop puissant à Tarmée de Sambre-et-Meuse; on l'enverrait courir les grandes aventures et les grands périls en Angleterre. L'opinion prendrait confiance en le voyant chargé de cette grande entreprise; elle y reconnaîtrait la juste récompense des services qu'il aurait rendus à la patrie, et les triumvirs, après l'avoir employé à établir leur suprématie, se délivreraient d'une compétition inquiétante pour eux. C'est la conduite qu'après Campo-Formio ils tinrent avec Bonaparte.

Les meneurs des Conseils ne virent dans ces allées et venues des troupes, dans ces ordres et contre-ordres du Directoire, dans ces pompeuses menaces à l'Angleterre, que des faux-fuyants, et crurent plus que jamais à une conspiration dont Hoche était l'âme. Le 3o juillet, le jour où le Directoire prenait cet arrêté, Dufresne, aux Cinq- Cents, attaqua la gestion financière

LE COUP d'État. Soq

de Hoche, Taccusa de malversations, et dénonça un détournement, pour un objet inconnu, mais aisé à soupçonner, de plusieurs centaines de mille francs provenant des contributions de guerre. Le lendemain, Willot reprit Toffensive : a Le général de Tarmée de Sambre-et-Meuse vient de se rendre à Reims, où des forces considérables se réunissent. Contre qui? 3> Il demanda la mise en accusation de Hoche, de son chef d'état-major et de l'ordonnateur en chef de son armée. Le Directoire, cette fois, fut directement visé. « Il ne peut, dit Pontécoulant, y avoir de mouvements sans que le gouvernement en soit le complice- »

Ces dénonciations produisent leur effet habituel. Les Conseils ne sont pas populaires; mais le Directoire Test encore moins. Les orateurs du parti antidirectorial font appel au vieux et noble sentiment d'indépendance des Parisiens, à l'horreur du coup d'Etat militaire, de l'intervention de Tarmée dans les affaires intérieures : ils se croient encore à la veille du 14 juillet ou du 10 août, et ils retournent contre les républicains retranchés dans la Constitution la manœuvre employée alors par les partis révolutionnaires contre la Couronne. Ces souvenirs ont gardé du prestige; les triumvirs s'en émeuvent. Ils ne se doutent pas euxmêmes à quel degré de lassitude, d'énervement, d'indifférence ils ont, à force d'abuser du mot de liberté, conduit l'opinion. Ils s'étonneront, au jour de l'action, de la facilité de l'ouvrage. Ils n'y croient pas encore, et, de loin, les fantômes de la Révolution les épouvantent.

3lO LES VUES DE HOCHE.

Mais le coup d'État n'est que différé. Le 2 août, Barras dit à La Valette : « J'attends le décret d'accusation pour monter à cheval et marcher contre les conspirateurs des Conseils, et bientôt leurs têtes rentreront dans les égouts. » C'est qu'il était arrivé une lettre de Bonaparte et que Augereau, mis par ce général à la disposition du Directoire, était, le soir même, attendu à Paris. C'était le sabre étincelant, irrésistible et inintelligent qu'il fallait au Directoire. Bonaparte avait, une fois de plus, pénétré les désirs des triumvirs; il leur envoyait, à l'heure opportune, l'instrument dont ils avaient besoin. Avec Hoche ils n'étaient sûrs que de la journée; avec Augereau, ils étaient sûrs du lendemain. Hoche fut dès lors sacrifié. Il sortait diminué de cette aventure équivoque; il avait perdu son prestige de pureté républicaine; il s'était entaché de politique; il devenait suspect aux yeux de beaucoup de bons citoyens. C'était un double bénéfice pour le Directoire. Hoche comprit et ne pardonna point. Le Directoire le chargeait du commandement de l'armée d'Irlande : il vit dans cette mesure un piège ou un ostracisme déguisé; il refusa décidément. Le Directoire lui laissait, par provision, le commandement de Tarmée de Sambre-et-Meuse; c'est à cette armée qu'il résolut de se rendre, pour y attendre les événements et préparer sa revanche. Le 2 août, il arriva à Wetzlar. « Ses amis, rapporte le chroniqueur de sa vie, furent frappés, en allant à sa rencontre, de le voir, contre son habitude, accompagné de son épouse et d^n enfant en bas âge qu^il amenait avec

LE COUP d'État. 3i i

lui. Pour ceux qui suivaient plus particulièrement le fil de ses affaires, il fut évident qu'il venait avec ce qu'il avait de plus cher au monde, chercher un asile contre ses persécuteurs, au milieu de ceux qui lui étaient restés fidèles. »

Lorsqu'en 1793, au temps de la guerre immortelle, la guerre d'indépendance, les jeunes généraux de la République, appelés à Paris pour discuter un plan ou confondre quelque délateur, retournaient à la frontière, ils y trouvaient, selon l'admirable expression de Taine, s vierges pures dans l'imagination de l'officier et du soldat », toutes les nobles idées qui avaient fait la Révolution et soutenaient la République : liberté, égalité, droits de Tbomme, avènement de la raison. Rien n'était plus beau, à leurs yeux, que de mourir pour la patrie, et ils donnaient avec enthousiasme leur vie à une chose qui dominait la Révolution même, la France, pendant qu'à Paris tant d'honnêtes Français tombaient sur les échafauds, sacrifiés stérilement au fanatisme ou aux rivalités de quelques démagogues. Avec l'offensive et la conquête, tous les sentiments se déplacèrent et les perspectives furent changées.

