CHAPITRE PREMIER
LA VENDÉE, L*IRLANDE ET LE RHIN fl)
Au commencement de 1794, Hoche avait à peine vingt-six ans. Il était général d^armée et républicain fanatique. Il passa toutd^un coup de Tarmée à la pri-
(i) J^ai consulté pour cette étude les manuscrits des affaires étrangères et ceux du ministère de la guerre; je dois citer à part et mettre tout à fait hors de pair, pour l'abondance et la sûreté des informations et des documents : La Sicotière, Louis de Frotté et les insurrections normandes, Paris, 1889; nulle part on ne trouvera de plus larges données sur le rôle politique de Hoche en 1795 et 1796; E. Guillon, La France et l'Irlande pendant la Révolution, Paris, 1888, non moins fécond, non moins neuf et non moins important pour tout ce qui concerne les expéditions d'Angleterre et les relations de Hoche avec les Irlandais. Rousselin, Vie de Hoche, Paris, an VI; les écrits sur Hoche de Bergounioux, de Bonnechose, Albert Duruy; Chu- QUET, Hoche et la lutte pour l'Alsace; Henri Welschinger, Aventures de guerre et d'amour du baron de Cormatin; DespRÈs, Guerre de Vendée; Barante; Sybel; Mémoires de Larevellière-Lépeaux ; Mémoires de Barras, publiés par M. George DuRUT, Paris, 1895- 1896.
son. A l'armée, il avait appris à connaître les ennemis de la France et à les battre; en prison , il apprit à connaître les Français et à les aimer. Déjà, dans leurs campagnes, son maître, le général Le Veneur, lui avait montré tout ce que Pancienne armée contenait de science, de patriotisme, de vertu. Il ne savait de la société française, entrevue du dehors, devinée à travers les romans et les libelles, que les dégradations ei les vices. La Conciergerie lui en révéla les plus nobles qualités : la dignité devant la mort, je ne sais quoi d'allègre dans les épreuves, le mépris de la sottise dans les persécutions. De la Révolution, il n^avaît voulu voir que les nécessités; il jugeait les factions en
homme qui fait de TEtat même une faction exclusive : il comprit qu^on pouvait aimer la France et défendre la Révolution, avec le même cœur, dans des partis différents. L'injustice qu'il subissait lui ouvrit les yeux.
Il se rendit compte quMl y avait une autre exaltation politique que celle de Marat et que celle des sycophantes. La grossièreté chez lui était toute superficielle : défaut d^éducation première, mais surtout rhétorique de sans-culotte, mode et littérature du club et de corps de garde. C'était un jeune sauvage du faubourg, merveilleusement souple et capable de s'affiner au frottement de la vie. Il arrivait dans la Révolution comme ces cadets de province, héros de l'ancienne armée, héros aussi des romans de Tancienne France, faméliques et déguenillés, ne sachant guère de la vie que Tescrime et Téquitation, de Phistoire que Plutarque et
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Montluc, mais Pesprit alerte, le cœur ouvert, arrivaient à Paris pour chercher fortune, et, tirés du rang par leur vaillance et leur entreprise, faisaient souche nouvelle de maréchaux et de grands Français. Hoche dépouilla Penveloppe du démagogue aussi rapidement qu^il avait dépouillé la casaque du soldat. Il y avait en lui un fonds de belle humanité. La prison Tadoucit, le purifia. Il était né magnanime, il devint pitoyable. Il pensait droit, vite, très haut; il apprit à planer, à voir en grand et largement. Il ajouta au patriotisme enthousiaste Tancien honneur français. Il découvrit la France dans la Révolution; mais, en étendant ce beau nom de République française à toute la patrie, il demeura purement, inébranlablement républicain.
Hoche avait révélé un militaire de race, il va montrer un politique supérieur; mais Tunet Pautre restent inachevés. Il a des coups d^ailes, des inspirations admirables; puis, à côté, des obscurités subites, des vides, des contradictions, des gaucheries, des écarts qui laissent Pesprit perplexe. Il possède l'extérieur, le ton, la voix du commandement; il voit clair^ il conçoit avec ordre, il expose brièvement; mais il demeure prodigieusement impressionnable, soupçonneux, enclin à se croire trahi par les homnes, abandonné par la fortune; toute contestation lui est une injure; il est toujours prêt à s'emporter contre la résistance des hommes, à se laisser abattre par la résistance des choses. Il est audacieux et inquiet à la fois dans l'entreprise, intrépide, mais fiévreux aussi dans Faction. Il est fidèle à ses amis, amoureux avec une tendresse
passionnée, impitoyable aux ennemis de la République qu^il ne distingue pas de ses propres ennemis. Il a le sentiment de sa valeur, il sMrrite d'être méconnu ou seulement contrarié; puis il doute de luimême et tombe en de brusques accablements, a De longs malheurs, écrivait-il un jour à sa femme, de grandes peines ont pu donner à ma figure, à ma conversation un ton morne et pensif, b Mais il paraît plus souvent et plus volontiers ouvert, prévenant, expansif. Il s'abandonne, dans la colère, à des imprudences de langage; il devient, dans Thabitude de la vie, de plus en plus circonspect et mesuré. Il pénètre promptement les hommes; s'il se trompe du premier coup, c'est à fond, sauf à revenir, d'un revirement spontané, de bon cœur et de bonne foi. Il aime la renommée plus que la puissance; il tient au pouvoir conquis de toute la force de ses convictions; le plus sincère des hommes dans son ambition et le plus désintéressé dans son désir de gloire. Cependant, tous ces traits ne forment point une image précise. On ne discerne bien Hoche que de profil, passant avec sa grande taille élégante, sa démarche imposante, hâtive et agitée. A son âge, Bonaparte a déjà tous les traits de la statue : il se dresse debout sur la colonne césarienne, coulé du premier coup dans le bronze rigide et définitif. Il arrête et domine, Hoche attire à lui par je ne sais quel charme de sympathie secrète et d'inconnu. Il reste de ce beau jeune homme, svelte et robuste en apparence, mais miné sourdement par le mal qui le tuera avant sa trentième année,
comme Tébauche brisée de la statue d^un jeune dieu.
« Les cachots des cruels décemvirs mbnt enfermé pendant cinq mois, écrivait-il en 1797 (i). Pendant cinq mois, j^ai été témoin de l'assassinat juridique de 1 ,266 personnes immolées à la rage de Paffreux Comité de salut public. Qu'avais-je fait? Rendu de grands services à ma patrie. Depuis ce temps, et sans songer au passé, j'ai travaillé sans relâche, d'abord à pacifier rintérieur, puis à venger la patrie des maux que lui a causés PAngleterre. » C^est toute Texplication de sa vie, depuis sa sortie de prison, après Thermidor, jusqu'à sa mort, au lendemain d'une victoire, sur les bords du Rhin, sans exclure ni Quiberon, qui le vit implacable, ni Fructidor, qui le montra factieux.
L'homme politique, l'homme d^Etat, qui couvait en lui sous le guerrier, se manifesta en Vendée. L^ a inexplicable Vendée » — inexplicable à la sophistique de Barère, à. la férocité de Carrier, à l'inquisition de Robespierre, à Pinfatuation hiératique de Saint-Just, — se découvrit à Hoche dès la première rencontre. Ce Français au bon cœur, ce héros à Tâme populaire comprit que, si Ton persistait à arracher ces hommes aux affections séculaires qui étaient pour eux Tamour même de la patrie, si Ton prétendait contraindre ces croyants naïfs à renoncer au salut éternel, il les faudrait anéantir jusqu'au dernier; un peu de justice, un peu de pitié feraient ce que tous les supplices, les colonnes infernales, les incendies, les guillotines et les
(1) Au ministre de la guerre, 4 août 1797.
