CHAPITRE II
Les préliminaires du i8 avril n'étaient qu'une trêve. Le Directoire allait remployer à fortifier son pouvoir, Bonaparte à consolider sa domination en Italie et à préparer son avènement en France. La France se dérobait au Directoire. Les élections pour le renouvellement d'un tiers des conseils avaient eu lieu le 10 avril; elles trahissaient le dégoût, l'inquiétude et rimpatience de la nation française; elles mettaient le Directoire en minorité; elles n'assuraient la majorité à aucun des partis opposants. Bonaparte seul se trouva dans le cas de profiter des événements, et il en profita (i}.
Il passa la plus grande partie du printemps et de
(i) Outre les manuscrits et les livres cités dans Tétude précédente, j'ai consulté pour celle-ci : les Souvenirs et Mémoires de R<BDERCB,deViLLBMAiN et de Mme db Rémusat; ~ Masson, Napoléon et Us femmes; — Seblet, Napoléon /•'; — Lanprby, Histoire de Napoléon; — Iung, Bonaparte et son temps; — GuiLLOis, Napoléon ; — Boulay de la Meurthe, le Directoire et l'expédition d'Egypte; — Pallain, le Ministère de Talleyrond sous le Directoire; — Joseph de Maistrb, Œuvres; —
Facuet, Politiques et Moralistes au XIX* siècle.
yO DE LEOBEN A CAMPO -FORMIO.
l'été dans le magnifique château de Mombello, aux Crivelli, près de Milan. Il l'avait choisi pour la beauté du site et la pureté de Pair qu'on y respire. Il s'y fit une véritable cour; il s'y entoura d'un gouvernement de proconsul romain de la grande époque, conquerant, homme d'Etat, organisateur de la conquête et pacificateur des peuples vaincus. C'est Jules César en Gaule. Trois cents légionnaires polonais gardent le château. L'étiquette est sévère. Les aides de camp ne dînent point journellement avec leur chef : c'est une exception et un honneur très recherché que d'être invité à sa table. Il prend ses repas en public, comme les souverains : on laisse entrer dans la galerie les Italiens qui viennent contempler le libérateur de leur patrie. Imposant, malgré une certaine gaucherie naturelle, Bonaparte reçoit les hommages en homme qui y aurait été de tout temps habitué. <c Tout, rappone un témoin, avait plié devant l'éclat de ses victoires et la hauteur de ses manières. » Les salons se prolongent sous une vaste tente dressée dans les jardins. Tout ce qu'il y a d'intelligent , d'ambitieux, d'intrigant et d'enthousiaste en Italie s'y presse et s'y mêle aux administrateurs et aux généraux français. Les diplomates étrangers viennent flairer les partages ou implorer les ménagements. Les diplomates français viennent prendre le mot d'ordre et quêter la faveur. Tout est aurore, tout est avenir en ce palais de la fortune. Autour du général, une jeunesse animée, souriante à la vie. Exaltés par le succès, gâtés par les Italiennes étourdies elles-mêmes de ce printemps enchanté de
LE PROCONSULAT DE BONAPARTE. Jî
leur pays, confiants dans leur destinée, encore tout palpitants de la crise épouvantable oti ils sont nés à la vie, et du rêve merveilleux qui y a succédé sans transition, ils vivent dans le ravissement. <c Que de grandeur, d^espérance et de gaieté! dit Tun d*eux. A cette époque, notre ambition était tout à fait secondaire, nos devoirs ou nos plaisirs seuls nous occupaient. 9 Lannes, Murât, Marmont, Bertbier, rois, princes et ducs de demain, la famille de Bonaparte les rejoint : l'indigence hier, aujourd'hui le luxe, les fêtes, les hommages. Ce ne sont que carrosses sur les routes bordées de fleurs, barques lentes et molles sur les lacs bleus, miroirs mouvants du ciel. A côté de Joséphine, encore aveuglément adorée, Élisa, déjà mariée à Bacciochi, Pauline, c charmante, presque idéale », qui se marie à Mombello même avec Leclerc, reçoit 40,000 livres de dot et trouve un prêtre obligeant pour la bénir incognito dans la chapelle du palais. Bonaparte est gai, joueur avec sa jeune cour, prodigue de récits et de ces contes fantastiques dont Gœthe, à son âge, aimait aussi à distraire sa mémoire trop encombrée de faits et son imagination trop impatiente de réalités. Il a ses récréations où il se montre affable et séduisant au possible, a A cette époque heureuse, rapporte Marmont, il avait un charme que personne n'a pu méconnaître;... l'un des hommes les plus faciles à toucher par des sentiments vrais,... un cœur reconnaissant et bienveillant, je pourrais même dire sensible. » Il coun à cheval, il se plaît aux exercices violents, il don beaucoup, il fournit un travail
prodigieux, et quand il s'y livre, il devient inabordable.
C'est ainsi qu^il apparut aux contemporains, et c^est ainsi qu*à cette époque de sa vie, Tbistoire doit le représenter, si elle ne veut rendre invraisemblable réblouissement qu'il jeta sur le monde. L'Italie fut la première à en ressentir Teffet. Les envoyés des souverains, les députés des villes se succèdent, avec des harangues emphatiques pour le général, des présents somptueux pour Joséphine. Les poètes y joignent leurs bouquets de métaphores et leurs couronnes de papier doré. L'improvisateur Gianni célèbre en trois chants le héros de Tltalie, et se déclare son px^ète césarien. Le vieux Cesarotti lui apporte sa traduction d*Ossian, et Bonaparte peut lire, en sa langue maternelle, son poète préféré. Monti, le sombre Monti de Corinne^ Tauteur de cette diatribe fameuse contre la Révolution française, la Bassvilliana, passe de la malédiction au dithyrambe depuis que la Révolution s'est faite italienne. Il •glorifie Bonaparte dans les pre* miers chants de son Prométhée : le héros y est dépeint comme le protagoniste de l'humanité contre le despotisme de Jupiter et la conjuration des aristocrates du vieil Olympe : « Par vous, la nature revivifiée renaît, et par vous aussi nous renaissons, nous autres Italiens purs^ opprimés, mais non pas avilis. » Ugo Foscolo, plus hostile encore que Monti à la Révolution française, entre à son tour dans le chœur. Mascheroni envoie au général sa Géométrie avec une dédicace en vers : « Je me souviens, quand tu franchis les Alpes
nouvel Annibal, pour délivrer ta chère Italie... » Le Génois Serra ne s'exprime qu^en prose, mais cette prose ne laisse rien à envier aux versificateurs : il a mis sa signature à côté de celle du général sur une convention, et il sMcrie : <c Le nom de Bonaparte uni au mien dans un document d^oti dépend la destinée de ma patrie! Cette idée si grande, si inattendue de ma part, s^empare de toute mon âme et agrandît la sphère de mes facultés... Epaminondas, Miltiade, Xénophon, ont combattu pour de petites républiques, et leurs noms marchent de pair avec les héros de Tempire romain; vainqueur des Piémontais et des Impériaux, pacificateur de l'Europe, ces titres vous sont assurés, et vous égalent à ce que Tantiquité a de plus grand ou même vous mettent au-dessus. »
Tout Pencens des « philosophes » n^avait pas distillé, dans le siècle qui finissait, un parfum plus subtil et plus enivrant, dans les temples consacrés aux fameuses idoles du Nord : Frédéric et Catherine. Quoi de plus naturel qu*en ces temps d'illusion universelle, tout ce qui aimait la liberté acclamât ce jeune homme qui refaisait des peuples et semblait ranimer des âmes, après que PEurope s'était laissé fasciner à ce point, par de simples constructeurs d^empires et destructeurs de nations? Ce furent pour ceux qui les ont vécu des jours inoubliables, de ceux oti Ton voudrait suspendre la vie; mais la vie ne s^arréte point, et Bonaparte, loin de contenir les événements, était de caractère à les précipiter.
Un diplomate qui le visita, au mois de mai 1797, a
dit plus tard : « Ce n^était déjà plus le général d^une république triomphante; c'était un conquérant pour son propre compte. » Guerre, négociations, finances, il a, depuis un an, tâté, manié, pétri toutes les parties de TEtat. Il a pris le pouvoir, il entend le garder. Il ne peut sans fierté, mais aussi sans irritation, comparer son proconsulat au commandement misérable et tiraillé qu'il exerçait à Paris : les caisses vides, la gêne dans les demeures; Tautorité disputée aux chefs militaires par les Directeurs, aux Directeurs par les députés, à tout le monde par la presse; les complots, les cabales, les factions, les dénonciations, le désordre partout. L^homme de gouvernement grandit en lui et déborde déjà sur l'homme de guerre. « Croyez-vous, — disait-il à Miot et à Melzi, en se promenant avec eux dans les jardins de Mombello, — croyez- vous que ce soit pour faire la grandeur des avocats du Directoire, des Carnot, des Barras, que je triomphe en Italie? » Comme ses premières batailles lui ont ouvert la grande guerre, de Lodi à Rivoli, comme l'organisation de la conquête lui a ouvert le gouvernement des hommes, les correspondances des agents de la république à Rome, à Turin, à Gènes, à Florence, à Constantinople, lui ouvrent la diplomatie. Il la domine à Tolentino et à Leoben; partout il discerne des intérêts^ des passions, et des hommes que l'on mène par ces passions et par ces intérêts, par la convoitise, par l'ambition, par la peur, que ce soient les oligarques de Gênes ou ceux de Venise, le roitelet de Sardaigne, Pempereur d'Allemagne ou le pape lui-même. A plus
forte raison le Directoire. Il voit déjà ce conseil, comme ce conseil apparaîtra dans l'histoire, prosterné devant lui, passant de Fopposition sournoise à la flagornerie officielle : il le tient par Targent et il le fait marcher à coups de démissions. Il lui suffira, pour le maîtriser et le supplanter, de vouloir avec clarté ce que les Directeurs ne veulent qu^avec confusion, et d^exécuter avec suite les desseins qu^ils ne font qu'entamer avec incohérence. Il n'avait pas besoin d^étre grand érudit pour connaître la réponse du pape, alors arbitre des couronnes, aux envoyés de Pépin le Bref : « Qu^il valait mieux donner le titre de roi à celui qui exerçait la puissance souveraine. » L^histoire de la France et de l'Europe était un long commentaire de cette maxime; c^est à cette lumière que Bonaparte jugeait la Révolution française, et tout indiquait que ce chapitre-là se dénouerait comme les autres. Le titre importait peu à Bonaparte : Directeur, en attendant mieux, consul comme César, protecteur comme Cromwell, il ne se portait pas aux mots, mais aux choses, et aux plus prochaines. Il se sentit dès lors, comme il Ta dit plus tard, a important et redoutable ». « Que le Directoire, s'écria-t-il un jour, s^avise de vouloir m^ôter le commandement, et il verra s^il est le maître! » Voilà le fond de ses démissions réitérées. Le Directoire en avait le sentiment, et c'est pourquoi le Directoire capitulait toujours.
Depuis le commencement de la Révolution française, les prophètes politiques annonçaient que cette révolution s^incarnerait dans un homme, qui, par la Révo-
lution même, materait la France et la gouvernerait avec plus de puissance que n^en avait jamais eu Louis XIV. Bonaparte le voit, comme Mirabeau et Catherine l'avaient deviné; mais avec son intuition toute romaine de Phistoire, il le conçoit plus clairement que les autres; il le sent surtout, de toute la véhémence de son ambition qui monte, car cette histoire qui se révèle à sa pensée, vit en lui et semble vivre pour lui. Il ne l'analyse pas, il ne s^en délecte point avec subtilité; il y marche, en écartant successivement les obstacles; il va à Pempire, comme Colomb atteignit le nouveau monde, croyant faire le tour de Tancien. Les autres craignent, attendent ou cherchent à tâtons (c rhomme » prédit et inévitable : il le connaît, il sera cet homme. Il se révèle à lui-même son ambition, comme sa destinée s^explique dans Thistoire.