Les généraux ne revinrent plus aux camps sous le coup de cette horreur sacrée du drame qui se passait

3l2 LES VUES DE HOCHE.

à Paris, que la fatalité menait et dont ils détournaient les yeux. Paris ne leur laisse désormais qu^une impression d^impatience et de dégoût; la besogne de factions et d^intrigues qui s^y opère leur semble trouble et funeste. Paris, aux temps héroïques, avec la Convention et ses Comités,, portait Tâme de la République. Mais, en même temps que le grand péril, le mystère du pouvoir s'est dissipé. Le Directoire, ridicule et méprisé, a trahi le secret du temple. On n^aperçoit plus dans le sanctuaire que des hommes qui se querellent, des hommes très petits et des querelles médiocres. L'âme de la République est désormais dans les armées. La nation, qui semble s*échapper à soimême et se cherche vainement dans les Conseils, le Directoire, les journaux pleins de cabales, de délations, d'agiotage politique, se retrouve là, vivante et passionnée. Le volontaire de 1792 est devenu militaire de profession; mais il conserve, en la tournant toute à la gloire, Tardeur des premiers jours. Là, « on garde un but commun, des passions communes, quand la nation n'en a plus. Le lien de la nation se détend, à mesure que le lien de Tarmée se resserre (i). » L'armée sent la Révolution s'incarner et survivre en elle. A Paris, on lutte pour le pouvoir et pour l'argent, pour dominer la République et pour l'exploiter. Aux armées, on lutte pour la glorifier. On ne reçoit pas l'argent de l'Etat, on nourrit l'Etat avec

(i) TocQUEviLLK, Fragments et Correspondance ^ t. !•', p. 291

LE COUP d'État. 3i3

Targent de la conquête. On sait où est Tennemi : on Ta devant soi. On sait où sont ses amis : on les a autour de soi. On obéit avec allégresse; on commande avec sécurité; on peut opérer librement le bien que l'on conçoit pour la cause que Ton sert; le chef est maître à son quartier général : il est sûr d'être approuvé et d'être suivi. On s'explique que Bonaparte voulût demeurer en Italie et que Hoche, après s'être un instant laissé dévoyer vers Paris, eût hâte de revenir au Rhin.

Exerçant le pouvoir, et l'exerçant — ils en sont convaincus — pour conserver la République et affermir la Révolution, comment ne songeraient-ils pas à étendre ce pouvoir à la France entière, à l'enlever aux mains maladroites qui Ténervent, aux factions surtout qui l'anéantissent en se le disputant ? Ni anarchie ni restauration, c'est leur vœu, c'est leur intérêt; c'est le vœu et l'intérêt de Timmense majorité des Français. Ils se jugent seuls capables de le remplir. Considérez leur âge, c'est celui de grandes passions, des grandes aventures; l'âge des grands ambitieux de tous les temps. Ils ont sauvé la République des ennemis du dehors; on les appelle à la sauver des ennemis du dedans; pourquoi ne la gouverneraientils pas ?

L'esprit tout romain et césarien de Bonaparte se porte directement à ce dessein et s'y arrête. Hoche en est agité; il y incline avec inquiétude; il y dérive, pour ainsi dire, en se débattant dans les tourbillons du courant; mais il se sent entraîné. Il est jeune, il est

3l4 LES VUES DE HOCHE.

fier, il se sait fort, il ne veut pas périr; il entend surnager.

Comme Bonaparte, Hoche ne manque pas une occasion de manifester son hostilité au pouvoir militaire; mais, comme Bonaparte, il ne confond point avec le « pouvoir militaire » la magistrature d^un général d'armée. Cromwell et Washington ont commandé des armées et gouverné des républiques. Ils se sont élevés au pouvoir par Tautorité militaire, ils s'y sont maintenus par l'autorité civile. Hoche est bien décidé à ne plus se compromettre pour le Directoire. Le jour venu d'épurer la République, il agira par luimême et pour la France seule, dont il se fera l'arbitre et le garant. La Révolution finie, il la consacrera, et, après avoir écrasé les factions par un coup de force, il les empêchera, par un gouvernement juste, austère et fort, de relever la tête. Quand il parle de briser alors son épée, c'est pour revêtir la toge, à laquelle les autres épées céderont.

Il est plein de mépris pour le Directoire, ulcéré contre les réacteurs et les Conseils, mécontent de tout le monde, mécontent de lui-même surtout qui s'est laissé duper, qui est sorti de sa circonspection habituelle pour sauver son pays, qui n'a fait que se compromettre dans une intrigue, qui paraît ravalé au rang de prétorien d'un gouvernement avili. Il ne compte plus que sur lui-même, mais il se sent diminué; et sur son armée; il la sent bien à lui. C'est en elle qu'il se retrempe. Il se tient en communion constante avec elle, ouvrant son cœur dans les entre-

LE COUP d'État. 3i5

tiens intimes, parlant par allusions aux troupes, mais par allusions transparentes, comme dans cet ordre du jour de rentrée (i) : « C'est avec la joie la plus pure que le général Hoche leur annonce (aux braves avec lesquels il a ouvert la campagne) que, renonçant au ministère de la guerre oîi il a été élevé, à la gloire de toute expédition maritime, il se rend dans le sein d'une armée qui lui a donné des preuves de confiance, et pour laquelle il vient de prendre des arrangements tels que la pénurie en disparaîtra. » Les soldats l'acclament, les officiers protestent de leur dévouement à sa personne. Les choses vont vite, et le revirement s'achève. En l'an II, c'était contre les chefs militaires que les délateurs de profession et les émissaires de Paris soufflaient la suspicion; désormais ce sont les officiers qui la prêchent et ce sont les pouvoirs publics, c'est la presse de Paris qu'ils dénoncent, comme complices de rétranger, ennemis de la patrie, ennemis de Tarmée (2). Le changement de langage et d'attitude des troupes est si manifeste qu'il frappe les Allemands : un habitant de Cologne le relève dans son journal. « Les officiers, écrit-il le 5 août, disent qu'ils ont reçu Tordre de se rendre à Paris en dix jours; jamais le trouble n'aurait été plus grand en France. Ils ajoutent que les Jacobins ou les Terroristes veulent s'emparer du

(i) Voir les Mémoires de Thibauoeau, t. II, p. 222; — Rous- SGLiN^ t. W, p. 388; t. II, p. 476; — Mémoires de Soult.