gabares à soupape n^avaient pu opérer. Hoche résolut de rendre ces Vendéens à leurs champs, de leur rendre leurs prêtres, et de leur prouver que la Révolution sVtait faite surtout pour les pauvres gens comme eux. Il trouva Tarmée de l'Ouest dénuée de tour, misérable, épuisée, désespérée et en même temps exaspérée de la guerre qu^on lui faisait mener, errante, en bandes que la faim rendait féroces, dans le pays dévasté. Il trouva le peuple réduit à Tétat sauvage. Il sut nourrir Parmée et la discipliner, ramener les paysans dans leurs chaumières, les rassurer, les réconcilier entre eux d^abord, puis avec le soldat, puis avec la France. Il fit tant et si bien qu^il obligea, par Pabandon général de leurs hommes, les chefs à se soumettre : « Les Romains, écrivait Hoche au Directoire, les Romains de qui nous approchons un peu, soumettaient les peuples par la force des armes et les gouvernaient par la politique. » Il gouverna à la romaine, et il réussit, mais non sans luttes, surtout contre les administrations civiles. Il dut en appeler souvent au gouvernement de Paris.
a J'ai dit vingt fois au Directoire, écrivait-il le 9 mars 1796 : Si Ton n'admet pas la tolérance religieuse, il faut renoncer à l'espoir de la paix dans ces contrées; le dernier habitant, charmé d'aller en paradis, se fera tuer en défendant l'homme qu'il pense lui en avoir ouvert les portes. Qu'on oublie une fois les prêtres, et bientôt il n'y aura ni prêtres ni guerre... Je le demande hardiment, cette multitude d'hommes, qui ne connaît que ses prêtres et ses bœufs, peut-elle
adopter tout à coup les idées de morale et de philosophie? D^ailieurs, faut-il fusiller les gens pour les éclairer ? Ces principes ne sont pas ceux du Directoire, il comblera par son silence Tabîme qu'un zèle maladroit voudrait creuser sous les pas de la République chancelante. Le pays vendéen réclame, à grands cris, une organisation civile. Le régime militaire ne lui convient plus. Il n^est pas assez fort non plus pour supporter le gouvernement constitutionnel. Il lui en faut un mixte, dont les agents soient pris dans les deux classes de citoyens^ les réfugiés et ceux qui n^ont pas sorti du pays. »
On le contrarie, on le dénonce, on Paccuse. S'il ménage le pays, c'est qu'il conspire contre la République ! Le manège de délations et d^ntrigues qu'il a connu, en 1793, quand il chassait les Allemands d'Alsace, recommence. Il a été visiter, dans sa retraite modeste de vieux soldat « en réforme », Le Veneur, c l'homme qui a le plus contribué à son éducation politique et militaire ». — « J'ai été voir mon ami, je l'ai embrassé, et, de plus, j'ai empêché que des voleurs ne lui enlevassent les armes avec lesquelles il a servi si honorablement la République à Namur, à Maëstricht, à Nerwinden... Me désavouez- vous ? écrit-il au ministre de la guerre. Vous me le diriez que je ne vous croirais pas !» A la fin, excédé de fatigue et de dégoût : a Je puis braver les boulets, mais non l'intrigue; et lorsque je ne suis pas assez fort pour la faire cesser, je préfère me retirer... » Le Directoire ne vivait et ne gouvernait que par les généraux; Hoche, d'ail-
leurs, avait toute la confiance des Directeurs et les avait convaincus. Ils répondirent en confirmant et en étendant ses pouvoirs. Hoche est aussitôt regagné, réconforté : a Frappé par la calomnie, déchiré de voir Tarmée à la veille de manquer de tout dans un pays si riche, je me suis abandonné à la douleur la plus profonde. Le Directoire le pardonnera à mon âge, à mon inexpérience; mais malheur aux ennemis du gouvernement républicain ! Je vengerai sur eux les fautes que j'ai pu commettre. »
Tant d'énergie et de politique, avec tant d'âme et tant de jeunesse, l'avaient mis hors de pair. Il donne aux Français de l'Ouest la même impression de surprise, le même sentiment de curiosité, il exerce sur eux le même prestige que, dans le même temps, Bonaparte sur les Italiens. Frotté, qui l'avait rencontré aux Conférences de la Mabilais, écrit au comte de Provence : « Je lui trouvai de l'élévation dans Pâme, un grand amour de la gloire, de la pénétration et de la fierté. L'insuffisance de nos moyens d'action et même de nos mesures lui était connue. Son jugement sur les puissances me parut impartial, mais juste. » Les royalistes, toujours obsédés de Monk, cherchent à Tattirer, a Que ne remettez- vous le roi sur son trône? lui disait une femme de l'ancien monde. — C'est impossible, madame. — Vous n'êtes pourtant pas républicain, et si vous ne faites pas un roi, vous le serez vous-même. — Moi? Tant d'ambition ne va pas à\iTi particulier. — Vous pouvez y prétendre tout comme un autre. Le trône semble vacant. »
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Mais Hoche avait de plus nobles soucis et de plus grands desseins. La République ne serait fondée que quand elle aurait donné à la France la paix glorieuse et sûre. Pour l'obtenir, il fallait d'abord, à l'intérieur, étouffer la guerre civile et enlever aux Anglais tout pied-à-terre sur le sol de France : c'était chose faite en 1796; il fallait ensuite battre l'Autriche : Bonaparte en Italie, Moreau en Allemagne y travaillaient à Tenvi ; il restait à vaincre l'Angleterre chez elle, c'était la tâche que Hoche se réservait dans l'œuvre patriotique. Il y voyait le couronnement de sa carrière. Il choisissait la partie la plus aventureuse; mais s'il réussissait, il porterait le coup décisif.
Dès que la grande guerre de la Révolution avait commencé, que la France avait pris l'ofFensive et que la République avait assigné pour terme à la guerre la conquête des oc limites naturelles », les limites de la Gaule, avec leur condition nécessaire, une Hollande alliée et subordonnée, tout le monde, en France, avait compris et avait déclaré que cette guerre impliquait un duel à mort avec l'Angleterre. L'Angleterre ne se résignerait jamais à cette extension magnifique de la France. La République ne prévaudrait donc que par l'abaissement, la ruine même de la monarchie an-
glaise. « La lutte s^étendra aux deux hémisphères, — s'écria, le !•' janvier 1793, un ancien officier de marine, un Breton, le conventionnel Kersaint, — c'est sur les ruines de la Tour de Londres que vous devez signer le traité qui réglera les destinées des nations et fondera la liberté des mondes. » Le i" août, Barère, au nom du Comité de salut public, prédisant la coalition du continent contre TAngleterre, concluait : c La Carthage moderne sera détruite. >
Hoche était tout ému de ces passions et tout agité de ces desseins lorsque, en 1793, il fut nommé chef de bataillon à Dunkerque. Il vit la mer, il devina TAngleterre derrière sa ceinture de flots houleux et son rideau de brumes. Il rêvait, dès sa jeunesse, de panir pour les Indes et d'y renouveler les exploits de Dupleix. Ces rêves flottaient toujours en lui ; ils se précisèrent et prirent corps. Dunkerque fut pour lui ce qu'Ancône fut pour Bonaparte en 1797. L'imagination de Bonaparte l'emporta vers TOrient, les entreprises infinies, l'Angleterre tournée par l'Egypte et prise à revers par les Indes. Hoche, plus simple, poussa droit à l'ennemi; il conçut le dessein, tout français, d'agression directe et d'abordage qui dès lors ne le quitta plus et que Bonaparte reprit, après lui, à Boulogne. « Depuis le commencement de la campagne, écrit-il au Comité, le !•' octobre, je n'ai cessé de croire que c'était chez eux qu'il fallait aller combattre les Anglais... Il ne faut que de l'intrépidité et de l'amour de la liberté pour renverser Pitt. Six mois de réflexion m'ont confirmé dans la persuasion que la descente en
Angleterre ne peut être considérée comme une chimère. Un brave homme à la tête de quarante mille autres ferait bien du ravage dans ce pays, et forcerait bientôt les tyrans coalisés à demander la paix. Mais, dira-t-on, les moyens de transport?... Couvrez la mer des bâtiments de la marine marchande; quMls soient armés en guerre, quMls forment un pont des côtes de France à la superbe Albion... »
Le cri de passion de 1793 devint la conclusion raisonnée, le terme nécessaire des vastes desseins politiques que formèrent, en Pan III, les puissants réalistes de la Convention, et qui décidèrent des destinées de la France républicaine. « Pour consolider notre gouvernement, écrit dans un mémoire rétrospectif le ministre de la marine de 1796, Truguet, il ne suffisait pas de vaincre la maison d^Autriche et de fonder des républiques en Italie... Pour donner une paix glorieuse à la France et le repos à PEurope, il fallait contenir et humilier TAngleterre. Attaquer TAnglais, l'affaiblir, le ruiner, tel était mon but; Tinvasion du territoire anglais en Europe et dans les deux Indes... C*est en Angleterre que le Directoire voulut signer la paix... Il résolut, en même temps, d^aller au secours d'un peuple opprimé et de rendre Plrlande libre. Cet acte de magnanimité, exécuté comme il devait Têtre, était le coup préalable le plus décisif porté au cabinet de Londres. »
Ces vues étaient toute lumière dans Tesprit de Hoche; il apportait à ce dessein, qui était dans la force des choses et dans les nécessités de la politique repu-
blicaine, la véhémence de son âme française et populaire, Tentraînement de son ambition de guerrier et d^homme d'Etat. Plusieurs généraux, entre autres Humbert et la BaroUière, songeaient à une diversion, mais c^était grossièrement, à la terroriste : établir une « chouannerie en Angleterre », y envoyer une bande d^hommes intrépides, « accessibles à l'appât du butin, sachant, à Pexemple des flibustiers dans les Antilles, porter au milieu de leurs ennemis Pépouvante et la mort »; débarquer enfin des forçats qui pilleraient, violeraient, incendieraient, terrifieraient les propriétaires et insurgeraient, pour Panarchie, les ouvriers des mines. Le Directoire approuva, et une lettre du i8 avril, signée Le Tourneur, Carnot et Barras, chargea Hoche de diriger les préparatifs. Hoche concevait Pentreprise plus en grand. Il répondit, le 28 avril, au Directoire : « Nous pouvons nous servir de forçats... », mais, ajoute-t-il aussitôt, et c'est le coup d^œil supérieur : « Nous pouvons nous servir de cinq à six mille déserteurs rentrés; ceux-ci, ayant fait la guerre avec Stofflet et Charette, connaissent le métier. Ils sont maintenant aux îles de Ré et d'Oléron... > Les forçats ne peuvent que provoquer, en Angleterre, par représailles, une chouannerie plus horrible; Hoche pense à transporter en Irlande et en Angleterre les Vendéens eux-mêmes.
