CHAPITRE PREMIER
La Convention avait conquis à la France les a limites naturelles »; elle avait décrété la réunion à la République des Pays-Bas autrichiens, la Belgique et le Luxembourg; elle occupait, par ses armées victorieuses, les pays allemands de la rive gauche du Rhin, sauf Mayence oti les Impériaux tenaient encore. Ces conquêtes étaient toutes militaires ; la République ne les avait pas imposées à TEurope, PEurope ne les avait pas reconnues à la République. La Prusse, sans doute, avait fait sa paix particulière et stipulé qu^elle serait indemnisée de la perte de ses possessions dans le cas où la rive gauche du Rhin serait cédée à la France par la diète de PEmpire qui seule avait qualité pour consentir cette cession. Mais la diète ne la consentait point, la Prusse n'y engageait pas la diète, et toute sa
politique tendait à éluder les engagements, d^ailleurs éventuels, qu^elle avait contractés à Bâle et à Berlin ; elle n^entendait point donner sans recevoir, mais elle préférait ne donner ni recevoir, recouvrer ses territoires et s'attribuer le double mérite d^avoir assuré la paix à PAUemagne et sauvé Tintégrité de TEmpire. L'Autriche, qui disposait encore delà diète, se montrait intraitable. Elle refusait d'entrer en accommodement aussi bien pour les Pays-Bas, qui étaient dans Tbéritage de la maison de Habsbourg, que pour la rive gauche du Rhin que l'Empire avait confiée à la garde de Tempereur. L^Angleterre la soutenait de ses subsides. Il fallait donc la battre pour l'obliger à traiter ; tant qu'elle ne serait pas battue, la conquête des « limites naturelles » demeurerait un fait de guerre, soumis à toutes les vicissitudes de la guerre.
En identifiant l'établissement définitif de la République et le gouvernement de la France par le parti républicain, avec la conquête de ces limites, le Comité de salut public de Pan III et la Convention s'étaient engagés à vaincre l'Europe ou à la diviser par des associations de partage; à isoler l'Angleterre, et à la contraindre par l'invasion, la révolution et la ruine, de subir une paix qui donnerait à la France le port d'Anvers et lui livrerait la Hollande. C'était la guerre; cette guerre, par cela même qu'elle suspendait au sort des armées les destinées de la République, préparait nécessairement la suprématie du général, victorieux et pacificateur, qui réaliserait ce grand rêve national : la limite du Rhin et la fin de la Révolution. Enchoi-
sissant Bonaparte pour imposer, par les armes, la domination de la majorité conventionnelle, dans les nouveaux conseils; en l'appelant au premier poste de Parmée de l'intérieur; en lui confiant le comman- ^ dément de l'armée d'Italie, destinée à porter contre 3 TAutriche les coups décisifs, le Comité de salut public l'avait désigné pour être cet homme-là. Avant que Bonaparte eût conçu l'ambition de s^emparer du pouvoir, il vit les avenues du pouvoir s'ouvrir devant lui. Ses victoires en Italie,son habile et fructueuse exploitation de ses conquêtes, firent de lui, en quelques semaines, le premier personnage de TEtat, le connétable de la République et Tarchitrésorier du Directoire. Son prestige grandit d'autant plus que, du côté de r Allemagne, la République éprouvait plus de mécomptes. L'armée de Moreau avait dû se replier, à Tautomne de 1 796 ; elle était réduite à vivre des reliefs de Parmée d'Italie.
Le Directoire commençait à tout craindre de ce jeune homme dont il sMtait obligé à tout espérer. Ce conseil, très médiocre, était non seulement rempli de contradictions dans ses vues, mais de rivalités entre ses membres. Sous l'impression de la retraite de Moreau, condamnés à redouter un succès qui les mettrait à la merci de Bonapane, autant peut-être qu'une défaite qui les vouerait à Panimadversion populaire; voyant grandir en France une impatience « d'en finir », dont profitaient les ennemis de la République ; efirayés, à très juste titre, par l'approche des élections d'un tiers des deux conseils, les Directeurs s'accordèrent, un
moment, pour désirer la paix avec TAutriche et tourner ensuite toutes les forces de la République contre l'Angleterre. Les uns y vinrent de parti pris, pour se conformer aux vœux de Topinioo, par prudence aussi et par crainte d^amener les armées à s'emparer de l'Etat; les autres s'y résignèrent pour gagner du temps et par expédient. Parmi les premiers était Carnot, obsédé par les souvenirs de la Terreur, réfugié, pour ainsi dire, dans la Constitution, et disposé à se contenter de la Belgique et du Luxembourg. Letourneur opinait comme Carnot, par discipline et par hésitation. Barras et Reubell voulaient la guerre et la limite du Rhin : Barras pour conserver le pouvoir avec les profits et les plaisirs qu'il y trouvait; Reubell par esprit de suprématie, par esprit fiscal, Tesprit romain du comité de Tan III, dont il demeurait le représentant tenace et convaincu. Larevellière- Lépeaux, par haine de Carnot, suivait Barras qu'il méprisait et Reubell qu'il goûtait peu. Il votait avec eux, taisant, par orgueil, des idées que d'ailleurs il était incapable de tirer au clair et se réservant de montrer dans ses Mémoires^ un quart de siècle après l'événement, qu'il n'avait rien compris au drame où il figure. Comparse solennel, dans les coups de théâtre, il s'excuse, devant l'histoire, d'avoir été la dupe de Bonaparte; il a été la dupe de ses propres illusions, ce qui est plus fâcheux pour un littérateur à prétentions de moraliste et de politique. Carnot attendait de Bonaparte le désintéressement civique; Barras en attendait des subsides; Reubell, des territoires à exploiter et à tro*
quer; Larevellièrc exigeait davantage, et Ton s'explique qu'il ait été le plus déçu : des révolutions en Italie, de la soumission en France, plus encore de vertu civique que de génie militaire, en un mot, et selon le langage du temps, un conquérant qui serait Alexandre pour le compte du Directoire, et Cincinnatus pour son propre compte.
Ils trouvaient tous qu'il prenait trop de place et se poussait trop vite aux usurpations. Pour le surveiller, démêler ses desseins, contenir son impétuosité et Tempécher de se rendre maître des négociations après s'être rendu maître de la guerre, les Directeurs envoyèrent en Italie, au mois de novembre 1796, le général Clarke. Cet officier devait demander des passeports pour Vienne et tâcher d'amorcer avec l'empereur une négociation pacifique. L'armée d'Italie avait conquis le Milanais, Modène et les Légations. Le Directoire n'avait pas alors d'autres vues sur ces pays que d'en faire un marché à échanges diplomatiques, après en avoir fait un champ à réquisitions. < L'intérieur est dégarni de troupes, écrivaient les Directeurs le 25 novembre; les côtes de l'Océan seront à peine gardées après le départ du général Hoche, dont l'expédition — en Irlande — emploiera presque tout ce qui s'y trouve de disponible. Notre principal intérêt s'est constamment dirigé vers l'Italie... L'Italie est le gage de paix (i). »
(i) J'ai employé constamment pour cette étude les manuscrits des Ââaires étrangères; la Correspondance inédite de
Clarke arriva à Milan le 29 novembre 1796 (i). Né d^une famille irlandaise réfugiée, élève gentilhomme à Técole militaire, ancien client du duc d'Orléans, il avait fait campagne en 1792; la Terreur Téloigna de Tarmée; il reprit du service après Thermidor et entra dans les bureaux militaires du Comité de salut public, où Carnot, qui l'employa, se prit d'amitié pour lui. C'était un bel homme d'une trentaine d*années, distingué, de tenue élégante, ayant Tusage du monde et des affaires. Grand travailleur, instruit, ambitieux, entiché de noblesse, probe sur l'article de l'argent, rude avec ses inférieurs, souple aux puissants, ne se ménageant point dans le dévouement, mais se dévouant à son intérêt plutôt qu'à celui de son chef; ne se donnant pas à demi, mais se reprenant tout entier, et sans transition, il se croyait destiné à une brillante carrière; il était impatient de sa fortune et se piquait
Napoléon Bonaparte, publiée en 1829; la Correspondance de Napoléon I".
(i) Mémoires de Thiébault, de Miot, de Marmont, de Bour- RiENNE^ de LAREVELLiÈRE-LépEAux, de Barras ; — Histoire d'Italie, de Botta; — Franchetti, Storia d'Italia, t. I; — Stendhal, Vie de Napoléon; — Peyre, Napoléon I*^ et son temps; — Revue critique, 1867, article de M. Lot sur M. Lanfrey, 1. 1. — Pour l'origine des idées de Napoléon, voir Frédéric Masson, Napoléon inconnu.
de percer vite en servant bien et à propos. Le moins républicain des officiers, négociateur d'état-major et diplomate à cheval, il arrivait tout glorieux de sa mission; il possédait le secret de Carnot, sinon celui du Directoire; il se sentait plénipotentiaire; il allait, du premier coup, démasquer et remettre dans le rang ce petit Corse infatué qui s'emportait vers la fortune avec une ridicule impertinence. Il s'en flattait du moins. Il ne connaissait pas plus le petit Corse qu^il né se connaissait lui-même. Il était né serviteur, et serviteur trop zélé; il allait abandonner Carnot pour Bonaparte, comme il devait, plus tard, abandonner Bonaparte pour Louis XVI IL Dès le premier salut, il reconnut son maître.
Tout, en Bonaparte, était fait pour surprendre, séduire, subjuguer. Un journal de Paris, le Républicain français, disait déjà de lui : « Il semble audessus de rhomme. » Il n'avait que vingt-huit ans ; il paraissait plus jeune encore par sa mine chétive, sa maigreur extrême, sa petite taille. Les cheveux broussailleux, poudrés, tombant en « oreilles de chien s jusque sur les épaules; le front tendu sous la pensée; le regard clair et inquisiteur; la bouche mobile, impérieuse; une grande finesse dans les traits du visage creusé, au teint olivâtre; une extraordinaire énergie dans l'ossature saillante, dans le menton surtout; il était vêtu d'un habit droit, trop large, coupé à la diable, endossé à la hâte, boutonné jusqu'en haut, garni seulement d'une étroite broderie d'or; il portait une ceinture tricolore, nouée négligemment, et un
sabre qui semblait disproportionné à sa personne. Il enlevait, remettait, agitait, à la main^ posait sur un meuble son petit chapeau noir surmonté d*un panache de hasard^ attaché tant bien que mal. Il se levait, il s'asseyait brusquement, il parlait en marchant, avec des gestes saccadés, un accent italien, un français incorrect; ou bien, à sa table de travail, une plume à la main, il interrogeait ou plutôt il harcelait son interlocuteur.
Tel il paraissait à ceux qui Tabordaient pour la première fois, isolé dans son armée par la déférence générale, et se détachant au premier plan du tableau, devant le groupe des héros, qui, bon gré, mal gré, commençaient de lui faire cortège. Il imposait Tobéissance; devant lui, on se sentait toujours en service et toujours en sous-ordre. Ses questions se succédaient nettes, laconiques, précipitées. Son attention se portait aux plus menus détails; elle n'y passait que pour revenir à l'ensemble des choses qu'il embrassait toujours. Nul embarras chez lui à paraître ignorer ces renseignements techniques qu'il réclamait avidement; si la demande étonnait, le parti qu'il tirait de la réponse étonnait davantage et imposait. Il apprenait les affaires en les parlant, comme il avait appris la grande guerre en la faisant. Ses discours étaient péremptoires, ses déductions évidentes. Tout en son langage était force et précision, tout était commandement dans son attitude. Il disait « ma ]x>litique », comme il disait a mon armée ». A ce ton de supériorité naturelle se joignait la confiance de sept mois de
merveilles : le Piémont assujetti, le Milanais conquis, la Lombardie en république, la Toscane inféodée, Rome tremblante, Naples prosternée, trois armées impériales battues, et toute Tltalie, depuis huit jours, remplie des combats d^Arcole. Clarke sortait de Paris, où tout était cabales mesquines, commérages, conflits d^incertitude, embûches et trébuchements de brouillons. Il fut ébloui et devina que sa carrière dépendait de cet homme. Bonaparte flaira le courtisan et le fascina. Au bout de trois jours, Bonaparte connaissait les instructions de Clarke et avait pénétré le jeu du Directoire, a La lassitude de la guerre, lui dit Clarke, se fait sentir dans toutes les parties de Tintérieur de la République. Le peuple souhaite ardemment la paix ; les armées murmurent hautement de ce qu'elle n'est point faite. Le Corps législatif la veut et la commande, pour ainsi dire, n^importe à quelles conditions... Nos finances sont nulles... Pagriculture réclame des bras.., La guerre accroît chaque jour une immoralité presque universelle, qui pourrait, par la suite, renverser la République. Enfin, tous les partis, harassés, veulent la fin de la Révolution... Nous n^avons ni police intérieuce, ni gendarmerie... 11 faut donc la paix, et, pour retrouver Tenthousiasme qui nous a fait vaincre, il faut que nos ennemis éloignent la conclusion et qu'il n^y ait personne en France qui ne soit convaincu que le gouvernement a voulu une paix raisonnable et qu^elle a été rejetée par l'ambition ou par la haine de nos principes. Le moment de négocier est donc venu. » Bonaparte n^avait pas encore reçu de notes aussi vi-
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vantes sur Tétat des esprits en France. Il craignait encore une réaction des passions irréligieuses et de cet ancien esprit de propagande qui ne séparait pas le triomphe de la République de Panéantissement de PEglise romaine. Ciarke le rassura. <c Manquerait*il à la gloire de Bonaparte de conquérir Rome? lui dit-il. Non, sans doute, puisque cette conquête s^est faite et a été consolidée le jour oti Tarmistice, qui nous en livrait les chefs-d^œuvre, les richesses, et qui en séparait les peuples de Bologne, de Ferrare, etc., a été signé... Faire exécuter les conditions de cet armistice... répond à tout... Serions-nous arrêtés par l'en vie de conquérir Rome? Quelque glorieux que soit cet avantage, j'ose dire qu'il ne serait que momentané. Nous avons manqué notre révolution en religion. On est redevenu catholique romain en France, et nous en sommes peut-être au point d*avoir besoin du pape lui-même pour faire seconder chez nous la Révolution par les prêtres, et, par conséquent, par les campagnes qu'il sont parvenus à gouverner de nouveau. j>
Finir la Révolution, donner la paix, réconcilier les Français entre eux, y employer Pinfluence du clergé, c^était pour Bonaparte le chemin du pouvoir. Si l'extraordinaire identité des vœux et des besoins du peuple français avec les moyens de sa propre fortune ne s'était jusqu'alors dessinée que confusément dans son esprit, elle dut lui apparaître ce jour-là dans toute son évidence. La route se découvre ; Bonaparte la parcourt du regard dans toute son étendue; il s'y porte, et sans désormais perdre un instant de vue le but
encore lointain à atteindre^ il règle avec sa décision et sa précision habituelles les mesures immédiates d'exécution. La première, c^est la paix. Il va la prendre en main; mais à quelles conditions le Directoire est-il disposé à la conclure, ou plutôt à la ratifier quand Bonaparte l'aura conclue? Sur cet article, Clarke se montre aussi explicite que sur le précédent.