(2) Journal de Fricasse^ armée du Rhin — Comparez le Journal de Bricard, armée d'Italie, après avoir rapproché les discours de Hoche et de Bonaparte, que commentent, chacun à leur façon, ces deux soldats.

3l6 LES VUES DE HOCHE.

pouvoir, mais, avant qu'ils y arrivent, larmée, même sans ordres, entrera en France et s*y opp>osera (i). »

L'armée avait déjà déclaré ses sentiments le 14 juillet. Le 10 août offre l'occasion de manifestations plus solennelles. Hoche les prépare; on le voit, dans les jours qui précèdent, travaillé à la fois par la maladie qui le mine et par le chagrin qui échauffe et aigrît sa fièvre. Dans son intimité, il se montre, par moments, découragé jusqu'au désespoir. Il maigrit, ses yeux s'éteignent, ses joues se creusent; il a une toux sèche et de fréquents accès de suffocation.

Il se plaint d'être trahi, poursuivi, persécuté. On a voulu le perdre! on veut l'exiler en Angleterre, on veut l'empêcher de servir la République! Il s'abandonne à ses nerfs : « J'ai, écrit-il au ministre de la guerre, le 4 août, donné au général Lemoine l'ordre de conduire à Avranches la légion des Francs; quant à moi, je n'irai ni à Rennes, ni à Avranches, ni à Brest. Plusieurs raisons m'y déterminent. L'expédition d'Irlande, éventée par les agents de l'Angleterre et publiée sous des prétextes oiseux et ridicules, n'aura pas lieu. Il ne fallait rien moins pour l'entreprendre qu'une somme de dix-huit cent mille francs. Truguet, à la vérité, Teût trouvée, et j'y joignais deux cent mille francs pour compléter les deux millions. Je doute qu'aujourd'hui le gouvernement ait quelque crédit, et les sommes que j'avais réservées pour cette expédition ont été, par mes ordres, versées

(i) HuFFER, Rheinisch Westphdlische Zustànde. Bonn, 1873.

LE COUP D*ÉTAT. 3lJ

à la caisse des payeurs et ont servi à faire le prêt de Tarmée... » Il rappelle les anciennes injustices qu^il a subies, au temps des a décemvirs » et de leurs a assassinats juridiques »; son travail sans relâche à pacifier rintérieur, puis à combattre l'Angleterre. « Tout entier à ce dernier objet, je ne m'occupais d^aucun autre, pas même de ce qui se passait à Paris, lorsque, rentrant dans mon pays, je me vois assailli par des hurlements affreux. Je veux parler, on me ferme la bouche sous prétexte de secret d^£tat; encore un peu, et, pour récompense de cinq ans de travaux, j^allais être traité comme un criminel î » Les Directeurs voudraient le voir s'embarquer, errer sur l'Océan, comme en 1796, y sombrer peut-être dans un naufrage ou n'échouer en Angleterre que pour tomber entre les mains de Pitt I a Sans les circonstances actuelles, je fuirais une terre aussi ingrate, mais je serais coupable envers la France et mes amis... J'aime trop la France pour lui susciter de nouveaux maux ; elle en a assez. Le plus grand sans doute est d'avoir accordé sa confiance à des hommes qui ne la méritent pas; mais je suis tranquille sur ce point, elle s'en corrigera un jour... » Et le lendemain : a Je vous réitère... Je me bornerai à défendre la République de toute invasion et n'irai pas faire le Don Quichotte sur les mers pour le plaisir de quelques hommes qui voudraient me voir à fond. Peu m'importent et les Anglais et l'Angleterre. Je ne veux plus songer qu'à la France. »

Il demande des juges qui prononderont entre lui et ses ennemis. « Il est temps que le peuple français con-

3l8 LES VUES DE HOCHE.

naisse l'atrocité des accusations réitérées contre moi par des hommes qui sont mes ennemis particuliers. » «c Depuis longtemps )e suis en possession de Testiroe publique, non à la manière de quelques égorgeurs révolutionnaires, devenus ou plutôt reconnus les agents en chef de nos ennemis, mais ainsi qu'un homme de bien peut y prétendre. On doit donc s^attendre que je n'y renoncerai pas pour Tamour de

quelques Erostrates parvenus depuis un moment sur la scène de la Révolution, et qui ne sont encore connus que par des déclamations insignifiantes et des projets destructifs de toute espèce d^ordre et de gouvernement. » 11 identifie sa cause avec celle de la République; il fait imprimer sa correspondance pour la publier; il l'annonce à un ami . « La nation française connaîtra ses véritables ennemis (i)... d

Le lo août, la fête a lieu. Encore que très affaibli, il se raidit, paraît devant les troupes et prononce ces paroles « d'une voix énergique et retentissante » : — a Amis, je ne dois pas vous le dissimuler, vous ne devez pas encore vous dessaisir de ces armes terribles avec lesquelles vous avez tant de fois fixé la victoire; avant tout, il faut assurer la tranquillité intérieure que des

(i) Lettre au Directoire, 6 août. — Thibaudeau, t. II, p. 223. Lettre à un ami, 1 1 août, Moniteur du i8 août. Comparez : Bonaparte au Directoire : « Je vois que le Club de Clichy veut marcher sur mon cadavre pour arriver à la destruction de la République... Faites briser les presses des journaux vendus à l'Angleterre, plus sanguinaires que ne le fut jamais Marat... » Le Conseil des Cinq-Cents a marche droit à la désorganisation du gouvernement... » i3, i8 juillet 1797.