Après les avoir pacifiés, il les gagnera définitivement en les associant à la gloire de la République; il leur a rendu leurs prêtres, il les appellera à la guerre sainte, contre P Anglais hérétique et persécuteur, pour
rirlandais catholique; il enflammera leur fanatisme religieux de toutes les vieilles haines héréditaires contre cet Anglais dont ils n'ont subi Talliance qu'avec horreur, sur lequel ils brûlent de se venger de cette félonie qu'ils ont, malgré eux, pensent-ils, commise un instant, d^avoir avec lui combattu contre des Français. Le moment est opportun. « J^ai, écrit Hoche le 9 juin 1796, la presque certitude que le gouvernement anglais ne sait que faire. Le Parlement étant prorogé, le roi seul peut, en cas d^événements malheureuXy ordonner de grandes mesures qui ne peuvent que mécontenter le peuple. Si^dans un moment de troubles, le Parlement est assemblé, ne peut-on espérer une révolution? La peur grossit les objets. Le genre de guerre que je me propose de faire à nos rivaux est terrible. Les résultats en sont certains pour la République. Il ne faut que la permission d'agir. » Cest le ton de Bonaparte en Italie, ce sont les mêmes vues subites, directes, pénétrantes, la même façon de découvrir les régions, par éclairs, et de s'emparer du terrain. Le Directoire comprend et consent. Les « tentatives de chouannerie dans le pays de Galles... » ne seront plus « qu'une diversion utile ». Les principaux efforts se réuniront sur a la grande expédition dUrlande ». Le 19 juin 1796, les Directeurs écrivent à Hoche: c La situation du pays où vous commandez, le désir que témoignent la plupart des chefs chouans de rentrer dans le sein de la République, et la confiance que vous avez inspirée aux départements naguère insurgés, ont rendu possibles des plans sur lesquels le Directoire
exécutif n'avait d^abord arrêté qu^une attention spéculative. Il s^agit, citoyen général, de rendre un pays généreux et mûr pour une révolution à Tindépendance et à la liberté qu^il appelle... Détacher Tlrlande de TAngleterre, c^est réduire celle-ci à n^étre plus qu'une puissance de second ordre; c^est lui enlever une grande supériorité sur les mers... »
Hoche suivait les progrès de Bonaparte en Italie : le 10 mai, Lodi; le 19 juin, Pentrée triomphale à Milan, la Lombardie délivrée; il sMmpatiente de son inaction. L^expédition d^Irlande sera sa campagne d^Italie : il y battra les Anglais, comme Bonaparte a battu les Autrichiens dans le Piémont et le Milanais. Les hommes sont sous sa main : ici les réguliers disciplinés et exercés, là des Vendéens soumis, des forbans même. Mais les moyens de transport manquent. Ce sera la plaie chronique et Pinsurmontable obstacle. « La marine française, écrit-il, fait en vérité pitié. B II demande à venir à Paris pour exposer l'état des choses au Directoire.
Un Irlandais, Wolf Tone, Tun des plus intelligents et actifs promoteurs de l'insurrection nationale de sa patrie, était alors à Paris, où il se cachait sous le nom de Smith. Il remettait notes sur notes aux Directeurs, les pressant d^agir, multipliant les renseignements précis, les conseils sagaces et sur les conditions politiques de Pentreprise et sur les ménagements à observer avec les peuples : ces notes avaient été transmises à Hoche, qui les avait lues avec le plus vif intérêt. Le 12 juillet, au matin, on vint quérir Wolf Tone, en
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son logis, de la part du général Clarke, Irlandais d'origine, attaché aux bureaux militaires du Directoire, très avancé dans la confiance de Carnet, et qui s'occupait fort de la « grande expédition ». Wolf Tone se rendit au Luxembourg. Il attendait, seul dans un cabinet, le moment d'être reçu, lorsqu'il vit entrer « un grand et beau gaillard, très bien mis, en habit brun et pantalon de nankin ». a Vous êtes le citoyen Smith? » Wolf Tone crut avoir affaire à un chef de bureau et répondit : « Oui, citoyen, je m'appelle Smith. » L'autre reprit : a Vous vous appelez aussi, je crois, Wolf Tone. — Oui, c'est mon véritable nom, — Eh bien, je suis le général Hoche. » Ils causèrent aussitôt de l'Irlande, et en toute confiance. Hoche demandait quel gouvernement, en cas de succès, conviendrait aux Irlandais, lorsque Clarke les pria de se rendre chez Carnot, qui les attendait pour dîner. Plusieurs personnes étaient réunies dans le salon du Directeur. Les salutations échangées, Hoche emmena Wolf Tone à l'écart et renouvela sa question, qu'il paraissait avoir fort à cœur. Wolf Tone répondit : « C'est la république. » Hoche reprit : « En étes-vous bien sûr? — Aussi sûr que je puis l'être de quelque chose. Je ne connais personne en Irlande qui pense à autre chose. » Hoche reprit encore : <c N'y aurait-il pas de danger que les catholiques constituassent une monarchie au profit de leurs chefs? — Pas le moindre. » Hoche parut satisfait de la réponse. Après le dîner, auquel prirent part Lacuée et Truguet, Wolf Tone se recira. Carnot, Clarke, Hoche, Truguet, Lacuée, conférèrent de six heures à
neuf heures du soir. Le projet de chouannerie en Angleterre fut écarté : c'est à quoi Wolf Tone travaillait depuis longtemps, convaincu que ce genre de guerre paralyserait les meilleurs citoyens en Irlande même, et soulèverait en Angleterre un mouvement général d^horreur qui se traduirait par une résistance énergique. Clarke en informa Wolf Tone. « Ce fut, écrit celui-ci dans son journal, une mémorable journée. J^avais dîné avec le président du Directoire, et j^étais fier, en outre, de ce qu'on avait accédé à mes idées. J'avais fait pour cela de dignes sacrifices. J'aime beaucoup Carnot, mais je crois que j'aime Hoche bien davantage. »
Le général retourna à Brest et se donna tout entier aux préparatifs. Le désarroi des arsenaux, la lenteur des agentSyTinertie des bureaux de la marine, la mauvaise volonté de plusieurs chefs le mettaient hors de lui. Il retrouva sa belle effervescence de génie de 1793, lors de la campagne d'Alsace, oQ tout était à créer dans l'armée, quand il fallait lutter contre l'intrigue sournoise de Pichegru et la présomption fanatique de Saint-Just; mais il attisa aussi la fièvre qui dès lors le consuma sourdement. Il se multiplie, il se prodigue, il sait mettre en chaque place Thomme qui convient, il enflamme tous ses collaborateurs du feu sacré qui l'anime. Il tient liées toutes les parties de la machine. il règle les plus minutieux détails d'approvisionnémnet et d'armement; mais en même temps il s'impatiente; il veut tout voir, tout contrôler par lui-même; il y perd du temps, se le reproche, et s'en prend aux
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incapables, aux malveillants qui lui résistent, qui ne le comprennent pas ou tout simplement le déroutent dans leur ornière. Ce sont des traîtres! Il leséperonne, les invective, les dénonce, et il s^use lui-même par ces alternatives de chaleur et d^abattement, de découragement et d^illusion. C^est la hâte de vivre, dont il devait mourir (i). Que Ton compare, avec les lettres de Hoche à cette époque, celles de Bonaparte dans la même période, ses continuelles dénonciations contre les commissaires des guerres, contre les agents civils, les bureaux, ses récriminations contre les chefs des autres armées, ses impatiences, ses emportements, ses anxiétés de tout perdre en une seule journée, ses accès d'hypocondrie, ses doléances de santé, ses démissions réitérées suivies de réactions subites de confiance et d^activité, on verra que cet état d^àme n'était pas particulier à Hoche. Si Hoche le trahit plus violemment et en souffre davantage, c^est qu'il ne s'était point trempé, comme Bonaparte, à la lutte de tous les jours, et exercé, dès Tenfance, à la maîtrise de soi-même, C^était un enfant de PIle-de-France, nerveux, généreux, frémissant; ses artères battaient trop vite; il sMlancait à Passaut de la vie, comme à l'assaut d'une barricade; très capable de raison, mais par accès seulement et non par suite concertée. La Révolution, en l'exaltant, Tavait enfiévré.