Le Directoire entend assurer à la France les « limites constitutionnelles », c^est-à-dire les pays réunis par décrets de la Convention, en octobre 1795 : la Belgique, Tévêché de Liège, le Luxembourg ; sMl est possible d'y joindre une partie ou la totalité des pays allemands de la rive gauche du Rhin, le Directoire estimera avoir fait un coup de maître. Comme il n^est pas assez viaorieux ni assez fort f)Our imposer la paix, il rachètera. C^est, en réalité, un pacte d^échange qu^il s^agit de négocier. La République sVngage délibérément dans Tornière de la vieille Europe. Pour forcer les monarchies à reconnaître la Révolution accomplie, le Directoire, après le Comité de Tau III, ne trouve pas d^autres combinaisons que celles que les monarchies ont employées, de 1792 à 1795, pour empêcher la Révolution de s'accomplir. La coalition se dénouera, ainsi qu'elle s'est nouée, par des contrats de trocSy d' « indemnisations r> et d'arrondissements. Et comme il n'y a point de terrains vagues en Europe, comme il n'y a plus de Pologne à démembrer, que l'Empire turc est trop loin des prises, ce sont les territoires d'Allemagne et d'Italie qui serviront aux transactions républicaines, comme ils devaient servir aux transactions
monarchiques. Les peuples demeurent la matière politique, divisibles comme ils sont imposables. Ceux d^AUemagne devront s^estimer trop heureux de passer de la domination des princes ecclésiastiques sotis celle des princes laïques. Sécularisation est synonyme, pour les Directeurs, de progrès des lumières. Le Directoire s'informe des qualités politiques des Italiens conquis; il demande si Milan^ Reggio, Bologne, Ferrare, sont « vraiment mûres pour la liberté », capables de se défendre par elles-mêmes ou disposées à se soumettre à PAutriche : c'est affaire de calcul, non de principe. Suivant ses besoins, le Directoire restituera le Milanais à TAutriche ou le constituera en république. II en sera de la Bavière, avec laquelle il a signé, le 7 septembre, une convention, non encore ratifiée, d^armistice, comme de Venise avec laquelle il n^est pas en guerre. « Vous connaissez, avait-il dit à son envoyé, les torts réels et graves de Venise à notre égard. » Les peuples de la Terre ferme passent pour disposés à la liberté : selon les occurrences, on pourra les affranchir et les joindre à la République lombarde, a Ce système de compensations — avait dit au général Clarke le ministre des relations extérieures, Delacroix — admet une multitude de combinaisons que vous pouvez effleurer dans vos conversations afin de démêler quelles sont celles qui plairaient davantage. » Et il les esquisse. L^une consisterait à donner à TAutriche la Bavière, le haut Palatinat, Salzbourg, Passau, en échange de tout ce qu^elle possède en Italie ; à transporter en Allemagne les ducs de Modène et de
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Toscane; à transporter le Bavarois dans une partie des Etats du Pape et à former, du reste, des républiques réunies ou alliées avec la République lombarde. Le roi de Prusse mettrait peut-être peu de bonne grâce à se prêter à ce projet. « Le moyen de le lui faire adopter serait de lui fournir un ample dédommagement ; lui satisfait, tout le reste serait réduit au silence.» Il est, ajoutait Charles Delacroix, une multitude d'autres combinaisons que vous formerez beaucoup mieux que moi... a Le point capital, c^est de persuader à la maison d'Autriche qu'elle obtiendra davantage et plus promptement en traitant avec la République seule. »
Ainsi spéculaient des hommes qui avaient voté successivement la renonciation aux conquêtes, TaÊfranchissement des peuples et l'extermination des rois. Bonaparte n'avait prêté aucun de ces serments téméraires, et les raisons d'Etat auxquelles les Conventionnels revenaient après de si singuliers détours, étaient chez lui toutes directes et spontanées. 11 écoutait les confidences de Clarke de la même oreille que Frédéric de Prusse aurait écouté les insinuations d'un émissaire du cardinal Fleury, proposant de rompre la « pragmatique 9 et de régler le partage de la monarchie autrichienne. Il arriva très vite à cette conclusion que, pour faire la paix, il s'agissait moins encore d'écraser les Autrichiens que de conquérir assez de provinces italiennes pour les satisfaire. Il se sentit les mains libres et d'autant plus maître des affaires qu'il se jugeait capable d'accomplir avec suite ce que le Direc-
toire ne savait que commander avec confusion. Clarke en eut Timpression. Après deux semaines passées au quartier général, cet Irlandais, très avisé, notait déjà plus qu'un sous-secrétaire d^Etat de Bonaparte. « Il est rhonneur de la République, écrivait au Directoire, le 7 décembre, le futur duc de Feltre. Il est craint, aimé et respecté des Italiens. Tous les petits moyens dUntrigue échouent devant sa pénétration. Il a un grand ascendant sur les individus qui composent Parmée républicaine, parce qu'il devine ou conçoit d^abord leur pensée ou leur caractère et qu^il les dirige avec science vers le point oti ils peuvent être le plus utiles... Je le crois... sans autre ambition que celle de la gloire qu^il s'est acquise... La constitution est son guide... Bonaparte sera mis par la postérité au rang des plus grands hommes. »
Parmi les combinaisons du Directoire, il en était une que Bonaparte n'entendait exécuter à aucun prix : c^était la restitution de la Lombardie. Rendre Milan aux Autrichiens, leur livrer les Légations, ce serait leur abandonner quelque chose de sa gloire et quelque chose de son sang. Ce sang italien bouillonne sourdement en lui. L'indépendance de Tltalie n'est pas dans sa pensée une simple expression de chancellerie :
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c'est une parole vivante, nourrie des passions de trois siècles. Mais Bonaparte estime, comme autrefois Richelieu, que Tltalie sera indépendante si elle passe de la domination autrichienne à la tutelle française. C'est révolution, toute personnelle chez lui, de Tesprit de magnificence des anciennes guerres royales, devenu Tesprit d'expansion de la Révolution française. Il s'éprend de la régénération de l'Italie comme la grande Catherine s'était éprise de Taffranchissement des chrétiens d'Orient. Un vieux routier de la diplomatie française, élevé comme presque tous les contemporains à l'école de Frédéric, l'incite à ces pensées et les lui traduit en forme classique. C'est Cacault, qui gère à Rome les affaires françaises et y observe les manœuvres de la cour papale. Cacault a été un des premiers indicateurs et fournisseurs de faits qui aient servi Bonaparte, pareil à ces vieux officiers qui suivaient les jeunes princes dans les camps et enseignaient la routine des chemins battus à ceux qui devaient renouveler la face de la guerre. Pour lire ces lettres de Cacault, comme il convient, c'est-à-dire comme elles furent écrites et comme les lisait Bonaparte, il faut enlever le vernis superficiel des formules et dépouiller les mots du sens que leur avait attribué, pour un temps, la rhétorique parisienne. On n'avait jamais plus parlé de sensibilité qu'au temps de la Terreur; on ne parla jamais plus de la liberté des peuples qu'au temps du Directoire. Cette liberté est pour Bonaparte un instrument de conquête : créer des Républiques, former des États, relever les ruines dans
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toute une grande région de l'Europe et y renouveler avec les souvenirs de Rome les grands pouvoirs des proconsuls romains, voilà de quoi tenter son ambition. Il s'exalte à ces idées d'une sorte d'enthousiasme césarien. Ainsi se forme un lien entre Tintérét de sa gloire et l'émancipation de l'Italie, comme il s'en formait un entre son arrivée au pouvoir et la fin de la Révolution en France. Rien d'incompatible d'ailleurs entre ces desseins et les conditions coutumières de la politique européenne.
« Vous avez pris, général, écrivait Cacault, le 27 et le 29 octobre, un parti excellent et qui ne convenait qu'après la conquête assurée et après avoir mis tous les peuples à l'abri de la crainte des Autrichiens, c'est celui de révolutionner enfin décidément et de former des légions italiennes. Vous êtes maître des pays habités par les meilleures espèces d'hommes qu'ait Tltalie... L'établissement de la liberté et de bonnes républiques, depuis Milan jusqu'au royaume de Naples, est sans doute ce qui peut le mieux assurer nos intérêts en Italie et contenir, dans les limites, d'un côté le roi de Naples, et, de l'autre, la puissante Allemagne... Si la paix avec le roi de Naples est signée, tout l'Etat ecclésiastique est en votre pouvoir; il est conquis d'avance et tout entier à votre disposition... Il faut laisser Rome se préparer, par le spectacle environnant, à la révolution qui s'y fera en dernier lieu. Le colosse de Rome est moins difficile à détruire qu'on ne pense. »
Cependant un congrès des quatre cités de l'Emilie : Modène, Reggio, Bologne, Ferrare, est convoqué à
Reggio pour la fin de décembre. Bologne se constitue en république, au chant du Vent Creator^ et députe son président, Aldini, vers Bonaparte. Cest un unitaire et Tun de ces Italiens emportés vers Tavenir qui, n'ayant pas encore de frontières, réclament déjà Rome capitale. « L'Italie, dit Aldini, ne sera libre que quand elle sera indépendante, et indépendante que quand elle sera unie. Elle doit tout faire pour Punité. y> C^est aller trop vite et surtout trop loin, au gré de Bonapane. Il estime qu^avant de se déclarer unitaires, il faut se montrer unis ; que Tesprit de rivalité séculaire des provinces et des villes est trop invétéré pour qu'on songe à former une république italienne, a De bonnes républiques n, selon le conseil du prudent Cacault, voilà ce qui lui convient, et ce qui, par suite, doit convenir à Tltalie. Elles formeront des foyers de nation et d'Etat, que Ton étendra par rayonnement, selon les convenances. En attendant, la France, les ayant suscitées, sera forcée de les défendre; défendues par la France, elles demeureront à sa discrétion; et le Direaoire, qui voudrait les garder à l'état de conquête pour en trafiquer plus aisément, ne pourra plus en faire marché quand, en son nom, mais en dépit de ses ordres, Bonaparte les aura constituées. Il se hâte donc, et ce sera sa politique durant toute cette extraordinaire campagne de l'an V (septembre 96 à septembre 97), de précipiter les événements afin d'opposer, panout et à tout le monde, des faits accomplis. « Il y a dans ce moment-ci en Lombardie trois partis, écrit-il au Directoire, le 28 décembre : i* celui
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qui se laisse conduire par les Français; 2<* celui qui voudrait la liberté et montre son désir avec quelque impatience ; 3"* le parti ami des Autrichiens et ennemi des Français. Je soutiens et j^encourage le premier, je contiens le second, et je réprime le troisième. » Le congrès de Reggio se réunit. Un ci-devant gentilhomme, futur duc de l'Empire et pair de France, Marmont, y représente Bonaparte. La République cispadane est proclamée, et elle fraternise avec les députés de la République lombarde. « Ce ne sera pas en vain, disent les Lombards, et nous allons prouver à la face de T Univers que ces peuples nés sous le même ciel ont la même force de volonté, la même hauteur d'imagination, la même profondeur de prudence. » Le congrès acclame Marmont, c^est a la part delà hauteur de Pimagination »; puis il députe vers Bonaparte, c'est la part de « la profondeur de prudence ». Les Cispadans, comme le Directoire à Paris, comptent sur son bras, pour faire de grandes choses en leur nom et à leur profit. « Faites, général, que votre ouvrage soit immortel comme vous-même. » Bonaparte leur répond, le !•' janvier 1797 : « La misérable Italie est depuis longtemps effacée du tableau des puissances de PEurope. Si les Italiens d'aujourd^hui sont dignes de recouvrer leurs droits et de se donner un gouvernement libre, Ton verra un jour leur patrie figurer glorieusement parmi les puissances du globe; mais n^oubliez pas que les lois ne sont rien sans la force. » Le même jour il écrit à un Italien; il se loue de révêquede Bergame, et il ajoute : « Je me convaincs
tous les jours d'une vérité bien démontrée à mes yeux, c'est que si le clergé de France avait été aussi sage, aussi modéré, aussi attaché aux principes de PEvan* gile, la religion romaine n^aurait subi aucun changement en France. » Bonaparte suit de loin Touvrage de Hoche dans l'Ouest. Rien, pense-t-il, ne serait plus populaire en France que le rétablissement du culte catholique, sans Eglise privilégiée, sans clergé propriétaire, sans moines opulents, sans abbés oisifs. Rien ne tentera plus Rome que l'occasion offerte de reconquérir la France. Si Rome refuse de comprendre ou soulève des obstacles, la peur en triomphera. La même peur, mêlée d^avidité, a soumis la Sardaigne; elle contiendra Naples. Reste à payer l'Autriche. Bonaparte, dans cette première sagesse, qui fut chez lui comme une âeur précoce du génie, incline peu à payer la maison d'Autriche en Allemagne : concentrer les territoires dans l'Empire, c'est prendre à rebours la tradition française; la France gagnerait moins à s'étendre vers le Rhin qu'elle ne perdrait à arrondir l'Autriche et la Prusse. Il faudra donc indemniser l'empereur en terre italienne, et comme Bonaparte exclut les républiques qu'il a prises en tutelle, il n'a plus le choix. La solution s'impose. Venise payera la paix de la République française et la constitution des républiques italiennes. Le nom de république, que porte le gouvernement de Venise, n'est pas fait pour l'arrêter. Il sait que les Directeurs détestent autant les oligarques qu'ils admirent le roi de Prusse. Après Rome, il n'y a point en Italie de gouvernement
que les Directeurs voueront avec plus de mépris à Tanéantissement, après Tavoir condamné avec plus d^avidité à Texploitation. Il connaît, mieux que personne, a les torts réels et graves de Venise ». Le moment venu de châtier cette « puissance perfide », il en sera de cette république comme du pape : « Le droit de la guerre, et les circonstances politiques décideront alors i>, ont dit les Directeurs à propos de Rome. Ils sont prêts, comme Tétait le Comité de salut public à partager le Portugal avec PEspagne. Les habitants des Etats vénitiens ne sont point d'une autre espèce; ils ne jouissent point de grâces d^état. Bonaparte s'occupe donc de préparer les circonstances.