Il surgit quand les grandes figures du siècle disparaissent à rhorizon. Catherine vient de mourir; Frédéric est mort depuis dix ans, mais son nom remplit toutes les mémoires, ses maximes nourrissent toutes les chancelleries; il est, aux yeux de tous, le type du politique moderne et le modèle de Thommed^Etat. La place de dictateur de Popinion est vacante en Europe; Bonaparte va s'y élever plus vite, d'un essor plus
direct et plus large; il y planera de plus haut, mais il y arrivera par TefiFet du même prestige. C'est avec Pesprit français, ravi à Pimpéritie des gouvernants de la France, que Frédéric et Catherine avaient gouverné leur siècle : ils avaient détourné, au profit de leurs couronnes, cette ce magistrature » que les conseillers de Louis XV s'étaient laissé dérober. La Révolution Ta reconquise tumultueusement à la France; Bonaparte va raffermir en sa personne. Frédéric a été le roi philosophe, Bonaparte sera Tempereur révolutionnaire. II le dira; il le croira; et longtemps les Français, longtemps les peuples d'Europe le diront et le croiront avec lui. C'est de la Révolution, en effet, qu'il tire toute sa force. Il absorbe la Révolution, il se l'approprie, il en éprouve les passions élémentaires (i); il confond en lui-même cet esprit d'expansion nationale et cet esprit de magnificence royale qui se mêlent si étrangement dans les imaginations populaires. Il continuera de proclamer avec la grande majorité des Français : Tout ce qui est conquis à la France est conquis à la liberté. Et il pensera : Je suis la France. Mais la France même, pour lui, restera pays de conquête. Il n'en sort pas; il y entre; il est fils d'étran-
(i) Voir les savantes et pénétrantes études de M. Frédéric Masson : Napoléon inconnu^ t. I, Notes sur la jeunesse de Napoléon, Napoléon et la Corse, V Etat-major et V Ecole militaire. ^« En lui la Révolution est accomplie avant que dans les faits elle soit commencée; car que se proposera la Révolution? faire table rase des institutions monarchiques. Or, pour Napoléon,
^s institutions n'existaient pas... »T. I, p. 670 et suiv.,et t. Il,
gers ; la langue française n'est pas sa langue maternelle, elle est pour lui la langue apprise de la civilisation, la langue européenne; la France n^est pas le coin de terre incomparable et sacré oti dorment ses ancêtres; elle s^étendra partout oti le portera son cheval de guerre et où perceront ses aigles romaines. Il conserve, en son for intérieur, je ne sais quoi d^insulaire et d^inaccessible, d^oti il juge, s'impose et domine. C^est sa puissance : assez imprégné du génie français pour comprendre la pensée populaire et être compris du peuple; assez particulier, en son génie propre, pour se séparer des autres hommes, tout en se faisant, avec eux, peuple et armée, ce Corse s'empare de la France et s^identifie la Révolution française comme PAllemande Catherine s'est emparée de la Russie, s^est faite orthodoxe et s^est identifié l'âme russe.
Bonaparte connaissait peu cette illustre Catherine ; il ne la goûta jamais beaucoup : le génie, et surtout le génie politique^ chez une femme, lui semblait monstrueux et Toffusquait. Mais il connaît à fond celui qui a été rinitiateurde Catherinedans les choses de TEtat. La tsarine et Tempereur ont eu le même maître : ils sortent tous les deux de Técole de Frédéric. Bonaparte a lu les Mémoires du roi de Prusse, code du machiavélisme pratique; il a lu ses lettres à Voltaire, dernier mot de Fart d^exploiter les préjugés de Topinion, la vanité des gens de lettres et les feux d'artifice de la presse. Bonaparte admire hautement Frédéric, et quand il le loue, il s'en assimile la forme de penser et jusqu'aux tournures de langage. « Une certaine fortune
et de Tactivité ont fait la base de mes succès, disait-il à l'envoyé de Prusse, en 1797; le grand Frédéric est le héros que j'aime à consulter en tout, en guerre comme en administration ; j'ai étudié ses principes au milieu des camps, et ses lettres familières sont pour moi des leçons de philosophie. » Il avait au moins parcouru la Monarchie prussienne de Mirabeau; il avait lu Favier. En 181 2, il disait encore à Narbonne : « Le dix-huitième siècle, hormis Frédéric, n'entendait rien à l'art de gouverner. Celui-là seul avait appris la politique en faisant la guerre. » La plus caressée de ses victoires sera celle qu'il remponera sur l'armée de Frédéric; l'épée du roi philosophe sera le plus précieux de ses trophées; dans son exil, il écrira le précis des guerres du roi de Prusse entre le précis des guerres de César, celui des guerres de Turenne et celui de ses propres guerres en Italie. Mais s'il admire ce roi, c'est en émule, pour le dépasser ; sans être ébloui, surtout sans être dupe. Il juge Frédéric, comme Frédéric jugeait Henri IV et Louis XIV, s'inspirant de sa politique pour détruire, au besoin, sa monarchie. Il fera son pèlerinage à Berlin et au caveau de Poisdam, mais en équipage de guerre, botté et éperonné, avec cent mille fusils en guise de cierges. Leurs caractères, d'ailleurs, sont aussi dissemblables que les crises au milieu desquelles ils ont grandi et que le génie des temps oti ils ont pénétré dans l'histoire (i).
(i) Rien de plus intéressant que de suivre parallèlement la formation du génie de Bonaparte et celle du génie de Frédéric à travers les épreuves de leur jeunesse : la souffrance, la médi-
8o DE LEOBEN A C A MPO- FO R MIO.
Disciple d'Épicure, mais d^Épicure appris et compris dans Lucrèce, Frédéric, patient, constant, stoïque et mesuré, se donne pour idéal Phomme luttant contre la destinée et supérieur à sa destinée; il construit des machines souterraines et subtiles, il ne vise point à emmagasiner la foudre et la tempête ; il proportionne ses explosifs à la force de ses canons : rien en lui de Prométhée. Quand le désastre le menace, c'est le suicide raisonné et apaisé de Caton qu^il envisage, non la chute titanesque et le plongeon dans Pabîme. Contraint de surprendre la fortune, de créer les occasions, de tourner les difficultés, général d'une armée de mercenaires, roi indigent d'un peuple sans génie, il a toujours navigué dans les passes périlleuses et s'est habitué, dès sa jeunesse, à ne compter que sur luimême. Bonaparte a été, du premier coup, emporté par le courant, et ce courant est le plus véhément et le plus riche de puissance humaine que jamais l'histoire ait vu se déchaîner : c'est la Révolution française répandant dans toute une nation exaltée et généreuse les passions, les ambitions, les rêves de grandeur
accumulés dans l'Etat par une monarchie de huit siècles, la plus conséquente qui ait régné. Cette France en fièvre de croissance, ces armées enthousiastes, voilà ce qui fait Bonaparte, par quoi il est tout, sans quoi, malgré son génie, il ne serait qu^un prodigieux et impuissant isolé.
tation,la solitude, la lutte, le travail acharné. Voir les belles études de M. Ernest Lavissb : la Jeunesse du grand Frédéric , le Grand Frédéric avant l'avènement.
LE PROCONSULAT DE BONAPARTE. 8l
Tant que le flux le pousse, il avance triomphalement; lorsque le flot s'arrête, il se sent sombrer. Il le saityil Ta éprouvé déjà, aux tournants de sa campagne d'Italie, comme il réprouvera aux autres tournants de sa vie. Dans les premiers temps, encore tout ardents delà Révolution qui se transforme, mais qui enflamme encore les âmes, les mouvements commandés s^accomplissent comme d'eux-mêmes; toute estafette, envoyée partout, arrive; les lieutenants subissent le prestige du chef, parce que le chef personnifie Tesprit militaire qui les anime tous; ils préviennent, devinent, dépassent parfois ses ordres. Cest Tépoque des prodiges spontanés. Plus tard, la lassitude venant, les ordres, mollement portés, s'égareront en route ; on les attendra, on les recevra trop tard, on les exécutera sans verve et sans confiance; on n'y cherchera plus une inspiration, on n^y voudra trouver qu^une consigne. C'est alors que Texécrable conseil de Moreau aux coalisés donnera tout son venin : « Attaquez partout où il n'est pas; refusez la bataille partout oîi il est. »
Le temps de sa vie où les circonstances le soutiennent le mieux est aussi le temps où il démêle le mieux les circonstances, et sait le mieux en profiter. Il ne prétend pas les créer selon ses besoins ou les plier à ses calculs. Il est méfiant : c^est quMl discerne les obstacles, et que l'habitude du succès ne lui a pas fait encore oublier les conditions du succès. Il est tout frais sorti de sa Corse; il n^a pas émoussé cet instinct natif, fait de ruse et d^audace, que développent chez les insulaires les continuelles rivalités des familles, les
embûches de tous les jours, la lutte pour la vie dans un pays plein de surprises, la montée continuelle par les sentiers étroits, glissants, vers les sommets où l'on ne s'élève qu^en rampant le long des précipices : nécessités qui surexcitent l'imagination en même temps qu^elles affinent la prudence et trempent la volonté. « Il n'appartient qu^à la jeunesse, disait-il à une amie, d^avoir de la patience, parce qu'elle a Pavenir devant elle. » Il le répète à ses lieutenants, il Pécrit au Directoire, aux ministres : a Le caractère de notre nation est d'être beaucoup trop vive dans la prospérité... Ce n^est qu'avec de la prudence, de la sagesse, beaucoup de dextérité, que l'on parvient à de grands buts... Du triomphe à la chute il n'est qu^un pas. J'ai vu, dans les plus grandes circonstances, qu^un rien a toujours décidé des plus grands événements (i). »
Pour ce rien qui décide de tout, il ne s^en remet qu'à lui-même, prévoyant, disposant les choses, souvent dans plusieurs données et avec plusieurs issues, et ne laissant au hasard, c^est-à-dire à l'indéterminé
(i) A Talleyrand, 7 octobre 1797. Il lui avait écrit le 26 septembre : a Tous les grands événements ne tiennent qu'à un cheveu. L'homme habile profite de tout, ne néglige rien de tout ce qui peut lui donner quelques chances de plus; Thomme moins habile, quelquefois en en méprisant une seule, fait tout manquer. » Comparez Frédéric, Considérations sur Vétat de l'Europe, 1738; Histoire de mon temps, 1775 : a La fortune, le hasard, sont des mots qui ne signifient rien de réel. -7- Saisir l'occasion et entreprendre lorsqu'elle est favorable... La politique demande de la patience, et le chef-d'œuvre d'un homme habile est de faire chaque chose en son temps... Celui-là qui a le mieux calculé sa conduite est le seul qui puisse remporter sur ceux qui agissent moins conséquemment... u
et à rimprévu, que la part la plus minime. Plus tard, il y abandonnera davantage et de plus en plus. Cest alors qu'il parlera si souvent de son étoile et qu^il s'efforcera d^y croire. Ainsi se transformera sa croyance, vigilante et toute active d^abord, passive dans la suite, fataliste, superstitieuse même, dans ce qu^il appelle la destinée, It fatum des anciens, son Dieu des batailles, sa raison d^Ëtat divinisée, qu'il confond constamment, dans ses discours, avec la Providence. Les événements lui ouvrent si largement la voie, il se trouve toujours si prêt à en profiter, il découvre entre Thistoire de l'Europe et la prodigieuse aventure de sa vie des rapports si singuliers et si constants, qu'il en viendra à concevoir sa destinée comme une sorte de loi de la nature dont il est l'exécuteur. Il diminuera progressivement sa part consciente et volontaire dans sa propre vie, pour se représenter à lui-même comm e rinstrument d'une volonté supérieure. « Plus on est grand, moins on doit avoir de volonté, dira-t-il à Tapogée de sa puissance : Ton dépend des événements et des circonstances; moi, je me déclare le plus esclave des hommes; mon maître n'a pas d'entrailles, et ce maître, c'est la nature des choses. » En 1797, au moment de l'essor, ce fatalisme natif l'assiège déjà dans les heures de crise où, tous ses préparatifs faits, il attend, en suspens, l'événement. Il écrit un jour au ministre des relations extérieures : « La loi de la nécessité maîtrise Pinclination, la volonté et la raison. »... « Nous tenons la balance de PEurope; nous la ferons pencher comme nous voudrons, et même, si
tel est l'ordre du destin^ je ne vois point d'impossibilité à ce qu'on arrive en peu d^années à ces grands résultats que Timagination échauffée et enthousiaste entrevoit, et que Thomme extrêmement froid, constant et raisonné, atteindra seul. »
D^oîi son audace à pousser la victoire et les accès de découragement qui, par moments, comme à Castiglione, semblent obscurcir son génie, brouillards passagers qui, à la Moskowa, à Waterloo, deviendront des nuages, s^abattront lourdement et Tenvelopperont de nuit. Il les dissipe alors : il est jeune, il est heureux; c^est Œdipe au tournant du chemin. La destinée est pour lui Ténigme à déchiffrer, le problème à résoudre, le plan à exécuter : elle commande, mais c'est à lui de comprendre et d'accomplir. Il obéit au destin comme ses lieutenants lui obéissent à lui-même, avec initiative et impétuosité; plus tard, il fera comme ses maréchaux : il suivra, l'esprit encombré, la pensée ralentie, affaissé sur son cheval. Ce sera le temps du grand reflux de la Révolution; la force des choses tournera contre lui. Il succombera, revenant de Moscou, pliant, désemparé, sous la tempête, mais se sentant toujours poussé d'en haut, comme lorsqu'il entrait en Russie avec le dernier déluge, et le vent dans ses voiles. A Mombello, il façonne sa vie selon les convenances du monde oh il veut vivre. Il paraît aux peuples l'homme de la nécessité, parce qu'il accomplit ce que la masse des hommes juge alors nécessaire.