Il s'élève à la grande politique par envolées subites. Il demande des instructions; en réalité, il en suggère.
(i) GuiLLON, la France et l'Irlande^ p. io5 et suiv.
26o LES VUES DE HOCHE.
Les questions quMl fx>se au Directoire impliquent tout un plan de gouvernement pour Plrlande affranchie. Ce sont, mais avec la sympathie humaine, la foi aux idées, Pélan et le cœur, si j^ose appliquer ces mots à la politique, des vues qui correspondent à celles que Bonaparte développait dans ses proclamations et instructions aux Italiens. Il faut, comme pour Bonaparte, y chercher par reflet des aperçus sur le gouvernement intérieur de la France. Le gouvernement de la France et la fin de la Révolution étaient les pensées maîtresses des deux jeunes héros de la République. L'Irlande pour Hoche, l'Italie pour Bonaparte n^étaient pas seulement des moyens de donner la paix aux Français, c'étaient deux grands théâtres d'expérience oîi se formaient et se dessinaient leurs idées en matière d^Etat. On voit par Torganisation de l'Italie s'annoncer et se préparer le consulat de Bonaparte. Les desseins de Hoche pour Plrlande et bientôt après pour les pays du Rhin permettent de conjecturer ce qu'eût été son protectorat ou sa présidence de la République française.
Il écrit au Directoire, le 6 juillet : a Quelle sera la conduite que tiendra le général commandant au moment où l'insurrection éclatera?... Si, après avoir convoqué une Convention nationale, il ne se rend au lieu indiqué pour le rassemblement des mandataires du peuple que quelques individus obscurs, sans talents, sans crédit, devront-ils être regardés comme des législateurs du peuple irlandais? Nul doute, d'ailleurs, que, si les membres du Comité catholique et ceux de
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TAssemblée de Punion des defenders se rassemblent, on ne doive les considérer comme les véritables représentants de la nation. Dans ces deux cas, il faudra user de ménagements et se conduire avec la loyauté et la générosité qui caractérisent la nation française : chercher toujours à concilier les insurgents qui pour* raient se diviser pour des motifs quelconques et conduire les esprits vers le gouvernement républicain... Pourra-t-on traiter le pays comme une conquête, et, en cas d^échec, est-il un arrangement, une capitulation à faire avec le gouvernement anglais? »
Le Directoire, qui recevait alors les indications de Wolf Tone, répondit, le 19 juillet^ par une instruction développée. « Prudence, esprit, talents militaires, connaissance des éléments qui peuvent contribuer à former des systèmes plus ou moins parfaits de gouvernement, douceur et fermeté, et le désir de voir ses semblables jouir des bienfaits de la liberté, telles sont les qualités que doit avoir le général chargé d*opérer Pindépendance de PHibernie. Ces qualités, nous les avons trouvées en vous ; les grands services que vous n^avez cessé de rendre à la République française et la pacification récente de ses départements de POuest » ont décidé le choix du Directoire. Tant que les troupes françaises seront en Irlande, le général en chef devra tenir les rênes du gouvernement. Il s^attachera à ce que la première Convention nationale ne soit « ni mal composée, ni trop nombreuse »; si elle inclinait vers PAngleterre et vers des principes funestes pour la France et pour PHibernie, il pourrait la dissoudre.
Avant tout, éviter une monarchie : à défaut d'une république à la française, le Directoire se contenterait d'une constitution analogue à celle de Gênes. Si, malgré les conseils du général, le vœu public se prononçait pour la monarchie, il tournerait tous ses efforts « à donner à la nation irlandaise un chef du pays bien disposé en faveur de la France et très connu comme ennemi passionné de l'Angleterre. Il devrait être de la religion catholique romaine. » L'antagonisme religieux serait une garantie. Le Directoire attend que l'Irlande nous indemnisera par la création d'une marine redoutable, par des facilités de commerce, par une action ardente contre l'Angleterre. Il ne parait pas que les Irlandais soient disposés « à s'affranchir du joug de la superstition de Rome : un culte conforme à la religion naturelle dont la base serait le déisme pur conviendrait plus que tout autre »... au Directoire ou au moins au Directeur Larevellière- Lépeaux; faute de mieux, on tolérera toutes les religions sans en soutenir aucune; on les tolérera, mais en s'accommodant de façon que la religion anglicane demeure en minorité, et sans donner trop d'influence à la religion romaine. Si, enfin, la révolution réussit. Hoche pourra passer en Angleterre. Le 20 juillet, le Directoire signa l'arrêté qui nommait Hoche général en chef de l'armée dMrlande, et le chargeait de régler les préparatits de l'expédition.