Sous prétexte de rompre des menées dangereuses pour la sûreté de son armée, il occupe une partie des dépendances de Venise sur la terre ferme. Il y laisse les émissaires lombards agiter les bourgeois des villes et propager la révolution. Les oligarques laissent le clergé fanatiser le peuple des campagnes et prêcher le massacre des Français. Entre les Croates qui les ravagent d'un côté, les républicains qui les dépouillent de Tautre, effarés, énervés, n'osant ni s'armer, de peur de représailles, ni désarmer par crainte d'une surprise, les gouvernants de Venise traînent, dans les incertitudes et les duplicités, une neutralité que personne ne considère, parce qu'elle est fallacieuse, et que personne ne respecte parce qu'elle est inerte. L'occupation de Bergame les consterne. Bonaparte est sûr que, pour un temps, ils ne bougeront pas, et il a désormais avec eux un procès ouvert.
Savait-il, en agissant de la sorte que, selon l'expression de Charles Delacroix, aucune compensation « ne plairait davantage » à la cour de Vienne ; que Venise était dans les prétentions de cette cour et dans ses convoitises; que PAutriche nourrissait contre cette république des « droits anciens » et se préparait, comme lui, des griefs nouveaux; qu'elle avait déjà trafiqué de Venise avec la Russie ; que Farrangement qu^il offrirait à Tempereur pour le faire sortir de la coalition, était Pun de ceux que Catherine II avait employés pour l'y retenir ? Rien ne permet de le supposer. Les projets de 1782 et le traité du 3 janvier 1795 n'ont été dévoilés que récemment, et le secret n'en avait alors percé nulle part. Mais Bonaparte pressentit cette combinaison de la diplomatie autrichienne, comme il devinait les mouvements des armées impériales. La même conformité se marquait entre les calculs de sa politique et ceux de la politique autrichienne qu'entre les besoins de la nation en France, les aspirations des Italiens et son ambition (1).
A Vienne (2), celui qu'on appelait le « Baron de la guerre », par opposition au a Prince de la paix »
(i) Cf. Frédéric Masson, Napoléon inconnu, t. II, p. 20, 504.
(2) Sybel, Histoire de l'Europe pendant la Révolution, trad.
française, t. IV, liv. III, Leoben; — Vivenot, Thugut,ClerJayt;
de Madrid, ne désespérait pas encore, sinon d^écraser la République, au moins de tirer de la Révolution française des avantages aussi grands que ceux qu'il avait tirés des révolutions de Pologne. La cour et la ville, qu^il « redoutait plus que toute la fureur de Tennemi », inclinaient aux accommodements, par mollesse et par incapacité de vouloir quoi que ce fût, avec suite, même leur propre salut. Thugut se disait que si on laissait faire Bonaparte, ce général aurait bientôt une armée de cent mille hommes et révolutionnerait toute l'Italie; on ne pourrait plus Pen déloger. Il croyait possible, par un nouvel effort, de rompre le charme et de tourner en déroute ces victoires qu^il estimait, comme on Pavait longtemps fait à Vienne de celles de Frédéric, des victoires d'aventure et des méprises du hasard. Il envoya le 5 décembre à Allvintzi Tordre de reprendre la campagne et de la pousser avec toute son énergie. Il professait, du reste, le plus profond mépris pour les gouvernements dUtalie: la conduite impolitique,^ incohérente, inepte, déshonorante », de la cour de Naples; Péquivoque de la neutralité de Venise; l'inconsistance, la poltronnerie de Rome : a Ces messieurs... voudraient tout uniment que Sa Majesté combattît pour tous, les défendît tous, sans qu'il leur coûtât rien, lorsque par
— Correspondance de Thugut avec Colloredo; — Bailleu, Preussen und Frankreich von 1795 bis 1807, t. I; — Mémoires de Marmont, de Chaptal, de Landrieux; — Artaud, Vie de Pie VI; — SÉCHÉ, les Origines du Concordat ; — Trolard, De Montenotte à Arcole, de Rivoli à Magenta ; — Bonnal, Chute d'une République,
leur imprudence et leur couardise, ils ont gâté leurs propres affaires... » L^Autrichese défendra elle-même, elle les défendra par ricochet, ils la payeront, en écus, si les Français leur en ont laissé; en terre, dans tous les cas. Thugut ne distingue point entre la terre sacrée du Saint-Siège et la terre profane de Venise. Toutes seront également bonnes à prendre et à garder : a Pourvu qu'Allvintzî continue à avoir quelque succès, inespéré avec confiance que nous réussirons à faire peut-être de bonnes affaires du côté de Tltalie (i). »
C'était Tesprit des ordres envoyés à Allvintzi le 5 décembre. Mais le 9^ tout change de face. Le bruit de la mort de Catherine II se répand à Vienne, a Nos désastres seraient à leur comble! » s'écrie Thugut. Le 10, la nouvelle est confirmée. Les dispositions du grand-duc héritier sont connues : Catherine soufflait la guerre, si elle ne la soutenait pas, et contenait Frédéric-Guillaume, si elle ne le combattait point. Paul est tout à la paix et tout à la Prusse. En même temps, on annonce que Bonaparte va recevoir des renforts. Thugut est atterré : « Sans armée, sans finances, avec tous les désordres intérieurs de notre administration », que faire, sinon en imposer par le ton et Tattitude? L'Autriche ne peut plus espérer d' « indemnisation » en Orient; le dernier projet de partage tombe avec Catherine. Peut-on faire fond sur les conventions de 1 795, et attendre de Paul !•% inféodé
(i) Lettre à Colloredo, 20 novembre 1796.
24 I>E LEOBEN il CAMPO-FORMIO.
à la Prusse, qu'il force cette cour, malgré son intérêt évident, à livrer la Bavière à PEmpercur? Thugut ne le pense pas. Il ne voit donc plus de gain possible que du côté de Tltalie : Venise et les Légations. Il se cramponne à cette espérance; mais il ne tient point Venise, et l'armée française occupe les Légations. Toutefois, Venise, en laissant Bonapane mettre garnison à Brescia et à Vérone, a fourni un prétexte de représailles, et Thugut, comme Bonaparte, a son procès ouvert contre cette république. Quant aux Légations, c'est à Allvintzi d'en chasser les Français. Wurmser tient encore Mantoue, et tant qu'il la tient, Bonaparte sera en suspens, compromis, perdu peutêtre.
Sur ces entrefaites, arrive l'avis de la mission de Clarke ; ce général demande des passeports pour Vienne. Thugut, jugeant que ce voyage n'aurait pour objet que d'espionner et d'intriguer, ne veut point le permettre; il veut encore moins envoyer un plénipotentiaire à Paris, oii le Directoire vient de faire ses preuves de courtoisie diplomatique en éconduisant Malmesbury « à coups de pied dans le derrière »! Mais comme il faut occuper le tapis, en attendant qu'Allvintzi ait frappé des coup décisifs, Gherardini, ministre de l'Empereur à Turin, s'abouchera avec Clarke, et le colonel de Vincent sera adjoint, pour les questions militaires, à ce négociateur d'apparat. Pour ménager Topinion européenne et les peuples d'Allemagne qui réclament la paix et se soucient peu des « bonnes affaires » de TAutriche en Italie, pour cap-
ter surtout, en France, le parti modéré et paralyser le Directoire, on tiendra des conférences solennelles, on dressera des protocoles ostensibles, on parlera très haut des droits de Phumanité et du fléau de la guerre. En fait, l'empereur écrit à Allvintzi, le 5 janvier 1797, de faire lever le siège de Mantoue et de rejeter Bonaparte derrière le Mincio. Chemin faisant, il s'emparera, sur les terres de Venise, de Peschiera, de Vérone et d^autres positions avantageuses : a Vous ne sauriez admettre qu'on élève vis-à-vis de nous une prétention que Ton n'a pas trouvé à propos de soutenir contre Pennemi. » Si Venise éprouve le désir de se plaindre, elle députera vers la cour impériale à Vienne. Quant au pape, il a demandé, pour commander ses troupes, un général autrichien. L'empereur lui envoie le général Colli, mais Allvintzi ne correspondra avec lui que sur les affaires militaires; il s'abstiendra particulièrement de rien découvrir des projets que l'empereur forme pour l'avenir. Si les troupes impériales occupent Ferrare avant celles du pape : c Vous exécuterez les ordres éventuels dont vous êtes muni... » Ces ordres, en date du 12 novembre, étaient fort analogues à ceux qu'en 1792 et 1793 l'empereur avait donnés aux généraux qui venaient délivrer le roi de France et rétablir la monarchie française : a L'intention de Sa Majesté est que la province de Ferrare ne soit regardée, pour le présent, que comme un pays abandonné aux Français par le pape dans sa convention d'armistice, recouvré ensuite par les armes autrichiennes, dont l'occupation
est motivée par la raison de guerre et la convenance des opérations militaires. » Le pays sera administré militairement; le nom du général commandant en chef a tiendra dans tous les actes la même place que celui du légat du pape... Si quelque personne se présentait, de la part du pape, pour se remettre en possession de Ferrare, le général commandant en chef ne souffrira point... qu^elle continue à séjourner dans le pays... Les mêmes principes peuvent être appliqués à la province de Bologne. » C^est ainsi queTAutriche entendait Toeuvre de la restauration : elle Tentendit encore de la même façon en 1814. Venise était la proie désignée; quant aux Légations, elles demeureraient vraisemblablement à qui les tiendrait au moment de la paix, et Allvintzi s^occupait de les conquérir.
Bonaparte entreprit de lui barrer le chemin, et, une fois encore, sa fortune et la paix de la République furent jetées au sort d'une bataille. Ce fut depuis son entrée en campagne, en mai 1796, jusqu'à son dernier combat, en juin 181 5, la condition de Bonaparte. Il n'eut jamais de sécurité durant les trêves, et, dans la guerre, il fut toujours condamné à vaincre ou à tout perdre.