LE COUP d'État. 319

fanatiques et des rebelles aux lois républicaines essayent de troubler... Semblables aux conseillersde Louis XVI, avant la journée du 10 août, ils espèrent nous redonner des maîtres. Nous leur opposerons la loyauté, le courage, le désintéressement, Tamour des vertus dont ils ne connaissent que le nom, et ils seront vaincus... » Un simulacre de guerre a lieu : on y voit figurer Lefebvre, Championne!, Grenier. Le soir, un grand banquet les réunit; c'est toute une élite de conquérants républicains et de futurs maréchaux de France. Ils donnent la réplique aux adresses de Tarmée d'Italie, le 14 juillet. Hoche boit à la République, à l'anéantissement des factions; Lefebvre, à la haine des coquins qui souillent le sol de la liberté; Grenier, à la mort des conspirateurs; Legrand, au 10 août; Ney, au maintien de la République : « Politiques de Clichy, daignez ne pas nous forcer à donner la charge ! h Championnet : « A l'armée d'Italie ! nous vous avons entendus, braves camarades, et nous marcherons avec vous! » Un général de brigade se lève et s'écrie : « A Bonaparte! Puisse-t-il... » Hoche l'interrompt : « A Bonaparte tout court, son nom dit tout (i) ! »

Le lendemain, Hoche dépêche à Paris, pour sur-

(i) Voir ces adresses au Moniteur du 12 août 1797; dans RoussELiN, t. I, p. 401. Et comparer avec les discours de Masséna, AugereaU) Sérurier^ au 14 juillet, en Italie. — a Soldats... , les mêmes hommes qui Pont fait triompher de l'Europe coalisée sont là... Des montagnes nous séparent de la France; vous les franchiriez avec la rapidité de Taigle, s'il le fallait, pour défendre la liberté, protéger le gouvernement et les républicains... Les royalistes, dès l'instant qu'ils se montreront, auront vécu. » Bonaparte à l'armée d'Italie, 14 juillet 1797.

veiller les événements, pour y mettre la main aussi, son fidèle Chérin. Ce général jouera le double rôle que Bonaparte a réparti entre Lavalette et Augereau. Il donnera des avis, il offrira son épée au Directoire et frappera, s'il le faut. En attendant, il observera. Hoche lui recommande la circonspection : bien voir, ne pas se compromettre. Mais il n*est plus capable lui-même de garder la mesure qu'il prescrit à son représentant. Les journaux lui apportent, avec leurs commentaires, les comptes rendus des séances des Cinq-Cents. Comme Bonaparte, dans le même temps, ces lectures Texaspèrent; il prend la plume, il brouillonne des réponses. Le 1 2 août, il écrit au Directoire : « Citoyens Directeurs, prenez-y bien garde, Tindignation est à son comble. Elle est telle que souvent je suis obligé de lui opposer une barrière... Je tempérerai le zèle des amis de la liberté autant qu'il sera en moi, mais il peut arriver un terme auquel je ne pourrai plus rien (i). » Les attaques continuent. Le 8 août, Willot le dénonce encore. Willot ne craint pas que César passe le Rubicon : César, c'est Bonaparte, et Torateur oppose à Hoche <t ce héros i>, Bonaparte, a qui consolide la liberté des peuples ! d Mais, ajoute-t-il, a Marius peut arriver aux portes de Rome et s'indigner de ce que les sénateurs délibèrent ». Marius, c'est Hoche. Hoche

(i) « L'armée reçoit une grande partie des journaux qu*on imprime à Paris... L'indignation est à son comble... Citoyens Directeurs, il est imminent que vous preniez un parti... » « J*emploie toute mon influence à contenir dans les bornes le patriotisme brûlant qui est le caractère distinctif de tous les soldats de l'armée. » Bonaparte au Directoire, 1 5 et 1 8 juillet 1 797.

LE COUP d'État. 32i

multiplie ses lettres, et ce qu'il expédie n'est rien à côté de ce qu^il minute. Ce n'est plus aux tribunaux quUl en appelle : c^est à la France. Le i3, il écrit à Dufresne, rapporteur des comptes de la trésorerie, et proteste contre les accusations de malversation, c Avant de compromettre tout un état-major... commencez à servir... Vous auriez dû vous renseigner. Etes- VOUS de la faction qui poursuit les armées? » <K Quand je suis arrivé à cette armée, il n^y avait rien. Vous dites que j^ai une caisse particulière, où estelle? Depuis trois mois et demi, je fais vivre cinquante mille hommes sur la rive droite du Rhin, sans qu^il ait été délivré, je ne dis pas de Targent, mais des bons aux fournisseurs... Et voilà quelle est la récompense des économies que j^ai faites ! J ai poursuivi Tagiotage, les fripons; et c'est moi qubn ose accuser. Justes dieux! mes comptes eussent été remis au ministre de la guerre, sans les persécutions que j^ai éprouvées à mon retour de Paris ; maintenant, je vais les rendre à la Nation; ils sont sous presse. » En attendant, la lettre, livrée au public, entamera cette éclatante procédure d^appel direct au peuple (i). Le lendemain, il prie le ministre de communiquer sa lettre au Directoire, « afin qu^il soit bien persuadé que désormais une calomnie ne sera pas lancée d'une tribune sans être relevée sur-le-champ, et que nous traduirons devant les tribunaux quiconque nous insultera de loin ». Le moi déborde et s^impose dans ces lettres ; la hiérarchie