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C^est la partie douloureuse et exténuante de la tâche. C^était aussi pour une âme d^Etat, comme l'était celle de Hoche, une incitation constante à concentrer dans ses mains tous les moyens d^action, comme il assumait toute la responsabilité. Ainsi faisait depuis six mois Bonaparte en Italie et ainsi, seulement, il avait pu opérer de si grandes choses. Bruix, alors directeur général des mouvements du port de Brest, le plus zélé, le plus utile des collaborateurs de Hoche, lui écrit Je !•' novembre, dénonçant Tinertie, les conflits d^attributions et les prétentions qui paralysent tout : a Le plus puissant moteur manque au mouvement de cette machine, je veux dire cette volonté opiniâtre, ce dévouement absolu qui fait triompher de tous les obstacles dans l'entreprise des choses grandes et hardies qui doivent tourner à la gloire de la patrie... Au lieu de cette autorité morcelée et répartie entre des mains faibles, incertaines et ayant des intérêts divers, il faudrait que toute Tautorité, débarrassée des formes administratives, fût concentrée dans les mains d^un seul homme qui n^eût d^autre volonté que celle du gouvernement, d'autre passion que celle de la vraie gloire, et d'autre intérêt, enfin, que celui de la chose publique. Cet homme, mon gé-
néral, je voudrais que ce fût vous. » « L'autorité, je dirai même la volonté est trop divisée, trop morcelée », — ajoute-t-il encore le 5 octobre. Ce sont les nécessités de la guerre ; elles s^im posent à la préparation aussi bien qu^à la direction de la guerre; et comme la République ne vit que par la guerre et pour la guerre, ^.a transition se fait insensiblement, dans Tesprit des hommes, du gouvernement des armées au gouvernement de l'Etat. Le Directoire y cède en Bretagne, comme il y cédait en Italie : le 3o septembre, il investit Hoche de cette autorité unique que Bruix sollicitait pour lui. a Nous devons, lui écrit le vaillant Truguet, vouloir bien ce que nous voulons. Cette irascibilité de volonté a fait triompher nos armées de terre, et c'est elle aussi qui nous fera triompher sur mer. »
Mais ces lenteurs, qui reculent l'entreprise à la saison des tempêtes, ont une autre conséquence aussi funeste. Le bruit des préparatifs transpire; les espions anglais entrent en campagne; ils se faufilent dans les chantiers, de Flessingue à Brest. Le cabinet anglais a des agents jusque dans les bureaux de la guerre; il en a qui se vantent d'avoir accès dans le cabinet même de certains Directeurs; il a des complices à la Trésorerie, qui refusent les fonds et rassurent Pitt. Mallet du Pan est averti par ses correspondants des dispositions, des progrès, des difficultés de l'expédition (i). Les ministres anglais ont appris, en
(i) Voir la Corr. avec la cour de Vienne^ t. Il, p. 104, io5, 118, 124, 125, 140. — Mémoires de Barras^ t. Il, p. 346, 378; t. III, p. i5.— - PiNGAUD, Un agent secret, 2» éd., p. 189, 192.
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Vendée et en Bretagne, comment se préparent et aussi comment se combattent ces insurrections et ces débarquements. Ils arment; ils soulèvent une contre-insurrection d^orangistes, d'anglicans, de propriétaires. Ils mettent toute leur police en branle. Hoche devient, comme Bonaparte, en Europe aussi bien qu^en France, « important et redoutable ». Les royalistes et les Anglais lui font l'honneur de penser à lui; Frotté propose de reprendre le manège interrompu en 1795 et d^entamer, avec le pacificateur de la Vendée, la négociation louche de défection, les tentatives de séduction que Montgaillard a menées, pour le compte de Condé, avec Pichegru, qued^Antraigues va se charger d'entamer avec Bonaparte. Si Ton ne réussit point à débaucher le général, on s^accom modéra de façon à le déconsidérer sournoisement : on le rendra suspect aux républicains, par les pourparlers mêmes qu^on aura essayé d'engager ; on lui enlèvera cette confiance aveugle et enthousiaste du soldât, qui est une condition nécessaire au succès d'une expédition comme celle d'Irlande. « Muni d'une capitulation de l'Angleterre et des pouvoirs de Monsieur, raconte Frotté, je me flattais de réussir. Dans ce cas, l'armée de Hoche, forte de plus de cent mille hommes, et les royalistes, marchant de concert sous le même drapeau, n'avaient aucun obstacle à vaincre pour arriver à Paris et se rendre maîtres au moins de tout l'ouest de la France, tandis que les autres armées républicaines étaient enfoncées au centre de l'Allemagne et de l'Italie. » Au mois d'août 1796, Frotté, porteur d'une lettre
du comte d'Artois, se présenta chez Pitt. Il demanda trois millions sterling disponibles le jour où Hoche se serait prononcé, et la garantie de la reconnaissance de Louis XVIII par TAngleterre dès que ce prince serait proclamé roi par l'armée de Hoche. Pitt différa sa réponse. Frotté fit tenir, le i3 septembre, à Hoche, une lettre où il lui demandait un entretien particulier pour traiter « de grands intérêts qui ne pouvaient être communiqués qu'à lui seul ». Si Ton veut savoir ce que Hoche avait acquis de tact, de finesse, de politique, ce qu'il joignait à sa droiture naturelle d*art de faire et d'art de dire, il suffit de lire sa réponse à Frotté : « Il n'est si grand intérêt, Monsieur, lui écrit-il le 14 septembre, qui ne puisse se traiter par écrit. Bien que je ne voie pas comment vous pouvez être utile à la République, ni comment, avec des sentiments si diamétralement opposés, nous pourrions jamais concourir ensemble au retour de Tordre intérieur, j'aurais été satisfait de pouvoir vous convaincre de vive voix de rinutilité de vos efforts pour rallumer la guerre. Votre éloignement ne le permet pas. Veuillez donc me faire connaître par écrit quels sont vos projets et croire que je les seconderai s'ils tendent à consolider le gouvernement républicain actuel. » Cette réponse ne découragea pas Frotté. Le comte d'Artois, inépuisable en illusions et en promesses, y découvrit même quelques dispositions cachées à la grâce monarchique; il adressa à Hoche une belle missive, où, sans parler des avantages qui seraient faits à ce général (l'espérance du bâton de maréchal, pour lui, la confirmation
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de leurs grades pour ses ofEciers !), il lui annonçait les secours de T Angleterre : a II me serait doux, concluait-il, de partager avec un brave Français comme vous rhonneur et la gloire d'ouvrir à notre roi les portes de son royaume. » Pitt refusa de garantir la reconnaissance de Louis XVIII; il n^entendait point a travailler contre ses véritables intérêts en relevant la France », et il déclara que, sous ces réserves seulement, il donnerait des millions. Puis il tira en longueur, et Taffaire sVréta. Quant à Hoche, il avait immédiatement instruit le Directoire des ouvertures de Frotté et de la réponse qu^il y avait faite.
L^automne s^écoula dans les mêmes alternatives d''ardeur et de fatigue. Le i« octobre, Hoche écrivit à Clarke : « Je ne crois pas que nous puissions compter sur notre expédition. » La malveillance des chefs de la marine, à Texception de Bruix, arrête tout. Hoche rassemble les ingénieurs et les commissaires récalcitrants. Il les exhorte, il croit les avoir entraînés, a Cependant, écrit-il le 3 octobre, il a fallu donner encore. Impatienté d^entendre dire sans cesse qu'un gouvernement qui n'a pas d'argent ne doit pas faire d'expédition, j'ai fait remettre sur mes fonds cinquante mille livres en numéraire... Enfin, il ne me reste plus qu'à trouver sept mille matelots, et si, après cela, nous avons bon vent et que personne n'ait la colique, nous partirons, avec l'aide de Dieu, dans trois semaines... Ouf, quel eiflFort! » Un mois après, il était toujours échoué sur les mêmes grèves. Il fulmine contre Villaret, dont l'escadre n'est pas en mesure.
« J'ai donné ma parole d'honneur que j^irais seconder ce brave peuple. Je dois la tenir, mande-t-il au Directoire, le 3 novembre. Permettez-moi de partir avec une frégate. Vous m^enverrez cet hiver les secours que vous jugerez convenables. »
Enfin les navires sont armés. Hoche dresse les instructions pour chaque capitaine; il prépare les proclamations aux Irlandais. C'est une des grandes époques de sa vie. Bonaparte Tavait devancé, et dans la guerre et dans la politique; il avait conquis des provinces, dicté des traités, émancipé des peuples. Hoche, qui avait un nom dans la République quand Bonaparte était encore inconnu, brûle de le rejoindre et de reprendre ses avantages. Il se voit enfin en mesure et à la veille d'opérer de grandes choses. Cest alors que, sans doute, il prit cet « air royal », dont a parlé Michelet et qui offusquait tant Carnot, aveugle au masque césarien de Bonaparte. Les flottes anglaises croisent devant Brest, et gardent la haute mer; on compte, pour les attirer au loin, sur une diversion combinée avec les Espagnols. Mais rien ne se fait. Le 8 décembre. Hoche écrit au Directoire : a Après bien des travaux, je me vois contraint de renoncer à mon entreprise. Notre détestable marine ne peut et ne veut rien faire. J'offre au gouvernement les seize mille hommes que je réservais pour l'expédition. Attendre plus longtemps serait les exposer à périr de faim et de misère. Obtenez, je vous en supplie, que je ne les quitte pas. Je les conduirai où Ton voudra, en qualité de général divisionnaire, et quel que soit Thomme
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SOUS lequel on me place, soyez convaincu que je remplirai mon devoir. » Le commencement de la lettre est toute colère, la fin est tout cœur. Hoche, tout entier, est dans ce contraste : Temportement d'une ambition généreuse, le retour d^une âme magnanime. Quand il désespère de servir avec gloire, il donne sa démission; étant sincère, il la donne le désespoir dans Pâme; on la refuse, il reprend courage, rend grâces aux dieux et jure de prouver sa reconnaissance par de nouveaux services. Bonaparte donne sa démission par politique, afin de s'imposer. Lorsqu^en ré]X)nse il reçoit de nouveaux pouvoirs, il en prend acte pour se pousser à de nouvelles usurpations et se jouer, avec plus de mépris, du gouvernement dont il se rend maître.