Il n'a besoin d'aucun effort pour s'approprier la morale des princes, et ce qu'on peut appeler le grand
libertinage politique de l'ancien régime. Il Taurait inventé sMI ne Pavait pas respiré partout. Sa seule ambition aurait suffi à lui révéler les données de la politique contemporaine, si des princes philosophes et des philosophes amis des princes n^avaient pris la peine de les dresser en maximes et de les exprimer en français pour les rendre plus claires et les répandre davantage. « Toutes les lois civiles et ecclésiastiques, déclare Voltaire, sont dictées i)ar la convenance; la force les maintient, la faiblesse les détruit, et le temps les change. 9 Voilà l'esprit des lois, tel que le distille VEssai sur les mœurs ^ et Bonaparte en est nourri. « Plus je lis Voltaire, disait-il à Rœderer, plus je Taime. Cest un homme toujours raisonnable, point charlatan, point fanatique. J^aime beaucoup son histoire, quoiqu^on la critique. » C^estdePhistoire, ainsi écrite et ainsi lue, qu'il dira quelques annéesaprès : a J^étudiai moins Phistoire que je n^en fis la conquête, c^està-dire que je n'en voulus et que je n'en retins que ce qui pouvait me donner une idée de plus, dédaignant Tinutile, et m*emparant de certains résultats qui me plaisaient. » Il lui plaît d'apprendre, et il juge bon de retenir cet enseignement que la force crée le droit des souverains, et que ce a droit » les met au-dessus de l'humanité. Ils se décident par d'autres raisons que l'homme privé. Il faut une religion officielle pour que le peuple obéisse et serve sans se corrompre ; il faut une morale publique pour que les hommes éclairés se soumettent et ne troublent point l'ordre social. La religion ainsi entendue, c'est la foi d'autrui; la morale
ainsi conçue, c'est l'honnêteté des autres : telles sont les mœurs du temps. Aussi spontanément que les conventionnels ont rapporté à la République les cidevant droits du Roi, Bonaparte transporte à sa personne les règles de conduite des rois.
Il n^est point athée d^ailleurs; il répugne au néant, de toute l'extraordinaire intensité de son être. Il se soumet au mystère. Frédéric se piquait d'impiété, par orgueil royal et esprit d'aristocratie autant que par goût et par raisonnement. Napoléon, sous ce rapport, demeure peuple. Il éprouve pour lui-même ce besoin de culte extérieur, ce mysticisme sensualiste, cette « religion des cloches » qui occupent tant de place dans le néo-christianisme d^alors. « Mes nerfs, disait-il, étaient en sympathie avec ce sentiment. » Ajoutez les onctions qui consacrent le souverain et le font lieutenant de Dieu, les pompes qui frappent Pimagination des foules et ces grands spectacles du monde, oii c'est entrer dans la gloire que de paraître comme acteur, a Dès que j^ai eu le pouvoir, je me suis empressé de rétablir la religion. Je m^en servais comme de base et de racine. » Il la conçoit ainsi dès ses premières rencontres avec les évêques d'Italie. César était grand pontife et présidait aux sacrifices, Charlemagne gouvernait TEglise, Pierre le Grand se fit maître de la religion de son empire : ce sont des parties essentielles dans rhistoire que Bonaparte a « conquise ».
« La vraie politique, écrit-il à Talleyrand, n'est autre chose que le calcul des combinaisons et des chances. » Débrouiller, dans les aiSaires, les rapports qui échappent aux autres hommes; démêler les incidents, que la politique doit gouverner, de l'allure générale, qui gouverne la politique; connaître, selon ^cs enseignements de Frédéric, « les principes permanents des cours, les ressorts de la politique de chaque prince, les sources des événements », voilà à quoi s'ap- Piique Bonaparte, ou plutôt ce qui se révèle à lui j)ar '^^Uition continue de sa pensée, excitée par la vue ^^ CJioses, alimentée sans cesse par les conversations, KS confidences, les mémoires écrits, les rapports qui 3f0uent autour de lui. Il s'accommode à la politique du siècle comme les conventionnels Pont fait, spontanément et du premier pas, lorsque les révolutions les ont jetés au pouvoir. Il lui paraît aussi naturel, avec « Révolution française, par cette Révolution et pour ^^c, <i"*€nvahir, conquérir, rançonner, découper, défflenbrer les nations, reconstituer les peuples, qu'il semblait naturel à Louis XIV de disputer, de morcelcr d de panager les héritages des rois. Il applique
audrcfcii pjjjjjjç nouveau les mêmes fins d'Etat que les
lois
"ô Prance appliquaient, la veille, et que les autres
souverains continuent d^appliquer à Pancien droit public. L^ancien et le nouveau régime peuvent entrer ainsi en collusion. On a formé le premier nœud à Bàle et à Berlin, en stipulant l'expropriation des territoires ecclésiastiques d'Allemagne; on forme le second à Leoben, en stipulant le partage des territoires de Venise, du Saint-Siège et des princes d'Italie.
Bonaparte se représente l'Europe découpée en tranches nettes, en relief et en mouvement, mais avec des dégradations singulières de saillies et de couleurs Tout part de la France et gravite autour d'elle, comme autour de Rome sur une carte de l'Empire romain. En France, il voit des hommes, et ils sont tout; dans l'Italie du Nord, ce sont des enfants, et ils sont peu de chose ; en Hollande, des commerçants affaissés ; en Suisse, des bergers montagnards qui ne comptent plus guère; au delà, en Espagne, à Rome et à Naples, en Allemagne, en Pologne, des troupeaux humains, parqués dans des clôtures que les maîtres déplacent à leur gré; plus loin, en Russie, en Asie, à peine des âmes, rien qu'une végétation humaine plaquée sur le sol, une sorte de plaine verte, morne, indéfinie, oîi l'œil se perd, où la politique ne peut que s'égarer. Sur ce sol, l'édifice composite, la bâtisse confuse et cbancelante des Etats et des cours, impuissants à s'unir, déchirés par les rivalités et les jalousies, tous convoiteurs de la terre et de la richesse d'autrui. Ils seraient invincibles en masse s'ils unissaient leurs forces pour une conquête commune, mais on peut les battre en détail en les divisant par l'avidité; ils sont d'ailleurs
plus faciles à gagner qu^à vaincre. Des princes médiocres, des ministres rampant sur la routine. Bonaparte les juge avec toute la supériorité de la monarchie française qui les fascine, de la Révolution française qui les trouble, de son propre génie de conquête surtout et de sa force d'entreprise. Leur histoire, qu'il a lue et ramenée à quelques lignes très simples, gravées à jamais dans sa mémoire, se vivifie depuis un an qu'il est en commerce avec eux, commerce de batailles et de négociations. Il étend à tous, par analogie, l'expérience qu'il vient de faire en Italie.
Le premier point pour lui, c'est de donner la paix à la République : l'illusion de la paix est inséparable de celle de la liberté. Il le proclame très haut, et il invoque l'autorité suprême aux yeux des contemporains : a Comme le disait le grand Frédéric, écrit-il en juin 1797, il n'y a point de pays libre où il y a la guerre. » Il faut que cette paix soit brillante, qu'elle se conclue vite; mais la guerre doit en résulter par une nécessité si naturelle que le peuple se porte vers cette guerre nouvelle avec la conviction qu'en troublant la paix les étrangers lui prennent son bien, qu'il ne reste à frapper qu'un dernier coup et que l'on en va finir. C'est par là que Bonaparte et les Directeurs demeurent liés, et que les Directeurs resteront toujours à la discrétion de Bonaparte. Il ne se propose donc de signer avec l'Autriche qu'une suspension d'armes, qui tournera, suivant les nécessités, en association de conquêtes ou en reprise de lutte. « Lourds et avares », dit-il, les Autrichiens ne sont point dan-
gereux pour nos affaires intérieures; ils n^en connaissent pas les ressorts; le plus sage serait de se les associer. Il les satisfera, et, par ce moyen, rompra la coalition. Il estime facile de les amener à composition. Il y a un terrain oti il les rencontre et où ils ont le même intérêt que lui à s^arréter : la république de Venise; Thugut veut la prendre, et Bonaparte veut la donner. Présent funeste, pense Bonaparte, que rAutriche payera, en Europe, de sa vieille réputation de loyauté, et qui se détachera de soimême, le jour où la France sera en mesure de le recueillir. Dépossédant, pour le prix de sa défection à la cause de PEurope, un JEtat aristocratique; trempant dans un partage avec les révolutionnaires, après avoir trempé dans deux partages avec les monarques, l'Autriche, déjà trop suspecte aux Etats faibles, leur deviendra odieuse. Elle aura déchiré de ses mains la charte européenne qui est la raison d*étre de sa suprématie en Allemagne. Quelle leçon pour la Saxe, pour la Bavière surtout, si même la Bavière ne se trouve pas ébréchée! Il serait de Tintérêt de la République qu^elle le fût. Il convient que, complice en Italie, l'Autriche devienne associée en Allemagne; qu'après avoir dépouillé une alliée, elle livre ses co-Etats. Ses troupes évacueront Mayence et donneront la clef de l'Allemagne aux Français : pour cette ville, qui est à la République ce que Strasbourg était à Louis XIV, pour le consentement de Tempereur à la réunion à la France de toute la rive gauche du Rhin, Bonaparte ajouterait Salzbourg et Passau à Venise. Mais
en fera-t-il un ultimatum f S*il tient à Mayence, il n*a pas sur Tanicle de la rive gauche du Rhin les vues absolues et obstinées du Comité et du Directoire. Il pense que celui qui tiendra Mayence arrivera nécessairement à Cologne. Le temps fera l'affaire mieux que tous les traités. La France a intérêt d'attendre.