Cependant, les partisans du pape, ceux des anciens gouvernements, payés par les nobles, soutenus par les moines, appelaient aux armes le petit peuple des villes et les paysans excités contre l'étranger qui pillait leurs églises, blasphémait leurs saints et saccageait leurs granges. « Italie, misérable Italie, lève-toi! Prenons les armes de Fabius, de Camille, de Scipion, de Sforza
et de Colonna, de Doria et de Farnèse. Il est encore temps de sauver la plus respectable, la plus glorieuse et la plus belle partie de PEurope, la reine des nations! Aux armes! Aux armes! contre Pennemi avare et impie! » Invasion des Gaulois et invasion des Français, Brennus et Charles VIII, tout était bon à enflammer les imaginations. Un succès des armées autrichiennes leur eût rendu le courage; la Toscane eût été entraînée^ Gènes se révoltait, le Piémont reprenait les armes, Naples se remettait en mouvement, et partout le paysan se faisait assassin. Une Vendée plus hostile et plus irréductible que Tautre, étant non seulement antijacobine, mais antifrançaise^ couvait partout sous les pas des soldats français.
Cétait l'étrange destinée de la Révolution, aussi bien sous la forme républicaine que sous la forme impériale, de s'associer avec les princes, de gagner les nobles, amis des lumières, les bourgeois instruits, la jeunesse ambitieuse, tout ce qui constituait, dans Tancienne Europe, la société éclairée, et de succomber sous les coups de ces masses populaires, de ces masses nationales qu^elle avait déchaînées en France à l'assaut de la monarchie et qui Pavaient fait triompher de l'étranger. On Pavait vu, dès la première sortie des armées, en Belgique en 1 792 ; on le revit en Italie dès 1796, puis en Espagne. C'est qu'au fond et malgré l'alliance qui s'était formée entre \ts jacobins et le parti populaire, la Révolution se propageait en Europe comme elle avait commencé en France, œuvre de philosophes et de propriétaires, faite
pour la diffusion des idées, la liberté de pensée, la liberté du travail, la liberté des personnes et la liberté des biens : partie de l'abolition du régime seigneurial, elle devait trouver son accomplissement dans le Code civil. Les pays pauvres, ceux où la propriété n^était point divisée, où les paysans n'étaient que des ouvriers ruraux, où les peuples habitués à obéir, assez doucement traités d'ailleurs par leurs maîtres, étaient trop peu émancipés pour désirer une existence plus libre, ne voyaient dans le conquérant <c libérateur » qu'un ennemi de leur indépendance, de leur repos, de leur religion. « Nous remarquâmes, écrivait un soldat après Tinsurrection d^une ville dUtalie, que dans cette révolution il n^y avait que la petite populace. » Les séditions éclataient çà et là, sournoises, imprévues, sauvages, sanguinaires. Une défaite, et Tarmée, affamée, était massacrée dans sa retraite. Bonaparte eût connu les horreurs et les désastres qu'éprouva Macdonald en 1799. C'est pourquoi il frappait sans cesse des coups de prestige, réprimait la révolte avec une énergie implacable et, la soumission faite, essayait de pacifier la Vendée italienne comme Hoche avait pacifié Tautre, en imposant la discipline à ses troupes et en ménageant le clergé.
Quand il reprit la campagne, il semblait épuisé, a II ne pouvait plus monter à cheval sans un effort de courage, suivi d'un complet abattement. Ses amis le crurent empoisonné; lui-même eut cette idée... Ses joues, caves et livides, ajoutaient encore à Teffet mesquin de sa petite taille. Les émigrés disaient, en par-
lant de lui : « Il est jaune à faire plaisir », et on buvait à sa mort prochaine. » Mais il possédait alors ce qu^il n^avait plus à la Moskowa et à Waterloo, le ressort de la jeunesse. Il se raidit. Decet imperatorem stantem mori (i). Trois chevaux moururent de fatigue sous ce cavalier rongé de fièvre. AUvintzi Tattaqua, le 14 janvier 1797, ^^^ ^® plateau de Rivoli. Il y eut dans cette bataille une heure très critique : quarantecinq mille Autrichiens environnèrent dix-sept mille Français. Les Autrichiens s'avançaient en colonnes. Bonaparte, concentré, avec de Parti Uerie, discerna la plus redoutable de ces colonnes et la culbuta. Les autres s'ébranlèrent, et l'assaut tourna en débandade. « Un pas, une demi-heure d'énergie, et l'ennemi, écrasé par le nombre^ ne trouvait plus de retraite... » écrivait AUvintzi le 16 janvier; « un moment, moment brillant pour les armes autrichiennes, le salut de notre patrie et le son de toute l'Italie parut décidé... » Bonaparte, laissant AUvintzi s'en aller vers les montagnes, à la suite de ses troupes, se porta sur Mantoue; le 3 février, Wurmser, réduit aux dernières extrémités, capitula et sortit de la place avec les honneurs de la guerre. L'Autriche n'avait plus pied en Italie, et comme l'avait prévu Thugut, la prise de Mantoue mettait l'État pontifical à la merci du vainqueur.
Débarrassé encore une fois des Autrichiens, au moins pour quelques semaines, sachant Venise tremblante et impuissante, Bonaparte se hâta d'en finir
( I ) Stendhal, Vie de Napoléon,
3o DE LEOBEN A CAMPO- FORMIO.
avec Rome qu^il voulait arracher à la fois à Tinâuence autrichienne et au fanatisme impolitique du Directoire. « La prise de Mantoue, disait, dans ce temps^là même^ Reubell, tracera de nouvelles opérations à Bonaparte : une des colonnes qui servaient au blocus de cette ville se portera sur Trieste et Tautre sur Rome. Ce sont deux opérations de finances qu^on a besoin de réaliser avant le commencement de la campagne prochaine. » Reubell en évaluait le produit à 68 millions de livres. Il y avait surtout le fameux trésor de Notre-Dame de Lorette, qui miroitait aux yeux des conquérants depuis 1793, et qui ne tentait pas moins les Autrichiens, très dévots catholiques, que les républicains iconoclastes. « Il sera, écrivait Wurmser au sortir de Mantoue, peut-être encore temps de nous emparer de ce trésor qui doit enrichir la France; cela fera le même effet chez nous, si nous la prévenons. »
Le pape n'observait point les conditions de l'armistice; il avait appelé un général autrichien; ses agents prêchaient la révolte aux peuples; il correspondait avec la cour de Vienne et conspirait la perte des Français. Bonaparte avait intercepté des correspondances significatives; il était instruit par Cacault des manœuvres de la Curie. Il avait tous les prétextes et tous les motifs de rompre l'armistice et de marcher sur Rome. Mais ce n'était point pour l'anéantir : il lui suffirait de démembrer l'Etat pontifical et d'assujettir la cour.
Il voulait conserver le pape avec une ombre de près-
LES PRÉLIMINAIRES DE PAIX. 3l
tige; il en avait besoin pour affermir sa domination en Italie, surtout pour gagner la France. Hoche avait apaisé et rallié la Vendée avec quelques pauvres prêtres de campagne; que ne ferait pas Bonaparte avec tout le sacré collège, avec le pape lui-même? Les Romains avaient spéculé sur sa défaite; il allait leur apprendre comment il savait user de la victoire. Ils se réconfonaient d'allusions historiques. « Il n^est pas arrivé, disaient-ils, depuis Charlemagne, que les Français aient eu la domination de l'Italie. » Les temps de Charlemagne allaient reparaître, et Bonaparte n'avait pas besoin que Cacault lui rapportât ces propos des prélats, pour que l'image du grand empereur surgît, devant ses yeux, sur ces routes de l'empire romain qu'il parcourait à son tour. Il avait lu, et bien lu, VEssai sur les mœurs; il y avait appris que les droits du pape sur Rome valaient ceux des autres monarques : c'était la force qui les avait établis et la force qui les pouvait détruire (i). Il connaissait ceue phrase qui pressait sa mémoire comme une prophétie que tout semblait le destiner à accomplir : « Charlemagne, maître de l'Italie, comme de l'Allemagne et de la France, juge du pape, arbitre de l'Europe, vint à Rome à la fin de l'année 799. Léon III le proclame empereur d'Occident... Voilà donc le fils d'un domestique, d'un de ces capitaines francs que Constantin avait condamnés aux bétes, élevé à la dignité de Constantin... »
(i) Cf. Frédéric Masson, Napoléon inconnu, t. II, p. i58, 509.
Ses lettres le montrent constamment occupé du rôle que peut jouer TEglise dans les Etats, et du concours qu^elle peut apporter au pouvoir. Il avait écrit, le 22 janvier, à Cacault de quitter Rome; le même jour il écrivit au cardinal Mattet : « Nous touchons au dénouement de cette ridicule comédie. Vous êtes témoin du prix que j^attachais à la paix... Quelque chose qui puisse arriver, je vous prie d'assurer Sa Sainteté qu'elle peut rester à Rome sans aucune espèce d'inquiétude. Premier ministre de la religion, il trouvera, à ce titre, protection pour lui et son Eglise... Mon soin particulier sera de ne point souffrir qu^on apporte aucun changement à la religion de nos pères. » Il le proclame en entrant à Bologne le i*' février; mais, en même temps, il déclare que tout village où Ton sonnerait le tocsin sera brûlé; les municipaux seront fusillés; toute commune où un Français serait assassiné payera une contribution et livrera des otages; les prêtres qui transgresseront les préceptes de TEvangile, a seront traités militairement ». De Forli, où il séjourne le 3 et le 4 février, il fait encore écrire à Rome, par Tarchevêque : — Bonaparte n'est pas un Attila; Pie VI ne doit point redouter sa présence; mais s'il s'avise de quitter Rome, la ruine entière de TEglise en sera la conséquence. Un abbé. Fume, se chargea du message.
CoUi, découragé par l'attitude piteuse des troupes qu'il doit commander, se retire devant les Français. Le 5 février Bonaparte entre à Ancône ; le 9, il envoie Marmont à Lorette s'emparer du légendaire trésor. Le
trésor est vide. Marmont ne trouve que la madone : elle est en bois, et on l'envoie au Directoire. Il y en avait une autre à Ancône, qui passait pour miraculeuse; elle ouvrait, disait-on, les yeux et les fermait, ce qui, en Italie, passait pour un signe considérable. Bonaparte se la fit apporter, la palpa pour voir s'il n'y avait point quelque mécanisme caché. Les yeux ne bougèrent point. Il rendit la statuette aux chanoines, avec le diadème en perles fines dont elle était ornée, et les peuples ne surent ce qui devait les effrayer davantage, des sacrilèges des Français ou de Tinertie de la madone. Il y avait dans le pays un grand nombre de prêtres français proscrits. Bonaparte les rassure et les encourage, a Ces prêtres nous sont fort attachés, écrit-il au Directoire, et beaucoup moins fanatiques que les Romains... Ils sont très misérables... Les trois quarts pleurent quand ils voient un Français... Je tirerai de ces gens-là un grand parti en Italie. » Il n^ajoute pas : en France ; mais c*est à la France surtout qu^il songe. Il semble que toute sa destinée fermente en germe dans cette campagne. Le grand rêve qui a traversé l'esprit de Sieyès et du Comité de salut public : les Anglais chassés de la Méditerranée, la Méditerranée lac français, s'empare de son imagination et ne cessera plus de l'obséder. Il visite le port d'Ancône, il voit rAdriatique, et son esprit l'emporte au delà de cette mer; il voit Tempire ottoman qui croule, un partage imminent, TÉgypte, la route des Indes, l'Angleterre partout poursuivie et partout anéantie. Le lo février, il écrit au Directoire ; « La ville d'Ancône est le seul
34 i>e: leoben a campo-formio.
port qui existe, depuis Venise, sur TAdriatique ; il est, sous tous les points de vue, très essentiel pour notre correspondance avec Constantinople ; en vingt-quatre heures on va d^ici en Macédoine. > Et le 1 5 : « On va de là... en dix jours à Constantinople. Mon projet est d^ ramasser tous les juifs possibles... Il faut que nous conservions le port d^Ancône à la paix générale et qu^il reste toujours français ; cela nous donnera une grande influence sur la Porte ottomane, et nous rendra maîtres de la mer Adriatique, comme nous le sommes, par Marseille, Tîle de Corse, de la Méditerranée. » Il le pense ; cet article demeurera le premier dans le grand dessein de domination qui se forme dès lors en lui. Mais, avant tout, il veut traiter avec Rome.
Il sait par expérience que si on peut battre les Autrichiens, on les détruit diflicilement ; ils ne fuient jamais loin et reviennent toujours. Il apprend qu^une nouvelle armée, avec le meilleur des généraux de Tempire, marche vers Tltalie : cVst Tarchiduc Charles, que la retraite de Moreau et le désarroi de l'armée française du Rhin ont rendu disponible. Bonaparte n'a donc que le temps de soumettre Rome, d'assurer ses derrières et de remonter vers le nord. Il multiplie les menaces et les sommations. Le i3 février, il écrit à Mattei; il exige un plénipotentiaire dans les cinq jours. Il ne songe pas à faire dans Rome une entrée triomphale, a La prise de Rome, dit-il plus tard à Chaptal, m'aurait fait perdre vingt jours dont Tarchiduc Charles aurait profité. On traite toujours plus favorablement avec un souverain qui n^a pas quitté sa
capitale qu'avec celui qu^on a forcé d'en sortir. » Les conseillers de Pie VI le pressaient de fuir, mais ils le faisaient par peur et nullement par machiavélisme. Ils tremblaient pour leurs biens et pour leurs personnes. Ils emballaient et déménageaient avec frénésie. Ce a pillage public » terrifie le peuple, qui, voyant les seigneurs se mettre à l'abri et emporter leur argent, se demande qui fournira les otages et payera les contributions au vainqueur. La foule se réfugie dans les églises, les madones remuent les yeux : c'est, pour la foule, maintenant que Bonaparte est aux portes, Pavis que Ton doit se soumettre. Au milieu de ces Quirites effarés, toujours Provençal, toujours brouillon, toujours retentissant^ Tabbé Maury, devenu évéque de Montefiascone, pense aux lauriers du cardinal de Retz : il réclame un régiment et se commande une cuirasse.