Le Directoire se décourage à son tour de cette expédition toujours déconcertée : il ordonne de débarquer les troupes et annonce, le 1 7 décembre, à Hoche un autre commandement. Mais, dans Pintervalle, l'escadre attendue arrive; le vent paraît favorable. Hoche se rembarque, et le jour même où les Directeurs signaient l'arrêté qui le rappelait, il annonce son départ et adresse ses adieux : « Qu^il me soit permis maintenant, citoyens Directeurs, de vous prier de vous rappeler de moi, quel que soit le sort qui m'attende. Jamais, non, jamais, la patrie n'aura de soldat plus dévoué, ni le gouvernement d'ami plus fidèle. Si j'ai commis quelque erreur, n'en voulez qu'à mon inexpérience; mon cœur n'y a nulle part. » Et cependant, le lendemain, il est encore à l'ancre : « Je
croyais bien toucher à la fin de la lutte scandaleuse de la marine contre le gouvernement... » Le vent est bon : ce sont les voiles qui manquent! <r Avant un mois, on nous assurera qu'il n^ ^ plus d^eau dans la mer. » Sans atténuer en rien Timpéritie des bureaux, ni surtout l'abominable désarroi de la marine, en hommes, en navires, en agrès, le grand obstacle ici, c*étaii la force des choses, et Bonaparte en fit trop complètement Fez périence en son omnipotence même, dans son camp de Boulogne, et dans le plein jeu de son prestige.
Malgré tout, on partit le i5 décembre. La flotte, dispersée et désemparée par les vents contraires, les fausses manœuvres des officiers, l'inexpérience des équipages, le mauvais état des navires, s'égara dans les brouillards. La Fraternité^ qui portait Hoche, fut un des premiers vaisseaux qui perdirent la route : pendant plus de quinze jours, on n^en eut point de nouvelles. Sans Hoche, Texpédition n^était plus qu^une aventure. Hédou ville, resté à terre, tâchait de rassembler une nouvelle flotte. « Mais, écrivait-il au Directoire, il nous manque Thomme le plus propre à nous seconder par son audace, ses talents et son génie. Le général Hoche avait, pour ainsi dire, électrisé les troupes qu^il commandait, et avec elles, il aurait humilié et, je crois, entièrement abattu la puissance anglaise. » Cette leitre est du i8 janvier 1797; le 12, Hoche était en vue de Pile de Ré. Las d'être ballotté par la mer et le vent contraire, après avoir été, près d'un an, tiraillé par les hommes, rétifs et malveillants, épuisé par le
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mal de mer, le froid surtout, secoué par une toux qui ne le quitta plus, il se jeta dans une barque, au risque de se noyer, prit terre, gagna la Rochelle, monta dans une voiture de poste et courut à Paris. Tout le monde fut frappé de l'altération de ses traits.
Le Directoire avait besoin de relever ses affaires en Allemagne. Hoche reçut le commandement de Tarmée de Sambre-et-Meuse. Il était rendu à son élément et revenait à son théâtre. Il ne renonçait ni à affranchir rirlande, ni surtout à écraser l'Angleterre, suprême objet de la guerre; mais cMtait sur le continent qu'il fallait encore une fois Tattaquer, c'était par le continent qu'il fallait l'investir et la bombarder avant de donner l'assaut final. Il s'en réservait le péril et n'en voulait laisser l'honneur à aucun autre. « Ma fortune, écrivit-il à Hédouville, resté en Bretagne, me mènerait-elle aussi cette année aux portes de Vienne, ce que j'espère, je la quitterais encore pour aller à Dublin, et de là à Londres, d Mais il allait rencontrer Bonaparte, plus profond dans l'ambition, plus mesuré dans la marche, plus favorisé dans la fortune, à qui, avec les batailles décisives et les négociations directrices, revenait, en ce moment-là, tout le gouvernement des affaires de la France.
« Croyez-en notre énergie, disait, au commencement de mars, Reubell au ministre prussien Sandoz, si TAngleterre est impérieuse dans ses propositions, nous ne le serons pas moins à les rejeter autant de fois qu'elle les produira; nous soutiendrons plutôt une guerre éternelle que de renoncera une acquisition (la Belgique) qui est liée avec le système que nous avons adopté en Hollande. » Il fallait vaincre TAutriche, alliée de PAngleterre, pour contraindre l'Angleterre à laisser la Hollande sous la dépendance de la France; il fallait à la France une Hollande assujettie pour y trouver les ressources d'argent et de vaisseaux, propres à préparer Tinvasion de l'Angleterre et à contraindre les Anglais de laisser à la France la paisible possession de la Belgique. Le général en chef de l'armée de Sambre-et-Meuse avait, dans l'un et Tautre dessein, un rôle prépondérant. Il avait à surveiller les Hollandais, à les tenir en obéissance et en haleine, à presser leur armement maritime; il avait à pousser la reprise des hostilités contre l'Autriche et la grande marche sur Vienne qui, combinée avec les mouvements de Bonaparte, devait réduire l'empereur à demander la paix. « Le général Hoche, note Barras le 10 février 1797» a présenté un plan de campagne sur le Rhin; ce beau travail est celui d'un homme qui connaît aussi bien la guerre que la politique. Le plan de Hoche est accepté avec admiration et reconnaissance unanimes. j>
Arrivé le 24 février sur les bords du Rhin, il se livre de toute son ardeur à cette tâche. Les armées,
surtout celle de Moreau, avalent passé un hiver misérable et déprimant au possible. Le soldat, nu et affamé, réclamait la paix à grands cris. Le plus urgent était de le rhabiller, de le réconforter; puis de harceler Moreau, trop flegmatique, trop temporisateur. Quant aux affaires d^ Allemagne, Hoche partageait l'opinion alors dominante parmi les républicains, a Voyez en lui, disait Reubell à Sandoz, un homme qui aime la Prusse et qui ne connaît d^autre militaire que celui de la Prusse. » Il appartenait à ce « parti démocratique qui — rapporte encore Sandoz — était Tennemi déclaré de PAutriche, avait le désir de la réduire au dernier degré de faiblesse, pour Tempécher de nuire, et celui d'élever grandement la puissance de la Prusse ». Au commencement d'avril, l'armée de Sambre-et- Meuse, refaite et ranimée, était prête ; les Autrichiens avaient peu à peu dégarni leur armée d'Allemagne pour se renforcer en Italie; le moment était favorable. Hoche, fatigué des lenteurs de Moreau, résolut de Tentraîner quand même. Il dénonça l'armistice, passa le Rhin dans la nuit du 17 au 1 8 avril et battit les Autrichiens à Neuwied. Moreau suivit le mouvement, passa, à son tour, le Rhin. La nouvelle des préliminaires de Leoben, apportée directement par un courrier de Bonaparte, les arrêta en pleine offensive. Hoche dut ronger son frein, mais le patriotisme l'emporta chez lui sur l'émulation. Bien quMl fût général en chef et qu'il n'eût d'ordres à recevoir que du Directoire, il n'hésita pas à suspendre ses opérations. « Je dois me réjouir avec tous les Français de la bonne nouvelle
que vous voulez bien me transmettre, écrivit-il à Bonaparte. Nous n'oublierons jamais que c'est à vos travaux que nous devons la paix et ses inestimables résultats. >
Deux grands objets, d'ailleurs, sollicitaient son activité politique et son génie guerrier : Texpédition d'Angleterre qui, en conséquence de la paix avec l'Autriche, allait redevenir la première et la suprême affaire de la République ; puis, ce qui s'imposait de plus près et avec plus d'urgence, l'organisation des pays de la rive gauche du Rhin. Hoche s'en était donné un aperçu; il s'y consacra, parcourant les campagnes, séjournant dans les villes, observant, interrogeant. Il avait trouvé ce pays aussi malheureux que l'armée, pressuré, agité, s'épuisant à héberger un vainqueur qui lui avait promis la liberté et qui ne lui apportait que la réquisition et la ruine. Sous le prétexte que ces pays n'étaient ni réunis par décret ni cédés par traité, le Directoire les gouvernait en pays conquis. Hoche rassura les habitants par son esprit de justice, par la tenue surtout qu'il sut donner à l'administration. Grâce à Tordre et à l'économie qu'il imprima au service des réquisitions, à son impitoyable sévérité contre le gaspillage, à sa lutte incessante contre les commissaires exacteurs et déprédateurs, sangsues de l'habitant, vermine de l'armée, destructeurs de la conquête, les pires ennemis de la France que le soldat faisait aimer et qu'ils faisaient haïr. Hoche trouva moyen de ravitailler ses troupes, de soulager l'habitant et de faire rentrer l'argent. Il était temps.