(i) Moniteur du 28 août 1797.

s'y efEace. Hoche élève tribune contre tribune; par ce noms final, il engage toute Parmée dans sa querelle et Foppose au pouvoir législatif. Les bulletins de sa correspondance, en ces semaines de fièvre, commencent presque tous par ces mots : « Se plaint de... » « S*indigne de ce que... » On lit, dans un de ces projets de réponse à ses ennemis, cette apostrophe adressée à Pitt : a En attendant, le peuple souffre. Lorsque Pépéesera tirée, vos serviteurs seront anéantis; nul ne les défendra, ne les plaindra mémp... i>

Il ne trouve de distraction et d^adoucissement qu^à S'Occuper des peuples q\x*il gouverne encore et qui, vraisemblablement, à la paix, ne seront pas réunis à la République. N^ayant pu les donner à la France, au moins il les affranchira de l'Empire. Bonaparte ne sera pas seul à « consolider la liberté des peuples i> ! Hoche s^attache de plus en plus, de cœur et de gloire, à cette séduisante idée d*une république cisrhénane qui serait à Test ce que la république batave est au nord, et ce que la cisalpine est au midi. Elle serait son œuvre. Les Rhénans, fort inquiets d^une restitution possible de leur pays aux Allemands, s'empressent autour de lui. Il les encourage, il les charme. Il leur apparaît comme son lieutenant et son émule, Cham-

LE COUP d'État. 323

pionnet, apparaîtra aux Napolitains : le pacificateur, Tordonnateur, le garant de leur liberté. Il avait tout pour gagner les cœurs, rapporte un patriote rhénan : jeune, beau, plein d'honneur, plein d'essor dans les idées, plein d'enthousiasme, actif, énergique, le type du républicain modéré (i).

Sous son impulsion, au bruit, colporté partout^ qu'il protège l'œuvre des républicains, leur propagande s*étend et s*anime. On revêt la cocarde rhénane : verte, rouge et blanche ; on répand des brochures, on multiplie les conciliabules, on prépare des fêtes pour la plantation d'arbres de la liberté. La commission de Bonn, se réclamant et s'autorisant du général, invoque le droit national du peuple de se constituer à Tétat d'indépendance, et annonce que les populations qui se prononceront pour la république cisrhénane seront, le 22 septembre, c'est-à-dire le premier jour de l'an VI, affranchies des droits féodaux. Pour le 17, on annonce à Cologne une importante fête populaire : les maisons et les navires seront pavoises aux couleurs cisrhénanes, les cloches sonneront, on plantera l'arbre symbolique; le 19, on installera un sénat cisrhénan, après avoir entendu une messe solennelle. Le cri de : « Vive Hoche ! » est, pour tous ces Rhénans allègres et de bonne volonté, le cri d'affranchissement. « Tandis que d*indignes Français redemandaient des fers, écrit Hoche au Directoire, un peuple tout entier recouvrait

(i) Venedey, Die deutschen Republicaner. Leipzig, 1870, p. 25oet suiv., 3o3.

sa liberté; les habitants de la rive gauche du Rhin proclament hautement les droits de Thomme, et déjà le canton entier de Rheinsbach s'est déclaré indépendant et a pris le nom de république cisrhénane. Bientôt, si vous le voulez, de Landau à Dûsseldorf, paraîtra, entre nos frontières constitutionnelles et le Rhin, une république amie des Français. C'est à vous, Citoyens Directeurs, à juger de quelle utilité peut être un peuple libre entre TEmpire et nous. » La conception de cette république s*étendait, dans la pensée de Hoche ; il y entrevoyait une solution, politique et vraiment républicaine, de cette terrible question du Rhin qui menaçait d'éterniser la guerre et altérait le principe même de la paix, par la nécessité humiliante des indemnités et par Pinjustice de ce partage des peuples.

Cette lettre est du 1 2 septembre. Cependant, le coup d'Etat s'était consommé, sous la direction occulte de Chérin, grâce à l'appui des troupes de Tarmée de Sambre-et-Meuse, demeurées à la disposition du Directoire et portées sur Paris, malgré le rayon de six myriamètres, les poteaux constitutionnels et les décrets du Corps législatif. Le jour venu, une très subtile ruse de guerre permit de tourner la difficulté et d'investir les Conseils, tout en demeurant en deçà de la légalité. On trouva des accommodements avec les symboles républicains, comme on en trouvait, au moyen âge, avec les reliques. <c Des poteaux, placés à cette distance des barrières, portaient une inscription qui intimait cette défense, et ces poteaux étaient répandus autour de Paris. Le 1 5 fructidor, la division n'en

LE COUP DIKTAT. 325

reçut pas moins Tordre du ministre de la guerre de se diriger vers la capitale. Le 17, le général Humbert fit arracher les deux poteaux que nous trouvions sur notre chemin, les fit charger sur une charrette, et, la faisant transporter à la tête de Tavant-garde de la première légion des Francs, nous conduisit par les boulevards du Nord à la caserne de Rueil (i)... »