Le pape ne peut se résoudre à aucun parti. Il se méfie des Autrichiens qui, une fois entrés dans les Légations, n'en sortiront plus ; il se méfie du Bourbon de Naples qui n'offre des secours que pour avoir un motif d'occuper Bénévent ; il redoute de trouver ses prétendus alliés plus exigeants que l'ennemi même. Cet ennemi d'ailleurs passera comme l'orage, et les alliés demeureront ; ce qu'on livrera de terre aux Français, les Français l'abandonneront tôt ou tard, comme ils ont fait au temps de Charles VIII et de Louis XII ; ce que les Autrichiens et les Napolitains prendront, étant de bonne prise, impériale et royale, Rome ne le recouvrera jamais. Cependant l'excès de la peur finit
par remporter, et Pie VI consent à fuir. Mais à peine les ordres sont-ils donnés qu'arrivent les émissaires de Bonaparte; leurs insinuations offrent à Pie VI un prétexte pour revenir au parti qui convenait le mieux à sa faiblesse. Il demeure, avouant ingénument a qu'il se sentait soulagé d^un grand poids, car il partait la corde au cou ». Il écrit, le 12 février, à « son très cher iils le général Bonaparte », lui envoie son salut apostolique avec sa bénédiction^ et lui annonce des plénipotentiaires.
Bonaparte les reçoit le 19 à Tolentino, debout, entouré de son état-major. Il exige la cession des Légations et d'Ancône, la renonciation à Avignon et au Comtat, la rupture de toute alliance avec les ennemis de la République, la fermeture des ports aux Anglais, le payement de quinze millions dus encore en vertu de l'armistice, quinze autres millions, des chevaux, 200,000 livres et une amende honorable pour le meurtre de Basseville, l'abandon des objets d^art et manuscrits promis par Parmistice, le maintien de l'Académie de France, le traitement de la nation la plus favorisée en matière de commerce, la livraison à la France du général autrichien CoUi et le bannissement du cardinal Albani. A ces dernières clauses, déshonorantes pour eux, les Romains déclarèrent qu'ils aimaient mieux rompre que d'y souscrire. « Soit, s'écria Bonaparte, le traité sera rompu, et ce sera par votre faute ! » Devant eux, il donna Tordre aux troupes de se mettre en marche. Mattei se jette à ses pieds, Bonaparte en était venu à ses fins : il était « juge du
pape }>, comme Pavait été Charlemagne. Il avait d^ailleurs le goût de la magnanimité et il en savait le prix ; il possédait cette sensibilité d^Etat qui est la grande séduction des puissants; il ressentit le frisson de la gloire, il fut ému, il lui convint de le paraître. Il releva le cardinal, renonça à la clause, et le traité fut signé. Bonaparte écrivit au Directoire : « Trente millions valent pour nous dix fois Rome, dont nous n^aurions pas tiré cinq millions, tout ayant été emballé et envoyé à Terracine... Cette vieille machine se détraquera toute seule... Je n'ai point parlé de religion parce qu^il est évident que Ton fera faire à ces gens-là par la persuasion et Tespérance beaucoup de démarches qui pourront être alors vraiment utiles à notre tranquillité intérieure. Si vous voulez me donner vos bases, je travaillerai là-dessus... »
Ainsi d*étape en étape et comme de vision en vision, son histoire se projetait à ses yeux : d'Ancône, il avait entrevu l'expédition d'Egypte, de Tolentino il dessine le Concordat. Le traité fit grand e£fet dans les pays conquis et dans les villes émancipées. Milan, qui avait déjà fêté la victoire de Rivoli et Tanniversaire du 21 janvier, af&chait la haine fanatique de TEglise catholique et du Saint-Siège. Un archiprétre prêcha contre Tinfaillibilité, un ci-devant moine fit un discours pour le divorce, une jeune fille s'offrit à qui lui apporterait la tête de Pie VI ; on abolit les noms des saints, on composa un catéchisme qui contenait cet article : a Je crois à la République française et à Bonaparte son fils »; le 25 février, on donna, dans la
salle de l'Opéra, un grand ballet symbolique de Thistoire de FÉglise romaine et de sa confusion finale. Bonaparte comptait peu sur ces danses, ces discours, ce catéchisme et ces Iphigénies de carrefour pour défendre Tlralie. De nouveaux soucis l'assiégeaient. L^archiduc avançait, et Clarke, arrivé à Tolentino le i8 février, avait reçu un gros courrier diplomatique du Directoire.
Le Directoire ne fut jamais plus près d^étre sage que dans cet hiver de Tan V; c'est que jamais il n*eut plus peur : au dehors peur de la défaite qui serait une catastrophe, au dedans peur de l'opinion qui réclamait la paix et qui allait, aux élections prochaines, se manifester souverainement. Il persista, en conséquence, à se renfermer dans les « limites constitutionnelles ». Le ministre des relations extérieures, Delacroix, écrivit le 3o décembre au général Clarke : « Je pense comme vous que notre intérêt et une saine politique demandent que le gouvernement français attende encore pour se prononcer sur le sort de l'Italie ; quMne décision prématurée pourrait former un grand obstacle à la paix; qu^un peuple aussi dépourvu d^énergie, esclave des préjugés les plus dégradants, soutiendrait assez mal le rôle de peuple libre; quUl sera toujours
temps de raffranchir absolument ou de lui assurer une constitution plus heureuse et plus libre, au moment où nous traiterons de la paix de Tltalie. » Les Directeurs voulaient alors garder ce pays a invinciblement comme le gage de la paix ». Le i6 janvier 1797, ils y renoncent. La République, écrivent-ils à Clarke^ restituera les pays occupés sur la rive gauche du Rhin , elle restituera la Lombardie, elle évacuera l'Italie par étapes, elle ne s'opposera pas à ce que l'empereur s'agrandisse en Allemagne; pour décider TAutriche, le Directoire mettra Thugui en demeure d'opter entre un million de livres ou la révélation du secret de ses correspondances et de ses pensions, en France, sous Louis XV et sous Louis XVI. <c Ces propositions sont Vultimatum du Directoire; vous les trouverez peutêtre trop restreintes. Mais le besoin de la paix est si grand dans toute la France, ce cri est si universel, la pénurie de nos moyens pour continuer la guerre est si absolue, quMl faut bien s^y borner. » Ils concluent : c L^intention du Directoire est que le général Bonaparte soit dans la confidence de toutes vos opérations, que vous fassiez tout de concert avec lui. » Barras, deux jours après, le mande à Bonaparte, en lui annonçant un renfort de 3o,ooo hommes.
Mais le 25 janvier arrive à Paris un courrier d^Italie annonçant la victoire de Rivoli, 23, 000 prisonniers, 60 canons, 24 drapeaux pris à l'ennemi. Bonaparte, qu^on disait mourant, ressuscite, et avec lui la confiance, et aussitôt après la présomption du gouvernement. Les Directeurs venaient d^apprendre Téchec de
Texpédition d'Irlande et la dispersion de Y Armada, L'Italie leur offre une occasion de revanche. Ils la saisissent avec éclat. Les députés se rendent en foule au Luxembourg et félicitent le Directoire. « Cependant, écrit un agent étranger qui assistait à la scène, la phrase la plus généralement répétée, au milieu de cette allégresse, était celle-ci : a Nous avions bien besoin de cet événement, car véritablement nous commencions à être découragés; vive Bonaparte! » La modération eût peut-être sauvé, sinon le pouvoir des Directeurs, au moins la constitution républicaine. Mais cette constitution est le souci secondaire des Directeurs; la République, c'est eux, et pour la conserver dans leurs mains, ils se rejettent aveuglément dans la politique qui, mettant tout TÉtat à la merci des victoires de Bonaparte, lui livrera inévitablement PEtat. Ils mandent, le jour même, à Clarke d'insister pour l'indépendance de la Lombardie; ils lui mandent surtout de ne a faire et de n'accorder aucune proposition sans l'aveu de Bonaparte ». Clarke n'est plus que négociateur de paravent. C'est avec Bonaparte que la correspondance d'affaires va se poursuivre. Et avant tout l'affaire la plus urgente, a Les indemnités que nous avons à retirer de l'Etat de l'Eglise assurent, pour un temps considérable, le service administratif, lui écrit Barras, le 27 janvier; mais nous avons encore des ressources ouvertes dans l'Etat de Venise. L'exemple des ennemis, la partialité que les Vénitiens ont montrée pour eux, et les griefs que nous avons contre cette puissance, nous dispensent de ménager
son territoire. » Quant au pape, c'est le grand point de dissidence entre les Directeurs et le général. Ils ne comprennent pas plus sa politique qu'ils n^ont d*abord compris celle de Hoche. Le culte romain, écrivent-ils à Bonaparte, le 3 février^ est Tobstacle le plus dangereux à raffermissement de la constitution française; c^est à Bonaparte de Tabattre en éteignant le flambeau du fanatisme en Italie et en détruisant le centre de l'unité romaine. Toutefois même sur cet article qui les passionne le plus, ils s'en remettent encore à lui : a Ce n'est point, au surplus, un ordre que donne le Directoire exécutif ; c'est un vœu qu'il forme... Quel que soit le parti que vous croyiez devoir prendre dans cette circonstance, et quelle qu'en soit Tissue, le Directoire exécutif n'y verra Jamais de votre part que le désir de servir avantageusement votre pays... Il s'en rapporte au zèle et à la prudence qui vous ont constamment dirigé... »
Telles sont les nouvelles que Clarke apporte à Bonaparte le 1 8 février. Bonaparte en conclut que le traité de Tolentino sera ratifié comme l'ont été et comme le seront tous les faits accomplis qu'il imposera au Directoire. Il a l'opinion pour lui en France, et il est plus résolu que jamais à donner la paix. Il sait que le Directoire, s'il lui en laisse le temps, la rendra indéfiniment impossible, élevant, à chaque succès, des exigences qui nécessiteront des succès nouveaux, et laisseront toujours le sort de l'Etat en suspens jusqu'à la prochaine bataille. Cette conduite, qui sera la sienne plus tard et qui entraînera sa ruine, il en discerne alors le péril, et
il veut l'éviter. Il traitera; il voit le Directoire disposé à des concessions, au moins provisoires, sur Partide du Rhin ; il imagine que l'émancipation du nord de r Italie flattera l'imagination des Français comme elle flatte la sienne. Venise, décidément, sera la rançon du Milanais. Le Directoire trouve légitime Pinvasion et le dépouillement de cette république ; Bonaparte fera un pas de plus : après Pavoir rançonnée, il la démembrera. Il y préparera le Directoire en lui montrant que cette « extension » de ses projets est le seul moyen de transiger avec PAutriche; il y préparera Popinion en multipliant les griefs et en poussant la querelle de façon à rejeter tous les torts sur les Vénitiens. Par un mélange d'hostilités quUl provoquera pour motiver des représailles, de séditions quUl suscitera afin de les réprimer, de complots qu'il soufflera afin de paraître les déjouer, il donnera au public français Pimpression que cette oligarchie perfide a d'elle-même appelé sa ruine, et qu'elle ne mérite pas plus d'égards qu'une province du Saint-Siège ou un territoire ecclésiastique d'Allemagne.
Ce parti pris, il laisse Marmont et Cacault surveiller à Rome Pexécution du traité; il laisse Clarke parlementer, à Florence, avec le grand-duc de Toscane, puis échanger, à Turin, des notes dilatoires, avec Gherardini. Il remonte vers le nord, résolu à prévenir Parchiduc. Ce prince a perdu Poccasion de prendre Parmée française à revers, par le Tyrol, pendant l'expédition de Rome; cette occasion, Bonaparte ne la lui offrira plus. Le 6 mars, Bernadotte arrive avec
les renforts tirés de Tarmée du Rhin : 3o,ooo hommes sur le papier, en réalité 19,000 combattants, qui portent les forces totales de Bonaparte à 67,000 Français et 7,000 Italiens, en tout 74,000 hommes.