Bonaparte ne partage ni Tengouement des politiques de Paris pour la grandeur de la Prusse, ni la manie déplorable qui pousse Sieyès et ses disciples à réformer la Constitution germanique. Les traités de Ëâle et de Berlin stipulent en faveur du roi de Prusse d'amples indemnités destinées à payer son consentement à la réunion de la rive gauche du Rhin à la France. Il faudra donner des indemnités du même genre aux autres princes laïques possessionnés sur la rive gauche. « Culbuter le corps germanique, écrit-il le 27 mai, c'est perdre l'avantage de la Belgique, de la limite du Rhin ; c'est mettre dix à douze millions d'habitants dans la main de deux puissances de qui nous nous méfions également. Si le corps germanique n'existait pas, il faudrait le créer tout exprès pour nos convenances. »
Mieux vaut que la France n'occupe point toute l'étendue de la Gaule, et que la Prusse demeure secondaire et précaire : la France sera plus assurée dans sa suprématie qu'elle ne le serait par toute la ligne du Rhin, en présence d^une Prusse concentrée et élevée au premier rang. La Prusse rentrera ainsi dans son rôle, qui est de faire contrepoids à l'Autriche. L'antique jalousie des deux cours s'aigrira de toutes
les déceptions de la Prusse, qui aura, pour sa honte gratuite, abandonné à Bâle et à Berlin la cause de TEmpire, et verra sa rivale enrichie des États véni-
tiens. La France, respectant les Etats secondaires, redeviendra l'arbitre de TAUemagne livrée par la Prusse, vendue par l'Autriche. Protectrice de la Confédération allemande et des républiques d'Italie, elle verra, en cas de guerre nouvelle, les routes de Vienne ouvertes devant elle, et la mauvaise volonté de la Prusse envers la France sera paralysée par la juste méfiance du corps germanique à Pégard des Prussiens. Ses derrières assurés de la sorte, la Hollande enchaînée et entraînée, l'Espagne achetée avec la promesse du Portugal, il marchera au dénouement pour lequel tout Pouvrage est composé, la destruction de l'Angleterre ou du moins de la monarchie anglaise; car il partage sur cet article la grande illusion des conventionnels, qui fut, un moment, la chimère de Danton : il distingue la nation anglaise de son gouvernement, il croit possible de les séparer (i). Il admire les Anglais, leur force, leur énergie, leur esprit d'entreprise; mais il s'imagine que, Pitt renversé, les whigs arrivant au pouvoir, en les aidant à ruiner Taristocratie, il les gagnera à la paix républicaine. C'est une de ses idées dominantes dès Leoben, et tout le fond de la paix qu'il veut signer : c La ligue de Toligarchie européenne étant divisée, la France en profitera pour
(i) Voir sa conversation avec Sandoz, en décembre 1797, dans Bailleu, Preusseu und Frankreich von 1796 bis 1807, t. I, p. i65, — et MassoNjO;?. cit.f t. I, p. 194; t. II, p. 304 à 5 12
LE PROCONSULAT DE BONAPARTE. qS
saisir PAngleterre corps à corps, en Irlande, au Canada, aux Indes. » Il écrira à Talleyrand, dès que la paîi sera signée, développant, d'un coup, toutes ses vues : a Nous avons la guerre avec l'Angleterre; cet ennemi est assez redoutable... L'Angleterre allait renouveler une autre coalition... L'Anglais est généreux, intrigant et actif. Il faut que notre gouvernement détruise la monarchie anglicane, ou il doit s'attendre lui-même à être détruit par la corruption et les intrigues de ces actifs insulaires. Le moment actuel nous offre un beau jeu. Concentrons toute notre activité du côté de la marine, et détruisons l'Angleterre. Cela fait, l'Europe est à nos pieds (i). »
« Cela fait... » Pour l'essayer, il lui fallut renverser la proposition et commencer par mettre l'Europe à ses pieds, et « cela » même ne suffit point encore! iMaisà quoi bon subjuguer l'Europe et détruire l'Angleterre, si ce n'est pour étendre au delà de l'Europe la suprématie conquise? En 1807, afin de liguer le continent contre l'Angleterre, Bonaparte insinuera à la Russie un partage de l'Empire d'Orient; en 1797, croyant possible de neutraliser le continent, il médite sur ce même partage, qui serait alors, non pas la condition, mais la conséquence de la destruction de l'Angleterre. C'est ici que commencera la « magnificence », et que s'accomplira, par le peuple souverain et au profit de la République, le rêve qui depuis les croisades hante les imaginations françaises. La Médi-
(0 18 octobre 1797.
terranée a des portes, que Ton peut fermer aux Anglais. Il suffit de leur reprendre Gibraltar^ ce sera le bénéfice de PEspagne dans la victoire commune. La France occupera TEgypte. Les esprits sont pleins de cette expédition; les cartons de la marine et des affaires étrangères en renferment plusieurs plans. L'écrit de Volney sur les velléités d'alliance russe, en 1788, est dans toutes les mémoires : <c Un seul objet, dit Fauteur alors très populaire des Ruines, peut indemniser la France... la possession de l'Egypte. Par l'Egypte, nous toucherons à Tlnde, nous rétablirons l'ancienne circulation par Suez et nous ferons déserter la route du cap de Bonne-Espérance. » Talleyrand, qui travaille à reconquérir l'opinion, et prépare sa rentrée aux affaires, écrit un mémoire qu'il lira, en juillet, à l'Institut; il traite de Pexpansion de la France, et il prête ce beau dessein sur l'Egypte au duc de Choiseul, « un des hommes de notre siècle qui ont eu le plus d'avenir dans l'esprit (i) ».
Bonaparte en avait davantage, et ce n'était pas pour fonder une colonie, a valant à elle seule toutes celles que la France avait perdues s, qu'il songeait à aller en Egypte. Il a l'esprit tout plein de l'Orient, d'où vient toute gloire, de l'Egypte, des Indes, de l'antique passage par Suez : il a lu Raynal et le livre de Tott ; il les a dépouillés, annotés; ces notes de jeunesse se réveillent dans sa mémoire, s'animent, se colorent et
(i) i3 juillet 1797. Mémoires de Talleyrandy t. V, p. 262. — Lettre à Bonaparte , 23 août. Pallain, le Ministère de Talleyrand, p. 124, i25.
LE PROCONSULàT DE BONAPARTE. çS
se combinent en desseins politiques (i). « Les temps ne sont pas éloignés, écrit-il au Directoire, où nous sentirons que, pour détruire véritablement TAngleterre, il faut nous emparer de PEgypte... Cest en vain que nous voudrions soutenir l'empire de Turquie : nous verrons sa chute de nos jours... » En tout cas, il faut être à même a de le soutenir ou de nous faire notre part ». D^oti Timportance extrême qu'il attribue à Ancône et aux îles Ioniennes : elles sont des stations naturelles sur la route du Levant. Il en est de plus profitables encore : — « Pourquoi ne nous emparerions-nous pas de File de Malte? » Le grand maître est mourant... Celte petite île n'a pas de prix pour nous. Avec Pîle d^Elbe qui nous viendra « de Théritage du Pape », la Sardaigne qui sera dans notre dépendance. Gênes qui nous sera subordonnée, « nous serons maîtres de toute la Méditerranée ». — Il importe que FAutriche n'obtienne ni Raguse, ni les bouches du Cattaro : les Turcs et les Albanais, au besoin, s'y opposeront, soutenus par nous. A aucun prix, nous ne devons permettre que les Napolitains s'établissent à Ancône, surtout à Corfou, Zante et Céphalonie : ce doit être d^ormais « la grande maxime de la République ». Bonaparte lance ces vues dans ses lettres au Directoire par fusées soudaines et éblouissantes, comme elles lui viennent à l'esprit; mais, à mesure qu'il les conçoit, il les définit, les précise, les dessine, et, lors-
(i) Voir Frédéric Masson, t. I, Manuscrits de Napoléon, pièces XV, xvi, xvii, xxii, xxvii, xxxi, et t. II, 5o6 à 3o8.
qu^il les propose, il en a déjà entrepris la réalisation (i).
Dès qu'il a déclaré la guerre à Venise, il écrit au général Gentili de s'emparer des îles : a Vous aurez soin... de faire l'impossible pour nous captiver les peuples, ayant besoin de vous maintenir le maître, afin que, quel que soit le parti que vous preniez pour ces îles, nous soyons en mesure de Texécuter. Si les habitants étaient portés à l'indépendance, vous flatteriez leur goût, et vous ne manqueriez pas, dans les différentes proclamations que vous ferez, de parler de la Grèce, d'Athènes et de Sparte. » Il adjoint à Gentili, pour Taider à captiver les peuples, cinq ou six officiers du département de Corse qui sont accoutumés au manège des insulaires et à la langue du pays; « et pour remuer les cendres de Sparte et d'Athènes », le citoyen Arnault, homme de lettres distingué, qui observera ces îles et aidera Gentili « dans la confection des manifestes ». Bonaparte s'y applique luimême. Il écrit au chef des Maniotes, a dignes descendants de Sparte », « petit, mais brave peuple, qui, seul de l'ancienne Grèce, a su conserver sa liberté ». Il leur parle en style classique : c'est son parler naturel, celui de son pays natal. Les îles sont occupées. Le 28 juin, à Corfou, le chef de la religion se présente à Gentili, un livre à la main : « Français, dit-il, vous allez trouver dans cette île un peuple ignorant dans les sciences et les arts; mais... il peut devenir encore
(i) Lettres au Directoire, 26 mai, 16 août, 1 3 septembre 1797
ce qu'il a été : apprenez en lisant ce livre à restimer. » Gentili ouvre le livre : c'est V Odyssée. « L'île de Corcyre, écrit Bonaparte au Directoire, était, selon Homère, la patrie de la princesse Nausicaa. » Voilà un beau titre à occuper cette île et plusieurs autres, du même groupe: « Le citoyen Arnault, qui jouit d'une réputation méritée dans les belles-lettres,, me mande qu'il va s'embarquer pour faire planter le drapeau tricolore sur les débris du palais d'Ulysse. »
Bonaparte demande partout des renseignements sur TEgypte. Il pense que 25,ooo hommes suffiraient à Texpédition. Ils respecteraient toutes les croyances : c Avec des armées comme les nôtres, pour qui toutes les religions sont égales, Mabométans, Copbtes, Arabes, tout cela nous est fort indifférent, b Tout, excepté les Anglais. « Camarades, écrit-il aux marins de l'escadre de Brueys, dès que nous aurons pacifié le continent, nous nous unirons à vous pour conquérir la liberté des mers. » Il est si fasciné de sa propre pensée, qu'il en vient à déclarer : « Les îles de Corfou, de Zante et de Céphalonie sont plus intéressantes pour nous que toute l'Italie ensemble (i)! »
Quand il dit qu'il préférerait les îles à toute l'Italie ensemble, ce n'est qu'une boutade; il pense là-dessus comme pensera le Directoire : il préfère les îles et l'Italie, — ensemble. Et comme il s'empare des îles, il organise l'Italie. Une s'illusionne point sur les Ita-
(i) A Gentili, 26 mai; au chef des Maniotes, 3o juillet; au Directoire, i*' août, 16 août, à Tescadre, 16 septembre 1797.
liens; s'il ne les juge pas tous comme ceux des terres de Venise : « Population inepte, lâche et nullement faite pour la liberté (i) »; s^il ne se laisse point leurrer par les dithyrambes, les présents et les acclamations; si tantôt il les vante et tantôt les injurie, suivant qu^ils payent les contributions ou les refusent, s'enrôlent ou se dérobent au service militaire, hébergent les Français ou les massacrent, se soumettent ou conspirent, il se sent, au fond, lié à sa conquête, lié d^instinct par les affinités de ses origines et par Tattrait de ses plans d^avenir. Un Italien qui professait pour sa patrie le même intérêt, mêlé de mépris, que Bonaparte, qui rêvait aussi de se glorifier lui-même en la régénérant et de la régénérer en la bouleversant, Alberoni, avait dit : « L'Italie a besoin d^étre guérie par le fer et le feu (2). » <c Quant à votre pays », disait Bonaparte à Melzi, un de ses premiers confidents et agents en Italie, qu'il avait mandé à Mombeilo, « il y a encore moins qu^en France d'éléments de républicanisme... Vous le savez mieux que personne; nous en ferons tout ce que nous voudrons. Mais le temps n^est pas arrivé; il faut céder à la fièvre du moment, et nous allons avoir ici une ou deux républiques de notre façon. » Transpadane, Cispadane, Ligurienne^ il les encourage, les ralentit, les manipule, les accroît, les sépare, les confond, selon les péripéties de la guerre et le cours des négociations avec l'Autriche. La
(i) Au Directoire, 26 mai 1797.