Augereau avait été nommé commandant de Parmée de Paris : c^était la garantie de Bonaparte dans TafTaire. Chérin fut nommé général de division et commandant de la garde constitutionnelle : c'était la garantie de Hoche. En même temps, le Directoire s'associait ces deux généraux et se les rendait complices. Quant à Moreau, fâcheusement compromis pour sa complaisance envers Pichegru, le Directoire le manda à Paris pour fournir des explications. Il confia Tintérim du commandement à Hoche, qui se trouva ainsi avoir dans les mains les deux armées de Sambre-et-Meuse et du Rhin, avec le gouvernement de toute la rive gauche. Il reçut dans la nuit du 7 septembre une lettre de Barras, annonçant Tévénement du 18 fructidor (4 septembre). — Il était fort malade, mais, dans l'emportement de sa joie, il s'élança hors de son lit, réveilla ses officiers : a Vive la République! s'écria-t-il avec exaltation. Les traîtres ne sont plus. Mon rhume est guéri! » Puis, aussitôt, on le vit pâlir et s^affaisser, défaillant. Il fut contraint de regagner sa chambre. Il était si faible qu^il pouvait à peine tenir sa plume.

(i) Mémoires de Bigarré.

Tour débile qu'il se trouve. Hoche s^occupe ardemment d^exécuter son Fructidor militaire, d^épurer son arm^, d^en expulser les agents de Carnot, les suppôts de Clîchy. Il a comme un retour de passion révolutionnaire. Il dénonce fébrilement des corps de troupes, des généraux, et, dans la masse, le plus résolu, le plus droit des patriotes, Kléber. Il félicite le Directoire et Texcite à compléter Touvrage : « Vos armées sont . pleines d'espions envoyés par le misérable Schérer, et de royalistes. Je vous supplie de nous en débarrasser promptement, bien qu'aujourd'hui ils soient les plus lâches et les plus soumis des hommes. » Il voudrait des détails sur le i8; c'est sa journée qui lui a été comme dérobée. Il avait d'ailleurs tout prévu pour le cas où il aurait été chargé de TafTaire. Chérin lui a rassemblé des notes sur les employés des ministères; les hommes sur lesquels on peut compter, les douteux, ceux qu'il faut « épurer ». Le résultat du travail est effrayant et explique l'emportement de Hoche. Au ministère de la guerre, sur six chefs de division, trois sont marqués d'un r. /., ce qui signifie royaliste fanatique; deux n'ont pas de signe près de leur nom ; à peine quelques chefs de bureau portent-ils la note : bon. Les r,, royalistes, l'emportent. Le reste est marqué douteux, intrigant, monarchiste. Les ennemis de la République forment une sorte de ligue occulte minant les administrations, énervant le pouvoir et se soutenant les uns les autres (i). Chérin, cependant,

(i) BouGiER, le Général Chérin. --Revue historique, i. VI,

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croit Tavenir assuré; les abus vont disparaître, les a honnêtes gens » vont arriver au pouvoir. Il juge sa besogne achevée. Il a hâte de rejoindre son général, et le 14 septembre — 28 fructidor — il donne sa démission de commandant de la garde constitutionnelle, pour retourner au Rhin.

Mais Hoche n^estime pas que tout soit termimé. A-t-on assez fait? Ne va-t-on pas faiblir dans la répres* sion et dans la défense, se montrer plus indulgent qvit n^auraient été les adversaires en cas de victoire? « Les royalistes, écrit-il au ministre de la guerre, ne aau6 auraient pas déportés ; mais, puisqu'on a pris la mesure sage et généreuse de la déportation, pourquoi ne l'avoir pas étendue aux coupables les plus dangereux? Il n'y a point eu d'erreurs dans le tri des déportés, mais il y a beaucoup d^omissions, et ces omis^oï» peuvent devenir encore la source de nouvelles révolutions. » Enfin il faudra recoudre. Les triumvirs, pour avoir triomphé par l'armée, restent aussi divisés, aussi brouillons, aussi incapables qu^avant le coitp d^État. La journée du 18 fructidor a chassé ou épo>tivanté les ennemis de la République; elle n'a ni con«

p. 384. Voir également dans Pingaud, Un agent secret, le comte d'AntraigueSj les détails sur le soi-disant Vannelet, qui a ses entrées chez Schérer, Talleyrand, aux finances : «c Cet homme faisait partie d'un groupe de mécontents, en conspiration permanente contre le gouvernement et en relations également permanentes avec l'étranger, notamment avec Londres. » « Ils avaient des complices dans les administrations et les étatsmajors. » Voir aussi les lettres de Maliet du Pan qui impliquent tout un système d'informations directes^ et qui viennent vraisemblablement, en partie, de la même source.

verti ni éclairé les républicains. Les causes profondes de la crise subsistent et continuent d^agir après Tévénement qu^elles ont nécessité. Hoche écrit à Chérin, le 12 septembre :

<c Vous me dites que le Conseil des Anciens a approuvé la résolution relative aux déportés :' mais quels sont-ils? en quel nombre? où vont-ils?... La République a été sauvée, j'en demeure d'accord;... mais comment? quels ont été vos coopérateurs? quelle marche a-t-on suivie? quels sont les hommes destinés à remplacer les Directeurs?