Chemin faisant, il machine contre Venise : il active la force des choses, il précipite les occasions, et prend ses mesures pour en profiter : des agents obscurs creuseront la mine; la lâcheté, l'avidité, la peur, le fanatisme feront le reste. Le général Victor a Tordre de se tenir avec 10,000 hommes, prêt à occuper les Etats de la République. Bonaparte déclare aux Vénitiens qu'il ne souffrira pas que Tordre soit troublé derrière lui, et dans le même temps, ses émissaires préparent les désordres dont il annonce la répression. Venise s^ prête. Les intrigues se croisent au milieu du carnaval macabre qui se continue tout Thiver. < Cette république touche à sa fin, écrit Tagent fran* çais, Lallement, à Bonaparte; le gouvernement n*a plus de ressorts; les peuples sont arrivés au mépris, et il ne faut plus qu'une étincelle pour allumer Pincendie. On ne nous aime pas, mais le mot de liberté, que nous prononçons avec enthousiasme, retentit partout... et ces vieux aristocrates... ne font que précipiter le moment de leur chute. » Si Bonaparte se rapproche, ils tremblent et se font suppliants; si Bonaparte s^éloigne et paraît en péril, les émigrés français, qui sMtaient mis à Tombre, se répandent dans les cafés, sur les places, annoncent la déroute des Français et a distribuent de l'argent aux soldats esclavons, en les excitant au massacre des Jacobins i>. Les agents de
44 I>£ LEOBEN A CAIfPO-FORMIO.
Bonaparte les secondent, à leur façon, en grossissant la petite faction révolutionnaire, dite des « patriotes >, dont les francs-maçons, quelques nobles émancipés, des bourgeois riches, la jeunesse remuante, forment le noyau. Et selon les nouvelles de la guerre, les deux partis, le premier beaucoup plus nombreux que le second, se menacent d^extermi nation.
Le ci-devant conventionnel, futur préfet de l'Empire, Salicetti est un des plus ardents meneurs de cette besogne. Il y est fort aidé par un certain Landrieux, officier d'aventure, boutefeu d'ancien régime, qui a mis son adresse et son audace cyniques au service de la Révolution. Il s'est organisé à Milan, sous le nom très significatif de a comité de police », une véritable agence de propagande. Landrieux en est l'intermédiaire principal avec les patriotes de Venise. Il joue double jeu, joue à coup sûr et empoche double salaire, dénonçant aux oligarques les complots ourdis par lui-même contre eux, et les entraînant, par la peur qu*iis en ressentent, à des mesures téméraires qui les perdront. « Tous les rois, tous les généraux ont fait de même », rapporte Landrieux, qui se piquait de grandes manières politiques et connaissait son histoires du dix-huitième siècle.
Les Lombards sont tout prêts à servir d'instruments. A peine formés en république, ils révent déjà d'étendre leurs frontières et de s'agrandir jusqu'à l'Adriatique. Le Comité de police se réunit le g mars. L'un des membres, Porro, sorte de Brissot cisalpin, porte la parole et conclut : a L'avilissement des Véni-
tiens les a fait sortir de la balance de l'Europe... Certainement TAutriche tentera de les réunir à ses Etats. Et pourquoi ne les prendrions-nous pas? Fondons notre Etat... soyons les premiers, soyons les plus hardis! » Mais, ajoute cet Italien circonspect, « notre république naissante doit conserver son honneur; il y aurait trop de risques à le perdre. Ne compromettons pas non plus Tarmée française. Entamons par un travail de cabinet cette haute entreprise. Il est impossible que Bonaparte n'approuve pas nos efforts pour Paider à remplir entièrement sa promesse envers nous. » Un journaliste, Salvatori, révèle que le citoyen Landrieux a lié, a avec une activité singulière, tous les fils d^un soulèvement général d. Si nous, Italiens, prenons Venise, poursuit-il, et si nous la réunissons à la république italienne, l'Autriche criera, mais ne s'opposera pas, persuadée qu'il lui sera plus facile, le cas échéant, de nous en reprendre un morceau que de le prendre directement sur Venise. C'est la conséquence <c de ce que les souverains appellent le droit public ».
Le lendemain, lo mars, Bonaparte reprend campagne. En partant de son quartier général de Bassano, il adresse à son armée une proclamation qui donne le ton des futurs bulletins de l'Empire. Il s'habitue à parler en souverain et à publier ses desseins sous forme de manifestes : 14 batailles, 70 combats, 2,5oo canons, 100,000 prisonniers, l'armée nourrie par les contributions, 3o millions versés au Trésor, les musées enrichis de chefs-d'œuvre, deux repu-
bliques, la Lombarde et la Cispadane, fondées, deux rois, un grand-duc, le pape arrachés à la coalition, les Anglais chassés des ports, TAdriatique ouverte à la France, la Macédoine sous ses prises, voilà ce qu^a fait l'armée d'Italie. « Mais vous n^avez pas encore tout achevé... Il n^est plus d'espérance pour la paix qu'en allant la chercher dans le cœur des États héréditaires de la maison d'Autriche... L'or de l'Angleterre a corrompu les ministres de l'empereur... La maison d'Autriche se trouvera réduite au rang des puissances secondaires où elle s'est déjà placée en se mettant aux gages de l'Angleterre. » Puis, se prémunissant contre un revers, voulant surtout disposer les esprits à recevoir comme une œuvre de salut public le traité qu'il jugera de son intérêt de signer, il écrit au Directoire : « 11 est impossible qu'avec 5o,ooo hommes je puisse suffire à tout... Si on me laisse accabler, je n'aurai d'autre ressource que de me retirer en Italie, et tout sera perdu. »
Tout fut sauvé encore une fois. Admirablement secondé par Masséna, Bonaparte battit les deux armées autrichiennes, et força l'archiduc à se replier sur la route de Vienne. Il s'avance au cœur des Etats autrichiens; mais s'il ne frappe pas de terreur la cour de Vienne, il est en péril. Que l'empereur soulève ses peuples, qu'il rappelle une partie de ses troupes d'Allemagne, qu'il se mette lui-même à la tête de son armée, Bonaparte, affaibli par les garnisons qu'il a laissées sur son passage, sans ligne de retraite assurée, peut être anéanti. Il ne peut s'en tirer que par une
s sommation militaire » qui épouvantera les Viennois, et lui permettra, comme le dit Marmont, « de réaliser ses avantages, de sortir d^une position équivoque et soumise à de grandes chances contraires ». Le 21 mars, de Klagenfurt, il adresse à Tarchiduc une belle lettre ostensible et très pathétique ; elle se termine par cette phrase que Frédéric eût signée et que Voltaire eût applaudie : <c Je m'estimerais plus fier de la couronne civique que je me trouverais avoir méritée que de la triste gloire qui peut revenir des succès militaires. » Cependant Venise se livre. Aux séditions fomentées par les émissaires milanais et français, répondent les insurrections des paysans et de la populace des villes. Les troupes françaises soutiennent les « patriotes démocrates » qui veulent renverser Toligarchie; les paysans et le petit peuple réclament l'ancien gouvernement. Voyant les a patriotes » mêlés aux Français et aux Milanais, ils massacrent tout et pillent à Taveugle aux cris de : Mort aux Jacobins ! Le Sénat de Venise laisse ces boutefeux allumer Tincendie et ne fait rien pour réieindre; il attend les événements et se prémunit, à toute aventure : il députe vers les Alpes des représentants chargés de féliciter, suivant les conjonctures, soit Bonaparte, soit Parchiduc. Bonaparte écrit, le 5 avril, au Directoire : « Le gouvernement de Venise est assez généralement haï dans tout le continent ; il serait possible que la crise actuelle produisît son entière destruction, d Et constatant que les agents du gouvernement de Venise prêchent la guerre aux Français, il écrit à Pesaro : « La nécessité de veiller à la
sécurité de Tarmée me fait un devoir de prévenir des entreprises que Ton pourrait faire contre elle. » Deux jours après, le 7, il reçut Pannonce de Tarrivée de plénipotentiaires autrichiens. Ces diplomates pouvaient venir, le terrain était disposé. Ce même jour, Tavant-garde française s^arrétait à Leoben, à vingt lieues de Vienne. Bonaparte semblait dominer les affaires ; il séparait les deux armées autrichiennes qui ne pt)uvaicnt plus opérer leur jonction que devant la capitale, et les Autrichiens avaient appris qu'il était dangereux de placer Bonaparte entre deux feux; c^était s'exposer à se faire battre deux fois par lui.
Encore une défaite, et Vienne tombait aux mains des Français. Quand on apprit l'approche de Bonaparte, il y eut une panique. On fit circuler « par ordre de la cour d'énormes pancartes chez tous les grands ministres, les grandes maîtresses, dans toutes les antichambres de la famille impériale, portant ordre d'emballer au plus vite et de se tenir prêt à partir ». Thugut, qui seul conservait du courage, essaya de ranimer les esprits en montrant les immenses ressources que Ton pourrait tirer des paysans, de leur attachement à la dynastie et à la religion. La peur remporta, et le parti de la paix reprit le dessus. Thugut, tout en la réprouvant, s^était préparé à la négociation, et, dès lors qu'elle était commandée, il s*attacha à la rendre aussi avantageuse que possible. Il jugeait Tarmée française du Rhin condamnée à Pimmobilité pour quelques semaines au moins; il estimait la position de Bonaparte au moins aussi précaire
qu'elle était menaçante. L'Autriche devait en profiter, signer une trêve au lieu de risquer une rencontre qui pouvait être désastreuse, s^arréter, reprendre haleine, reconstituer ses forces, gagner du temps et, dans la suite, rompre la trêve ou en étendre les avantages au cours des négociations. Il voyait donc les choses comme Bonaparte les voyait, et les mêmes calculs les rapprochèrent.
Le 2 avril, un conseil eut lieu à la Burg, et Ton décida d^envoyer auprès de Bonaparte deux négociateurs, MM. de Bellegarde et de Merveldt, tous les deux militaires. Aussi bien pour imposer dans les conférences, que pour se précautionner au cas où la lutte continuerait, Tempereur fit publiquement appel au dévouement de ses sujets, proclama Tinsurrection en Hongrie, fit ouvrir des bureaux d'enrôlement, enfin déploya tout Pappareil dMne guerre nationale. Un courrier fut adressé à Pétersbourg, réclamant, avec instance, le secours solennellement promis par les traités et toujours différé. Thugut y croyait peu, et il disposait déjà ses filets. Jouant, comme Bonaparte et dans le même temps, du procès quUl tenait ouvert avec Venise, il releva les infractions de cette république à la neutralité et se plaignit de sa partialité envers les Français. « J'espère, dit-il à l'envoyé vénitien Grimani, que le Sénat va profiter des révoltes de Brescia et de Bergame pour s'unir à l'Autriche et couper la retraite aux Français. j> Les rapports de l'envoyé autrichien à Venise montraient la république s'écroulant, et insinuaient que, le cas échéant, l'em-
5o DE LEOBEN À CAMPO-FORMIO.
pereur pourrait trouver là son indemnité. Les révoltes de Begame et de Brescia servaient ainsi les deux partenaires de cette astucieuse partie etleurfournissaient, par contre-coup, les prétextes dont ils avaient besoin. Si Venise se décide pour PAutriche, se disait Thugut, elle contribuera à la destruction de Bonaparte ; si elle refuse, son refus fournira le moyen de la détruire.
Les généraux Merveldt et Bellegarde rencontrèrent Bonaparte à ludenburg, le 7 avril (1). Ils s'informèrent aussitôt des conditions possibles de la paix. Bonaparte refusa de répondre tant qu'ils n'auraient pas de pouvoirs pour traiter; puis, au cours de la conversation, évitant de s'expliquer sur l'Italie, il insinua la cession à la France des territoires autrichiens et allemands jusqu'au Rhin. Les Autrichiens se récrièrent : Si l'empereur estime la paix impossible, dirent-ils, il sortira de Vienne; il armera ses peuples, et s'exposera, à la tête de son armée, à toutes les chances de la guerre. Sur quoi Bonaparte répliqua que, s'il avait posé l'article du Rhin comme définitif et réservé celui de l'Italie, c'est qu'il admettait la discussion sur
(i) Sybel, op. cit.; — Huffer, Oestreich und Preussen gegenûber der fran:{ùsischen Révolution ; liv. II, les Préliminaires de Leoben,
LES PRÉLIMINAIRES DE PAIX. 5l
cet article-là. Ce propos encouragea les Autrichiens, qui consentirent un armistice de cinq jours et abandonnèrent à Bonaparte des positions qui assuraient son offensive contre Vienne. Ils repartirent le 8 pour rendre compte à leur maître de cette première entrevue. Bonaparte jugea nécessaire d^avertir Clarke, qui était à Turin et sans lequel, diaprés les instructions du Directoire, il ne pouvait rien conclure; mais il s^arrangea de façon que le courrier partît tard, et ne mît point son honneur professionnel à braver les difficultés de la saison, les mauvais chemins et les torrents débordés.
Vienne s'était prise d'un bel accès d'effervescence. Nobles, étudiants^ bourgeois se pressaient aux bureaux d'enrôlement. Le lo avril, l'empereur décréta le landsturm^ c'est-à-dire la levée en masse. Mack, qui resta jusqu'en i8o3 en possession de l'emploi d'oracle officiel en matière militaire, forma un camp retranché sous les murs de la ville. La mise en scène ainsi disposée, Thugut dressa les instructions des plénipotentiaires. A Merveldt, bon officier, mais neuf dans la diplomatie, il adjoignit le ministre de Naples, Gallo, fort bien en cour et qu'il estimait d'ailleurs à sa discrétion. Ils devaient stipuler le principe de l'intégrité de l'Empire, c'est-à-dire refuser l'adhésion de l'empereur à la cession de la rive gauche du Rhin; ils pouvaient abandonner les Pays-Bas autrichiens et la Lombardie, mais ils devaient réclamer, en compensation, une partie des territoires vénitiens ou une partie des Légations. Ainsi, au moment où elle
invitait Venise à Talliance et oix elle était encore Palliée du Saint-Siège, la cour de Vienne cherchait à s'emparer des Etats du pape et de ceux de la république.