(2) Emile Bourgeois, Mémoire sur Alberoni^ lu à TAcadémie des sciences morales.
Lombardie en sera le modèle, si elles demeurent divisées; le centre, si on les rassemble. Le nom qu'il destine à la future Italie républicaine trahit le fond tout romain de sa pensée : République cisalpine, en souvenir de cette Gaule italienne, qui n^avait rien de gaulois et qui n^était cisalpine que pour Rome. Vainement, à Paris, lui ob)ecte-t-on que le point de vue s'est déplacé, que Rome n'est plus dans Rome, que le peuple souverain a changé de capitale, et qu'il conviendrait que la province reçût un nom conforme à la place qu^elIe occupe par rapport à la France : République transalpine^ Bonaparte ne veut point céder, et parce que le nom lui agrée, et parce que, disait-il plus tard, c les vœux dts Italiens étant constamment fixés surRomeet la réunion de toute la Péninsule en un seul Etat, le mot cisalpine était celui qui les flattait et auquel il voulait se tenir, n'osant pas encore adopter la dénomination de République italienne ». Ainsi fera-t-il, en attendant qu'il crée un royaume d'Italie, s'en fasse souverain et proclame son fils roi de Rome, afin de satisfaire plus complètement les imaginations italiques. Pour le reste de la Péninsule, il le tiendra en bride ou à la chaîne, suivant les conjonctures ou suivant la distance. Le Piémont doit être subjugué. Sous quelle étiquette? alliance ou annexion, monarchie vassale, république dépendante ou département français ? Cela importe peu : l'essentiel est que le Piémont, formant la ligne de retraite et tenant les passages, soit à la discrétion de la France, a Le roi, écrit Bonaparte au Directoire, est fort peu de chose, et dès l'instant que
lOO DE LEOBEN A CAMPO-FORMIO.
Gènes, la France et le Milanais seront gouvernés par les mêmes principes, il sera très difficile que ce trône puisse continuer à subsister; mais il s'écroulera sous nous, et par le seul poids des événements et des choses... » « Cest un géant qui embrasse un pygmée et le serre dans ses bras, il l'étouffé, sans qu^il puisse être accusé de crime. C^est le résultat de la différence extrême de leur organisation (i). > Venise est à la question ; Florence et Parme sont sous le joug. Le pape se meun : à sa mort, une révolution est vraisemblable; le Bourbon de Naples voudra intervenir pour faire un pape et pour prendre Béné vent, Ancône, tout ce qu'il y pourra usurper. Bonaparte est d'avis d^avoir un représentant au conclave et de revendiquer pour la République le droit d'exclusion établi par les rois. Naples ne doit rien obtenir : « Il n'y a pas de cour plus furibonde et plus décidée contre la République... Ceux qui possèdent la Sicile et le port de Naples, sMls devenaient une grande puissance, seraient les ennemisnés et redoutables de notre commerce (2). »
Ainsi parle, agît et projette en Italie celui que Mallet du Pan dénonce à l'effroi de l'Europe comme le Charlemagne jacobin. Il écrit, en style d'empereur, aux petites républiques au nom de la grande. « Ce mot de « grande République s est son expression favorite; elle orne toutes ses dépêches (3). » Mallet du
(i) Au Directoire, 19 mai; à Talleyrand, 26 septembre 1797-
(2) Au Directoire, 19 et 3o mai, i^'ci 24 juin 1797.
(3) André Michel, Corresp. de Mallet du Pan. Lettres du 10 mai et du 17 juin 1797.
LE PROCONSULAT DE BONAPARTE. lOI
Pan lit ces dépêches, par extraits, comme les lisait toute la France, dans les journaux, où le Directoire, soit pour expliquer ses propres actes, soit pour se glorifier des hauts faits de Bonaparte, les publie avec éclat. Ainsi s^impriment dans Pesprit des foules, à mesure qu^elles se forment dans l'esprit de Bonaparte, au loin, Tébauche de l'empire d'Occident, et tout près, au premier plan, Pébauche du gouvernement consulaire.
11 manquait à Bonaparte, pour maîtriser tous les ressorts des factions, de connaître les royalistes. Le hasard fit tomber sous ses prises le plus redoutable et le plus entreprenant de leurs agents, le plus insidieux des conspirateurs et « le pire des drôles », dans un temps qui en comptait beaucoup : le comte d^Antraigues (i). Les émigrés avaient déjà tourné les yeux vers le petit « bamboche corse » qui travaillait si bien, et l'idée leur était venue tout de suite de le faire travailler pour leur compte. Ils n'avaient, il leur faut rendre cette justice, jamais songé à reconquérir la France par l'opinion : c^était le rêve, très chimérique,
(i) Voir Léonce Pinoaud, Un agent secret sous la Révolution et l'Empire, 2* édition; Paris, Pion, 1894. — Cf. Mémoires de Bourrienneg t I"
de quelques royalistes demeurés à Tintérieur, des « monarchiens » jugés et condamnés depuis longtemps par rémigration. Les émigrés ne firent jamais fond que sur la force, et ils auraient préféré, ayant le choix, celle d^un général républicain à celle des armées étrangères. Pas plus que les républicains, ils ne reconnaissaient César, qui les enveloppait déjà; mais ils étaient obsédés de Monk. Tout homme qui surgissait dans la République se désignait à leurs insinuations : ainsi Dumouriez en 1793, Pichegru en 1795 et en 1796. Frotté avait tenté, en Vendée, d'entraîner Hoche; d'autres rôdaient autour de Moreau. D^Antraigues fut chargé du même office auprès de Bonaparte.
Il devait lui offrir Tépée de connétable et le duché de Milan. Il s^aboucha, à cet effet, avec un de ses compatriotes du Vivarais, qu'il désigne sous le nom de Boulard, et qui exerçait un commandement à l'armée d^ Italie. Ce quUl en tira de plus clair, ce fut à la question : Rappellerez-vous les Bourbons? cette réponse d^un général français : — « Il nous faut, si nous avons un prince, une race nouvelle qui nous doive le trône : l'ancienne nous exterminerait. » Bonaparte en fut instruit. Sut-il, en outre, qu^une autre espèce d^intrigant et d^espion, Montgaillard, avait demandé à Lallement, ministre de France à Venise, une lettre d^introduction près de lui; que cet agent se vantait de le circonvenir, quUl avait dénoncé, à mots couverts, les pourparlers de Pichegru avec Condé et indiqué que d^Antraigues en possédait
LE PROCONSULAT DE BONAPARTE. Io3
le secret? Toujours est-il que d^Antraigues fut désigné à Bonaparte comme tramant à Venise, sous le couvert de la légation russe, des complots contre les Français; il passait même pour Tun des instigateurs des Pâques véronaises.
Bernadotte et ses troupes investissaient les frontières
vénitiennes et tenaient toutes les issues. D^Antraigues
se décida à prendre la fuite ; il ne se décida point à
détruire ses papiers : le commerce des papiers est la
dernière ressource des gens de sa sorte. Quand il partit
de Venise avec l'envoyé de Russie, il emporta trois
portefeuilles et les confia à sa femme, la fameuse Saint-
Huberti. Aux avant-postes français, on arrêta les
^^yageurs : Mordvinov, Tenvoyé russe, exhiba ses
Passeports et fut laissé libre; d'Antraigues, reconnu,
J^^ arrêté. La Saint-Huberti cependant avait vidé
^* des portefeuilles et en avait brûlé le contenu. Le
«/0/5iéine était fermé à clef: elle se fit scrupule de
hfis^^ 1^ serrure; elle pensait, a-t-elle dit, et Ton a
j^r* <ie la peine à l'en croire, que ce portefeuille clos
f»^ <^c>ntenait que des notes de littérature. Le porte-
^«iiill^ fut saisi; d'Antraigues fut conduit à Milan et
wpor^tefeuîUe expédié à Mombello, où Bonaparte le
\ ^^A^rir. Il y trouva une pièce inestimable pour lui :
^^^i^, mis en récit dialogué par d'Antraigues, qui
ttceliç^jj à ces arrangements, Phistoire du complot de
*^*^^gru. Le conquérant de la Hollande, encore pur
^ ^eux de beaucoup de républicains, devenu par
^ ^érie d'évolutions adroites, de favori de Saint-
^^* le coryphée du parti modéré et l'espoir du parti
royaliste, porté par les élections à la présidence des Cinq-Cents, était en voie de s'élever à ce pouvoir civil demeuré, par la tradition du Comité de salut public, Texpression suprême du pouvoir dans la République. Il était donc, en France, Tun des hommes les plus considérables, et il se dressait, devant Hoche et devant Bonaparte, comme le plus redoutable des rivaux. Les papiers de d'Antraigues le livraient à Bonaparte ; ils le ravalaient, du coup, au niveau de Dumouriez, et, par contre-coup, ils compromettaient son ami Moreau. Ce général passait aussi pour pur, et, à défaut du prestige de Hoche et de Bonaparte, il donnait Pillusion d'un désintéressement qui n'était chez lui que le masque d'un caractère chagrin, ombrageux et hésitant. L'homme qui rédigeait de si curieux mémoires devait être intéressant à connaître. Bonaparte fit amener d'Antraigues à Mombello. Artificieux, mais seulement dans les souterrains, effronté, mais seulement dans les écritures, d'Antraigues manquait de toute intrépidité au grand jour et quand sa vie était en jeu. Bonaparte eut vite fait de démasquer en lui, derrière un conspirateur sans vocation pour Téchafaud ni même pour la prison, un dramaturge politique, a gendelettre » policier, que sa vanité seule suffirait à livrer. D'Antraigues essaya de payer d'audace : il protesta contre son arrestation et contre l'ouverture du portefeuille. <c Vous avez trop d'esprit, lui dit Bonaparte, pour ne pas comprendre que vous êtes attaché à une cause perdue. La révolution est faite en Europe, il faut qu'elle ait son cours. Si elle pouvait
être arrêtée, c'eût été par des rois faits pour lui imposer; mais ces rois n^existent nulle part; leurs ministres sont des coquins ou des imbéciles; dans leurs armées, les soldats sont bons, mais les officiers sont mécontents, et ils sont battus : tout cela va finir. J'ai ouvert votre portefeuille parce que cela m'a plu : les armées ne connaissent pas les formes d^un tribunal. Je pourrais, sMl me convenait, vous faire traduire devant un conseil de guerre comme embaucheur de mon armée et me débarrasser de vous. »
- Le voyant décontenancé, il le flatta et le renvoya rassuré, que dis-je? ébloui. Cétait chez Bonaparte, comme chez Frédéric, le plus redoutable des prestiges de jouer au moins fin avec ses interlocuteurs, de leur donner Tillusion quUl se laisserait leurrer par de belles paroles et embarquer dans une intrigue dont ils auraient la gloire et .le profit. D'Antraigues était gagné (i). Sa prison s'adoucit singulièrement, mais Bonaparte garda dans ses mains une relation du complot de Pichegru écrite par d'Antraigues. Si ce récit n^était pas nécessairement authentique, il était auto- / graphe. Bonaparte Pexpédia, le lo juin, avec d'autres
Papiers, sans intérêt d'ailleurs, saisis sur d'Antraigues, destinés à encadrer la pièce principale et à y donner «n cachet de véracité.