La population se lassait de l'incertitude de l'avenir
et de la misère du présent. La France saurait-elle conserver sa conquête? Les bienfaits annoncés ne s^annonçaient point. La liberté que donnerait la République serait-elle la liberté rêvée? Ces peuples étaient encore indécis et malléables ; leurs traditions de civilisation latine, les liens héréditaires formés par le service des régiments étrangers, sous les rois, les inclinaient vers la France; leurs penchants à l'indépendance locale les détournaient de Tannexion pure et simple; leurs intérêts, leur raison, leurs désirs de liberté civile et religieuse les portaient à se rattacher à la grande république, propagatrice des droits de Phomme, protectrice des nations émancipées; leur langue, cependant, leurs mœurs, leurs instincts natifs, Tinconscient et rinexpliqué de leur tempérament national les rattachaient sourdement à TAllemagne. Ils en détestaient tout ce qui s^ voyait : les gouvernements, la société; il n^en aimaient que le génie populaire. Tout était ainsi chez eux en contrariété et en suspens, aussi bien les vœux qu'ils formaient que le sort auquel ils semblaient destinés (i).
La masse, comme partout, se taisait, portant le poids du jour, craignant de regarder devant soi, de se compromettre surtout et d^encourir le soupçon du maître d'aujourd^hui, les représailles du maître de demain. Parmi ceux qui se prononçaient, on pouvait distinguer des nuances très sensibles dans l'attrait
(i) Voir les livres allemands de Hausser, Remling, Venbdby^ Perthbs, Huffbb, Hessb, Bibdermann.
plus ou moins mélangé de sympathie et de calcul qu^ils déclaraient pour la France. Il y avait des c patriotes » proprement, ou plutôt improprement dits, plus cosmopolites que républicains, plus républicains que Français, qui désiraient la réunion immédiate et complète : dans cette réunion seule ils trouveraient la sécurité contre un retour offensif des princes allemands et les espérances que la qualité de citoyens d^un grand Etat ouvrait à leur ambition. D^autres, qui auraient été plus justement qualifiés de « patriotes B, plus Rhénans qu^Allemands ou Français, mais épris de la liberté et de ses avantages, s^encourageaient à la constance; ils considéraient les charges qui les écrasaient comme une suite inévitable de la guerre; ils n^attendaient d'adoucissement que de leur adoption définitive par la grande République, qui leur assurerait la liberté et leur donnerait un bon gouvernement. Les fonctionnaires et les agents des anciens pouvoirs composaient une classe intermédiaire, nombreuse et influente : on avait Phabitude de leur obéir, on continuait à les écouter. Ils se montraient réservés, attendant la paix pour s^engager, mais ne cachant pas que, quel que fût le maître, pourvu que ce maître les fît servir, ils le serviraient. « Ils n^avaient ni passion pour la France, ni enthousiasme pour la liberté, ni attachement obstiné à Pancien ordre de choses : ils étaient prudents et indifférents. Ils voulaient bien se laisser prendre, mais non se donner (r). » A Bonn, à
(i) Alfred Rambaud, Les Français sur le Rhin.
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Cologne, on trouvait dans le clergé, dans le peuple attaché aux croyances catholiques si enracinées en ce pays, dans les congrégations et confréries, dans les corporations et maîtrises, dans les anciennes adminis» trations urbaines, tous gens épris de leurs chartes et privilèges, des résistances tenaces à la réunion. Quant aux paysans, ils souhaitaient la paix qui mettrait fin aux réquisitions, au cours forcé des assignats, aux cantonnements, qui concilierait les avantages de l'ancien état des choses, la douceur du gouvernement patronal, avec les avantages de la Révolution, Pabolition des droits seigneuriaux avec les beaux placements d^économie en terres nobles confisquées et en biens d^Eglise sécularisés.
Dans cette incertitude, nombre de ces Rhénans, et non des moins cultivés ni des moins estimables, se reprenaient à caresser la chimère des premiers jours, celle des patriotes mayençais de 1792 : une république indépendante, soit unitaire, soit formée d^une fédération de villes et de cantons, à la manière suisse, protégée par la République française, et prenant entre TAllemagne, parente toujours redoutée, mais affectionnée quand même, et la France, mère adoptive, patrie d^électîon, mais crainte aussi, un lien, un gage de paix et de conciliation. Profitant de la république et de l'empire, se réclamant de Tune contre Pautre, se protégeant de Pune et de Pautre, ménagés par les deux, sans les charges d^aucune, ils auraient constitué une Marche républicaine, comme il y avait eu des Marches impériales, a Nous nous disions, écrit un de ces repu-
blicains : Les Français ont traîné tous les principes dans la boue; nous devons, comme Allemands, montrer que ces principes sont applicables; c^est pourquoi nous voulons nous prononcer, non pour la réunion à la France, mais pour Tindépendance. Nous voulons la république cisrhénane. »
L'exemple de la Hollande ne les décourageait pas. Encore que rigoureux et précaire, le son des Hollandais leur semblait préférable au leur, dans le présent; il permettait de tout attendre de l'avenir. L^exemple des Italiens et l'expérience faite par Bonaparte convainquirent les meneurs et frappèrent singulièrement les indécis. Les descendants des Celtes et des Germains, colonisés par Rome, leur paraissaient destinés, comme les anciennes colonies romaines de ritalie, à se faire les alliés de la Rome nouvelle, et à prospérer dans la paix française, comme les autres avaient prospéré dans la paix romaine. Pourquoi ne verrait-on pas la république cisrhénane, puisqu^on voyait surgir et grandir chaque jour la république cispadane et la transpadane? Cologne, Aix-la-Chapelle, Bonn, Mayence, Trêves, Spire, Worms, Coblentz, valaient, pour les traditions et les souvenirs de liberté locale et d'association impériale. Milan, Pise et Ferrare. L'homme manquait seul pour concentrer ces aspirations et diriger le mouvement. Les patriotes rhénans avaient tourné leurs premières espérances vers Marceau : ce héros était mort. Ils étaient retombés sous le joug des commissaires directoriaux, pour qui les peuples n'ont qu*un droit, celui d'être
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exploités, et de la grande république, ils n*avaient plus connu que le fisc insatiable. Mais voici qu'on leur envoie, et pour les garantir à jamais contre le retour des anciens maîtres, et pour organiser leur province, le plus magnanime des guerriers républicains, celui qui a su réconcilier les rebelles de TOuest en leur rendant leurs prêtres et en les rendant euxmêmes à leurs champs, qui a rouvert les églises et supprimé le brigandage, Hoche, que Ton appelle partout le « Bonaparte du Nord ». Pourquoi-ne ferait«il pas, pour eux et avec eux, ce que Bonaparte a fait pour les Lombards et pour les peuples de TEmilie?