Bonaparte avait établi son quartier général au château de Leoben. L*Autriche faisait grand état de ses préparatifs. Bonaparte en était déjà informé, et il ne laissait pas de s'en préoccuper; il trouva moyen d^en tirer parti. Ces armements de l'empereur étaient pour lui un motif de hâter la paix, et, en même temps, un moyen de Timposer au Directoire, a Le Rhin n'était pas passé, écrira-t-il au Directoire, l'empereur n'attendait que ce moment pour quitter Vienne et se porter à la tête de son armée. S'ils eussent fait la bêtise de m'attendre, je les aurais battus; mais ils se seraient toujours repliés devant nous, se seraient réunis à une partie de leurs forces du Rhin et m'auraient accablé; alors la retraite devenait difficile, et la perte de Tarmée d'Italie pouvait entraîner celle de la République... Si je me fusse, au commencement de la campagne, obstiné à aller à Turin, je n'aurais jamais passé le Pô; si je m'étais obstiné à aller à Rome, j'aurais perdu Milan ; si je m'étais obstiné à aller à Vienne, peut-être aurais-je perdu la République. »
Cependant il apprend que, le 4 avril, Clarke a signé à Turin un traité d'alliance avec la Sardaigne; le roi promet neuf mille hommes et quarante canons à la République. Il sait, d'autre part, que Hoche se dispose à passer le Rhin. Ces nouvelles lui permettront d'élever le ton, en même temps que l'inaction de Mo-
reau lui servira d^excuse si le Directoire juge qu^il s'est trop pressé de conclure.
Le 9 avril, il reçoit la visite de Verninac, envoyé de France à G)nstantinopley qui se rend à Paris et qu'il a désiré entretenir, étendant ainsi la main sur cet ambassadeur comme il l'avait fait sur Cacault à Rome, Miot à Florence, Faypoult à Gènes. Ils parlent de la paix, et tombent d'accord que la France ne peut, sans s'affaiblir et perdre son prestige, restituer le Milanais. Verninac développe de lui-même tous les arguments de Bonaparte : « Rendre le Milanais, c'est remettre sous le joug les trois Légations et Modène; car comment pourraient-elles se conserver libres, pressées entre Naples, Rome, l'empereur, Venise, également intéressés à leur redonner le gouvernement absolu ?... C'est nous discréditer, auprès des peuples, nos véritables alliés... C'est, en s'ôtant les moyens de dominer ritalie, se priver de très grands avantages commerciaux et politiques... » Il faut concilier la gloire et l'intérêt de la République avec la paix que l'opinion réclame en France : les Vénitiens, par leur aveuglement au moment le plus favorable, nous permettront de nous accorder avec l'empereur (i). Bonaparte laissa Verninac se flatter de lui avoir soufflé cette combinaison diplomatique. Il était sûr d'avoir en lui un avocat auprès du Directoire. Il envoie, le même jour, Junot à Venise avec une lettre pour le doge : « Croyez-vous
(i) Verninac à Bonaparte, 20 avril : il rappelle leur conversation; au Directoire, 23 avril 1797.
que, dans un moment où je suis au cœur de TAllemagne, je sois impuissant pour faire respeaer le premier peuple de Tunivers?... Nous ne sommes plus au temps de Charles VIII. » Il exige le désarmement des paysans et Tévacuation de la terre ferme. Il s^adresse aux peuples de ces pays et leur promet de les affranchir. Il mande au général Kilmaine, qui était en relations constantes avec Landrieux et guettait Toccasion d'occuper les places en terre ferme, que Venise doit donner satisfaction dans les vingt-quatre heures, sinon on arrêtera tous les nobles et tous les partisans du Sénat : <c Si Taffaire de Venise est bien menée, comme tout ce que vous faites, ces gaillards-là se repentiront, mais trop tard, de leur perfidie. Le gouvernement de Venise, concentré dans sa petite île, ne serait pas, comme vous pensez bien, de longue durée. » Ces instructions données, il écrit, le 9, au Directoire : « Quand vous lirez cette lettre, nous serons maîtres de toute la Terre ferme, ou bien tout sera rentré dans Tordre. »
Le 1 3 avril, Merveldt arrive à Leoben. La trêve était expirée; il en demande le renouvellement. Avant d^ consentir, Bonaparte veut savoir si ce renouvellement acheminera la paix. Merveldt le lui donne à entendre, et Parmistice est prolongé jusqu'au 19 avril. Bonaparte découvre alors ses conditions. Il présente deux combinaisons : i^ L'Italie payera la limite du Rhin; l'empereur recouvrera la Lombardie et, en compensation de la Belgique, prendra la Dalmatie, ristrie et le Frioul. 2» La France se contentera des
frontières constitutionnelles : la Belgique, le Luxembourg, Liège, et renoncera à la limite du Rhin ; en échange de la Belgique, Tempereur prendra la Vénétie jusqu'au Mincio, peut-être même Bergame etBrescia. Comme Merveldt s^enquéraitdes moyens d^exécution, Bonaparte se répandit en propos méprisants sur Venise, dont il serait, dit-il, maître quand il voudrait.
Thugut était familier avec ce genre d'insinuations,
et le courrier que lui expédia Merveldt, au sortir de
Fentretien, fut le très bienvenu. Conserver un pied en
Italie, sMtendre sur l'Adriatique et par là prendre à
revers Tempire turc, c^est-à-dire le grand marché futur
des partages, c^était une de ses combinaisons favorites.
Bonaparte flattait d^autre part ses passions en lui
offrant le moyen de déjouer les convoitises de Ja
Prusse : si la France renonçait à la limite du Rhin,
Frédéric-Guillaume sortirait de la guerre les mains
^ides dans l'Empire, où il n^avait plus, depuis long-
^«mpsj les mains nettes. Thugut jugea que Bonaparte
W^iVait la paix; que cette paix ne serait, de part et
y^Wtre, qu'un expédient; qu'elle donnerait ouverture
^ 3es combinaisons plus étendues et plus fructueuses
^ ^^i saurait mettre à profit le temps de l'armistice.
^^ X 5 avril, |il envoya aux négociateurs autrichiens
^^^^^ instruction : renoncer à la Belgique et au Luxem-
^^r^g; maintenir formellement l'intégrité de l'Empire,
*^^ à transiger pour des parcelles, selon les conve-
oancres de la France: réclamer la restauration du duc
^ ^^ odène ; réclamer Milan, et si les Français le refu-
^^^> réclamer une compensation : cette compensation.
56 DE LBOBEN A C AMPO-FORMI O.
aussi bien que celle qui sera due pour la cession de la Belgique, c'est aux Français de l'offrir ; s'ils offrent Venise, on s'étonnera qu'ils n'offrent pas de préférence les Légations; on insinuera que si Tempereur prend une partie des terres de Venise, les Légations pourraient indemniser cette république; dans tous les cas, on n'acceptera la terre vénitienne que si les Français en disposent. Ces combinaisons expriment des nuances très subtiles dans l'art d'usurper le bien d'autrui sans pécher contre l'esprit d'Etat. Le lecteur moderne s'étonnera peut-être de Tétonnement ofGciel que Thugut prescrit à ses agents pour le cas où Bonaparte n'offrirait pas à TAutriche les terres pontificales, et de la différence qu'il fait entre ces terres et celles de la république de Venise : les premières étant bonnes à cueillir, les secondes étant encore trop vertes. C'est ici qu'il faut admirer l'ancien « droit public » dans toute sa fécondité. Bonaparte, s'étant emparé des Légations, les possède par a droit de conquête » ; ce droit entraîne celui d'échange et de cession, ce qui permet, par conséquence juridique, au cessionnaire d'user du droit naturel qu'il a de s'arrondir : mais Venise n'étant point encore conquise, ni Bonaparte n'a « le droit » d'en disposer, ni l'Autriche a le droit » de la recevoir de ses mains.
Le baron de Vincent partit le 1 5 avril de Vienne avec ces instructions. Les affaires étaient déjà fort avancées à Leoben quand il y revint. Gallo y était arrivé le 14. Bonaparte le perça du premier coup. Il vit en lui un sournois, un important, un timide, qui méditait de
tirer quelques marrons du feu pour son maître de Naples. Il le reçut de haut, fit des difficultés pour l'admettre, sous prétexte qu^il était sujet napolitain, puis s'étant de la sorte assuré la supériorité, il consentit à conférer. Il posa en principe Valtemative, c^est-à-dire que, dans les actes, Tempereur ne serait pas toujours placé avant la République. Cette question conduisit à celle de la reconnaissance. Les Autrichiens y mettaient des réserves, a La République française, leur répondit Bonaparte^ ne veut point être reconnue; elle est en Europe ce qu^est le soleil sur Thorizon : tant pis pour qui ne veut pas la voir et ne veut pas en profiter. » Ce dernier propos mit les Autrichiens à Taise : ils désiraient éviter la reconnaissance et s'assurer les profits de l'association. Les conférences officielles commencèrent le lendemain. Elles se tinrent dans un pavillon, au milieu d'un jardin, neutralisé pour la circonstance, mais environné de toutes parts par les bivouacs français. Les négociateurs disposèrent trois projets : tous les trois stipulaient que l'Autriche céderait la Belgique et le Luxembourg, et reconnaîtrait les limites constitutionnelles, ce qui impliquait la réunion à la France de l'évêché de Liège ; la question de la rive gauche du Rhin était renvoyée à la paix de l'Empire. Les trois projets ne différaient que par les a gradations » des indemnités de l'Autriche : ou une partie des Etats vénitiens, ou la restitution de la Lombardie, ou une acquisition quelconque à déterminer ultérieurement. Ces propositions furent envoyées à Vienne. Bonaparte écrivit, le i6 avril, au Directoire : « Si l'un
de ces trois projets est accepté à Vienne, les préliminaires de la paix se trouveraient signés le 20 avril... Si rien de tout cela n^est accepté, nous nous battrons... Jamais... une rivière n^a pu être un obstacle réel. Si Moreau veut passer le Rhin, il le passera... Il faut que les armées du Rhin niaient pas de sang dans les veines. Si elles me laissent seul, alors je m'en retournerai en Italie; T Europe entière jugera de la différence de conduite des deux armées. > Simples précautions diplomatiques : il était décidé à traiter.
Le baron de Vincent arriva ce même jour, et les i nstructions quMl apportait permettaient aux Autrichiens de conclure sans attendre un nouveau courrier. Tout devint facile et tout fut vite réglé. On rédigea des articles patents, destinés à être communiqués, en France, aux Conseils, et en Allemagne, à la Diète; c'est le masque de la paix future : PAutriche cède les Pays- Bas et reconnaît les limites constitutionnelles; a la République française fournira, à la paix définitive, un dédommagement équitable à Sa Majesté l'empereur, et à sa convenance »; elle évacuera les Etats de l'empereur autres que les provinces belgiques; il y aura armistice entre la République et TAllemagne ; il sera tenu un congrès a pour traiter et conclure la paix définitive entre les deux puissances sur la base de l'intégrité de l'empire ». Ces dispositions, si elles avaient un sens, signifiaient que la France évacuerait Pltalie et renoncerait à la rive gauche du Rhin. En réalité, elles préparaient tout le contraire ; citait Tobjet des articles secrets, les seuls qui donnèrent lieu à une discussion.
LES PRÉLIMINAIRES DE PAIX. Sç
Bonaparte exigea que Tempereur cédât la Lombardie et ratifiât la conquête de Modène par la République. Il lui ofiTrit, en échange des Pays-Bas et de ses pays italiens, « la partie de la terre ferme de Venise comprise entre POglio, le Pô, la mer Adriatique », plus l'Istrie et la Dalmatie. Les Autrichiens demandèrent comment il obtiendrait cette cession des Vénitiens. Il n^avait qu^à invoquer les précédents du partage de la Pologne, et il aurait pu se dispenser d'expliquer par quels procédés on amène un Etat à consacrer son propre démembrement. Il tint à se montrer homme de bonne compagnie, au courant des usages des cours et connaissant le fin des choses. La France, dit-il, est en désaccord avec la république de Venise, et ses griefs lui fourniront le prétexte d^une déclaration de guerre, qui mettra tout le monde en règle avec le droit public. D'autre part, la république de Venise cédera à la France les territoires compris entre PAdda, le Pô, TOglio, la Valtelme et le Tyrol : ils seront réunis à la Lombardie, en république indépendante. Venise, réduite aux lagunes et aux îles de l'Adriatique, recevra, en compensation de ses pertes, les trois Légations. Les Autrichiens ne se montrèrent résistants que sur Tàrticle de Modène; mais Bonaparte demeura inflexible. Le duc, dit-il, a violé sa trêve avec la République; ses États sont sous la conquête; la France ne renonce à exiger la cession de la rive gauche du Rhin que par égard pour Tempercur; que l'empereur renonce à stipuler l'intégrité de TEmpire, la République lui abandonnera en Italie tout ce qu'il pourra désirer. Ce débat remit tout en
6o DE LEOBEN A CAMPO-FORMIO.
question. Les Autrichiens considérèrent que rarmistice serait rompu en Allemagne le 20, que Hoche serait vraisemblablement plus audacieux que Moreau, et pourrait porter des coups redoutables. Bonaparte les menaça de Tarrivée imminente de Clarke, qui, s'il venait avant la signature, réclamerait peut-être au nom du Directoire Tabandon de la rive gauche du Rhin. Ces raisons levèrent les dernières hésitations. Les articles furent signés le 18 avril, dans Ta près-midi.