Les propos de d'Antraigues avaient appris à Bona-
ly * ï^ien au monde ne lui coûte pour obtenir de Phomme
^ " ^""oit lui être utile, et avec lui un marché se fait en deux
j^f ^^ deux minutes. » Voir les lettres de d'Antraigues, citées
^ S^néralJuNO, Bonaparte et, son temps, t. III, p. 192, 214.
parte ce qu'il désirait savoir sur les royalistes. « Il est bien facile d'abuser ce parti-là, disait-il, parce quHl part toujours, non de ce qui est, mais de ce quUl voudrait qui fût. Je recevais des offres magnifiques... Le prétendant m^écrivit même, de son style hésitant et fleuri... Quoi! consentir à se livrer sans condition aux princes de la maison de Bourbon f... changer notre drapeau victorieux contre ce drapeau blanc qui n^avait pas craint de se confondre avec les étendards ennemis! et moi, enfin, me contenter de quelques millions et de je ne sais quel duché (i)! » D^Antraigues, sUl s'y trompa un moment, ne s^y trompa pas longtemps : « Bonaparte, écrivit-il après s'être échappé de Milan, a été forcé de prendre le parti d'une des deux factions qui divisaient la France. Il a choisi celle de Barras, c'est tout naturel. Mais il détruira Barras ou Passervira... Il veut la guerre ou une paix détestable... Il veut maîtriser la France, et par la France, l'Europe. Tout ce qui n'est pas cela lui paraît, même dans ses succès, ne lui offrir que des moyens... Cet homme abhorre la royauté; il déteste les Bourbons et ne néglige aucun moyen d'en éloigner son armée. »
Ce ne sont pas seulement les républicains qui ouvrent les voies au dictateur. Les plans que sa prudence et son habileté suggèrent à Bonapane, Mallet du Pan ne cesse de les conseiller aux royalistes, tant
(i) Mémoires de Mme de Rémusat, t. !•% p. 271. — Souvenirs du baron de Barantej t. l»»", p. 45.
la force des choses lui semble évidente et révénement fatal : « C'est Paris, c^est Tautorité même quUl faut attaquer, non avec l'armée de Condé, mais avec la baïonnette de Tintérét, de Tespérance, de la sécurité... Il faudrait se faire un parti dans les conseils, traiter avec les conventionnels honnêtes », — lisez : modérés, — réunir tout le monde à un intérêt commun, donner à la France « un régulateur légal ». Bonapane a intercepté plusieurs des lettres de Mallet; il a lu vraisemblablement la brochure : Correspondance politique pour servir à l'histoire du républicanisme français j qui a paru en 1796, et remarqué ces lignes qui résument son système de gouvernement : « Ce qui, avant tout, par-dessus tout, intéresse le peuple, ce sont les lois civiles et judiciaires... Là se place sa libené, là il est père, époux, fils, héritier, donateur, donataire, vendeur, acheteur, maître, serviteur... Les lois civiles font seules le citoyen, car elles Tembrassent dans tous les rapports...; les lois politiques ne l'embrassent que dans une circonférence excentrique. •• » Voilà, arrivant de Tancienne France, tout Pesprit de Tan VIII. « J'ai écrit pour la France, déclare Mallet; le Directoire aura beau faire, j'y pénétrerai... C'est une semence qui tombe sur un champ tout préparé. » Il disait plus vrai qu'il ne croyait dire, et sa logique l'emportait ailleurs que là oti il voulait aller. Ce fut, avec bien plus d'éclat, la déconvenue d'un contemporain d'une bien autre envergure d'imagination et de génie.
Si Bonaparte n'eût eu précisément le don de démê-
1er, dans la confusion des £iits et des mots, les données de ses entreprises, un petit livre, dont tout le monde parlait alors, lui aurait révélé le secret de son avenir. Je veux parler des Considérations sur la Révolution franqaise^ de Joseph de Maistre. Elles avaient paru sans fracas en 1796, elles se répandirent Tannée suivante, et Bonaparte les trouva à Milan en 1797. Il savait lire Talgèbre et traduire en réalités les abstractions mathématiques; il savait aussi interpréter les prophéties politiques, et ce livre en était une, la plus singulière et la plus pénétrante qu'aucun moderne eût composée. Les écrits des libéraux et leurs discours, ceux de Mounier, de Camille Jordan, de Necker, de Mme de Staël, de Benjamin Constant, qui tombaient sous les yeux de Bonaparte ne pouvaient que rimportuner : c'était la théorie des obstacles à son règne. Joseph de Maistre lui apporte la théorie du succès, et d^autant plus saisissante que de Maistre, prenant lui-même à la lettre ses visions et ses métaphores, croit prédire la restauration de la royauté. La Providence du catholique ultramontain porte les mêmes arrêts que le destin du général démocrate. Il n^y a de différence que sur les noms des personnes et Pétiquette du régime; mais le fond est identique, rimpulsion est la même, vers le même but. Bonaparte ne s'^arrête point aux divergences de mots et de formes; il met son nom à la place de celui du roi, il découvre son gouvernement futur dans le tableau que Joseph de Maistre fait de la royauté de Louis XVIII, et ce livre, tout symbolique et invraisemblable, appli-
que aux Bourbons, vaincus, proscrits, étrangers à la France nouvelle, devient réel, vivant, comme impérieux, appliqué au vainqueur de Vendémiaire et au conquérant de Tltalie.
D'ailleurs, les affinités sont profondes entre l'écrivain qui débute et le général qui commence sa carrière. Ils voient la vie avec la même optique, et plus ils y avanceront, tout en se combattant, plus leurs vues tendront à se confondre. Les Soirées de Saint- Pétersbourg dégagent la même notion de l'histoire que le Mémorial de Sainte-Hélène. L'empereur, tel que le concevra Napoléon, c'est le Pape de Joseph de Maistre sécularisé. La théocratie de Tun n'est que le césarisme de Tautre transfiguré. Pour tous les deux, la marche du monde procède de cette poussée mystérieuse des masses, de ce flux et de ce reflux de la mer humaine, qui apporte les hommes, les remporte, les soulève, les engloutit ; dont Bonaparte se déclarera le produit, dont il se réclamera dans le succès, dont il s'excusera dans la défaite : a Je dépends des événements, j'attends tout de leur issue... »
Au premier chapitre des Considérations, il lit cette
phrase : « La Révolution mène les hommes, plus que
les hommes ne la mènent. » Puis ce coup de lumière
sur Mirabeau : « Il se mettait à la suite d'une masse
déjà mise en mouvement, et la poussait dans le sens
déterminé... Il disait en mourant que, s'il avait vécu,
il aurait rassemblé les pièces éparses de la monarchie. »
Le fameux plan de Mirabeau n'est pas autre chose
que la monarchie retranchée et bastionnée dans les
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institutions de Pan VIII, avec une liberté apparente, une police formidable, un roi de parade, un maire du palais omnipotent* Mirabeau eût été le Richelieu de cette monarchie, comme Bonaparte se proposait d^étre celui de la République. Un trait de ce genre lui suffit pour discerner toute la chaîne de Phistoire, comme un éclair, dans la nuit, pour reconnaître les passages et les ondulations d^un pays. Il continue : La France dépérissait entre des mains incapables et corrompues; une grande épuration était nécessaire, un immense défrichement du sol, au besoin par Tincendie. < II fallait que le métal français, dégagé de ses scories aigres et impures, parvînt plus net et plus malléable entre les mains du roi futur. » Les révolutionnaires n'ont travaillé que pour ce roi : « Par eux, Féclat des victoires a forcé Tadmiradon de PUnivers... Le roi remontera sur le trône avec tout son éclat et toute sa puissance, peut-être même avec un surcroît de puissance. » Bonaparte a soutenu Robespierre. Il fallait soutenir Robespierre ; la Providence le voulait ainsi, déclare de Maistre, pour la grandeur future de la France : « Le génie infernal de Robespierre pouvait seul opérer ce prodige... de briser l'eflfort de l'Europe conjurée, d Bonaparte soutiendra les Jacobins, jusqu'à ce qu*il les écrase; il combattra les royalistes et les évincera : cette politique est nécessaire. <c Que demandaient les royalistes lorsqu'ils demandaient la contrerévolution faite brusquement et par la force? s'écrie de Maistre... Ils demandaient la conquête de la France, sa division, l'anéantissement de son influence et Tavi-
lissement de son roi. » Q>mparez ce langage aux proclamations et aux lettres de Bonaparte, vous serez frappé de la ressemblance non seulement de la pensée, mais des termes. LVmpire, magnifique, glorieux et funeste, est là tout entier.
Joseph de Maistre est un .Voltaire à rebours; mais il a la méthode de Voltaire; il est Pantipode de Rousseau. Il ne met pas à Tenvers le Contrat social, comme il fait pour VEssai sur les tnœurSy il le déchire. Son idée fondamentale est qu'il n^y a pas de contrat; les sociétés se fondent par une intervention de la Divinité. Les législateurs surgissent quand la Providence a décidé la formation plus rapide d^une constitution. Alors parait a un homme revêtu d^une puissance indéfinissable : il parle, et il se fait obéir ». Il écrit peu; il n'est point un savant. Les grands législateurs a agissent par instinct et par impulsion plus que par raisonnement; ils n^ont d'autre instrument pour agir qu^une certaine force morale qui plie les volontés comme le vent courbe une moisson ». Leurs principes sont simples et leurs maximes péremptoires : le fait est le droit, la force crée ce droit, Tautorité le déiSnit et Texerce. L'homme abstrait n^existe pas; par suite, il n^a pas de droits. Ce qui existe, c^est la masse des hommes, le peuple. L^Etat livré aux corps privilégiés se brise en anarchie; livré aux individus, il se dissout et s^émiette. Point de liberté individuelle : TEtat ne comporte qu^une liberté nationale. Le chef de TEtat est la conscience vivante de cette âme diffuse qui est la nation. Il incarne la
patrie. Le dévouement à sa personne est la forme sensible du patriotisme. Il porte en sa personne les traditions, les mœursy les coutumes, les instincts, toutes les forces obscures et toutes les forces permanentes qui mènent Phistoire. Il les applique aux besoins du présent; il dicte les lois qui répondent aux désirs du grand nombre et en expriment la volonté. Il peut dire : Je suis le peuple, je suis la patrie I La liberté, c^est moi! Il est un comité de salut public perpétuel et concentré en une seule personne. Enfin, il est guerrier par essence : la guerre Ta suscité, la guerre le soutient, « La guerre fait vivre la République, la paix la fera mourir... Les Français réussiront toujours à la guerre sous un gouvernement ferme qui aura l'esprit de les mépriser en les louant et de les jeter sur Tennemi comme des boulets, en leur promettant des épitaphes dans les gazettes. » La guerre, d^ailleurs, est de droit divin, elle est sacrée. « Il n'y a que violence dans ru ni vers. » a Les véritables fruits de la nature humaine, les arts, les sciences, les grandes entreprises, les hautes conceptions, les vertus mâles, tiennent surtout à rétat de guerre... Tous les grands hommes... naquirent au milieu des commotions politiques... Le sang est l'engrais de cette plante qu'on appelle le génie. »
Voilà ce que Bonaparte lit dans ce livre des Consi' dérations. C'est sa destinée développée en perspective par l'étrange prévision d'un prophète qui raisonne comme un géomètre. Il fera ce que les royalistes sont incapables de comprendre, il continuera, par la Révo-
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lution qui ea décuple la force d'expansion, Tœuvre d*unité nationale et dMnité d^Etat préparée par Pancienne monarchie; il coulera les principes de la Révolution dans le moule romain de Pantique législation française; il adaptera au service de PEtat renouvelé les cadres de Pancienne administration. Pour que la royauté émigrée pût accomplir la prophétie de Joseph de Maistre, il eût fallu un miracle; pour Paccomplir à son profit, Bonaparte n'a qu^à laisser les choses suivre leur cours et à écouter sa vocation : un coup d'État, le jour venu, décidera Pévénement.