« En politique comme en guerre, c'est peu de gagner une bataille : il faut en assurer le succès par sa conduite ultérieure; s'endormir à côté de la victoire, c'est vouloir qu'elle vous fuie. Songez donc, mon cher, qu'elle est femme et veut des soins. Qu'a fait Vendémiaire à la République? Rien , ou au moins peu de chose. Si, après cette affaire, on eût cassé les élections chouannes, nous n'aurions pas vécu deux années dans l'anxiété la plus cruelle.

« Evitez qu'on publie nos intentions; faire beaucoup sans bruit et en peu de mots, voilà le grand art. C'est dans ce sens que vous devez agir; faites-le bien entendre aux patriotes, et, en outre, modération et fermeté.

« Demandez de suite un travail pour les armées; faites qu'on épure les officiers généraux : beaucoup tenaient à la faction...

« Ne songez pas à quitter Paris de quelque temps :

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la guerre seule devrait vous ramener aux bords du Rhin; en attendant, songez à employer votre crédit pour le bien public. Songez quUl faut, par-dessus tout, éviter la guerre civile, que des échappés pourraient susciter à notre déjà trop malheureuse patrie... Que voulez- vous dire par... cette phrase : « Tous les ennemis de la République sont améantis! » Ceci donne beaucoup à penser... Et puis tous, dites- vous; mais les agents, mais les directeurs des complots? Ne croyez pas qu'ils soient anéantis; prenez garde à la Vendée, à la Bretagne, au Midi, à Lyon...

a Prêchez l'économie, tonnez contre les fournisseurs, faites payer les troupes et surtout évitez que le peuple murmure, ce qui arriverait si on créait de nouveaux impôts; ceux qui sont p)erçus suffisent au delà; mettez- vous bien cela dans la tête; mais bien des gens n'ont pas lu et ne veulent pas lire le troisième volume des Mémoires de Sully. »

Il a ses vues sur la constitution à établir. Avant tout, point de monarchie : « Quel que fût le monarque, écrit-il à Chérin, et par cela seul qu'il serait le monarque, il lutterait contre le principe, contre l'œuvre de la Révolution, qui est l'abolition des classes; il serait, malgré lui, forcé de recréer une noblesse, et la résurrection de cette noblesse deviendrait la cause de sa ruine en irritant le tiers état qui ne serait plus tout, c'est-à-dire tout le monde... Il nous faut un gouvernement qui consacre, dans le fait comme dans le droit, le principe de l'égalité... Ce gouvernement ne peut

être que le gouvernement républicain... Voilà mes idées fondamentales : président électif, rééligible ; deux Chambres, Tune entièrement élective, l'autre par moitié seulement. » Le suffrage serait-il universel? Hoche y voyait des dangers. « Tout homme n'est pas un citoyen... « Il voulait régler l'usage du vote, le protéger contre les aristocrates et les démagogues qui menaçaient de l'exploiter, et « contre lesquels la France vraiment laborieuse, patriote, honnête, aura longtemps à se défendre d. « Le peuple qui souffre est toujours désireux d^un mieux quelconque, et il croit le trouver en changeant sans cesse », avait-il écrit au Directoire. La conséquence était de restreindre singulièrement la liberté de la presse, surtout en temps d'élections. Ni le gouvernement ni les journalistes ne devraient s'interposer entre l'électeur et le candidat. « Agir autrement serait faciliter les menées de l'aristocratie et de la démagogie. Ce sont deux minorités qu'il faut désarmer et empêcher de faire trop de bruit. C*est servir la liberté que de la restreindre chez qui la réclame pour opprimer. »

Enfin, il s'occupe de son œuvre, sur le Rhin. « Vous ne me parlez pas du commandement des deux armées, mande-t-il encore à Chérin. Moreau reviendra-t-il? Voilà ce qu'il faut savoir... Je serai contraint de faire une épuration, ce que je ne veux point entreprendre pour un autre qui briserait mon ouvrage. Parlez donc plus souvent de la commission intermédiaire (de Bonn} qui nous a été très fidèle, qui a ramassé beaucoup d'argent.. ; remarquez qu'elle vient aussi de nous

LK COUP d'État. 33i

former une République cisrhénane qui chaque jour va prendre plus de consistance; il faut que vous exposiez ces faits au Directoire assemblé et que vous demandiez le maintien de Tarrêté qui m^investit de Padministration dts pays conquis; dites-vous, à chaque instant du jour, que c^est dans la prospérité qu'on doit songer à ses amis... Si cela ne se peut pas, parlez de Championnet... »

Ces lettres furent son testament politique. Ses amis Pavaient décidé à consulter un médecin, à Francfort. Wolf Tone était à Wetzlar quand Hoche revint de ce voyage. Il le trouva épuisé. « Il a été sérieusement malade d'un gros refroidissement, écrit Wolf Tone dans son journal, le i3 septembre; il a une toux continuelle qui m'inspire beaucoup d'inquiétude. Il ne semble rien redouter lui-même, mais je ne serais pas surpris que, dans trois mois, il fût perdu. Il est sensiblement changé : il a une toux sèche et creuse, extrêmement pénible à entendre... » Le 17, Wolf Tone ajoute : « La santé du général est dans l'état le plus alarmant, et personne ne semble s'en douter... Aujourd'hui il s'est fait porter d'une chambre dans lautre par quatre grenadiers, car il est incapable de marcher. Il est terrible de voir un si bel homme, dans toute la fleur de la jeunesse et de la force, si complètement affai bli... » — Deux jours après, le 19 septembre, Hoche s'éteignit.