Un grand nombre d^officiers français étaient réunis dans le jardin; ils savaient la négociation très avancée, mais ils ne s'attendaient pas à un aussi prompt dénouement. Bonaparte sortit du pavillon avec Merveldt et Gallo. « Les préliminaires de la paix sont signés. Vive la République! Vive Tempereur! » Les officiers répondirent par des acclamations. Il y eut un grand dîner chez Bonaparte, qui affecta, avec les Autrichiens, Tesprit républicain, « On va vous donner de belles récompenses, messieurs, leur dit-il, pour les services que vous venez de rendre; vous aurez des croix et des cordons. — Et vous, général, répliqua le baron de Vincent, vous aurez un décret qui proclamera que vous avez bien mérité de la patrie; chaque pays a ses usages et chaque peuple ses hochets. »
LES PRÉLIMINAIRES DE PAIX. 6l
Il s^agissait de faire accepter par le Directoire un traité qui, dans ses articles patents, abandonnait cette limite du Rhin tant promise à la France et établissait ces républiques d'Italie, dont le Directoire paraissait faire si bon marché. Bonaparte exposa d'abord les avantages directs de la transaction (i) : les limites constitutionnelles , une république puissante qui donne à la France pied en Italie; entre cette république et la France, Gènes, qui est sous nos prises, le Piémont qui demeure à notre discrétion. Sans doute on a promis les Légations à Venise ; mais il est probable que le Sénat refusera cette compensation, la jugeant a inconvenante et insuffisante i : les trois Légations demeureront en notre pouvoir, et nous les réunirons à la République lombarde. Nul motif de s^apitoyer sur Venise : son Sénat « est le plus absurde et le plus tyrannîque des gouvernements; il est hors de doute qu^il voulait profiter du moment oîi nous étions dans le cœur de TAllemagne pour nous assassiner ». Entourée d'un côté par l'empereur, de l'autre par la République lombarde, Venise tombera du côté de cette république. Enfin Pempereur est lié à la France, et la
(i) Bonaparte au Directoire, 19 avril 1797.
République, tenant la balance entre lui et le roi de Prusse, devient Tarbitre de rAllemagne. Bonaparte termine par cet argument sans réplique : la menace de sa démission, et la menace, plus effrayante encore, d^un retour en France et d'une candidature politique : « Je vous demande du repos... ayant acquis plus de gloire quUl n^en faut pour être heureux... Ma carrière civile sera comme ma carrière militaire, une et simple... »
Cette lettre était écrite, lorsqu'il apprit quMne insurrection avait éclaté à Vérone, le 17 : c'est l'horrible massacre de Français et de partisans de la France, qui a mérité, sous le nom de Pâques véronaises, d^étre associé au souvenir des Vêpres sici^ Hennés. D'autre part, Gallo insinue que l'empereur, environnant la ville de Venise, sera conduit à désirer de la prendre et à s^étendre sur la terre ferme; que pour y parvenir, il consentirait à une extension de la France en Allemagne, qu^il ne refuserait pas au besoin de s'y arrondir lui-même : la France pourrait, comme Bonaparte Pavait bien prévu, remettre sur le tapis la question de la rive gauche du Rhin, et interpréter la clause de Tintégrité de TEmpire comme la Prusse^ l'Autriche et la Russie avaient interprété leurs innombrables garanties de Tintégrité de la Pologne, a Les préliminaires, écrit-il au Directoire le 22 avril, seront susceptibles, à la paix définitive, de toutes les modifications que vous pourrez désirer... Les Etats de Venise vont se trouver à notre disposition... Tous les jours, j'ai de nouvelles raisons de plaintes; je vais
donc chasser toutes les troupes vénitiennes, mettre ces messieurs à la raison et y nourrir mon armée... Moyennant ces précautions, je pense que nous obtiendrons : I* les limites du Rhin ou à peu près; 2* la République lombarde accrue du Modénais, du Bolonais, du Ferrarais et de la Romagne. » La paix publiée en France, Tétat de guerre continuant en Italie et en Allemagne^ la limite du Rhin et le bouleversement de ^Allemagne en perspective, l'Italie révolutionnée en partie, une autre Batavie organisée dans le Milanais, objet constant de Pambition des rois de France; Venise, ses trésors, ses musées, ses arsenaux maritimes à exploiter; des navires et de Targent, ce dont on manquait le plus; par-dessus tout, le retour de Bonaparte indéfiniment ajourné : c'était plus qu'il Q^en fallait pour décider le Directoire à ratifier les préliminaires. Ce fut le conseil que lui adressa Clarke. Arrivé le 22 avril, et quoique fort mortifié du rôle de comparse auquel Bonaparte Pavait réduit, il écrivit à Delacroix : « Il fallait prendre un parti, et le prendre avec promptitude, c^est ce qu'a fait Bonaparte. Il connaissait mes instructions; les propositions que j'eusse faites n^auraient point été acceptées. Les idées du Directoire exécutif sur la paix continentale et celles de Tempereur différaient essentiellement. Il fallait donc trancher le nœud gordien. Un nouvel Alexandre Ta fait, et avec Tintention de servir efficacement la République. »
En attendant les ratifications de Pempereur, Bonaparte redescendit vers Tltalie. Le 25, à Gratz, il ren-
contra des délégués de Venise chargés de lui offrir les satisfactions qu'il avait réclamées, le 9 avril, dans sa lettre au doge : les satisfactions notaient qu^un en-cas : affirmation de la neutralité, promesse de cesser les armements et de délivrer les « patriotes » emprisonnés. Le jeu de Bonaparte était de pousser les oligarques aux extrémités, de les discréditer en les humiliant, de susciter une révolution démocratique qui ruinerait Tancien gouvernement, entraînerait Tanarchie et ouvrirait les portes à toutes les interventions. Il exigea le désarmement général des paysans et le licenciement partiel des Esclavons, Texpulsion du ministre d^Angleterre, le règlement entre les mains des agents français de la succession Thierry qu'il évaluait à vingt millions, Parrestation des nobles suspects d^avoir provoqué l'assassinat des Français : « J'ai, dit-il, quatre-vingt mille hommes. Je ne veux plus d^inquisition, plus de Sénat, plus d'alliance avec vous. Je veux vous donner la loi. Vous ne voulez que gagner du temps. Votre gouvernement est vieux, il faut qu^il s^écroule. »
Les délégués repartirent, persuadés que le traité, dont ils ignoraient encore les dispositions, avait décidé de leur sort. Les ratifications autrichiennes parvinrent le 3o avril à Bonaparte, qui se trouvait alors à Trieste. Il apprit, en même temps, que Hoche avait rompu l'armistice le i3, passé le Rhin, battu les Autrichiens le 18, et que Moreau avait aussi passé le Rhin le 20. La nouvelle des préliminaires allait les arrêter dans leur offensive. « Nous n'aurions pas
tardé^ à vous rejoindre », lui mandait Moreau le 23 avril. Bonaparte perdait ainsi Tun de ses plus forts arguments en faveur du traité. On lui reprocherait dés lors à Paris d'avoir signé trop vite : quelques jours de plus, et Ton enlevait la rive gauche du Rhin. L'e£fet des préliminaires était, en partie, manqué. C'était pour Bonaparte un motif de plus d'offrir aux Directeurs, et de leur imposer au besoin, le moyen de développer ces préliminaires et d'en tirer, par la négociation, les avantages qu'il semblait avoir laissés échapper.
Ce dessein impliquait l'occupation de Venise, matière de réchange futur. De ce côté, les occasions ne manquaient pas. L'affaire de Vérone aurait suffi; il s'en présenta une autre : un corsaire français, le Libérateur de r Italie, voulant forcer le passage du Lido, avait été reçu à coups de canon et capturé; les Esclavons avaient tué le capitaine. C^était un casus belli dans toutes les formes. Le Sénat de Venise envoya aussitôt une députation faire amende honorable au quartier général. « Je ne puis vous recevoir, écrivit Bonaparte le 3o avril; vous et votre Sénat êtes dégouttants du sang français. Quand vous aurez fait remettre en mes mains Pamiral qui a donné Tordre de faire feu, le commandant de la tour et les inquisiteurs qui dirigent la police de Venise, j'écouterai vos justifications. Vous voudrez bien évacuer dans le plus court délai le continent de l'Italie. » Voilà donc leur Terre ferme conquise, et, par suite, échangeable dans les règles et selon les précédents des partages classiques.
Restait à étendre sur la ville et sur les lagunes le même droit de guerre. Bonaparte rappelle immédiatement le ministre de France, Lallement : c Le sang français a coulé à Venise, et vous y êtes encore! Attendez-vous donc qu'on vous en chasse?... Faites une note... et venez me rejoindre à Mantoue. » Cela fait, il avertit le Directoire : il avait un plan d'offensive magnifique : « J^aurais traversé les gorges de rinn, marché dans la Bavière; j^aurais auparavant levé des contributions sur le faubourg de Vienne. Ce plan a totalement manqué par l'inaction de Tarmée du Rhin. Si Moreau avait voulu marcher, nous eussions fait la campagne la plus étonnante et bouleversé la situation de PEurope... J^ai vu la campagne perdue, et je n^ai pas douté que nous ne fussions battus les uns après les autres... Il faut, avant tout, prendre un parti pour Venise : sans quoi, il me faudrait une armée pour les contenir. Je sais que le seul parti qu^on puisse prendre est de détruire ce gouvernement atroce et sanguinaire; par ce moyen, nous tirerons des ressources de toute espèce d'un pays que, sans cela, il nous faudra garder plus que le pays ennemi. » Il relate, en style de commissaire de la Convention, les massacres de quatre cents Français, les insultes au drapeau républicain, les violations de neutralité. « Si le sang français doit être respecté en Europe, si vous voulez qu'on ne s'en joue pas, il faut que l'exemple sur Venise soit terrible; il nous faut du sang, il faut que le noble amiral vénitien qui a présidé à cet assassinat soit publiquement justicié! >
C'est l'intérêt de Bonaparte de tenir ce discours; mais il éprouve passionnément ce quUI décide par conseil ; sa colère même est politique, et il n^a qu^à Técouter pour tenir le langage qui persuadera les Directeurs. Il parle, naturellement, quand il s^emporte, le langage qu'il a, dans sa jeunesse, entendu tenir à ses premiers maîtres en politique, les terribles proconsuls, dont la fureur était devenue une sorte de raison d^Etat. Ce fond de jacobin et de Comité de salut public reparaîtra chez Bonaparte dans toutes les grandes agitations de sa carrière.
Ses précautions prises, il pousse, selon une expérience qui lui a toujours réussi, l'exécution des mesures qu'il propose au Directoire. Il évacue les Etats autrichiens, ce qui lui permet d'investir Venise. Le 2 mai, il lance un manifeste où tous ses griefs sont exposés; c^est la guerre. Le 12 mai, sur une injonction du général Baraguay d^Hilliers, le vieux gouvernement de Venise abdique; un gouvernement provisoire, choisi parmi les patriotes, le remplace. Il n'aura d^autre tâche que d'occuper Tentr acte et de tenir le devant de la scène jusqu'à la confiscation de la République, mais il remplira d'autant mieux son rôle qu'il le jouera plus ingénument. Je force les lagunes, écrit Bonaparte au Directoire; je chasse de Venise ces nobles, « nos ennemis irréconciliables et les plus vils de tous les hommes... Après une trahison aussi horrible, je ne vois plus d'autre parti que celui d'effacer le nom vénitien de dessus la surface du globe. Il faut le sang de tous les nobles vénitiens pour apaiser les
mânes des Français quMls ont fait égorger. » Ce discours était tourné de façon à &ire tressaillir d^aise tous les anciens conventionnels. Entre la perspective de réunir Mayence avec la plus grande partie de la rive gauche du Rhin, et celle de sacrifier à l'Autriche les débris d^une oligarchie hostile, Bonaparte estimait que le Directoire n'hésiterait pas, et qu^en tout cas les principes n^entreraient nullement dans la balance. Il ne se trompait pas. Le Directoire n^eut qu^une pensée : réunir toute la rive gauche du Rhin à la France et adjoindre à la fois Venise et les Légations à la République lombarde, c'est-à-dire prendre davantage et donner moins que ne le stipulaient les préliminaires. Ce fut le fond des négociations qui s'engagèrent aussitôt et qui se traînèrent pendant tout Tété de