LUtalie est pour Bonaparte ce que la Gaule avait été pour César, non seulement la route du pouvoir, mais le champ de manœuvre et le champ d'expériences de Pempire. Il ne se borne pas à établir en Italie une marche^ un poste avancé de la République; il s'y essaye au gouvernement de la République. Dans tout ce qu^il conçoit, entreprend, accomplit, dit, écrit alors, c'est la France quUl envisage, c^est aux Français quMl pense et qu'il s'adresse. C'est avec cette lumière de reflet qu'il faut étudier et qu^il fisiut comprendre ses proclamations, ses discours, ses mesures. Il organise la République cisalpine : il y met un Directoire et deux conseils, comme en France : les Directeurs de
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Paris le veulent ainsi, tenant aux dehors de leur constitution; mais Bonaparte pousse, du premier coup, à ses conséquences naturelles, Tesprit de leur politique. Comme il se méfie du corps électoral italien, de Tesprit provincial, du fanatisme catholique, des mœurs et des vieilles coutumes rebelles à sa domination, il désigne lui-même, avant toutes élections, les membres du Directoire et les membres des assemblées, généralisant ainsi et tournant au système Texpédient inventé naguère par le Comité de salut public, pour se perpétuer dans le Directoire, et par la Convention pour se perpétuer dans les Conseils : il Ta fait prévaloir, à Paris, à coups de canon, en vendémiaire; il le prescrit, de son autorité de général en chef, dictatorialement, en Italie. Il ne peut rien attendre, en Italie, ni pour lui, ni pour la France, de ce qui a fait, en France, la force du gouvernement révolutionnaire : le petit peuple des villes, les paysans sont hostiles. 11 appelle au pouvoir ce qui correspond, en France, aux hommes de 1789 : les bourgeois riches et éclairés, les propriétaires, les nobles « amis des lumières 9, les littérateurs, les juristes, les médecins, épris de démocratie, mais surtout jaloux d'autorité et avides d'emplois; il s^associe enfin le haut clergé qui se soumettra au pouvoir afin de reconquérir quelque chose du pouvoir. Le gouvernement, ainsi constitué, regagnera les paysans par Pinfluence des prêtres rassurés, et par Tefifet du bien-être; quant au petit peuple des villes, ce sera Paffaire de la police et, au besoin, de la troupe. Bonaparte n^aura garde de con-
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fier aux conseils législatifs, même choisis par lui, la rédaction des lois fondamentales; il les fait préparer d'avance et il les décrétera : ainsi les lois civiles, qui établissent le régime nouveau des personnes et des biens, les lois dUmpôt, les lois de recrutement, les lois d'administration, tous les ressorts de TEtat futur. Tenant les citoyens dans ses mains, il s'attachera à les concilier, à les rapprocher, à effacer les haines locales et les factions dans la soumission commune au gouvernement.
c Je refroidis les têtes chaudes et j'échauffe les têtes froides », écrit-il au Directoire. Il développe son programme dans une lettre ou plutôt une instruction au gouvernement provisoire de Gênes : « Les gouvernements provisoires doivent exclusivement prendre conseil du salut public et de Pintérêt de la patrie... Il n*y a pas de confiance sous un gouvernement faible, il n^y a point de confiance dans un pays déchiré par les factions... La sagesse et la modération sont de tous les pays et de tous les siècles... Exigez que chaque citoyen soit à ses fonctions, et que personne ne rivalise avec le gouvernement... Empêchez toute espèce de coalition de citoyens:, » Point de clubs, avec leurs affiliations lointaines, républiques dans la République. D'ailleurs, en rompant avec le passé, les citoyens ne rompront point Funité de l'État et n'effaceront point les souvenirs de l'antique puissance de la patrie. II fait relever la statue d'André Doria renversée par une émeute : « André Doria fut grand marin et grand homme d'Etat; l'aristocratie était la
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liberté de son temps. » — c II faut avant tout, dit-il aux Milanais^ resserrer les liens de fraternité entre les différentes classes de l'Etat. Réprimez surtout le petit nombre d^hommes qui n^aiment la liberté que pour arriver à une révolution; ils sont ses plus grands ennemis... L'armée française ne souffrira jamais que la liberté en Italie soit couvene de crimes. Vous pouvez, vous devez être libres, sans révolutions, sans courir les chances et sans éprouver les malheurs qu^a éprouvés le peuple français. Protégez les propriétés et les personnes, et inspirez à vos compatriotes Tamour de Tordre et des lois... »
Ces discours, reproduits en France par les journaux, sont lus avec avidité; ils offrent à des nécessités très urgentes des solutions extrêmement simples. A part un petit groupe d^hommes, survivants de 1789, demeurés fidèles aux principes, patriotes très respectables, mais isolés, incompris de la foule, suspects au Directoire, personne ne se soucie plus de la liberté politique et n^est disposé à en accepter les conditions. Il ne s^agit, pour les gouvernants, que de liberté d'État; pour les gouvernés, que de liberté civile et d'égalité démocratique; le problème, pour les meneurs, est de rester les maîtres de la République et d'y personnifier, au pouvoir, la Révolution; pour la grande majorité des hommes, le problème est de jouir tranquillement des conquêtes de cette Révolution qui est le bien de tous et à laquelle tous ont tant sacrifié. Les missives d^Italie révèlent en Bonaparte un chef d'État, réaliste et pratique, égal au chef d'armée. Tout ce qui couve
en France de vieil esprit romain et césarien, transformé par les rois en culte monarchique, ramené, par l'œuvre des terroristes et Teffet de la Révolution, à soa caractère primitif, se réveille et devient pour ia popularité de Bonaparte un merveilleux agent de propagande. « La République, écrivait-il au Directoire, qui fit publier la lettre en tête de la partie officielle de son journal, la République n'a pas d*armée qui désire plus que celle d'Italie le maintien de la constitution sacrée de 1795, seul refuge de la liberté et du peuple français. L'on hait ici et l'on est prêt à combattre les nouveaux révolutionnaires, quel que soit leur but. Plus de révolution, c'est l'espoir du soldat. » Les < nouveaux révolutionnaires », c'étaient les royalistes, les modérés, les « constitutionnels », les libéraux y plus de révolution, c^est-à-dire une révolution qui sera la dernière, parce que celui qui Taccomplira, d'accord avec l'opinion de la masse, ne permettra plus qu^on en accomplisse d^autres. Le Directoire ressayera le 18 fructidor; Bonaparte la fera le 18 brumaire (i). Sur cette pente, son esprit ne s'arrête pas; et déjà la constitution future s'esquisse dans sa pensée. Il relit Montesquieu; mais il ne le prend point à la lettre; il ne le tire point à Tabsolu ; il n'y voit que des notes et des observations sur les différentes institutions des
(i) Bonaparte au Directoire, 8 mai 1797; au gouvernement provisoire de Gènes, 16 et 19 juin 1797; aux Milanais, 10 décembre 1796; au Directoire, 18 décembre 1796. Comparez avec le texte de la Correspondance, n« i3i9, Textrait publié dans le Rédacteur, n« 387, ^t dans le Moniteur^ t. XXVIII, p. 519.
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peuples, celles de PAngleterre en paniculier; celles-là lui déplaisent fort : « Ce nVst qu^une charte de privilèges; c^est un plafond tout en noir^ mais brodé en or. » Les pouvoirs y sont mal définis; ainsi pourquoi le législatif aurait-il nécessairement le droit de faire la guerre et de fixer l'impôt? Ces combinaisons sont impraticables en France. Dans une démocratie, où toutes les autorités émanent de la nation, ni la prérogative de Pimpôt, ni celle de la guerre et de la paix ne doivent être enlevées à Texécutif. Il n^ a de bien défini en France que la souveraineté; le reste n*est qu^une ébauche* Le pouvoir doit être considéré comme le vrai représentant de la nation. Il se divisera en deux magistratures : l'une qui surveillera et n^agira pas, le grand conseil de la nation : le législatif; l'autre qui agira, gouvernera, régnera : l'exécutif. L'exécutif sera nommé par le peuple; le législatif sera élu aussi par le peuple, mais le peuple ne pourra élire que des hommes déjà exercés aux affaires, ayant rempli des fonctions publiques. Les Conseils légiféreront, mais ils n'auront même pas la faculté de parler du gouvernement : « Le pouvoir législatif, sans rang dans la République, impassible, sans yeux et sans oreilles pour ce qui l'entoure, n'aurait pas d'ambition (i)... » Bonaparte s'était convaincu par Texpérience qu'il
(i) Bonaparte à Talleyrand, 19 septembre 1797. — Voir, pour la genèse de ces idées, le curieux fragment publié par M. Frédéric Masson, op. cit., t. I, p. 227 : Projet de constitution de la calotte du régiment de la Fère. Bonaparte sort à tout instant de son sujet et s'élance vers TÉtat, 1. 1, p. 233, 235; t. II, p. 3o8.
en faisait tous les jours, de la nécessité d'employer le clergé à rétablissement de Tautorité. La terreur quMl avait répandue à Rome, l'approche d'une élection pontificale, lui fournissaient une occasion, qui peutêtre ne se renouvellerait plus, d'obtenir du Saint-Siège des concessions indispensables à la restauration du catholicisme en France, et que le Saint-Siège cependant avait obstinément refusées à des princes catholiques comme Joseph II et le duc de Parme. Bonaparte avait médité sur Tavortement de la « constitution civile » et sur le contresens de la persécution religieuse : le clergé sortait de la Révolution avec un prestige moral que ses privilèges et ses richesses lui avaient enlevé sous l'ancien régime. La Terreur avait ramené le christianisme aux supplices, aux prisons, à la pauvreté, aux catacombes ; elle lui avait rendu l'attrait du mystère, le péril de la foi, la majesté du martyre; elle l'avait retrempé et rajeuni de plusieurs siècles. Le souffle religieux qui s'élevait venait des profondeurs du peuple français. Il y avait là des forces à détourner et à capter. César pourra, avait encore dit de Maistre, « s'asseoir sur une croix renversée; mais vienne THercule chrétien, soutenu de toute la puissance de la foi populaire, il étouffera César ». Louis XVIII n'a rien d'un Hercule; le nouveau César est né catholique. Il n'aura garde de laisser au prétendant ce ciment des nations et ce levier d'État. « Ne perdez jamais de vue, écrit-il au gouvernement de Gènes, que, si vous mettez d'un côté la religion, je dirai même la superstition aux prises avec la
liberté, la première remportera dans Tesprit du peuple. »
Or c'était le temps où, à Paris, les Conseils, subissant l'impulsion des électeurs, rétablissaient la liberté des cultes; la France semblait s^acheminer vers la seule constitution religieuse qui fût d^accord avec son nou-* veau régime; la liberté de conscience allait enfin former le couronnement des libertés politiques dont elle aurait dû être la condition fondamentale. Les évêques constitutionnels qui restaient attachés à la révolution de 1789 et qui avaient conservé leur foi, préparaient la réunion d'un concile; ils s^efTorçaient de ménager une transaction avec le Saint-Siège, d'accorder rÉglise gallicane avec elle-même et avec Rome. Une solution aussi libérale, — encore que paradoxale dans ce temps-là, — nMtait point pour plaire à Bonaparte. Il était de son intérêt de profiter de la disposition des esprits, mais de ne la point laisser dériver vers une constitution religieuse à l'américaine. Son instinct césarien lui montra que la principale résistance à.cet essai d'Eglise libre se trouverait à Rome, et que c'était à Rome qu'il trouverait son principal appui pour former une nouvelle Église d'État. Rome lui saurait gré de lui épargner le mauvais exemple d'un quasi-schisme. Rome payerait aussi cher et aussi volontiers la ruine définitive de l'Eglise gallicane que la restauration du catholicisme en France : elle payerait par la soumission de l'ancien clergé réfractaire.