Son armée lui fit des funérailles touchantes et magnifiques. Six enseignes à la romaine portaient des couronnes de chêne et de laurier avec ces inscrip-

tions : « Général en chef à vingt-quatre ans^ an /" de la République. — // débloqua Landau, — // pacifia la Vendée. — // vainquit à Neun^ied. — // chassa les fripons de r armée. — // déjoua les conspirateurs. » Ailleurs, à Tannée du Rhin, on disposa un grand cortège avec un char symbolique. Ce char était entouré de jeunes filles qui portaient des guirlandes de roses et des bannières sur lesquelles on avait écrit : <c // allait être le Bonaparte du Rhin; Immortel après sa destinée; Il a inspiré la terreur aux rois; Son ennemi fuit devant sa vaillance, »

Deux ans après, rapporte Carnot, a le Directoire était arrivé à un tel point de déconsidération qu^à défaut de Bonaparte quelque autre chef d^armée aurait fait un i8 Brumaire comme lui : Hoche peut-être, s'il eût vécu. Je dis peut-être y car Hoche avait les qualités du citoyen; et, s'il eût vécu, deux grandes ambitions se trouvant en présence, la plus noble aurait pu paralyser Pautre. » Et Thibaudeau : « Il était facile à irriter; une grande injustice eût pu le porter à opprimer la République, mais jamais à la trahir. L*amour de la gloire le rendait jaloux de Bonaparte; sa propre ambition lui faisait pressentir celle du vainqueur de ritalie. La mort de Hoche fut-elle un bien ou un mal ? La solution de cette question reste cachée dans sa tombe (i). »

Ce peut'être est le secret du culte, du noble culte

(i) Mémoires sur Carnot par sonfllSy t. II, p. 39; — Thibaudeau, t. II, p. 3 16.

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que la France républicaine a voué à sa mémoire. L'histoire a fixé, dans le bronze et le marbre, l'image de Bonaparte; celle de Hoche apparaît toujours plus fuyante, baignée de cette lumière purpurine, dont Virgile enveloppe Tombre des jeunes héros, fauchés dans leur matin. Bonaparte a tout consommé : la grandeur jusqu'à Phyperbole, les défaites jusqu'à la catastrophe. Quelle serait son épopée et combien attrayante aux imaginations, au lieu de fatale et écrasante qu'elle demeure, s'il était tombé le soir de Marengo en plein essor dans l'inconnu? Hoche a profité de l'immense déception de l'Empire. On aime à ne connaître de lui que ses vertus et les promesses de son génie. La France le pare de toutes ses illusions rétrospectives; elle s'imagine que s'il avait vécu, elle eût rompu^ avec lui, les âpres destinées. Il ouvre comme une sorte d'au-delà dans l'histoire de la Révolution.

Avec lui, en effet, disparaît de cette histoire le seul homme qui, Bonaparte vivant, pouvait barrer le chemin à Bonaparte et dériver le cours de la Révolution française vers un autre flanc de la montagne. L'eût-il fait, et comment? Le moins italien, le moins anglosaxon des hommes, ni puritain ni machiavéiiste, aussi peu familier avec la bible qu'avec le Digeste, lisant Sully, se berçant de ses chimères de république européenne, pacifiée par les Francs, tandis que Bonaparte se nourrissait des maximes de Frédéric et de son réalisme d'Etat; le plus complètement et le plus foncièrement français, parmi tous les héros de la Révolution; passionné, enthousiaste, soupçonneux, emporté

aux ex::émes et tout à coup rejeté par son instinct de justice, son tact de race, dans la mesure et la prudence, il avait tour à tour montré de la modération et de la force; mais était-il capable de les combiner avec cette conséquence et dans ces proportions qui sont le caractère même de Tbomme d'Etat français P Eût-il été assez fort pour se modérer lui-même et modérer la nation dans la victoire, contenir Tentraînement aux conquêtes et, la conquête accomplie, se faire pardonner, par Tusage de la conquête, la suprématie de TEurope? Eût-il modéré cette Europe qui refusait de ratifier les conquêtes de la France, parce qu'elle ne voulait point subir la suprématie française? S'il eût détourné le cours de la Révolution en France, en eût-il contenu et réglé, en Europe, les débordements et les reflux ? Eût-il réduit l'Angleterre à accepter et à respecter la paix romaine de la République ? L'Angleterre seule, subsistant, inaccessible dans son île et irréconciliable dans sa rivalité séculaire, suffit à suspendre toutes les hypothèses.

Hoche n'eût été ni César — il n'avait rien de latin dans son génie, ni Washington, car rien ne ressemblait moins aux Etats-Unis que la France de 1797, et personne ne ressemblait moins à Hoche que ce président de république, anglais, aristocrate et protestant. Mais, tant que les imaginations françaises en appelleront de la fatalité des choses accomplies au rêve de l'histoire recommencée et de l'histoire heureuse, Hoche demeurera comme le guerrier sans peur et sans reproche, chevalier errant de l'espérance, qui, à force de

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vaillance et de magnanimité, eût résolu Pénigme. Ils poursuivront, avec son ombre^ la chimère vainement poursuivie par leurs pères, renouvelant, contre la réalité des faits constatés et contre les documents écrits du passé, la lutte que leurs pères ont soutenue contre la nature des choses européennes, les impulsions héréditaires de la nation française, les nécessités de la Révolution; tant était belle cette ambition de concilier, sans rien sacrifier de Tune à Tautre, ces trois choses qui se sont, il y a un siècle, détruites Tune Pautre : la liberté, la République et la limite du Rhin. Magna apud populum memoria... credebaturque, si rerum potitus foret, libertatem redditurus.

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