Des comités de propagande se forment à Kreuznach, puis rayonnent vers Coblentz et Bonn. Ils envoient des émissaires qui exhortent les populations, de Trêves à Cologne, à se con fédérer en république; ils distribuent des secours aux misérables; ils promettent aux catholiques la liberté du culte; ils font signer des pétitions; ils plantent des arbres de la liberté; ils organisent des fêtes et des manifestations; ils ont un drapeau; ils s^insinuent dans les municipalités; ils envoient un agent officieux à Paris; ils députent un homme de confiance au quartier général de Hoche. Par goût, par nécessité, par émulation de Bonaparte, Hoche se portait de plus en plus au gouvernement des hommes. Il en avait les dons essentiels, Pesprit de simplicité et Pesprit d'équité. Cest la fatalité de ce temps que, par la sottise et la corruption du pouvoir civil, le pouvoir militaire apparaisse partout comme le pouvoir réparateur, celui qui seul peut accomplir
28o LES VUES DE HOCHE.
l^œuvre d^ordre sans laquelle les peuples ne peuvent vivre, et l'œuvre de justice que les peuples attendent de la Révolution. Comme il Va déjà fait dans l'Ouest, comme Bonaparte le fait en Italie, Hoche s'attribue les pouvoirs dont il a besoin et étend à Torganisation civile de la conquête la dictature militaire du conquérant. Il met fin à Fanarchie administrative et financière; il constitue, à Bonn, sous le nom de a commission intermédiaire », un gouvernement civil provisoire; il révoque les agents français qui ont abusé de leur mandat, procède à dts enquêtes sur leurs excès, les réprime et remplace ces fonctionnaires, à la fois incapables et pillards, par d'anciens employés de bailliage, des indigènes, ralliés ou soumis, qui ménagent l'habitant, le traitent selon ses mœurs, perçoivent davantage, avec moins d'abus, et ne retiennent plus de commissions. Il suspend les contributions de guerre et les remplace parles anciens impôts; il les augmente d'un tiers, mais, succédant à l'arbitraire, ces impôts paraissent un adoucissement; il rend aux autorités locales l'administration locale, mais partout un commissaire français exerce la haute tutelle, vérifie les comptes, veille à l'exécution des décrets et s'assure de la conservation des biens confisqués. Il promet la tolérance religieuse. Il organise la libre navigation du Rhin, et entraînant Moreau dans cette politique, comme il l'a entraîné dans l'action militaire, il étend, peu à peu, à toute la rive gauche du Rhin, les mesures qu'il a prises dans la partie nord de ces pays, soumise à son commandement.
Il était partisan de la réunion totale. « Ce n'est, écrivait-il au Directoire, qu^en conservant la rive gauche du Rhin qu^il était possible de dédommager la République des maux de la guerre. Ce notait qu^à cette condition que le silence du gouvernement sur le partage de la Pologne eût été expliqué. » Mais, faute d'avoir le tout, il se contentera d^une partie. Consulté par le Directoire sur Textension à donner aux préliminaires de Leoben, il répond que la République pourrait réclamer une frontière qui laisserait en dehors les possessions prussiennes et Cologne. « Il vaudrait mieux, écrit-il le 20 mai 1797, céder que d^étre obligé, par une obstination impolitique, à reprendre les armes, ce qui pourrait nous faire perdre la considération dont nous jouissons chez les puissances étrangères, et altérer la confiance du peuple dans le gouvernement, qui en tire toute sa force... Si la ligne que nous avons tracée entre le Rhin et les frontières constitutionnelles (les Pays-Bas, le Luxembourg, Liège) était adoptée, il est à croire que nul n^aurait rien à dire sur le traité qui va se conclure, et qu^on n'aurait qu^à se louer de la modération dont le Directoire a si souvent donné des preuves. »
Mais si Carnot trouvait ce projet « judicieux », la faction conquérante du Directoire, les triumvirs^ comme on les appelait, Testimaient insuffisant. Ils entendaient tirer des préliminaires la limite du Rhin, de Bâle à la Hollande. Les préliminaires déclaraient, à la vérité, que la paix se ferait sur le principe de rintégrité de l'empire. Mais il y avait moyen, par la
convoitise des biens ecclésiastiques, d^ntéresser les princes allemands à la cession de la rive gauche à la France; les vœux de réunion, manifestés par les peuples, fourniraient, devant l'Europe, un puissant argument. Les directeurs, Reubell en particulier, remirent en mouvement les partisans de Tannezion. Emissaires venus de Paris, meneurs allemands, tous prirent pour thème Téchec déplorable de la République rhénane de 1793, la chute de Mayence, la réaction qui s'en était suivie; ils représentèrent qu'il n'y avait p^s de milieu entre le retour des anciens maîtres, l'ancien régime, aggravé par les vengeances, et Tassociation complète avec la France; qu'il valait mieux être gouvernés par des Français, pénétrés des idées généreuses de la Révolution, que par des fonctionnaires indigènes, étroits, tyranniques, serviles au despotisme, incapables de se pliera aucune amélioration. Us trouvèrent, comme partout d'ailleurs, des auxiliaires très actifs, très insinuants dans les juifs : l'entrée des armées françaises les émancipait, la guerre, l'occupation militire, le cours forcé des assignats, les difficultés du change, l'émigration et ses subterfuges, les confiscations des biens d'émigrés leur ouvraient une source intarissable de courtages, échanges, prêts et commissions ; la réunion à la République leur assurait la suite de leurs affaires et la sécurité dans leurs bénéfices : ils devenaient les égaux des autres hommes par le droit, ils demeuraient leurs maîtres par l'argent; le retour des Allemands les eût repoussés dans leurs ghettos, sous le régime de la tolérance jalouse, fiscale, mépri-
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santé. Leur dignité d^hommes et leurs intérêts les unissaient au parti de la France : en travaillant pour la réunion, ils travaillaient pour eux-mêmes.
Résigné dès lors à la réunion partielle, Hoche ne put que s'intéresser davantage aux projets des « Cisrhénans d. Constituer cette république serait un moyen de conserver à la France un pied dans cette partie de la rive gauche que Ton n'acquerrait point définitivement, mieux qu^une tête de pont pour passer en Allemagne, un foyer de propagande par oti les sympathies républicaines et Tinfluence française pourraient gagner la rive droite, les peuples du Centre et du Sud, si disposés à se rapprocher. L'empire serait entamé au flanc, et cette attraction des peuples vers la France, toute libérale, toute spontanée, si conforme d'ailleurs à leurs penchants d'indépendance locale, à leur « particularisme » invétéré, n'assurerait-elle pas à la politique française une action plus directe, plus sûre en Allemagne que tous les traités et toutes les alliances de princes achetés avec des terres et des hommes, et au fond irrémédiablement hostiles, et par leurs préjugés et par leurs intérêts mêmes?
Hoche eut à peine le loisir d'esquisser ces vues dans son esprit. L'Irlande et l'Angleterre le réclamaient. Aussi bien, il ne les avait jamais négligées. C'était à la fois sa pensée de derrière la tête, en politique, et la part d'épopée dans son beau rêve de gloire. Il était demeuré en relation avec les émissaires irlandais. Il se remit à préparer l'insurrection de File. Les « patriotes » promettaient de ne point poser les armes
avant que la France et TEspagne eussent chassé les Anglais de Gibraltar. Mais TEspagne n^agirait que par diversion. C^est sur la Hollande que la République comptait cette fois pour fournir les vaisseaux, les marins, Targent. Or, tout était trouble, crainte, indécision dans cette république. Hoche se rendit dans le plus grand secret à la Haye, à la fin de juin, pour conférer avec le gouvernement hollandais et les agents français, examiner Tétat des préparatifs, se concerter enfin avec les Irlandais. Les Hollandais se disaient prêts à agir: seize vaisseaux, dix frégates, 1 5, 000 hommes; mais ils désiraient se réserver la direction de Tentreprise. Hoche, tenté un instant de s^embarquer avec 5,000 Français d'élite, y renonça et revint à Cologne, persuadé que, peu de jours après, la flotte hollandaise pourrait prendre la mer. Les grands desseins sur TAngleterre étaient encore une fois ajournés, et peutêtre faudrait-il avant de marcher sur Londres vaincre décidément les Anglais à Vienne. C^est alors que la politique vint le surprendre pour le jeter dans une aventure à laquelle rien ne Tavait préparé. Il avait connu de la guerre et de la politique les plus grands côtés; il s'en était emparé, il les avait dominées. Il ne connaissait que pour les détester et en avoir souffert, le manège des factions, l'intrigue, les complots, la guerre civile. Il s'y trouvait comme hors de lui-même, et il ne pouvait que s'y égarer.