Elle semblait disposée. Elle était mise à. sac par
les exactions des commissaires du Directoire; elle était exténuée. Pour exécuter le traité de Tolentino, écrivait Gicault, il faudrait faire de cette ville un vaste montde-piété. Bonaparte, sans rien céder sur le chapitre des objets d^art et des manuscrits, se montra enclin, sur Tarticle de l'argent, à des ménagements. Le pape répondit par des politesses. Les commissaires du Directoire, se sentant surveillés de près, imaginèrent de faire leur cour à Joséphine avec quelques statues qu^ils achetèrent sur leurs bénéfices. Le pape les fit rembourser, donna 3,ooo écus romains, prit ainsi le présent à son compte et annonça Tenvoid'un collier de camées, c Le moment actuel, écrivit Bonaparte, le 3 août, est rinstant propice pour commencer à mettre à exécution cette grande œuvre où la sagesse, la politique et la vraie religion doivent jouer un si grand rôle... Le pape... pensera peut-être qu'il est digne de sa sagesse, de la plus sainte des religions, de faire une bulle ou mandement qui ordonne aux prêtres de prêcher obéissance au gouvernement et de faire tout ce qui sera possible pour consolider la constitution établie... » Ce sera « un grand acheminement vers le bien », vers la réconciliation des prêtres entre eux et vers les mesures qui pourront « ramener aux principes de la religion la majorité du peuple français s. Il demandait une réponse prompte; c^estqu^iln^ avait point de chapitre où il se sentit moins d^accord avec le Directoire, et que, s^il voulait faire prévaloir sa politique religieuse, il ne le pouvait que par les moyens qui lui avaient jusqu^alors réussi, rinitiative personnelle, le fait accompli, la
menace d^une démission et Tappel au public. « Si j^étais le maître^ disait-il, nous aurions le concordat demain. » Ce concordat était dès lors aussi arrêté dans sa pensée que Pétaient les bases de la Constitution de Tan VIII et les données de la politique extérieure du consulat et de Tempire.
Restait Parmée, instrument de sa grandeur future, garantie de son pouvoir, par laquelle il arriverait et se soutiendrait plus tard, mais oîi il apercevait, en même temps, les plus redoutables obstacles à son avènement dans le présent, et les plus dangereuses oppositions à son gouvernement dans Pavenir. Il connaissait, pour les avoir éprouvés à ses débuts et pour les éprouver plus violemment que jamais en cette crise de sa vie, les conflits d'ambitions et les rivalités des généraux. Il n^était pas le seul à destiner à un chef d^armée la première place dans la République; mais la plupart des généraux se jugeaient hors d^état de la briguer pour eux-mêmes; ils voulaient qu^au moins aucun de leurs compagnons d^armes ne Poccupât. Ils préféraient obéir au pouvoir civil, soit en le redoutant, comme au temps des comités, soit en le méprisant, comme ils faisaient sous le Directoire. Cependant toute la force des choses, toute Pimpulsion guerrière donnée
à la Révolution, toutes les nécessités du gouvernement et de la guerre poussaient à ravènement d*un général. Bonaparte pénétrait ces contradictions, il les pesait et il comptait ses rivaux. Pichegru était dès lors perdu, Moreau était réduit par ses indécisions au rôle subalterne de préte-nom des mécontents. Hoche restait grand et très redoutable; il s^agissait de le devancer ou de le supplanter. Quant aux autres, on les mènerait avec de la gloire, des grades, des dignités, et, — l'expérience n'était dès lors que trop souvent concluante, — avec de Targent. Bonaparte devinait Thostilité chez Bernadotte, le plus politique des militaires, et Tun de ceux qui flattaient le plus Pautorité civile, cherchant à la surprendre faute de pouvoir Tusurper. Il sentait de la jalousie chez Masséna, grand homme de bataille, avide dans la vie privée, nul dans la politique. Il savait que d'armée à armée, du Rhin à ritalie, et, dans la même armée, de division à division, les chefs se décriaient et cabalaient les uns contre les autres. Il connaissait les ressources de Tesprit de corps et ce correctif des rivalités militaires, le désir de se glorifier soi-même en un chef même envié; « ainsi à l'armée d'Italie, dit un contemporain, où, par amour de Pégalité, on voulait de la gloire sans partage, un chef sans rival et le monopole des faveurs et des grâces, ce qui avait fait considérer le général Hoche comme une sorte d'usurpateur (i) ».
(i) Thiébault, Mémoires, t. II, p. 102, 117. — Miot, Mémoires, t. I", p. 171.
Bonaparte comprenait quUl lui serait plus facile de les entraîner à la guerre que de les satisfaire dans la paix et de les tenir obéissants. Pour les dominer, il lui faudrait, tout en sortant de leurs rangs et en demeurant solidaire de leur fortune, se mettre à part et au-dessus d'eux. Ils murmureraient sans doute, mais ils se soumettraient, et ils reporteraient sur les compagnons d'armes restés leurs émules ces rivalités auxquelles leur chef commun aurait su se rendre inaccessible. Le roi, dans l'ancien régime, commandait les armées et était en dehors des armées; cette partie de la souveraineté avait été^ comme les autres, transportée au peuple; le Comité de salut public Pavait exercée. Bonaparte résolut dès lors d^étre le pouvoir civil suscité par Parmée, tout-puissant par Parmée, mais supérieur à Parmée même par le suffrage du peuple et le caractère national de sa magistrature. Il noierait ainsi Parmée dans le peuple dont il se déclarerait Pémanation et le représentant. C'est là une de ces conceptions maîtresses. D'où Pimportance qu'il attribue, en Italie, à ses combinaisons de gouvernement, ses caresses aux savants et aux hommes de lettres, ses ménagements pour le clergé, enfin et par-dessus tout le renom de pacificateur qu^il recherche. La paix faite, un de ses premiers soins à Paris sera de se faire nommer membrede PInstitut ; il affectera d^en porter le costume dans les cérémonies publiques et, quand il paraîtra en militaire, de réduire Puniforme au strict nécessaire : un chapeau sans panache, un habit à peine galonné, une redingote flottante. « C^est
un si grand malheur, pour une nation de trente millions d'habitants et au dix-huitième siècle, d^étre obligée d'avoir recours aux baïonnettes pour sauver la p>atrie! » écrit-il à Talleyrand; et au Directoire : ff J^ai mérité par mes services Papprobation du gouvernemeat et de la nation ; j^ai reçu des marques réitérées de son estime. Il ne me reste plus qu^à rentrer dans la foule, reprendre le soc de Cincinnatus et donner Texemple du respect pour les magistrats et de Taversion pour le régime militaire qui a détruit tant de gouvernements et perdu plusieurs Etats (i). » c Son projet, a raconté Regnault de Saint-Jean d'Angely, était de se faire élire membre du Directoire. Comme il n^avait que vingt-huit ans et que la constitution exigeait quarante ans d'âge pour être nommé Directeur, on devait proposer au conseil des Cinq- Cents de déclarer éligible, par exception, le vainqueur dltalie, le pacificateur. Le général Bonaparte, peu en peine, une fois parvenu au pouvoir, de s^ établir en maître, n*en demandait pas davantage (2). »
(i) Bonaparte à Talleyrand, 19 septembre; au Directoire, 10 octobre 1797.
(2) Conversation recueillie par M. de Barante, Souvenirs^ L I, p. 45. — «t Ses habitudes, ses goûts, ses manières, ses discours, ses proclamations, ses moindres paroles, sa nature enfin et jusqu'au dédain qu'il afficha longtemps pour la tenue militaire ^ révélèrent partout ses idées, ses espérances et ses désirs d*usurpation. s {Mémoires du général Thiébault, t. III, p. 60.) — c Dans tous les pays, la force cède aux qualités civiles... J'ai prédit à des militaires, qui avaient quelques scrupules, que jamais le gouvernement militaire ne prendrait en France... Ce n'est pas comme général que je gouverne, mais parce que la nation croit que j'ai les qualités civiles propres au gouverne-
Ainsi, dans ce printemps et cet été de 1797, se complète l^éducation politique de Bonaparte et se fixent ses desseins d'avenir. On saisit ici dans leur genèse, on arrête pour ainsi dire au passage les idées qui deviendront dominantes dans sa vie et, par suite, pendant près de vingt ans, dans Thistoire de France. Nulle part on n^aperçoit mieux comment ces idées procèdent de celles qui flottaient alors dans les esprits, et des circonstances dont tout le monde subissait Tinfluence.
Bonaparte arrivera parce qu'il sera prêt à donner à la grande majorité des Français et à la plupart des gouvernements de TEurope ce qu^ils attendront alors; parce qu'à leur tour ils reconnaîtront en lui leur maître et lui attribueront ce qu^il voudra pour luimême : le gouvernement de la république en France et, pour la France, la suprématie du continent. Carnot exprimait une opinion générale lorsqu'il écrivait à Bonaparte, le 3 janvier 1797: « Vos intérêts sont ceux de la République, votre gloire celle de la nation entière. Vous êtes le héros de la France entière. » Bonaparte gagnera les paysans et les bourgeois par la sécurité du travail, la garantie de Tordre, la jouissance assurée des biens nationaux, le code civil, une administration vigilante, une justice égale pour tous;
ment; si elle n^avait pas cette opinion, le gouvernement ne se soutiendrait pas. Je savais bien ce que je faisais lorsque, général d'armée, je prenais la qualité de membre de l'Institut : j*étais sûr d'être compris, même par le dernier tambour. » Discours au Conseil d'Ktat, 1802, recueilli par Thibauokau, Mémoires sur le Consulat f p. 79.
il tiendra lés anciens jacobins par la crainte de la contre-révolution; il se les associera en leur distribuant ce qu'ils aiment par-dessus tout, Texercice du pouvoir; il tiendra les anciens nobles par un bonheur qu'ils ne connaissent plus : vivre dans leur maison» retrouver leurs familles, refaire leur fortune; Tarmée par les grandeurs, les richesses, les enivrements de la conquête, les délices de la paix; tous par l'illusion de cette paix glorieuse et de la France prospère dans les frontières de la Gaule. Aux Italiens émancipés, il donnera des assemblées, des pompes nationales, Popéra triomphal de la liberté; à TAutriche, aux Bourbons d^Espagne, aux princes allemands, des territoires à usurper, des peuples à partager; à PEglise, un concordat; au Directoire enfin, en attendant quUl le renverse, la force, Targent, le prestige sans lesquels ce gouvernement ne peut subsister. Voilà tous les éléments du 18 Brumaire groupés. Un observateur intelligent des choses de France écrivait dès le mois de janvier 1797 : « Qu'un homme de génie paraisse, et tout sera asservi (i). » Bonaparte s'ouvrit de ses desseins à Miot, à Mombello. Dans une conversation, qui est comme une page anticipée de ses Mémoires, il résume les vues qui réglèrent sa conduite dans les deux grandes affaires de l'automne, le coup d'Etat de fructidor et le traité avec F Autriche : « Je ne voudrais quitter riulie que pour aller jouer en France un rôle à peu près semblable à celui que je joue ici, et le
(i) Rapport de Sandoz, 12 janvier 1797. Bailleu, op, cit.
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moment n^est pas encore venu : la poire n^est pas mûre. Mais la conduite de tout ceci ne dépend pas uniquement de moi. Ils ne sont pas d^accord à Paris. Un parti lève la tête en faveur des Bourbons; je ne veux pas contribuer à son triomphe. Je veux bien affaiblir un jour le parti républicain, mais je veux que ce soit à mon profit. En attendant, il faut marcher avec le parti républicain. Alors, la paix peut être nécessaire pour satisfaire les badauds de Paris, et si elle doit se faire, c^està moi de la faire. Si j'en laissais à un autre le mérite, ce bienfait le placerait plus haut dans Popinion que toutes mes victoires. »